LIVRE III. — De TlMOH AUX M A RIANNES INCLUSIVEMENT. f^I
qui m’accompagnoient, et laissai le reste de ma petite expédition sous la conduite d’officiers vigilans et expérimentés.
Nous avançâmes assez rapidement jusqu’en face deTépongan (pl. 59); mais alors, contrariés par les vents et la marée, il fallut relâcher au village d1 Assan , pour éviter une lutte pénible contre des difficultés qui nou» eussent empêchés d’atteindre Agagna avant la nuit. En débarquant , nous fûmes agréablement surpris de voir que le digne gouverneur, ayant prévu le contre- temps qui nous arrivoit , s’étoit rendu à Assan avec des chevaux, pour les offrir à ceux des nôtres qui étoient en santé, et des hamacs pour les malades. Je lui témoignai combien j’étois touché de sa prévenance obligeante; cependant séduits par la douceur, si nouvelle alors pour nous, de fouler aux pieds un terrain uni, sous de grands arbres qui ne déroboient pas à la vue un paysage charmant , nons préférâmes de gagner ta ville à pied, et ce fut une promenade délicieuse. La chaleur étoit tombée, et nous ne cherchâmes point à hâter le pas; aussi , quoiqu’il n'y eût que deux milles i parcourir, nous n’atteignimes Agagna qu'a la nuit close.
Une salve avoit été préparée en notre honneur; mais comme Wmgelus avoit sonné lorsque nous parûmes,1 elle ne put être tirée.
En traversant le joli village d’Anigoa, situé sur la route, je vis un vieillard qui. se tenant à la porte de sa maison, atiendoit le gouverneur pour le saluer : 'ce vénérable insulaire , entouré de ses infans , petits» enfans et arrlère-petits-enfans, me rappela une de ces scènes patriarcales dont le tableau touchant nous charme et nous émeut en lisant les saintes Ecritures. ’
L’gmbarcatron qui portoit nos autres malades fit à-peu-près la même manoeuvre que nous; car, dans f impassibilité de doubler lu pointe Acahihanihi , qui sépare Assan de Tépengan , elle fut contrainte d'aborder â ce dernier point. Là, quelques-uns d’entre eux, que notre habile médecin M. Gaimard jugea capables de faire sans danger un tel trajet , s'acheminèrent à petits pas jusqu'à la ville; où ils arrivèrent le soir; les autres restèrent sur leurs cadres, et passèrent la nuit dans l’embarcation, à l'abri d'une tente qui fut dressée à cet erfèt.
• Prévenu de leur situation, je priai le gouverneur de vouloir bien donner des ordres pour qu'ils fussent transportés par terre à AgBgna, te
qui fut exécuté avec une extrême rapidité; en sorte que le 3 avril, de 1819. grand matin , j’eus la satisfaction de voir qu'aucun de mes hommes 11'avoit A'Nl souffert du petit contre-temps qu’il nous avoit été impossible de prévoir.
Aussitôt .on les plat,a dans l’hôpital du qutirritr, lieu très- propre, bien disposé, et auquel il ne manque peut-être que d’être un peu plus aéré. Les personnes de léfat-major eurent pour demeure une grande maison asse* élégante. où réside le gouverneur des Mariannes, lorsque, son successeur étant arrivé, il ne peut suivle-cbainp repartir pour Manille. Quant à moi, D. Mcdiuiilu 11e voulut pas permettre que j’occupasse un autre logement que celui qu'il daigna mVoffrir dans son palais; M. de Quélen y etit aussi le sien , ainsi que-MM. Lamarche et Duperrey , toutes les fois que ces dentiers purent se trouvçr à la ville.
Ce fut encore là que je fis établir l’observatoire, qui se trouva réunir toutes 1rs convenances .-.l'isolement et la tranquillité désirables. On commença par tégier les chronomètres -, les expériences d'inclinaison succédèrent, puis celles du pendule et du magnétisme terrestre. Une -échelle des marées fut dressée encore au fort Snma-Cruz , près de.notre mouiliage; enfin, M. Duperrey, dans plusieurs courses successives, compléta la ge'ographie-du littoral de' Gdam. : ■' . ?
, -Pendant que nous trous occupions de ces observations jcientifiqqet , que l’histoire naturelle senricliissoit des recherches de nos infatigable» ■ médecins, que nos porte-feuilles se remplissolent de dessins précieux ,,e« nos journaux de notes curieuses ,- 011 coritinuoit à bord les réparations du vaisseau, dont M. Requin, notre commis aux revues, surveille»! l'approvisionnement avec son activité. et san attentioB accoutumées. . V Bientôt les .solennités de la semaine sainte vinrent apporter quelque ralentissement à nos travaux-: elles furent célébrées avec toute la pompé et le recueillement que peut manifester un peuple religieux. IX Ciriaco dei Espiritu-banto-, curé J' A gagna , officia avec autant de dignité que ' d'onction. Les protessions'furent suivies par M. le gouverneur , l'état:
major de l'Uni me e* moi, et par une population nombreuse. A la messe du Jeudi-Saint; M. de .Médinilla voulut absolument m’accorder l’honneur qui lui appartient de droit. de porter en sautoir, après l'office du matin , la «lef du tabernacle, et de tenir le-Cbrist 4 la processiosi-da.soir.-M.fabW
LIVRE Ifl. *** De Timor aux Marianne jnciàjsivemï»it. 1^3 de Quéien, souffrant et marchant à peine, ne put assister à ces céré* montes; mais H ne voulut pas s'exempter du devoir de prendre part à celles du jour de Pâques ; il y parut, revêtu de 'son costume de chanoine dn chapitre royal de Saiiu-DenisV la procession, qu'il accompagna la tête nue i l’ardeur du soleil, le fatigua beaucoup. . *
L’après-dîner nous fûmes témoins- d’un combat de coqs, spectacle que les hat>itans se donnent ici les dimanches et les jours de fête; il dura depuis cinq heures jusqu* Win gelus. C’est une chose révoltante que la manière dont on dresse' ces pauvres animaux à se battre. Ne les trouvant pas munis par la nature d’armes assez meurtrières, on leur lie aux pattes, en guise d’éperons, de petites lames fort acérées. Avant de les mettre aux prises, on les présente face à face, en les tenant par Je milieu du corps, et les forçant à se donner quelques coups de bec, ce qui les irrite et les dispose à l’action : alors , abandonnés à eux - mêmes , ils courent l’un contre l’autre, les plumes hérissées; le combat s'engage, et bientôt il se termine par la mort de l’un des adversaires, et souvent de tous les deux.
HiNKv Vf» b*- *Hïj rhi ,jé/> v imèt
. Vlth U'rath his riijjtrit plumes ht rtars , 1 ! ’„ >
The fee with ruJjkJ plumer appears ; • "
’• ■ ’ Tirent answerd tireur, his' Jury gréa’ ,
" • - Heàdhng a mett lie war le Jlew ( 1 ). — ' ■ * ’*
.. * G*iés
1 in».' Avr*.
Le principal intérêt de ce jeu tire sa source des paris qu’on fait pour ou contre les combattons; .pour moi, ce spectacle ne.m'mspira que du dégoût.
Heureusement nous en eûmes le soir un plus agréable dans la représentation des danses qui étoient jadis en Usage au Mexique, et dont toutes les figures font, dit-on, allusion à l'histoire de cette contrée.T.es acteurs étoient des écoliers du collège d'Agagna; 'leurs costumes en'soie> richement décorés* furent apportcs.de la Nouvelle- Espagne par les Jésuites, et sont précieusement conservés.! Ces danses, qui offrent quelque -r-ry jty..- 1 C'.T ** mm' . •cti* nluMitiW
; haipéè et te rni ter ton adverui
,44 -A VOYAGE AUTOUR DU MONDE., m vir
Hrt Mêrhmmm. analogie avec no» ballets pantomimes, furent exécutées devant le palais '.#<» du gouverneur, sur une place (pl. 60 ) illuminée de flambeaux et de iam-
*'M' pions rempli» de résine. L’empereur Montézuma, la couronne sur la tête,
un éventail de plumes ou une palme à la main (voyez pi. 71). suivi de deux pages richement vêtus, est le principal perspnnage; viennent ensuite, le front ceint d'un diadème et couverts d'habits également riches, douze danseurs, parmi lesquels l'empereur se mêle dans de certains moment; ils forment tous des marches , des évolutions et des groupes de dessins variés, dont nous indiquons ici un petit nombre :
ai ; 1 «v. •»*
fil.'* sv-.'
»*• . vsL * ■ v <
Les danseurs ont a la main tantôt un éventail de plumes, tantôt une ou deux castagnettes. • * • . • <
Au second acte, les douze acteurs, séparés deux par deux, tiennent chacun les extrémités d'un demi-cerceau fort grand, garni en soieries brillantes, lis exécutent diverses figures gracieuses, seuls ou avec l’empereur et ses deux pages , qui se placent toujours de manière à. produire un effet pittoresque ; les cerceaux dessinent , successivement des guirlande*, des berceaux, &c. Les deux derniers actes de -cette pièce, qui en a cinq , sont remplis de danses guerrières. Des bouffons se chargent d'égayer la scène, pendant les entractes et même durant le. spectacle, par des gambades et mille folies grotesques qui excitent le rire des enfans et de la populace. Çes bouffons , masqués et costumés ridiculement, portent à la main un sabre en bois, dont ils s’escriment à droite et à gauche; leur masqué, qui est blanc, a de» dimension» si élevées, que le nez descend jusqu’au menton de celui qui 'le porte;' les yeux sont difformes, inégaux et d’une grandeur démesurée-, H auroit fallu avoir présente i la mémoire toute i’histoire de l’infortuné Montézuma , pour saisir les allusions qu’on prétend rencontrer dans ces diverses scènes , • t>u bien qo’on nous en eût fourni le programme. Sans chercher à contester l'origine qu’on donne à ces danses, je leur trouve une ressemblance Tort
LIVRE III. — De Timor aux Marjannes inclusivement, i 4 5 prononcée avec ce qu'on nomme en Provence léis olivettes [les olivettes], qui étoient usitées bien avant la conquête du Mexique ( t ).
Aux danses de Monlézuma succéda celle qu’on nomme en Espagne el palo vcstiJo y desnudo [ le mât vêtu et dépouille] , et que les Provençaux connoissent sous le nom Jéi l'orJelos [des cordons]. Un mât est planté, au sommet duquel sont fixés , par un bout , huit ou douze rubans longs et larges, les uns rouges, les autres jaunes ou bleus : suivant le nombre des danseurs , les couleurs sont plus ou moins variées. Chacun de ceux-ci tient le bout d’un de ces rubans, et doit tourner en rond, en passant alternativement derrière celui qui est à sa droite, puis devant celui qui vient après : les danseurs de rang pair tournent dans un sens, et ceux de rang impair dans l'autre ( i). Il résulte de ces passes et contre-passes que l'on fait autour du mât, un réseau ou entrelacs dont l'agrément naît de la diversité des couleurs et de la régularité du dessin. Pour dépouiller le mât , les danseurs doivent s’entremêler une seconde fois , mais en sens contraire, et avec assez d’habileté pour ne pas embrouiller les rubans. Ordinairement deux chefs conduisent tous les personnages; un les pairs, et l’autre les impairs. Cette danse, quoique très-simple, paroît de prime abord compliquée; car cette multitude de cordons qui se croisent à droite et à gauche avec rapidité, laisse difficilement la liberté d’en saisir les combinaisons et la marche.
Ce jeu fini, les mêmes écoliers qui avoient été. acteurs dans les scènes précédentes revinrent encore; quelques-uns étoient habillés en femmes: tous ensemble se mirent à exécuter des danses européennes, et s’en acquittèrent pareillement fort bien.
Trois pirogues carolinoises de file Satahoual arrivèrent le 1 5 à ©mata, et se mirent bientôt en route pour Agagna , où elles prirent terre le 1 7.
Notre respectable gouverneur, qui s’étudioit sans cesse à nous procurer d'aimables distractions , engagea les nouveaux-venus à nous donner le spectacle d'une de ces danses aux bâtons que nous avons décrites, ce qui fut exécuté avec une précision parfaite. L’un d’eux, atteint d ’éléphantiasis,
( I ) D’apré» M. le comte de Villeneuve, Porrgine de celte danse paroitroit remonter au temps de Jules-César. ( Voyez Staüst'ujue du Üépürtemtnt des Bouches-du-Rhône, t. 111.)
* (2) Ordinairement les uns sont de* fille* et le» autres des garçons.
Vcjaft de l'U ram se. — Historitpic. T. II. T
lies Marianne*.
Avril.
Marianne».
Avril,
fin écarté par ses compatriotes, à cause de sort infirmité; mais il s'irrita de celte exclusion, qu’il regardoit comme une injure : enfin, prenant son parti , il se mit à danser seul de la manière la plus gaie , et à se trémousser si fort qu’il excita un rire universel.
Jedesirois beaucoup aussi connoitre les danses des anciens Mariannais; D. Médinilla ayant tout fait préparer pour satisfaire mon désir, nous pûmes jouir de cette représentation curieuse , dont il sera rendu compte dans un autre chapitre.
Il étoit intéressant, pour la perfection des recherches que nous voulions faire sur les Mariannes, d’explorer les deux îles de cet archipel qui ont le plus d'importance après Goam, savoir , Rota et Tinian. M. le gouverneur voulut bien m’autoriser à y envoyer quelques observateurs; et pensant qu’il seroit doublement curieux pour eux de faire ce petit voyage à bord des pirogues carolinoises, il engagea leur premier pilote à les y conduire , ce qui fut accepté gaiement par ces bons insulaires, et par nous avec autant de joie que de reconnoissance. Je chargeai MM. Bérard, Gaudichaud et Arago de cette mission, qui, commencée le za avril, dura onze jours. Elle produisit une abondante récolte de faits : nous consignerons dans le paragraphe suivant la relation qu’en a donnée M. Bérard.
Déjà, dans la nuit du 1 2 au 13 avril , nous avions éprouvé une légère secousse de tremblement de terre qui ne dura pas deux secondes, mais fin accompagnée d’un sifflement sourd. Le 25 , dans la journée, une secousse un peu plus forte se fit sentir.
Trois nouvelles pirogues de l'île Lamoursek, après avoir touché à Rota, abordèrent le 29 à Goam : les hommes qui les montoieut s’empressèrent de rendre visite au gouverneur, et lui annoncèrent qu’ils étoient chargés par leur roi de lui offrir en cadeau une assez grande quantité d’étoffes d’abaca, des vases vernis, des coffres, des coquilles et des cordes de diverses grosseurs, objets qui lui furent remis le lendemain, et dont il voulut bien me gratifier à son tour. ,
Le 30 , au soir, M. le gouverneur, et quelques-uns d’entre nous;- fîmes une promenade au village de Mongmon, situé dans le voisinage sur un sol fertile mais peu cultivé. Plusieurs habitanS que nous rencontrâmes sur la route, revenoient à la ville avec des paquets d’une espèce d’igname.
LIVRE III. — De Timor aux Mariantes inclusivement. 1^7 et du bois à brûler : c'est ainsi que tous les jours, ou au plus tous les lie» Marianne», deux jours, ils vont chercher dans les champs, presque sans autre labeur, J8'?l’approvisionnement de leur famille.
Notre arrivée étonna grandement le gobemadorcillo (1) deMongmon; mais quand il reconnut D. Médinilla, il 11e sut plus quelle conduite tenir pour lui faire l'accueil et lui rendre les honneurs dus à son rang : toutefois , afin de commencer par quelque chose, il courut prendre la canne à pomme d'or, marque de sa dignité, et vint le recevoir, n’épargnant ni politesses,,ni protestations de respect. Sa femme, qu’on apercevoit entre les planches mal jointes de l’habitation, fiimoit une eigarre au milieu de ses eiifans : tous nous regardoient avec une avide attention , et faisoient leurs efforts pour se dérober eux-mémes à nos yeux. La nuit approchant, nous allions reprendre la route d’Agagna, quand l’obligeant gobernadorcillo et son fils offrirent de nous accompagner munis de flambeaux faits avec des joncs desséchés ; mais nous préférâmes suivre le bord de la mer, et achever notre promenade en savourant la plus agréable fraîcheur.
Le 1 .” mai , la Pa%, dont les réparations étoient terminées, remit enfin M»i. à la voile après un séjour d’un mois dans le port San -Luis.
Mes entretiens avec D. Médinilla me procurèrent un grand nombre de potes intéressantes sur la colonie confiée à son administration paternelle.
Souvent, lorsque je lui adressois des questions relatives aux usages et aux mœurs des anciens hnbitans de ces contrées, il merenvoyoit au major D. Luis de Torrès, qui, né dans le pays, a pris ce sujet fécond pour objet de ses constantes études. Possédant un jugement sûr, une mémoire fidèle et le goût de l’observation, il s'est acquis en cette matière une science d’autant plus précieuse qu’il se plait à la répandre. Son inépuisable complaisance n’avoit d’égale que mon avidité à recueillir ses réponses.
Nous fîmes, le 4 mai , en très-nombreuse .compagnie, une course au joli village deSinahagna, situé à moins d’une demi-lieue d’Agagna : on monte, pour y aller, sur une hauteur, d’où l’œil embrasse avec délices la ville, le port et la campagne.
Les pirogues carolinoises se disposoient à retourner dans leurs îles; le
( 1 ) Première autorité du village ; »one de maires
t48 VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
I1« Marianne», gouverneur fit préparer, pour le roi de Lamoursek, divers présens, et 1819. entre autres de grands vases #de terre ciiite et des outils de fer. Ces derniers objets furent confectionnés, pour la plupart, à une des forges de la ville, sous l'inspection du premier pilote Ouamétaou. Il indiquoit lui-, même les formes les plus convenables; car celles qui sont usitées parmi nous n’entroient pas , à ce qu’il paraît , dans les habitudes des Carolinois. Ces bons insulaires mettoient une attention vraiment curieuse à suivre et à examiner les travaux dans leurs moindres détails. Le gouverneur voulut joindre à son envoi le don d’une petite forge; nous reconnûmes bien là l'impulsion de son ame généreuse. ••
Un violent tremblement de terre se manifesta, fe 7, à une heure et demie du soir. Nous vîmes, avec une surprise mêlée d’effroi, la terre onduler du Nord au Sud pendant 30 secondes environ ; la maison craqua dans toutes ses parties, les tuiles se heurtèrent, et l’on eût dit que tout l’édifice alloit crouler sur nos têtes. Tous tes habitans s’enfiiirent, les uns dans les rues, les autres dans les jardins; cependant il n’arriva aucun malheur. La commotion, communiquée à la mer, se fit sentir à bord par de fortes secousses.
Le 11, une pirogue de i’ile Goulimarao, voisine de Lamoursek, arriva seule à Agagna, et en repartit peu après avec le reste de la flottille caroiinoise.
. Les prévenances assidues du gouverneur, l’habileté de nos médecins, la pureté de l’air qu’on respirait, accélérèrent la guérison des malades, dont le nombre déjà étoit fort diminué. Plus libre de son temps, notre ■chirurgien-major, M. Quoy, put s’occuper, avec plus de suite qu’il ne l’avoit fait jusque là, de l’histoire naturelle du pays, ét entreprendre des voyages dans l'intérieur et sur le littoral de l’île pour en étudier la géologie et les productions. Sa première course eut lieu le 1 5 mai , la quatrième et dernière le 28. Notre maître canonnier, Rolland , homme excellent et fort habile chasseur, l’accompagna dans les trois premières,, et M. Pellion dans celle dont le but étoit l’examen du mont Ilikio , qui domine la ville d’G)mata. *
Depuis près de trais semaines, D. Mcdînilla nous avoit proposé de nous conduire au lieu illustré, en 1 672, par la mort du P. San vi tores, l’un des
LIVRE III. -r— De Timor aux Mariannes inclusivement, i 49 premiers missionnaires et le véritable apôtre des Mariannes. On a élevé un autel dans la baie de T*m®n , sur le lieu du martyre , qui sert de but de pèlerinage à plus d'un dévot Mariannais. Le gouverneur ne parlant plus de son projet, r! sembloit l’avoir oublié ; de notre côté nous pensions -d'autant moins à le lui rappeler que nos travaux nous occupoient davantage, et que la santé de M. l’abbé de Quclen, qui devoit être des nôtres, étoit encore chancelante. Cependant. le 1 8 mai, D. Médinillanous entretint de nouveau de Sanvitores , et le départ fut fixé au lendemain. On se mit en route de grand matin pour ce voyage de deux lieues: les uns allèrentà chevnl; moi , je préférai accompagner le gouverneur dans son canot ; et comme il ne prétendoit pas que la dévotion nous interdit de dîner, une autre embarcation suivoit portant ses domestiques et sa cuisine. Le temps étoit superbe, et notre petite navigation fut très- heureuse. Le bord de la mer offrit à notre admiration divers sites aussi gracieux que pittoresques. Le nombre prodigieux de cycas ( i ) que nous remarquâmes , dans les environs sur-tout de la pointe Taynanesso (pl. 59), nous surprit ; mais ce qui étoit pour nous au moins aussi surprenant, c’étoit de voir des nuées d’énormes chauves-souris voler en plein jour, à de grandes hauteurs, comme des hirondelles.
En arrivant à Tamen, le silence qu’avoit gardé D. Médinilla depuis quelque temps sur notre excursion fut expliqué. Ce lieu est inhabité; mars, par Ses ordres, on avoit aplani le terrain, et dressé, à notre intention, plusieurs jolies cabanes de feuillage. L’une devoit servir de salie à manger, une autre de salon ,. toutes deux bien abritées du soleil; d’autres- étoient destinées à la cuisine ; enfin des provisions avoient été apportées en abondance; il ne restoit rien à desiref.
Après avoir parcouru les lieux révérés , et entendu rapporter les traditions sur cÈtte mort apostolique, qui peut-être rencontrèrent plus d’un incrédule parmi les auditeurs, nous traversâmes les bois, et une route très-raboteuse nous conduisit au petit village de Gnaton, au-delà duquel nous aperçûmes la pointe Je los Amantes [des AmansJ, célèbre à Goam , mais dont l’histoire trouvera place dans la description des moeurs des
(1 ) Sorte de palmier dont il a déjà été fail mention plus haut (chap. X X 1 ) ; les Espagnol l’appellent JeJérico , comme à .Manille ; mais il porte chez les indigènes le nom nrariannais de faJane. La tcculc ^u’on en retire , avons-nous dit , ressemble au sagou.
lies Mariannes.
Mai.
Ijo VOYAGE AUTOUR DU MO^DE. -
li<x Marianne», anciens Mariannais, auxquelles elle -se rattache. Ce fut avec beaucoup |8|V- d'intérêt que nous y vîmes préparer le cycas, dont Je fruit perd par la macération- ses qualités vénéneuses. La richesse et la fertilité du sol sont telles, qu’avec peu de travail les habitans pourroient s’y procurer un grand bien-être, une nourriture saine et salubre; mais la paresse les subjugue. Ifest vrai que l’abondance merveilleuse du fedérico et des racines nutritives sur tonte la surface de Goam, explique, si elle ne la justifie ■pas , cette extrême nonchalence.
De retour à notre petit camp, le dîner fut servi; il répondoit à la magnificence ordinaire de notre hôte , et à l’appétit que nous avoit donné la promenade. A peine étions-nous sortis de table, qu’une députation des villages environnons vint rendre au gouverneur de rustiques hommages. Chacun apportoit quelque présent : les uns des poules, les autres des oeufs. A la tête de la troupe étoit un alcade se démenant fort : .la' mu* sîque ! la musique! crioit-il à un méchant violon qui restoit en arrière, lorsqu’un paysan qui portoit un cochon de lait , venant à faire un mouvement , la pauvre bête répondit par ses cris à ceux de l’alcade. Les éclats de rire de notre compagnie accueillirent cette plaisante coïncidence , et déconcertèrent un moment les villageois. Le gouverneur les accueillit avec bonté; loin d’accepter leurs dons, il leur donna au contraire quelques piastres, et commanda qu’on leur servît les restes du festin. Pendant les apprêts, ils se mirent à danser à leur manière , d’abord plusieurs ensemble et en rond , en faisant mille contorsions et milfe gestes, au son d’un air assez lent; puis deux d’entre eux jouèrent une sorte d’intermède ,- qui n’étoit qu’une improvisation chantée.
Nous-remarquâmes dans la danse générale deux jeunes filles très -jolies, d’environ 14 et 17 ans, toutes deux d’une timidité extrême : la plus grande, ce qui nous surprit beaucoup, sur-tout dans une fille de couleur, rougissoît dès qu’elle s'apercevoir qu’on jetoit les yeux sur eHe. Bientôt, à la vue d’uhe grande natte étendue à terre et -couverte de mets, la danse cesse: ces bonnes gens s’accroupirent à l’entour, et, sans nulle contrainte, se livrèrent à leur appétit; ils burent sur-tout fort amplement; nous en reconnûmes bientôt l’effet au caquet affilé d’une matrone qui auparavant étoit tout-à-fait silencieuse.
Nui.