TROISIÈME PARTIE
Sandricourt, 15 décembre 1871.
Après un long intervalle , je viens demander une nouvelle indulgence aux lecteurs qui ont eu pour moi une bonté trop grande. Je viens avec une reconnaissance ëmue , mais avec crainte et défiance de moi-même , recopier la dernière partie de mon journal de voyage.
Auparavant, j'ai le devoir de dire à ceux qui voudront bien me lire, pour quelle cause il s'est passé tant de mois sans que j'aie achevé mon court travail.
Ces pages, le lecteur s'en souvient peut-être, ces simples pages où je jetais chaque soir mes impressions premières , je les écrivais avec une sorte de passion : car elles étaient destinées à un père adoré... Je le savais à six mille lieues de moi, suivant en pensée, avec passion aussi, notre route semée d'écueils , tantôt confiant dans notre bonne étoile et s'identifiant à nos joies viriles devant des spectacles si grandioses ; tantôt tremblant — et pleurant, — et priant. Je savais qu'en ces heures d'angoisse fiévreuse qui durèrent une année et demie, et pendant lesquelles un mal douloureux le minait déjà , la tendresse paternelle lui faisait trouver , dans chaque courrier des mers lointaines, et la santé, et la force, et la vie.
454 AVANT-l^ROPOS
Dois-je dire maintenant si la plume tomba de mes mains, et si mon cœur défaillant fut brisé d'une indicible douleur? Dois-je dire si le contraste affreux entre la gaieté du journal de mon joyeux voyage et mon deuil si poignant fit horreur à tout mon être , et sr la vie aussi fut arrachée à mes souvenirs — quand la mort vint frapper celui pour lequel ce modeste livre était né — quand, en mai 1870, mon Père bien-aimé, qui sera toujours pour moi le plus pur et le plus vénéré modèle de foi politique et religieuse comme de dévouement au malheur, fut enlevé à sa famille et à ses prinees, encore exilés!...
Hélas! depuis lors, combien de deuils publics refoulant encore les douleiu's privées! Quel abîme creusé entre l'image sanglante de la patrie envahie, puis déchirée par la guerre civile, et les souvenirs heureux du temps où , jusqu'au bout du monde , nous avions porté avec nous — et si chaleureusement — la foi dans les destinées de notre France, jadis une et victorieuse !
Pendant de longs mois, l'heure n'était donc plus aux paisibles réminiscences d'impressions fugitives sur l'Empire du Soleil levant. La charge sonna; puis sonna le tocsin de nos désastres, et alors tour à tour en proie aux illusions patriotiques et aux larmes de la réalité , qui aurait pu laisser voler un instant sa pensée au delà des frontières , encore resserrées , de la patrie bien-aimée?
Non , assurément ce n'était ni le temps ni le lieu !
Je pensais donc devoir attendre encore ; mais plus je me disais qu'
il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans des jours de douleurs,
plus des amis trop bienveillants me demandaient de terminer le récit fidèle des derniers tableaux de notre long panorama autour du monde. Je voudrais espérer avec eux que ces pages, quoique vieilles déjà, paraîtront encore jeunes — et avec tous les défauts de leur jeunesse — à ceux qui ont bien voulu être mes compagnons de route pendant treize mille lieues, et