VOYAGE DANS L INTERIEUR
Bendigo. — Marche à la boussole dans les prairies. — Le Murray. — Chasses aux cygnes, aux pélicans , aux dindons sauvages. — Duel avec un vieux kanguroo. — L'autruche d'Australie. — Les Noirs. — Une i station • de bœufs.
La politique, qui est toujours le sujet des conversations delà ville, m'aentrainé. Plus tard je vous donnerai des chiffres. Je ne veux plus penser qu'àla colonie pastorale, car les établissements des a squatters » perdus dans Tintérieur doivent être bien intéressants !
Un des grands tt squatters» de la colonie, M. Kapel, que nous avons connu au Melbourne-Club, vient d'arranger pour nous un voyage qui nous promet intérêt et plaisir : il nous conduit avec lui dans sa a station » , sur les bords du Murray, au milieu du désert des prairies, à Textrémité des terrains que parcourent les troupeaux.
. 30 juillet. — Nous nous mettons en route et débutons par traverser en chemin de fer les cinquante lieues qui séparent Melbourne de Bendigo. Dans cet espace, nous n*avons vu que prairies sans fin et troupeaux sans nombre. Quant à Bendigo , c'est un centre de mines qui est une fidèle image de Balla-
I!iS AUSTRALIE.
rai. Les Chinois yabondcnt. On ne nous y fait grâce ni d'un puits ni d'une galerie aurifère.
31 juillet. — Ce malin, nous disons adieu aiin vtJles et aux chemins de fer; le moment bien heureux de notre petite expédition est arrivé. AI. Kapel nous emmène, le prince et moi, dans les prairies. En Australie, pour ces voyages dnns l'intérieur, on ne connaît qu'une seule espèce de voiture, le "btiggy américain «, perché sur de grandes roues effilées; avec lui, on passe parlout. Je n'en croîs pas encore mes yeux en songeant à ce que sont les chemins dans ce pays-ci; encore est-on bien heureux quand il y en a. Notre légère carriole est attelée de quatre chevaux, pris au laço dans les prairies, et ne connaissant que la voix pour être guidés. Notre hôte et son Noir sont sur le devant du k buggy n , hurlant pour diriger nos bètes, qui évitent admirablement les troncs d'arbres dont est encombrée notre voie, quand nous traversons les forêts; nous nous blottissons par derrière avec nos fusils et nos munitions; c'est ainsi que nous devons faire soixante lieues en deux jours.
Partis de grand matin, nous traversons d'abotd pendant cinq heures des forêts magnifiques, où les cacatois et les perruches voltigent au-dessus de nos léfes en faisant un tapage incroyable. Peu à peu la route disparait; nous avançons dnns une sorte de âéserl (le prairies, une plaine verte avec de très-
rares petits bouquets d'arbres , de grands troupeaux errant çà et là, de magnifiques effets de mirage; ici aucune route tracée, la boussole est notre guide; souvent des ruisseaux assez forts nous barrent la voie; on passe tout cela au petit bonheur et au grand galop, voilà qui me va! Notre hôte nous raconte que souvent ces ruisseaux sont tellement grossis par les pluies qu'il laisse là sa voiture, et s'en retourne chez lui à cheval avec son Noir, traversant alors les rivières à la nage, et ne revenant chercher son -a buggy » qu'après quelques jours de sécheresse.
Rien de grandiose comme ces espaces infinis où Ton se sent si loin de tout être humain ; la plaine est si unie qu'elle ressemble à une mer de verdure ; seul, le ttMont Espérance » , dans le lointain, rompt la monotonie de la campagne. De temps à autre un troupeau de bœufs errants se montre à nos yeux : ici le mirage les rend gigantesques; là il les reflète en double, et nous les fait voir par centaines, la tête en bas et les pieds en Tair. Pendant bien longtemps nous croyons voir un lac éloigné où le miroir des eaux renverse l'image des arbres de ses rives; ce lac^ nous voulons toujours en approcher, mais il fuit devant nous, car c'est le mirage. Ce qui me frappe, c'est que pas un caillou n'a été heurté par nos chevaux , ni aperçu par nous; le gazon sur un sol doux et uni, le gazon partout et toujours, voilà ce que nous avons vu.
IM flTTSTRStIK.
Comme le soleil se conchnit. nous arions fait trente lienes, et nons nous arrëlioDS dans un petit liou([iief de bois, près d'une mare toute couverte de canards sauvages. Là, notre hôle nous fait faire la halte de miif; nous mêlions les chevaux au piquet, allumons du feu et faisons rôtir un frugal diner; après quoi, roulés dans nos manteaux, nous dormons sur le sol humide et à la belle étoile, en compagnie des escadrons d'insectes des prairies, fort amateurs de chair blanche.
1" août 1 866. — Nos chcvaus sont d'une humeur parfaite; attentifs à notre boussole, nous pointons droit au Nord-Ouest. Le paysage ressemble à celui d'hier : toujours des prairies à perte de vue et de grands troupeaux qui se sauvent devant nous. La halte du jour se fait sur les bords du "Loddonîi, non loin de l'eudroit où le jeune Howitt avait rencontré les infortunés compagnons de Burke. Tout d'un coup nous voyons, à une grande distance, sept casoars, les autruches de l'Australie, suivant au grand trot la lisière d'un bois; il aurait fallu un canon rayé pour les atteindre , et nous ne braquons sur eux que nos lunettes.
Au moment où le soleil se couche, après bien des ruisseaus traversés, nous arrivons au « Murray»; c'est le plus grand fleuve de l'Australie, beau cours d'eau coulant & pleins bords, ombragé par de grands
arbres qui semblent dominer toute cette plaine. Sur Tautre rive est la a station d de M. Kapel. Une longue corde est attachée à un arbre de chaque côté de Teau; nous démontons les roues de la voiture, nous plaçons celle-ci sur une espèce de ponton, et nous voilà cramponnant nos mains à la corde et traversant Teau avec nos quatre chevaux qui nagent autour de nous. Ahl que je voudrais savoir dessiner pour vous montrer le pittoresque de notre passage sur cette belle rivière , et tous nos chevaux luttant contre le courant, puis abordant gaiement la rive opposée I
Sur cette rive est la case de M. Kapel ; c'est une vraie cabane de bois avec trois chambres; le toit est en écorce d'eucalyptus, et les lianes épaisses qui Tenveloppent lui donnent Taspect le plus sauvage. Voilà treize ans que notre hôte habite cette cabane. C'est un charmant garçon, encore assez jeune, venu là pour faire sa fortune, et vivant seulement avec un ami d'enfance qui partage son exil volontaire, au milieu de ses prairies et de ses troupeaux. Aujourd'hui sa tâche est remplie, et dans six mois il reviendra millionnaire en Angleterre. Il a, sur un espace immense de prairies, des milliers de vaches et de bœufs, et des centaines de chevaux ; il a entouré son tt run » de barrières, et avec quinze hommes il suffit à tout pour garder ses troupeaux et les envoyer à Melbourne. Nous trouvons là son vieil ami, un
156 âCSTRALIE.
véritable u homme des bois « , k barbe gigantesque. Tous deux sont ravis de nous avoir; ils espèrent nous faire faire de belles chasses, et, après une lionne causerie autour du grand feu de bois et un bon diner de bœuf, de beurre et de fromajje, chacun s'en va dormir avec délices. Tout est fort rustique ici ; le vent souffle dans la cabane à faire cbavirer une chaloupe ; les souris font de grands slecple-chases dans nos chambres, et, ma porte étant cassée, les oiseaux de nuit entrent avec enthousiasme pour rojjarder ma chandelle ; mais l'sir est si sain, si pur, que nous ne songeons nullement à nous garantir du frais de la nuit; ma seule pensée est de bien vite linir mon journal.
5 août. — En quatre jours nous avons déjà parcouru h deux et trois lieues à la ronde tous les environs de notre hulte. Nous partons toujours avant le lever du soleil, bien armés et pliant sous le poids des munitions; ce n'est que bien lard dans la soirée que nous rentrons au logis, pour dévorer du bœuf rôti et laver nos fusils. Nous avons d'abord, en pénétrant dans les bois, fait un feu infernal sur ]es vols superbes de cacatois blancs à crête jaune, de perroquets roses et verts, de perruches omnicolores et inséparables, écarlate ou bleu-de-cici, qui s'élançaient, rapides comme l'éclair, hors des gros arbres à gomme. Les perruches volent comme nos tiercelets; c'est donc un tir difllcile, mais char-
INTÉRIEUR. ni
tnant. Que de douzaines ont péri de nos mains! Comme nos courses et nos coups répétés sous les grands arbres nous enchantaient I Mais peu à peu, en voyant qu'il y avait autant de ces ravissantes bêtes aux couleurs de Tarc-en-ciel que de pierrots chez nous, force nous fut de les respecter. Nous avions une ample moisson de crêtes et d'ailes éblouissantes, destinées aux a bats » d*£urope.
Dès lors nous sortons des bois et suivons les bords du Murray ; des nuées de canards sauvages s'élèvent en tourbillonnant; si nous n'en avons pas vu un millier dans la première matinée, je veux renoncer à vous raconter nos chasses. Leur vol est comme un nuage dont le soleil fait courir l'ombre au-dessus des petits lacs ; mais nous commençons par en voir mille, sans pouvoir en tirer un seul ; une moitié fait le guet et l'autre moitié ne dort pas. Ce qui nous console , c'est qu'en nous faufilant tous deux à travers les lianes, en nous traînant sur les pieds et les mains dans les herbes, nous arrivons jusqu'à une petite anse sauvage d'où un chant étrange avait de loin frappé nos oreilles. C'est une bande de cygnes noirs! lia s'envolent, tendant le cou tout droit et battant majestueusement les ailes ; trois tombent avec fracas et se débattent dans l'eau; j'en ai un pour ma part, et je suis au comble de la joie.
C'était toujours le matin , à la clarté des étoiles, que nous faisions nos plus beaux coups de fusil;
IH ArSTBALIE.
nous allions à la découverte autonr des flaques d'eau que forme le Murray. Le premier jour, citaient des cygnes; le second jour, nous y trouvons des a pélicans n dormant sur une patte, la poche toute gonflée de poissons, et nous en tuons deux. Hier, c'était une véritable nuée de grues bleues et de grues blanches que nous avons criblées, mais quelquefois en vain, de coups de fusil. Rien de sauvage comme les grues australiennes, et bien malin celui qui les approche I Jamais nous n'avons vu tant de gibier, mais jamais aussi il ne nous a fallu tant de plans d'attaque, de marches à plat ventre et de feux convergents! En deux matinées nous avons abatlu trenle-cinq de ces beaux oiseaux, qui, réunis, forment le plus rare assemblage de couleurs que l'on puisse imaginer. Quelques-unes de ces bétes ont de beaux colliers rouges; d'autres, des aigrettes fines comme des plumes de marabout; d'autres enfin, les spatules, ont le bec long d'un demi-pied, large d'un pouce, aplati et garni de petites dents. Toot étonnés d'avoir tué tant de grands oiseaux, nous sommes contraints de retourner à la cabane, et de chercher un moyen de les rapporter. Noire hôte a un petit nègre de dix ans, vêtu seulement d'une paire de boites : c'csUe Jaciotum de l'oasis. Sur un signe, la bambin enfourche le poney, part au galop, avise dans la prairie quelques chevaux qui paissent, lance son laçD et nous en ramène un. Désormais nous
n'avons pliis à courir à Taventure, guidés par le soleil et la bousole ; le cheval et le moricaud nous guident chargés de notre gibier.
Après les oiseaux d*eau, c'est le tour des dindons sauvages ; ils se tiennent tantôt isolés au milieu des prairies, tantôt par compagnies de douze ou quinze. La tête haute, Tceil au guet, ces dindons sont les plus malignes bêtes que je connaisse. Nous débutons par en poursuivre une compagnie de dixsept, pendant trois heures, sans parvenir à les joindre; mais la ruse nous vient bientôt en aide': nous envoyons le moricaud chercher tantôt un cheval que Tâge rend docile, tantôt une vache de bon caractère. Dès que nous distinguons le grisâtre dindon dans la plaine, nous nous masquons par le flanc de la vache ou du cheval que nous faisons tourner en cercle; en rétrécissant patiemment et constamment le cercle, nous nous trouvons au bout d'une heure à portée du gros oiseau, qui crête son jabot et fait la roue comme ces messieurs de nos basses -cours; avec deux ou trois chevrotines il est par terre , et nous en avons ainsi tué jusqu'à quatre et cinq par jour. Voilà encore une chasse difficile! Avec de la tactique, de la patience et du coup d'œil, je m'amuse royalement dans ces plaines giboyeuses.
Bref, dans notre petite guerre de quatre jours, dont je ne vous cite que quelques épisodes, nous avons fait un feu infernal, et tué trois cent vingt
AnSTRALrE.
pièces environ , n'est-ce pas un joli tolal? Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours à regrerter quelque belle béte, qui court encore I Nous avons risqué en effet plus (l'une halle sur des troupeaux de deux et trois cents kanguroos, qui nous semblaientdegrandeurhumaine, et qui fuyaient toujours à cinq ou six cents mètres desant nous, Aucnn n'est tombé. Cinq casoars nous ont apparu un moment, à une dislance plus grande encore; aussi, ce soir, après avoir tué k profusion tout ce qui tombe sous le plomb de chasse, fondons-nous activement des. balles, et désormais c'est aux grands animaux que nous voulons nous attaquer.
Quand nous rentrons à la cabane, il nous reste encore de la besogne; bien que souvent trempés jusqu'aux os par une pluie battante, nous lavons chacun avec le plus grand soin nos fusils, et je commence à trouver que ce n'est pas précisément une fête, quand on est très-fatigué; mais nos armes sont 1 irréprochables, cl c'est à ce prix que nous tuerons. I beaucoup. Que d'émotions de chasseurs nous ai eues en un temps si court I que de coups de fusil heureuxl quelles chasses délirantes! en ferons-nous jamais de pareilles? Aussi voulons-nous garder quelques spécimens de ces beaux oiseaux pour les rapporter en Europe, et, dès le premier jour, nous sommeg>nouB mis à l'œuvre. Leur ouvrir le ventre, retirer les cliairs, retourner la peau, la badigeon^ '
ner d'arsenîc et de savon, voilà l'affaire! Mais maintenant nous en avons une telle quantité que nos mains ne suffisent plus; notre aimable hôte a découvert uu ancien gardeur de bœufs qui sait, lui aussi, préparer les peaux; il Fa fait chercher à une quinzaine de lieues d'ici, et nous pourrons désormais rapporter chacun un véritable musée d'histoire naturelle. Ah ! que je voudrais rester encore un long temps dans cette petite cabane ! Quoique nous soyons en hiver, nous n'y avons guère froid; il fait ici la température du commencement de mai en France. La nourriture y était des plus simples à notre arrivée; nous vivions de bœuf seulement (notre hôte en a douze mille, soyez donc sans crainte); mais notre chasse nous donne actuellement des festins : dindon sauvage d'une chair exquise, flanqué de perruches rôties, écrevisses et morues du Murray, prises par les Noirs; voilà un magnifique ordinaire. Nous sommes dans le calme de la prairie, vivant de la vie sauvage, tuant les plus jolis oiseaux du monde, oubliant les villes et la civilisation ; notre hôte voudrait nous garder six mois. Bien qu'il ne soit pas chasseur, il se passionne pour nos exploits et reste à la maison porur veiller au « fricot. » C'est un homme intelligent, aimable et enjoué, auquel une longue solitude a donné une originalité d'esprit et une cordialité si franche , qu'il à gagné tout à fait nos cœurs.
6 août. — Nous avons brûlé iaai de poudre autour (le notre iiutle de Gonn, que toutes les nuées d'oiseaux se sont envolées. Knpel nous emmène cg matin dans la direction Nord-Est, vers une cabane qui, située à sept lieues d'ici, est le centre d'un autre " run t où paissent aussi ses troupeaux. Nous partons donc pour trois jours, bien armés et n'ayant que delà poudre et du plomb pour bagages. Montés sur de bons chevaux pris au laço hier soir, nous galopons gaiement dans la plaine, en faisant le coup de fusil de temps k autre. Ces chevaux, que la bride gêne singulièrement, galopent un peu à l'aventure, sans fers aux pieds, ni avoine dans l'estomac; quand il leur prend des envies subites de rejoindre les troupeaux nomades de leurs frères, rien ne les ar< réte ! et, comme les poulains de nos prés, ils partent latêtehauteethennissent follement, en sautant d'une manière incroyable par-dessus les broussailles et les troncs d'arbres amoncelés. J'aime bien ces allures vagabondes et ces galopades quelque peu numides; même après une course involontaire, nous ramenons toujours nos sauvages montures auprès de notre hôte, qui nous guide à travers un dédale de ruisseaux, de lacs, de bois et de grandes herbes.
Le soleil de midi est fort chaud dans ces plaines, même dans les bois, je dois le dire, car dans ceux-d l'ombre est inconnue; l'arbre à gomme avec ses feuilles effilées, qui tombent perpendicu-
laires comme celles du saule pleureur, ne nous avait pas un instant Tautre jour préservés de la pluie ; en revanche, il laisse merveilleusement passer les rayons du soleil. Chose curieuse, c*est la seule et unique espèce d'arbre que nous voyons depuis huit jours! Il est très-grand, mais c'est monotone. Pendant notre route , nous faisons feu sur de beaux oiseaux , les a native companions » , grues bleues à . collier et à toque écarlate , hautes de trois pieds et demi, qui marchent magistralement et à pas comptés dans la plaine. Une d'elles, blessée à mort, nous fait faire plus d'une lieue d'une course effrénée à sa poursuite, et nous l'atteignons au milieu d'une panique immense, dont nous sommes la cause. Plus de quatre mille bœufs fuient devant nous; peu à peu effarouché par notre marche, chaque groupe de cent ou deux cents^ bêtes à cornes se sauve en avant, tête baissée et queue en panache; bientôt tous les fuyards ne forment plus qu'un seul troupeau dont les charges désordonnées nous font bien rire. Seules, des carcasses blanches gisent en repos dans les plaines dénudées ; elles sont échelonnées le long des cours d'eau où, pendant la sécheresse des deux dernières années , les pauvres bêtes venaient par centaines boire une dernière fois les dernières flaques d'une eau bourbeuse et empestée.
Nous voici dans une nouvelle hutte : l'endroit t^appelle a Noo^rong ». Là, loge un' a over-seer n ,
homme des bois à la solde de notre hôte , chargé de surveiller à lui tout seul plus de quatre milliers de bœufs. C'est une paisible et rustique demeure que celle de ce biace homme, demeure où les insectes des prairies viennent seuls lui tenir compagnie. Un petit lac est tout près; c'est l'heure du coucher du soleil; les longues files de bœufs se dessinent dans la plaine; ils avancent tous vers nous et viennent boire lentement, en passant par dessus de vraies montagnes de carcasses blanches qui jonchent le bord de l'eau : quelques aigles planent au-dessus de nous, et l'un d'eux même enlève, pendant qu'il tombe, un canard argenté que nous venons de tuer. De l'autre côté de la hutte, qui est tout en écorce d'arbres, est le ■■ paddock » , enceinte à plusieurs compartiments, qui s'étend sur près de trois ou quatre arpents, et est dcelinée aux bœufs ou aux chevaux malades. Tel est l'aspect, bien modeste et bien sauvage, de ces habitations perdues dans les
prairies : on sentl'inSni tout autour de soi! mais
sur soi , pendant la nuit, que d'escadrons de fourmis ne sent-on pas! Nous étions roulés, le prince et moi, dans le mente manteau, et ce Tut M que les fourmis blanches livrèrent bataille aux fourmis rouges. Nous combattîmes ces armées par de grands nuages de tabac; mais il y a des moments où ces impertinentes bétes rendraient fou un honnête homme I
De grand matin, le 7 août, le gentil moricaud nous prend quatre chevaux» sur lesquels nous allons faire une reconnaissance dans les environs. Kapel» toujours si excellent et si attentif, nous commande, et son ami, le gros Harrisson, ne doute de rien : celui-ci descend au grand galop dans les ravins et remonte de Fautre côté à la même allure, en prenant le cou de son cheval entre ses bras. Rien de curieux comme d^entendre les mots qu'échangent par moments nos deux compagnons.
tt Oh I quelle découverte, disait Tun ; reconnaissezvous cette jument pie suivie d'un grand et d'un tout jeune poulain?
— Eh oui, c'est Jennyl II y a trois ans que nous ne l'avions vue et qu'elle erre dans nos bois. »
Plus loin , c'était je ne sais quel taureau fameux que découvrait son propriétaire, après bien des mois de disparition.
Tout d'un coup, après une longue marche dans une plaine toute verte coupée de petits bosquets, nous tombons sur un groupe de quinze ou vingt kanguroos de la grande espèce et de deux cents plus petits : ils se sauvent en mettant leurs enfants dans leur poche avec précipitation. De ces pelKs, hauts de deux pieds, je ne vous parle pas, car ils fourmillent dans les buissons, et nous en avons tué tous ces jours-ci comme on tue des lapins chez nous : c'était pour. nous le double plaisir du coup de fusil
166 AUliTltdLlE.
le jour et du souper le soir. Nous piquons donc droit sur les grands, en distinguons un fort beau, et nous décidons à le forcer en suivant la bêle à vue, sans chiens : le plaisir consiste à crever le cheval ou le kanguroo, au hasard. Au {hout de dix minutes environ, et après avoir fait des bonds immenses, l'animal traverse un bois, oii nous le perdons; bientôt il débuche ; je me trouve seul à sa poursuite, enfonçant si bien mes éperons que je na pouvais plus les retirer du flanc de mon cheval; mais le kanguroo a toujours une avance de plus de cent mètres! Enfin je gagne peu à peu, me voilà côte â côte avec lui. Mais j'avais été assez insensé pour ne pas emporter d'armes dans cette promenade, et je n'osais guère l'approcher, car nos hâtes nous ont prévenus que c'est un animal extrêmement dangereux, quand il est sur ses Ëns, et qui peut facilement étouffer un homme «ntre ses bras , en un rien de temps. L'an passé, ils avaient quatre grands lévriers, qui ont tous été brisés en deux morceaux par les griiïes d'un vieux kanguroo. Enfin la bêle haletante tombe à terre, elle est forcée! j'avoue que je n'en pouvais plus moi-même à force de rouler mon cheval; cependant l'animal se relève , s'accule contre un arbre, fait biiller des yeux féroces, et agite convulsivement ses grands bras : il m'attend! Ueureusèment, le prince m'avait rejoint, et il clail armé; il met fin à notre duel, en plaçaul une
balle dans le cœur de la béte; jugez de notre joie.
Notre kanguroo est superbe, sa fourrure est semblable à celle du renard; il pèse cent quarante livres, et a huit pieds six pouces de la tête au bout de la queue! Les prairies sont détrempées, et nous avons pu mesurer ses bonds par son « volcelet » ; ils étaient tous de plus de six mètres; il courait uniquement sur les pattes de derrière , le corps un peu incliné en avant, tandis que sa lourde queue, relevée toute droite, lui servait de balancier.
En rentrant à la hutte , nous ôtons selle et bride à nos chevaux , que nous renvoyons immédiatement et sans autres soins à la vie libre et nomade des prairies; pour des chevaux qui ne vivent que cPherbe, c'est une bonne journée de steeple-chase ; demain nous en prendrons de frais. On semble un peu étonné ici de voir que les Naturels de la vieille Europe ne sont pas précisément engourdis, et lancent les chevaux , sans que ruisseaux ni troncs d'arbres les arrêtent.
8 août, — Cette fois, malgré une pluie torrentielle, qui a converti les prairies en marais, je veux avoir, à moi tout seul, un duel avec un vieux kanguroo; j'ai mon revolver, et je suis plein d'entrain. Je pars avec Kapel ; nous débusquons un old man à poil roux, qui parait fort beau : course ventre à terre , mais bien s\vl^ dure que celle d'hier, car les
chevaux glissent aCrreusement, ire, c'esl le kansuroo qui
indaot
demi-he
3 qui gagne sur nous;
bienlùl le cheval de mon compagnon tombe dans bourbier. Kapel en roulant est encore si animé qu'il me crie : " Kill niy horse! kill him, but kill the kangaroo'l n Je redouble de vitesse, et, après trois quarts d'heure environ de course effrénée (j'étais comme un fou), je Snis par gagner la bëte an moment même oii je désespérais de l'atteindre, car mon cheval fléchissait et était à bont d'haleine : j'élaia à vingt pas, le kanguroo se retourne et me charge; toujours au galop, je lui lire, nn peu ému, un coup de revolver; la balle le frappe dans les pattes de devant ; il tourne casaque, puis charge de nouveau. Ala première balle le manque, mais je lui offre dans le flanc nn second avertissement qui lo culbute, et un troisième qui le sujiprime. Une dernière balle l'achève et met (îd aux soubresauts épouvantables qu'il fait en mourant à mes pieds.
Je ne puis vous dire combien sont émouvantes, et celte course ventre & terre, le pistolet au poing, et celte fantasia autour de la béte qui vous charge avec Tureur, après l'angoisse si longue de savoir qui sera forcé du cheval ou du kangurool La balle fui a tué l'animal est entrée par une épaule et est sortie par l'autre. La fin de la chasse surtout est
. ':bcuai l tjei-li
I le liaugur
passionnante; car la béte à Thallali se défend vigoureusement, fait des bonds dans tous les sens, en étendant ses grands bras munis de griffes énormes : les yeux surtout, qui au repos paraissent si doux, prennent alors une expression très-sauvage et effrayante. J'étais tout seul à jouir de ces émotions, et perdu dans la plaine! Comme j'aurais été heureuxde les partager avec vous! Pour retrouver la cabane, je dus pendant deux heures prendre le contre-pied de ma course et suivre mes traces , fortement empreintes dans le gazon; nous attelâmes un petit chariot à roues pleines, et vînmes tous chercher ma belle prise , dont nous enlevâmes la peau , que je vous rapporte avec soin : vous verrez ses griffes et les trous de mes balles*.
La pluie torrentielle continue : il nous faut déguerpir sur-le-champ, car l'inondation commence; les ruisseaux que nous avons passés à gué ont déjà monté d'un mètre ; ce sera le triple demain matin , et, si nous nous attardions de quelques heures , nous serions bloqués pour un mois. Nous n'étions de retour à Gonn que bien avant dans la nuit; la pluie avait cessé pendant quelques heures, et le clair de lune avait favorisé le passage dangereux des rigoles d'hier, devenues rivières aujourd'hui. Je suis trop fatigué pour vous raconter les détails et les péripéties de ce retour si accidenté, mais croyez bien que c'est à l'énergie de nos bons chevaux , après la
nôtre, que nous devons d'èlre touf
i au bercail.
1 1 août. — PendaDt trois jours, la chasse aux pélicans a réussi à merveille; puis, grâce à la ruse, nous avons tué deux émeus, ou casoars, pour notre collection. Quand nous apercevions un groupe de ces beaux oiseaux, cette sorte d'autruche grise, Irottaut aussi vile qu'un cheval, nous prenions en main une branche verte qui nous cachait le visage, et nous nous enveloppions le corps d'une couverture rouge-écarlate qui trainail jusqu'à terre, style l'once- Pilate. Vraiment, si je n'avais été si ému par mon aiuour pour la chasse , j'aurais pu bien rire de moimême, quand je m'avançais aiiïsi majestueusement dans les prairies. — L'autruche est comme le taureau : elle fond sur tout ce qui est rouge. Attiré soudain par le point rouge qu'il voit à l'horizon , l'escadron prend le grand trol , el , le cou tendu , les folles bôles s'élancent à la suite l'une de l'aulre, comme en une charge de guerre. A cent mètres du prince, le chef de (île s'arrête , el toutes l'imitent : la ruse est découverte et la panique les emporte; mais le prince avait admirablement logé une balle dans la plus grande, qui roula roide morte. Hier ce fut ma carabine qui fit tomber à son tour un de ces oiseaux coureurs : les us l'.e leurs cuisses sont aussi forts iju'uD poignet d'homme;' leurs pattes ont plus de trois pieds de haut; leur gros plumage gris est si
touffu, qu*il retombe tout autourde leur corps comme un parasol; quant aux ailes, je les ai longtemps cherchées; je n'ai trouvé qu'un petit moignon de cinq à six pouces de long, et sans une seule plume, Quelle bizarrerie! Ces autruches grises sont les seules qu'il y ait en Australie : celles qui ont les belles plumes àçhapeaux de l'ancien régime n'existent qu'en Afrique.
Nous avons trouvé plusieurs de leurs œufs dans la plaine : ils sont plus petits que ceux de l'autruche, mais d'une couleur superbe. C'est un vert-émeraude foncé, poli et brillant. Nos hôtes nous affirment une autre singularité de ces oiseaux : c'est le mâle qui couve' assidûment, et pendant qu'il reste immobile, échauffant pendant des semaines sous ses plumes la future nichée, madame Casoar court gaiement les pampas I
Enfin nous avons vu des Noirs I Aujourd'hui, dans un ravin , en poursuivant un cygne , nous tombons sur le camp d'une tribu de Naturels : quelques fourrures d'opossum jetées au hasard sur leur corps les garantissent à peine du froid. Leur camp se compose d'une série de huttes en feuilles sèches; elles sont si basses qu'ils ne peuvent y entrer qu'à quatre pattes : huttes et gens exhalent une odeur nauséabonde; ils sont fétides, étiqucs, épouvan-
A Ceci nous a été confirmé depuis par les naturalistes de TAcadémie de Melbourne.
ri iitpra mit plurUfrofliv-
l.n tille du rui 'l'atuiiibo.
appellent a an cattle hunting » , une vraie chasse à courre aux bœufs. Nous nous mettons de la partie, que nous trouvons des plus amusantes. Kapel a réuni le plus grand nombre des hommes disséminés sur son territoire ; ils sont huit ou neuf à cheval, armés de fouets à manche court, mais à mèche d'une longueur de trois mètres. Nous partons tous au galop, mais chacun dans une direction différente, pour découvrir les troupeaux éparpillés dans les plaines. C'est comme une petite guerre de tirailleurs où chacun fait une fantasia à sa guise. Dès que nous voyons un groupe de trente ou quarante bêtes à cornes, nous les chargeons à toute vitesse, nous les a galopons » ainsi, en les harcelant tantôt à droite, tantôt à gauche, jusqu'à ce qu'elles aient atteint une colline de sable qui domine la plaine et qui est le rendez-vous général. C'est vraiment un sport charmant ! Ces charges au grand galop nous amusent, et je vous assure que notre a troupeau de chasse r» , cornes baissées et queues au vent, fut gaillardement poussé jusqu'à la colline, malgré les ruisseaux et les ravins : à nous deux, le prince et moi, nous en avons sûrement ramené plus de quatre cents d'une ou deux lieues à la ronde, malgré les détours res- 8em))lant bien plutôt à des qu'à des S, que nous faisait faire notre gros gibier dans ses folâtres galopades. Vers cinq heures , il y avait sur la colline
environ deux miUe vaches et bœufs, tout essoufflés
la
etlialetants de leur course involoutaire. Leshomnics alors ont fait leur chois, les bœufs les plus gras ont été ^galopÉsn de nouveau jusqu'à une autre colline proche. Mais ce dont tous ne voua ferez jamais une idée, c'est du désordre qui régnait autour de nous, et qui était le plus grand charme de celte fête : bœufs ruant, chargeant ou beuglant, vaches folâtrant et gambadant, fout cet assemblage bruyant offrait le plus singulier des coups d'ceil. A la nuit tombante, nous chassons avec ensemble tous les u refusés n , et nous allumons un long cordon de grands feux autour du troupeau des huit cents « élus » parmi tant d'appelés : la moilié des hommes reste pour faire la ronde, ce qui n'est pas une petite besogne. 11 faisait nuit noire quand nous redescendions vers la butte : les silhouettes des bœufs , el celles des hommes à cheval qui gardaient le troupeau, se dessinaient sur le ciel à la lueur des feux, et les lugubres mugissements de tant de botes captives, étonnées et ahuries, auxquelles répondaient les bandes errant librement , rendaient extraordinaire celle plaine qui jusqu'alors nous avait semblé paisible el silencieuse.
12 août. — Dés le matin le troupeau part pour Kicibourne ; il a pins de cent lieues à faire à pied ; quatre hommes l'escortent. Le premier obstacle de celle longue route, c'est u le Murray ■ , qui a certes
bien cent soixante mètres de large. Ces hommes poussent au grand galop tout le troupeau entre les deux longues barrières qui aboutissent au fleuve : *les bêtes sont tellement lancées qu'elles ne peuvent plus s'arrêter à temps ; les premières sont en un instant bousculées et jetées à la rivière par toutes celles qui les chargent par derrière et qui ne voient pas Teau : Télan est immense et général ; bientôt elles sont toutes à la nage, se culbutant Tune Tautre, et grimpant en désordre isur la rive opposée.
Nous aussi nous allons partir : demain, au petit jour, il faudra absolument quitter ce lieu de délices, où nous avons fait de si belles chasses et couru si joyeusement; nous comptons demander Thospitalité dans une a station de moutons » , qui est à vingtcinq lieues d'ici. Le voyage, c'est l'état normal de tout homme en Australie , et je n'ai vu sur nulle terre plus cordiale réception. Ici, à deux cents pas de notre hutte , il y a la a hutte hospitalière » , qui existe dans chaque « station n de l'intérieur.
Le soir, après le repas, nous allions voir avec notre hôte si quelque berger errant y était venu chercher refuge, et trois fois nous y fûmes guidés par les grands feux qu'avaient allumés les nouveaux arrivants. Kapel leur donnait immédiatement des rations de bœuf et de biscuit. C'étaient des aventuriers, bergers et tondeurs, qui venaient se' recommander aux fermes, en cas de besoin donner un
I7f; AUSTRALIE. ^M
coup de main au " catlle hunting ^ , ou aider h abaltl^| des boia. Ces gens vivent toute une année crran" dans les prairies, courant les aventures, sans gite et sans repos, et ils aiment passionnément cette vie dck made! Il faut vraiment que les aspects tout physiques d'an pays influent sin<julièreaienl sur les afiections morales de ceux qui l'habitent! Que d'hommes j'ai déjà vus, en Australie, si amoureux de l'aventure et <le l'inconnu, si peu soucieux du lendemain! El nous-mêmes, n'avons-nous pas changé aussi depuis un mois? Nous voudrions encore longtemps vivre ainsi en sauvages et en nomades, coucher dans nos manteaux, galoper sur ces chevaux presque libres, et pénétrer toujours plus avant dans ces prairies et ces pnmpas, en nous disant dans nos courses folles : Il Peut-être que dans ce ravin aucun Blanc n'a encore mis le pied ! n Oui, cette vie a des charmes que vous ne pouvez connaître en Europe ; mais notre bon ami Fauvel nous attend impatiemment à Melhourne, et vous nous attendez à sis mille lieues d'ici. Partons donc! malgré tous les regrets; si je me suis bien amusé dans ces plaines, j'y ai aussi beaucoup appris : je sais maintenant ti fond ce que c'est qu'une station de u squatter n , une u caltle-sfation n , et je crois n'^ voir rien de mieux à faire pour vous en donner une idée, que de vous dire ce qu'a fait notre hôte, M. Kapel.
En 1846, trois hommes résolus vinrent s'établir
ici aux bords du Murray, pour faire paître leurs troupeaux, dans ces prairies jusqu*alors inexplorées, où ils avaient à repousser souvent les attaques des Noirs, qui tantôt venaient brûler leurs cabanes, tantôt faisaient une guerre acharnée à leurs bestiaux. Ces hommes se tracèrent un a run » , espace immense de prairies quMls déclarèrent vouloir occuper à leurs risques et périls contre les Aborigènes , et assurer, pour un temps donné, contre les empiétements de tout nouvel arrivant européen. Leurs limites une fois tracées, ils en firent la déclaration au gouvernement, qui est propriétaire du sol de la colonie : ce sol, il Ta vendu en certains endroits , il le vend encore ou le loue à son gré. II y a donc ici des propriétaires qui, une fois tels, ne payent plus aucune taxe à rÉtat, et les a squatters » . Ces derniers ne sont autre chose que les fermiers de TÉtat ; ils lui payent tant par an, et, pendant leur bail, jouissent de tout ce qui se trouve sur leur a run v ; c*est dire des bois qui le couvrent, en outre des prairies, et ce n*est pas un médiocre profit. En New-South-Wales (où nous sommes aujourd'hui), FÉtat estime les bonnes comme les mauvaises conditions du a rurn» , le fait explorer par une commission formée d*un nombre' égal de ses représentants et de ceux des a squatters n , et demande par an un prix général qui exempte son fermier de toute nouvelle taxe. J'aurai plus tard occasion de vous dire comme quoi, dans la province
nt) AUSTRALIE.
lie Vîcloria, les choses se passent tout autrement, et comment, dans cette autre colonie, le u squatlem paye tant par tête de bëlail et rien pour la terre : j'aime bien mieux le mode si simple du New-South- Walcs.
Mais je reviens à mes moutons, ou plutôt à mes bœufs. Ces bommes donc choisirent un superbe terrain compris entre deus rivières, le i' Murray n et le H Walkool *, deux admirables barrières naturelles, deux sources de fécondité et d'arrosement, sur lesquelles ils pouvaient compter sans crainte pour abreuver leurs troupeaux. Le « Murray n leur servait de barrière pendant (renie kilomètres ; les deux runs de " Gonn » et de u Moorgatta n comprenaient 257 JciloJiiètres carrés ou plus de 30,350 hectares/ celui de a Noo-rong » 458 kilomclres carrés ou 50,584 hectares, ce qui fait un total de 715 kilomètres carrés! Ils prirent un bail de quatorze ans, pour lequel ils payèrent chaque année au gouvernement la modique somme de 7,500 fr. Ce bail expirait en 1860. Telle est l'histoire succincte des fondateurs de ce « run n . Voyons maintenant ce qu'a fait notre ami Kapel.
Il est arrivé ici en 1852, et, traitant avec ces "1 Cl squatters » qui avaient en six ans fuit leur fortune, iL h a pris leurs trois n runs «en sous-location. Pour l'in— J demnité de cession des runs de Gonn et de Afoor— J gatta et la monture, qui se composait de
^F IHITÉBtCIlB. I'9
^vvaches, il leur donua 250,000 fr. Puur l'indemnité ^ de Noo-rong, 500 bètes à cornes et une ligne do Bolides barrières de bois, conslmites par eux et s'élendant sur 27 kilomètres, il leur paya la somme de 450,000 Tr, Le Walkool au Nord, le Murray au Sud, couleal tous deux prestjue parallèlement, à une distance variant de 25 à 35 kilomètres. Cette barrière de bois, perpendiculaire aux deux cours d'eau, fermait complètement les «runsu sur la partie Est. A
k l'Ouest, Kapel les ferma également en construisant >ui ce quatrième cAlé du rectangle une barrière de U de fer, longue de 35 kilomètres. AJautez-y 34 ki- Jonètrcs de barrières pour les divisions intérieures, et ]e prix de ces clôtures s'élèvera a 80,625 fr., ou 1 r 225 fr. 50 c. par kilomètre. Ainsi les dépenses *ï<ï premier établissement étaient de 715,000 fr.
C^uunlauicfaarges régulières, ilpayed' abord chaque année les 7,500 fr. du bail à l'État jusqu'en 1860, ^pcque à laquelle il reprend en son propre nom ua ftouïeau bail de dix ans pour le môme territoire : le gouvernement alors le taxe à 17,375 fr. par an. '*uîa vient son personnel : il ne se compose que de Quinze hommes, employés sur cet immense cs- Pi^celant à réparer les barrières toute l'année, qu'à ">rvùiller les troupeaux, à les rassembler et â les iQener à Melbourne dans certaines saisons. Ces I "Otnaies, il leur donne comme gages 25 fr. par semaine, ce qui fai* une dépense de iy,50O fr, par
an; avec la nourriture qui lui coûte aulanl, l'entrelieu complet de tout son monde lui revient k 37,5UO fr.
Un homme pour mille bœufs, n'est-ce pas chose étonnante au premier abord ! Mais tout est simplifié par ces grandes lignes droites de barrières, tracées h l'américaine au milieu des prairies, ou, si l'on n'a pas des bouquets de bois presque sous la main, on emploie le fil de fer avec avantage.
Viennent ensuite les frais d'entretien des barrières (3,000 fr.j, la localion de terrains de repos pour ses bétes aux portes de ïlelbournc, de Italiarat el de Bendigo (10,000 fr.) , m(ime somme pour u divers », voilà un total de 77,875 fr. pour les dépenses annuelles.
Voici maintenant un aperçu des recettes. Noire hôte envoie tous les ans, de mai à septembre, une dizaine de ses hommes au loin dans la colonie et les colonies voisines : ceux-ci vont surtout dans les contrées qui ont souffert de la sécheresse, et chez les petits cultivateurs. Ils achètent, à raison de 50 ou 60 fr, par tête, tout le bétail maigre ou jeune qu'ils peuvent trouver. Il y a trois ans, par exemple, Kapel a ainsi acheté quinze mille bétes âgées de trois à sept ans, à raison de 50 fr. ; il les a revendues l'année dernière toutes grasses et superbes 175 fr. en moyenne, sur les différents marchés de Victoria : elles lui avalent coûté 730,000 fr. ; il le§
a revendues 2,625,000 fr. Quel gain immense en vingt-quatre mois !
Ce sont les pluies du printemps qui décident de la fortune du a run » . Je voudrais que vous vissiez avec quelle joie notre hôte regarde chaque. matin les progrès de la nappe de verdure qui 8*étend autour de nous» sans que les yeux en trouvent les limites. Nous sommes en août : c*est notre mois d*avril. Les brins d'herbe touffus n*ont guère plus de deux pouces de haut ; mais ils sont si verts et si vivaces, qu*on se croirait vraiment sur un gazon d'Angleterre. Si le soleil ne brûle pas trop tôt ces prairies qui promettent tant, Kapel n'aura même pas besoin de deux ans pour engraisser ses nouvelles bêtes maigres.
Il à , de fondation , un troupeau de mille vaches
choisies pour la reproduction , de môme que cent
poulinières qui galopent gaiement de tous côtés. Je
m'étonnais l'autre jour des lignes si pures, des dos
si droits, des poitrines si larges, des cous si nerveux
et des tètes si carrées de toutes ces bêtes à cornes.
((Comment, disais-je à Kapel, sur des millierS de
bœufs, avez- vous tant de bêtes modèles? C'est en
vain que j'ai cherché un bœuf ensellé ou une de
ces vaches toutes voûtées et à long museau, comme
on en voit dans nos campagnes. Mais non, ici
toutes leurs épines dorsales sont tirées au cordeau
et leurs tètes faites au moule !» — a Ceci vient, me t. Il
IS3 AltSTHALIK.
répondit-il , delà seule mesure antilibérale qu'ait prise notre gouverne ment démocratique. Elalons, béliers et chevaux ne peuvent être introduits dans la colonie que s'ils ont été primés en Angleterre ou dans les colonies voisines : tous ces chevaux sont des 11 pur-sang » , dont le père a coûté 35,000 fr, rendu à Melhourne; les moulons que vous avez vus courant les prés depuis Bendigo jusqu'ici, sont des mérinos allemands des plus purs; on a Tait acheter en Saxe des béliers qui revenaient ici à 12,000 fr. :
i mes élèves enfin,
L sont des " Durhai
descendent dé ce taureau magnifique que vous avez vu l'autre jour galopant près du Walkool; il m'a coûté 20,000 fr. cl vient du «■ caltle-show » de Londres, où il avait remporté un grand prix, n
Quinze mille bêles d'une race si purel Ne sontce pas là des chiffres étourdissants, et, pour les croire, ne faut-il pas, comme je le fais en ce moment, voir ces beaux troupeaux errer et paître dans cet immense espace clùluré? Je demandais a mon hAle combien il pensait avoir de vaches et de bœufs celte année : "Impossible de vous le dire, mon ami, me rcpondil-il : je ne puis le savoir qu'à mille ou deux mille près, car il en meurt quelquefois beaucoup dans les bois; il m'en naïl aussi beaucoup sans que j'en sache rien : nous ne saurons tout cela que vers Noël; à ce moment, pendant une dizaine de jours, je galoperai dans tout mon urun», depuin le
matin jusqu'au soir, et nous pousserons tous nos troupeaux dans le grand pré de deux kilomètres carrés qui est près de la maison : tout ce qui seréi gras, nous le galoperons dans un autre enclos. Je crois qu'il n'y en aura que sept mille cette année ; car j'ai perdu beaucoup à la sécheresse d'il y a quatre ans, 500,000 fr. environ. Eh bien, ces sept mille bêtes, je les enverrai par troupeaux de cinq à six cents dans les enclos que j'ai près de Melbourne, de Ballarat, de Bendigo et de tous les centres de mineurs, et j'espère les vendre 250 fr. en moyenne S'il en est ainsi , je céderai mon a droit » et m'en retournerai en Angleterre : on m'en a déjà offert 2,250,000 fr. l'année dernière et j'ai refusé. Grâce au Murray, tandis que d'autres « runs » sont en souffrance, le mien prospère tous les jours : cette humidité de la rivière fait ma fortune, et je compte tout à fait cette année tirer démon a droit» 750,000 fr. de plus que l'on ne m'en avait offert » .
Voilà de ces choses que l'on ne voit qu'ici et qui sont bien intéressantes à étudier! Tout le temps de . mon séjour, j'ai appris quelque détail nouveau, et, chaque soir, après les douces causeries autour du feu de la cabane , j'ai consigné sur un bout de papier tous ces chiffres que Kapel m'énumérait avec tant de complaisance et que j'avais toujours grand'peur d'oublier. Une « cattle-station » est pour moi v chose connue ; pourtant, donner un chiffre du bénéfice
net par an me serait inipossilile : noire « s(|uat[er n ne le sait jamais au juste, puistju'il règle toujours ses comptes à mille ou quinze cents vaches près! Bref, si la vii' des prairies le retient encore un an, car elle a bien des charmes, cette existence sauvii^e ; s'il ue se décide pas encore à céder son bail cl ses troupeaux pour les 2,250,000 fr. qu'on lui propose ou les 3,000,000 tle fr. qu'il espère, il aura ce qu'il appelle une année ordinaire. En regard des 77,875 f. de frais annuels, il vendra quatre mille hœufs pour 700,000 fr, , et quatre-vingts jeunes chevaux pour 24,000 fr, ; son bénéfice sera donc de plus tle 640,000 fr.
Pendant cette année, il lui sera né au moins cimj mille veaux, tant de son troupeau choisi que de ses «vaches de passage», et, en donnant un millier de bâtes, comme part du diable, à la maladie et aux accidents, il aura de nouveau en 1867 quinze mille bétes sur son a mn « . Après avoir, depuis 1852, rapporté chaque année entre 4 et 500,000 fr., ce capital . flotlantpourra du jour au lendemain être converti par lui en près de 3,000,000 de francs : quinze années de labeurs lui auront assuré un joyeux retour eu Europe !
Mais je crains que ces cbtfTres ne vous fatiguent. et je m'arrête : souvenez-vous seulement d'an propriétaire de quinze mille boeufs, d'un locataire (le
715 kilomètres carrés *, et dites-vous qu'il y a encore dans ce pays extraordinaire des gens qui pos-< sèdent trois et quatre fois plus que Kapel.
^ Superficie double de celle du département de la Seine.
m PROPRIÉTAIRE DE SOIXANTE MILLE MOUTONS.
riiule. — Pêche aux flambeaux. — Un t corrobori » , danse de guerre des Noirs. — Bilan d'une t station » de moutons. — L*ornythorynx. — Contrastes dans la nature australienne. — Echuca et son chemin de fer.
13 août, — A cheval encore I nous sommes suivis par nos bêtes chargées de peaux de kanguroo , d*autruche et de cygne, et sur la rive nord du fleuve nous prenons la direction Est-Sud-Est : six rivières nous barrent le passage; Finondation en rend les approches fort périlleuses, mais avec des éperons ne passe-t-on pas pairtout ? Le soir un joli assemblage de cabanes nous apparaît dans le lointain : c'est la station de Thule, où M. Woolselley nous reçoit à merveille. Il a là, autour de lui, quatre mille bœufs et soixante mille moutons t Toute une vallée de a lagunes » s'étend à perte de vue vers le Nord : bois profonds entourés d'eau, lacs nombreux de droite et de gauche, îlots de roseaux et de lianes, tout nous promet des chasses superbes.
14 août, — Une tribu de Noirs est campée tout près de nous ; ils se distinguent de ceux que nous avons vus l'autre jour par des raies blanches mar-
quées à la chaux sur le front et sur la poitrine : notre vue paraît les réjouir, et , tandis que leurs horribles femmes demi-nues , tenant leurs marmots sur leur dos, ricanent en groupe sur le seuil de leurs huttes empestées, quelques hommes nous suivent et paraissent tout feu, tout flamme pour la chasse. Ils nous tinrent vraiment lieu de chiens : grues et cygnes tombaient-ils blessés au milieu d'un lac, vite les Noirs se jetaient à Teau, nageaient pendant un quart d'heure et nous rapportaient nos bétes. Soudain ils tombaient à plat ventre et nous indiquaient par les gestes les plus énergiques de faire comme eux : c'était quelque vol de pélicans qui approchait. Ces braves gens,* ornés de bâtonnets dans le nez, d'anneaux de bois dans les lèvres, semblent nos esclaves, et, avec quelques bouts fumants de cigare comme don de joyeux avènement, nous devenons facilement les rois de tous ces négrillons I Les gestes seuls sont notre langue : pas de politique, pas de discussions.
Ce qui fut long, ce fut la première partie de la nuit! Le tabac et quelques gouttes d'eau-de-vie montèrent un peu à la tête de nos noirs acolytes, et, tandis que nous poursuivions une bande d'ibis, nos hommes disparurent. Nous nous étions beaucoup éloignés de la cabane; c'étaient des lieux tout à fait déserts et inconnus; nous étions perdus, pataugeant dans la bourbe , prisonniers dans les lianes^
1H8 AlTSTRniiIE,
sans boussole et sans une étoile au ciei pour nous guider. Après trois mortelles heures, nous scntimea tout à coup sous bois une odeur affreuse : » Je la reconnais, ra'ccriai-je, ce sont nos Noirs » 1 A deux cents pas de là, en effet, nous trouvâmes toute notre troupe dormant profondément au pied d'un arbre. Ils furent vraiment bons enfants; à peine éveillés, ils reprirent nos lourds trophées d'oiseaux et leurs lances qui étaient piquées en terre autour d'eux, et nous ramenèrent au pas de course jusqu'à la cabane.
Les Noirs devaient décidément aujourd'lini nous attirer à eux sans relâche; car, pendant que nous dînions tout affamé»après une pareille course, nous entendîmes tout k coup des cris bizarres, signes de l'agitation de toute la tribu. Nous arrivons ; le lac est comme illuminé de torches fumantes; des formes humaines, noires comme la nuit, le parcourent en zigzag, brandissant une sorte de javelots. Mis en liesse par l'arrivée des nouveaux Blancs, ils ont, parait-îl, organisé une pËche aux flambeaux; couchés on à genoux sur des troncs d'arbres creusés, tenant d'une main une torche résineuse, de l'autre un barpon fait d'arêtes piquantes, les chefs sillonnent le lac, et percent vigoureusement le ûanc de gros poissons attirés par la lumière; ceux-ci se débattent furieusement, et trois fois un de ces Nègres chavire. Bientôt ils ont sur la rive une dizaine de
belles morues d*eau douce, le « Murray codd »; quelques-unes ont quatre pieds de long. La tribu tout entière s'agite et pousse des cris incroyables ; ces dames noires, qui paraissaient timides au commencement, se rapprochent peu à peu en riant toujours et en tenant de petits javelots. Ce sont des armes terribles : un crochet d*bameçon est fixé à la pointe, et, une fois dans le corps de Tennemi, on ne peut Fen faire sortir qu'en le lui faisant traverser de part en part : jolie perspective du reste ! Mais la seule chose qui nous pénètre est une odeur affreuse et putride que cette race exhale à pleins poumpns. Bientôt les grands poissons sont mis en trophée sur un tertre ; chaque Noir brandit sa torche et sa pique ; la danse de guerre, « le corrobori », commence. Simulacre de combats, sauts de mouton, cris inhumains, voltes et demi-voltes à cloche-pied, luttes corps à corps , rien n'y manque de ce que Cook et la Pérouse ont raconté jadis. Cette fête dura fort tard; le spectacle était si étrange, que les heures passaient inaperçues pour nous. Rien d'incroyable comme cette danse macabre, où les membres amaigris de ces corps d'ébëne se dessinaient à la lueur rougeâtre. Les cris aigus d'une cadence monotone donnaient je ne sais quoi de fantastique à ces êtres noirs, vêtus à peine d'une ceinture de peau d'animal sauvage, gambadant frénétiquement en armes
autour de leur proie. Le a corrobori »8e termine par
ino âUSTB.ILlE.
une ronde immense el un grand feu d'herbes s^clies (jiii éclaire toute la tribu. Nous nous retirons alors aussi stupéfaits qu'enchantés de ce spectacle.
Une chose m'a frappé après la fantasmagorie sauvage, c'est rbarmonic de la langue de ces Mègres, quand ils ne sont pas aflblés par la danse et lu maniement de leurs armes. Plusieurs cbefs, et même des femmes, vinrent nous regarder de près, et nous débiter un flot de paroles qui étaient du pur hébreu pournoug. Je n'ai retenu de ce dialecte, peu enseigné dans nos lycées, que quelques mots utiles :
Narra-waraggaraJi. . . Vite, dépéche-toi.
Tattawattah-onganina. Conduis-moi.
Pounnamountah. ... Un casoar.
Loah-maggalantah. . . De l'eau.
Ltiggahnah olai bahna. A droite.
Luggahnah ahouïota. . A gauche.
J'emporte de cette tribu le meilleur souvenir. Nageant comme des chiens de Terre-Neuve, bavards comme des pies, ces Noirs m'ont fait rire toute la journée. Mais ce soir nous avions, accroupi à nos pieds, un nègre qui, depuis douze ans, est l'enfant gâté de notre hôte, et qui a appris une sorte de patois anglo-sauvage qu'on devine par moments; moyself, moi/self {moi , moi) est son commencement à tout, u Moi, vénérer liommes blancs, mais jamais vu femme blancbe. t Puis, montrant cinq
figures tatouées en bleu sur son bras droit : « Ça, mon père faire à moi toutes les fois lui avoir tué hommes blancs; oh! mon père, à moi, avoir tué vingt-cinq hommes blancs avant lui mourir, mais moi très-bon , moi I »
15 août. — Les Noirs nous ont tous deux promenés par monts et par vaux ; nous les avons peu à peu chargés d*une soixantaine de gros oiseaux d*eau et d'une dizaine de dindons. Je n*ai plus à vous parler de chasse; je voudrais vous dépeindre nos soirées dans la cabane lorsque , grillant vingt pipes d*un tabac délicieux , chacun raconte autour du feu quelque chose de sa vie, quelque chose d^Europe, quelque chose d'Australie. Hier, on ne parlait que du a corrobori » , ce cancan national et militaire des sauvages; ce soir, nous apprenons de notre hôte tout ce que c'est qu'une sheep station.
Lorsqu'en 1855 il débarqua en Australie, il vint à cheval jusque dans ces prairies , et cet endroit lui plut; c'était sauvage et verdoyant; il voulait créer sans entraves, régner à lui tout seul sur des espaces immenses, et de tous côtés ne voir sur l'horizon que les moutons de son duché. Il a vécu en ermite, en homme des bois; mais il a réussi, il est heureux. Il a soixante mille bêtes à laine qui parcourent son tt run », espace de plus de cent un mille hectares de prairies. Pas de clôtures, ce qui est une énorme
Ifl! AUSTSALIE.
économie sur les u tuiis » de bœufs. Les moutons q nous avons vus ces jours derniers, en chassant dans Toutes £es plaines, tirrent par lioiipeaux de mille, et chaque troupeau, couchautcn plein air, hivercomnie élb, gagnant toujours de proche en proche, dans sa vie nomade, les vallées où l'herbe tendre et le « saltbush n l'attirent, n'a qu'un sent berger qui le suit & cheval. Il parait qu'il est des a ruiis noii une moyenne d'un hectare est snflisante pour deux moutons par an ; mais ici même , me disait notre hôte , il en l'aut environ quatre pour Irais moutons, à cause des sécheresses di: (['lelques plateaux, des l.i'jiines, des bois clair-semés; par conséquent, aujourd'hui il en faut quatre-vingt mille pour tout son peuple paissant. Reste donc un surplus de prairies qui lui permet d'élever encore à plus de soixante-quinze miUi le nombre de ses bêtes.
Comme premières mises de fonds, il a eu d'abord à construire des cabanes, des magasins à vivres, des chariots, en un mot à se munir, pour lui et ses bergers, de tout le matériel nécessaire dans une installation, quelque rustique qu'elle lût, au milieu de prairies ofi aucun Blanc ne s'était encore établi. Cela lui revint à environ IO,OÛO francs. Puis, cent bons' chevaux, pour le transport de ses laines et lesci'vice de ses bergers, lui coûtèrent 40,U00 francs. Llnfin, il acheta chez les « squatters » établis à trente et quarante lieues à la ronde, huit mille brebis (à une
moyenne do onze francs), qui devaient être les mères de ces troupeaux immenses que nous voyons maintenant ; il les dissémina sur ses cent un mille iiectares en huit groupes errant à l'aventure. 88,000 francs pour les brebis et 10,000 francs pour cent béliers; total de rachat : 98,000 francs.
Voici maintenant ses frais annuels : la commission pastorale du gouvernement , après examen des bonnes et des mauvaises conditions du terrain, a évalué en bloc la location du a run d à 18,750 francs par an, plus 25 francs par mille moutons : soit 20,250 francs.
Il a actuellement soixante hommes en service permanent pour la garde et la surveillance de ses troupeaux et vingt pour ses transports, tous payés à raison de 25 francs par semaine et nourris pour un prix égal : ils lui coûtent donc en tout 104,000 fr.
Dans les mois favorables à la tonte, des brigades d'une centaine de tondeurs parcourent les prairies, s'arrêtent dans chaque a run n et font leur besogne avec une étonnante rapidité. En moyenne , ces cent . tondeurs rasent chacun vingt-cinq moutons par jour, total deux mille cinq cents. En vingt-quatre ou vingtcinq jours les toisons des soixante mille bétes tombent sous leurs ciseaux, et vite toute la Idne est récoltée. En outre de la nourriture des hommes (7,875 francs), la tonte, qui est de 20 francs par cent moutons, revient encore à environ 19,875 fr.
194 ATTSTRALIE.
C'est lin moment sraimenl curieux, paraît-il , car de même que, cliez nous, des bandes de moissonneurs courent de ferme en ferme et font tomber sous la faux tous les blés (jui couvrent le sol , de même ici, quand les brigades de tondeurs s'abattent dans les prairies, en bien peu de jours des milliers de moutons sont mis k nu, el les heureux « squatlersv empilent à la hâte des pyramides de balles de laine, Les a squatters » ont pour la tonte de la laine les mêmes angoisses que nos agriculteurs pour leurs récoltes, Une fols la laine à point, il faut ayir en toute bâie, l'envoyer à Melbourne et l'expédier sur le marché de Londres, pour profiter des premières demandes. L'embarras de nourrir tant de bétes accumulées en un môme point, les presse encore plus de ne pas marchander le nombre des bras ; et si le beau temps parait fixe, qu'ils ne perdent pas si belle occasioni Les orages ont. en efiet causé bien des ruines après la tonte, et ceux qui ont agi trop lentement dans la belle saison, ont va à j'approche de l'automne des milliers d'agneaux tués par les grûles terribles de l'Australie, et les brehis, saisies par le froid sous des pluies de deux ou trois mois, mourir par centaines en quelques jours. Quand on aura inventé une machine i vapeur pour tondre les moulons, quelle belle économie ce sera pour les " squatters « I La tonte est la transition entre les dépenses et les bénéfices.
IIOUTONS. 195
Chaque mouton donne une moyenne de cinq livres de laine, bien lavée. Les soixante mille héief de notre hôte lui ont rapporté cette année trois cent mille livres de laine qui, immédiatement vendues pour le marché de Londres à raison de 1 fr. 87 c. la livre, ont produit un total de 561,000 francs. Actuellement le a run » de Thule ne compte que soixante mille bêtes ; mais , il y a trois mois , il en avait plus de soixante-huit mille. Dans cet espace de temps, le troupeau gras de huit mille moutons a été ' vendu, pour la boucherie, à Melbourne etàBallarat, 15 francs la pièce, ou 120,000 francs.
Cette année est donc une année magnifique pour le a run » de Thule ; à quelques mille francs près, me disait M. Woolselley, il en résulte cette balance :
OiPBMSBS ANNUELLES. RECETTES.
Bail S0,S50 !ir. Vente de la
Bergers. . . 104,000 laine 561,000 fr.
Tondeurs.. . 19,875 Boucherie. . 120,000
Transports et 681,000 fr.
divers 15,000
159,125 fr.
Bénéfice net : 521,875 fr.
Notez qu*en entrant en bail, il avait mis dans Tentreprise un capital de 140,000 francs, mais que s*il en sortait actuellement, il ne perdrait que quelques
mille francs consacrés à ses cabanes et à ses cha- ' riots» tandis qu'il lui resterait ses soixante mille moutons, qui représentent un capital de 1,625,000 fr.
Voilà donc ce que c'est qu'un « run » de moutons en Australie : Tà-peu-près n'est pas de notre époque , je donne des chiffres.
Je n'ai qu'une rectification à faire : ce « run » est administré par M. Woolselley , mais il appartient à M. Caldwell, son beau-frère, qui possède et gère luimême un autre a run n de cinquante mille moulons à une centaine de lieues d'ici> vers l'Ouest.
Pourtant, prendre ces beaux résultats comme moyenne de chaque année , ce serait certes tomber dans une grande erreur. Autant il faut avoir un corps de fer pour vivre ainsi exilé dans les prairies, toujours à cheval, sous les rayons brûlants du soleil ou sous des pluies de deux mois; autant il faut au tt squatter » une âme forte pour ne pas perdne courage devant d'affreux désastres. Ici, il y a sept ans, trois mille agneaux furent un jour tués par une trombe de grêle : en 1861, quinze mille brebis périrent de soif; en 1863, quatre mille cinq cents furent submergées par l'inondation. L'inconstance est la loi du temps en Australie. A côté d'un a run » florissant, un autre a run » est inondé. Une province est dévastée par une trombe ; une autre voit des milliers d'hectares naguère verdoyants soudain desséchés si affreusement par le soleil que ses rayons, tombant sur
des herbes en fermentation, suffisent pour y allumer Tincendie et en réduire toute la surface en une croûte noire et calcinée, où des milliers de moutons errent affamés et mourants. Toute une partie du « run 1) de Thule, un vaste plateau, fut ainsi desséchée il y a cinq ans. M. Woolselley fit alors ce qu*avaîent fait déjà bien d'autres victimes du même désastre : il eut recours au a Boiling-down » .
Dans les soixante mille hectares qui restaient verts , il serra un peu les rangs de ses moutons et en mit trente-cinq mille : les vingt mille autres, il les fit entrer un à un , non pas comme ceux de Panurge, dans un gouffre d'eau salée, mais dans un gouffre de feu. Trois énormes chaudières, un peu dans le genre de petits gazomètres, furent disposées dans la plaine, et, pendant trois mois, les bergers devenus chauffeurs entassèrent moutons sur moutons, que le feu convertissait en flots de suif. Triste résultat de bien des labeurs ! Que de beaux troupeaux contenus désormais dans quelques barriques de ce vulgaire produit animal! N'importe, c'était un expédient contre, le malheur , et , cette année-là , dixhuit cent soixante-dix-neuf tonnes, d'une valeur de 1,875,000 francs, furent exportées de la province de Victoria.,
Quant aux quatre mille bœufs de notre hôte, il les fait paître dans un « run » adjacent à celui des moutons, et il tient pour eux une comptabilité à pari :
198 âUSTRflLIE,
je ne vous en dis rien; les exemples et les rècils fournis par notre ami Kapel m'ont suffi.
Je suis, je l'avoue, bien heureux d'avoir pu roir de prËs ces deux genres d'cxploitutions qui font la prospérité de l'Australie, et qui sont certainement ce qu'il y a de plus caractéristique sur cette terre : je vous en rends compte aussi brièvi^ment que possible, après tous nos coups de fusil. Comme vous le voyez, ii n'est plus temps de débarquer ici sans un sou et d'espérer y « faire fortune s . Ces choses extraordinaires n'arrivent que dans les vingt prcmirre» années d'une colonie : ici la colonie pastorale en a déjà trente. Maintenant, il faut des capitaux, si l'on veut très-vite sortir de l'ornière ; et, tandis que nous ne trouvons en France presque pas d'argent pour l'Algérie, qui est à notre porte, les Anglais ont cela d'admirable qu'ils envoient, sans hésiter, des raillions aux antipodes. Le » squatter n dont nous venons de faire galoperles troupeauxa dû, dès les premiers jours, mettre 140,000 francs sur la table et risquer ses cartes. Si la première année avait été mauvaise, il lui en aurait fallu autant, au bout de douze mors, pour se remettre h flot. Je ne vous cite que ce que j'ai tu, mais je vous laisse à penser ce qu'il faut d'argent pour les iirunsiie.xceptionnels dont on nous parle, où un seul u squatter « , M. Collins, possède deux cent dix mille moutons, et un autre, cent soîxanle-dix mille.
Tout cela est le point de vue matériel du a squattage ». On se plaint beaucoup ici de l'opposition qui est faite aux a squatters » dans Tarène politique , de leur influence sociale combattue à Melbourne, des nouvelles lois qui les attaquent, et dont la conséquence est le morcellement des a runs » . Mais je ne vous parlerai de ces lois que quand j'aurai entendu ceux qui les font, et des chiffres généraux, que lorsque j'aurai pu consulter les a Blue-books n et les statistiques du gouvernement.
16 août. — Nous avons tué ce matin un des plus curieux animaux qu'il soit possible de voir, un omythorynxl Nous longions un a creeki», petit ravin inondé, quand un ornythorynx nous apparut tout à coup, courant comme une sorte de castor sous d'étroites voûtes creusées le long de la rive. Nous le poursuivons, il se met à la nage ; un coup de double zéro le tue roide. Singulière bête que cette sorte de loutre aplatie, longue d'un pied et demi, courant sur quatre pattes palmées, portant la fourrure du castor, et munie d'un véritable bec de canard : elle pond des œufs et allaite ses petits, voilà surtout le bizarre phénomène I Après iin si beau coup, nos fusils ont fini leur service : notre dernière chasse est une chasse à courre.
A trois cavaliers, nous fondons de trois directions opposées sur un groupe de casoars, que nous avions
apoiçus à un kilomètre en plaîno. Après une heure et demie de galopade effrénée, le casoar roule sous les pieds de nos chevaux. A part le danger, c'est une chasse aussi entraînante que celle du grand kanf[uroo, et, quoique nos chevaux fussent des pursang, galopant à merveille, j*ai cru pendant une heure que nous n'atteindrions jamais ce grand oiseau-coureur, qui faisait des enjambées de quatre mètres et pointait tout droit dans la même direction.
Notre course dans Tintérieur est terminée : elle nous a fait voir des choses étonnantes. Terre vraiment étrange que celle-ci :
Un animal moitié canard, moitié fourrure, y pond el y allaite. .
On ramasse une branche d'arbrisseau; on la jette à Teau, elle va droit au fond : c'est une sorte d'ébène.
Et au bord de l'eau vous prenez une pierre, vous la jetez; elle flotte : c'est une sorte de pierre ponce.
Les cerises portent leur noyau en dehors.
La femelle du casoar pond, le mâle couve. Ce sont, du reste, des oiseaux qui ont des ailes sans plumes.
Vous êtes dans un bois : c'est en vain que vous cherchez Tombre ; les feuilles se présentent toutes de profil au soleil.
Vous donnez trois cigares à un Naturel; comme il est tout nu, il ne peut les garder que sous Taisselle ou dans sa tignasse crépue. .
Les kanguroos, plus heureux, ont une poche où il y a place *pour leurs petits, même sevrés.
Us ont quatre pattes; mais, sur des milliers que j*ai fait fuir devant moi» pas an n'en a jamais employé plus de deux pour courir.
Quant à la queue, ils s*en servent le plus drôlement du monde : dès qu'ils s'arrêtent, ils s'assoient dessus comme un marchand de coco sur son bâton.
Nous avons fait plus de cent lieties à cheval pour voirtoujourslemême grand arbre, l'arbre à gomme; c*e8t bon pour les enrhumés, mais monotone.
Il n'y a de pierres — et encore! — qu'aux bords des ruisseaux : il y a des pelouses de gazon de vingt lieues sans un caillou I En revanche, Burke et Sturt ont trouvé à deux cents lieues d'ici des déserts de pierre si grands que leurs bêtes y sont mortes de faim.
Tout ceci n'inspire-t-il pas le sentiment de l'extraordinaire? La création de l'Australie semble . tenir du caprice; qui sait? eHe n'est peut-être pas finie; les éléments sont là pour en faire une terre comme les autres; ils sont séparés : ici delix cents lieues carrées de pierre; là, trois cents lieues de gazon; plus loi-n, de l'eau.
tt La difficulté n'est pas. d'y trouver un terrain où
aOl AUSTRALIE.
il y ait de l'or, mais bien un terrain où il n'y en ait pas T, c'est orar. Il y a de l'or partout, plus ou moins abondamment, mais partout.
Aussi, riche on or, mais pauvre en terre végétale, l'Australie est-elle par excellence la patrie des mineurs et des troupeaux nomades! Elle ne pourra jamais être une terre pour les agriculteurs. Mon impression est 4]ue les nouveaux "■ squatters n doivent s'aventurer dans l'intérieur, et lancer leurs troupeaux sur les milliers de lieues carrées de prairie que les explorateurs ont découvertes; s'ils se rapprochent les uns des autres. Ils se nuiront! La forlune de cette contrée n'est pas dans la qualité de son sol, elle est dans son espace!
IS août. — En quatorze heures do cheval, nous arrivons aujourd'hui aux hords du !lfurray, à une soixantaine de lieues environ en amont de Gonn, oii nous l'avions vu pour la première fois. Le fleuve ici est plus resserré et plus impétueux : ses rives sont d'une verdure charmante; le gazon est toujours notre route unique. Nous continuons la direction Est-Sud-Est que nous avions prise en pariant de Gonn, et le soir nous couchons dans nos manteaux, eu pleine prairie.
19 août. — Encore viiigt-neuf lieues de marche le long du Uurray, et ce ne sont plus des troupeaux
de mille bétes que nous voyons sur ses rives : quelques baraques nous apparaissent vers le soir, c^est Echucaj une ville de bois qui a trois ans. Une quinzaine de cabarets, une scierie à vapeur, un bac, des rues en gazon défoncé où Ton disparaît jusqu'à la cuisse, des magasins à laine, une gare qui est un champ orné de rails et une locomotive, voilà Taspect d'Echuca, poste avancé de la civilisation en Australie. Cette ligne de chemin de fer n*est que la continuation de celle que nous avons quittée à Bendigo. Nous avons, en résumé, décrit à cheval un delta de cent quarante«cinq lieues. BendigoestàrangleSud, Gonn à Tangle Ouest, Echuca à Tangle Est. Quand on a fait tant de lieues à cheval et qu'on n*a vu que kanguroos, bœufs et moutons, le chemin de fer fait une impression toute nouvelle. J'apprends que cette ligne est la plus longue qu'il y ait en Australie. Echuca, relié ainsi à Melbourne, est sur la limite de Victoria et de New-South-Wales. La colonie est donc traversée de part en part , sur une distance de deux cent cinquante kilomètres, par une voie ferrée. J'apprends en outre que la ville, si ville il y a, n'a été fondée qu'après la construction totale du chemin de fer. Ainsi, tandis que chez nous un chemin de fer est la conséquence des besoins d'une population établie, ici il est le prélude et la cause des établissements nouveaux. Ici vous avez un espace immense de prairies fertiles; vous voulez y faciliter les pro^
dUSTHALIB.
grès des colons, vous tracez une ligne droite qui part de Melbourne, qui va droit au IVord et qui atteint les frontières de la colonie voisiuc; les colons aussilAt s'écheloiinent tout le long de relte voie, qui satisfait à leurs licsoîns et qui ofTre un débouché :'< leurs produits. Les « stations n, c'est le cas de le dire, les fermes, les villes, prennent naissance sur ce tracé; la prospérité pastorale, engendrée elaclivée par les bienfaits de la vapeur, s'étend alors tout d'un coup, de droite et de gauche, sur des terrains que des abords trop longs et trop difficiles rendaient tout à l'heure improductifs. La hardiesse t'ait des nierveillest Une colonie marche à pas de géants, sans tous les papiers timbrés, les entraves et les décrets de M. le préfet, que doit lire pendant des années en France une ville de trois mille âmes qui u sollicite 1 un cheniin de fer par Ia-ifois d'un candidat oificiel.
Echuca ne nous retient qu'une heure. Vers le soir nous prenons le train pour Melbourne, et en une nuit nous sommes rendus à la grande ville. Ne pouvant consentir à quitter si vite le brave Eapel, auquel nous devons une si grande reconnaissance, nous l'avons ramené avec nous. On nous trouve ici tout brunis et tout sauvages; nous rapportons de la vie des bots les plus délicieux souvenirs. Il n'est qu'une chose que je n'en rapporte pas, ce sont mes cheveux, que l'humidité des
nuits passées sous le ciel étoile des prairies a fait tomber totalement. Ces nuits ont fait de moi» — sinon un sage, — du moins un chauve comme Hippocrate I