‹ Voyage autour du mondeChapitre 6 sur 11 · machines = 19,000 chevaux vapeur · texte numérisé non relu

machines = 19,000 chevaux vapeur

65,481 mineurs.

5,835 slui ces.

Ce genre d'exploitation a fait passer par le contrôle de rÉtat :

En 1863 113,356,000 fr.

En 1864. .... 104,183,000 En 1865 109,380,000

En résumé , après les premiers moments de stupéfaction qu'inspire la vue de ces masses d'or extraites de la boue sous nos yeux, après cette première fascination qui fait comprendre toute la fièvre de Tor, je dois dire que j'ai été frappé du peu de perfection des machines et des moyens employés. Tous ces hommes sont tellement habitués à manier des pelletées de sable aurifère , à trouver de l'or partout et toujours , qu'ils négligent de traiter minutieusement le minerai, qu'ils ont été cherchef cependant à une si grande profondeur sous terre : ils vont au plus pressé; ils prennent à la terre ce qu'elle leur offre le plus facilement, sans s'inquiéter de tout ce qu'ils perdent. Ils sont comme des mois» sonneurs qui, craignant l'orage, se hâtent de sauver

13» AUSTRSLIE.

le plus gros de la recolle et se disent ; u Tant mieux pcrur ceux qui glaneront I »

Les voilà en effet ceux qui glanent! ce sont les simples u diggers n : nous en avons vu aujourd'hui des centaines : ils sont à la fois comme les tirailleurs avancés ou comme les traînards du gros corps d'armée des mineurs. Européens indociles ou avcnlureus, Chinois vagabonds et misérables, ils portent sur eux tout leur matériel, et s'en vont, tantôt dans les petites vallées inexplorées, tantôt sur les tertres formés des détritus des grandes mines, (enter la fortune pour eux seuls ; ils ont une sorte de berceau en bois recouvert d'un grillage destiné à écarter les gros cailloux : d'une main, ils font constamment osciller le berceau; de l'autre, ils versent de l'eau sur l'appareil : l'eau entraine le sable et dissout la glaise; le petit gravier reste seul mélangé aux paillettes d'or et aux lingots. Au bout d'une heure ou deux, ils ramassent au fond du berceau fout ce que l'eau n'a point entraîné, ils le mettent dans l'antique et classique cuvette de fer-blanc, et vont au plus proche ruisseau « laver n la poussière d'or. Rien de joli comme le mouvement de va-et-vient qu'ils impriment aux petites ondes s'agitant dans la précieuse cuvette : ils suivent d'un regard anxieux ce léger nuage brillant de paillettes d'or, qui vient se condenser petit à petit jusqu'au centre, grâce ù son poids, landis que les dernières vagues qui con-

MINES D'OR. I2b

tiennent gravier et glaise sont rejetées et disparaissent. La moyenne de ces journées, nous disait Finspecteur des mines, varie de douze à dix-neuf francs de bénéfice. De temps à autre le solitaire aventurier trouve, dans le sable déjà vin^t fois balayé et tamisé, des lingots de soixante à cent francs ; beaucoup aiment ce travail où le caprice guide et où Tindépendance absolue charme ces êtres nomades, qui couchent sous un arbre ou dans quelque grotte sombre , espérant toujours découvrir pour eux seuls quelque trésor considérable.

Cétait la vie que menaient tous les mineurs pendant les cinq ou six premières années qui suivirent la découverte de Tor. De leurs mains ils ont tamisé toute la surface de ces plaines, qui alors étaient couvertes d*une vraie moisson du précieux métal ; presque chaque jour chacun trouvait quelque lingot important; c'était le jeu avec ses tentations et ses passions brûlantes! Mais combien, même aujourd'hui, cette vie d'homme des bois, quoique souvent pénible et misérable , me tenterait davantage que la condition des dix-sept mille mineurs qu'emploient dans ce petit Ballarat les grandes compagnies I Cest en efiet une chose curieuse de penser que dans cette Australie , où la main-d'œuvre est si chère , où chaque charpentier et chaque forgeron gagnent aisément de dix-huit à vingt-trois francs par jour, le mineur d'or est payé onze francs vingt-cinq centimes

seulement : c'est le métier le moins rétribué ici. Il esterai que le mineur reçoit de la Compagnie un terrain voisin de la mine, pour y construire sa maison et y cultiver un jardin, qu'en cas de maladie ou de niisère, sa famille est soignée et secourue aux frais de ses patrons; mais, tandis que le u digger n jouit seul de sa découverte d'un lingot de trente francs, le mineur salarié éprouve bien souvent la terrible torture qui résulte pour lui d'un salaire de onze francs vingt-cinq centimes le jour où il a trouvé au bout de sa pioche, dans le puits do la Compagnie , des lingots de cent et cent cinquante mille francs I Enfin , il y a une troisième sorte de mineurs : ce sont des groupes de cinq et six hommes qui s'associent et lavent en commun le sable des vallées : leur travail consiste à construire une longue rigole en bois, c'est le u sluice n . Ils détournent quelque filet d'eau delà montagne jusqu'à leur terrain, el chacun y apporte sa charretée de sable ; deux ou trois d'entre eux agitent avec des fourches le gravier que le courant empoBte, et, tous les soirs, ils brossent le fond de la rigole et partagent la poudre d'or. Nous en avons vu un groupe de quatre qui nous dirent que la faible quantité de quatre grains (60 centlgr.) par charretée leurassuraitungain suffisant; ils lavaient en moyenne une tonne toutes le» cinq minutes. Ailleurs, après avoir enlevé une couche de onze pieds de terre noire, cinq mineurs trouvèrent un sol d'une richesse

si constante, qu'ils gagnèrent pendant longtemps chacun quatre cents francs par semaine.

Bref, tous ces différents genres d'exploitation ont déjà, depuis 1851, produit la somme énorme de près de trois milliards huit cents millions de francs y et il est d*heureux mortels qui ont découvert plus de cent et deux cent mille francs d'un coup.

Voici les noms et les valeurs de quelques-uns des plus fameux lingots :

Le Sarah Sands 280,000 fr.

Le Welcome 268,000

Le Blanche Barkiy 184f,000

Un bloc d'or trouvé par un enfant aborigène dans le détritus d'une grande mine 122,000

J'en ai vu ensuite une liste de cent cinquante variant entre 10,000 et 80,000 francs, puis une autre de quatre-vingt-dix-huit, formant un total de 3,621,000 francs.

Que d'heureux coups de pioche ! que d'émotions délirantes ! que de souvenirs éveillent tant de trésors, fiévreusement arrachés à une terre qui les cachait depuis des siècles ! que je suis enchanté d'avoir parcouru aujourd'hui tous^ces terrains bouleversés, où chacun dégageait l'or du roc ou du

rsa ADSTRALII!.

gravier, d'être descendu dans ces puits profonds, d'avoir même lavé au bord d'un ruisseau quelques pellelÉes de sable aurifère, et détaché à six centi^ pieds sous terre deux ou trois cailloux où brillent des veines d'or! C'a été pour nous une grande forlune de faire celle course très-Fatigante , mais aussi bien curieuse, avec les propriétaires des plus grandes mines et deux ingénieurs du gouvernement.

C'est le gouvernement, comme de juste, qui s'est déclaré propriélaire du sol. Dans le principe, il accorda à chaque mineur une surface de huit pieds carrés où il lui permit de creuser, moyennant une licence de 37 fr. 50 c. par mois : de plus, il mil une taxe de A fr. 40 c. par once d'or (100 francs) sortant de la colonie. Dans ces temps de fièvre vertigineuse, où les bandes de mineurs récemment débarqués parcouraient les placers, il s'efforça de maintenir l'ordre , mais ce ne fut pas toujours sans effusion de sang. De nombreux détachements d'une admirable police à cheval furent organisés; ils inspectaient les campagnes occupées par les mineurs et faisaient tous les deux jours de grandes battues, aBndese faiie monirerpar chacun sa licence, et de le maintenir dans ses buitpieds carrés : les délinquants étaient punis de la prison et de 1000 francs d'amende.

Aujourd'hui il suffit de 6 fr. 25 c. par an poui que le mineur ait sa propriété garantie contre toute • Gonvoitige. La taxe sur l'exportation a été abaissée à

1 fr. 90 c. par once d*or et sera même entièrement abolie Tan prochain. Ainsi une grande révolution économique s*est opérée : les taxes tombent, et Fexploîtation vraiment productrice a passé des particuliers aux grandes compagnies : le gouvernement leur loue pour de longues années les terrains d'exploitation, et tous demandent à l'État appui et contrôle. Chaque district a sa Cour de mines, dont les juges sont nommés par le gouvernement, et, pour -les appels, nn Mining Board, composé de dix membres élus par tous les mineurs inscrits.

Aussi maintenant tout est-il réglé et se passe-t-il en bon ordre : ce qui était il y a quinze ans fureur et presque folie, est rentré dans les éléments réguliers de lapro^érité coloniale. La spéculation seule a conservé ses hasards : c'est une bourse, un jeu constant I Je vois dans le journal d'aujourd'hui le taux d'actions qui se vendaient dans la première semaine de juin à raison de 15 fr. 65 c. l'une et qui rapportent maintenant 75 francs par semaine; la Compagnie a enfin trouvé son magot! Voici une autre mine, « la Warrana », où on a trouvé cette semaine 6,000 onces d'or (60,000 francs) dans un terrain de sept mètres cubes I Pour moi, en outre de mes charmants souvenirs , je ne rapporte que mes trois cailloux de la valeur de 50 francs d'or tout au plusl je m'en vais encore content, dussent mes chers cailloux

ne pas croître ni multiplier en route I

La course de Ballarat lermïtiée, nous allons, le

25, à Geelong, petit poit sur la baie de Poi t-l'hilipp, d'un aspect pittoresque et charmant : là on nous promet, non pluB de l'or, mais du gibier. Avant toute chose nous trouvons à chasser des myriades de puces qui nous assaillent avec acharnement : cet animal sociable abonde décidément d'une manière incroyable dans la cinquième partie du monde. Le

26, nous parlons de bon malin pour Barnon-Parii , grande propriété des environs où nous faisons force coups doubles sur des perroquets et des lapins. Le brave M. Ans tin, propriétaire de céans, eut, il y a dix ans, l'heureuse idée d'importer ces derniers d'Angleterre, et ils ont engendré une telle fourmilière de descendants, que leur dit propriétaire donnerait maintenant bien des lingots pour se débarrasser de ces rongeurs, qui dévastent ses 30,000 acres ou 12,140 hectares de terrain. 30,000 acres, songez-y ! voilà le modeste domaine d'un homme qui débarqua ici en sabots, il y a vingt-neuf ans 1 J'aimais à entendre ce brave vieillard raconter son histoire : s'installer au milieu des sauvages, dans ce coquet assemblage de verdoyantes collines, faire le coup de fusil sur les Noirs qui l'attaquaient comme sur les kanguroos, en gardant ses moutons; voir si vite prospérer sou troupeau, qu'après six ans il demande au gouvernement de lui assurer son bien contre l'invasion des nouveaux colons : tels sont les com-

mencements du squatter. Puis le gouvernement lui loue, pendant quinze ans, à raison de 1 fr. 25 c. Tacre, ce run de 30,000 acres : ses moutons, qui réussissent comme ses lapins, lui donnent trois millions de francs en quelques années, et il finit par acheter cette terre au prix de 750,000 francs. — Actuellement il a deux cents chevaux pur sang, un nombre considérable de bœufs, dont je ne me rappelle pas exactement le chiffre, et trente-sept mille moutons. Toutes ces bêtes se promènent à Taventurc dans d'immenses prairies naturelles, ombragées par des arbres à gomme rouge et à gomme bleue.

IMPJiESSIOKS SUR LES 1\STITUTI0NS POLITIQUES ET SOCIALES.

Ëlémetits de la colonie. — i Self-3oïernment. i versel. — Parlemeals et minÏEtr

29 juillet 1866. — Nous voici revenus à Melbourne, l'esprit encore rempli du souvenir des mines; mais il faut aussi que je vous parle b. la Iti'ilc non plus de ces fiiils malérJels qui nous ont lanl &appés, mais de tout l'ensemble politique et social de ce pays où nous avons débarqué depuis deux semaines.

Cerfes le voyageur qui arrive ici après quatre-vingloiize jours de mer, est dès l'abord émerveillé de tout, et, par ce qu'il contemple, disposé à l'enthousiasme. Mais les détails échappent encore à son esprit, et il faut vraiment quelques jours de résidence pour juger plus sainement les choses et mieux profiler de tout ce que racontent les gens importants du pays, C'est pour cette raison que je ne vous ai rien dit encore, dans ma première lettre, du gouvernement et de l'état social de Victoria.

Ce qui rae frappait alors et ce qui est encore au-

jourd*huî Fobjet de mon admiration , c'est la grandeur et le développement de cette colonie; c'est de voir une ville de cent trente mille âmes» une société formée, un gouvernement régulier, fonctionnant par la liberté la plus entière et issu de cette même liberté , et tout un ensemble de monuments grandioses et utiles, de services publics, chemins de fer et télégraphes, hôpitaux et asiles, qui révèlent dès Tabord la puissance commerciale de FAngleterre, doublée de Fesprit de progrès américain. Cest un contact subit avec une civilisation pratique des plus avancées, n'ayant de pareille en Europe que dans certaines capitales , et offrant un étonnant contraste entre les. brillantes créations de cette jeune cité et la routine de tant de gouvernements de l'ancien monde. Songez que c'est là où deux colons seulement, Batman etSams, ont débarqué avec quatre cents moutons en 1835, au milieu des tribus sauvages du Yarra- Yarra; que, pendant seize ans, leurs imitateurs se sont disséminés dans l'intérieur, en faisant paître leurs troupeaux toujours croissants, dans les prairies qu'il suffisait de découvrir pour les posséder; qu'en 1851, une grande découverte y fit débordeV le torrent des immigrants et y amena des aventuriers de toutes les nations , et que pourtant, cette colonie s'affranchissant à cette même date des charges et des errements de la vieille province de la Nouvelle -Galles du Sud, sut faire de l'ordre

avec du désordre, et, mailnsanl des éléments aussi hétérogènes, s'organiser si une et si prospère que le voyageur en demeure slupérail au premiei' aboril.

C'est réellement un beau spectacle! On respire ici un air vivifiant, dhl c'est que la liberté esl la mère de toutes ces belles choses! c'est que toutes ces colonies, indépendantes entre elles, s'administrent elles-mêmes; c'est quR le gouvernement de la reine d'Angleterre leur a gracieusement offert de tracer elles-mêmes les articles de leurs constitutions, et que, loin d'accroître leurs charges par une administration militaire. loiii do les mener comme un régiment ou un équipage, loin de régenter à coups de décrets méfiants et despotiques des populations qui débarquent pour chercher fortune, el d'imposer en toutes choses l'appui ou le consentement de l'Elal, on les a déclarées et laissées libres du premier coup, libres dans la plénitude de l'expression Elles sont devenues de vrais Étals, ayant leurs Chambres, leur système électoral (bien différent de celui de la métropole), votant elles-mêmes leurs budgets, leurs lois, leurs institutions de tous genres; et elles sont arrivées si vite à un tel degré de prospérité, qu'on est tenté de se demander si uneyé'e n'a pas présidé à la formation d'éléments si iliverg.

Les fées de l'Australie, ce sont l'or et les troupeaux; ce sont les deux poids de nature essentiellement opposée, qu'il faut mettre dans la balance pont

arriver à cet équilibre que nous voyons si foncièrement établi.

La fièvre de For a amené des flots de population» Pendant une première période, chacun s'est rué sur le métal qui procui^it toutes les jouissances ; il y a eu un véritable bouleversement social ! II semblait que de même que les mineurs en fouillant les collines et en soulevant les vallées nivelaient le sol, de même la société qui venait inonder ce pays fût nivelée, elle aussi, au delà de toute expression. Jusqu'à ce moment la colonie de Victoria, à Fencontre des vieilles colonies pénales de l'Australie, avait eu des débuts lents, mais favorables. Formée peu à peu par dés hommes d'entreprise et de cœuri d'une position sociale relativement élevée, ayant toujours repoussé avec énergie l'introduction parmi elle de l'élément convictj elle présentait au moment de son indépendance, sauf une condition, les plus belles chances de civilisation qui eussent été données à un pays, depuis la constitution des États-Unis d'Amérique. C'était une petite Angleterre qui se formait sur le modèle de la mère -patrie, avec des idées plus libérales seulement. Elle avait bien les squatters j influents, riches, gentlemen , qui donnaient le ton à cette société supérieure pour une colonie, mais elle manquait de bras pour multiplier ses produits, et ses produits manquaient surtout de consommateurs. L'or les lui donna; ils arrivaient

140 AOSTRALIE.

par vingt mille en quatre semaines. La grande majorité était composée d'aventuriers, mais qu'importe! c'était un grand mouvement qui créait ta vie sociale, commerciale et politique; et la fièvre de l'or, quels qu'en Tussent dans le principe les désastreux effets, devait enfanter dans la douleur une société dont le développement a été prodigieux. En le constatant, on participe à la fièvre qui l'a accompagné; mais, avant le succès, vint l'épreuve. On n'enfreint pas impunément les lois naturelles, et une croissance anomale, arlifScielle, est fatalement condamnée à un état maladif ou à des excès généraux. Des hommes de rien se sont trouvés tout à coup, par le rendement des mines ou le prix des terrains, possesseurs de fortunes énormes; et le plus clair du gain des « diggers» , passant entre les mains des apublicansu (cabaretiers), enrichissait et faisait monter au sommet cette lie de la population. Alors, en elfet, les scènes sanglantes de Ballarat, les émeutes contre la police ont mis un instant en danger un gouvernement forcément trop Faible pour résister à une pareille effervescence. L'autorité pourtant, renforcée de toute la partie saine du peuple, a été victorieuse; la réaction s'est faite; tout à l'heure c'était un groupe d'hommes, dès lors c'était un peuple tout entier, éclairé par les dangers de la veille, voulant assurer la prospérité du lendemain, qui GODstituB son gouvernement sur les bases de

Tégalité, de la sécurité et de la justice. Ce gouvernement devait être fort, puisque ceux-là mêmes sur lesquels il devait s'exercer furent les premiers à le sanctionner; et il se montra juste, puisque tous les citoyens devaient prendre leur part égale dans les affaires! De là naturellement Télément démocratique partout, poussé peut-être à Textrême dans ses conséquences, mais se soutenant malgré ses vices originels , malgré les égarements et les fautes où il se laissa entraîner quelquefois. Quand il pèche un moment, ce gouvernement a pour excuse que la majorité des citoyens le veut ainsi ; quand il réussit, quand il opère des merveilles de colonisation dont nous sommes' témoins , chacun peut en prendre sa part de gloire, car c'est le « self government. »

Voilà donc ce qu'a amené la découverte de For : de toutes les contrées du monde, plus de quatrevingt-dix mille immigrants par an jusqu'en 1855, et trente mille depuis, sont accourus au bruit des richesses des mines. Mais l'or tout seul aurait tué ce pays, comme il tua autrefois l'Espagne, s'il ne s'était trouvé sur ce sol des hommes qui reconnurent que la véritable richesse de l'Australie n'était pas uniquement dans les mines, que celles-ci .n*en étaient pour ainsi dire que Voccasiorij et qu'il y avait, à côté de la récolte de l'or, une industrie tout aussi lucrative, une industrie qui n'était plus basée sur le hasard ou la fortune du joueur, mais qui avait

U3 ATTSTRALIB.

son assiette sur un élément de production progressive, non plus épuisable comme l'or, mais renaissant au contraire tous les ans avec plus de vigueur. C'est Vélevage des bestiaux sur ces immenses prairies dont la colonie de Victoria est couverte. Voilà le point fondamental de l'empire australien; voilà l'idée qui a poussé un groupe d'hommes persévérants à se détacher ou à rester éloignes de la foule des mineurs, et à sVxiler dans les prairies, afin d'élevtr chacun des troupeaux dont le nombre n'esl pas croyable pour ceux qui ne les ont pas vus , ici vingt mille bœufs , là cent cinquante mille moutons! Et si l'on peut dire que l'époque de Ja découverte de i'or est celle de la naissance de cette colonie, le jour où les squatters se sont mis à l'œuvre, n'a-t-il pas été avec bien plus de raison celui du salut de cette contrée! Leurs premiers établissements, avant 1851, étaient bien peu de chose en comparaison de l'essor que prit quelques années après cet élément de richesse, dont les conditions furent transformées par les milliers d'immigrants, établis depuis lors, qui fondaient des villes, cultivaient les céréales, et formaient, à câté de la colonie pastorale, ses compléments : la colonie agricole et la colonie manufacturière.

Les mines ont donc été désertées pour les champs par la majorité. Bien qu'elles nient rendu, depuis leur origine, plus de trois milliards huit cents million!:

do francs, il n'y a pourtant en exploitation quo la vingtième partie des terrains reconnus aurifères. Si, dès 1854, leur produit va diminuant graduellement, et si Tannée dernière il a à peine atteint la moitié du chiffre de cette époque , croyez bien que ce n'a été qu'un déplacement d'une richesse qui s'est dix fois accrue par là même, au profit de cette classe moyenne, constituée entre les mineurs et les « squatters » , et qui forme la majeure partie de la population.

C'est dans son sein que s'est vivifié un esprit démocratique d'opposition aux « squatters » , qui en effet représentent l'aristocratie delà terre, et dont l'influence, pénible à la masse, quoiqu'elle protégeât l'industrie mère de la colonie , me parait avoir été jalousée par les gouverneurs eux-mêmes. Naturellement les premiers coups leur furent portés : c'était la lutte de la petite culture contre la grande, du morcellement contre l'unité , des a land jobbers » contre l'élément stable et conservateur du pays. Eh bien, franchement, si, dans le principe, les circonstances leur ont fait la part bien large et bien belle, en leur assurant des fortunes rapides et considé- ; ables, ils ont eu par contre bien des périls à affronter, en s'établissant au risque de leur vie dans l'intérieur, au milieu d'Aborigènes mal disposés. Mais, maintenant qu'ils ont réussi, maintenant que la civilisation s'étend à grands pas dans la colonie, on trouve

lii AUSTRALIE.

que leurs terrains sont Irop grands et leurs fortunes trop faciles à foire. On ne se soudienl pas de leur noble audace, de leur persénérance, de leur œuvre, qui a confirmé la prospérité de la colonie, et l'élément nouveau leur fait une guerre à outrance.

C'est un grand inléràt pour nous que d'assister à cette querelle politique, de faire causer les gens des diETérents partis, de voir combien les rdies ont changé en peu d'années. 11 y a douze ans, qui disait 1 mineur n disait presque millionnaire , et le r squatter s était perdu dans le u busb » au milieu de ses troupeaux; depuis, le « squatter n a eu deux déboucliés constants pour ses produits : la consommation de la viande dans la colonie, et surtout l'exportation des laines. Le mineur, au contraire, se fatigue à creuser Je sol, et ils sont bien rares maintenant ceux qui gagnent des six cents francs par jour, comme dansle bon temps I Aujourd'hui donc toute la richesse est du côté des » squatters n .

Ces éléments opposés sont en présence : le suffrage universel est l'aréne où ils viennent lutter l'un contre l'autre. L'ensemble du gouvernement a toutes les apparences d'une monarchie constitutionnelle, dont le roi n'est autre qu'un gouverneur nommé par la métropole. Je croirais presque que c'est une république avec un semblant de président.

Le gouverneur, nommé pour sept ans par la reine, touchant deux cent cinquante mille francs par an

pour représenter dignement le pouvoir exécutif dont il est investi, accepte les ministres que lui impose la majorité des Chambres, écarte ceux qu'elle désapprouve : il est la main digne et conciliatrice qu i écrit; la nation dicte par la voix des deux assemblées qu'elle nomme.

Ces deux assemblées sont : l"" la Chambre Basse ou (c Assembly » . Elle se compose de soixante-dixhuit membres, nommés pour cinq ans par le suffrage universel. Les seules conditions nécessaires pour être électeur et éligible, sont d'avoir vingt et un ans et de résider deux mois avant le vote dans le district où l'on est inscrit. Après le 23 novembre 1867, il faudra en outre, pour avoir droit de suffrage, savoir lire et écrire. Le vote se fait au scrutin secret. Cette Chambre est convoquée par le » message » du gouverneur; elle peut être prorogée ou dissoute, mais la Constitution ne permet pas qu'il s'écoule plus d'un an entre la fin et le commencement de deux sessions. Elle a le droit d'initiative des lois sur le budget, et, en un mot, toutes les prérogatives de la Chambre des Communes en Angleterre. Par la liberté illimitée de réunion et de presse, et par l'absence de toute pression administrative, elle est la représentation la plus immédiate et la plus directe des citoyens. C'est grâce à elle que la majorité des six cent vingt-six mille habitants de la colonie ne paye que les impôts auxquels elle consent , ne subventionne que les tra-

1« ADSTRALIK.

vaux qu'elle juge utilss, iiVnlriilient une administration que pour lui demander un appui et non «les ordres, et ne voit employer les revenus publics ainsi que les sources organiques de sa richesse que selon ses intérêts véritables.

2° La Chambre Haute ou Council représenfe l'élément conservateur : elle est nommée par les propriétaires elles " capacîtaires n . Composée de trente membres élus par les six grandes circonscriptions <le Victoria, elle ne peut être dissoute, mais elle se renouvelle graduellement parles élections partielles, qui, tous les deux ans, pourvoient aux sièges de six députés sortants. Les électeurs appelés à nommer cette Chambre doivent avoir vingt-cinq mille francs en propriété, ou deux mille cinq cents francs en revenu : ces chiffres, qui paraîtraient énormes en Europe, s'étendent ici bien plus largement que vous ne pouvez le penser. Songez qu'un homme à giiges, berger ou autre, gagne à lui seul la moitié de cette dernière somme. Votent encore pour le Council les gradués d'une université, les médecins, les avocats, les juges, etc. C'est l'adjonction des capacités obtenue sans une révolutioa.

Entin les ministres, organes indiqués, essentiels, et avant toute chose responsables , de cet ensemble de rouages parlementaires, s'engagent par serment il se retirer du jour où ils n'auront plus l'appui et la conHance de la Chambre.

II est Vraiment intéressant de voir sur cette jeune terre la pure démocratie mise à l'œuvre, Técole de la vie politique ouverte à tous, dégagée des préjugés comme des obstacles des anciens conti« nents :. la démocratie est là abandonnée à ellemême; elle y fait tout ce dont elle est capable : elle n*a rien eu à détruire, elle a eu tout à créer; il n'y a peut-être pas au monde, eh ce moment, un seul autre point où Texpérience soit moins gênée et ^ar suite plus concluante. — Il semble que la race anglo-saxonne ait laissé de l'autre côté de la Ligne tout ce qui l'arrêtait encore en Europe, pour prendre résolument ici la voie du progrès. Cette franche hardiesse a engendré des merveilles : elle a fait une Europe libre et prospère dans l'hémisphère Sud; elle a créé non plus une colonie mais un monde nouveau, que l'on serait tenté de croire enfanté en quelques années , tout policé, tout libéral, tout prospère. Je vous parlerai plus tard des détails, mais j'ai voulu que ma première impression vous, parvint : elle est aussi sincère qu'imprévue pour moi; et mon admiration , pour être immense , n'est pas cependant aveugle. Je vois en effet, à côté de résultats prodigieux, les imperfections sinon nécessaires, du moins presque toujours fatalement attachées à toute œuvre humaine;

D'abord il y a dans la croissance un arrêt qui frappe les yeux. Nous étions stupéfaits des dépenses

,U ADSTRAI.IE.

inouïes de la coristructiou simultanée de tant d'édifices grandioses; <[uund nous les avons examioés de près, nous aïoua vu (jue pas un seul n'était entièrement leriuiné. Pcndaut cette fièvre de constructiou on avait trouvé un trésor, et on le croyait inépuisable; évidemment les membres de la municipalité ont passé par celle ivresse et ont été réveillés trop tdt par l'épuisement de la caisse.

Mais voici qui est plus grave : un temps d'arrêt vient depuis un au d'élre mis aussi à la ricbesse publique, qui avait jusque là fait d'admirables progrès. C'est qu'il y a aujourd'bui dans la colonie un parti protectionniste qui triomphe. Le dernier gouverneur étant sorti de son rùle de neutralité et s'étant mêlé de la querelle politique » en partisan « , a dû quitter sur-le-champ la colonie. Le suffrage universel consulté a renvoyé sur les bancs de la Chambre Basse une majorité protectionniste : de la immédiatement une pluie de tarifs sur les importations et une diniinuliOD radicale des taxes d'exportation. Voici quelle fut l'origine du conflit,

L'épuisement des a diggins n à la surface avait arrêté presque subitement te mouvement de l'immigration. Cependant, par une disposition aussi sage que prévoyante, qui affectait la moitié du produit de la vente des terres, à favoriser l'immigration européenne, les bras cummençaicnt ù affluer de nouveau, et ou allait voir remonter le produit des mines. Ceci

ne faisait pas le compte de la démocratie , qui regrettait les salaires fabuleux de 1851 , et qui concluait queplus les bras seraientrares, plus les salaires seraient élevés. Sous Finfluence de cette idée, le secours aux immigrants fut rayé du budget , et voilà pourquoi avec des champs d'or presque illimités à exploiter, le produit des mines décroit graduellement. Je ne sais vraiment de quoi se plaignent les ouvriers : ils gagnent tous de dix-huit francs à vingttrois francs par jour en ne travaillant que huit heures, et des personnes compétentes m'ont dit qu'ils pouvaient fort bien vivre, avec de la viande trois fois et un bon logement, pour cinq francs par jour s'ils sont célibataires, et huit francs s'ils n'ont qu'une famille d'un nombre moyen.

Mais , engagée sur cette pente d'égoïsme et fortifiée par les succès» la masse ne s'est pas arrêtée là. Poussée par les idées nouvelles d'hommes à systèmes et par des industriels étrangers pressés de faire fortune, elle a donc voulu faire monter encore le prix des salaires, en soumettant à des droits protecteurs, à leur entrée dans la colonie, tous les objets manufacturés. Mais, mettre en regard de l'industrie européenne une industrie locale à l'état d'enfance, au milieu d'une population clair-semée, avec une main-d'œuvre triple , du charbon colonial à quarante-sept francs et du charbon anglais à quatre-vingt-dix francs la tonne , c'était (on ne l'a vu

que trop tard), faire monter les denrées de vingt pour cent, éloigner de Melbourne les navires qui en faisaient l'entrepôt de leurs chargements pour les autres colonies, épuiser Tépargne, arrêter les travaux , en un mot a tuer la poule » au lieu de la laisser tt pondre » I Les ouvriers en sont devenus les premières victimes; Pexpérience les a avertis et la réaction commence. 11 y a cela d^admirablc dans la liberté , même avec ses écarts , qu'on peut revenir de la mauvaise voie plus vite encore qu'on n'y est entré. Le pays va être consulté, et tout fait croire que les Chambres nouvelles ramèneront le bonheur si merveilleux des quatorze premières années.

Telles sont les impressions générales que m'a données le spectacle de la grandeur, de la prospérité et aussi des fautes de la colonie de Victoria. Le jeu de ses institutions parlementaires, qui est de l'histoire ancienne pour tout esprit libéral, peut seul faire une grande colonie; il est passionnant à suivre sur ce terrain neuf, où un peuple d'hommes faits a débarqué — a créé — et a prospéré.

Et dire qu'après de si beaux résultats, qui ne sont certes pas ignorés en Europe, on refuse encore des députés àFAlgérie française, et que l'on préfère les chances d*une petite famine à une opposition possible de députés coloniaux, ou même d^un conseil général élu librement!

vin.

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