‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 38 sur 45 · SARATOGA ET RETOUR · texte numérisé non relu

SARATOGA ET RETOUR

6 août 1S67.

C'est au chevet d'un malade bien-aimé que je vous écris.

J'aurais voulu vous parler de toutes nos courses intéressantes : de New- York, cette ville gigantesque de quinze cent mille âmes, coupée à angles droits par ses avenues et ses milliers de rues baptisées de numéros; de Washington , avec son admirable Gapitole de marbre et ses palais , où nous avons vu le président de la répubhque américaine ; du Niagara , où la chute d'un fleuve entier m'a ému jusqu'au fond de l'âme; enfin de Troie, de Paris, de Syracuse en Amérique ! Mais je ne doute pas que ces lieux ne vous soient mille fois connus par des récits anciens. Pour nous, d'ailleurs, à l'heure actuelle, nous sommes en proie à une angoisse trop poignante : nous comptons les secondes par les battements de nos cœurs ! Notre excellent ami Fauvel est torturé par la fièvre paludéenne, dont il a pris le germe dans les marais pestilentiels de Panama. Nous ne pouvons encore croire au danger, et pourtant à chaque heure l'empoisonnement semble le gagner davantage : le médecin lui donne de la quinine à doses répétées ; mais le mal l'attaque avec une force telle, que nous tremblons d une indicible frayeur.

13 aoât.

Hélas! malgré les soins assidus du docteur de Saratoga, malgré la science de M. O. White, le premier médecin- de New-York, que nous avons mandé par télégraphe , notre malade si aimé n'a cessé depuis sept jours de sentir ses forces défaillir; la congestion cérébrale l'a saisi d'une étreinte si indomptable que tous les remèdes demeurent impuissants. Nous ne l'avons pas quitté une seule minute, le frictionnant avec des linges brûlants; nous voudrions conserver ime lueur d'espérance , quoique la science nous répète à chacpie heure : Désespoir !

Juste ciel, quelle angoisse! ce pauvre corps inondé de sueur froide n'est plus qu'une plaie ; un tremblement nerveux secoue ses membres amaigris ;

la mort , la mort vient dans toute son horreur. Par moments , notre

ami ouvre encore les yeux, et avec cette expression si douce, si sereine, qui fut celle de toute sa vie , il nous dit de ces paroles aimantes, comme lui seul

sait les penser. Et il les dit aujourd'hui comme il Ta fait pendant ces seize mois de voyage; il se croit seulement indisposé et arrêté dans notre retour vers l'Europe.

Quoique ses dents se brisent sous le frisson de la fièvre , il parle de la . patrie; il ne peut croire que Dieu ne le ramènera pas à sa femme et à ses quatre enfants. Le prêtre est venu et lui a donné les sacrements; mais ce chrétien si vrai, qui s'en approchait bien souvent en une même année, ne voit point là un signe de frayeur. Il répond à toutes les prières, et semble plus calme de cœur à mesure que l'agonie brise le corps !

Le commandant Fauvcl.

14 août.

Après vingt-quatre heures de lutte déchirante , après les paroles de la résignation et de la sainteté, cette âme bien-aimée vient d'être rappelée à Dieu, et nous n'avons plus rien que le corps inanimé du meilleur père, du plus tendre ami !

Ainsi, à quarante-six ans, après avoir fait partie pendant vingt-cinq ans de la marine militaire, bravé les canons de Bomarsund et de Sébastopol, Fauvel s'éteignait sur la terre étrangère! Elle ne lui était même pas donnée , cette suprême consolation , de ramener au prince de Joinville son fils , dont il avait fait, par sept ans d'affection, de science et de grandeur d'àme, un homme, un prince, et, plus encore, un marin digne de la France! Et lui qui avait tout quitté, épaulettes, compagnons d'armes, patrie, femme, enfants, pour suivre, depuis 1860, de New-York à Montevideo, et de Sydney à Pékin, un exilé, il mourait comme exilé lui-même, à dix jours de

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