‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 29 sur 45 · DE LA TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DE LA TROISIÈME PARTIE

qui consentiront peut-être à ne pas s'éloigprier de moi , à mesure que je me rapproche des rivages de France.

Je les prie de me pardonner si j'ai dû forcément achever mon voyage par des sentiers plus connus, si mes chiffres ne sont plus d'hier , mais d'avanthier, et si mes impressions écrites au jour le jour en 1867 n'ont plus en 1872 qu'une bien pâle nouveauté.

Mais je ne saurais rien changer, pour la polir, à cette sorte de virginité rugueuse et incohérente. Les émotions de cette année de guerre et de douleurs ont trop altéré en moi les souvenirs des voyages et des joies! C'est donc le même journal, pour lequel je serais bien heureux d'avoir les mêmes lecteurs.

La Une circulaire, à Pékin.

GHANG-HAÏ.

Débarquement à Cliang-Haï. — Arrêté sur la cbasse. — Restaurants variés. — La plaine couverte de cercueils. — - Les Jésuites a Zi-Ka-Waï. — Récits de la guerre contre les Rebelles.

Gbang-Haï, 6 mars 1867.

Canton et ses pagodes rouges, Hong-Kong et ses palais pleins de thé, toute la Chine méridionale et ses odeurs nauséabondes sont déjà loin de nous. Nous venons de faire trois cent quatre-vingt-dix lieues sur une mer semée de rochers entre le continent et les rivages très-laids de Formose, tout avides de visiter jusqu'au delà de Pékin la Chine du nord, qu'on dit plus sauvage; nous remontons les eaux jaunes du fleuve Bleu, et nous débarquons à Chang-Haï , la voisine de Nankin aux toilrs de porcelaine , le bou-

levard des Impériaux contre les Taëpings ou Rebelles , la porte du Yang- Tze-Kiang , pour apprendre les nouvelles suivantes :

P La chasse vient d'être fermée le 1*' mars courant;

2" Le conseil municipal de la concession française s'est déclaré en insurrection complète contre notre consul , qui a été obligé de le mettre sous clef; on songerait même , dit-on , à remplacer les conseillers actuels par des négociants anglais !

Quelle désillusion ! n'est-ce pas à renoncer sur l'heure à faire un voyage en Chine? — Nous nous promettons bien d'abord de laisser le conseil municipal chang-haïen discuter jusqu'à extinction de chaleur naturelle sur les bords de son fleuve Bleu; mais quel chagrin nous cause l'arrêté prohibitif du mandarin-préfet! Nous nous étions , depuis tant de mois, «forgé une telle féhcité » de faire des coups doubles sur les faisans dorés et les canardsmandarins! Nos fiisils étaient prêts, nous voyions déjà nos carniers pleins d'ailes et de queues miroitantes! Et c'est en un pays aussi perdu, par une telle longitude que les rayons du soleil mettent huit heures à vous parvenir à Paris après nous avoir éveillés ; c'est dans ces paysages essentiellement chinois de tous les paravents traditionnels que nous devons craindre, comme en la plaine Saint-Denis , la gent des gardes champêtres boiteux et des bons gendarmes! Je me vois déjà bel et bien coiu*ant à toutes jambes, pour échapper à une escouade de fonctionnaires hurlants du Céleste Empire, vêtus de bleu-azur, la queue au vent et les babouches embourbées, sans quoi j'aurais grande chance d'être capturé, mené au Yamên, empalé ou passé à l'huile bouillante.

Chang-Haï appartient à tout le monde et n'appartient à personne : il y a concession française, anglaise, américaine; le gouvernement chinois a la bonté de se croire propriétaire du sol , et nous sommes censés , moyennant redevance , n'être que locataires ; mais nous y sommes , et je souhaite qu'une fois, par extraordinaire, nous sachions y fonder un comptoir actif, honorable et durable.

Cela m'a fait un sensible plaisir mêlé de surprise de voir, le long du quai, le képi sur l'oreille et le rotin à la main, un brave douanier français, avec une tunique vert foncé et tous les dehors tracassiers de l'inspecteur de l'octroi, aussi martial et aussi autoritaire qu'en son pays natal. Il faut voir comme il sait se faire obéir, beaucoup du regard, mais surtout de la baguette, par la foule grouillante des Chinoises pêcheuses et pécheresses, qui amarrent leurs barques fétides en contravention avec les ordonnances du conseil municipal! à vrai dire, quelle Chine peu poétique, quel Céleste Empire de banlieue !

Aussi , comme vous le pensez bien , à peine entrés à Astor-House , l'hôtel le moins horrible de l'endroit, nous empressons-nous de prendre des informations afin d'en sortir, de gagner Pékin, et la Mongolie, si c'est possible. Mais, nouveau tracas, le golfe de Pe-Tchi-Li n'est pas encore dégelé, le Peï-Ho encore moins, et la route par terre serait interminable. Force nous est donc de patienter en ce lieu qui nous plaît médiocrement, jusqu'à la débâcle des glaces du Nord , que nous souhaitons avec ime inexprimable ardeur-

Nous nous mettons donc à parcourir la ville , qui ressemble à tout ce que

Marchands chinois.

nous avons déjà vu dans le Céleste Empire: mais l'aspect de la population locale est bien différent de celle du Sud : là les Chinois étaient jaunes , cuivrés, maigres et légèrement vêtus de cotonnades; ici ils nous apparaissent roses comme des poupons et gras comme des bouddahs ; de plus , ils sont emmitouflés de quatre et cinq pelisses superposées , doublées de peaux de mouton ; un seul homme exhale l'odeur d'un troupeau tout entier. L'éco^ nomie de leur habillement est celle-ci : une demi-douzaine de gilets sans manches sont recouverts d'une seule houppelande avec des manches extré-* mement longues et tombant jusqu'aux genoux. En somme, ils ont l'air

d'avoir fort chaud , mais ils ressemblent plutôt à des ballots de laine qu'à des hommes.

Le hasard veut que nous débutions par le quartier des restaurants. Je vous ai déjà parlé des menus chinois, et je me garderai bien d'y revenir; mais ce qui me frappe ici , c'est l'agglomération étonnante de toutes les castes y depuis la plus pauvre jusqu'à celle des négociants millionnaires, venant bruyamment faire, presque côte à côte, les repas les plus somptueux ou les plus dégoûtants.

Voici, à droite, un restaurant pour les riches; ils sont plus de trois cents, assis quatre par quatre, autour de petites tables ornées de fleurs de papier et de mandarines (oranges); des garçons bien vêtus leur servent, avec mille démonstrations de respect, des compotes verdâtres et gluantes que leurs bâtonnets , je ne sais par quel artifice , font passer des soucoupes craquelées jusqu'à leur vaste et rieuse mâchoire.

La rue parallèle est affectée aux gens de fortune médiocre ; ici pas de palanquins armoriés attendant à la porte; peu de fleurs, moins de fruits, mais I^eaucoup plus de tapage — et de tapage chinois! Plus loin , près de la porte Montauban , est une longue rue dont l'aspect donne une sorte de frisson : c'est là que viennent manger par milliers de pauvres mendiants ayant à peine forme humaine , et presque totalement nus , même par ces temps de neige et de gelée. J'en vois toute une troupe — joyeuse quaud même — qui apporte à cinquante autres aflamés un vieux chien gonflé, lisse et pourri , tiré de la vase des fossés fétides qui longent la fortification crénelée. Ils ont, eux aussi, des sortes de tables basses ou tabourets, et se font — encore en cette misère ! — des politesses pour s'asseoir autour d'un pareil mets et pour le déguster : ce peuple est si poU !

Quittant ce quartier, qui semble être un fourneau multiple, une gigantesque cuisine de deux kilomètres carrés , nous prenons une ruelle , espérant nous esquiver plus vite vers la campagne ; mais nous tombons en un vaste cloaque au milieu de la dernière classe des consommateurs ! Entre eux pas de politesses échangées ; pour eux , la chasse n'est pas fermée ! une nuée de gibier à deux, quatre, huit, dix et mille pattes, à trompe et à queue, sautille par bandes nomades sur leurs haillons; dès qu'un rayon de soleil réchauffe ces escadrons piquants, rampants et puants, amis et protecteurs de la lèpre et de l'éléphantiasis , les pauvres mendiants font avec leui's dix doigts une chasse acharnée dans tous les replis ténébreux de leurs loques putrides ; aussitôt harponné par leurs ongles , vite le gibier est croqué à belles dents et avalé. Je ne puis d'abord le croire, et je me demande si je rêve; mais, sur un parcours d'un kilomètre et demi que nous faisons à

grands pas> nos yeux ne voient que ces « hallalis courants » de vermine; nos oreilles n'entendent que les craquements saccadés d'insectes broyés entre des dents de singes; nos cœurs se soulèvent ^ nous nous sauvons et courons encore. — Dante a-t-il, dans ses cauchemars poétiques, im§iginé un pcu^eil cercle pour ses anges déchus? Et n'est-ce pas un enfer anticipé qu'une ville chinoise?

En rentrant au logis , nous passons devant le Yamén , résidence du gouverneur local ou Tao-Taï : l'autorité devant , dans l'Exlréme-Orient , ne se manifester que par l'apparat donné aux châtiments , et administrer signifiant punir, la prison est en face de la loge du concierge préfectoral. Le contraste est frappant entre les toits vernissés et bizarres , les portiques de marbre ciselé , les sculptures à jour des murailles ornementées de ce palais , et la cage lugubre où sont entassés plus d'une centaine de délinquants : les barreaux sont des gaules de bambou , laissant entrer librement la neige et la bise ; et le balai qui nettoierait ces nouvelles écuries d'Augias n'a jamais été coupé sur les bouleaux de la forêt. C'est donc sur des amas indescriptibles et d'une odeur écœurante que gisent ces malheureux ; ils attendent là le décret fantaisiste par lequel ils seront condamnés au supplice du gril , ou de la scie qui les coupera par tranches en commençant par les pieds , ou du puits dans lequel on les suspendra la tête en bas , ou du rasoir auquel sera jointe une fiole de vitriol arrosant les fentes taillées dans leur peau vive.

Ghang-Haï, 7 mars.

• Les promenades en ville nous ont vite lassés : il faudrait avoir le « cœur pétri dans une argile étrange » pour avoir même de la curiosité deux jours de suite devant de pareils spectacles. Nous voulons aujourd'hui aller à la campagne ; Zi-Ka-Waï est notre but : c'est une petite colonie fondée par les Jésuites, à deux lieues de Ghang-Haï. Figurez-vous une plaine sablonneuse, nue et pelée , coupée de plusieurs canaux bourbeux , sans eau à marée basse : par-ci, par-là, quelques villages dont les huttes misérables ne sont construites qu'en roseaux jaunâtres et en boue ; à droite et à gauche du sentier que nous suivons, des, centaines et des centaines de cercueils ! Dans la Chine septentrionale, il n'y a pas de cimetières, et sur ce sol immense, les cercueils sont disséminés comme les corbeilles de fleurs et les touffes d'arbres dans un parc anglais. Tantôt c'est un champ de choux ou de légumes fins au miUeu duquel sont déposées sur le sol, sans plus de précautions, les longues bottes en bois ciselé; tantôt, dans un champ de blé, quatre Chinois défunts semblent jouer aux quatre coins. Ici, il y a des piles de cercueils élevés en pain de sucre; là , ils servent de bancs sous une tonnelle , et voilà sous quels ombrages la

brise légère vient féconder les riantes cultures des jardins chinois. C'est pousser bien loin l'amour et le respect de ses ancêtres ! Mais de tels sentiments ne doivent-ils pas plutôt s'émousser, quand des gamins jouent gaiement, ainsi que nous pouvons le voir, dans un bosquet où se mêlent les émanations de l'opium, de l'oignon, du jasmin et de la belle-mère? Et c'est ainsi tout autour de nous , et bien loin encore , nous disent nos compagnons de route. Certes tout cela est fort peu gai. De plus , le vent souffle de l'intérieur, et les ondes atmosphériques nous apportent des bouffées malsaines et délétères qui achèvent d'éteindre en nous toute gaieté , s'il en restait encore.

On nous raconte quelques-unes des bizarreries qu'entraîne cette singulière façon de vénérer les aïeux. Tant que règne à Pékin la même dynastie, ces tombes en plein air doivent s'accumuler sur la surface du sol , et malheur à ceux qui profaneraient , en y touchant , cet ensemble de menuiserie jadis enluminée , aujourd'hui vermoulue ! Mais l'histoire enseigne qu'à chaque révolution impériale on a fait table rase de ces monuments fragiles. Seulement , comme en Chine on est moins friand que chez nous de tuer un gouvernement, et que trois cents ans se passent — est-ce croyable? — sous le règne de la même race , on enterre moins souvent la population défunte, qui cohabite ainsi plus longtemps avec les vivants.

J'ai le chagrin, malgré la meilleure volonté du monde, de ne pouvoir apprendre , pendant un si court séjour, lies quatre-vingt mille caractères chinois qui me faciUteraient la vérification de ce dire, et je ne l'inscris que pour mémoire; mais je puis, avec tristesse et étonnement, vous assurer que ce culte pour la décentralisation des tombes est actuellement le dernier, mais * presque insurmontable obstacle à la construction des chemins de fer et des télégraphes en Chine.

La maison Reynolds, de Chang-Haï, avait établi une ligne télégraphique sur un parcours de quelques kilomètres , jusqu'à Wo-Soung , pour annoncer à la ville l'entrée en rivière des malles et des voiliers toujours impatiemment attendus. Eh bien, au bout de quelques jours , le fil a été coupé en plus de cinq cents endroits divers ; la coupure avait été faite en tous les points où son ombre projetée par le soleil levant était tracée sur les cercueils échelonnés dans la plaine ; or ils sont aussi nombreux que chez nous les gerbes de blé au temps de la moisson ' .

Songez donc alors sans effroi au travail des ingénieurs chargés de poser

' En mars 1871, le téiégraplie soas-marin de Gkang-Haï à Honf-Konç Tient de relier le nord de la Cbine aux Indes, et, par là, au reste du monde. Au moment où Textrémité nord du fil allait être fixée à terre, le gouvernement chinob s*y opposa formellement, et les Européens furent rédnitit à installer le bureau télégrapbiqne sur un petif bateau, au milieu de la ririère!

les jalons d'une voie ferrée ! Mais il faut espérer que peu à peu la superstition tombera devant les inventions utilitaires des Barbares , et qu'en montrant nettement aux Chinois le nombre de dollars qu'ils pourront gagner grâce à la vapeur et à l'électricité, ils feront quelques expropriations dans leur nécropole immense. Je gagerais volontiers que dès qu'ils auront compris les avantages pécuniaires, ils s'empresseront de déblayer la poussière de leurs ancêtres.

Cependant nous arrivons à Zi-Ka-Waï : les Révérends Pères, vêtus à la chinoise et fumant la longue pipe indigène, nous reçoivent avec la plus aimable cordiaUté, puis nous promènent pendantdeux heures dans leurs écoles.

Il y a trois catégories d'élèves. La première, qui en compte plus de quatre cents y se compose des pauvres petits diables plus ou moins guéris de toutes les variétés de la lèpre , recueillis mourants de faim dans les environs , et compris sous la' dénomination générale d'orpheUns. C'est en Chine, en effet, plus qu'en aucun lieu du monde , qu'on peut à bon droit appeler orphelins des enfants qui ont encore père et mère. A leur arrivée, on les passe à une forte friction de pierre ponce, on les gratte, on les étrille au moral comme au physique , puis leur journée est partagée entre les travaux de l'intelligence et ceux du corps : à droite est la salle où ils apprennent à lire et à écrire ; à gauche les atelieris de cordonnerie, de menuiserie, d'imprimerie; ici, ils filent le coton, là, ils le tissent. Bref, les Pères les reçoivent bruts à l'âge de cinq ou six ans, et les relancent dans le monde à vingt et vingt-deux ans , manufacturés et manufacturants. Il y a dans cette série d'écoles un ordre, une activité et une propreté qui font plaisir à voir. C'est vraiment une belle œuvre.

A trois cents mètres de là est un collège d'un rang supérieur : on trie les plus intelHgents de l'agglomération des jeunes travailleurs , et on les jette à pieds joints dans la culture des belles-lettres — chinoises bien entendu. C'est assurément fort drôle de les entendre à a l'étude » , non point ânonner leur texte pour l'apprendre par cœur, mais le hurler à tue-tête. Le silence est défendu ; le Révérend Père préside avec calme — et sans devenir sourd — à ce glapissement étourdissant de voix enfantines , et ne gourmande que les paresseux qui trahissent leur répit en ne s'égosillant pas. Cela me rappelle certain village célèbre pour ses cerises , où les propriétaires les font cueillir par de nombreux gamins , à la condition expresse qu'ils ne cesseront un seul instant de siffler : sans de pareilles mesures ceux-ci mangeraient les cerises et nos Chinois dormiraient. Il semble à voir chacun , ouvrant une grande bouche , déclamer sa sentence , que le texte ne doive se graver dans sa mémoire qu'en raison directe du cube des formidables vibrations sonores dont il remplit la salle.

Enfin voici la haute classe : elle se compose d'environ deux cent cinquante

grands jeunes gens bien tenus, aux bonnes manières , à Tair grave. Ce sont messieurs les rhétoriciens , fils des familles riches des mandarins du faubourg Saint-Oermain de Ghang-Haï , et payant grassement. En faisant ici de fortes et solides études , ils deviendront successivement bacheliers , Ucenciés , docteurs, puis mandarins, et s'élèveront de bouton en bouton, par-devant la faculté du grand Empire du MiUeu. — Que de patience, de force d'âme et de veilles il a fallu aux Pères pour apprendre , de façon à pouvoir les enseigner, non-seulement les règles de prononciation et de peinture de^ caractères chinois, mais encore l'esprit, les finesses et les idiotismes d'une littérature, d'une poésie et d'une histoire où les légendes baroques et les sentences surannées le disputent à l'ennui des théories de Gonfucius ! Les difficultés ne les ont pas rebutés jusqu'à ce jour, et ils poursuivent avec calme et fermeté ce noble but : au-dessus du niveau des orphelins et des pauvres qui composent presque seuls aujourd'hui la classe susceptible de conversion, introduire peu à peu un élément moral et chrétien dans les rangs des hauts fonctionnaires de l'Empire.

Jusqu'à présent la qualité de chrétien n'a pas été réellement incompatible — aux yeux du gouvernement chinois — avec la dignité de mandarin ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il est impossible d'être mandarin sans se livrer officiellement à certaines pratiques idolâtres... Il nous faut espérer du moins que ces futurs dignitaires , une fois parvenus à l'exercice du pouvoir, voudront être plus bienveillants pour nous que leurs devanciers, et ne plus traiter de Barbares ceux qui leur ont appris à lire, à écrire, et à faire le bien.

Get éternel surnom de Barbare nous fait rire à chaque heure, et pourtant je vous assure que depuis le coup d'œil arrogant du Tao-Taï ou gouverneur qui nous croise dans la rue , entouré d'une pompe brillante , jusqu'au geste du simple couUe qui marchande fièrement pour porter une malle , tout ici révèle contre nous la haine et le mépris. Et quand j'entends parler de tous les exploits passés de nos volontaires pour vaincre les Rebelles, des arsenaux que l'on construit au compte des Impériaux, des canonnières montées par les Européens qu'on pense leur fournir, de l'éducation navale et militaire que nous voulons leur donner, je me demande toujours avec eflfroi , sous le coup de ma première impression, si nous ne leur donnons pas là des verges. . . pour nous battre.

Gertes nous ne méritons pas une pareille désillusion , après les sacrifices qu'ont faits les armes françaises pour combattre les Rebelles et la piraterie ! Qui pourrait jamais oublier, en effet, en foulant cette terre, le nom de l'amiral Protêt , qui trouva la mort au milieu de son triomphe, le 17 mai 1862? Gommandant en chef la division de Ghine , et défendant le gouvernement

chinois contre les Rebelles , il venait de sauver Ghang-Haï bloqué par eux et les attaquait dans la ville fortifiée de Nekiao. Au moment où le brave amiral lançait avec une indicible ardeur les colonnes d'assaut commandées par le •comte d'Harcourt , il recevait un biscaïen en pleine poitrine , et tombait entre les bras du lieutenant Desvarannes.

Qui aussi ne rendrait hommage aux longs et valeureux efforts de deux Français , les lieutenants de vaisseau Giquel et d* Aiguebelle y dont tous parlent ici* et dont les journaux vous ont raconté l'histoire? Outre les combats hvrés par leur corps franco-chinois , les Impériaux devront à ces deux hommes de cœur» de science et d'énergie , des arsenaux et des chantiers qu'ils construisent sur une grande échelle à Fou-Ghao : avant cinq ans ils auront lancé quatorze canonnières et formé non-seulement des ouvriers et des ingénieurs indigènes, mais des équipages capables de manœuvrer des vapeurs. Bref, c'est l'armement à l'européenne de toute une marine impériale pour laquelle le gouvernement fait de fabuleuses dépenses.

Ghang-Ha'i a été dans ces dernières années le théâtre sanglant des incursions et du pillage des Rebelles. De Zi-Ka-Waï, que nous venons de visiter, les Jésuites ont dû se sauver dans la ville avec tout leur jeune troupeau ; mais les hordes des. Rebelles arrivaient si vite , qu'im des Pères , entouré d'une centaine d'enfants, fîit massacré avant de pouvoir gagner les murs. Ghang-Hat à cette époque comptait , parait-il , près de deux millions d'habitants, précisément le triple de sa population actuelle. Lors de l'attaque formidable d'il y a sept ans , ce fut un spectacle étrange : les habitants des campagnes venaient chaque nuit par milliers se réfugier dans la ville , et nos Européens avaient trouvé là une spéculation bien plus lucrative que celle des thés et des soies : ils bâtirent d'immenses casernes en bois où ils empilaient comme des sardines tous les Ghinois immigrants, auxquels la peur faisait payer chaque jour et par famille jusqu'à cent et deux cents francs. On exécutait alors en Ghine des merveilles , et , à entendre nos compagnons, témoins oculaires , des merveilles de politique, d'argent et de bravoure.

La situation était étrange. Vous vous souvenez, en effet, que nos forces alliées faisaient à la fois la guerre aux Impériaux et à leurs plus grands ennemis , les Rebelles : tandis que nous luttions avec acharnement , en payant chèrement nos succès, contre les armées de l'Empereur à Ta-Kou, au Peï- Ho et à Pékin , Ghang-Haï , bloqué du côté de la terre , se défendait non sans angoisse contre les hordes de plus de cent mille pillards prétendant faire la guerre à la cour de Pékin et remplacer la dynastie des Tsing par celle des Wang. Tel était leur but en théorie : mais, à vrai dire , l'insurrection n'était qu'un prétexte à la plus vaste entreprise de rapine qui ait jamais été orga-

nisée depuis Attila. Un fait curieux s'ajoutait encore à la bizarrerie des belligérants. Les Rebelles, qui n'étaient pas chrétiens du tout, combattaient bien haut au nom du Christ , et avec tant d'assurance , que certains Européens des côtes , dont la bonne foi pourtant me parait douteuse , leur prêtèrent assistance : sous le nom de « caisses de Bibles » , ils faisaient passer aux Rebelles des caisses de revolvers , et l'on dit même que l'on trouva dans des maisons passant pour respectables des ballots avec l'étiquette de a parapluies » miraculeusement convertis en carabines rayées. Il va sans dire que bon nombre d'aventuriers barbares avaient passé dans les hordes rebelles et y faisaient de grandes fortunes.

Et cela se passait encore après la prise de Pékin , après les traités de 1860, après l'installation dans la capitale , le 25 mars 1861 , des ministres de France et d'Angleterre. Ce n'était donc pas assez d'avoir battu sur toute la ligne les armées de l'empereur Hien-Foung, et envahi en une campagne brillante et hardie le cœur du plus vaste empire du monde ; il fallait désormais ne songer qu'à une seule chose : relever et affermir le vaincu tout en l'intimidant. Car si l'anarchie continuait à miner quatre cents millions d'âmes, que devenaient les garanties de nos victoires ? Reconstituer l'empire , de l'ordre nouveau faire naître un commerce régulier et des relations durables, tel était le but évident auquel tendaient nos efforts, et, grâce à l'esprit de conciliation de nos ministres , rien ne fut négligé pour la création et la protection des corps francs anglo et gallo-chinois, destinés au service de l'Empereur.

Ces corps improvisés sont un mélange singuUer de braves et de loyaux officiers, d'aventuriers, de coquins, de voleurs, de soldats chinois de l'Empereur que leurs nouveaux chefs ont longtemps combattus, et vaincus la veille encore. Le Chinois n'est pas absolument et essentiellement lâche : s'il avait fui souvent devant une poignée d'hommes, c'est que les mandarins lui en avaient donné l'exemple. Sous la conduite des Européens, il allait faire des prodiges dans la guerre civile qui déchirait l'Empire.

Le commencement de cette guerre n'est qu'une aventure : Waixi, un Américain qui , dit-on , a couru le monde en faisant tous les métiers excepté les bons , un des héros de la trop fameuse campagne de Walker au Mexique et au Nicaragua , un « regular row^dy » , fait un compromis avec les autorités chinoises, municipales et provinciales, de Chang-Haï, réunit cinq mille indigènes et quelques centaines d'hommes qui sont la lie de toutes les nations, et, moyennant près de trois cent mille francs, voilà le premier champion du grand parti de l'ordre et de l'Empereur. Il acquiert vite une étonnante popularité. Habillé en Chinois, ayant épousé une Chinoise, se battant comme un lion , il chasse haut la main tous les Rebelles des environs

de Chang-Haï, prend Ning-Po, appuyë cette fois par nos forces navales; après sept mois de campagne et vingt-cinq combats victorieux, qui font donner à la vaillante troupe américo-chinoise le surnom, bien empreint du cachet typique des deux peuples , « the ever victorious army ' » , il meurt frappé d'une balle, en montant à l'assaut du mur de terre d'un village. Son indomptable bravoure lui fit pardonner la première partie de sa vie ; il avait pu donner de l'enthousiasme aux Chinois, maîtriser ses officiers, et rendre honorable un groupe d'hommes qui, en tout autre pays, n'eût été que gibier de potence. Le sauveur de deux provinces, qui avait su vaincre, avait su mourir.

C'en est assez pour éblouir les mandarins , leur donner une confiance idolâtre dans des chefs barbares, les encourager à la création de nouveaux corps. Désormais donc, ce ne seront plus les autorités locales menacées et luttant pro domo sua, qui seules prendront sur elles de tenter l'aventure-: c'est la cour de Pékin qui va consacrer des millions à la répression des Rebelles.

Le corps de Ward est alors commandé par un autre aventurier, nommé Burgevine. Celui-ci commence par se faire battre, ce que les mandarins ne lui pardonnent pas : aussitôt surviennent les difficultés d'argent et de solde : pris entre des troupes qui murmurent avec raison parce qu'on ne les paye pas, et les banquiers chinois du gouvernement de Pékin qui lui refusent les sommes dues, il finit par entrer dans une colère folle, et soufflette les banquiers Za-Kee à Chang-IIaï. Cette violence lui fait perdre son commandement et ses deux cent raille francs d'appointements : il va à Pékin , les réclame , et sur un refos passe aux Rebelles ! Sa fin est lamentable : fait prisonnier près d' Amoy, il est transporté dans l'intérieur, enfermé dans une cage portative de bambou , et en passant une rivière, la cage , soit par hasard, soit par un fait exprès, tombe à l'eau, et il se noie.

Un homme alors s'est offert à la cause impériale, plein de vertu et de courage; il n'est pas venu guerroyer pour faire fortune, mais il a vu son devoir dans cette nouvelle carrière : il y a apporté toute la grandeur de ses vues, et toute la pureté de son caractère. Travaillant seize heures par jour, dominant par son exemple aussi bien les six mille Chinois que les nouveaux officiers dont il s'entoure , transformant en quelques semaines l'esprit de ses troupes, il est arrivé comme un héros pour terminer brillamment par trentesept succès une lutte inégale. Cet homme, c'est Gordon : son nom a emporté l'admiration de tous, et il ne faut parcourir que peu de jours ces contrées où furent ses champs de bataille, pour trouver dans toutes les bouches des paroles de vénération en l'honneur du brave officier de l'armée anglaise.

' L'année éternellement victorieuse.

Sous lui y ce qui n'a été qu'aventure auparavant devient stratégie ^ et à une bande de pillards succède une armée presque régulière. Avec cette armée il reprend successivement toutes.les villes qu'a désolées l'invasion des Rebelles, cette hydre toujours renaissante : à chaque combat, le premier sur la brèche , il est comme le coin fait pour pénétrer hardiment jusqu'au cœur de la Chine et y détruire l'ennemi social. Seul il fait tout, et fraye, en avant-garde, la route aux armées impériales d'environ cent mille hommes, qui ne se battent guère et qui le suivent surtout pour la parade.

Pendant trois mois pourtant et au plus fort de l'action , sa marche victorieuse est soudainement interrompue. Il a pris Sou-Ghao et fait prisonniers vingt-trois mille Rebelles : il les cantonne dans une province éloignée , et garde seulement une cinquantaine de leurs chefs en otage. Mais pendant une reconnaissance qu'il pousse dans la province de Che-Kiang, le mandarin Li-Fou-Taï, qui commande la grande armée impériale, les fait tous mas* sacrer par perfidie.

Dès qu'il apprend ce crime, Gordon quitte le camp. L'Empereur de la Chine lui envoie des messagers ; tous tendent les bras vers lui comme vers un sauveur : devant cet appel unanime et suppliant, quoique blessé dans son honneur, il cède, revient, repousse encore une fois les hordes (1864); et après avoir refusé deux millions que lui offre l'Empereur pour avoir défendu sa cause, il retourne en Angleterre plus pauvre qu'il n'en est parti, pour y refiiser aussi les honneurs dont la Reine veut le combler, et pour continuer, comme lieutenant-colonel dans le corps des ingénieurs de l'armée, des travaux qu'il n'a interrompus que par des fatigues, des victoires et des douleurs.

Tels sont les récits que nous font nos aimables compagnons en nous promenant dans la campagne de Chang-Haï, où vingt fois gronda sous leurs yeux une terrible fusillade. Qui sait si le temps n'est pas proche où il faudra recommencer à faire ici la seule diplomatie qui soit peut-être efficace sur TEmpire du Milieu : celle des coups de canon ?

Mais, pour l'heure actuelle, nos navires de guerre dorment encore paisibles sur leurs ancres, dans les eaux du fleuve Bleu. La jolie corvette le Primauguet, commandant Hochet, et l'aviso le Déroulède^ commandant Richy, nous offrent comme une parcelle bien-aimée de la terre de France ; aussi pendant près d'une semaine , qui sans cela nous eût paru un grand mois, passons-nous un temps délicieux dans des causeries toutes françaises, au coin du feu, et vraiment en famille !

Débâcle des glaces du Pe-Tchi-Li et du Peï-Ho. — Bonne rencontre à Tche-Fou. — Notre navire s'échoue sur la barre du Peï-Ho. — Lea forts de Ta-Kou. — La pagode des traités. — Une revue de cavalerie tartare.

13 mars, mer Jaune, à bord du Sze^Chuen,

La bonne nouvelle est arrivée ! Une jonque bruyante , tirant mille pétards , est entrée cette nuit en rivière , annonçant que la blanche nappe de glace s'est craquelée, que la débâcle générale est certaine, que le golfe de Pe- Tchi-Li et le Peï-Ho, après quatre mois d'emprisonnement, sont rendus à la liberté. Nous sommes dans la joie : vite, nous courons au quai, sachant que plusieurs navires tout chargés sont aussi impatients que nous : voilà déjà le Sze-Chuen qui chaufFe; et nous de mettre les malles sur des coulies, de les faire galoper jusqu'à bord, d'y sauter aussi, et de partir enchantés pour Tien-Tsin et pour Pékin.

Nous avons, je crois, toutes les bonnes chances. Car ce n'est point seuls et au hasard que nous allons tenter la route vers la grande capitale , mais avec des compagnons aimables qui sont déjà nos amis. Depuis Hong-Kong, en effet, nous nous sommes liés intimement avec le voyageur le plus cordial, le plus gai, le plus instruit que nous ayons encore rencontré, M. James Porter, « commissioner » des douanes impériales chinoises. Il nous promet de nous guider, de nous faire voir toutes les choses curieuses , de parler chinois pour nous et de nous faire respecter au besoin au nom du gouvernement de Sa Céleste Majesté, au service de laquelle il est un haut fonctionnaire. En outre, à Chang-Haï, nous avons connu, sur \e\Pelorus, corvette anglaise, un brave chapelain que nous avons adjoint à notre joviale colonne , non pour prêcher — dans le désert de Mongolie — mais pour photographier les sites qui nous frapperont le plus. Le Révérend Parkin, jeune, ardent, spirituel, a déjà cultivé son art photographique sous toutes les latitudes, dans des pérégrinations qu'il nous raconte avec une verve charmante. Telle est la composition nouvelle de notre groupe voyageur. Le bord d'ailleurs nous offre encore un ami des aventures lointaines, M. Buissonnet, instruit et audacieux Français qui a fait plusieurs fois le voyage de Pékin à Paris par la Sibérie,

et qui , avec une rare modestie , parle de cette route étrange comme d'une chose toute simple ; de plus, il a navigué sur le fleuve Amour — que je l'envie! — pendant plus de trois mille kilomètres.

Le Sze-Chuen est un joli navire construit aux États-Unis, long et effilé, muni d'une simple « beam engine » à multiplicateur de deux cent cinquante chevaux; il compte sept cents tonneaux nominaux; les cabines et le carré sont construits sur le pont : il y règne donc une clarté parfaite , et un calorifère hydraulique nous donne une température à souhait, tandis que le vent du nord soulève la mer et nous fait rouler sur les lames avec une vertigineuse agilité. Mais qu'importe! les milles s'ajoutent aux milles, nous longeons la côte abrupte et pelée , nous doublons Kin-Toan , Chao-Weï-Chan , Chun-Tang et Ta-Ching-Chan , tous points aussi riants que leurs noms sont euphoniques.

Tche-Fou, 15 mars.

Nous jetons l'ancre en rade, prenons un sam-pang manœuvrant à la godille et allons au port. La, plus de trois cents jonques alignées présentent fièrement leurs gaillards d'arrière avec un cachet de marine du moyen âge ; une population de cinq à six mille portefaix de tout âge et de tout sexe travaille un peu et hurle beaucoup, en chargeant et en déchargearil de fort légers^fardeaux par d'innombrables passerelles. Le village en lui-même est le plus abominable trou qui se puisse imaginer, et je renonce absolument à vous en parler, tant il ressemble au quartier insecticide de Ghang-Haï. Mais il faut pourtant prononcer le nom de Tche-Fou avec respect, commercialement parlant, car nous y apportons force caisses d'opium qui partent de là en brouettes, — et souvent en brouettes à voiles — pour faire les délices des vicieux fumeurs que recèlent les vertueuses campagnes de l'Empire; lesdites brouettes reviennent, si le vent est favorable, avec d'immenses quantités de haricots et de graines oléagineuses, dont les jonques se chargent pour les échelonner dans la série interminable des ports de la côte méridionale. Tout ce trafic est consigné dans une pauvre maisonnette, un vrai corps de garde avec un pocle chauffé au rouge, où tiennent tristement garnison les employés de Sa Majesté Impériale; voici en quatre lignes le résumé (1866) des brillants échanges faits en ce misérable village de boue pendant les douze derniers mois.

Importations 48,000,000 fr.

Exportations 19,000,000 »

Mouvement du port, 994 navires, jaugeant 347,782 tonneaux. Recettes de la douane chinoise, 2,584,000 fr.

Après une longue promenade , nous étions à nous réchauffer et à causer

avec un aimable Français, M. de Champs ', dans les bureaux de la douane, quand nos yeux découvrent soudain , au milieu de la forêt des mâts de jonques, une « flamme » de guerre portant nos couleurs. A vrai dire, il n'y avait de guerrier que la a flamme » ; car le Mirage est une ancienne citerne de l'escadre convertie en goélette, comptant cent dix tonneaux, vingt hommes d'ëquipage et deux canons; mais de ces pièces, il en est une qui est logée à terre, car lorsqu'elles sont toutes deux sur le Mirage, il n'y a-plus de place pour les hommes. Nos cœurs furent remplis de joie en apprenant que la goélette avait à son bord un ami du duc de Penthièvre , le jeune comte de Ghabannes, fils de l'amiral. Nous n'avons pas tardé à le rejoindre, et à deviser longuement avec lui. Frappé d'une balle dans la jambe, au combat de la Pagode en Corée, ce brave officier était encore bien loin d'être guéri, et portait la trace de longues souffrances; mais il fiit plein d'entrain, ce soir-là, en nous donnant à dîner sur le Mirage, car notre malle lui apportait deux bonnes nouvellfes : le matelot qui l'avait ramassé et sauvé sous une pluie de balles avait reçu la croix ; et au dessert nous ouvrîmes un paquet adressé à Chabannes, qui contenait ses épaulettes de lieutenant de vaisseau. Vous pensez si la gaieté fut gauloise , et si chacun avait oublié ses douleurs , l'officier celle de la balle coréenne, et l'exilé celle de la patrie absente, puisqu'il était à bord d'une humble barque, mais d'une barque française!

16 mars, golfe de Pe-Tchi-Li, sur la barre du Peï^Ho, à bord du Sze^Chuen,

Hier soir, par une mer tourmentée, le Sze-Chuen é\mi inondé sous les lames; ce matin, bien avant que nous vissicfns la terre, le pont était couvert de près d'un pouce de sable blanc que la bise nous apportait du désert en nuages épais; ainsi se terminait d'une feçon désagréable une heureuse traversée de trois cent quatre-vingts lieues.

Accostant dès l'aube la barque d'un pilote qui croise en zigzag , nous voulons nous renseigner au juste sur notre situation; mais l'excellent homme, de l'air le plus doux du monde, nous affirme qu'il ne sait trop lui-même où nous sommes. Nous lançons alors, par une brume sablonneuse d'une intensité extraordinaire , trois canots avec des sondes , pour reconnaître la barre du Peï-Ho, dont nous devons être tout près. Soins inutiles! Nous entendons soudain le bruit d'un frottement pénible : une longue secousse ébranle notre steamer effilé; un coup de barre hasardé nous fait aller à gauche, et nous

1 M. de Champs accompagna depuis, comme second secrétaire, Tandïassade fameuse de M. Burliugame et de ses mandarins en Amérique et en Europe.

sommes bel et bien échoués sur les sables gluants ; la marée baisse , nous n'avons qu'une seule chose à faire : attendre avec patience, en regardant de nombreux Chinois pécher avec des cormorans; les ingénieux naturek mettent un anneau au cou de cet aimable oiseau, qui plonge, prend le poisson et ne peut l'avaler; sans se lasser jamais, il rapporte à son maître de magnifiques rougets que celui-ci n'a plus qu'à tirer par la queue hors du bec de » l'oiseau emmanché d'un long col » .

18 mars. Encore sur la barre du Peï-Ho.

Semblable à un bélier qui charge tète baissée contre une muraille , et qui prend son élan à plusieurs reprises, le Sze-Chuen a fait de vains efforts. Grâce au ciel, l'atmosphère est calme, et aucun grand frais ne s'annonce

vers l'est, sans quoi les lames en déferlant sur la barre et sur nous, qui

y sommes embourbés , briseraient en mille pièces notre pauvre navire. Nous avons du reste des compagnons d'infortune, car trois voiliers et deux vapeurs sont à notre droite dans une situation aussi critique que la nôtre. Mais faire passer un navire qui cale treize pieds d'eau, là où, à marée haute, nous n'en trouvons que onze , c'est un problème qui rappelle la parabole du chameau et de l'aiguille : notre jeune capitaine yankee ne doute pourtant de rien , et cinq fois il nous lance à toute vapeur sur cette banquette irlandaise d'un nouveau genre; cinq fois, après des soubresauts inouïs, après une lutte désespérée sous trente-cinq livres de pression, il fait machine en arrière, décolle et dégage le Sze^Chuen^ en disant toujours : « Ce n'est que de la boue, nous devrions la couper comme du gâteau. » Mais ce raisonnement nous mène droit à la sixième épreuve : nous nous précipitons sur cette boue avec rage ; outre la force de notre machine exaspérée, toute notre toile est dessus, nous nous cramponnons de toutes nos forces à des ancres et à des grelins jetés en avant dans les sables , si bien que notre salamandre serpente dans la vase, se ti^aînant, boitant, hésitant, reglissant, et vacillant! Mais enfin un grelin casse, tout l'attirail s'incUne, nos forces s'éteignent, un foc s'envole, la machine devient impuissante , et du coup nous sommes vissés sur la barre.

Il faut alors avoir recours au grand moyen : par bonheur le temps s'est éclairci; de terre, on aperçoit nos signaux, et des chalands viennent se ranger le long du bord pour nous alléger de notre cargaison de l'avant. Alors, vers midi seulement, trouvant douze pieds et demi à la sonde, nous tentons l'essai décisif; avec une forte pression nous virons sur un greHn pour nous éviter le cap au nord-ouest; l'impulsion est bonne , la boue est moins dure, tribord la barre ! et nous sommes sauvés ! Nous entrons avec une vitesse de

dix milles dans la passe des forts de Ta-Kou, disant adieu avec pitië à nos cinq compagnons d'échouage, qui, malgré tous leurs efforts, restent immo* biles comme des bouées! Décidément notre capitaine est hardi : c'est lui du reste qui dernièrement, par une nuit noire, coupa en deux V Express, un grand vapeur courant de Ghang-Haïà Ning-Po. — Dans les cas d'abordage, les Américains excellent à être celui qui coupe et ne sombre pas.

Nous franchissons avec émotion l'entrée du Peï-Ho. Que de tristes souvenirs sont attachés à ce lieu! L'entrée est très-étroite et défendue à droite et à gauche par des bastions qui furent formidables et qui aujourd'hui ne sont

Nos compagnons à bord du Sze-Chuen,

qu'à moitié démolis. Le plus grand bastion, ou le fort du Sud, est sur la rive droite du fleuve; il a trois cavaliers, un au centre et deux à chaque extrémité ; le fort lui-même est fait de « torchis » , et les cavaliers , de pieux fichés en terre, amarrés fortement ensemble et recouverts de boue. L'extrémité nord touche au fleuve ; l'autre extrémité est à cinq cents mètres plus loin, au sud -sud -ouest; le fort Nord, sur la rive gauche, enfile tous les abords du fort Sud ; il a deux cavaliers au sud-est , et le passage entre ces deux colonnes de la porte fluviale n'est que de deux cents mètres. Là furent livrés trois combats entre nos forces et celles des Impériaux : le premier en mai 1858, le second en juin 1859, le troisième le 25 juin 1860.

Nos cœurs se serrèrent à la vue de cette plage vaseuse où, à la seconde attaque , furent engloutis tant de braves marins ; c'est là le plus sombre épisode de l'histoire de nos campagnes en Chine; les canonnières avaient fran-

chi la barre qui nous retenait tout à l'heure; mais quand elles arrivèrent sous le feu des forts, elles furent criblées de boulets; par contre, elles ne faisaient que peu de ravages dans les solides remparts de boue qui dominaient ces rives plates et marécageuses. Le désastre était certain, mais les alliés combattireot avec héroïsme jusqu'à la dernière heure plutôt que de fuir. Trois canonnières s'échouent et se perdent; trois détachements débarquent pour monter à l'assaut; les malheureux enfoncent jusqu'à la ceinture dans les boues fétides qui couvrent les longues lagunes en avant des forts; en se débattant, ils sont bientôt engloutis jusqu'aux épaules, et les Chinois, accourus sur les bords de la terre ferme, les déciment par les flèches, les balles et la mitraille. Vient le soir, et la marée montante couvre d'un même linceul les morts, les blessés et les vivants.

Un an plus tard, l'orgueil des Chinois, si gonflé par cette facile victoire, devait être justement abaissé quand nos canons éteignirent les feux de leurs forts, brisèrent leurs estacades, et anéantirent les formidables moyens de défense qu'ils avaient dès longtemps et si fièrement préparés.

Un ouragan commence au moment où nous pénétrons dans l'intérieur des terres, en remontant le cours brusquement sinueux du PeïHo. Rien en ce monde d'affreux comme ces rives : un désert de sable que le vent soulève par nuages et dont les tourbillons nous aveuglent , un désert où , dans les éclaircies, nous n'apercevons que des tombeaux sous la forme de milliers de petits mamelons de terre jaunâtre , semblables aux huttes des Mormons.

La monotonie n'est rompue de distance en distance que par des salines étagées, se confondant dans la teinte uniforme d'un paysage gui est tout sable , tout sel , tout poussière et tout cendres.

Après deux heures de navigation nous arrivons à des contrées moins désolées : des arbres apparaissent au milieu d'une campagne qui semble un peu cultivée ; nous voyons même bientôt une charrue traînée par deux hommes : évidemn^ent nous rentrons dans la civilisation. Voici les-villages de Ko-Kou, Tong-Kou, Chieng-Chia, et la route de Pe-Tang sur le Petang-Ho! Leurs habitants sortent de huttes basses faites de boue et de feuilles, et nous rions de bon cœur en voyant les femmes vêtues de houppelandes écarlates ; des jonques nombreuses sont encore en plein champ , aUgnées dans des docks où les Chinois les gardent pendant l'hiver à sec et à l'abri des glaces. Plût au ciel que les esquifs chinois fussent tous encore déposés et en repos dans les terres labourables! Mais déjà des groupes d'une dizaine de jonques naviguent de front et côte à côte dans cette étroite rivière ; ne profitant que de la marée montante, elles se contentent de faire quatorze heues en quinze jours; mais comme nous préférons une autre (illure, nos imprécations pleu-

vent comme grêle sur les innombrables impedimenta que nous offrent en rivière ces barques dignes du temps de Mérovëe ; dans presque tous les tournants difficiles, nous apercevons en travers une jonque dont l'équipage ahuri par notre sifflet perd la tête et hurle au lieu de se garer. Sur un espace de sept à huit cents mètres nous en rasons un groupe d'une quarantaine , se heurtant, s'échouant, se brisant, grâce au désordre indicible dans lequel les jette notre venue subite. Seuls , deux navires nous laissent passer avec une rare placidité : ce sont le John and Henry et le Sun Lee pris ici par les glaces en novembre dernier et condamnés par la gelée à cinq mois de prison : ils étaient chargés de thés qui , sortis de la cale en désespoir de cause, devinrent thés de caravane, et partirent à dos d'âne d'abord, puis sur des chameaux, par Kiakta pour Saint-Pétersbourg. Les amateurs ne les trouveront que meilleurs !

Quant à nous , nous faisons à cette heure une navigation vraiment extraordinaire ; car nous sommes sur un navire qui a. doublé le cap Horn , et qui est construit pour la grosse mer; mais c'est dans une rivière de septième ordre que nous barbotons. Pendant plus de cent kilomètres notre marche est pleine d'émotions dans des tournants et des coudes d'une brusquerie inouïe. Tantôt nous nous trouvons jetés par le courant contre une rive, et notre hélice s'y débat dans les herbes et la boue; tantôt, et cela vingt fois, pour doubler les angles les plus aigus , nous envoyons à terre un canot avec six honmies : ils attachent au plus vigoureux pommier du voismage un câble qui nous aide à pivoter sans échouer. Mais de telles manœuvres comportent mille accidents : une fois , c'est le pommier qui vient à nous avec toutes ses racines; une autre fois notre beaupré entre dans une maison trop rapprochée de la rive ; enfin nos malheureux matelots, en sautant à terre à la recherche d'un arbre, sont presque constamment forcés de se jeter dans la vase jusqu'aux aisselles. Le parcours que nous faisons ne peut s'interrompre : mouiller à la nuit tombante en un pareil courant serait plus imprudent que de naviguer même à l'aveuglette , à cause des jonques qui montent et qui descendent. Bien tard dans la nuit nous arrivons au quai de Tien- Tsin.

Tien-Tsin , 19 mars.

Dès le matin , nous parcourons les rives presque désertes de la concession européenne. Si l'on est vraiment en Chine en considérant les longues queues de cheveux qui pendent sur le dos des naturels , on peut aussi se croire en un camp français en lisant encore sur les murs ces traces du passage de nos troupes : État^major^de la place. — Cantine du 101*. — Logement de l'officier payeur. Mais nos amis nous emmènent bien vite dans la cam-

pagne, une mer dç sable, pour visiter les lieux que la guerre a rendus célèbres.

C'est dans cette plaine, en effet, qu'était campée l'armée chinoise : nous longeons là une muraille de boue qu'avait construite le général en chef San- Ko-Lin-Sin , et qui est restée baptisée du nom de San-Ko-Lin-Sin-FoUe. A Siam et à Canton, nous avons déjà vu le même terme caractériser la folle mais patriotique tentative de défense des indigènes contre les envahisseurs. Nous ne pouvons nous empêcher de sourire devant ce vrai paravent de deux Ueues de long auquel s'était confiée la jactance chinoise.

Plus loin , nous visitons la pagode de Haï-Kouan-Tzeou , où fut signé le traité de 1858. C'est un fouilUs de petits temples à toits courbés et à fenêtres de papier : des sacs de blé sur lesquels jouent des rats sont empilés aujourd'hui autour de la table illustrée par la fameuse cérémonie de la signature, et dans la salle où il fiit décidé du destin du Céleste Empire. Est-ce un symbole de la religion avec laquelle sera observé le traité?

Dans la plaine qui nous environne nous voyons bientôt s'élever des nuages réguliers de poussière : nous braquons nos lunettes et distinguons des mouvements de troupes. Une curiosité bien naturelle nous porte de ce côté; c'est une revue des régiments impériaux. Là, huit à neuf cents cavahers mongols, montés sur de petits poneys à poil d'ours que l'on a pris au laço dans les troupeaux sauvages des steppes, exécutent gaillardement le : « Par peloton rompez les escadrons! » L'étrier très-court, la selle très-haute, ils se tiennent pour ainsi dire debout sur ces rats qui galopent ventre à terre , et ils ne les cravachent qu'avec leurs queues de cheveux tressés : les régiments se composent de vingt-trois pelotons de quarante-quatre hommes chacun : une confusion inextricable de boutons coloriés aux nuances de l'arc -en -ciel dénote le grade; la moustache est martiale , mais la longue robe de chambre, qui recouvre même les éperons, n'a rien de guerrier. Bref, il est impossible de rien voir de plus bouffon exécuté avec plus de sérieux : la charge est étourdissante. Mais, si la galopade a encore un aspect étrange et sauvage, si tous ces escadrons de Fils du Ciel ont un cachet diabolique dans leur ensemble , ce ne sont cependant plus les Tartares de jadis aux lances et aux arcs bariolés; ils sont parfaitement armés de bons sabres anglais et de revolvers américains.

Ils ont, grâce à cet armement, une outrecuidance dont rien ne peut donner une idée. Pour moi, qui ne saurais être compétent en cette matière, je demeure pourtant fermement convaincu que, s'ils nous provoquaient, nous marcherions d'un pas aussi ferme que par le passé jusqu'au cœur de l'Empire.

Mais l'heure est aux conquêtes pacifiques , et nous pouvons constater que les chiffres du commerce dont Tien-Tsin est le pivot sont assurément encourageants pour l'avenir. Tien-Tsin, en effet, est non-seulement le port le plus proche de la capitale et de la résidence de l'Empereur ; mais, par sa communication avec le grand canal , qui est lui-même l'artère de quatre provinces de l'intérieur, ce comptoir est bien fait pour fixer l'attention de nos grandes maisons de commerce. Le relevé de la douane y a donné en 1866 :

Cotons fr. 36,000,000

IMPORTATIONS. { Opium 46,000,000

Lainages 6,900,000

Total fr. 88,900,000

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