‹ Voyage autour du mondeChapitre 96 sur 98 · TRAVERSÉE DES ILES HAWAII A NOUKA-HIVA · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DES ILES HAWAII A NOUKA-HIVA

escalade imprévne du bord , et voub arriverez à comprendre les sensations qui m'assiégèrent. Pendleton restait impassible. Il connaissait le terrain; il avait fait quatre fois le tour du monde ; et se penchant vers moi : « Cela vous étonne , me dit-il ; que sera-ce donc à la Nouvelle-Zélande ? » Cependant, comme les naturels montés à bord insistaient pour que le capitaine vint mouiller dans leur baie, il leur déclara que son projet était d*aller jeter Tancre sur la rade de Taio-Hae , Tune des plus sûres de l'tle. Il croyait que cette déclaration suffirait pour nous débarrasser de nos hôtes , mais ils s*obstinèrent ; ils dirent que leur tribu se trouvait momentanément en paix avec celle des Taiis, et qu*ils voulaient nous prouver leur affection en nous accompagnant jusque-là.

A huit milles à l'ouest du promontoire , au milieu d'une côte abrupte et trèsélevée , s'offre comme une ouverture à travers deux parois basaltiques l'étroit passage qui conduit dans la baie de Taio-Hae : Feutrée n'a pas plus d'un demimille de large , mais le bassin s'agrandit ensuite en suivant la direction du nord , de manière à le rendre parfaitement sûr, et à l'abriter contre les flots et le vent. Le fond de la baie est une belle plage dé sable formant un havre d'un mille et demi de largeur. Au delà le sol s'élève doucement pendant l'espace d'un ou deux milles, jusqu'à ce que commence une chaîne de hautes montagnes qui sont comme une ceinture de rochers autour de la baie , ceinture qui , des deux côtés , vient aboutir aux deux pointes de l'entrée. Le fond de la baie se trouve pour ainsi dire partagé en deux par une pointe avancée surmontée d'un piton de roches : sur la droite une muraille verticale en basalte, haute de plusieurs centaines de pieds, ferme l'un des côtés du havre , tandis que la face opposée se compose d'un bloc immense , tapissé d'arbres et de plantes. Des cascades qui jaillissent du haut des montagnes coupent cette verdure de leurs nappes blanches et écumeuses. Cette végétation active , ce mélange d'eau et de forêts , cette nature agreste et luxuriante , attiraient et charmaient le regard. Les vallées étaient si touffues , qu'on n'y distinguait qu'un très-petit nombre d'habitations. Trois ou quatre seulement , perchées sur le faite des collines avoisinantes , semblaient dominer les autres et surveiller le pays ; ailleurs on voyait à peine çà et là quelques cases percer à travers les clairières , ou montrer leurs toits au-dessus des haies serrées qui les entouraient.

C'est dans cette baie que VOceanic jeta son ancre le 11 mars 1831. A peine étions-nous amarrés que plusieurs centaines de pirogues circulaient déjà le long du bord, tandis que des milliers de tètes bronzées paraissaient au-dessus de l'eau, et semblaient vouloir gagner le sloop à la nage. En quelques minutes le pont fut couvert d'insulaires ; ils avaient grimpé de tous les côtés , les uns par le câble , les autres par le gouvernail ; à tribord, à bâbord , de l'avant, de l'arrière. Cinq ou six entrèrent dans la chambre par les fenêtres ouvertes du couronnement. « Diable I se disait Pendleton ; cela ne peut pas durer ainsi ; nous ne sommes plus chez nous avec ces gaillards-là : il faut mettre bon ordre à leurs visites, d Et ne voulant pas user de violence , il demanda qu'on fit venir les principaux chefs du pays. En

attendant, on disposa autour du bord quelques sentinelles, de peur qu'un nouveau flux de visiteurs n*aggravât les embarras de l'équipage. Mais aucun chef ne paraissait encore , et Pendieton allait faire un coup d'autorité , quand on annonça une barque portant des personnages de distinction. C'était le premier chef de la tribu, un joli petit enfant de dix ans nommé Moana , conduit par Haape , tout à la fois son tuteur et son régent. Ils étaient accompagnés de Tena , fils de ce dernier et enfant du même âge que le roi , et de Pîa-Roro , chef distingué de la tribu des Hapas. Ces personnages ne se distinguaient des autres insulaires par aucune marque extérieure. Les deux enfants étaient de charmantes petites créatures, espiègles et causeurs.

Le régent , homme déjà Agé , d'un maintien calme et pacifique , parut animé des meilleures intentions ; il se félicita de posséder dans sa baie un des navires de Pota [corruption de Porter) ; il se déclara prêt à être utile de toutes les manières au capitaine. La taille du vieux chef était au-dessus de la moyenne. Le seul ornement qu'il portât était une paire de pendants d'oreilles en dents de baleine travaillées avec art. Pia-Roro avait un air plus distingué et plus noble que Haape. Doué d'admirables proportions et d'une grande régularité de traits, c'était un des plus beaux hommes qu'on pAt voir. Sa peau avait été si entièrement tatouée , il était si bien zébré , marqueté , criblé de figures exécutées d'une façon artistique , qu'il portait pour ainsi dire un vêtement complet. Aussi , quoique son teint fût naturellement aussi clair que celui de ses compatriotes , sa poitrine et ses épaules étaient devenues noires comme celles d'un nègre du Congo. Ses dents étaient d'une blancheur et d'une régularité admirables ; son maintien , ses aHures , son visage, accusaient une dignité naturelle , tempérée de bienveillance et d'affabilité. A le voir^ il était impossible de ne pas reconnaître en lui un honoune au-dessus des autres insulaires par l'intelligence et par la position. Le soin de la chevelure , qui parait être à Nouka-Hiva un des signes extérieurs du rang de l'individu, était poussé à un très-haut degré chez Pia-Roro. Ses cheveux se massaient sur le sommet de la tête, artistement liés avec des bandes de tapa ou étoffe blanche.

Pendieton connaissait déjà tout ce personnel de chefs. A diverses fois il avait relâché dans ces lies, et jamais il n'avait répondu par des violences au bienveillant accueil des naturels. Dès qu'il eut dit qu'il voulait de l'eau et des vivres frais , on s'empressa de promettre que tout lui serait fourni selon ses désirs ; puis on passa à quelques formalités de détail pour régler la nature des relations entre les indigènes et l'équipage. Pendieton ne voulait pas laisser le pont encombré à toute heure , et y rester désarmé contre une afiluence de curieux sans cesse renouvelée : il fut convenu que toutes les fois que le pavillon blanc flotterait en tète du grand mât, l'accès de VOceanic serait permis aux insulaires; mais qu'au numient où ce pavillon serait remplacé par un étendard rouge, le sloop deviendrait tabou , c'est-à-dire interdit à tous les visiteurs du rivage^ à l'exception pourtant des personnes de la famille royale et de ses ministres. Le tabou avait une valeur aussi sûnte, aussi respectable à Nouka-Hiva qu'à Hawaii. En outre, un jeune chef de la

famille royale nommé Taï-Manou devait rester à bord de VOceanic , durant toute la relâche , comme otage et comme garantie pour les matelots , oiBciers et passagers qui descendraient à terre : précaution qui du reste semblait alors superflue , tant la bonne harmonie régnait entre nous et les naturels, tant ils semblaient nous savoir gré d'avoir préféré leur rade à celle de leurs voisins.

Ces conditions arrêtées, il fallut les signifier à la multitude qui couvrait le pont : pour obtenir du silence, on fit deux roulements de tambour, après quoi Haape et Pia-Roro prirent tour à tour la parole. Ils expliquèrent quelle était la loi définitive et suprême qui devait régler les rapports entre le bord et la terre , firent comprendre la signification des deux pavillons rouge et blanc, puis articulèrent le mot tabou à diverses reprises pour donner sur-le-champ à VOceanic un caractère d'inviolabilité dans des conditions spécifiées. De son côté, Pendleton, voulant, par un exemple, rendre le nouvel accord plus intelligible, fit hisser en tête du grand m&t le pavillon rouge : c'était le signal de se retirer; mais la foule n'obéit point. Elle faisait semblant de ne pas voir le signe fatal ; elle se glissait dans l'entre-pont ; elle écoutait à peine ses chefs , qui paraissaient ne pas avoir une grande influence sur elle. Un petit nombre seulement obéit. Le capitaine impatienté avisa à des moyens plus décisifs : à un signal donné , douze hommes de l'équipage allèrent prendre aux râteliers de la chambre douze fusils de munition , puis , se rangeant sur deux lignes , exécutèrent le maniement d*armes ; après un second roulement de tambour, Pendleton montra du doigt la terre , puis les fusils. Ce geste significatif fut mieux compris que le pavillon rouge : les visiteurs se précipitèrent dans leurs pirogues, se culbutant les uns les autres, se jetant à la mer et regagnant la grève à la nage. Tout disparut en un clin d'oeil.

Lorsque le pont fut libre , nous descendîmes dans la chambre de VOceanic , et nous allions nous mettre à table avec les chefs que Pendleton avait retenus à diner, quand une pirogue parut se diriger vers nous. Pia-Roro l'eut à peine aperçue qu'il s'écria : a Bretane! (Anglais I ) » Cette pirogue en effet portait un Européen que nous avions pris de loin pour un sauvage, et qui en avait toute l'apparence : vêtements, tatouage, teint cuivré et bronzé par le soleil. C'était un Anglais, un nommé Morrison, établi sur ces tles depuis bon nombre d'années. Comme il savait parfaitement la langue du pays, Pendleton l'institua son interprète en chef , et lui fit donner à ce titre la ration du bord pendant tout le temps que dura cette relâche. On dîna. Sans scrupule pour le tabou , les chefs firent honneur à notre cuisine , à notre vin et à notre rhum. Ils étaient même en train d'abuser de ce dernier, quand Pendleton y mit bon ordre. Comme on leur témoignait quelque étonnement de les voir enfreindre ainsi l'interdit religieux porté sur nos mets européens : a A terre, répondit Pia-Roro, le tabou est rigoureux ; mais à bord, non. Nos dieux n'ont de pouvoir qu'à Nouka-Hiva ; sur les vaisseaux des blancs ils n'en ont point. )>

Le repas achevé , les chefs s'embarquèrent dans leur double pirogue , et Pendleton voulut leur faire les honneurs de la conduite. On arma la baleinière , et l'on rama vers le rivage. A une distance raisonnable, cinq coups de canon partirent du

sloop pour salaer nos hôtes : ils ne comprirent pa» d*abord et s'effirayèrent ; mais Morrison leur ayant expliqaé Tintention de cette salye , ils passèrent toat à coup de la crainte à la joie et redoublèrent Yis-à-?is de Pendleton leurs témoignages d*afrection et de gratitude. Pia-Roro surtout parut vivement touché. Prenant un air digne et solennel , il déclara que non-seulement lui Pia-Roro était désormais au service du capitaine Pendleton, mais que toute sa tribu se trouvait à ses ordres. Nous ne primes pas garde alors à la gravité de cette déclaration, dont la valeur ne se vérifla pour nous que plus tard. Quand nous (ùmes arrivés sur la plage , nous nous disposons à suivre les chefs dans leurs cases ; un scrupule soudain les saisit : a Leurs maisons étaient tabou ce jour-là ; le lendemain elles s*ouvriraient pour leurs amis les blancs, o Je crus d'abord que c'était là un petit acte de représailles, et qu'ils entendaient constater leur autorité sur terre comme Pendleton Tavait fait à bord; mais telle n'était pas leur pensée : ce que voulaient ces insulaires, c'était d'avoir quelque temps devant eux pour se préparer, pour disposer une fête solennelle et imposante. Le salut des cinq coups de canon avait inspiré à Pia-Roro la pensée que les chefs nouka-hiviens ne pouvaient demeurer en reste, et qu'à de telles démonstrations ils devaient répondre par des démonstrations plus signiQcatives encore. A l'instant même il s'en était ouvert au régent Haape , et les détails d'exécution avaient rempli l'entretien des deux chefs jusqu'à ce que nous eussions abordé à terre. II fallut donc renoncer à voir les naturels ce jour-là , à les visiter dans leurs cases.

Le lendemain devait être marqué par notre réception solennelle. Pour rendre les procédés égaux de part et d'autre , Pendleton donna l'ordre d'arborer le pavillon blanc en tête du grand mât , et bientôt la mer fut couverte de pirogues ou de têtes d'insulaires, de femmes surtout; elles glissèrent comme des dauphins de la plage au sloop , et eurent en peu de minutes envahi le pont. Il s'y passa des épisodes dont l'analogue n'existe que dans les vieilles fêtes païennes. Le bord, ce jour-là, fut tout entier au plaisir. A terre les choses se passaient avec plus de cérémonial Notre interprète était venu nous prendre à midi pour nous conduire vers les chefs ; nous descendhnes dans la baleinière. Dans le trajet, nous fûmes escortés par une multitude de pirogues , et au débarcadère tous les insulaires s'étaient rangés en haie pour nous recevoir.

A peu de distance du rivage, le régent parut lui-même, revêtu de son plus beau costume. Il était coiffé d'une sorte de casque en plumes de phaéton, entremêlées de plumes d'autres oiseaux , le tout arrangé et travaillé avec le plus grand goût. Sur sa poitrine reluisait une sorte de hausse-col en coquille perlière. Le régent , ainsi paré , prit la tête du cortège. Il marcha devant nous , tandis qu'à nos côtés s'échelonnait une file de huit chefs, portant de longues cannes en bois dur, noir ou jaune, et garnies à l'une de leurs extrémités de touffes de cheveux humains. Nous nous dirigions vers la résidence du jeune roi, traversant tour à tour un torrent et les cours d'eau qui alimentent l'aiguade de la baie. Sur le bord du torrent, nous nous sentîmes enlevés en l'air d'une façon aussi prompte qu'extraordinaire , et

portés sur ]*autre rive sans que nous nous fussions mouillé les pieds. C'étaient deux naturels qui, venus derrière nous, et faisant une sorte de chaise avec leurs mains entrelacées , nous faisaient tomber assis , sans nous prévenir, au moyen d*un coup léger porté derrière la jambe à la hauteur de Tarticulation. A chaque ruisseau que nous avions à franchir, on recommençait la même opération. De.distance en distance, des groupes d'insulaires se prosternaient sur notre passage , et ne se relevaient que lorsque le cortège entier avait défilé : alors ils nous regardaient avec une curiosité inquiète, et grimpaient sur des arbres pour nous apercevoir plus longtemps.

L'habitation du roi s'élevait au milieu d'un bouquet d'arbres à pain où conduisait une avenue de cocotiers, belle et régulière. Au dehors et du côté de la mer, se développait une jolie pelouse d'un acre ou deux d'étendue. Voilà où nous entrâmes après une heure de promenade , entrecoupée de harangues officielles débitées par les chefs à diverses reprises et dans différentes stations. Sur les degrés extérieurs de l'habitation royale étaient assises deux cents femmes vêtues d'étoffes blanches presque transparentes , et portant sur leurs cheveux , oints d'huile de sandal , des turbans de môme étoffe que leurs robes. Au milieu de ce groupe et sur la partie la plus élevée , se tenait le jeune roi , et à ses côtés la reine-mère , âgée de quarante ans à peu près ; puis Pia-Roro dans son grand costume ; enfin la régente , femme de Haape , une des plus jolies créatures qu'on puisse voir, tenant sur ses genoux son enfant de dix-huit à vingt mois qu'elle caressait.

A peine fûmes-nous arrivés qu'on nous fit asseoir, Pendleton entre le roi et sa mère, PhiMps et moi à la droite de la reine. Cela fait, Haape se leva et prit la parole. D'après la traduction qui m'en fut donnée, Haape nous rappelait le séjour de Porter dans Ffle, et son alliance avec les Taiis, ajoutant qu'il espérait que comme lui, Pendleton serait, au besoin, un allié de sa tribu. Pia-Roro se leva et parla à son tour. Il dit que sa tribu, celle des Hapas, avait été châtiée par Porter, parce qu'elle était alors en guerre avec les Taiis ; mais que depuis lors la paix s'était'faite, qu'elle durerait toujours, et qu'ainsi la bienveillance de Pendleton pouvait se partager entre les Taiis et les Hapas. A ces insinuations , qui impliquaient une alliance offensive, Pendleton répondit qu'il était extrêmement touché des bonnes dispositions des deux chefs et de leurs tribus ; que son désir le plus sincère était de vivre leur ami, mais qu'il ne pouvait se mêler très-activement de leurs querelles. Il ajouta néanmoins que si, durant son séjour sur la rade de Taïo-Hae, des peuplades malveillantes venaient attaquer les Taiis, il prêterait secours à ses hôtes. Cette promesse suffit aux chefs; elle parut même leur causer une joie fort vive. A l'instant, ils firent apporter trois cochons, des racines et des fruits, qu'ils présentèrent à Pendleton ; celui-ci, pour répondre à cette libéralité, découvrit des présents qu'il avait apportés. On en tira tour à tour trois haches et trois grosses dents de cachalot, chacune d'elles destinée à l'un des chefs; et ensuite, pour les femmes, des rubans, des miroirs et des étoffes de couleur. A cette vue , ce fut un concert de vavi, vavi, motakij motaki (bien, très-bien).

Quand l'audience fut terminée, il nous fut permis de circuler et de parcourir en détail le palais. Nous n*y vimes, en ameublements ou en ustensiles, que quelques vases de bois, des courges, des noix de coco, des lances, des nattes et des coussinets en bois semblables à ceux d'Hawaii. De l'intérieur nous passâmes aux bosquets qui entourent le petit édifice et à une plate-forme qui domine toute h vallée. Le bassin que nous découvrions de là était presque entièrement couvert de massifs d'artocarpus, de cocotiers, de bananiers et autres arbres. Il ne laissait voir que fort peu de terrains cultivés. Ça et là on pouvait remarquer quelques petits enclos plantés en mûriers à papier, en cannes à sucre, en dracsnas et en tabac. Ces clos étaient d'ailleurs fort proprement tenus et défendus par de fortes palissades en bambous, liés au moyen de cordes en bourre de coco.

Cette promenade, qui fut prolongée à travers la campagne, aboutit à la place publique de la tribu, grande plate-forme rectangulaire, pavée en pierre, entourée de terrasses assez basses , également pavées. lÀ s'exécutent les chants et les danses publiques, divertissements favoris des insulaires. Chaque tribu a son tahoua ou place publique, dont quelques-unes sont si spacieuses qu*elles peuvent contenir 10,000 âmes. A Theure où nous y arrivâmes il était nuit, et Pendleton avait donné Tordre de regagner le bord. Nous nous mimes en marche vers la plage, après avoir dit adieu à Pia-Roro et au régent, et nous fûmes accompagnés jusqu'à notre embarcation par une vingtaine de chefs subalternes.

Le jour suivant, Pendleton devait recevoir les chefs à son bord. Les femmes du pays avaient promis de s'y rendre, non dans les pirogues de leurs maris, qui étaient tabouées pour elles , mais dans la chaloupe que le capitaine avait mise è leur disposition. Il était quatre heures environ de l'après-midi, quand on annonça une pirogue de guerre. Sur l'avant s'élevaient quelques feuilles de cocotier de six pieds de hauteur, et sur une petite plate-forme se tenait gravement, les jambes croisées, un chef distingué d'une tribu voisine. Enveloppé dans un large manteau d'étoffe du pays, il portait sur sa tête une feuille sèche de bananier ingénieusement arrangée en forme de toque. Dans le milieu de l'embarcation se tenait Haape avec la ceinture seulement et un chapeau semblable à celui des chefs de TaToa, tandis qu'élevé sur une espèce de dunette , Pia-Roro tenait le gouvernail. Huit hommes vigoureux, armés de leurs pagaies, formaient l'équipage.

En approchant du sloop , les rameurs ralentirent la marche pour nous donner le temps d'admirer la pirogue, et de sentir combien sa structure compliquée était supérieure à celle de nos canots si simples et si dépourvus d'ornements. Enfin les visiteurs accostèrent VOceanic^ où les hommes montèrent d'abord, puis les femmes. On fit descendre les chefs dans la chambre, où on leur servit une collation. Quant aux femmes, tant que leurs époux furent là, elles n'osèrent m^tne pas se porter vers le gaillard d'arrière, au-dessus de la tête de nos illustres h6tes, parce qu'une pareille place était tabou : elles restèrent groupées entre le mât de misaine et le grand mât , osant toucher à peine à quelques rafraîchissements qu'on leur avait servis. Un incident chorégraphique valut à Pendleton l'invitatioo

d'assister à une grande danse indigène qui devait avoir lieu le jour suivant, non pas sur la côte, mais à une assez grande distance dans les terres. Aucun des officiers du bord ne crut devoir accepter; mais moi y simple passager, je n'eus ni les mêmes appréhensions ni les mêmes scrupules.

Je partis donc le jour suivant avec TAnglais Morrison et une nombreuse escorte de naturels. Notre route fut d*abord frayée à travers des sites romantiques et délicieux. Au bout d*une heure environ, au détour d'un bois, deux guerriers en grande tenue s'offrirent à nous. Tous les deux étaient de haute stature , admirablement faits, avec des muscles si bien accusés, des proportions si harmonieuses, qu'ils auraient pu servir de modèles à la statuaire. Presque nus, ils n'avaient guère pour vêtement que le manteau et la ceinture ; mais le tatouage formait sur tout leur corps une robe dont la gravure seule peut rendre l'effet. La coifiure attira mon attention plus particulièrement. L'un de ces chefs portait une sorte de casque terminé sur le devant par une visière en croissant de trois ou quatre pouces de large. Ce casque, presque entièrement garni de graines éclatantes, était surmonté par un riche cimier de plumes de coq, que le vent faisait ondoyer à toute minute. Les oreilles étaient entièrement cachées sous des ornements en bois fort léger, blanchi avec de la chaux. Des colliers en dents de cachalot tombaient sur leur poitrine ; des touffes de cheveux humains frisés s'échappaient de toutes parts : ils en portaient comme bracelets autour des mains et autour des pieds, puis encore comme appendice à leurs larges ceintures en étoffe blanche. Leurs armes étaient la massue ou le casse-tête indigène. Ces guerriers appartenaient à la tribu des Hapas, nos alliés de la veille. Aussi, du plus loin qu'ils me virent, ils accoururent vers moi avec de grands cris d'allégresse ; puis, simulant une bataille contre leurs adversaires les Taï-Piis, ils manœuvrèrent leurs casse -tètes avec une agilité surprenante, reproduisant tous les accidents dune rencontre , avec des cris aigus, avec cette phrase cent fois répétée : a Tai-Pii! Tai-PH! te make i te Taï- PU! (Taï-Piis! Taï-Piis! mort aux Taï-Piis!)» Après quoi ib continuèrent leur route dans un sens opposé au nôtre.

En cet endroit le chemin conduisait à une vallée intérieure , longue de deux milles, et couverte dans toute sa longueur d'arbres à pain, de cocotiers et d'autres grandes espèces, arbres si serrés, si rapprochés les uns des autres, que nous marchions sous une voûte vaste et continue. Plus loin la nature du paysage changea d'aspect. Nous étions sur la lisière du territoire des Hapas, et nous pouvions distinguer la vallée où s'exécutait cette danse indigène que j'allais chercher à travers de tant de fatigues. Plus loin encore , on pouvait, du haut du morne , distinguer le territoire des Taï-Piis, alors ennemis des Hapas et des Taiis.

Cne pente rapide, dans un sentier bordé d'habitations charmantes, nous guida alors vers le lieu de la danse. Nous en approchions et le son du tam-tam frappait déjà nos oreilles , quand nous vîmes accourir vers nous une troupe de sauvages poussant des cris de joie et nous témoignant par leurs gestes jusqu'à quel point nous étions les bienvenus. Ils nous conduisirent au tahoua , place environnée

d'arbres gigantesques et impénétrables au soleil. L'assemblée qoi s*y trouvait réunie comptait plusieurs centaines d'individus des deux sexes , tous dans leur plus riche parure. Les guerriers avaient leur costume de combat; les danseurs, des vêtements de fantaisie. Un bal , un raout d'Europe n'auraient pas étalé plus de recherche : les turbans des danseuses, leurs manteaux de tapa , étaient jetés avec un art , une grâce, un goût ravissants. Le blanc semblait être la couleur dominante, surtout pour la coiffure.

Là je pus y pour la première fois , vérifier cette assertion des navigateurs océaniens, que les fenunes de Nouka-Hiva sont d'une nature plus belle, plus régulière et plus noble que les autres insulaires de l'Océanie, et notamment les Hawaiiennes. Parmi ces femmes , j'en vis plusieurs d'une beauté si remarquable, que nos Européennes les auraient jalousées : leurs traits se rapprochaient de ceux de nos races, plus que chez aucun peuple asiatique et océanien déjà visité ; leur teint , légèrement cuivré chez la plupart, allait presque jusqu'à la blancheur parfaite chez un

petit nombre; leur physionomie avait quelque chose de fin et de délicat; leurs

membres offraient des proportions admirables. Ce degré de blancheur me frappa; j'en parlai à mon compagnon. Il me répondit que ces femmes l'avaient acquis, soit en se préservant du hâle et en ne se montrant jamais au soleil , soit au moyen du suc d*une petite baie nommée papa, qui avait, disait-il, la propriété de blanchir la peau. Chaque matin elles se frottaient de ce cosmétique ; puis, s'enyeloppant de leurs manteaux , elles restaient cloîtrées dans leurs cases. Quand elles sortùent, une ombrelle faite d*une large feuille de palmier servait à préserver leur teint.

Quand le mouvement et la confusion qu'avait causés notre apparition furent apaisés , on nous plaça sur des sièges d'honneur, d'où nous pûmes voir tout à notre aiseTensemble et les détails de ce spectacle. Le théâtre de ce tahoua était une construction dont la solidité aurait pu jeter un défi aux siècles. Qu'on se figure un carré oblong de 60 pieds environ de longueur sur M de largeur, dont le mur extérieur était formé de pierres énormes ou de quartiers de rochers de 6 à 7 pieds de longueur sur 7 d'épaisseur, blocs assemblés avec une symétrie et une adresse surprenantes. Au niveau de ce mur régnait, tout autour de l'enceinte, un pavé en pierres larges de plusieurs pieds , pavé destiné à recevoir les chefs, les guerriers , les autres personnages de distinction , puis les chanteurs dont le récitatif doit accompagner et régler la danse ; enfin , dans le centre , s'étendait une arène, non dallée, mais de terre bien battue , espace réservé aux acteurs seulement. Le premier qui parut était un jeune homme de 18 à 20 ans , qui se tenait depuis quelques minutes à l'une des extrémités de cette arène , tandis qu'à chaque angle de l'extrémité opposée figuraient deux jeunes garçons de 8 à 10 ans. L'orchestre préluda. Cet orchestre , disons-le tout de suite , se composait de quatre tambours ou tam-tams et de cent cinquante voix de chanteurs. La danse , dont la mesure était lente d'abord , se composa de gracieux mouvements des mains , des bras et des jambes; mais, peu à peu réglant leur vitesse sur le mouvement du tam-tam, les acteurs se trémoussèrent avec plus de rajûdité et d'élan. Les

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chanteurs, qui avaient commencé par accompagner de leurs voix les passes de la danse, firent enfin bande à part, chantant des solos ou des duos auxquels la masse des assistants répondait quelquefois par un chorus général. Cette gracieuse danse terminée, une troupe de jeunes fenmies, au nombre de trente ou quarante, parut et prit place sur la plate-forme voisine du théâtre. Là , elle» commencèrent à réciter des airs de ce ton de voix sourd et monotone qui affecte si vivement les nerfs et qui est le caractère à peu près général de tous les chants sauvages. C'est un mode plaintif, frémissant, régulier, triste, dont rien ne saurait reproduire Timpression. Ces chants ont pour sujet un grand épisode guerrier, ou un événement grave, comme Tarrivée d'un navire : répandus parmi le peuple, et transmis de famille en famille, ils traversent les générations. La poésie de ces races primitives n'est guère chaste ni ambiguë dans les termes : elle va nue comme elles , et les passages les plus erotiques sont ceux qui obtiennent le plus de succès.

Jusqu'alors une espèce d'ordre avait régné dans cette foule joyeuse ; mais quand le spectacle fut terminé , chacun se précipita vers nous avec une curiosité incommode , quoique bien intentionnée. J'étais pour les insulah*es, en ma qualité d'Européen , l'objet le plus curieux de la fête. Peu jaloux d'être accablé de questions auxquelles je n'aurais pu répondre, je m'esquivai et regagnai le navire, accompagné de quelques Hapas qui s'étaient joints à mon escorte primitive. Le goût des promenades intérieures m'était venu à la suite de ce premier essai. Le lendemain, j'allai visiter la vallée de Taroa, située à l'ouest de la baie où stationnait le navire. Horrison nous accompagnait avec quelques naturels , habitants du pays que nous allions visiter. La brise de l'E. eut bientôt porté la chaloupe à l'entrée de la baie de Taloa, où l'on pénètre par un canal' fort étroit, que bornent d'énormes falaises , dans une hauteur verticale de 2,000 pieds. La baie se divise en deux bassins. L'un extérieur, qui peut offrir un bon mouillage aux vaisseaux , n'est ceint que de monticules inhabités, couverts d'herbes et de taillis ; l'autre, intérieur, est bordé par un bel emplacement demtcirculaire, autour duquel s'élèvent les cases des indigènes sous des berceaux de cocotiers.

Débarqués, nous allâmes droit à la cabane d'un prêtre nommé Tahoua, où il nous donna l'hospitalité. Cette cabane était plus grande qu'aucune de celles que j'avais vues jusqu'alors. Je remarquai au centre un coffre taillé à peu près dans la forme d'une pirogue, avec un couvercle travaillé arttetement ; le tout enveloppé de plusieurs bandes d'étoffe. Ce coffre renfermait des cendres chères au prêtre^ celles d'un fils mort depuis plusieurs années. Je remarquai en outre une image bien travaillée du dieu de la guerre, qu'ils embarquent sur une pirogue quand ils combattent sur mer, une masse de guerre ornée de cheveux , des lances et des haches de combat, une hache en pierre, et d'autres instruments.

De la case de Tahoua nous allâmes dans le village , qui me parut propre , régu-* lier et populeux. Chaque case avait son enclos planté d'arbres fruitiers, tout respirait l'abondance et l'aisance. Là nous vtmes des morafs un peu plus propres que chez les Taiis. Le Tahoua, dont le nom en nouka-hivien signifie prêtre ,

s» VOYAOH AUl^MR DU MOÏfDE.

riotn conduisit à oesr teÉ^d dotiC îF éMt te principal déMéi^yaM. L'un d'eto, éfeté sor une plate-forme en j^terre, seitMaK étref réglée dii'liéu\ On y voyait une idole ^xMsière taillée dans un énorme bloc de bois, et presqte enseveSe sotts les offrandes de cocos , fruits à pain , et autres objets qui hii avaient été consacrés. A un j«t de pierre , et sous un berceau touffu , se révélait un tombeau. Sur une plate-forme de vingt pieds carrés et de quatre pieds et demi de haut en^ i^erres larges et pesantes, paraissait un petit Imngar de six à huit pieds de bug, touleDU par dix piliers en bois. Au-dessus reposait le cadavre dans On coffire senMable à cehii qui ornait la maison de Tahoua. Phis loin , nous aperçûmes on autre moraî , ou, comme le diiàiit notre guide, une maison tabou. Dans* Fintéiieur figuraient, assises sur leurs bancs de pierre , trois effigies d'idoles , grossièrement sculplée».

A trente pas de Ut, une autre maison tabou se présenta ; mais ceHe-là n'était pas un temple. Entourée de femmes qui pteuraient et se lamentaient sur tous les tons, eUe renfermait un malade d'importance , que les tahouas du pays étaent venus assister à leur manière. Ce ne sont pas les secours de la science qu'ifc apportent , ni des remèdes, ni des prescriptions médicales ; ce sont des charmes contre la maladie, et des conjurations de sorcier pour éloigner la mort. Alors ib exécutent à Penvi , autour de l'agonisant, une ronde satanique, se déchirent le corps avec des pierres tranchantes , poussent enfin des cris lamentables et continus. Cela dure jusqu'à ce que le moribond exhale le dernier soupir, moment qu'ils annoncent par un hurlement générri. Quand le décès est évident et Men constaté , on apporte une sorte de Mère ^ fabriquée avec des lances et autres armes de combat , que Uent entre elles des ligaments de lianes. Cette bière, alors couverte de nattes, est pfau^ée dans une case voisine de celle du défunt. Pendant ce temps, oo prépare le cadavre , on te revêt d'habits neufs ; on le pose sur un catafalque où il demeure exposé pendant plusieurs jours. Des amis, des parents veiUent sans relâche autour de ce monument funéraire : la nuit , Hs l'entourent de torches allumées , pendant que les prêtres récitent lentement leurs hyumes de mort.

A chaque pas , dans cette promenade , nous découvrions des choses dignes d'examen. Tour à tour d'autres morus, d'autres maisons tabouées, défilaient devant nous. Les temples avaient tous le même caractère que les premiers , tantôt avec une idole gigantesque , tantôt avec plusieurs idoles petites : les unes et les autres honorées de copieuses efflrandes. Toutefois , en pénétrant dans l'intérieur des terres, les monuments prenaient un caractère de grandeur plus prononcé. Tt^ous arrivâmes ainsi à un édifice flanqué de murs d'enceinte en ms^nnerie fort Men exécutée. Une entrée vaste, avec une suite de larges degrés, conduisait dans ee local rectangulaire. Les pierres, qui accusaient une antiquité fort grande, étaient assemblées avec beaucoup de perfection. Pour les disposer ainsi , U avait faUu des moyens mécaniques dont les naturels semblaient avoir perdu la tradition.

Enfin nous nous arrêtâmes, fatigués de notre excursion, et nous fîmes un repas charmant sur la grève, entourés d'insulaires qui s'amusaient de nos moindres gestes et des plus petits détaib d'un diner européen. Nos fourchettes d'étain, nos

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couteaux, nos bouteilles^ étaient des choses surprenantes et nouvelles. Quand nous détachions quelque chose (le notre mince ordinaire pour le leur dpnner, c'était parmi eux une joie, une ivresse, des éclats de rire ; puis, au lieu de se disputer le morceau offert , ils le partageaient en fractions imperceptibles , pour que chacun pût goûter un peu de ce que mangeaient les blancs. La bonté , la franchise , la gaieté rieuse, sçnoblaient être les qualités générales de cette peuplade. Quand nous nous embarquâmes, la population entière de la vallée accourut ; des naturels portèrent à la nage à bord du canot quel,ques provisions ; et quand nous sortîmes de la baie, ils nous saluèrent par un long cri d'adieu.

Depuis huit jours environ nous étions sur la rade dé Taîo-Hae , et malgré le concours des naturels , no,us n*avions pu parvenir à y faire nos provisions. Une douEaine de cochons portés à bord de VOceanic semblaient avoir épuisé la vallée, qu'une longue et réceute guerre venait d'appauvrir. Enfin, le 20 mars, voyant que rien n'arrivait, Pendleton résolut d'aller jeter un pied d'ancre dans la baie d'Oumi chez les Taï-Piis, où il espérait trouver de plus grandes ressources. VOceanic reprit donc le large, et louvoya par un fort vent d'£. pour atteindre la baie d'Oumi. Dans l'une de ces bordées, nous passâmes presqu'au pied de Roua-Poua, distant au plus de deux ou trois lieues, haute ile d'un aspect romantique, avec ses pics qui se dressent vers le ciel conune autant d'aiguilles. Le 21 mars nous mouillâmes dans la baie d'Oumi, moins sûre et moins commode que celle de Taïo-Hae, à cause du grand fond qu'elle conserve même auprès de la terre. Ce n'était plus , comme dans les parages que nous quittions , un assaut de pirogues qui venaient reconnaître le sloop, une lutte entre les naturels et nous pour qu'ils laissassent le pont libre. Ici , tout le long de la grève , silence complet , immobilité parfaite. On eût dit que nous touchions à une terre déserte. Cependant, en regardant avec plus d'attention , il était possible de voir pointer çà et là à travers le feuillage des têtes bronzées qui nous regardaient. C'étaient sans doute les éclaireurs laissés en arrière-garde ; le reste avait fui vers la montagne.

Cette réception ne nous étonna point; nous l'avions prévue. Morrison, notre agent dans ces Iles , nous avait mis au fait de* froideurs probables et de la manière de les conjurer. Embarqué avec nous , il avait embauché en outre un Taï-Pii , marié et fixé depuis longtemps dans la tribu de Taïo-Hae. Cet homme allait nous servir de passe-port auprès de ses anciens compagnons. Il descendit donc à terre; il expliqua dans quelles intentions pacifiques nous étions venus relâcher dans la rade d'Oumi , et en peu de minutes la crainte fit place à la confiance , le silence aux cris les plus bruyants. Comme par un magique coup de théâtre , la vallée s'anima. Des milliers d'hommes sortirent des arbres comme autant de sylvains; on poussa à l'eau un nombre incalculable de pirogues, et bientôt le pont de VOceanic fut couvert d'hommes et de femmes, et, ce qui était plus essentiel encore, de provisions de tout genre.

Le pcemier qui mit le pied à bord fut le grand prêtre, le chef des tahouas, accomr pagné du premier chef civil. Le grand tahoua avait le front et les tempes ornés

dé bandelettes en plumes rouges et blanches. Ce dignitaire nous donna la clef de la grande terreur qui avait accompagné notre apparition. Les chefs des Hapas , à la suite de Vaudience solennelle, avaient envoyé des exprès au roi des Tal-Piis, pour lui signifier que sa dernière heure était venue ; que le vaisseau de Porter avait fait alliance avec eux et avec les Taiis ; et que , dans la semaine suivante , il îhàt les attaquer par mer, tandis que les Taiis et eux-mêmes , chefs des Hapas , marcheraient par terre à la tète d'une armée considérable. Épouvantés de cette menace, les TaT-Piis avaient depuis lors tourné tous leurs soins vers des travaux de défense ; ils avaient même conmiencé à travers la vallée une sorte de retranchemeBt en pierres. Après cette explication , ils ajoutèrent : a Maintenant tout est bien ; vous venez en paix ; vous avez amené Tatahe notre compatriote. Notre vaUée et ce qu'elle renferme, tout est à vous : vous pouvez descendre à terre, vous et vos gens, vous y promener en toute sûreté, et y prendre tout ce qu'il vous plaira. Nous sommes vos amis, b II ne fallait pas trop s*y fier pourtant ; car les Taî-Piis avaient une réputation de férocité , motivée sans doute par quelque antécédent défavorable. Pendleton donna donc des ordres pour que des précautions fussent prises. Il fut défendu à l'équipage de s'écarter du rivage quand il irait à terre , soit pour de Feau, soit pour des vivres.

La baie d*Oumi , qui forme l'anse la plus orientale de la vaste rade située au S. E. de Nouka-Hiva, se subdivise elle-même en deux anses, savoû* : une au centre, vis-à-vis le terrain neutre des Hapas et des Tai-Piis ; ou, tout à fait à l'ouest, celle de Haka-Paa, qui baigne la côte des Hapas. Obligé d'aller partout aux provisions , Pendleton envoya un canot dans la baie de Haka-Paa, et j'y accompagnai l'officier en mission. Nous doublâmes d'abord la pointe orientale de l'anse Haka- Haa, promontoire escarpé, tapissé de verdure; puis au fond d'une autre anse, sur une petite lisière de terrain que pressent d'un côté la mer et de l'autre une haute falaise, nous découvrîmes un village sur lequel paraissait fondre une cascade tombant à pic du rocher. Une flottille de pirogues de pêche était échouée sur le rivage , et dans le nombre se trouvait une pirogue de guerre, reconnaissable à des crânes de Taï-Piis, trophées de la dernière guerre. Nous étions là de nouveau chez nos premiers amis les Hapas , et , dès qu'on nous eut aperçus , toute la population se porta au-devant de nous. On nous conduisit chez le chef religieux de la tribu.

Après quelques paroles échangées , Tahoua-Tini nous offrit des rafraîchissements, et à notre tour nous lui fîmes quelques cadeaux. Alors sa famille entière , qui habitait une case voisine , fit son entrée dans celle où nous nous trouvions. Elle se composait de sa femme et de quatre filles , dont la plus jeune pouvait avoir quatorze ans et l'aînée vingt-un à vingt-deux ans , toutes d'une beauté remarquable. C'était plutôt à l'air de décence et de dignité qui dominait en leurs personnes qu'on eût pu deviner leur descendance, qu'à là ressemblance physique et à l'analogie du teint. Ces jeunes vierges étaient presque blanches , tandis que le vénérable Tahoua*Tiui , avec sa peau tatouée, ressemblait à un Mozambique ou à

un Malgache. Leurs vêtements consistaient, comme ceux des Nouka-Hiviennes que j*avais déjà vues, en robes et en bandeaux d'étoffes blanches, disposées gracieusement autour de leur corps ou encadrant leurs délicieuses figures.

Près de la demeure de Tahoua*Tini était encore un morai , le plus grand et le plus beau que j'eusse vu. Bans une plate-forme en pierre, entourée d une haie de pandanus, se trouvait un charnier où Ton jetait les ossements des victimes humaines qui , sacrifiées au dieu , avaient pourri sur son autel. En face de ce fourré , dans une auge dont Tune des extrémités , grossièrement sculptée , simulait une tète hideuse , était étendue une de ces victimes , n'offrant déjà plus qu'une masse de chair en décomposition qui laissait à peine distinguer quelques parties de la charpente humaine. La divinité à qui cette offrande était faite se dressait près de là sur son piédestal. Sur la droite s*ouvrait un toupa-pau^ ou maison de mort, renfermant un cadavre qui infectait Tau*, et sur la gauche un autel avec deux idoles. Enfin , çà et là semées sur le pavé , gisaient une foule d'offrandes , des noix de coco, des fruits à pain, des poissons et des morceaux de porc. Nous quittâmes cet abattoir le cœur soulevé. Comme pour offrir un contraste à ces sacrifices humains, la nature étalait dans ces environs les beautés les plus riantes et les plus solennelles. Au travers de bouquets d'arbres verts et frais , nous voyions tomber du haut du morne la blanche cascade de la falaise : elle descendait par bonds successifs, se perdant à mi-côte dans une roche anfractueuse , ou dans un massif de broussailles , puis dressant ses cascades sur l'arête d'un roc , et fondant ensuite en un seul jet d'une hauteur de 300 pieds, pour se rallier dans un vaste bassin , réservoir de la vallée.

Quelle que fût la beauté de ce spectacle , conune le jour baissait , il fallut reprendre le chemin de notre canot. Nous étions près de la grève , quand un homme nous accosta. C'était un des chefs du pays. Cet insulaire nous fit prier poliment de nous arrêter quelques minutes chez lui pour nous y rafraîchir. On servit en effet des noix de coco et d'autres fruits délicieux. Pendant cette espèce de collation , la famille de notre hôte se trouvait là ; mais quoiqu'on nous fit le meilleur accueil , quoiqu'il y eût pour tous un plaisir évident à nous recevoir et à nous traiter, je remarquai des signes de douleur et de deuil , des larmes presque sur tous ces visages. Je ne savais comment expliquer ce combat et ce contraste , quand Morrison nous en donna la clef.

Deux ou trois ans avant notre passage, un navire américain s'était approché de la baie d'Oumi , comme s'il avait eu le désir de communiquer avec les naturels. Prompts à prévenir les étrangers, sept d'entre eux s'étaient jetés dans une pirogue et avaient rejoint au large ce navire en panne. C'était ce que voulait le croiseur. Les sept honunes furent amarinés et hissés sur le pont. On en relâcha d'abord deux qui s'enfuirent avec la pirogue , puis deux autres qui furent précipités dans la mer et se sauvèrent à grand'peinc en nageant jusqu'à la céte. Trois furent définitivement gardés à bord. Dans le nombre était un jeune homme de vingt ans, fils unique de notre hête, source de regrets pour toute cette famille qui nous

entourait, pour sa mère, pour sa sœur et pour sa femme. Dans an jour de malheur, à la suite d'un rapt indigne, le pauvre jeufie homme avait été ravi aux siens. Il se pnnnenait alors sur les mers comme matelot américaÏD, lui élevé sous le toit d'un chef de Nouka-Hiva. A l'aspect d'une douleur si légitime, nous fûmes vivement émus ; nous cherchâmes à consoler cette famille par l'espoir que ce fils lui reviendrait; nous promimes de nous employer pour lui frayer de nouveau le chemin de la patrie , si jamais nous le rencontrions sur les mers. Sa reste, cette sorte d*enlèvement n*est pas un fait isolé et sans exemple. Aujourd'hui encore, quand un capitaine baleinier a perdu par la désertion ou la maladie des matelots indispensables à la manœuvre, il lui arrive d*accoster une terre et d'enlever des sauvages qu*il dresse, tant bien que mal, au dur service du bord. Que le malheureux n'y soit point apte , qu'il ne puisse pas se faire à cette vie de fatigue et de privation ; quMl soit condamné à mourir de nostalgie ou d'épuisement , un mois, deux mois après, peu importe. Par représailles, quelquefois les sauvages enlèvent des matelots européens, et ainsi s'éternisent la violenc6'et le rapt, la haine et les rancunes que motivent des outrages antérieurs.

Toutes ces courses en divers sens avaient fini par mettre sur un pied respectable nos ressources alimentaires. Aussi Pendleton résolut^il de reprendre la mer le lendemain ^ mars. Il était d'autant plus pressé de partir, quil désirait jeter l'ancre, en passant, à Tao-Wati, pour un petit travaU hydrographique. Tao-Wati était une de ces tles si longtemps nommées tles Marquises; groupe que Mindana découvrit le premier, que revit Gook , et que décrivirent Wilson et Fanning. Le lendemain donc , serrant le vent autant que possible , VOceanic passa rapidement entre Roua-Uouga et Roua-Poua, grâce à une brise maniable d'£. N. E. Le 25.mars, il longeait à une lieue de distance la côte riante de Ohiva*Hoa, et quelques heures après nous donnions dans la petite anse que Mindana nomma Madré de Bios , et Cook Resolution. C'est une simple petite crique sur la côte occidentale de Tile , abritée contre les vents de TE., mais ouverte à la houle et aux brises de l'O. La saison dans laquelle nous nous trouvions est celle où parfois l'ouragan souffle du N. 0. avec la plus soudaine violence. Aussi quelques heures de relâcheidevaient nous suffire, et encore manquèrent-elles de nous devenir fatales.

La baleinière pourtant se détacha du bord et glissa vers la terre. Gomine on le pense , j'étais un des passagers. L'embarcation était armée, et Philips Ja conuqandait lui-même. Il avait ordre de ne communiquer qu'avec précaution , et de se défier des naturels, qui souvent s'étaient montrés hostiles >vis-»à-vis ides. Européens. Par-dessus tout, Pendleton lui avait recommandé d'en fiiMr. lestement et d'être de retour à bord avant deux heures. On eût dit que l'habilen^arin pressentait quelque chose. Ce n'était pas que les grains indécis, qui.tiwibaient de temps à autre eussent un caractère bien dangereux, vm% l'aspect du «iel«. des eaux et de la terre , semblait lui révéler quelque sinistre. La rade d'ailleurs, aDimée* d'habitude , était vide de pirogues.

Nous cheminions insoucieuxt et sans partager cette préoccupition : Ja btfeiiMère

lie-

fenail d*acco8ter le rirege dans une petite anse bordée de rochers. La foule des naturels s^était toute groupée sur ce débarcadère. Elle nous entoura dès cpie nous fûmes sur la plage. Il n'y avait pas à s'y méprendre : c'était le même type que les Nouka-Hîviens , les mêmes costumes , les mêmes mœurs , le même idiome. Leurs manières vis-à-vis de nous semblaient bienveillantes et affables. Je vis quelques cases sur la lisière de la grève, toutes semblables à celles que je venais de quitter. Cependant, malgré ces analogies et ce voisinage, Tantipathie la plus grande régnait entre les insulaires de Tao-Wati et ceux de Nouka-Hiva. Quand je parlai à quelques-uns d'entre eux des Taï-Pils, un sentiment de haine féroce se révéla sur leurs figures. « Si , au lieu de blancs , nous avions eu aujourd'hui des Tal-Pii» sur ce rivage , disaient-As , ils seraient déjà massacrés et près d'être, dévorés, d On pouvait craindre qu'ils ne finissent par nous prendre comme un pis-aller : la réserve qu'ils avaient mise à ne pas risquer leurs pirogues dans la rade semblait un indice de mauvaises intentions. Quand je les i;|teÉro^eai IM^ssus, ils me montrèrent le ciel nébuleux. Pour nou^ donnerptuide défiance encore, on nous prévint qu'un aviron avait été volé, et que l'embarcation allait partir. U était temps : les naturels, mis en goût par quelques petits larcins, voulaient retenir et confisquer la baleinière. U fallut les coucher en joue avec des mousquets pour qu'ils vidassent la place. D'un autre c6té , l'Oceanic venaid de tirer un coup de canon en hissant brusquement le pavillon de partancç« L'ancre était haute, les huniers se bordaient. Comme l'air était étouffé et 1^ brîie nulle ^ tous les canots du navire avaient pris la remorque , et tiraient lentement le iSldop hors du havre. A c^te vue , les lameurs de la baleinière se préciptèreklît'sur leurs bancs; te>lis.nou» embaripiimes à la hâte , et regagnâmes 1^ large , non $ans a voie tâlsu^é Une volée de pierpes que nous lança la foule des sauvages revenue sur la grève.

Cette longue remorque' dura d^ h£ures,;)pv^ut de^qtt^n^ nous étions à un mille de la cête. Quand tout le monde %â. fut l^barqué et ^ue le sloop eut été orienté en bonne route , je racontai à PeQdleton notre petit éf^sôde du matin : « Cette brouille n'était rien , me dit-il ; avec quelques mousqiiefîi et du canon , on en vient à bout ; mais pour d'autres causes^, il était temps- de sortir.de ce trou mau* dit. Voyez ce^ciel, voyez le vent qui était à TE. ce matin et qui s'est bUé peu à peu au N. E., puis au N. 0 ; voyez cette houle sourde et longue qui contraste avec la dangereuse accalmie qui règne encore. Avant ce soir, nous courrons sec de voiles, foi de Pendleton I »

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