K. PLON RT C«^ IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÊRE, 10
y UNE SEMAINE A BATAVIA.
Berceaux de feuillage ombrageant les rues et les canaux. — Un hôtel javanais. — Brillantes couleurs des costumes. — La vie élégante dès quatre heures du matin. — Une odalisque. — Les villas des nababs. — Miasmes vénéneux et meurtriers.
Batavia j 10 novembre 1866. — Les derniers habitants que nous avions salués en Australie étaient des Cannibales à la peau noire et aux dards empoisonnés : les premiers qui nous reçoivent sur le sol de Java sont des douaniers de Hollande, pâles et blonds, vêtus de brillants uniformes et munis d'énormes trousseaux de clefs. En ouvrant nos malles sans merci et en les bouleversant de fond en comble , ils rendent moins brusque pour nous la transition entre les sauvages et les civilisés. Sous Timmense hangar de la douane^ plus de quatre cents porteurs couleur chocolat, aux bustes nus, aux ceintures écarlate et aux turbans verts , s'arrachent nos bagages et les emportent en courant.
Je suis encore d'un regard tout inquiet certain car- II 1
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Alais bieutôl nous franchissons un pont, cl nous entrons dans la ville neuve. Oli ! ]e féerique jardin, '.c paradis de verdure! A vrai dire, à Batavia, il n'y a pas de rues; il n'y a que de majestueuse:; allées ombragées par les arbres les plus beaux et les ])lus touffus, qui encadrent de vastes et longs berceaux, comme nous n'en voyons en Europe que dans les décors d'opéra. Les rayons dardants d'un soleil impitoyable ne pénèlrenl que par intervalles dans cette ombre, tandis qu'ils dorent Je reflets merveilleux tout ce qui la forme : ce sont les panaches multiples des cocotiers; 'es branches élancées des u flamboyants n qui sont tout Heurs , et fleurs écarlate; les bananiers aux feuilles vertes de grandeur humaine; les arhi'es à colon chargés de flocons blancs comme neige ; les « palmiers du voyageur n , éventails colossaux d'une élégance inouie, dont on fait jaillir un violent jet d'eau laiteuse dés qu'on enfonce sa canne dans leur tronc; enfin les a bfinyans 1 immenses, dont il tombe des milliers de lianes verticales qui touchent terre , prennent vile racine, puis remontent jusqu'au sommet de l'arbre pour s'y marier en guirlandes noueuses et retomber encore ! Un seul de ces arbres forme comme un bois tout entier entouré d'un rideau, d'un filet de feuilles et de fleurs entrelacées, au travers dutjucl, en écartant des mains cent lianes balancées par la brise, des enfants, en costume d'archange, regar-
dent glisser sur Teau du canal les pirogues et les nageurs.
C*est qu*en effet la plupart de ces berceaux de la Babylone tropicale ne soiit encore que les trottoirs des ccarroyos», ces grandes voies aquatiques qu*au« raient creusées par centaines les Hollandais en souvenir de la mère patrie , si les populations malaises ne les avaient avant eux creusées par milliers. Ainsi se sont rencontrés les instincts delà race blanche du Nord et de la race jaune de TEquateur : — les premiers navigateurs et les premiers pirates du monde découpent leur sol en îlots innombrables , et dans Tintérieur de cette ville les canaux sont les veines de la circulation de toute leur vie commerciale. Un nouveau berceau aux mille couleurs ombrage donc, à gauche, Tarroyo dont nous suivons la contreallée : je n'ai cessé d'interroger des yeux les barques innombrables qui le sillonnent, les groupes rieurs qui y barbotent, les bouquets de nénuphars qui y fleurissent. A droite, des touffes de caféiers, de muscadiers , d'arbres à vanille , de tamariniers , laissent des échappées de vue sur les gazons de jardins féeriques; et, au fond, apparaisseijt les palais blancs» à vérandas verdoyantes, des nababs euro^ péens. Je n'avais vu que ces allées et ces villas, me croyant dans une vallée de plaisance voisine de la cité , quand je débarquai à l'hôtel «c der Nederlanden y) , qui est, parait-il , au centre de Batavia. C'est
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donc ce boîs fleuri qui est la ville même ! J'en suis comme enivré, et n'en puis croire mes yeux I Par la barbe de tous les singes à longue et à courte queue que j'ai déjà vus , je vous assure que je suis impuissant à vous dépeindre mon étourdisscmenf et mon adniiralion!
C'est au milieu d'im jardin et derrière de gros arbres qu'est située notre nouvelle <îenieure ; le corps de bâtiment^ tout en marbre , est soutenu par une fraîche colonnade qui le laisse à jour de pari en part; du côté de la rue et du canal est une véranda en rotonde où se prélassent, sur des berceuses en rotin , des officiers amaigris par les cbaleiirs. — Du côté opposé , un grand kiosque ovale , ouvert a tontes les brises , mais protégé du soleil par un toit léger, sert de salle à manger, La , comme une fourmilière grouilSanle , une soixantaine de domcsli' ques malais s'agitent pour mellro le couvert. Rien de joli comme leurs longues robes de soie ou d'indienne rouge , leurs turbans bleus, leurs ceintures dorées , tranchant sur la blancheur des balcons et du carrelage. — Deux longues ailes de plainpied, à véi;andas et à colonnes, encadrent les parterres que domine le kiosque de festin. C'est là que sont nos chambres, et en y entrant nous éprouvons une véritable sensation de fraîcheur, une température délicieuse, en comparaison de celle du dehors : là, en effet, le thermomètre marque .46',
et ici il veut bien descendre à 39'. Il est cinq heures du soir : grand Dieu ! que sera-ce donc demain vers midi ?
A peine défaisons-nous nos malles, qu'un homme . se présente à nous. Indigène, moitié huissier, moitié gendarme , sabre au côté et pieds nus , il nous fait inscrire, de par la loi de haute police, nos noms et qualités sur un registre qu'il semble tenir en vénération, exigeant pour chaque colonne une dési- *gnation légale et minutieuse. J'obtempérai de grand cœur au règlement du a Pietri » colonial, mais quand mon auguste compagnon de route dut marquer son domicile, il fut tenté de mettre a Batavia même » : tout ce qui n'est pas la patrie bien-aimée ne devient-il pas le domicile également passager de l'exilé !
Si les arbres en fleur d'un paradis terrestre sont les beautés les plus caractéristiques de la cité , les piscines en marbre où l'on se baigne sont bien les endroits les plus délicieux d'un hôtel javanais. Moins de dix minutes aprës,mon débarquement aux a Nederlanden » , je gagnai l'extrémité de la colonnade, descendis quelques marches, et savourai dans la plus blanche des piscines les voluptueuses fraîcheurs d'une pluie abondante , fabriquée par un Malais qui pompait l'eau avec un dandinement mécanique Jusqu'au plafond, d'où elle retombait pour m'inonder. Je me serais éternisé dans ce bain , ,si la patience de mes placides Malais ne m'avait impa-
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tienté. DeuxuesBuyenrsi' , eneffel, m'avaient suivi de force, et atlendaienl, accroupis à quatre pas de moi, qu'il me plût de daigner désirer leurs molles ser- ] vielles; et, à «'ité de l'Iiomme pompant, un quatrième homme à robe rou^c m'offrait une corbeille i garnie de manques, de mangoustans grenats dont j l'intérieur est comme un granit de neige et de bananes côtelées qui embaument.
A la nuit, nous dînons dans le kiosque; autour J de nous, une foule bariolée et bruyante danse sous^ les grands arbres, auxquels se balancent des lanternes vénitiennes. De temps eu temps, uu uiilieu des vestes roses et des houppelandes vertes, passe 1 nonchalamment, dans un flot de vËtcments blancs, | un riche Hollandais qui se fait précéder du feu de I son cigare démesurément long. — Nous sommes ] servis par toute l'escouade orientale dont je vous | parlais tout à l'heure : j'ai un Malais poui verser, le bras haut, de l'eau à la glace; j'en 1 ai deux pour changer mes assiettes ; trois pour ap- I porter les plats; celui-ci découpe; celui-là attend -I l'instant du café. Je crois que si j'avais envie de douze J mets, et surtout si je parvenais à les demander dans 1 la langue locale , j'emploierais les douze hommes en. f rouge qui sont derrière moi! Quel coup d'ceil par cette J belle soirée, sous une vive lumière! que de couleurs T variées ! Et quand, mollement étendu sous la vé-Jj randa embaumée par les fraîches vapeurs du soir.J
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je m'écrie : « Sapada» cassi api! » vite un de ces Orientaux des Mille et une nuitSy qu'on serait tenté d'appeler des esclaves, quitte la colonne au pied de laquelle il était silencieusement accroupi comme une statue de Bouddha, et m'apporte pour rallumer mon cigare une longue mèche dont il est le gardien attitré ; c'est une sorte de sciure agglutinée de bois de sandal qui brûle nuit et jour, et répand une délicieuse odeur. Peu à peu je me sens devenir pacha I Quant au dîner même, je Fais mes réserves d'homme du Nord : quarante-huit espèces différentes de piments , une montagne de riz qui cache un microscopique pilon de poulet-pigeon (l'antitype du pilon du Dinornis australien), le tout dans une sauce au poivre rouge formant le célèbre a kari » ; absence de viandes jque puisse couper un couteau ordinaire» et abondance de salades de bambou et de a chatnyt) ; voilà qui offre certainement une couleur locale très-appréciée des amateurs , mais qui allume dans les palais et les estomacs vierges de la cuisine javanaise des feux torturants, que les boissons attisent encore davantage.
11 novembre 1866. — En me couchant hier soir dans un lit qui avait déjà la particularité d'avoir, non pas des draps, mais des nattes, j'ai été fort surpris de trouver, outre les innombrables cousins que tenait prisonniers la moustiquaire , un compa-
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gnon tout au moins cttange. C'était un lottg boudin do deux mètres, fait en nattes, gros eonime un traversin ordinaire, cl qui m'attendait, couché dans le sens de la longueur. On a eu la complaisance de ni'expliquer qu'aucun habitant de Java ne dormait Bans ce produit végétal, qu'il faut garder entre les jambes pour rafraiciiir tout le corps. Ce trait de mœurs m'a fort amusé; mais s'il berce les Créoles d'un sommeil réparateur, il porte involontairement les Européens à un violent pugilat. Dq plus, des nuées insaisissables de moustiques bourdonnants, indiscrets et piquanïs, sont venus nous exaspérer en sifflant à nos oreilles leurs airs javanais : mais, comme les piments, les boudins de natte et les moustiques rentrent tout à fait dans les mœurs de la localité, je compte en peu de jours m'en faire des amis. A l'opposé des habitudes de Paris, la vie du grand monde commence ici à quatre heures et demie du matin. Dés l'apparition des vapeurs de l'aube tropicale, vieux et jeunes de faire retentir sur les dalles le frottement de leurs babouches traînantes, puis, vaguement enveloppés d'indienne flottante, de rir à la piscine et d'y savourer une onde qui rait glaciale. Lorsque j'en sortis, je rencontrai une véritable odalisque aux yeus d'ébène, à l'aspect étrange; elle se laissait glisser entre les colonnes, rejetant enarriére des flots de cheveux noirs qui toml>aieut jusqu'à terre, et se drapant à l'antique, comme
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la Stratonîce, dans du cachemire rose. Les mouvements saccadés puis chatoyants de ses regards, la rapidité fauve de son passage , sa démarche de lionne surprise , et le feu du sang indien qui donne toujours un charme si fascinant, en firent pour nous une véritable apparition. Cest, nous dit-on, la fille d'un capitaine hollandais et d'une native de Bornéo.
La beauté métisse s'épanouit merveilleusement sous le soleil de Java, tandis que les malheureuses Européennes, aflaiblies et exténuées parles chaleurs, sont pâles et livides : elles inspirent la plus profonde pitié. Telle fut ma première impression, en faisant ma promenade de quatre à six heures du matin, heure élégante par excellence. Mais ce qui me frappe surtout, c'est un poste militaire : vingt Malais y sont en faction, armés de piques et de longues fourchettes qui ont plus de trois mètres. On nous explique qu'il y a dans le pays un grand nombre d'Indigènes atteints de maladies mentales : surexcités par l'opium, ils errent dans l'île, armés d'un sabre, et embrochent le premier passant venu, pour la plus grande gloire du Coran : on les appelle des u amocks)) . Dès qu'il en paraît un, le poste lui court sus, le cerne entre trois fourchettes, et le caporal, dont on reconnaît facilement le grade à ce qu'il porte des souliers, a l'honneur de perforer d'un dard le terrible amock. — Premier aperçu sur la police intérieure.
Une promenade, cinq ou six bains successifs et un déjeuner piquant, voilà une matinée » Batavia : l'après-midî, tout le monde dort.
Vers sis heures du soir, le mouvement vient à renaître : des eenfaiiies de voitures ouvertes circulent : la population européenne, se prélassant tête nue, se porte vers la plaine de " Waterloo n , où il y a musique militaire : nous suivons le flot, toujours ravis des allées enchanteresses et des costumes brillants. Le « Longchamps » est empreint du cachet le plus colonial : la garnison, forte de neuf mille hommes, en fait le principal ornement ; plus de trois cents voilures se rangent à l'ombre des grands arbres; les airs nationaux, fort bien exécutés, résonnent avec fracas; et au milieu des myriades de Javanais en tenue de fétc, étincelanls des parures orientales les plus vives, les officiers galopent à plaisir. Figurez-vous un grand et bel bomme en tunique bleue, en large pantalon blanc, à grandes boites, grands éperons et grand sabre : supposez qu'il veut bien écarter un peu les jambes pour laisser passer entre elles un poney barnaché pompeusement et de la taille d'un terre-neuve, vous I aurez vu dans la plus pure vérité le portrait des représentants à Java de la force armée de toutes les Néeriandes. La petite taille du cheval ne porte stteinte en rien aux grandes vertus militaires, et Dieu sait que la gloire de cette armée est au-dessus
de tout éloge ; mais quand un escadron de chevaux du pays de Lilliput montés par de dignes frères de Gulliver, exécute la charge à fond, il y a de quoi rire de bon cœur.
Nous dînons le soir chez notre ami M. Van Delden, président de la chambre de commerce. L'aimable compagnon de Tétouffante cabine du Hero avait repris sa vie de nabab, dans son palais, au milieu des douces joies d'une charmante famille. Piscines luxueuses , jardins d'Armide, vérandasalle à manger au milieu de l'exubérante verdure de bosquets riants, nuée de serviteurs indiens dans leur plus riche costume national , rien n'y manque de ce qu'on çeut rêver comme récompense princière do. travail, de l'honneur et de l'intelligence. Comment, après les délices si bien méritées dans une pareille oasis, revenir habiter une rue boueuse et brumeuse de Hollande et y vivre sans vingt chevaux et sans quatre-vingts serviteurs? La Hollande n'est plus qu'un drapeau aimé passionnément de ces cœurs patriotes ; il leur faut de temps à autre l'aller revoir et se retremper sous ses couleurs; mais l'espace, la richesse, le soleil, le commandement y font défaut pour les heureux de Java , que le monopole a faits ici pachas et rois , et qui ne sont point tentés de redevenir chez eux contribuables, administrés et locataires I
novembre 1866. — Pronieoaiie u fashionaâ cinq heures du malin sur les poneys fiin- M. Van Delden. Toujours les mêmes berceaux, les mêmes merveilles de verdure, àe floraison, de parfums et de feuillage : toujours le même luxe de villas disséminées dans les jardins, le même mouvement sur cent canaux divers, et les mSmes couleurs vtrdoyantes sur cette fourmilière indigène, qui va, qui court, qui troltc, en glapissant bruyamment comme une volée de cacatois. — A neuf heures du matin, nous en sommes déjit à notre cinquième hain : cette température torride de 40' dans la cave ferait, vous le pensez, éclater tous les thermomètres qu'on mettrait au soleil : je l'alTrontats pourtant, coiifé d'un casque indien blanc, de forme pyramidale, qui me donnait l'air d'un pompier de Nanterre passé au hadigcon ; la vieille ville m'intriguait : là, les ruelles sont étroites et tortueuses : les hahilants s'y empilent J dans des huttes de hamhou, comme nous entas- 1 sons des sacs de hic dans nos halles : les bou-l tiques malaises sont remplies d'étoEFes de calicot oilI de comeslihies gluants ; les boutiques chinoises sontl d'un ordre supérieur. Voici, par exemple, l'échoppft'fl d'un horloger chinois : la queue tressée du pro-l priétaire est le seul vêtement qui apparaisse sur son J buste immensément gras ; une loupe est maintenue J sur son œil gauche par une contraction du sourcil I
qui lui fait faire une grimace horrible; ce joaillier demi-nu perfore audacieusement une montre de Bréguet et semble très-fier de démonter habilement des cylindres de Paris. Son voisin vend des singes ; son vis-à-vis, mille compotes de piments dans mille soucoupes superposées. Partout une odeur putride et nauséabonde est répandue : la brise de mer en apporte, d'épaisses bouffées, exhalées par les bois de palétuviers et d*arbustes vénéneux qui couvrent la plage. Le flot vient gonfler leurs racines noueuses , poreuses et torturées ; en quelques heures leur diamètre augmente de plusieurs pouces ; puis le jusant les laisse à sec sur des boues malsaines; le soleil darde , il les évapore et les dessèche ; un cordon de nuées jaunâtres, de vapeurs pestilentielles se forme, et reste un moment suspendu, attendant que la brise l'emporte : ah ! malheur aux parages où le dirige le caprice de l'atmosphère !
Ce sont ces miasmes fétides qui ont donné à la vieille ville de Batavia cette universelle réputation de mortalité qui vous faisait trembler pour nous quand nous sommes partis. Le fait est qu'il est incalculable, le nombre des victimes qui ont succombé là depuis l'occupation! Je m'entretenais de ce sujet avec un plaisant compagnon : a Oh ! me disait-il , avant l'époque où nous nous sommes éloignés de la plage pour fonder la villp neuve, on mourait comme mouches*dans ce vieux Batavia; c'est l'empoisonne-
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ment K en grandeur oalurclle » pour Innt être ^ humain; mais qu'importe maiiitenanl? il n'y a plus j que les Chinois cÉ les Malais qui y habitent ! n — Ce i mot, rien moins que pliilantropîque, me rappelait certaine correspondance de la dernière guerre , du Mexttfue : après avoir énuméré les desaslres 1 de la fièvre jaune sur le littoral et rendu compte du < mouvement des troupes vers l'inlérieur des terres, elle disait : u Du reste, que les familles se rassurent, il n'y a plus que les marins à la c6le 1 i — Les | familles des marins en France ont dii être à peu ] près aussi tranquillisées que celles des Indigènes le j sont ici.
Malgré la pureté de l'air de la ville neuve, venons d'avoir un terrible exemple de ce qu'amène i une imprudence. Un de nos voisins de table i: hier soir, avait mangé avec trop d'avidilé les succu- , lents ananas de notre dessert, était un peu pâle au déjeuner de midi, — à trois heures il était mort! C'est la seule chose qui se fasse vite sous les lali- j tudes tropicales!
A peine l'heure de la sieste esl-elle passée, nous j nous mettons à écrire sous notre véranda. Vite une cinquantaine de Chinois et de Malais viennent nous j assiéger pour nous vendre des cravates et des mou- j choirs, des photographies et des images niililaires de Paris, — Je les chasse, ils reviennent; je les J menace, ils étalentcent u bibelots ii déplus, vântanl qui
un pantalon, qui de Feau de Cologne, qui des singes. Résolus à attendre la fin de ma lettre, ils sont en ce moment accroupis en plein soleil , à dix pas de nous, espérant évidemment que je serai tout à rheure dans des dispositions plus conciliantes. Le soir nous sommes mis en éveil par un incendie : cent quatre-vingts maisons — lisez baraques — de la vieille ville flambent comme une boîte d'allumettes. Que de vermine aura été grillée !
13 novembre 1866. — Ceci ne pouvait pas manquer! Le capitaine du Hero ^ notre voisin de galerie, a pâli hier soir et a passé la nuit à quatre pattes, vomissant et hurlant ! Nous-mêmes payons le tribut des nouveaux arrivants , et nos estomacs sont dignes de pitié. Si nous conservons notre, belle humeur, nous serons sauvés de ce fantôme du choléra, — et du choléra de Java! — qui prend la peur dès qu'il ne Tinspire plus.
Voici, du reste, qui va nous remettre : Tair pur des montagnes de Tintérieur. Une lettre charmante du Gouverneur général par intérim nous dit que « la politique ne lui permettant pas de rendre au Prince exilé les honneurs dus à un prince français , il lui demande pourtant de le traiter comme le petit-fils d'un roi » . Il nous envoie un passe-port de circulation , faveur très-rare et très-précieuse , pour toute Tîle , et même pour les terres dites « princières -n , où régnent, sous le protectorat hollandais, les Sul-
^m de
JAVA. SIAM. CAKTON.
(ans (le Sourakarla et de Djokjokarla : tons les Résidants [Préfets) et Princes indigènes de l'île sont prêïenus, et tous les clievaiix de poste du gouvernement sont mis graliiilenieiit à la disposition du Prince. C'est là une heureuse fortune qui nous ravit et nous remplit de la plus sincère reconnaissance.
Le mourenioht étant rccouimandé pour ceux qui faiblissent sous ce climat deTen, nous n'avons point refusé une gracieuse invitation du Résident de Rnlavia, M. Hoogeveen. A six heures du soir, sa voilure de gala vient nous prendre : quatre coureurs, tout de blanc baliillés, portent à la main une longue queue blanche de cheval, dont ils caressent notre attelage; ils jouent des jambes de toute leur force , chacun à càtédeson poney, et chassent merveilleusement les mouches; nous galopons et ils courent; c'est l'usage! En une demi-heure, nous sommes au palais ; bataillon de serviteurs sur les marches, turbans, ceintures, panoplies, magnifiques figurants de scène orientale, tout brille sur des gradins de marbre. Le Résident reçoit le Prince aiec la plus grande cordialité; puis viennent le Général commandant, des colonels d'artillerie, des ingénieurs civils... et enfin le Sultan et la Sultane d'une des principautés de Bornéo. Le mari est un vieux bonhomme rabougri , ridé, rhumatisé, mâchant frénétiquement une piite de chaux et de bétel, qui rend les dents noires, les gencives saignantes, et qui, intercalée entre les
dents et la lèvre inférieure, fait enfler cellé-cî, déjà pendante par nature; ainsi s'accroît un atroce et difforme bourrelet.
Mais la Sultane est très-gentille, toute petite, jeune, Toeil éveillé : elle rend les saluts aux jeunes Européens avec une grâce parfaite ; sa toilette se compose d*urie houppelande de soie bleue et or; une écharpe blanche et cerise, passée en sautoir, lui couvre la poitrine et y est maintenue par douze croissants enlacés, formant broche, en «diamants de son île ; c'est le plus beau bijou que j'aie jamais vu : un turban rouge, avec un pompon de diamants sur le côté, encadre sa tète cuivrée, expressive et rieuse.
Pour nous, en nous promenant sous les arcades blanches, au milieu des groupes étranges de soldats, de serviteurs, de brùle-parfums et d'allumeurs de cigares, nous avons la joie d'organiser avec l'aimable Résident une chasse aux crocodiles.
16 novembre 1866. — En dehors des siestes répétées, qui sont le grand secret du bonheur quand on est si près de la Ligne ; en dehors des flâneries, des baignades, des délicieuses tasses de café, tout est fatigue sous ce soleil ! J'ai pourtant fermé mon courrier pour l'Europe, et je l'ai affranchi, ce qui n'est pas, croyez-le bien, une banale politesse : trente-six francs de port de lettres, voilà mon impression du matin.
ao JAVA SIAU. CANTON.
J'allais oublier noire visile au miispo, dont le Résilient a fait les honneurs au Prince. Outre les coureurs chassc-iuouches, M. Hoogeveen est accompagné du coureur porle-paraaol doré et de deux allumeurs de cigares qui, trottant derrière nous, brandissent " l'api s de bois de sandal, ce feu de Vestales toujours entretenu pour «les manille » des fonctionnaires. Le musée est si curieux, que le voyageur qui n'est point versé dans le sanscrit n'y comprend rien, mais c'est magnifique! Divinités javanaises, sundanaises, baliennes, hindoues, à gros ventre, yeux en coulisse, bosses, double face, demidouzaine de bras et de pieds en l'air, poulets à cinq pattes en argent, lampes anciennes et tam-tams sur lesquels nous produisons des bruits] étourdissants, que sais-jc? on en rêverait!
Le a Hero n repart aujourd'hui pour la chère Australie : nous voulons, en lui confiant nos lettres, lui souhaiter « bonne brise i> et y faire le classique déjeuner du départ '. Pauvre navire avec lequel nous avons couru maints dangers ! je le vois encore rasant de quelques métrés la roche de corail oii nous devions raille fois nous briser comme verre ! je le vois égaré pendant quinze heures après le
' Nous avions agi avec adresse en saisJESBDt celle nccaflîon pour ToiTËs : des lettre» d'Australie m'onl appris que les dirlicultés et les dangers de lu ruule avaient fait renoncer les iduralieni i l'idée d'établir la liijiie étudiée par le
passage de a Bali » , quand un courant fatal nous avait portés au N.-E., tandis que nous gouvernions à rO.-N.-O. Et il va de nouveau, eh faisant siffler sa machine, mettre en fui (e les flottilles des pirogues montées par les Cannibales! En tous cas, il fait en partant une bonne action : il emmène un pauvre malade que tue le soleil des tropiques : squelette de poitrinaire, Tirifortuné va demander à la belle Nouvelle-Galles du Sud ou à la fraîche Tasmanie de lui rendre la santé. S'il respire encore quand il abordera, la sympathie et la cordialité dont les étrangers y reçoivent les marques le sauveront assurément!
Comme nous disions adieu à notre vieille barque en fer, sur laquelle nous avions été bien mal à Taise, mais que nous aimions pourtant, deux coups de canon tonnèrent : une fumée noire apparaissait au large : la malle de Singapour, le « Cores de Vries » arrivait; notre cœur battait fort; elle devait avoir à son bord un jeune Prince revenant d'une glorieuse expédition. Nous nous portâmes au-devant d'elle dans une pirogue; avant môme qu'elle mouillât, nous avions déjà sauté sur le pont. Là nous serrions dans nos bras avec une émotion indescriptible le Duc d'Alençon. A plus de trois mille lieues de la patrie, il nous était donc donné de nous revoir, de causer des nôtres , de nous raconter nos voyages , nos douleurs et nos espérances !
Le Duc d'AIençon , lieutenant dans Tarmée espagnole, commandait l'artillerie dans une expédition contre les pirates et les Indigènes à « Mindanâo » (Philippines). II avait, dans les labeurs d'une campagne terrible sous ce soleil de feu et sur des marécages pestilentiels, échappé cent fois aux épidémies et aux embuscades. Mais ce que nous ne pouvions arracher à sa modestie, c'étaient les détails sur l'attaque brillante du « Fort de Sandîtan » , qui avaient déjà fait grand bruit à Batavia : il avait escaladé un des premiers les palissades du Fort encore rempli d'Indiens qui tiraient à mitraille et qui tuèrent un officier à ses côtés; il avait sauté sur les pièces et s'était rendu maître de douze canons. Aussi le Gouverneur général lui avait-iJ donné , comme dépouilles opimes dues à sa vaillance, les armes et la tunique du chef des Indiens, tué dans la mêlée.
Le ce Cores de Vries » offrait le plus singulier aspect : le pont était encombré de plus de deux cents pèlerins revenant de la Mecque en costumes étincelants. Leur front radieux et inspiré, leur démarche majestueuse et pleine de componction, exprimaient toute la ferveur de ces croyants, que les dépenses , les fatigues et les jeunes 'd'un si pénible et si long pèlerinage n'avaient pas rebutés^
Une pirogue renversée par un crocodile. — Voyage dans rintérieur. — Tous les Indigènes accroupis devant les Blancs. — Singes aimables. — Un Prince javanais et ses bayadères. — Sa tribu nous rabat les rhinocéros. — Ses trois canards favoris.
18 novembre 1866. — Avant quatre heures du matin, notre joyeuse colonne française était emmenée au galop par Taimable Résident M. Hoogeveen, renforcée de sept ou huit chasseurs du pays. Tout est .commandé pour cette chasse ofGcielle aux crocodiles : voitures à quatre chevaux pour aller jusqu^au quai; canonnière pour sortir de la rade, longer la côte et gagner une rivière qui se jette dans la mer au milieu des bouquets de palétuviers ; canots de la marine royale et pirogues malaises, etc., etc. J'étais môme tenté de croire, en voyant ce brillant apparat, qu'on avait, de par les ordres d'une vénerie asiatique, panneauté la veille quelques crocodiles, comme on panneauté les chevreuils pour les tirés de France; mais la suite me prouva que ce gibier n'entend pas si bien la flatterie que le nôtre. Il est six heures du matin quand la canonnière mouille sur la barre de la rivière : nous nous disse-
JAVA. SIAM. CSNTON.
minons dans des pirogues, et nous écarquilions let yeux pour pèuclrcr les grandes herbes (jul couvreol les beryes boueuses, pour sonder une eau vaseuH et jaune; mais lîen ne parait. Nous remontons e redescendons plus de vinyt affluents de la ririère â notre pirogue glisse silencieusement, grâce au pagaies, entre des bouquets touffus de plantes a<{ua<: tiques et vénéneuses qui nous ombragent, et oiû mille serpents sert foncé cl bleu jaunâtre se fau-^ filent et se cachent : quelques-uns, la lète haute dv deux pieds au-dessus du niveau de l'eau, tracerai fièrement à la nage, comme pour nous défier.
Vers dix heures, tandis que le soleil commence à nous rûtir de ses rayons dévorants, que les nuées nauséabondes des miasmes nous prennent aux tempes et à la gorge, voici des globules d'air qui bouillonnent à la surface, ii quatre pas de nous.* Attention! c'est un crocodile qui respire : les aco«| lytes amateurs, pendant ce temps, font voler des bouchons de Champagne; pour nous, anxieux sur l'avant, nous espérons le monstre. A quatre-vingts pas, un léger remous s'agite, des ondes concentriques se soulèvent, et une lon<{ue ari^te noire et dentelée (je lui donne de vingt à vingt-deux pieds), parait comme une flèche rebondissante à la surface de l'eau, puis replonge pour poiudre encore un peu plus loin. Malgré un angle de lir aussi aigu, malgré la dislance et la dureté de la carapuce, nous faisons^
CHASSES AUX CHOCODILËS ET AUX UUIAiOCÉROS. 25
feu. Ëst-ce simple curiosité ou véritable douleur, le crocodile sort de l'eau verticalement jusqu'aux pattes, et^.... nos compagnons affirment qu'il est mort au fond de l'eau , ce qui est l'histoire accréditée de tous les crocodiles manques ! Mais pour nous, qui sommes habitués à ne compter gibier tué que le gibier mis dans la carnassière ] nous croyons qu'il pourra encore couler des jours très-heureux. Je soupçonne l'horrible bête d'avoir voulu tirer vengeance de son égratigiiure ; car pendant que nous rechargeons nos carabines, sa grande gueule, à je ne sais combien de dents, s'ouvre soudain pour happer l'avant d'une pirogue qui suit la nôtre ; elle est montée par deux Indiens; le plus leste prend un harpon" de cuivre de plus de deux pieds, fixé à une longue tige de bois de fer, et le lance droit au fond de la gueule du monstre. La pointe produit une telle douleur sur ses amygdales, qu'il donne un formidable coup de reins ; la pirogue est lancée en l'air comme un ballon, et les deux Malais, culbutés dans ce saut périlleux involontaire, retombent dans l'eau et gagnent la rive avec la rapidité que donne la frayeur! Le crocodile, qui a de ses dents rompu net le- bois de fer, et gardé le harpon enchevêtré dans son râtelier, fait en l'air une énorme pirouette, la queue en trompette et le ventre au soleil, si bien qu'un instant il nous apparaît dans son entier. Une fois nos armes rechargées , aucune
■■« JAVA. SIAM. CaWTON.
occasion aiiss! TacoraMe ne se ptésrnta plus k nuiis' nous avons compté environ qiiinzi! apparitions crocodiles pendant cette matinée, et j'estime qu'il y avait cinq ou six de ces énormes bétes dans nos eaus. - Tirez donc à l'œil ! » nous disait-on cbaquc fuis, comme si c'était chose facile à quatre-vingts pas, avec quatre ou cinq degrés d'angle, et toute la population d'un village accourue sur les rives, où une balle maladroite aurait tué dis Indigènes dans l'alignement de ce malin gibier. Il paraît que lorsque les eaux sont basses, les crocodiles restent sur la berge â se vautrer dans la bourbe, et alors rien n'est plus aisé que de leur placer uue balle meurtrière. La diriicullé de notre chasse en pirogue, ses émotions palpitantes et son danger, nous ont fait |iasscr une bonne matinée. Espérons autant de platsir, moins de soleil et plus de clianco pour une autre fois.
Vers midi, en effet, le soleil maintenant les amphibies au fond des eaux, nous battons en retraite, quelque peu étourdis par l'intensité de la chaleur, et grisés par les odeurs malsaines. La canonnière nous porte à rcmbouehure de la rivière « Ankee n , dans l'Ouest : nous montons de nouveau en u prahu n , pirogue faite d'un tronc d'arbre creusé et à poupe grossièrement sculptée : trente Malais chantant et trottant s'attellent sur la rive à une longue cordelle, ri notre barque l'end avec rapidité les eaus chaudes
et boueuses. Nos remorqueurs, presque nus, ne paraissent point effrayés des grandes herbes , et s*y jettent dans les tournants pour ne point ralentir notre marche. Au lieu d'un chemin de halage , c'est la jongle qu'ils côtoyent, obligés souvent de passer à la nage les affluents qui leur coupent la route.
Nous allons ainsi à la villa du a capitaine des Chinois)) : ce « gentleman)) du Céleste-Empire, qui est venu au-devant de nous, est, paraît-il, un haut personnage : nommé par le gouvernement hollandais, reconnu par tous les Chinois de Tile, il est à la fois ministre plénipotentiaire, préfet de police, juge ou avocat pour toutes les affaires qui concernent ses compatriotes ; et comme ceux-ci forment un élément financier et social d'une grande importance dans la colonie, ce n'est pas une sinécure. Pendant le trajet, un de nos serviteurs indigènes sauta d'un bond jusqu'à ce fonctionnaire , et remît dans la barque l'extrémité de sa chevelure : « Prenez garde , monsieur le mandarin , rentrez votre queue qui traîne dans l'eau; un caïman va vous tirer par là. »
Un déjeuner nous fut servi sous un toit de pagode, maïs la chaleur nous avait rendus demimorts : les vins d'Europe furent absorbés , et quelques têtes en furent troublées, — gaiement, bien entendu. Le flot des histoires cynégétiques déborda.
JAVA. SIjIU. canton.
Tallnit avflir cha.tsè pendant huit heures la rrocodiles pour ajouter foi à iina pareille rollrrlioj (l'aventures; aussi le fou rire étail-il général.
ces excellents breusages, je ne pus m'empêchet (le faire grimper un laquais indig<^ne iiu somm^ ■d'un cofiotier, et il m'abatfil deux cocos verls don] je hus le lait avec délices. Bientôt un groupe i Alnlaia accourent ; ils montrent du doigt, sur l'antr rive, un crocodile (jui digère pendant que nou) déjeunons : le baron Bacbe, ancien officier d'Afri" que. qui accompagne le Duc d'Alençon, et qui i un tireur hors ligne , fait feu et place une ballffi dans le dos de la bête; celle-ci saute dans l'eau, laisse à la place de son plongeon une grande ttickt de sang. « Rlle est morte ! « crions-nous tout joyeux^l Mais nullement , elle reparait plus loin en portant une patte en l'air ; toutes nos balles s'y concentrent^ et quelques globules veinés de sang s'élevanl dit| fond de la rivière sont les dernières nouvelles qadfl nous ayons reçues du monstre. Il me faut donc rp< noncer à l'espoir, dont je m'étais longtemps bercéJ 'le rapporter dans ma famille une carapace noirf longue de vingt-cinq pieds, et do la suspendre ] mon plafond !
Les équipages du Résident nous ramènent par terre a. Batavia, et une demi-heure aprts, vers trois heures, nous devons déjà repartir. Notre chasse émotionnante aux amphibies n'a été qu'une sorte
CHAÎ^KS AUX CROCODILES ET AUX hflINOCÉROS. 29
de prélude destiné à nous mettre en haleine. C'est aujourd'hui, en effet, que nous avons décidé de commencer notre voyage dans Tintérieur de Java ; nous pensons qu'il durera un mois environ , si notre activité australienne ne se laisse pas émousser par. cette brûhante atmosphère.
L'ile entière est sillonnée de routes magnifiques, les relais sont organisés en tous points, des' caravanséraîs disposés de distance en distance, et — bref — c'est en poste , comme dans la bonne France de jadis, que l'on parcourt ce pays réputé si sauvage. L'excellent M. Van Delden nous a prêté deux chaises de poste indiennes, grands paniers couverts d'un toit blanc, avec sièges par devant et par derrière. Nos bagages sont, par nécessité , réduits à leur plus simple expression. Pour moi , je n'aurai d'alternative qu'entre la toile bleue du chasseur français, le casque de pompier, les bottes préservatrices des serpents d'une part, l'habit noir et le gibus pour les Sultans de^ l'autre : tout est bien arrimé dans nos carrosses.
Comme nos connaissances en langue malaise se bornent à savoir demander du feu, de l'eau et du riz, nous avons pensé qu'il n'était pas très-prudent de nous aventurer ainsi dans les terres pour un long voyage; notre colonne s'est donc augmentée d'Ak-Hem, matelot malais du Hero y qui a un peu oublié en Australie sa langue natale et qui n'y
a guère appris l'anglais , mais qui snra pourtanl un.' auxiliaire puissant de notre groupe françaii
Les grelots de huit poneys résonnent devant lsit\ véranda, les fouets claquent, et nous parlons ai grand galop. — Outre le postillon , deux coureur» malais fouaillant, hurlant sans discontinuer, trottent h tour de riMe h ciUé des chevaux avec une «gilité inouïe. Quand l'attelage est lancé venti terre, ils grimpent chacun sur un des marchepied». du siège de derrière et se eontcntent d'aiguillonner. les poneys des éclats de leur voix criarde ; dès quir< la marche tond à se ralentir, ils descendent, s'é^ lancent et rouent do coups les pauvres petites bétes^ Leur costume se compose d'une ceinture de couleur nouée aux reins, et d'un grand chapeau, cloche jt melon, écarlate et doré ; ils sont si lestes, si robustes, si bieninuBclés et si pleins de fougue, qu'ils font ma joie.
Nous avons passé à Tandjong et à Tjimanjis, relayé quatre fois et mis trois heures et un quart pour Taire quarante et un milles (seize lieues), distance qui sépare Batavia de Buitenzorg — traduisez «Sans Souci i , La route est charmante, c'est l'allée d'un grand parc, ombragée par des arbi d'une superbe verdure; il y a des échappées de vue sur les vallées, ou une culture admirable de riz, dç, bétel et de cannes à sucre se déroule à nos yeux les épis dorés des rizières sont presque mura
us ^M diï,^
des vols de marabouts, de grues blanches, d'oiseaux bleus , verts ou jaunes , s'abattent ^ our les dévaster. De distance en distance , les Indigènes ont échafaudé de pittoresques épouvantails : des bambous d'une trentaine de pieds de hauteur, solidement plantés et noués à la base, semblent ne former qu'un seul tronc, et s'ouvrent en cornet à leur sommet ; là est formée une cabane de feuilles de bananiers , perchoir élancé où un enfant grimpe et se juche pour tirer mille ficelles qui, de ce point unique, rayonnent jusqu'à l'extrémité du champ, semblable» aux fils constructeurs d'une gigantesque toile d'araignée ; — des feuilles y sont attachées, la vedette ïnalaise les agite à tour de bras et les fait danser comme des marionnettes. Pourtant bien des oiseaux audacieux viennent forcer la consigne , et becqueter à Pombre de ce perchoir asiatique qui rappelle un peu la hutte de «Tarbre à Robinson » (rive gauche , ligne de Sceaux) , et d'où la vue est féerique sur la nappe des moissons de café, de girofle , de vanille et de cannelle , avec des îlots de palmiers, de muscadiers et de flamboyants.
Les poteaux du télégraphe , qui sont échelonnés le long de la route, ne sont autre chose que les arbres à coton, dont les branches dénudées et, seulement par intervalles , mouchetées de gros flocons blancs, oflrent un si curieux aspect. Arbres caractéristiques de ces latitudes, donnant d'eux-mêmes
à iiiie population iintolente cl arriérée la matîèri admirable que nous tissons pour elle à Muncheste) à Rouen et à Mulhouse ; les voilà qui cumulent i
i deviennent les auxiliaires de l'active éleclricitéi Aux voyageurs étrangers, ils semblent, en outrffi donner la première note du concert de la domina' tion hollandaise : chacun de ces arhres est marqua d'un numéro matrieule, comme pour trahir la plui minutieuse des réglementations du globe. Tout, en efl'et, semble marcher ici à la baguette d'une fée invisible : à chaque relais, sous une vnûle élégante, construite en bambous et recouverte de grandes feuilles sèches, équipages et voyageurs sont proM~ gés contre l'ardeur du soleil, et attendus avec une respectueuse exactitude. En moins de quatre minutes un nouveau postillon est sur le siège, un attelage tout frais piaffe et galope, des coureurs reposés font claquer leur fouet devant la foule accourue pour vendre fruits et cigares.
Mais ce qui nous a le plus vivement impressionnés depuis que nous sommes sortis des faubourgs de Batavia, ce qui doit provenir, non d'une baguette de fée, . mais du souvenir de millions de coups de courbache, c'est l'attitude de la population malaise des campagnes ! — A peine un Blanc est-il en vue , vite tous les Indigènes s'accroupissent sur leurs talons en signe de respect et de vénération. Sur cette route populeuse que nous avons suivie Ji toute vitesse i pas
CHASSES AfJX CROCODILES ET AUX RHINOCÉROS. 33
un n*est resté debout ! Ils semblaient s'abattre égalenient de droite et de gauche, à mesure que nos chevaux de volée soulevaient la poussière, comme s'ils étaient des capucins de carte, fauchés sur notre passage. Grand Dieu! si Tabus du prestige des Blancs est en rapport avec l'excès de la servilité des Xatifs, quelles peuvent être les bornes qui arrêtent des gouvernants, quand les gouvernés n'osent pas même lever les yeux vers eux, alors que le corps est déjà dans la posture de la plus basse humilité ! — Ah ! quelle bonne population des campagnes pour un gouvernement ! et si jamais la candidature officielle était exilée du beau pays de France,
Dï meliorapiis, erroremque hostibus ilium,
c'est bien ici qu'elle devrait chercher un refuge.
Oui, nous parlons de la France, et de l'Australie,
et du Japon ! nous sommes si heureux de voir
notre colonne augmentée depuis trois jours, de nous retrouver avec le Duc d'Alencon, au bout du monde et en bonne santé : quel bon tapage français nous faisons!
Buitenzorg est le Versailles de Batavia : les splendeurs du palais gouvernemental ne sont égalées que par les merveilles de la nature, qui en font une oasis de plaisance avec tout le comfort de l'Europe. Pourtant ce point est déjà considéré comme « ville de l'intérieur » , et pour y parvenir il faut un passe-port
JAVA. SIAM. CANTOJi.
spécial délivré par le gouvernement : le médeci même du Go'uvcrueur, pour venir de la capilalc jm qu'ici, est obligé, me dit-on, de faire renouveler cette passe chaque fois qu'il visite son auguslc malade. Nous avons le chayrin de ne pouvoir que nous inscrire chez Son Excellence M. Prins , chargé du pouvoir par intérim. A voir la douleur empreinte sur les visages, nous sentons vile à quel point cet homme de bien, très-dangereusement atteint aujourd'hui, est aimé de tous.
19 novembre 1866. Vous gavez que le jardin botanique de Buitenzorg a la réputation d'élre le plus beau du monde entier. Ce n'est plus dans un espace restreint, comme dans les serres de la ville de Paria ou du parc de Kew, que s'entassent par millions les plantes ans couleurs éblouissantes et aux parfums enivrants : ceci est une serre de plusieurs kilomètres carrés de surface, avec l'azur du ciel Iropictil pour dôme, des lacs pour bassins, des collines pour gradins, el des grandes routes pour couloirs ! Le savant directeur du jardin, M. Teyemann, depuis trente-sis ans roi de ce paradis, nous a guidés dans ce dédale bien ordonné et sous ces voûtes de feuillage. Mille noms gréco-lalins résonnent encore à nos oreilles : là les orchidées les plus incrophles, depuis les plus rosées jusqu'aux plus purpurines, se balancent dans les lianes, comme pour imiter lc«
CHASSES Aux CROCODILES ET AUX RHINOCÉROS. 35
singes noirs qui s'y suspendent par la queue et les brisent sans pitié ; ici des iles de nénuphars mul ticolores s'élèvent au-dessus de la nappe bleuâtre; et plus loin un gros poisson cuivré, s' élançant trop témérairement hors de Peau pour happer un papillon étincelant aussi grand que la main, retombe, sans la faire plier, sur une feuille gigantesque de Victoria regia : il s'y débat comme un diable dans un bénitier, mais il ne peut s'en échapper, les rebords frisés de cette feuille qui surnage le retiennent captif là où il va mourir. Ah I figurez-vous donc une centaine de ces feuilles d'un beau vert, mesurant six pieds de diamètre, répandues sur le lac comme les vaisseaux d'une escadre dans une rade. — Puis voici des allées entièrement bordées d'arbres vénéneux dont un fruit ou une gouttelette de suc envoie dans l'autre monde un Chrétien en dix minutes et un Indigène en quinze. La source première qui alimente les bocaux à chiffres cabalistiques de toutes les pharmacies du globe est là devant nos yeux : c'est l'allée des empoison* nements, des tortures et des crimes! mais n'est-ce pas la même qui a guéri tant de maladies et calmé tant de douleurs ?
Nous avons vu dans ce jardin toute un^ ména^^ gerie-pépinière d'animaux-feuilles : je crois que la science les appelle des u phyllia»^ Rien de plus étonnant et de plus trompeur pour l'œil : vousjure»
avec i^^^H 1res, esH^I m inanse
riez que ce brin véyélal d'uu vert Icudie, avec lissu, les dentelures et les nervures foliaires une feuille qui vient de tomber du jasmi qui vous ombrage et vous embaumé. Mais, point du tout : soudain cette feuille se met ii courir la poslc, une autre la suit , cl on ne les revoit plus. Dans le laboratoire du directeur, nous avons pris uue loupe et comparé des pbyllift à des feiiillcs : trouver une dllfércnct nous fut impossible, et ma raison en demeure encore confondue I
Une bande de singes très-aimables vient nous troubler dans ce travail : babituès sans doute à complimenter les visiteurs, ils nous bouorent de quelques poignées de main et se tiennent debout, bien campés sur leurs jambes de derrière. Kst-ce une illusion mécbantc, ou la pure vérité '/ est-ce la honte fictive d'une consanguinité imaginaire, ou le remords réel des distractions de nos premiers ancêtres ï mais certains portiers de collège me revinrent en mémoire, et je ne pus me séj)arDr de ce groupe étranyo et presque bumuin sans m'cmpécber de me dire : « Il me semble que j'ai déjà vu ces gens-là quelque part, n
Ce qu'en revanche je n'avais jamais vu, et ce qui ust véritablement ravissant, c'est le cerf-nain de Java ; on l'appelle également le cerf-souris. Une barde sautillante gambadaitdans les buissons ; hauts de qiiiuiiL' à vingt-cinq cenliniètrcs, ils ont exacte-
menl le poil alezan , la petite queue , la tête haute, le jarret fin et le pied de corne de nos dix-cors vus par le gros bout de la lunette. Il faudrait avoir le cœur de fer pour oser en tuer un : rien de mignon comme cet animal lilliputien , qui semble être un joli caprice de la nature. — Je vous fais grâce du musée où sont collectionnés tous les échantillons des produits coloniaux, des diamants de Bornéo, des cuivres de Sumatra et de Fargent de Timor.
Vers quatre heures du soir, le colonel Rappard, aide de camp du Gouverneur, nous conduit à Battou- Toulis-Cocabatou, bois sacré, lieu vénéré des Naturels. Une déesse est censée avoir tracé des caractères hiéroglyphiques sur une pierre plate, placée verticalement : l'empreinte de ses pieds est restée gravée dans le roc, puis la terre s'entr'ouvrant (la crevasse existe) Faurait avalée comme une pilule : voilà la légende. Nous trouvons là des gardiens, des offrandes de fruits et d'encens, des lampes de forme étrusque, pleines d'huile de coco , et brûlant nuit et jour : des Indigènes y sont prosternés le front contre terre. Plus loin, au milieu de kiosques de bambou, construits sur pilotis dans une vallée de lotus roses en fleur, une foule de bambins et de femmes, profitant de la belle brise, font voler des cerfs-volants bizarres.
Le héros de notre soirée fut un singe gris wa-wou (gejire gibbon} ; il descendit du fourré de lianes
rjaVA. SI4M. CANTON.
qui dominait notre Craicbe piscine, el viot jouer avec nous sous lairéranda. Enfant espiègle, amnsant el mimique au possible, il ne posa pas une seule fois à terre ses mains de devant : il marchait avec désinvolture, ne détestant pas de nous donner le bras, comme s'il était un ëtie raisonnable. Mais, au bout d'une heure et demie de jeu, nous reçûmes une grêle de dalles jetées du haut des arbres environnants : ses camarades le rappelaient, el il grimpa en gambadant jusqu'à eux.
20 novembre 1866. — Tjîanâjour. — Nous avançons dans l'intérieur ; le pays est plus accidenté : nous commençons à monter, et nos petits chevaux s'en ressentent terriblement : quand ils s'arrêtent, la population accourt, pousse auA roues, s'époumone, et jetant une volée de bâtons et de pierres, remet l'attelage en marche. Mais nous voici au pied de la grande montagne, le Megamendong : dix buffles viennent remplacer nos poneys, et chaque paire est aiguillonnée par un cornac rieur et taquin : c'est un singulier attelage que celui de ces buffles â longues cornes noires, à lente dIIui et à forte odeur 1 La couleur de leur peau i d'un rose grisâtre qui rappelle les petits porcs des trois ou quatre semaines : ils ont horreur de l'Eu-Jl l'Opéen, le fixent du regard, tcudeut le cou l'air, et manquent rarement de lancer sur
par leurs naseaux épatés, une bave gluante qui Tasperge.
Ce changement à vue fait de notre rapide carrosse de tout à rheure un coche lent et attardé : nous gravissons sous un soleil de plomb les quatre mille sept cent quatre-vingts pieds du Megamendong,ennous en- ' fonçant dans la forêt vierge : la nature devient de plus en plus fourrée, grandiose et sauvage. L*arêfe du col n'a que trois mètres de large; nous laissons derrière nous le littoral, et notre vue s'ouvre sur Tintérieur. La belle province du Préanger est là : c'est un spectacle unique que celui de ces montagnes aux formes élancées, couvertes de la plus riche végétation jusqu'au sommet, avec des tons bleu-foncé et un panorama à perte de vue; puis les plantations de riz échelonnées sur des gradins formant autant d'amphithéâtres qu'il y a de gorges, semblent être les cellules d'un rayon de miel. Soudain un orage se dessine : la brise qui l'emporte le fait passer au-dessous de nous, et il nous cache pendant une demi-heure toutes les vallées que nous admirions. C'est comme un rideau qui tombe à la fin d'une féerie; mais bientôt il disparait, le panorama nous est rendu plus verdoyant encore, et mille parfums, recelés jusqu'alors, nous arrivent! Nous nous demandons véritablement si nous ne rêvons pas dans cette admirable terre de Java! La rapidité dc' la descente du Megamendong me rappelait celle des diligences du mont Cenis :
JAVA. SlAKl. CAl^TON,
le sabot de notre voiture vola en Éclats, et nous fâmes rendus dans la vallée bien plus vite que De l'eussioDs désiré.
Tjiandjour, à seize lieues de Buitenzorg , est noire étape : c'est un délicieux villa<{e, perdu sous l'ombrage des bambous : les rues y sont aussi bien balayées qu'en Hollande, ctromme c'est un jour de marché, il y a autant d'animation qu'à la plus lirillanle des kermesses. Hier soir encore, en pensant à tous ces bons Javanais qui s'étaient accroupis sur noire passage, je me disais qu'évidemment on nous avait pris pour » Monsieur le Préfet » . Mais maintenant je n'en puis douter : nous sommes des Blancs, et cela suffît pour faire courber les tètes! Plus nous avançons dans l'intérieur, plus la servilité est incroyable. Hier, c'étaient seulement les gens que nous croisions sur la route qui s'abaissaient immédiatement jusqu'à terre : aujourd'hui c'est du fond des rizières, jusqu'à cent et cent cinquante mètres, que notre présence donne le signal de l'accroupisseuient général ! Bien plus, en s'accroupissaut sur les talons, ils nous tournent le dos, et gardent les yeux baissés à terre! Nous avons beau leur faire des signes d'amitié pour les engager à se relever ils ne font que s'humilier davantage! TantAt noua croisons un convoi de près de trois cent) comme les porteurs d'eau chez nous, ils suspeudenl leurs fardeaux aux deux extrémités d'un bâton; c'est
ici un long bambou qui soutient deux sacs de café : ces pauvres gens en ont tant porté, que le bambou a creusé une véritable rainure sur leur épaule nue : à notre approche, tous les sacs par terre ! et les coulies sur leurs talons! Plus loin, nous dépassons des Malaises couleur chocolat, mais de belle structure, vêtues pour tout costume d'une ceinture d'indienne nouée aux reins , et portant leurs enfants à califourchon sur leur hanche : et, de nouveau, les marmots par terre, et les Malaises en prière! Aussi notre entrée à Tjiandjour est-elle indescriptible ; on sort dans la rue, on se range le long des trottoirs : les mères qui chassent le petit gibier sur les tètes vierges de leurs filles en costume d'Éden, les cuisinières qui activent avec deux éventails un tas de petits réchauds où grillent des boulettes odoriférantes, toutes quittent leur besogne et se portent étonnées, la lèvre pendante, sur le devant des maisons : on s*y accroupit, on s'y entasse, on veut nous voir atout prix, et il y a beaucoup de monde qui tient ferme au balcon !
Nous sommes chez T Assistant-Résident; là encore je n'ai pas pu voir un seul domestique debout devant moi , et décidément il faut nous le dire une fois pour toutes : ce Java , c'est la cour du Grand Mogol , et le Grand Mogol , c'est moi ; c'est vousmême si vous voulez venir ! »
Un désir exprimé nous faitvisi ter lepalaisduPrînce indigène; en son absence, son premier vizir nous
JAVft. SIA«. CANTON.
reçoit : c'est un grand Indien portant turlian, dol-
man
gai.
onne ,
jiipoi
ion orange et souliers vernis.
Mais (juelle désillusion ! Les bttyudères, tant vantées en Europe et tant résées, dansaient sur une terrasse au son de violons à une seule corde et de ilùtes à. nn trou qu'elles accompagnaient do miaulements de chat nasillards ! Elles s'étaient habillées comme des pensionnaires; mais s'habiller ici , c'est le monde renversé! Bref, elles dansaient en sq tordant comme si elles avaient uno crampe d'estomac. Oh I je n'ai pas une haute idée du Prince indien de céans. Qui sait? il est peut-être aveugle... et sourd.
21 novembre 18G6. — Bandong. — Amesureque nous pénétrons dans l'intérieur, les costumes des populations se réduisent d'une façon inouïe , et le nombre de nos poneys s'augmente. Au moment oii nous arrivons sur la crête qui domine le sauvage ravin de Tjisokkan, un chef iudrgène s'avance au galop au-devant de nous ; il porte un u kriss -a antique , une ceinture et une jupe écarlate , et un chapeau-parapluie rayé d'or et d'argent. Il a requis toute sa tribu en corvée; elle nous attend à trente pas , assise sur les talons. Il s'agit de descendre une - pente épouvantablement abrupte, entre deux montagnes de lianes. Vite on dételle nos bêles , un long câble de cuir de buffle et de rotin tressé est attaché
à rarrière de notre chaise de posté ; plus de deux cents Indigènes s*y cramponnent ; le bout extrême est porté par une cohorte de petits garçons et de petites filles sans le moindre vêtement. En avant, marche ! Entraînée par son propre poids , la voiture descend la pente vertigineuse , tandis que le grand serpent humain s'efTorce de la retenir; les uns tiennent bon, les autres tombent, tous crient à pleins poumons ; le soleil effroyable fait ruisseler à grosses gouttes leurs torses bronzés et nerveux ; livrés à notre propre impulsion, nous passons le torrent sur un pont couvert. Une autre tribu amène ses buffles, et la contrescarpe du ravin est escaladée. Puis pendant que les poneys de volée ruent, qu'un trait se casse, que les limoniers roulent sur le timon et que la population pousse aux roues, nous prenons souvent nos fusils et abattons de magnifiques oiseaux. C'est une bonne manière de prendre patience ! A Tjipadalarang , nous rencontrons un Prince javanais vêtu de soie vert-clair, et deux Princesses à ceinture rose parsemée de paillettes d'or; nous sommes confus de les voir tous mettre pied à terre et chapeau bas, mais ils ne comprennent rien à nos galantes excuses.
Enfin, à Radjamendala, voici une nouvelle tribu sous les armes; la « corvée » semble ne se traduire que par des sourires aimables sur toutes les bonnes faces couleur jus de pruneau, La des-
ir traverser ^H 'ombr(tjj[Cnt ^|
44 lAVA. StAM. CANTON.
cente ferminée, un bac nons reçoit pour 1 une large rivière bordée de villages qu'ombragei des bananiers. Le bac se compose de deux pirogues conjuguées, debout au courant, et supportant une plate- forme ; deux câbles de rotin, amarrés aus cocotiers des deux bords, facililent leur mouvement j de va-el-sient r le tout est d'une construction lé-" gère, solide et élégante.
Arrivée à Bandong. — Cette ville est la capitale d'une des plus belles provinces de Java ; il y a là bien des centaines de mille de Javanais patriarcalement protégés, gouvernés et réglementés par une demi-douzaine de Hollandais et un Prince indigène (sur les cadres). Ce Prince indigène porte le titre de u Régent -n ; il est de race antique , mais nomme à ce poste par le gouvernement hollandais, qui lui donne, me dit-on, deux cent mille francs de traitement annuel, en dehors des revenus locaux, montent souvent, parait -il, jusqu'à quatre ceni mille francs. Il est absolument soumis au a Résident " (Préfet hollandais établi au même lieu); mais c'est un vrai roi pour les Indigènes, un " sultan h devant qui tout se prosterne.
Arec une grâce parfaite, le Régent avait envoyé hier soir une estafette pour prévenir le Duc de Pentbiévre qu'il serait heureux de le loger, et c'est de son palais que je vous écris. Imaginez-vous
un vaste caravanséraï , avec de fraîches chambres tapissées de nattes, et, pour nous servir, une fourmilière d'Indiens en grande tenue rouge. Le Régent a le sourire affable ; mais il a autant de rhumatismes aux jambes que de diamants à son kriss, arme magnifique qu'il porte dans le dos et passée dans la ceinture de son jupon. Le jupon de couleur contraste singulièrement avec ses souliers vernis , son veston de drap européen et son turban bleu et or. Ce Prince ne parle que la langue malaise ; par une attention charmante , un voisin venu pour la circonstance , M. Philippeau , nous sert d'interprète : d'habiles insinuations nous font vite promettre une danse de bayadères pour le soir. Nous parlons aussi chasse : — accordé un rhinocéros pour demain ! Excellent pour nous , le Régent nous dit qu'il met à nos ordres tout ce qui peut nous plaire sous son toit.
Nous avons sous nos fenêtres un petit lac, où toutes les demoiselles du pays prennent de joyeux ébats vers le coucher du soleil. A peine aperçoivent-elles un Blanc, qu'elles se sauvent comme des colombes efiarouchées, sautillant sur l'herbe et se faufilant sous l'ombre des bananiers, dont une seule feuille les habille;
Je n'ai pu compter la foule de serviteurs qui nous entourent; le palais est une ruche dont ils sont les abeilles , moins le travail ; les cours et les galeries
en sont encombrées; il est vrai qu'ils ne doivent pas couler cher à nourrir, car on les bourre de rÎK comme des poulels, et ils sont ravis. Au petit goûter de nos deux domesli(|iies, j'ai compté dix-sept Indiens pour les servir! Mettez le double pour le diner, et pensez ce que c'est, lorsque le Prince indi>;ène s'assied h la même table que les Princes français !
Après une promenade d'opéra dans les équipages de notre hôte, promenade oii les très-humbles vers de terre, sujets du tout-puissant n Raden-Adiepatie-VViranalta-Kousouma n , mordent la poussière dès qu'apparaissent ses trotteurs rouges, images des coureurs de nos anciens rois, un diner somptueux nous est servi; puis la musique commence! Deux cent trente-huit timbres, dix tam-tams, seize paires de cymbales, vingt violons à une corde et autant de tambours, tel est le «gammelang» , orchestre renommé de la Ré^iencel H a coûté environ vingt-cinq mille Francs. Les artistes accroupis tapo-
Itent en cadence, dirigés par un chef aux gestes majestueux. Eh bien, franchement, ce n'est pas da :
tout un charivari; c'est une musique drôle; elle a des phrases langoureuses qui vous bercent comme dans nn hamac pour vous réveiller tout à coup paT' un roulement de tonnerre.
ist que l'ouverture, et le spectacle mencor : il est huit heures du soir; du fond des
larges allées ombragées arrivent des flots de population : le Régent a daigné permettre à son bon peuple de prendre part à la fête des grands de la terre ; ce sont de nouvelles bayadères qui vont sortir du gynécée , et quand il y a « une première » dans ce pays-ci, tout le monde grimpe dans les cocotiers pour y assister. Comme Moïse lorsqu*il fit passer à pied sec la mer Rouge aux Hébreux , un vizir nous précède, et, d*un signe, nous fraye un passage dans Cette mer d*étres humains qui encombrent la cour d'honneur : nous prenons place devant le balcon du sérail.
Nota hene : Le jsérail est un corps de bâtiment séparé du nôtre : il est gardé par de nombreux factionnaires avec baïonnette au bout du canon. •
Une petite porte s'ouvre, et quatre bayadères s'avancent, timides et fébriles, les yeux hagards, le corps frémissant. Sur la tête , quantité d'ailerons d'or, une sorte de crinière en paillettes formant casque de dragon mythologique ; une ceinture d'or, beaucoup de bracelets et de bagues, une étoffe de soie rouge enroulée, comme une tunique collante, autour du corps, — voilà leur charmant costume. Elles ont de douze à quatorze ans : le Régent en possède huit, à peu près pareilles. Quand il veut s'en défaire, il les donne en mariage à ses amis par « série d'invités » ; c'est con^déré comme un grand honneqr.
•lAVA. SIAM. CANTON.
Les voilà donc enfin ces dansenses orieiilalos, dont je n'avais vu hier que la caricature I les voilà dans toute leur splendeur devant leur seigneur et maître ! Mais ce n'est poini une danse ! Sur un air qui est tout refrain, ce qui est le propre de la musique asiatique, ce sont bien jilutdt des oscillalions lentes et des poses gracieuses exécutées sur place, une étude plastique pour présenter leur corps bien fait dans ses mouvements les plus avantageux, pour en iîionlrer la souplesse et l'élégance. Tantôt elles se provoquent en guerre, comme des tragédiennes, saisissent un arc d'or, le tendent en se cambrant aussi merveilleusement que les amazones de la Fable, et dérochent des flèches en plumes, dont elles imitent la légèreté, — puis elles tombent à genoux, en prière, et l'un des musiciens entonne . un chant plaintif accompagné d'nn seul violon indigène ; — tantôt la mesure s'accélère et tonne ; alors se rengorgeant avec la fierté de l'oiseau de Vénus,
telles jouent avec de lonjjues plumes de paon et font la roue comme lui. Mais au moment le plus passionnant, sur un signe du maître, elles rentrent dans le sérail, véritables apparitions d'un songe! C'est le bonsoir général : les spectateurs se laissent glisser par grappes de leurs loges aériennes du haut des cocotiers ; la foule se disperse ; une patrouille arrive pour doubler le poste du sérail; les torches s'élei- ^ent, et dans le silence d'une nuit admirable, sous ^ i
une lueur de feu de Bengale qui s'échappe par rayons du gynécée jusqu'à nous, une seule voix de femme semble répéter à la sourdine la berçante chanson de Tare !
22 novembre 1866. — Nous sommes partis ce matin à cinq heures pour chasser le rhinocéros ; les chefs des tribus avoisinantes avaient été mandés hier soir à la Régence, et il y avait une famille de rhinoeéros ce au rapport )) , dans les ravins de Tjisitoe , situés à six lieues d'ici. Nous arrivons sur le terrain par des sentiers tortueux , et ce qui doit être notre champ de bataille se déroule à nos yeux. C'est une gorge sauvage, creusée en demi-cercle; je lui donne environ trois lieues d'une extrémité à l'autre : nous sommes au centre de la courbe, sur le côté extérieur, dominant un ravin presque impénétrable et couvert en tous points d'une jongle épaisse. Fouillis d'herbes et de roseaux de plus de quinze pieds de hauteur, la jongle est pour les hommes ce qu'un champ de blé mûr, dru et serré, est pour les lièvres. En dehors de quelques coulées étroites, ce n'est qu'en brisant mille tiges et en se jetant tète baissée qu'on peut avancer de quelques pas. Plusieurs centaines de traqueurs nous attendent ; ils sont armés de fusils à pierre, destinés à faire au moins du bruit, et au premier abord plus dangereux pour nous que pour les bétes féroces. Les chefs de tribu
emmènent leurs hommes en silence ïers noire [jau-^^ cbe; ils font un granJ circuit pour doubler le ravin; et l'envelopper sur nous. Du haut de notre coteau, J nous dominons l'endroit le plus resserré de lad gorge : une petite claiiitre où coule le torreul. TB a-f-il ehanee (|ue les grosses hèles prennent cettal route? Personne ne le sait, tout le monde l'espère 1^
Des hurlements aigus sur toute la ligne nous annoncent que ta battue commence; la rangée des tirailleurs s'ébranle : nous sommes prêts. J'ai orné ma carabine de sa baïonnette pour les cas déses- J pérés et chargé mon arme avec une consciencieuse a attention, carie danger est grand. Il paraît que, ' lorsque l'animal attaque, il vous broie en un instant d'un seul coup de ses énormes pieds , qui ont plus d'un pied et demi de diamètre. — Au bout d'un quart d'heure, deux coups de feu, tirés par les Iraqueurs, se font entendre : on a vu la bête! Alors quel n'est pas notre éionnemenl d'apercevoir en quelques instants, non-seulement le désordre sur toute la ligne , mais toutes les têtes de nos homm au sommet des cocotiers! Avec un ensemble indcs criptible, ils avaient lâché pied, et, grimpant àrenvi'l les uns des autres avec l'adresse du singe (qui évidemment dans leur nature), ils avaient désert^ le sol et cherché un refuge dans les panaches dorèf ■ sur lesquels reposent en général les oiseaux,
A cent pas de nous est un petit groupe de chefs :
leurs serviteurs, armés de haches, font immédiatement des entailles dans de gros arbres impossibles ' à escalader autrement, et, en un court espace de temps, Taristocratie javanaise put jouer du télégraphe aérien avec son peuple de braves ! — Quant à nous, décidés à attendre de pied ferme et à conserver Tagilité de nos jambes pour courir sus à l'animal et le joindre à son passage, nous tentons de vains signaux pour remettre en marche -la colonne des grimpeurs.
«c Du haut de ces cocotiers, quatre cents polirons nous contemplent! » s'écria Tun de nous pour consoler la rage des autres. Mais le malheur voulut que les chefs se mirent à donner d'une voix de Stentor des ordres aux traqueurs qui étaient à huit cents mètres de là : ils leur criaient de descendre, mais se gardaient bien de prêcher d'exemple. Le résultat de ce tapage agaçant était inévitable : la famille des trois rhinocéros escalade la montagne qui est en face de nous , mettant en fuite deux ou trois
groupes d'Indigènes littéralement perdus dans les grandes herbes.
Nous ne voyons d'abord qu'une agitation dans la jongle, environ à neuf cents mètres de nous : les animaux dessinent leur course par une sorte de remous qu'ils soulèvent en s'avançant comme entre deux eaux dans cette mer d'herbes plus haute qu'eux, et par le tortueux sillage que forme en tombant le
taillis épais qu'ils brisent. — Nous Taisons une coi à pied, à toute vitesse, dans une coulée, pour couper au demi-cercle, mais ce n'est que pour le plaisir des yeus. Avec nos lunettes seulement, nous pouvons distinguer trois masses grisâtres et énormes, en silhouette sur la crête du col opposé !
En tête marche le mâle avec sa haute corne fichée sur le bout du nez, puis la femelle; le petit, déjà de la taille d'un buffle, trottine dans la voie frayée par ses immenses parents. A peine sont-ils disparus, que nos traqneurs sautent lestement à bas de leurs perchoirs, tout radieux d'être délivrés de la sainte horreur que leur inspire le rhino^'roce, comme l'appelle Ak-Hem !
II est déjà midi : pas un souffle d'air; nous sommes littéralement brûlés par un soleil torride, et nous attendons sous un tulipier en (leur le rassemblement de nos hommes : évidemment les rhinocéros ont passé verii l'extrémité droite de la gorge; les y cerner avant qu'ils en soient sortis, et les rabattre vers leur point de départ, tel est notre plan : nous nous eflbrçons d'encourager nos acolytes à se taire celte fois et à marcher au lieu de fuir.
" Garde k vous, voilà un tigre ! n s'écrie tout à coup M. Bâche , qui est à deux cents métrés de nous. Un courant se dessine furtivement dans la jongle hors de notre portée, comme si une rafale
étroite inclinait les épis des herbes, mais nos yeux ne peuvent distinguer la bête.
Cette fois, nous nous distribuons les postes avec perspicacité : le Duc d*Alençon, M. Bache et M. Philippeau restent sous un gros tamarinier/ au fond du ravin, dans une clairière voisine du torrent : le Duc de Penthièvre et moi gravissons un rocher conique, couvert de bois vierge, d*où nous commandons la seule autre passe par laquelle notre gros gibier puisse s*engager. — Sans oser pénétrer dans les fourrés les plus épais, mais en se frayant toutefois un chemin, les traqueurs, bien développés en groupes, s^efTorcent de se rendre redoutables par un tinlamarre épouvantable de cymbales et de tam-tams. Ils marchent ainsi sur nous pendant environ deux heures.
Je confesse que je ne sais pas trop ce qui se passa au juste pendant ce temps : le soleil dardait si fort ses rayons presque mortels ; la soif, la faim, la fatigue, la fièvre et l'exaltation du danger m'avaient tellement énervé, que , m'inquiétant peu des serpents et des scorpions, je m'étais étendu sur un roc malgré moi, ruisselant, défaillant et insensible. — Soudain un Indien qui m'avait rejoint à mon insu, me secoue de toutes ses forces : six coups de feu successifs me réveillent entièrement : que vois-je? La rhinocéros , suivie de son petit, a côtoyé le torrent et est arrêtée dans une clairière à cent
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^^H cinquante niL'Ircs du iamarinicr.Lps balles denos trois | ^^H amis l'otil-i^Ile pénétrée ou non, c'est un mystère ! ' ^^H mais la bé te soulevant bien hautsagrossclétodilibi'me, ^^H repart au grand trot en ayant l'air de se porter h ^^H merveille. — Je verrai longtemps en sonvenir cette 1 ^^H masse grisâtre broyant de son largo poitrail tout ce 1 ^^V (|ui était obstacle pour elle, et poursuivant sa route ^^^B avec le dédain d'un monstre qui ne fuit pas, mais ^^^V qui ne s'inquiète même pas des balles que lui lancent ^^H les bommes. — Le Duc de Pentbiévrc m'a rejoint, ^^H nous sommes à six cents mètres de la bète : elle ^^H semble devoir passer à mi-cùte au-dessous de nous, et ^^H nous avons assez d'avance pour nous poster sur son ^^H passage probable et pour l'attendre, ^^f C'est un moment d'ardente émotion que celui où
* nous descendons à toute vitesse le raidillon percé
IBOus la jongle : si la rhinocéros continue sa marche, avant dix minutes elle doit le couper à angle droit. Tout violets sous ce soleil bien fait pour tuer un homme, et si ruisselants que nos grandes bottes de caoutchouc sont à demi pleines d'eau , nous sommes enivrés de l'espoir de nous trouver face à face avec notre ennemi, et de lui tirer une halle dans l'oreille (ce qui est la seult* manière de le tuer quand on n'a que des balles de plomb). A vingt pas l'un de l'autre, nous faisons la navette au pas gymnastique dans notre sentier. Puis les Indiens perchés sur le sommet inaccessible du rocher conique, et n'osant pas
descendre vers nous, nous rappellent par des cris aigus, parce que le monstre se rapproche du rocher. — J*ai cru mourir et tomber sous ce ciel en escaladant tout époumoné le pic brûlant. Second malheur ! ces cris attirent la bête vers les hurleurs, trop vite pour que nouis accourions à portée , et la détournent du sentier où nous étions si bien postés en bouillantes sentinelles. Ah! quel beau coup c'eut été! et quel bon ravage aurait fait la balle, quand nous nous serions vus de si près! Mais il était écrit que ces Indigènes seraient aussi nuisibles qu'ils étaient nécessaires!
L'absence totale de rafraîchissements nous fait cruellement crier misère; la récolte des cocos à déjà été faite depuis quinze jours par les Naturels, et le lait d'un seul fruit qui pend encore à l'arbre est bu avidement par gorgées également réparties. Pendant ce temps-là, les porteurs du Régent, égarés Dieu sait où , flânent sous quelque ombrage avec du bordeaux et de Peau de Seltz !
La troisième battue est la meilleure, malgré la fatigue des hommes, que notre ardeur ferait rougir, si la couleur de leur peau le leur permettait. Ils attaquent plus vigoureusement les fourrés : une demi-douzaine seulement lâchent pied, et grâce à des hurlements nouveaux, la rhinocéros s'avance à quatre cents mètres vers ma gauche. Je me porte au devant d'elle, écartant des mains la jongle qui me
te JAVA. SIAU. CANTON. ■
lient prisonnier comme dans un lilet : je ne vois J pas à quatre pas. Enfin j'arrive anx racines d'un 1 gros arbre; je m'y cramponne à deux pieds au- 1 dessus du sol , et de là mon regard est précisément J de niveau avec le sommet des hérites qui emplissent un petit vallon au-dessous de moi.
La bète me passera par le travers : la voici à trois cents pas, puis à deux cents; puisse-t-elle approcher assez pour que mes coups soient efficaces! C'est émouvant, je l'avoue, car je n'ai qu'un Indien armé avec moi : je suis résolu à attendre, et une fois nos quatre coups déchargés, nous sommes réduits au revolver. J'entends le bruit des arbris- . seaux qu'elfe brise; son épine dorsale dépasse à peine les herbes; elle est à son plus proche rayon de moi, environ quatre-vingt-dix mètres. Je n'ai pas voulu armer ma carabine à l'avance , pour être plus maître de moi et mieux choisir l'instant propice. Entrevoyant a au jugé n sa grosse tête , je Tais feu avec plein sang-froid de ma première balle; quant Ji ma seconde et aux deux autres de mon Matif, je n'en réponds pas. En me hissant sur les nœuds des racines , je vois alors dame rhinocéros — touchée î je ne sais, — mais à coup sûr agacée et furieuse du hruit de mon arme, tourner trois fors sur elle-même en cherchant son ennemi. Dans ces circuits, ô fatalité! elle passe sans me voir beaucoup plus prés de moi, et deux coups de mon re-
volver (ma seule arme alors disponible) font croire à mes amis que je suis à Thallali, luttant corps à
corps. Hélas! évidemment blessée dans son
amour-propre, la rhinocéros me cherche, furibonde, à droite, à gauche, sans me trouver, s'anime, galope et galope probablement encore!
Si les comédies d'Europe finissent toujours par un mariage, les chasses lointaines des voyageurs se'
terminent généralement dans leurs récits du
moins, par le massacre d'un grand nombre de tigres, de rhinocéros et de crocodiles. Ne m'en veuillez pas si je vous raconte tout simplement que douze balles de fusil et deux de revolver n'ont pas abattu un des plus beaux monstres de la jongle. Outre le mérite de la vérité , qui est bien le plus précieux pour moi quand j'écris mon journal, j'aurai au moins une fois évité d'être banal. — Qu'elle coure et coure encore , la belle rhinocéros ! je puis m'estimer heureux de l'avoir vue — en dehors* du Jardin des Plantes — et se ruant à l'état sauvage dans le site le plus farouche qu'on puisse imaginer. J'ai senti tout ce qu'il y a d'entraînant pour le cœur quand on s'aventure gaiement dans une chasse aussi émouvante et aussi dangereuse.
Il y a cinq ans, nous dit-on, qu'on n'a tué de rhinocéros à Java; le dernier qui succomba avait été attendu par un Indigène : blotti dans un saule au milieu d'une mare bourbeuse, il avait mis sept
JAVA. SIAM. CANÏOJV.
dragées» dans son espingole; quand l'aninia! viifl boire à Irois pas de lui el hunier lenlement, la gneule ouverte, d'énormes gorgées, il avait tiré la détente et logé son chapelet de halles dans la tête du buveur. Quelques jours après seulement les aigles' et les vautours annoncèrent, en planant par vols nombreux sur un même point, que mort s'en était suivie (il y avait de quoi) à deux lieues de là.
II faudrait revenir ici avec des fusils calibre quatre, des balles h tête d'acier ou eiplosibles. — > Afais non, je crois qu'il vaudrait encore mieux, quand le rhinocéros, la corne au vent, va faire l'aimable dans les fourrés où l'allend sa belle, semer quelques douzaines de bombes Orsiui sur son passage probable, et de la sorte ces bombes cesseraient il'élre liatssablcs et maudites!
Le soleil est sur son coucher quand nous arrivons au village le plus proche de la vallée. Brisés par la chaleur, la faim et la soif, nous vidons tous les petits pots de riz et de k&ri que possède le chef ndien dans sa cabane de bambou; nous mangeons toutes ses bananes et ses pamplemousses. La poste du Régent nous ramc'ne à Bandong, et la salle de marbre qui sert de piscine aux bajadéres nous est ouverte : plonger dans une eau limpide et froide nos membres exténués, c'est pour nous une jouissance du paradis terrestre.
Avant de me coucher, j'ai voulu vous raconter dans toute leur fraîcheur mes émotions de chasse et vous les écrire. Ce dernier soin cependant n'est pas aussi facile à prendre que vous pourriez être portés à le croire en voyant le milieu de splendeurs asiatiques dans lequel nous vivons chez le Régent : mes trente serviteurs malais m'ont en effet apporté pompeusement un verre rempli d'huile épaisse de coco et orné d'une petite mèche de coton qui vacille. Tous les moustiques qui ne me dévorent jpas viennent se brâler à mon luminaire de sacristie , et forment comme un nuage mobile et bourdonnant , avant de tomber moribonds dans mon encre et sur mon papier.
23 novembre. — Le Régent veut aujourd'hui chasser et pêcher avec nous. Ses cent-gardes le suivent en jupon blanc et en veston rouge : l'un porte un parasol doré d^un mètre et demi de diamètre, l'autre les boulettes de bétel que son souverain mâche sans discontinuer, celui-ci son tabac, celui-là le feu de la mèche de sandal. Son nain favori , âgé de vingt-huit ans et grand comme un enfant de six ans , ne porte que sa petite bosse grotesque et « suit le corps » en souriant ironiquement. Nous traversons une rivière sur un bac de bambou, et vingt poneys blancs harnachés magnifiquement nous attendent :*des grooms vêtus d'écarlate les tiennent
java. SIAU. CANTON.
en main, et, suspendus aux rênes du petit animal ] qu'ils ne nous permettent pas de diriger mêmes, ils nous font galoper sous l'onibrage des arbres les plus beaux et les plus touflus.
Le Kéjjent a préparé toute une fête : nous sommes au bord du lac de DJi-Tjiambé, encadré dans les montagnes pittoresques du Mi-Mulinji; une flottille étrange est amarrée sur les rives que colorent des bouquets arrondis de rhododendrons rouges et safran, ainsi que d'azalées roses et bleu de ciel. Il y a d'abord le kiosque flottant de la musique : trois pirogues conjuguées, distantes de près de deux mètres l'une de l'autre, soutiennent fout un échafaudage tie bambous el de rameaux verts, de palmes et de feuilles de bananier, sous l'ombre duquel Bont installés les artistes du gammelang ; les lirubres résonnent, les cymbales se beurlent, et grâce aux élégantes pagaies , le kiosque qui nage prend les devants. Une fois lancé sur le même refrain, comme un piano mécanique, il n'y a pas de raison pour que cet orcbesEre varie de Ions ou s'arrête I Nous prenons place sous un semblable buisson de verdure converti en île flottanle, et nous voguons doucement dans le sillage <tc notre barniouieux pilote : la distance qui nous sépare de lui donne aux sons quelque chose de plus vaporeux et de plus berçant. Lne lente est dressée au centre de noire frinité de pirogues; des aromates y brûlent, la brise
emporte les tourbillons d*une fumée qui embaume, et le nain nous verse du café et du thé délicieux.
Une dizaine de pirogues nous suivent : celles-là ne sont que de simples troncs d'arbre creusés, et un petit moricaud de neuf ans les fait glisser en zigzag.
11 est vraiment charmant et original le coup d*œil qu'offre cette flottille aux vives couleurs et aux sons langoureux de TOrient, sur un lac où les îlots roses des lotus en fleur forment les seuls écueils.
Nous apercevons dans les petites baies du lointain des vols de grues bleues et blanches: pour le Duc de Penthièvre et pour moi, c'est un signal; pure occasion de prendre une pâle revanche de la chasse infructueuse d'hier. Vous me connaissez assez'pour comprendre que je m'arrache sans peine à cette promenade, et, blotti dans une nacelle, je pousse vers une anse ombragée où j'espère découvrir quelque bête sauvage et arriver entre les nénuphars avant les ondes sonores de l'orchestre. Mon pagayeur me fait glisser comme une ardoise qui ricoche i^e me couche à plat dans mon esquif, si léger que le moindre mouvement menace de le faire chavirer : notre vitesse acquise nous amène sans tin mouvement, sans un bruit, au milieu d'unr bandé d'oiseaux aquatiques; — je débuté bien, deux coups, trois pièces. 0 désillusion! ce sont trois canards domestiques, trois favoris de Son Altesse le Régent I Elle eut la bonté d'en rire , ce