SAN FRANCISCO
midi et en pleine rue. C'est aussi de Thistoire ancienne que celle des prix fabuleux de toute chose : partout où il y a des mines d'or, chaque habitant vous raconte qu'à telle époque il a payé cinq cents francs une paire de bottes , trois cents francs un dindon , et deux cents francs par jour un domestique : aujoiurd 'hui , les conditions de la vie sont à peu près les mêmes à San Francisco qu'à Paris.
18 juin.
Le général Mac Dowell, qui a le commandement de toute la côte du Pacifique, est venu voir le duc de Penthièvre; c'est un ancien compagnon d'armes du comte de Paris et du duc de Chartres , et nous étions tout émus en l'entendant parler de ses souvenirs de batailles et de son dévouement pour les princes. «Ah! votre père et vos cousins, disait-il, sont si sincère- » ment aimés par tous les Américains , que nous voulons venir vous dire » notre reconnaissance et notre attachement pour votre famille. L'Américain " n'a pas les formes du langage , mais il a le cœur haut placé , et il p n'en est pas un qui ne veuille se souvenir de ce que les vôtres ont fait pour n nous. Quand on nous méprisait en Europe, quand on disait que nous » allions « to the devil » , quand toutes les nations nous criblaient d'injures, » nous les démocrates, des princes de race royale sont venus franchement » donner leur sang pour notre cause, combattre en simples capitaines dans » nos rangs pour la Ubérté. Dites-leur bien que nous leur en serons éternel- » lement reconnaissants , car nous les avons vus pendant onze mois les pren miers au feu , les plus infatigables , les plus avides des corvées du service » militaire, et les meilleurs camarades comme les plus braves. » Mais, ce que je ne saurais vous rendre , c'est la simpHcité et l'émotion avec lesquelles parlait ce brave général, qui a fait son éducation en France, qui a la physionomie, les manières et le langage d'un Français. C'est lui qui nous a fait remettre de onze jours notre départ, qui nous a tracé tout le plan de notre voyage dans l'intérieur et aux montagnes Rocheuses , et qui enfin a voulu faire passer ce matin au duc de Penthièvre la revue de plusieurs batteries d'artillerie.
19 juin.
Le lendemain de la revue, nous nous arrachions aux charmes de la vie mondaine pour nous donner tout entiers à notre voyage dans l'intérieur. Nous nous embarquons sur un de ces fameux navires à quatre étages , véritable maison sur l'eau, que les Californiens affectionnent particuUèrement , et nous remontons à toute vapeur la baie du Sacramento.
LES WELLINGTOMÀ GIGAJSTEA.
La diligence de Stockton. — Fertilité de la plaine californienne. — Voyage à cLeval dans la Sierra-Nevada. — Les dimensions des arbres géants. — L*Yo-Semite Valley. — Ses cascades. — Un serpent à sonnettes. — Vallée de Galaveras.
20 join.
Nous débarquons de bon matin à Stockton : plusieurs dih'gences attendent le steamer, elles sont attelées de quatre et six chevaux; en un instant, elles se remplissent de monde. Si tout chemin mène à Rome , ici tout chemin mène à une mine d'or. Nous avons dans notre guimbarde des spécimens de plusieurs nations , types de bandits les mieux accentués : dans Tintérieur, sept ou huit Chinois JFument leur opium; portant pour tout bagage leur pioche de mineur et le classique plateau-cuvette de fer-blanc qui sert à laver le sable aurifère. Le langage harmonieux de l'Empire des Fleurs contraste singulièrement avec la conversation animée de deux Mexicaines vêtues de mantilles, de chiffons de soie verte, orange, bleuC) écarlate, qui fument en gazooilbtat. Sur rimpériale, une foule de mineurs yankees, ivres et débraillés, coiffés d'immenses chapeaiUL mexicains dont les bords ont un mètre de rayon , mâchent du tabac et le crachent sur nos bottes. Tout ce monde va dans quelque centre de mines, à la recherche de la fortune.
Plus loin , nous rencontrons des Français ; un sentiment naturel nous porte à nous rapprocher de nos compatriotes. Bon , ce sont des insurgés de juin. « Je vous reconnais, vous, » dit Tun d'eux à FauveL Et, en effet, Fauvel retrouve en lui un gaillard qui avait voulu le jeter pardessus bord , sur le vaisseau le Triton.
Voilà la compagnie avec laquelle nous ayons voyagé tout le jour , compagnie d'élite pour les bonnes manières , comme vous pensez ! La plaine qui s'est déroulée devant nous, par Une chaleUr rôtissante > était couverte de moissons. Pendant des lieues et des lieues encore, nous traversions le même champ de blé , appartenant au même propriétaire ï la récolte était superbe , et je ne m'étoune plus que cette GaUfornie qui , il y a quinze ans , ne produisait pas un seul épi de blé 5 et qui faisait venir toute sa subsistance des États de l'Est , par Panama , soit devenue aujourd'hui non-seulement le grenier de la mère patrie , de la Chine et de l'Austrahe , mais presque notre rivale jusque sur les marchés du Havre !
LES WELUNGTOyiÀ GTGÂNTEA. 623
Elle exporte , année moyenne , des céréales pour trente-trois millions et demi de francs. L'agriculture est devenue la plus sûre et la plus productive des spéculations; les progrès de la science lui ont donné des machines admirables pour toutes les opérations de Tannée , ce qui est la compensation de la cherté du travail manuel : le manœuvre, en effet, gagne dix francs par jour au minimum. Mais le grand auxiUaire de la culture californienne , c'est le cUmat ; pendant cinq mois de l'année , il ne pleut pas une seule minute ; les fermiers promènent d'abord leurs moissonneuses à vapeur sur leurs tt Banches » étendus, récoltent, puis battent sur place ! En un jour de voyage on peut voir la récolte encore debout, plus loin la récolte fauchée, plus loin les piles de sacs attendant en plein air, depuis un mois ou deux , la charrette de l'acheteur.
Nous avons rencontré plusieurs de ces singuliers attelages appelés « Prairies-schooner » ( la goélette des prairies) ; quatorze à dix-huit mules , deux par deux, traînent toute une procession de trois ou quatre longues charrettes attelées en un seul bloc : cette caravane porte sa provision d'eau avec elle et navigue presque à la boussole dans ces plaines sans fin : les conducteurs sont à cheval, vrais types de bandits, le revolver à la ceinture.
Vers le soir, nous arrivions au pied des collines qui mènent à la Sierra- Nevada, dont les sommets neigeux étincelaient à l'horizon : nous avions changé plusieurs fois de chevaux dans des « haciendas » et nous avions vu les cahots devenir presque chinois. Une veine d'ardoise , de plusieurs lieues de large, traverse perpendiculairement la route à peine tracée, et vous devinez la série de saccades et de soubresauts que nous éprouvions. La culture a cessé ; le pays est nu et rôti ; seuls des Chinois en longues files viennent rompre la monotonie du paysage : ils grattent et lavent le sable dans les lits presque desséchés des torrents. Race âpre au gain mais routinière , ils lavent pour la centième fois des terres que les Blancs ont déjà bien souvent bouleversées : ils gagnent de sept à dix francs par jour, et, vivant sobrement de riz , ils espèrent revenir, au bout de vingt ans , dans leur Céleste Empire, ou riches, ou... morts. Car, chose curieuse ! aucun d'eux n'est enterré sur le sol californien ;, leurs plus belles économies sont toujours réservées pour l'achat d'un cercueil et le rapatrienxent de leur cadavre.
Bien tard dans la soirée, notre dîHgence déposait son monde dans un village de mineurs, à la porte d'une baraque de bois, à peine reconstruite a la suite de trois incendies successifs. Ce lieu de délices se nomme « Hornitos » , qui signifie « petit four » en espagnol. C'est la première parole vraie que nous entendons dans ce pays , auprès duquel la Gascogne serait terre d'Évangile. On nous avait dit en partant que nous alhons voir « la plus belle
caippagnQ du monde «> faire six lieues i l'heure, et qu'il feudriait quatre JboiQmas poiur tenipleSi rênes de nos cheveux !*--« Non , c'était plaine chiii«<^$0^ iqu'tih'devaitdire 9 quatorze lieues en quinze jours, et quatre hommes p^ipr fouetter !
21 jain.
• A quatre heures du matin, la diligence repart, et à midi nous sommes à Mariposa , à l'extrême limite de toute espèce de route carrossable. Nous voulons aller voir les fameux « grands arbres » et « l'Yo-Semite Valley »• dans la Sierra-Nevada, les deux merveilles, paraît-il, de la Californie. Nous nous hâtons donc de nous procurer des chevaux et un guide ; le guide est un Mexicain de bonne volonté, nez busqué, teint couleur chocolat clair, œil faux , corps étique et brisé , revolver à la ceinture , cela va sans dire , et grandes phrases redondantes à l'espagnole. Nos selles aussi sont mexicaines. La Californie a gardé beaucoup de traits de ses premiers conquérants. Nous nous faisons vite à ce harnachement de cuirs et de banderoles, à ce pommeau arabe ; à ces « calçaneros » battant les flancs du cheval , et à ces « zapaderos » (étriers) où le pied est emboité dans un monument de bois et de cuir destiné à le protéger du soleil et de la poussière. C'est ainsi que nous gravissons les sentiers difficiles de la Sierra ; et grâce à cet accoutrement , nous représentons, sauf la figure toutefois , de vrais bandits mexicains.
Le pays des montagnes devient sauvage ; nous galopons sous d'épaisses forêts de pin$« De la plaine hideuse nous passons à une nature verte et accidentée; la transition est rapide, comme dans une décoration de théâtre, et la nature de la Californie veut nous paraître aussi brusque dans ses spectacle que ses habitants dans leurs manières. Bientôt nous traversons des torrents desséchés , nés d'une avalanche et morts- avec elle ; ce n'était qu'un chaos de roches arrachées , de troncs d'arbres immenses accumulés en ruine par le tourbillon ; puis nous côtoyons des ruisseaux d'eau glacée découlant des neiges et roulant un sable de pyrites brillantes comme de l'or aux rayons du soleil. « Ah! si c'était de l'or! » nous écrions*nous à tout moment; car dans cette terre que tous bouleversent et lavent pour trouver le riche métal , on croit toujours fouler quelque trésor. A chaque pas, nous faisons envoler des couples de cailles ravissantes portant une aigrette noire sur le sommet de la tête , et nous voyons une foule de lièvres à grandes oreilles , appelés a prairies jakasses n (ânes des prairies). Il est assez curieux de remarquer que dans cette Californie , la terre la plus sablonneuse et la phis jaune qu'on puisse imaginer, on s'est évertué à tout décorer du nom de prairies. Nous rencontrons aussi des dindons sauvages , des chouettes innombrables
LES WELLINGTOMA GIGÀNTEÀ. eî5
et des rats-écureuils. Tout d'un coup , nous voyons comme une colonne de feu s'élever au milieu de la forêt, et la flamme embraser le tronc d'un gros pin y qui nous apparaît comme un gigantesque candélabre à mille branches. C'est notre coquin de Mexicain qui s'est amusé à incendier un bel arbre , pour le plaisir de détruire une belle chose. Déjà le long du sentier nous avions remarqué des troncs brûlés, des traces de campements des Peaux- Rouges; ainsi après les dévastations des sauvages, les blancs deviennent eux-mêmes les destructeurs barbares de la forêt. Nous étions déjà loin de ce vallon , que nous voyions encore la fumée résineuse de l'incendie ; qui sait jusqu'où le vent aura porté la flamme envahissante dans la forêt vierge?
Le soleil s'était couché, nous suivions les flancs escarpés d'une sombre vallée, et nous ne pouvions trouver la hutte d'un pâtre-chasseur où nous devions passer la nuit; nous n'avions pour nous consoler qu'une nuée de moustiques insupportables. Enfin nous arrivons. Le brave homme a du lait de ses vaches , et un daim qu'il a tué le matin même. Le torrent coule avec fracas à côté de nous ; quelques Indiens , avec des bâtons au travers des narines et des oreilles , se chauffent autour d'un grand feu qui éclaire tous les arbres de la vallée. C'était un sévère mais beau spectacle : ces feux, ces lueurs, la forêt, le silence de la nuit, cette troupe d'Indiens, nos chevaux au piquet , formaient un ensemble plein de sauvage mélancolie.
De bon matin , nous nous mettions en route pour aller voir les Wellington nia gigantea. Sanà être incrédules , nous voulions constater par nous-mêmes si , sur ce point encore , la Garonne n'avait pas arrosé de ses eaux ces arbres caUforniens. J'avoue même que je n'avais jamais cru bien sincèrement au WeUingtonia du Palais de cristal de Sydenham.
Après avoir grimpé pendant deux heures dans des sentiers sinueux , nous annvions au sommet où se trouvent ces grands arbres. Il fallut bien alors se rendre à l'évidence ! Rien ne saurait donner une idée du spectacle qui s'offrait à nos yeux : j'en demeurai confondu. Nous avions l'air de pygmées à côté de ces géants de la nature végétale : nos chênes les plus majestueux, les sapins les plus élevés des Alpes et des Pyrénées, les arbres à gomme de l'AustraUe, sembleraient des nains accroupis sous leur ombre.
Us sont là au nombre de six cent douze , presque en un seul bloc , s'éle-* vaut comme de gigantesques colonnes de cent mètres de haut. Quand on les voit, on ne peut que les admirer! Mais il me faut pourtant vous donner des chiffres , et voici ceux qu'a pubUés la conunission scientifique envoyée par l'État pour mesurer ces arbres :
Le « Grizzly » , le plus beau , a onze mètres de diamètre et cent dix mètres de hauteur. La première branche est à soixante-dix mètres du sol. Tous
aie
ceux qui rentourcnl approchent de ces dimensions. Que de siècles if leur aura fallu pour dominer de si haut lu forêt vierfçe!
MaîSj sonfjt^z-yl i:cnt dix mètres! c'ust deux fois la hauteur AeU tour Saint-Jaccj,ues! c'est plus haut que la croix du dôme des lavahdes^ et le
sommet des tours de Noti*e-Dûme pourrait encore s'ahrller sous la hraaclie la plus basse ' !
Onze mètres de diamètre , c*es1 , si je ne mé tromjie , la longueur à une
' La tour Saîot- Jacques a 54 mètrea de Lauij k-a lautA de Notre-Dame, C7 mètres ÎO; le Panthéon Hj jusqu'il ]^ n^iâ^iificc de In croii, 8D tnètrt'â; et le aomniQt de lu croix du dôme oei foraide» e«t h, 100 mètres 70 centîmétrea du »alj