II
> graiiil cœuf , ^H
SAVA. SldM. CI
qui noDS permit d'en faire aulaiit, et de g toute la journée.
Après cfitle diasse à lir en musique (ce qui est très-pacl)alique , mais fort éloigné du sport), nous assistons à une pâche dans un vivier, exercice assurément encore plus oriental. Depuis trois jours, en cffel, toute la population des bords du lac a été employée à tresser une palissade de bambous, ressemblant assez au\ treillis qui longent nos chemins de fer. Cette barrière légère, une fois jetée verticalement comme une seine dans le lac, est sous nos yeux enroulée sur elle-même en forme de bague : le I cercle se rétrécit de plus en plus, et une cinquantaine de Matifs, dans Iq même costume que les poissons qu'ils cberclient, barboltent dans cette enceinte eu ayant de l'eau jusqu'à la nuque, et remplissent les barques avoisinantes d'une f blanchaille^) innombrable. Le Régent se délecte de ce spectacle, puis il fait un signe, et, musique en tête, nous abordons sur la rive opposée du Dji-Tjiambé.
Là, sous un kiosque fort élégant, un grand déjeuner nous est servi : des tentures magnifiques de soie cachent le fond de la salle aérienne. Le Régent s'est fort animé et a ri continuellement, ce qui est le propre des races asiatiques. Entre des tasses de café, véritable nectar qu'il appréciait avec des roulements d'yeux indescriptibles, il s'écriait à chaque instant : u Eucour! encour! n Et « cnconr», c'est
du vin en javanais moderne ; seule trace qui soit restée à Java de notre domination française, et tradition assez caractéristique de nos fonctionnaires , qui criaient si souvent « encore w aux échansons , que le mot en est resté.
Mais tout a une fin, même un festin de Balthazar relevé au poivre rouge, et Son Altesse le Régent, en se levant de table et en marchant presque droit, nous demanda la permission de revenir directement à son palais, où l'appelaient les graves soucis des affaires de TÉtat; mais à peine mettions-nous le pied dans notre brillante embarcation, que nous vîmes les gardiens du sérail tirer les grands rideaux qui cachaient un des panneaux de la salle : le Prince à ceinture de diamants entra dans le double-fond de la véranda, où des grâces féminines nous apparurent, puis se dérobèrent. Il y avait fait expédier d'avance et cacher la moitié de son harem ! Vous devinez si nous avons saisi gaiement cette occasion de fou rire.
On est tout étonné d'avoir fait tant de chemin et vu tant de choses avant deux heures de Taprès-midi ; car on oublie toujours dans ces latitudes qu'on a commencé la journée à quatre heures du matin. Mais on n'a bientôt qu'une seule préoccupation : celle de chercher l'ombre et la fraîcheur. Le ravin de Ti-Ka-Poundoung nous en offrit le plus suave assemblage. -
Nous y arrivons à chesa! par de sinueux sentiers ; figurez-vous une sorte de puits creusé dans la Corel fierge; un anlre ovale de cent pieds environ de profondeur, où les rayons du soleil ne pénètrent jamais, et où nous nous sentons si loin du inonde, si près de la nature ! Les roclies surplombantes qui l'encadrent soutiennent un rideau immense de lianes entrelacées, ondulées dans leurs reflets vert-sombre comme les vagues de la mer. Je ne sais par quels circuits et par quelles chutes nous arrivons jusqu'au fond de cet abîme! Serrés contre une des parois, nous admirons la cascade d'un torrent qui s'élance d'un trou béant, percé en face de nous au haut du
fourré : elle tombe à
nos pi
eds mêmes dans 1
vite noire du roc, à laquelle on donne près de deu\ cents pieds de profondeur. Depuis la neige des gorges tasmaniennes, où l'Océan austral nous apportait les frimas du Pâle sud, nous n'avions point aspiré une aussi glaciale atmosphère; tandis que, dans la buée tourbillonnante qui s'élève au-dessus de l'antre et de la forêt, le prisme solaire est décomposé et semble former une colonne aérienne aux sept couleurs scintillantes, nous sommes, dans ce fond obscur, arrosés par une pluie froide de bulles ricochant de la cascade qui se brise, Après six semaines de chaleurs incessantes sous le soleil des tropiques, un frisson réparateur nous enivre de toutes les délices de l'exlasel Oui, il y a des
retraites sauvages, dont le silence, la grandeur et la sévérité parlent à Pâme : celle-ci a trouvé ma sensibilité plus vive, et elle me paraîtrait plus belle, plus idéale, plus remplie d*une douce expansion, si je n'avais dû essayer de la décrire et risquer de lui faire perdre, en la révélant, tout ce qu'il y a de surnaturel dans la nature et de vivant dans un monde inanimé I Mais le site m'y a forcé : pardonnez-moi.
Ascension au Tankoubanprahou. — Haies de flear de soufre et cavernes incandescentes. — Orage. — Le bois sacré des Wa- Wous. — Hommes f femmes et enfants à Peau. — La fièvre. — Une noce javanaise. — L* clément chinois. — Le parasol d*un Résident.
24 novembre 1866. — Les poneys et les buffles du Régent nous mènent à tour de rôle jusqu'au village de Lemback, et pendant trois heures nous parcourons un véritable potager.de quinine, de café, de cannelle, de girofle, de thé et de vanille. Au second étage des contre-forts de la montagne, nous sommes reçus par un des fils de Raden-Adiepatie- Wiranatta-Kousouma : c'est un gentil petit garçon de seize ans , déjà ce vedana » (chef de district), possesseur de quarante chevaux, de cent cinquante serviteurs, et d'un harem. Il nous amène sa cavalerie de montagne qui hennit et qui folâtre. C'est ici que les chapeaux-parasols écarlate et dorés des palefreniers et des coureurs atteignent la pi us grande dimension ; nos hommes ressemblent à ces Spartiates montant à l'assaut en se couvrant tout entiers de leurs énormes'boucliers; si le soleil tue quelqu'un d'entre eux, nous pourrons, suivant l'antique dicton de la patrie de
Léonidas , « aut in scuto, aut cum scuto » , le rapporter couché dans son chapeau. — Pendant deux heures, notre caravane s'engage dans la forêt vierge par le sentier tortueux et difficile qui mène au volcan ; souvent nous mettons pied à terre pour escalader des gradins en glaise, puis en roche, véritable échelle naturelle que nos bêtes attaquent avec l'adresse de chèvres; quant au spectacle, il est la continuation de cette féerie que nous représente Java depuis notre débarquement, féerie dont la magnificence est monotone lorsqu'il faut trouver des expressions pour la dépeindre , mais qui semble pourtant toujours nouvelle et toujours plus grandiose à nos yeux! Des précipices boisés, des ravins à pic, des fourrés de rhododendrons et de menthe rose , rouge et orange, des tunnels d'un quart de lieue sous des fougères arborescentes, hautes de trente et quarante pieds, — le tout s'encadre comme dans une corne d'abondance faite de mille lianes multicolores qui s'enguirlandent à des arbres gigantesques et qui les serrent tant qu'elles semblent vouloir les étoufier.
Mais peu à peu une odeur de soufre se répand autour de nous : la verdure des arbres pâlit dans ses tons tout à l'heure si vivaces; la végétation se meurt; les troncs dénudés subsistent, mais plus une feuille ! plus un oiseau I plus lin serpent I Nous atteignons la crête qui est à cinq mille six cents
pieds Bu-dc SSII s du niveau de la nior. D'un petit pro- ^H montoire les ycuiplongent dans l'inlcricurdii volcan: ^H la vne en esl saisissante et pleine de contrastes.
C'est une vaste etdouble «solfatare» ; deuxciatères s'ouvrentc<)leàcôle : l'unàenviron huit cents mètres ^^ de diamètre sur six cents de profondeur ; l'autre, — .-^^Ê évidemment le plus récent, — est un peu moins larg«:^^| et moins profond : les parois sont des cendres. Au ^* fond est un lac dontnousdistiniguons l'eau bouillonnante et fumante; sur ses bords, de grands monticules de soufre brûlent en soulevant d'épaisses colonnes de vapeur qui monlent tout droit jusqu'au niveau de la crête, d'où le vent les incline et les emporte. L'odeur de l'acide sulfureux nous prend ^ aux yeux , aux tempes et à la gorge ; pourtant nous ^M voulons descendre jusqu'au lac qui est au fond de ^^ l'abîme, car nos lunettes nous y font découvrir mille détails curieux. Noire descente n'est qu'une glissade de montagne russe : le poids du corps nous
entraine et nos pieds nous deviennent inutiles; la
cendre tiède, qui nous sert de coussin, s'éboule avec nous, et beureusement aucune pierre ne nous heurte. Sur les rives du lac, qui forment une terrasse plane entre l'eau et les parois de ce gigantesque entonnoir conique, gisent une quantité d'arbres qui sont Ifi comme autant de spectres ; leurs troncs morts, amas de moisissure, ne sont pas calcinés, ils s^nt, ftla lettre, bouillis. Dès que nous y toucbons.
leur pâte pulvérisée s'écrase sous nos doigts. Puis des millions de petits cailloux s'élèvent en îlots sur une mer de sable grillé; chacun d'eux est perché au sommet d'une colonne déterre, souvent haute d'un pied, mais aussi mince que la section du caillou auquel elle sert de piédestal, et. qui n'a souvent qn^un demi-pouce de base : c'est un bois de petites colonnes. II me semble qu'il faut attribuer cet étrange phénomène à l'action de la pluie qui tombe très-verticalement en ce point, puisque, à une si grande profondeur, le vent n'a plus de prise sur elle pour la faire dévier. Par suite, ces objets ont évidemment protégé, dans le tassement général, les molécules terreuses situées directement au-dessous d'eux.
Enfin nous nous aventurons, en sautillant pardessus les ruisseaux sulfureux, jusqu'au lac même, dont l'eau est bouillante et fétide ; nous avons déjà nos semelles rôties, et il est impossible de toucher la terre avec la main. Il va sans dire que nos Indiens , les premiers à descendre , nous ont abandonnés à mi-côte, et de là nous contemplent. Autour de nous, des milliers de fumerolles sortent de terre ; ce sont des tourbillons de vapeurs et des odeurs effroyables : nous n'y voyons pas à quatre pas devant nous; les quelques roupies en argent que j'ai dans ma poche, tournent au noir sombre d'une cuiller laissée dans un œuf, et un beau bouquet d'aza-
iées roses que j'avais au fond de ma giberne voit e un instant s'évanouir ses ravissanles couleurs.
Nous voici devant une graude fissure de plusieurs^ I mètres carrés ; de là s'échappe un ronflement sourd ,• un tapage infernal, semblahlcs au soufflet d'une foi'ge puissante ou à un steamer qui chaulTe; de la boue brûlante et de <{ros bouillons jaunes de soufre liquide en sont jetés comme par saccades, en même temps qu'un vent plaintif et empesté. On pourrait se croire ici au letri descensus Averni. — A notre droite est béant un orifice desséché qui laisse seulement passage aux soupirs convulsifs des flammes caverneuses. Une cristallisation haute et filigranée de fleur de soufre s'clùve en une haie élégante sur ses bords ; quand nons l'abattons avec nos bambous, tout l'échafaudage, en croulant dans la gueule ouverte du cratère , est renvoyé en l'air par u» souffle violent et vole en éclats par-dessus nos têtes, dans toutes les direclions , comme la mitraille d'un canon. A notre gauche, en un point où nous étions précisément placés il y a cinq minutes, la terre se boursoufle , craque et se fend ! Un ruisseau de boue est soulevé en jet d'eau à plusieurs pieds de hauteur, et retombe en nous éclaboussant affreu-sement.
Bien qu'il n'y ait point eu d'éruption depuis 1840, et que tout ceci ne soit qu'un jeu de petites fumerolles jaillissant et mourant tour à tour, nous nous disons avec raison u que nous dansons sur un vol-
VOLCANS ET MARAIS. Il
can » , et qu'il vaudrait mieux , -tenant notre curiosité pour satisfaite, regagner les régions supérieures. L'odeur, en effet, devenue par trop forte, nous suffoque; nos yeux pleurent, nos vêtements sont roussis, et nous formons un concert d'éternuments indescriptibles. Les vapeurs des fumerolles nous avaient dérobé la lumière du soleil. Quel n'est pas notre étonnement , quand nous remontons en dehors de cette atmosphère mille fois viciée, de trouver le ciel tout noir et d'entendre les plus formidables coups de tonnerre ! Nous sommes encore à mi-côte ; par une loi naturelle de l'acoustique, les ondes vibrantes (et Dieu sait si elles vibrent sous les tropiques ! ) s'engouffrent en s[jirale dans notre entonnoir de forte altitude et résonnent autour de nous avec une incroyable fracas : le cratère où nous sommes ne devient autre chose que le pavillon d'une trompe, les formidables éclats de tonnerre sont la fanfare !
Tout à l'heure ruisselants de chaleur et à demi asphyxiés autour du lac bouillant , nous voici maintenant trempés jusqu'aux os par une pluie diluvienne qui tombe avec une violence épouvantable et qui glace tous nos membres! Nos pauvres Indiens grelottent et claquent des dents , ils font pitié ; nous-mêmes nous devons courber la tête et l'échiné sous les détonations les plus terrifiantes qu^il soit possible d'entendre» et que centuple l'étiange
disposition du gouOre où nous sommes. C'est à grand'peiue que nous grinipous jusqu'au bord extrême du crattre ; ia libre atmosphère où le son n'est plus emprisonné et où l'air n'est plus celui (l'une cornue incandescente, paraît presque silencieuse à nos oreilles assourdies et délicieusement pure à nos poumons épuisés. Mais quel spectacle que celui des ravages de la foudre sous celle latitude ! Deux orages parallèles sont déchaînés sur Tankoubanprahou. L'un , au-dessous de nous, roule ses gros nuages noirs sur la plaine et les premiers contre-forts de la montagne ; vu d'en haut, il nous fait l'eQet d'une mer sombre, à grande houle, où scintillent comme des globes phosphorescents les lueurs des éclairs. Nous n'apercevons d'abord que le rideau ténébreux des nuées chargées d'électricités contraires , le centre de convulsion d'où la foudre s'enfante et s'échappe , puis les déchirements qu'elle trace en frappant la plaine de ses coups.
Le second orage, s'évoluant dans la région qui nous est supérieure , nous saisit pendant la première heure, en déversant ses eaux glaciales comme si Téritablemenl un fleuve s'elTondrait sur nous. Un frisson fiévreux nous secoue sous nos misérables vêtements de toile, et nous hésitons longtemps où chercher un refuge, pris entre le feu de la lerrc qui, par inllueiice, s'agite plus violemment
SOUS nos pieds au fond de rabime, et le feu du ciel qui tombe vingt fois par minute tout autour de nous sur la forêt séculaire ! Mais bientôt survient un orage à sec, bien plus terrifiant encore. Que de fracassements, grand Dieu! la foudre sème en un clin d'oeil sur tout le cordon des bois qui , déjà asphyxiés par le soufre sur une largeur de plus d'une lieue, entourent, comme une couronne de végétation morte, le sommet arrondi du Tankôubanprahou ! Quand un de ces troncs dénudés est fendu en plusieurs morceaux, il entraîne dans sa chute tous ses voisins chancelants. Rien d'affreux comme ces coups multipliés et bruyants, portant la mort dans ce qui est déjà un cimetière de la nature; les rafales furieuses se contrariant et se heurtant achèvent le massacre d'autant plus vite qu'il n'y a pas de bois vert autour de nous, que rien ne plie et que tout rompt.
Qu'avons-nous fait au Ciel pour qu'il nous ait épargnés dans ce bouleversement colossal des éléments? Je ne le sais, mais à chaque seconde nous nous attendions à suivre le sort des malheureux arbres qui tombaient autour de nous. Au bout de trois heures, nous pûmes reprendre la direction de la plaine. Ce fut quelque chose de vertigineux; la gaieté était revenue; nous avions abandonné notre ci-devant brillante cavalerie à son malheureux sort, et glissant à pied pour conserver la chaleur animale , nous semblions patiner sur un immense pain
de savon incliné à ^S" de la perpendiculaire. La glaise bleuâtre , polie par les eaux , nous faisait faire d'incroyables enjambées et des chutes où pendant vingt mètres il était impossible de s'arrêter ! Quand nous arrivâmes dans la région où commençait la forêt vierge, nous fûmes saisis de voir à la fois les arbres qui , foudroyés par centaines et privés d'écorce , gisaient à terre , et les traces de tigres et de serpents imprimées dans la boue.
EnOn , ce fut une grande fête que d'atteindre une des maisons de Taimable vedana de Lemback ! En un clin d'œil nous soulevons et arrachons vigoureusement les planches qui sont sous nos pieds ; nous en faisons, au centre de la véranda, un gros amas comme pour un feu de la Saint-Jean : les flammes le dévorent et s'élèvent en tourbillons presque jusqu'au plafond. C'est là, devant ce feu et dans le costume d'Eve avant son premier péché , que nous tordons nos vêtements de toile et que nous les séchons en nous tenant en cercle , les bras tendus. Les Indigènes accourus nous apportent des fruits; le vedana paraît enchanté. A la rapidité de nos mouvements , de notre saccage et de notre bivac, des zouaves nous auraient reconnus !
25 novembre 1866. — Notre groupe français se sépare aujourd'hui en deux colonnes : l'une regagne le littoral, et de là se dirige vers l'Ouest et, par les
Indes, en Europe; l'autre s'enfonce dans Tintérieur pour visiter les cours bien peu connues des Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta f et si elle atteint l'Europe, ce sera par l'Est, le Japon , le Pacifique et la Californie.
Le Duc d'Alençon était parti d'Europe avant nous : il avait fait campagne, vu Yeddo et Pékin : d'impérieux devoirs le rappelaient. Pour nous, au contraire , à peine au tiers de notre course errante , nous devons continuer d'espérer en notre bonne étoile, et, bravant les frimas de la Mongolie au sortir des chaleurs tropicales , chercher à nous instruire dans le panorama où s'offrent successivement à nous les nations les plus diverses du monde. Après un rendez-vous tant rêvé et si bien concerté au carrefour de toutes les routes de l'extrême Orient, cette séparation nouvelle d'avec ceux qui nous avaient rendu pendant dix jours une famille et une patrie, nous remplit d'émotion. 0 vous qui allez revoir les nôtres , dites-leur combien notre cœur bat pour eux et pour la France, combien nous tenons à la vie et voulons leur revenir !... quand ? je ne le sais. - — Avant un an, je l'espère I
Dès l'aube nous nous sommes mis en marche , remerciant de tout cœur le gracieux Régent ^ et M. Philippeau qui avait été si cordial et si complaisant pour nouSé En quelques heures , par une route en corniche, dominant des ravins de roches de trois
cents mèlres de profondeur, nous dcscf^ndions de ■ ce -beau pays monlagneux dans une pluine de marécages. Pour Ja première fois depuis Batavia, nous avons rencontré des voyageurs : c'fitaient deux employés galonnés du gouvenieiuent colonial, faisant sans doute quelque inspecllou. De ténébreuses forêts de tecks, cet arbre aux larges feuilles dont ie bois est si précieux pour les constructions, servent d'iuterinédiaire entre les régulières plantations de café, auxquelles sont aSfeclées les montagnes, et les champs de cannes â sucre qui s'étendent à perte de vue dans les plaines.
En traversant une de ces grandes forêts de tecks, nous sautons tout d'un coup hors de la voiture, à la vue de dix grands singes noirs à très-longue queue, qui se balancent, comme des pendules, d'un arbre à l'autre. Mais à peine nous aperçoivent-ils, qu'ils détalent avec la rapidité d'une bande de pigeons : ils semblent littéralement voler I Nous avons beau courir dans les herbes, faire fuir les serpents, et sonder du regard les feuilles immenses, nous ne pouvons qu'entrevoir au loin sur l'horizon " des points noirs n gambadant au sommet des arbres. Mais nous sommes vile arrêtés par la consternalion qu'impose la vue de nos armes à toute la population indigène qui va cl vient sur la route. Ak-Hcm nous fait comprendre de son mieux que ces braves gens regardent le massacre d'un singe comme un
crime égal à l'assassinat d*un de leurs semblables. Nous rentrons nos fusils dans leurs étuis, en tombant d'accord sur la vérité de la ressemblance, que notre guide est le premier à justifier par lui-même. On nous affirme à ce propos qu'il y a non loin d'ici un bois sacré où gambadent cinq à six cents singes, que les naturels vont nourrir avec du riz et des fruits. Ces singes ont, parait-il, un roi qui mange de tout, le premier, et seul, pendant que son bon peuple attend à distance sa permission : au signe du commandement, la bande affamée se rue sur le repas, et se livre bataille avec enthousiasme. Je suis désolé que nous n'ayons pas eu le temps de voir cette étrange application d'un a gouvernement personnel » autrement qu'avec les a yeux de la foi » ; et les miens, en voyage, ont le malheur d'avoir la vue très-basse.
Mille anecdotes courent donc sur les u semblables )> des Javanais. La chose la plus curieuse est certainement celle-ci : quand vous interrogez un Naturel sur ce sujet, il n'en est pas un qui ne vous réponde: «Le singe est un homme tout comme moi (ilsytiennentdécidément),maisil est beaucoup plus intelligent, et il n'a jamais voulu parler pour ne pas être forcé de travailler. » N'est-ce pas le pendant du cheval et du sanglier de la fable d'Esope <? N'est-ce pas aussi un signe certaiu que , pour cette race, le travail se confond avec la corvée, tandis que
nous bénissons 1g travail comme k source du bîenétre, de la richesse, source où l'àme s'élève et se purifie !
Vers le milieu du jour , nous avions déjà mis à bout au moins trois douzaines de poneys , Diats nous n'avions rien pu trouver à manger. Dans le liaugar de Suraadang, décoré du nom d'bùfel, il y avait lieux cents inseclcs mourants sur la uappe de la table, une Revue des Deux-Mondes de 1853, et un saucisson rance qui datait évidemment de la même livraison. I. 'hôtelier nous exprimai! dans sa langue natale son regret de n'avoir absolument rien de plus : sur ce, j'entendis chanter un coq! — Assaut de la basse-cour, décret immédiat de la guillotine pour le vieux guerrier , et rùlissoire improvisée avec ficelles pirouellant sous uu coup de pouce, — le tout fut l'affaire d'un instant. Et puis, le coq était sans nul doute le signal de l'existence (l'une poule, et la poule avait pondu ! Mais l'omelelte et le rôli nous coulèrent la modique somme de quarante francs, ce qui prouve qu'il ne faut pas venir voyager à Java pour faire fortune.
Le soir nous arrivons au Tji-Manoek : c'est un fleuve très-large et peu profond : au point oii la route le coupe, il y a sur chaque rive un village populeux. Le. chef du premier, avec quatre cents hommes de corvée , que suivent par curiosité femmes et enfants, embarquent noire coche sur des
pirogues, et le déposent au milieu du fleuve : là, vient nous chercher la population du village opposé ; il n'y a que deux pieds d'eau sur un espace de près de trois cents mètrciS qui nous sépare encore de la terre ferme. Comme les pirogues ne serviraient à rien, les braves gens, ayant de Teau au-dessus du genou, s'attellent gaillardement à un câble démesurément long, et nous traînent comme un" navire qu'on va abattre en carène : mais nos bagages , quelque légers qu'ils soient, sont. un fardeau qui alourdit par trop le coche ; bientôt, prenant racine dans la bourbe^ celui-ci passe à l'état d'île stable au milieu de l'eau ; un formidable effort faisant casser le cable, hommes, femmes et enfants qui s'y sont crampon^ nés, sont condamnés à un bain d'ensemble de l'effel le plus pittoresque ; ils sont si bons enfants qu'ils en rient : tant mieux !
Une seconde édition de la pluie diluvienne d'hier vient nous surprendre ensuite dans cette plaine marécageuse : nous fermons les rideaux du coche, et sommeillons avec patience. De temps à autre nous avançons de quelques pas, à la lueur vive d'une torche immense en goudron et en lanières de bambou, que nous avons fichée, comme un mât de cocagne, au sommet de notre véhicule. Grâce à beaucoup de volées de bois vert et à notre flamboyant feu d'artifice, nous arrivons à onze heures du soir à Cheribon, petite ville du bord de la mer ;
nous avons pourtant fait Irente-deiix lieues en ilixneuf lii'ures.
Je (lois avouer que c'était d'une Taçun bien dcsiuléiessée que j'avais participé à la rarûa de ce matin : j'avais dû La laisser au pouvoir dé mes compagaous de route, car le volcan ou le maréca<gc m'a donné une fièvre époQvantable. Je ne voulais point d'abord croire à un vilam frisson, mais les miasmes véné- ' neus m'ont si bien envahi, (juc mes ongles tout entiers sont devenus d'un noir d'ébène. Ma seule nourriture est donc une dose de quarante grains de quinine; mais le vrai remède sera l'air des montagnes , où nous devons nous acheminer tout à l'heure, dès cinq heures du matin, et que nous n'atteindrons que dans trois jours.
Le petit hûtei de Chéri bon est, parait-il, plein dO' J monde : un misérable serviteur malais, seul éveillé j à notre arrivée, m'a conduit à ma chambre; c'est 1 une petite hutte au bout du jardin, h cinq nièirea ] de la mer. Là, harcelé par des milliers de mn tiques et grelottant de Gèvre, j'entends le monotone i et léger murmure d'une mer calme dont les titcs vagues viennent mourir sur le sable tout près de moi. Ah! que de milliers de lieues de Océan me séparent des miens! et comme j'en sens 1 davantage l'étendue, quand je me vois souffrant 1 dans le silence de celte nuit douloureuse qui m( serre tant le ca'uv! Je savais que, dans les terres
lointaines, je devais m'atlendre aux accidents el à la fièvre; mais plus celle-ci me gagne, imitant cette marée saccadée qni monte, qui monte toujours, comme pour m'élouffer, plus je me sens attaché à cette lettre qui, elle, vous parviendra sûrement, et qui est le seul lien matériel qui nous reste à travers les Océans!
27 novembre 1866. — Pëkalongan. — Pour la première fois depuis mon départ de Londres, je n'ai pu écrire hier mon memevto quotidien. — Le départ de Cheribon fut difficile : notre dictionnaire vivant, le fidèle Ak-Hem, avait disparu! Nous nous rendîmes compte alors seulement du magnifique effet que pouvait produire notre firman du Gouverneur; dès que nous le montrâmes, les agents de la police locale, armés de bâtons de bois de fer, se mirent en campagne, comme si Allah avait parlé, et au bout de deux heures le malheureux! nous fut ramené plus mort que vif. Nous fîmes l'usage le ping modéré de. notre prestige de Blancs : un sermon en quatre points nous parut suffire ; c'est un acte de clémence insigne dans les latitudes, oii il est bienséant de montrer sa supériorité en traitant comme . des chiens les pauvres diables. Les sous-janissaires javanais déployèrent tout leur zèle en nous oBrant,
Iïec un sourire angélique, de mettre en prison le tallieureux, dont tout lecrime avait été de s'attarder
ftVA. SIAU. CaNTO
à une noce; mais les douceurs du pardon, incon- j nues ici, étaient doublées pour nous de la conser- À vation de noire l'actotum. Celui-ci remonte donc s son siège, où, malgré une chaleur Eorride, il est \ liien fier de porter aux yeux de ses semblables demi-nus un manteau eu gros poJl de chèvre qu'il a rapporté de Sidney. 11 importe peu à un Indien d'étoulTer, pourvu qu'il se pare «l'un masque d'Européen 1 i
La route est plane; elle suit en ligne droite le bord de la mer, et de temps à autre, derrière les bouquets de palmiers, apparaissent les poupes arrondies de quelques vieilles galiotes hollandaises dormant sur leurs ancres. Sous un soleil de feu, • les grands marécages qni nous entourent exhalent I les plus fétides et les plus malsaines odenrs : le matin surtout, quand les émanations refroidies, encore dans toute leur intensité, ne s'élèvent pas de quelques mètres au-dessus du sol fangeux, on sent que la vie est atteinte dans ses organes les plus purs, et que les miasmes l'attaquent, comme les vapeurs sulfureuses décolorent les plus roses azalées. En revanche, c'est la terre promise des marabouts, pélicans, grues et bécassines ; le nombre en est fabuleux. Pour moi, je n'ai guère la force de tenir mon fusil; mais le Prince en quelques instants abat' une telle quantité de pièces de ce gibier divers, qu'il revient découragé, eu déclarant que ce
VOLCAIVS KT UARAIS. 83
n'est pas une chasse, mais bien une boucherie. Notez que sur une seule berge ^ nous envoyons une véritable armée c environ trois cents bêtes y sont perchées sur trops cents pattes (les trois cents autres étant sous Taile et au repos) exactement comme les représentent les paravents chinois les plus excentriques. Cent canaux se coupent ici à angle droit, et semblent remplis de poissons qui sautent : en fout cas les pécheurs fourmillent, et leurs villages entiers sont construits sur pilotis. Comment peut-on vivre dans cette atmosphère? c*est pour moi un étrauge problème ! Nous fendons par moments des Qliées ^e moustiques telles qu'elles projettent une pénombre ^ur le sol : on en écrase un paquet tout vUqueuXi si Ton frappe les mains Tune contre Tautre : ils s'engouffrent par bataillons dans la bouche et di^ns les yeux dès qu'on les entr'ouvre, et le nez leur paraît une délicieuse cachette.
A Tagali le Résident , M. Jellinghans, homme bien aimable et bien instruit, parlant le français à merveille, nous attend pour un somptueux a tiffîn ^) : c'est ainsi qu'on appelle aux Indes le luncheon anglais. On met la nappe devant nous, et pourtant je V0U9 assure qu'avant cinq minutes elle est noire de c^s maudites bêtes bourdonnantes, qui rappellent la troisième plaie d'Egypte.
Enfin, vers le coucher du soleil, nous sortons de cette patrie de* tous les zim-zims, rhipiptères et
hyménoplêres de la création, tjuî auraienl fait les délices d'un naluraliste, mais qui m'exaspèrent. Ah! si celte genl laquine, piquante et venimeuse, n'avait point trouvé passage sur l'arclic de Noé, comme les mortels seraient lieureuï ici! Dés que la nuée vivante disparait, et que nous pouvons ouvrir j les yeus, le Boleil couchant dessine merveilleuse-fl ment pour nous les belles formes du u Slamat » , volcan qui s'élève à dix raille cinq cents pieds dans les airs : sa silhouette est de pourpre, des Ions bleus d'une douceur admirable s'ècbelonnentsur ses C( tre-foris l'une dent de roche, de la forme la plus ] étrange, renvoie comme un réllecleur immeuse les | dernières lueurs rosées du soleil sur les riziè blondes et sur les flamboyants qui étincellent. NouB rentrons dans une belle ré,3;ion, eu quittant les d rais : les longues avenues de Pékalongan (ville ilo , cinquante mille Ames) nous couvrent de leurs b ceaux de tamariniers; du u campong » chinois, des. , faubourgs malais, une vraie fourmilière humaine se porte à notre rencontre : trente et quarante personnes sortent de chaque maison de bambou, ef, aux portes, des paquets d'enfants tout nus chantent et crient de leur mieux. Nous franchissons le seuil majestueux de la Résidence, où M. Boutmy nous offre l'hospitalité d'un nabab!
Aujourd'hui notre colonne s'est sentie tout entière tellement éprouvée, l'uu pariiue ophlhalmie,
Tautre par une insolation, le troisième par la fièvre, que nous devons renoncer à une chasse aux cerfs que le Résident avait magnifiquement organisée pour nous. Les cerfs étaient destinés à tomber sous nos coups comme des lapins, mais il s'agit, avant tout, de rapporter notre peau en Europe plutôt que la leur, et nous nous soignons.
Pendant que j'écris, je suis arraché à mon encrier par une musique infernale : c'est une noce qui passe sur la grande place. Deux mannequins gigantesques, représentant ouvertement un homme et une femme, ouvrent la marche. Viennent ensuite les musiciens imitant le tonnerre sur une soixantaine de tam-tams; puis, montés sur des poneys en grand apparat, cent jeunes gens en a sarongs » (jupons) de soie bleue ou rose, ornés de colliers, d'écharpes étincelantes en sautoir sur un buste nu, et de kriss dorés passés dans la ceinture. — Le mari est modestement blotti dans un palanquin porté par quatre hommes : il a une ceinture argentée ; sa figure est couverte d'une épaisse couche de peinture d'un jaune superbe fabriquée avec du safran ; même maquillage sur ses mains , ses mollets et ses pieds : il est suivi de sa famille, qui forme une longue procession. L'heureuse épouse est maintenue à distance respectueuse, mais semble, malgré son riche costume, avoir été trempée dans le même tonneau que son futur. Rien de plus drôle et de plus comique I
Décidément les Javanais aiment à se marier sous ces couleurs-là. Nous demandons l'Age des héros de la Tète ; elle a nnxe anit et lui en a quatorze; vingtcinq années seulement sont réunies par ce jeune
couple! Mais comme ici les hommes portent
exaclemcnt le même costume ijue les femmes et qu'ils n'ont pas de harbe, nous avions parfaitement confondu l'épouse avec l'époux, et nous ne nous apercevons de noire u erreur sur la personne n que par l'explication trois fois répétée d'Ak-Hem, Je me rétracte donc; c'est la mariée qui est en palanquin, et c'est le mari qui est à dislance respectueuse. II est assis dans un char en hamhou; soo cocher, en grand costume javanais, est coiË% d'un chapeau noir, — avec une cocarde anglaiia; denx grooms de huit ans, sans bottes à revers ni tunique, se ticuneni comme empaillés à cdté de lui. Derrière lui marchent le père, la mère en larmes, et les autres femmes du père, pour lesquelles nutro langue si pauvre n'a point trouvé de terme propre de parenté. Ce sont presque dci belles-méres , mais il y a là une lacune dans le dictionnaire pour ce trop-plein légal du ménage qui constitue la polygamie.
Les larmes des parents, les longues guirlandes da fleurs d'oranger, l'air niais e( guindé des héros da la cérémonie, étaient les seules choses qui i pelassent l'Europe dans ce cortège féerique de près
de dix mille personnes , bariolées , enluminée^ et souverainement grotesques.
J'ai suivi le cortège en badaud , absolument comme les gamins de Paris suivent un tambourmajor; j'ai examiné pendant plus d'une heure cet incroyable assemblage et une cérémonie qu'il faudrait un volume pour décrire, — et encore bien des choses resteraient-elles incomprises; — mais j'ai vu peu à peu que ma persévérance intriguait le public, que je devenais moi-même le tambour-major de tous ces Javanais qui, en se mettant debout sur eux-mêmes, arriveraient à peine au front d'un Européen. J'ai su depuis qu'aucun Blanc ne s'abaissait ici jusqu'à se mêler ainsi à la foule. — Aller à pied est déjà de mauvais goût ; — sans porte-parasol, c'est malséant; — sans porte-mèche, c'est presque du déshonneur, — et sans air hautain, c'est le comble> de la décadence !
JM'éfant pas encore acclimatés au rôle de satrapes, nous sommes allés sans bruit, le Prince et moi, visiter le campong chinois. Dans toutes les villes, les « Ce^ le»tials » ont une petite colonie, que le gouvernement a, du reste, bien soin de maintenir aussi petite que possible. Cette race , essentiellement intelligente et perspicace, vivantde rien, se pliant aux circonstances, étonnamment douée pour tout ce qui est commerce, est aussi âpre au gain qu'au travail : les métiers les plus difficiles lui sont bons ; elle sait
et un demi-dieu. — Mais, heureusement pour tous, il possède, ce que n'ont ni les satrapes ni les demidieux, une science profonde de la jurisprudence, un esprit d'administrateur consommé et une loyale bonhomie dans le commandement.
Fantasia de dragons javanais. — Fêtes pour la naissance du trente-troisième fils du Sultan. — Le prince Mangkoe-lVegoro. — Réception au palais. — Quatre mille personnes prosternées. — Le Harem. — Le fort hollandais. — Spectacles-gala.
28 novembre 1866. — Samarang, — Nous serions en route pour épouser Théntière du trône de Sourakarta, que nous ne présenterions pas mieux Timage la plus orientale d^une pompe pachalique. Partis de Pékalongan à six heures du matin , et arrivés ici à quatre heures du soir, n'ayant connu que le galop pour allure, nous n'avons cessé d'avoir une avant-garde et une escorte de vingt « dragons javanais )) . Montés sur de charmants poneys, habillés de vert et de rouge, coiffés de grands casques en carton que surmontent des aigrettes flamboyantes, nos dragons ont galopé autour de nous en faisant force fantasias. Par moments quelques casques se renversaient, les jupes volaient au vent et les bras imitaient les ailes d'un moulin : tout cela ressemblait bien un peu à une bande de singes faisant de la voltige sur des chiens, mais ce n'en était pas moins charmant. — A tous les relais, nouvelle escorte, prête à crever ses chevaux pour nous rendre honneur I
''liVA.
Ne croyez pas qu'i
I y ait la moindre apparence de danger à courir dans celle belle île de Java, au milieu d'un peuple aussi aimable et aussi déférant . pour les Blancs; avec un simple rotin on mettrait en déroute tous les malfaiteurs de ces parages ! Non, c'est une gracieuse attention de M. Boutmy, qui, de l'ombre de son divin parasol, nous protège et nous honore tant que nous parcourons au galop les terres fertiles qui relèvent de son gouvernement. Kous sommes dans les grandeurs asiatiques, ravis et encbanlés , — reconnaissants surtout !
Au premier relais , sous l'ombrage de hauts bananiers, une table est toute servie pour nous avec du tbé chaud el mille fruits exquis; le chef indigène endimanché nous le sert en personne. Ce qui nous confond , c'est qu'à chaque relais il en est de même. \o Ire voyage devient une procession honorifique; les roules sont balayées, les populations en langoulis de fêle; il nous faut goûter de tout pour leur faire plaisir, el si j'en juge par les expressions louangeuses des cbefs aux costumes pittoresques, que nous relevions dès qu'ils voulaient s'humilier, et que nos poignées de main transportaient de bonheur, nous devons Être bien populaires, et â peu de frais, dans ce royaume où noire régne aura été d'un jour!
Ces scènes d'un autre âge , ces splendeurs qui m'ont forcé de ne point montrer aux populations
ébahies un Européen de piteuse mine, m'ont enlevé la fièvre et m*ont guéri ; mais un pareil spectacle ne semblerait-il pas plutôt un vaporeux songe de délire ?
Dans la plaine que nous traversons , ce sont les plantations de tabac qui abondent; des hangars immenses sont disposés de kilomètre en kilomètre pour servir de séchoirs. Puis viennent des champs de cannes à sucre qui ont deux et trois lieues de long; des régiments de coulies y travaillent, et les cheminées des raffineries lancent au ciel leur noire fumée. — Enfin de longues allées de mimosas nous amènent à Samarang, ville de soixante mille âmes, un nouveau Batavia pour la splendeur des rues et des villas. Devant repartir dès Taube, nous refusons , par discrétion , la cordiale invitation de loger au palais. Toutes les autorités en grande tenue viennent rendre visite au Prince , malgré une pluie torrentielle, et les récits les plus intéressants nous captivent pendant la soirée.
30 novembre 1866. — Nous voici aux portes d'une région nouvelle. Il y a en efiet, à Java, deux grandes provinces que Ton appelle « les Terres princières « , Sourakarta et Djokjokarta, où régnent deux Sultans. Elles n'ont pas été soumises par la Hollande, qui se contente d'y entretenir un agent 'diplomatique sous le nom de Résident , et d'y exer-
cer UD protectorat dont je suis fort cnrieiix de découvrir les dél imitation a. D'après tout ce qu'on nous a dit, les ra|iports sont fort doux entre ces voisins de puissance inégale , et mille arrangements de roules, de posie, de commerce, font la prospérité des deux pays.
Depuis Samarang noua n'avons eu (pi'une seule étape, la jolie bourgade de uSalatigmi, où nous avons (ité logés à la Hésidence et fêtés par les officiers (le la garnison, qui parlent le français comme nous. La mule postale que nous avons suivie est celle qui sert de débouché à un vaste réseau de l'inférieur, et il s'y fait un traGc considérable; elle est flanquée de deux voies latérales, dont l'une est consacrée aux charrettes et l'autre atix bêles de somme. Ces cbarrefles, de forme mérovingienne, ont les rnues pleines, faites d'une section de tronc de teck, et sont couvertes d'un toit en bambous qui protège les marchandises ; des attelages de bœufs roses les traînent. Elles s'échelonnent par convois de cinquante ou soixante, taudis qu'à notre gauche cheminent des caravanes de chevaux qui comptent certainement plus de cinq cents bills chacune. Quelle activité, quel mouvement commercial ! mais aussi quels primitifs moyens de transport!
Laissant à notre droite les silhouettes brisées de deux beaux volcans, le Merbabou (9,000 pieds) et le Alérapi (8,501)), nous arrivons à un plateau
élevé par des routes bordées de tulipiers aux fleurs jaunes , de dragonniers aux rameaux bizarres , de tendres sensitives et d'arbres à pain. Nous dépassons le carrosse somptueux d'une Princesse javanaise entourée d'une quinzaine de suivantes , et un messager nous remet une lettre d'invitation du Résident nous annonçant que Sa Majesté nous autorise à pénétrer dans sa capitale : nous sommes sur les terres de l'Empereur.
La place publique de Sourakarta offre un aspect étrange. Des mandarins , des dignitaires fendent la foule, suivis d'un serviteur qui porte un parasol vert et or dont l'ombre court après eux ; des groupes de soldats armés de piques, de kriss d'or, coiffés d'un chapeau en pain de sucre et vêtus d'un jupon rouge , se croisent dans les rues ; des faisceaux de hallebardes extraordinaires sont dressés de distance en distance ; et des milliers de femmes se dirigent en procession vers les minarets du palais, qui dépassent dans le lointain les bouquets des palmiers. La Résidence elle-même est presque déserte! Qu'y a-t-il donc ? Ah I ce matin , le Sultan a été l'heureux père d'un trente-troisième enfant 1 Grands et petits, en folle liesse, sont allés faire parade de respectueuses félicitations.
Bientôt le Résident, doré sur toutes les coutures, nous revient accompagné du commandant de la garde impériale, un beau métis en grand uniforme.
JAVA. SlâM. CANTOK
Kous exprimons le irès-vif désir Je présenler nos devoirs au maître , mais ccliii-ci n'a Jamais vu 'autre Européen (juu le Résilient; son palais a toujours été un tabernacle fermé aux gentils! En par- 1 lant bien baul du sang de Henri II , l'excellent ' M. Lammers Van Foovcnburg espère obtenir pour le Princp, l'insigne faveur d'une réception; il remet une dépêche diploniali(|ue au beau mélis, et nous attendons avec anxiété la réponse de la Majesté javanaise.
Nous humons une délicieuse fraîclieur sous les colonnades de marbre de la Résidence. Au haut du perron majestueux qui donne accès à la véranda, apparaissent deux objets admirables qui témoignent du temps où les Hollandais, mettant à profit leur classique instinct d'intervention dans Ifs pays fermés aux autres peuples , rapportaient pour eux seula les merveilles du Japon. Ce sont deux torchères, doubles de la grandeur humaine, en bronze niellé d'or et d'argent, et représentant des guerriers qui brandissent d'énormes lustres '. La finesse des ciselures, la perfection du coulage, la précision des veines incrustées, me laissent confondu d'admi-
I ration.
' J'ai Jepuis parcouni la Chine e lei plu> belles muvres dn l'art ancien un brome dont la beaulë ne fùl mi ea> sUtuea merreitleutee.
le Japon, cherchant à voir et je n'ai jamaii pu trouver lu l'ois inl'érieiirc i telle ilo
Pendant un gai repas , on s'évertue à nous avertir des mille et une règles d'une étiquette inouïe qu'il nous faudra observer si nous sommes admis au palais. Puis le Résident est forcé de nous quitter : de nouveaux devoirs le rappellent. — Ce matin ambassadeur, à midi il passe juge de paix; ce soir il sera général. — Il s'avance d'un pas lent vers le a pendoppo » de justice : figurez-vous une sorte de tabouret de marbre , mesurant cinquante mètres sur chaque côté et s'élevant par gradins au-dessus du sol. De hautes colonnes de teck soutiennent un toit
de pagode chinoise qui l'ombrage, et en font un immense kiosque à jour. Là il va tenir son lit de <i ka-adjllan w en présence d'une centaine de chefs venus de leurs districts en brillant costume, et présentant un à un leurs rapports après quinze révérences consécutives.
Devant les gradins est un piquet de gendarmes indigènes, — sans bottes, — qui tiennent sous menottes de trois cent cinquante à quatre cents prévenus. Notre hôte s'installe magistralement sous le dais i où deux procureurs locaux , accroupis au-dessous de lui , font d'une voix nasillarde et cadencée lecture des actes d'accusation ; le prêtre mahométan, blotti contre une colonne, vient à chaque appel nouveau donner son humble avis. S'en tenant strictement au code indigène, interrogeant d'un signe un conseil de vénérables marabouts qui sont sur leurs