HONG-KONG
cette colonie anglaise , érigée en Singapour de la rivière de Canton , réunit les plus riches négociants chinois, elle est par contre le refuge de tous les bandits qui échappent aux mandarins du Céleste Empire , et qui viennent ici tenter fortune. Tous les cent pas, il y a un cipaye, qui est chargé de frapper les malfaiteurs d'un coup de massue de bois de fer, appelée « Penanglawyer» (législateur de l'île de Penang) : c'est le premier avertissement; le second est une balle de carabine toujours armée. Après huit heures du soir, aucun Chinois n'a le droit de circuler sans une lanterne et un mot de passe signé par un Européen. Malgré cela, dès que la brune tombe, il parait qu'il y a peu de villes aussi dangereuses , et l'on nous raconte les plus audacieux méfaits. Environ un millier d'Indigènes que nous voyons dans l'enceinte de la prison nous le prouvent de reste. La première punition qu'ils subissent en franchissant le seuil de la geôle est la perte de leur queue : un v%oureux coup de ciseau les déshonore pour toute leur existence. Les malheureux aimeraient mieux vingt ans de galères que cette opération capillaire, qui les précipite au plus vil étage de leur échelle sociale , et qui les force , une fois le temps de la prison passé, à aller se cacher loin des autres humains.
Tandis que nous parcourons les sonores couloirs, nous voyons ces nouveaux ce chiens d'Alcibiade» pleurant leur queue coupée, honteux et abasourdis, se faufiler le long des murs. Puis nous passons devant le tribunal où l'autorité anglaise rend la justice en audience pubUque : mais, soudain, un groupe empressé fend l'auditoire et monte sur l'estrade. C'est un « policeman » malabar, tenant dans la main par leurs sept queues , comme une barde de chiens de meute, sept « Celestials» qu'il vient d'arrêter pendant qu'ils pillaient une maison des faubourgs. Ce coup d'œil original nous frappe vivement, et rien ne peut vous donner une idée des grimaces de ces perfides larrons , secoués vigoureusement par le poignet de l'officier de paix. Quelquefois la queue est entièrement fausse, et reste seule, paraît-il, entre les mains de la justice !
Pour terminer une journée déjà si intéressante , le Gouverneur, au lieu de nous servir le festin préparé par son cuisinier français, réputé excellent, nous donne dans le plus chinois des restaurants de la ville chinoise, chez Hang-Fa-Loh-Chung, dans Taëping-Schan , un vrai souper de mandarin. Nous grimpons au sommet de l'édifice de bois , qui compte à chaque étage une trentaine de cabinets particuliers. Un tapage infernal y résonne de toutes parts, et tout y brille de lanternes bariolées. Aux sons des violons à une corde et des tambourins de quatre jeunes Chinoises rieuses et peintes , nous nous trouvons avec le Gouverneur, sir Charles Mac Donnel , lady Mac
sDonnel, une de ses amies, et l'aide de camp Brinkley, devant une table jonchée de fleurs et couverte de plus de deux cents petits plats, et d'autant de petites tasses mignonnes ; puis chacun de nous a deux bâtonnets d'ivoire, en guise de fourchettes et de couteaux. Voici le menu textuel et Tordre de notre festin :
Fruits confits , — œufs de poisson glacés dans du caramel , — amandes et raisins , — ailerons de requin sauce gluante , — gâteaux de sang coagule , — hachis de chien sauce aux lotus, — soupe de nids d'hirondelle ', -^ soupe de graines de lis, — nerfs de baleiae, sauce au sucre , -^ canards de Kwaï- Poh-Hing, — ouïes d'estiirgeon en compote, — croquettes de poisson et de rat tapé, — soupe à la graisse de requin, -^ compotes de béche-la-mer* •et de têtards d'eau douce. — Ce dernier plat, dont parle le Père Hue, m'avait toujours paru une illusion. Maintenant qu'il a passé par mon estomac, je dois déclarer qu'il est épouvantable. Enfin, ragoût âo sucre composé de nageoires de poisson, de fruits, de jambon, d'amandes et d'arômes, et une soupe aux lotus et aux amandes comme dessert !
Les vins sont un vin rose, très-médicinal, et le c<sam-chou» , eau-de-vie de riz tiède et écœurante. Ce dernier mot, je puis le donner conune adjectif qualificatif à chacun des mets que nous avons tenté d'introduire dans nos solides estomacs. Il me semble qu'avec un grand pot de gélatine, des abatis de volailles , des balayures de la boutique d'un droguiste , et un fond de tiroir de pharmacie, j'arriverais à vous reproduire, à mon retaur, l'ensemble antigctôtrique qui s'appelle un dinei* purement chinois. C'est assurément la première et la dernière fois que je me laisserai, en novice, tomber dans une pareille bouillie visqueuse et fade, sucrée et dégoûtante. Qu'importent les ravissantes porcelaines à l'enluminure pittoresque, les tasses et les soucoupes qui font envie à nos étagères d'Europe, le chien, le rat, l'aileron de requin qu'on y mange, nous font regretter les graisses du Chow'Phya , et ce n'est pas peu dire !
Mais je m'arrête! Ce premier jour sous lequel m'apparait la Chine
n'est-il pas un lieu commun? Les Chinois qui se promènent sur nos boulevards n'attirent même plus l'attention des passants ; vous en avez vu ti'ente, vous les connaissez comme si vous en aviez vu dix mille , et je ne devrais plus vous les décrire. D'ailleurs, à force d'être extraordinaire, l'Empire du Milieu
' C*est la seule chose mangeable : grossier et fade vermicelle qui se yend pour un poids égnl d'argeht. Le dîner a été commandé par M. G. Smith, contrôleur du quartier chinois, et a coùic environ dix taëls, quatre-vingts francs par tête.
2 Les béche-la-mçr sout les étoiles marines , sorte de gousse visqueuse, que nous avons vu pécher sur les bancs de corail de la côte orientale de l'Australie,