CHAPITRE XIX
Traversée de Timor à l’île Rawat.
La nomenclature et la description de toutea les il es examinées par 181B.
!" Uranie, lors de sa navigation de Dillé à Rawak , formeroient ici double Novfmbreemploi avec les details de la même nature que contient la partie Nautique de ce Voyage, et que le lecteur pèut consulter au besoin : il trouvera d'ailleurs, sur la carte n.° 3 6 de notre atlas historique, le tracé des routes que nous avons parcourues, dans le grand archipel d'Asie, depuis Amboine jusqu’aux îles des Papous. 7
V rydge de t Uranie. — Hliloriquc. T. 1 1 . \
Novembre.
De Timor à Hawaï.
Décembre
Partis de Timor, nous nous acheminâmes vers le détroit de Bourou, en passant entre les îles Wetter et Roma ( voy. pi. t 5 ). On ne tarda pas à reconnoitre qu'à mesure qu'on s’éloignoit de terre , la chaleur devenoit moins forte et moins incommode ; les soirées même étoient assez fraîches. Toutefois, cette amélioration dans la température n’apporta aucun soulagement à l’état de plusieurs de nos malades ; la dysenterie dont ils étoient attaqués continua à faire des progrès alarmans. Le 16 novembre, nous perdîmes le jeune Bernard , fort bon matelot, et le canonnier Guégan. Ces scènes de mort sont terribles à bord d’un navire ; elles répandent le découragement et je dirai presque l'effroi dans lame de ceux qui, atteints de la même maladie, s’attendent de jour en jour à en subir les tristes conséquences. On se demandoit avec anxiété si , non moins malheureux que les compagnons de Batidin, nous étions destinés à voir disparoitre d'au milieu de nous tous les infortunés frappés de cef atroce fléau ! Le 28 , nous eûmes à regretter encore la perte du matelot Lenoc.
Arrivés le 29 devant Amboine, nous profitâmes d’un vent favorable pour donner dans le détroit de Bourou, sans nous arrêter à visiter les îles dont nous étions environnés , et qui toutes sont plus ou moins célèbres dans les fastes des Moluques.-.
Le r. er, décembre , nous aperçûmes sur la côte de Manipa une quinzaine de corocores qui, chargées d'un nombreux équipage, s’appro- • eberent de nous, la nuit., à force de rames , de divers points de l'horizon, Ignorant quelles pouvoient être leurs intentions , nous crûmes prudent de nous tenir sur nos gardes. En conséquence , nos canons et nos menues armes forent chargés-, les filets d’abordage tendus , et "l’équipage disposé sur lé pont. Ces précautions ne seront pas jugées inutiles par les personnes qui ont fréquenté ces mers, et qui savent combien les pirate» malais sont entreprenans et redoutables.
On a vu , en effet , plus d’une fois , des embarcations de ce genre , montées par trente à quardhte hommes , et réunies ordinairement en grand nombre, assaillir et capturer des navires marchands, et même des corvettes de guerre qui naviguoient avec trop de sécurité, et en égorger impitoyablement les équipages. Mais, soit que les corocores qui nous
LIVRE III. — De Timor aux Màriannes inclusivement. 3entouroient n’aient pas osé, après nous avoir mieux reconnus, venir nous 1818. attaquer, soit que réellement elles n'en eussent point formé le projet, il est de fait que tout-à-coupf elles changèrent de route, et que nous pûmes j Rawaij» continuer la nôtre sans la moindre difficulté.
Parvenus devant file Casses, nous la prolongeâmes d’assez près du côté de l'Est , pendant une pluie copieuse et un vent violent. ■< Cette terre peu élevée , qui , dans une certaine direction , présente une forme assez pittoresque, est couverte du plus beau massif de verdure que j'aie jamais vu, dit M. Quoy : à peine en étions-nous éloignés d’un mille, et nous distinguions des arbres à tige droite et élancée, dont les pieds dévoient parfois être baignés par les eaux de la mer; entre eux des arbrisseaux » r secondaires remplissoient les espaces vides ; et les rameaux des uns et «les autres sembfoient en s'entrelaçant composer un tout inséparable.
Le lendemain 5 , nous eûmes connoissance des des Gorongo et de Gilolo; mais- le calme, en s'établissant, nous rendit bientôt le jouet de couratls qui nous firent dériver dans le Sud-Est jusqu’à Plie Pisang , près de laquelle nous étions le 7, ' 1 * ’ ■ • . • „ -
^ Dès le matin, trois . grandes corocores furent aperçues à l’horizon; Entrevue elles apparténoient à l’ife Guébé (t) et en portoient le pavillon (voy. pi. jt): iw Guéhéen'
deux d'entre elles et une pirogne, profitant du calme et s’aidantrde leurs avirons , ne tardèrent pas à nous accoster ; la troisième fit une manoeuvre différente. Pour le maintien de l’ordre, je ne laissai monter sur mon bord que le capitaine de chacune d’elles et un officier qui paroissoit revêtu d’une autorité supérieure. Le caractère vif, ouvert et spirituel de , ce dernier nous frappa ; son air de dignité, son intelligence et son aplomb dans le commandement , n'étoiept. pas moins remarquables.
Quoique le malais ne fût pas sa langue propre, il le parloit cependant avec facilité , ainsi que l'idiome papous. La conversation s’établit bientôt ^ntre nous. J’appris qu’il s’appeloit Abdalaga FoUrou, qu’il étoit kimalaha de l’île Guébé , et venoir du havre Dory , sur la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée, où il étoit allé chercher du sagou. Cette dernière circonstance nous parut d’abord douteuse, attendu qu’il ne se
(1) Les Anglais écrivent Geby pour ie nom de cetré Ue, qui doit se prononcer Guébé, comme nous l'avons indiqué et que le prononceht les naturels du pays.
Décembre.
De Timor •à Hawak
trouvoit guère sur la route qu'il disoit avoir suivie; mais peut-être, comme nous, avoit-il été drossé par les courans ; ne pouvoit-on pas admettre aussi qu’il eût visité subséquemment (et pour le même objet) quelques unes des iles Voisines de Pisang? Je ne me permettrai pas de décider entre cette manière de voir et celle de quelques-uns de nos messieurs, qui crurent démêler en lui un pirate en croisière, et épiant sa proie. Il est certain que les deux corocores qu’il commandoit a voient chacune au moins cinquante hommes d’équipage , et une excessive quantité d’arcs , de flèches, de lances, &c. , autant que nous pûmes en juger pendant les échanges qui se firent avec eux; car aucun de nous n’obtint de descendre dans leurs embarcations. J’ai présumé qu’ils y avoient des femmes , et que c’étoit là le motif qui- nous en faisait exclure.
L’heure du déjeûner étant arrivée , je reçus à ma table , avec le kimalaha, ses deux principaux officiers, qui, quoique musulmans, burent tous sans difficulté- des liqueurs douces et du vin; mais point de rum, qu’ils nomment atack, et considèrent comme une liqueur plus spécialement proscrite. Quelques cadeaux que je fis à Abdalagâ, une des mes chaises entre autres qu’il paroissolt desirer et que. je lui permis de prendre, le mirent tout-àTait de bonne humeur ; il tâcha de me décider à venii'relàcher à Guébé, où, disoit-il, fl y a un excellent port (î) , dont il vouloir me montrer fui-même les meilleures passes. Mon refus le surprit, et il me demanda quel pouvoit donc être le but de mon voyage : puisque le roi de France, ainsi que jé le lui assurois, mêlait en guerre ni avec les Hollandais, ni avec les Anglais, ni avec les Portugais, il ne concevoit pas, disoit-il que je négligeasse de me rapprocher des îles où se fait le commerce, et que je voulusse au contraire aller absolument mouiller à Vaigiou ou à Rawak. , pays barbares, et pauvres en ressources de toute espèce, Je lui fis entendre de mon mieux qu’il m’étoit ordonné de lever les cartes des pays peu connus que je visitois; d’étudier fe caractère des hommes qui les habitent, les denrées propres au ravitaillement des vaisseaux , et les produits susceptibles de devenir un jour l’objet d'un
( t) C’est le port de Fohou , situé au Sud de nie» dans 'lequel mouilla jadis M. de Coetivy , chargé par M. Poivre d'introduire À l’Ile-de-France les plants de muscadiers qui y ont depuis si bien prospéré. •'**.'*
LIVRE III. - — Dé Timor aux Marianne* inclusivement. j commerce avantageux , &c. Je lui montrai des cartes à grande échelle des pays qui lui étoiènt connus; il en parut émerveillé, et me dit que, puisque telle «toit ma mission, il viendroit me rendre visite à Ratvak. avec un de ses frères ; mais qu’avant de me quitter, il youloit me laisser tin écrjt, pouf montrer à tous ceux qui Je liroîent que j’étois son ami. S’étant alors emparé d’une plume et d’une feuille de papier, il y traça di vers, caractères , dont voici Je foc simile:
C'est une sorte d’acte qui constate les VU* pfésens mutuels que nous nous sommes
3 "V ■ • O fefts. *
^ ^ J'ai eu beaucoup de peine à lire cette
^écriture, sensiblement différente de celle s’emploie dans les livres malais, dans du moins qui sont imprimés avec des caractères dérivés de l’arabe. On rencontre en effet ici tout le vague propre aux écritures cursives, et nous devons, sans doute, nous applaudir que la négligence desformes n’y ait pas été poussée au point oir on le remarque si souvent en Europe.
Les lignes de cette pièce ont été tracées dti haut en bas > de gauche à droite (t), au lieu d’aller de droite à gauche, dans le sens horizontal, comme le font les Arabes; en un mot, dans la disposition où je les présente. - • •
M. Coquebert dé Montbret fils, plus versé que moi dans ces sortes de matières , a eu l’extrême bonté, et je puis ajouter la patience , de m’aider à déchiffrer ce manuscrit. Une autre difficulté étoit d’en interpréter le sens; et ce n’est qu après- bien des tâtonnemens que nous
( i ) Remarquons, en passant, que les Chinois écrivent aussi du haut en bas; mais leurs ligne* &e succèdent de droite à gauche.
Décembre.
De Timor à ftawak.
Décembre.
Dr Timor à Kaurck.
6 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. î .
sommes parvenus à ie découvrir. Le mélange de mots malais, guébéens et portugais qu’on y trouve, nous a long-temps arrêtés : on verra sî nos efforts ont été heureux, » ■ *
■ Voici d’abord la transcription du manuscrit en caractères ordinaires d'imprimerie; ce qu’on a mis entre parenthèses est la rectification des mots qui précèdent, jugés être écrits avec négligence ou incorrectement orthographiés : *
( JlsY) JUf'iSLj ub çü- ij jlu. idlf* UCJtfjl
'( ) uujî Cb1*/) (jJ jjL.
( o-J* ) wJ3 ô'J jHr Ts*^ jT"! l*yY jA- ( jjkIt' )
Le même texte, écrit en lettres romaines, devant être pour Beaucoup de personnes d’une lecture pius facile, trouvera également place ici; nous mettrons au-dessous de chaque mot son interprétation en français, ainsi que les mots à .suppléer pour satisfaire au Sens, ce qui nous dispensera de toute autre traduction.
Abdaîaga kimalah (i) snafi danspadji (2) kahpitan kimalah ' ampaianfj)
\Afoi) Akttaldgi 1, kimalah sriafi et spadji capitaine kimalah {d'une) flotte!
tiga kapal bertmou satou kapal ‘ transi kapitan Fressini orang
{d(\ trois vaisseaux , ( ai } rencontré un vaisseau français, capitaine Freycinet , homme baktj • hati poutih kassi satou kadira (4) akçu kassi
généreux ; [son ) caur bienveillant [m'a) donné une chaise, moi ( j’ai ) donné [à lui)
{ 1) Titre honorifique et l’une des premières dignités de Guébé; mais nous ne connoissons pas, en français, d’expression équivalente; peut-être est-ce général. Si l’on écrivoit ce mot comme il se prononce, il faudrait kimalaha.
(a) Snafi et spadji paraissent être aussi des mots guébéens, employés probablement à déve- Ippper les titres honorifiques d’Abdalaga.
(3) Le sens de la phrase veut que ampàin- signifie flotte , division navale ; nous n’avons rien trouve en malais qui y satisfasse, d*où H a fallu conclure que ce mot appartenoit encore à l’idiome de Guébé. t
^4) Kadira est évidemment dérivé du portugais eadcird ; les Malais disant kroussi.
saiou sarou (1) tenda-nia Kibi dan Fressini mçil-djouada-nia.
un chapeau , ■ souvenir de Cuébé , et Freycinet {m’a) fourni des mets délicats..
Tamat. - ’ - . . - . . .r*. . * ,»
Fin . * * - ' , •
Abdalaga, qui se quaiifioii aussi de.kapitan Guébé, passa avec moi la journée toute entière,. et me donna quantité de renseignemens sur la nomenclature des îles environnantes, les souverains dont elles dépendent ; sur la langue guébéenne et celle des Papous : nous ferons utilement usage ailleurs de ces derniers documens. La meilleure intelligence ne cessa pas un instant de régner etttre nos équipages ; les échanges se firent avec activité, et, en nous procurant divers objets curieux, nous mirent en état d’apprécier l’habileté de nos nouveaux amis en matière de brocantage et de commerce. . .
. Le soir, après avoir dîné, Abdalaga retourna dans sa corocorey et m’annonça qu’il coritinueroit de rester à la remorque de ( 'Uranie, pour être plus à portée, le lendemain, de venir déjeûner avecjnoi. Néanmoins, il changea d'idée pendant la-nuh, et, larguant subitement ses amarres, il s’éloigna à force de rames, 'et ne tarda pas à disparoitré avec sa flottille. V ... . •
Arrêtons-nous un instant pour consigné ici Iç petit nombre' de remarques que nous avons été à portée de faire ou de recueillir sur ces insulaires,
Qualité! physiques. — » Quoique les Guébéens soient en générai d'une taille moyenne, quelqUes-uns cependant sont grands, bien faits, musculeux, et d’une apparence athlétique ; il y en a qui ont les membres grêles et une foible complexion; d’autres' sont trapus, et d'un aspect repoussant. Tods ont un teint noir olivâtre, le nez, épaté, les sourcils •peu fournis, les .yeux enfoncés, les lèvres épaisses et avancées, et les muscles pectoraux fort saiilans. Tantôt c’est la lèvre inferieure qui est
la plus proéminente-; tantôt, et plus souvent, c’est la lèvre supérieure.
fl ) Sraoa et sarou , qui signifient chaptau, se trouvent au nombre des mots de la langue guébéenne que nous avons recueillis. '• , *•
(a) Quoique ^bdalaga ait écrit Kibi pour le nom de son Ile, il le prononçoit Gaébé, ainsi que je Pai écrit. \ ,
Décembre.
De Timor à KawaL
Remarques
sur
les Guébéens.
■ 8ift.
Décembre.
Ile Ouébé.
Ils ont les dents noircies par l'usage du bétel ; les incisives supérieures sont concaves en devant , par suite d’une opération faite avec la lime à un certain âge; car. les enfans sont remarquables par la blancheur et la régularité de leur denture. Leurs cheveux sont ou noirs ou châtains, lisses ou crépus, longs ou courts, selon les races d'mdividus ; quelques-uns conservent des moustaches; d'autre» des favoris et un petit nombre de poils au menton. La plupart ont une physionomie spirituelle et rusée. . ■ ■ *' .
•» L'angle facial des Guébéeits nous a offert , pour terme moyen , 77 degrés-i > et a varié de 74 à 8 1 .degrés. L’un de ce» hommes, nommé Aifola , musculeux et bien constitué , avoit le teint olivâtre , le nez épaté , la lèvre supérieure saillante , et ombragée d’une légère moustache, les cheveux noirs et lisses , et une cicatrice au-dessous de l'oeil droit, occasionnée par un coup de flèche. Voici quelles étoient les proportions des differentes p&rties de son corps :
Hauteur totale
Longueur de la colonne vertébrale.
Circonférence de la tète.-prise b {a hauteur du front. .
Grande circonférence de la tète (t)
Circonférence du cott au niveau du cartilage thyroïde
.. . ' de la poitrine b la hauteur du sein. . .
— — — y compris les bras ....
- du ventre b l'ombilic .
■ du bassin.
Longueur du membre supérieur (a)’
Circonférence du bras , b sa partie moyenne
‘ ' de l'avant-bras, au tiers supérieur.
. ' ■ • ■ du poignet „
Longueur du membre inferieur
Circonférence de la cuisse , b sa partie moyenne . . au-dessus du genoü .
du genou .
. du mollet .
1 6if millimètres. 5 46 .
ié-
( 1 ) Du menton à la partie supcrieurerpostcrjvure du crâne, (a) Du creux de lamelle à l'extrémité du doigt du milieu.