CHAPITRE IX
Départ du port Saint-Paul. -—Relâcheàl’ile du Prince de Galles. — Chasse aux loutres, — Les Kodiaques, “sont atfaqués par les sauvages. — Dangers que court le capitaine du Bordelais. — Les pertes faites par saite de l’attaque dés Indiens obligent le capitaine à
: retourner ä la Nouvelle-Archangel.
Le 3 juin. — La brise du $. avec laquelle nous étions sortis du port Saint-Paul hâla jusqu'à l'E.-N.-E., le lendemain en molissant.
Aprèsavoir donné de nouveau, mais faiblement de la partie du S., elle passa au S.-0O: dans la soirée, et fraichit. dans peu de temps de maaére, à réduire la voilure à la misaine et deux huniers arisés, quoique l’on courût vent arrière à cause de la mer qui était énorme; pendant cette courte bourrasque la force du vent égala au moins tout ce que nous avions éprouvé antérieurement. Jusqu’à ce que la nouvelle houle du vent régnant eut pris le dessus , son conflit avec celle du S. produisait une mer croisée extrêmement dure.
Juin 1818.
Le 4.— À deux heures du matin le vent se
modéra, le temps, qui avait été pris de partout et très-animé, devint moins menacant. On put hisser le grand hunier et mettre es bonnettes ba ses. Dans la nuit on établit les deux bonnettes de hune derrière et le grand perroquet. Le baromètre n’avait subi qu’une altération trés-légère.
Depuis ce jour-là, les ventsdépendirent toujours de l'O. en variant de six quarts de chaque côté. À l'exception de ce petit échantillon des coups de vent de ces parages, la traversée ne fut marquée par aucun événement.
Nous nevimes pas de poissons, mais quelques oiseaux seulement à quatre-vingts lieues de la côte Nord-Ouest; de ce nombre fut un albatros : quelques branches de goëmon se trouvérent aussi dans ces mêmes parages.
Le 7. — On ne put pas avoir la latitude : je me faisais à midi à vingt lieues dans l'Ouest demi-Sud du cap Addington, sur l'ile du Prince de Galles.
À sept heures un quart on eut connaissance
de terre à toute vue dans le Nord-Est demi-
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36 VOYAGE Juin 1818,
Nord. Je tins le vent babord avec petit frais d’O.-N.-0: pour la reconnaître : le temps était d’une purété remarquable. A dix heures on releva la petite pointe Est de l’île de la Coronation au Nord 40 deg. Est, le plus Est desîles Croyères (1) au nord. De minuit à une heure et demie je courus le bord du large. A cette dernière heure, je repris les amures à babord sous les trois corps de voile. Peu après, on aperçut une grosse terre de l'avant et des îlots au vent (2). |
Me trouvant à la limite Nord du terrain désigné pour la chasse, je m’occupai de la recherche d’un mouillage propre à servir de station. Je manœuvrai pour passer dans le Sud- Ouest de deux îlots très-remarquables, malgré leur petitesse , par leur position détachée (dans l'ouest) du labyrinthe de brisans, de rochers et d’ilots qui borde le fond du golfe com-
(*) Iles ainsi nommées par La Pérouse. Vancouver les appelle Hazy Islands (îles brumeuses. )
(3) À quatre heures on releva les îlots au Nord 20 deg. Ouest ; l'ile de la Coronation du Nord 16 deg. O. à 40 deg. Est ; le sommet le plus élevé de l’île Warren au Nord 60 deg. Est du compas.
n 1818, frais
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g. Est
Juin 1818,
pris entre le cap Addington et les îles Croyères.
Le 8.— Nous n’eùmes aucun indice des cinq rochers que Vancouver place dans le Sud de la pointe de l'île Warren, quoique nous nous soyons trouvés à une lieue de la position que les cartes leur assignent. Je suis bien loin de mettre mes remarques en opposition avec celles d’un marin géographe aussi recommandable par son exactitude ; il est possible que la vuc de ces rochers nous ait été cachée, malgré le temps clair qui régnait alors. A deux heures, je laissai à un demi-mille dans l'Est les deux îlots, extrémité nord-ouest de cet archipel dangereux dont ils sont une bonne remarque, et que j'appellerai les Balises, et je dirigeai au Sud-Est quart-Est sur un ilot prés de la côte Sud du golfe séparé du groupe. En rangeant la pointe Est de cette île isolée, nous fûmes reconnus par trois canots indiens qui nous observèrent, hors de portée de fusil, avec toutes les marques d’une méfiance bien’ plus caractérisée que celle des Indiens du Sud. Enfin, une de ces embarcations accosta, et un Indien qui parlait quelques mots d'anglais monta à bord. Il était de
Kaïgarny, lieu très-fréquenté par les Améri-
38 VOYAGE Juin 1818,
cains ; il nvapprit que le brick Le Brutus, capitaine Nye, était à Haniga, à quelques lieues dans le Nord, et s’offrit à m'y conduire. Je préférai un mouillage qu'il indiquait dans une anse sur la partie Nord-Ouest de l’île du Prince de Galles. Après l'avoir fait reconnaître nous y mouillämes à six heures et demie par vingt brasses, fond de vase. On prit, pour la nuit, les mesures de sûreté usitées dans la partie Sud de la côte : un officier et trois hommes de quart, la batterie chargée à mitraille, les filets d’abordage hissés, etc.
Aussitôt que le navire fut amarré, je m'abouchaï, par l'intermédiaire de Petrowsky, qui parlait un peu anglais, avec les chefs de l'expédition. 1l fut convenu qu'ils iraient dès le lendemain en reconnaissance. Les Indiens nous avaient quittés, et avaient été, selon leur coutume, bivouaquer dans les bois au bord de la mer; j'avais permis à celui de Kaïgarny de coucher à bord, espérant en tirer parti.
I avait témoigné beaucoup de curiosité de savoir qui nous étions, car notre pavillon lui était inconnu, et la vue des Kodiaques et de
leurs embarcations lui donnant lieu de nous
Juin 18:18, prendre pour des Russes ; nous eùmes de la
peine à le désabuser et à nous faire reconnaître pour Français, nom qu’il ne connaissait que par nos fusils que les Américains avaient apportés, et dont ils appréciaient la supériorité.
Le 9. — Le grand canot fut expédié sous les ordres de M. Foucault avec huit baidarques, montées par les chefs de l'expédition, tant russes que kodiaques, qui furent reconnaître la grande entrée dans l'Est du mouillage. M. Foucault parcourut plusieurs lieues de côte sans voir aucun indice de population. Il reconnut des baies spacieuses et un bras de mer qui se prolonge à perte de vue dans le Sud. Quoique le temps füt beau, la force de la brise du N.
rendit les circonstances peu favorables, la loutre se montrant peu au large quand la mer est agitée. On n’en vit que deux; mais, malgré ce petit nombre, les Kodiaques jugèrent, d’après l'aspect des localités, que ces animaux devaient fréquenter cette partie de la côte et qu’elle méritait d’être exploitée.
Le 10. — Les vingt - neuf baidarques, chacune armée d’une paire de pistolets et de
deux poignards, partirent pour commencer la
40 VOYAGE Juin 1818, chasse. Je les escortai dans le grand canot. Nous
dirigeâmes sur la partie Nord de l'entrée de Kowalt. Lesbaidarques, gagnant le canot quoiqu’il fût favorisé par une jolie brise de N.- O., et qu’elles n’eussent que leurs pagayes, m'attendirent à l'entrée d’un canal courant
Nord-Est , formé dans le Nord-Ouest, par la’
grande terre; au Sud-Est, par une chaîne d’ilots. Cette partie , que je parcourus sur un développement de sept à huit milles, offre plusieurs bons mouillages, entr’autres un port de plus d’une lieue de profondeur dans le Sud- Sud-Ouest, sur un quart de large. Il y a beaucoup d’eau dansle canal, généralement quarante brasses, et rarement moins de dix, excepté dans les anses ou dans les endroits resserrés. Rien ne pouvant faire soupçonner la proximité des naturels, les Kodiaques s'étaient dispersés dans les canaux tortueux d’un groupe d’ilots. Les ayant fait rallier à un signal convenu, je fis route pour remonter le canal, en louvoyant sous la bande Nord-Ouest. Je reconnus l'entrée d’un bras qui court dans cette direction, et dont les côtes, ainsi que celles du canal, sont d’une hauteur prodigieuse et formées d’un roc gris-noir.
CA
Juin 1818.
On voit, à mi-canal, un rocher très-remarquable.
C’est le seul danger dont j'ai eu connaissance en traversant deux fois l’entrée, qui dans cette partie n’a pas moins de quatre lieues de large du Nord au Sud. En revenant, les baidarques avaient fouillé entre les îlots au Sud du grand canal. Contrariés par le clapotis, elles ne trouvérent qu’une seule loutre: ce fut tout le produit de leurs recherches.
Le 10. — Quatre pirogues des naturels étaient venues à bord, on n’avait pu en obtenir que du poisson, deux peaux de castor, et quelques queues de loutres. L’Indien de Kaïgarny, ayant été surpris à la fenêtre de la grande chambre s'abouchant avec ses compatriotes, fut chassé et sortit du bord avec la colère et le ressentiment peints sur sa physionomie farouche.
Au retour des chasseurs, l'agent de la compagnie me sollicita pour les faire bivouaquer à terre auprès de leurs embarcations, qui, d’après la nature des matériaux employés dans leur construction, ne peuvent rester long-temps à l’eau sans se détériorer , et qu'il aurait fallu embarquer pour les sécher. Ces considérations,
42 VOYAGE Juin 1818.
jointes à la confiance que je croyais pouvoir mettre dans un homme revêtu de celle de ses supérieurs, et à qui six ans de séjour devaient avoir appris à connaître le pays et le génie de ses habitans, me déterminèrent à consentir à sa demande. Dès-lors les Kodiaques passèrent la nuit à terre sous la protection d’une garde commandée par un officier du bord. Ils y rvstaient aussi le jour, lorsque le temps n’était pas favorable à la chasse, circonstance qui se répétait souvent. Les loutres ne se montraient d’ailleurs qu’en petit nombre (1) : nos chasseurs
(1) « La loutre est un animal vorace, plus avide de poisson » que de chair, qui ne quitte guëre les bords des rivières , des » lacs et de la mer, et qui dépeuple quelquefois les étangs; elle » a plus de facilité qu'un autre pour nager , plus même que le » castor, la loutre ayant des membranes à tous les pieds : elle » nage presqu’aussi vite qu’elle marche ; souvent elle nageentre » deux eaux, et y demeure assez long-temps; elle vient ensuite » à la surface afin de respirer. À parler exactement , elle n’est » point animalamphybie ; elle n’est pas conformée pour demeu- » rer dans l’eau, et elle a besoin de respirer à peu près comme » tous les autres animaux terrestres : si même il arrive qu’elle » s'engage dans une nasse à la poursuite d’un poisson, on la » trouve noyée; et l’on voit qu’elle n’a pas eu le temps d'en » couper tous les osiers pour en sortir. Elle a Les dents comme » la fouine, mais plus grosses et plus fortes relativement au » volume de son corps. Faute de poissons, d’écrevisses , de gre- » nouilles , de rats d’eau, ou d’autre nourriture, elle coupe les
» jeunes rameaux, et mange l’écorce des arbres aquatiques ; elle
AUTOUR DU MONDE. 43 Juin 5818.
n'avaient obtenu que vingt-une peaux le 17.
Dans ce laps de temps, les échanges nous en avaient procuré dix des naturels. Nous n'avions trouvé à notre arrivée que cinq ou six de ces sauvages, toujours errans dans la belle saison. Il en était ensuite venu trente environ de tout àge et de tout sexe, et en dernier lieu leur nombre s'était diminué et avait subi diverses variations (1).
» mange aussi de l'herbe nouvelle au printemps; elle ne craint
» pas plus le froid que l'humidité; elle devient en chaleur en » hiver et met bas au mois de mai; les portées sont de trois ou » quatre.
» Les jeunes loutre: sont plus laides que les vieilles : la tête » mal faite, les creilles placées bas, des yeux trop petits et cou- » verts, l'air obscur, les mouvemens gauches, toute la figure » ignobie, informe; un cri qui paraît machinal, et qu’elles répètent » à tout moment, semblerait annoncer un animal stupide : » cependant la loutre devient industrieuse avec l’âge. » Les loutres ne creusent point leur domicile elles-mêmes, » elles se gitent dans le premier trou qui se présente, sous les » racines des peupliers, des saules, dans les fentes des rochers, » et même dans les piles de bois à flotter : elles y font aussi leurs » petits.
» Le poil de la loutre ne mue guère; sa peau d’hiver est ce- » pendant plus brune et se vend plus cher que celle d'été : elle » fait une très-bonne fourrure , qui est particulièrement recher- » chée en Chine, malgré la chaleur du climat. La loutre de terre » a généralement le poil plus clair que celle de mer. » (Burrox.)
(1) En accompagnant les Kodiaques dans leur chasse, je passa
Juin 2818.
Le 17.—-Le matin, il vint plus d’Indiens que
les jours précédensavec une quantité assez considérable de pelleteries. Ils se retirèrent à leur ordinaire à midi, pour prendre leur repas, en
promettant de revenir pour traiter le reste des fourrures dont ils n’avaient pas encore disposé; il n’en parut cependant aucun dans la soirée.
Le 18. — Il ne se montra qu'une seule pirogue qui fut mettre à terre au fond de l’anse sans s'arrêter à bord. Cette disparition subite des naturels, après la promesse qu’ils m’avaient faite la veille, m’inspirant des soupçons, je résolus de faire rentrer les Kodiaques
entre l’ile isolée et la grande terre; je trouvai ce canal parfais tement sain. Je reconnus la partie Ouest et Nord-Ouest de l’île cernée de rochers noirâtres, au-dedans desquels, aprés avoir traversé un canal tortueux où le canot passait à peine, je trouvai une petite anse qui offrait des commodités pour les baidarques et les chasseurs, notamment un ruisseau. Je visitai aussi la côte Nord-Est de l'ile; je reconnus dans le Nord-Nord-Ouest une crique plus commode que la premiére , dont elle n’est qu’à quelques encàblures. Une petite plage de sable, couverte par le rocher, sans en être obstruée, offre un débarcadaire facile, où l'on trouve aussi de l’eau; mais deux remparts de roche réduisent le terrain libre à un espace à peine suffisant pour recevoir trente baidarques. La partie Est, moins hérissée , n’a pas de débarcadaire.
AUTOUR DU MONDE. 45 Juin 1818,
qui étaient à leur bivouac, le temps ne leur ayant pas permis de sortir; mais ne pensant pas qu’il y eût rien à craindre des Indiens pendant le jour, le camp étant à portée de fusil du navire, je remis au soir l'exécution de ce projet. En attendant je descendis pour visiter les environs du camp , où je faisais ordinairement une tournée vers cinq heures. Je comptais aussi veiller l'heure de la haute-mer, la lune étant à son plein. Je renvoyai de suite la petite baleinière : quelques Kodiaques profitérent de cette occasion pour retourner à bord. Remarquant que la marée était déjà très-haute, je remis, jusqu’à l'heure de la pleine mer, la tournée que je me proposais de faire autour du camp, et jeme promenai vers le fond de l’anse le long de la grève, en veillant la marée. Après avoir fait deux ou trois cents pas, je me croisai avec un Indien, qui s'arrêta un instant, en se détournant un peu pour me faire place, et me dit en sou-
riant quelques mots que je ne compris pas et
auxquels je ne pus répondre que d’un signe de tête. Un bâton était sa. seule arme apparente. Quelques minutes après, mon attention fut réveillée par un coup de feu parti du côté du
46 VOYAGE Juin 1818.
camp, et que je crus d’abord'avoir été tiré par les Kodiaques, qui le matin s'étaient exercés au pistolet; mais ce premier coup fut aussitôt suivi d’une décharge, après laquelle le feu, quoique moins nourri , fut entretenu avec vivacité. Jugeant alors que ce ne pouvait être qu’une attaque des Indiens, mon premier mouvement fut de tourner vers le camp; mais voyant les Kodiaques fuir sans résistance ; et dans une déroute complète, je pensai que ma présence ne pouvait étre d'aucune utilité, et qu’il ne me restait qu'à pourvoir à ma sûreté personnelle , que la rencontre que je venais de faire, devait rendre plus précaire. FPappelai l’embarcation qui m’avait porté à terre, et qui n'était pas encore arrivée à bord , mais dans ce désordre je ne-fus pas entendu. Après avoir agité un mouchoir pour me faire remarquer du navire, car il était dangereux, en criant, de faire savoir aux sauvages où je me trouvais.
Je me déshabillai le long du fourré qui borde la grève. Quelques instans après ‘ayant encore agité mon mouchoir, je me jetai à la nage avec ma montre entre les dents, au bruit confus de plusieurs voix qui approchaient.
Juini815.
Cependant le navire , qu’une risée tenait évité l'arrière à terre au moment de l’attaque, était venu en travers, tirait sur les Indiens et avait expédié le grand canot, qui s'étant d’abord dirigé sur le camp, tourna vers moi après wavoir aperçu, et me joignit encore près de terre. Il fut bientôt accueilli d’un feu très-vif, auquel il riposta de ses espingoles et de ses fusils. Je fisen accostant un effort inutile pour monter dans le canot, dont je m’aperçus que plusieurs hommes étaient blessés. Ne voulant pas retenir lPembarcation sous le feu que les Indiens, accourus en grand nombre, faisaient sur elle à l’abri des buissons que je venais de quitter, et ne voyant d’ailleurs dans cette partie aucun Kodiaque à secourir , j'ordonnai à M. Partarieux, qui la commandait, de porter an large sans perdre de temps à me prendre.
Ja me tes le long du canot qui s’éloigna de la côte en tirant vers le camp. Il leva rame une seconde fois et me prit à bord, où je trouvai quatre hommes blessés sur 7 qui composaient l'équipage. Deux ne létaient que légèrement ; mais la plupart des munitions étaient consomméesg et lembarcation était encombrée de
48 VOYAGE Juin 18:18.
futailles. Dans ces circonstances, je ne crus pas devoir la ramener au feu, et je fis nager vers le navire, où j'arrivai à une heure et demie. Il tirait toujours sur les endroits d’où partait le feu des naturels, qui se tenaient constamment à couvert dans le bois, à la faveur duquel ils s'étaient approchés à portée de pistolet , sans être aperçus, et avaient attaqué à l’improviste les Kodiaques plongés dans la plus parfaite . sécurité. Les deux baleinières s'étant trouvées prêtes un moment après mon arrivée à bord, je les expédiai sous les ordres de M. Foucault, pour recueillir ceux de ces malheureux qui avaient pu se soustraire à la fureur de la première attaque, soit en se jetant dans leurs embarcations, soit en se cachant dans les cavités des rochers qui bordaient la grève. M.. Briole retira de divers baidarques, qui avaient rempli étant percées de balles, sept hommes dont quatre blessés et un mort. La grande baleinière ayant été prendre un Kodiaque qu’on voyait entre les rochers au Nord du camp, en sauva sept autres sortis successivement . du même trou où, dan: , ‘itres circonstances, trois hommes auraient e : de la peine à se tenir. Nos
pas
ers t le ent ils ans ste faite vées prd ,
ault, qui
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ême rois
Nos
Jnin 1818.
embarcations allèrent prendre les fugitifs à terre même, ou à très-petite distance, et pour ainsi dire sous les fusils des Indiens. Quoique soutenues par le feu du navire, je considère comme un effet de la Providence qu’elles n'aient pas éprouvé de ;j.:::°s. Ce succés, au milieu des désastres de cette journée, fut dû au dévouement et au sang-froid que les officiers mirent à remplir un devoir aussi sacré que dangereux, et à la conduite de quelques braves gens qui les accompagnaient volontairement. A trois heures, le grand canot sous M. Foucault et une baleinière sous M. Partarieux, prolongérent la côte à petite distance jusqu’à une anse de sable à l'Ouest de l’entrée , afin de recueillir les Kodiaques qui pouvaient sêtre sauvés de ce côté; mais ils revinrent À quatre heures sans avoir rien vu.
Cependant les Indiens tiraient par intervalle sur le navire, qui aussitôt envoyait des coups de canon sur la partie du fourré d’où partait leur feu: Il'en venait isolément autour des baïdarques pour piller, et ils se retiraient au premier coup de fusil. Leur présence était très - peu inquiétante, mais la certitude qu’ils étaient T. Il. A
5o VOYAGE Juin 18:18, embusqués dans une position où tout leur était
favorable, ne nous permettait pas de descendre à terre pour enlever les baidarques et ensevelir les morts. Quant sux blessés, outre la cruauté ordinaire à ces sauvages, la vue du terrain ne nous prouvait que trop qu'il n’en existait plus en vie.
Avant la nuit on dégagea le pont de tout ce qui pouvait géner le service des pièces, on remplit les pares, et l’on compléta l'armement du grand canot. On tira pendant toute la nuit cinq à six coups de canon par heure, pour éloigner les sauvages. Ils ne ripostérent que d’un seul coup de fusil à dix heures et demie.
Le 19.—Au matin il parut encore quelques naturels, tant autour des baidarques que dans le fond de l’anse. Le grand canot et une baleinière furent expédiés sous les ordres de M.Foucault accompagné du second agent. Ils remontérent la bande de l'Ouest jusqu'à la pointe; l'agent hélait de temps en temps en langue kodiaque, afin de faire sortir de leur retraite ceux qui auraient trouvé un refuge dans cette partie; mais aucune voix ne répondit à cet
appel, qui devait faire accourir les fugitifs,
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Ir
AUTOUR DÙÜ MONDE. 51 Juin 1818
sil en eûtexisté. M. Foucault éüt connaïssance à grande distance, de trois pirogués qui paraissaient vénir dé l’eñtrée ét diriger aû Nord- Ouest. Il rentra à bord à trois heures.
Tout annonéant que le gros ‘des Indiens s'était éloigné, M. Foucault fut de nouveau expédié à six heures ‘pour ramener les baïdarqués: Toutes les mésures furéht prises pour assurer’ sa rétraite en cas d'attaque, et prévenir les surprises. fl he déscendit qu'après avoir fait reconnaître les énvirons dù débarcadaire. Nos embarcations ramenêrent à bord dix-huit baidarqués. On recueillit aussi quelques arines. On cotnpta dix-neuf Kodiaques morts dans le cätp ôu sur la grève, à’ petite distance. Tous avaient été tués par dés coups de feu ; la plupart avaïenñt été frappés de plusieurs projectiles et déväient avoir été‘tirés À bout portant. Des pistolets trouvés déchargés Prouvaient que quelques-uns de ces iélidireux s'étaient défendus; de cé nombre, d’après le rapport des fubitifs, était l'intérprèté, jeune créole plein de vivacité et d'intelligence, qui, après avoir tiré son Coup de pistolet, se saisissait d’une pique, lorsqu'il reçut une balle dans la poitrine. Sur
ki
5a VOYAGE Juin 1818.
quarante-sept Kodiaques qui se trouvaient au camp au moment de l'attaque, il y en cut vingt de tués, vingt-cinq s’échappèrent à la nage ou furent recueillis par nos embarcations, ce qui faisait un total de quarante-cinq dont le sort était connu. Il ne restait de doute que sur deux Kodiaques qui probablement s'étaient noyés, car on savait qu’une baidarque avait chaviré; et la barbarie avec laquelle les Indiens avaient mis à mort les femmes, ne permettait pas de croire qu’ils eussent fait des prisonniers. Des vingt-cinq échappés au massacre se trouvaient douze blessés, la plupart très-gravement.
Le 20. — On fit les dispositions d’appareil-
lage et divers autres à l’intérieur pour le placement des blessés et des baidarques.
Le 21.—Au matin on leva l'ancre d’affourche.
M. Foucault fut ensuite à terre avec quatre hommes sous la protection du grand canot,
pour donner la sépulture aux malheureuses victimes de la férocité des Indiens. Les Kodiaques ne voulurent pas aller rendre ce pieux devoir aux restes de leurs compatriotes ; ils ne parurent nullement affectés de leur mort, et montrérent tous dans cette occasion une insen-
Des
jent
reilpla-
A atre ot, ses dia-
eux s ne | et sen-
AUTOUR DU MONDE. 53 Juin 18185
sibilité révoltante. Un jeune homme qui avait eu le malheur de perdre son père et son frère, ne versa pas une larme et ne donna aucun signe de douleur. Ces gens sont d’une dureté d’âme à laquelle je n’ai rien vu de comparable ; ils paraissent réserver pour la chasse et pour la pêche toute l’intelligence et la vivacité que la nature leur a départies.
Désirant de recouvrer les baidarques et les armes qui manquaient encore le soir, j'allai dans la baleinière faire une tournée dans l’anse. Je descendis d’abord au camp, où il ne restait que quelques piques et divers objets peu importans appartenant aux Kodiaques. Je vis dans le bois, à cent cinquante pas de la mer, le cadavre d’un Indien qu’on avait découvert là veille, et que je reconnus pour un de ceux qui étaient venus le plus souvent à bord. Il avait encore sur le corps une veste et un pantalon qu’il avait reçus de nous, et par-dessus unc capote bleue. Ses compatriotes l'avaient assis contre un arbre, le dos tourné à la mer : excepté la partie supérieure de la tête, il était entiérement couvert de mousse, dans laquelle on
avait planté un rameau qui s'élevait au-dessus
54 VOYAGE Juin 1818
de la tête. J'allai ensuite au fond de l’anse: nous vimes dans la partie Sud-Ouest les restes de deux feux éteints, et nous trouvâmes près de là, sous un arbre, une baidarque à trois places, en bon état. Je remontai la grève avec quelques hommes jusqu'au camp, mais sans découvrir aucun autre objet de nos recherches. Je fus étonné de trouver, à l'endroit où je m’étais déshabillé le 18, le pantalon que jy avais laissé avec le reste de mes effets. Des trente baidarques qui composaient l’expédition, une seule manquait et les Indiens avaient pu la cacher facilement,
Je descendis une seconde fois à la bande de l'Est, dans la petite baleinière, avec deux mousses, sous prétexte de voir le bois qu’on avait coupé avant l’affaire, mais dans l'intention de dissiper la terreur panique qui s’était emparée de plusieurs de nos matelots, au bruit éloigné de deux coups de fusil.
Convaincu qu’un plus long séjour serait aussi infructueux aux intérêts de l’armement qu'à ceux de l'humanité, je me décidai à quitter ce mouillage funeste, dès que le vent le permet-
trait, me proposant d'aller à la Nouvelle-
Be ne TR UT re : ; S
Juin 18184
Archangel pour remplacer les armes de chasse perduesle 18, réparer les baidarques, et mettre à terre les blessés.
Le 22. — On leva l'ancre de bonne heure, et nous courûmes plusieurs bordées pour sortir, mais sans faire de progrès, malgré le secours des embarcations, la brise étant très-faible. A neuf heures, le calme m’obligea de moviller par neuf brasses, à une demi-encâblure du rocher de laiguade. Je fis porter la grand ancre : jet dans le Nord - Ouest, avec cent quatre-vingts brasses de touée, pour nous reti:«r de cette mauvaise position où les Indiens pouvaient nous inquiéter avec avantage, à l'abri du bois auquel nous présentions le derrière. Nous primes en même temps des mesures pour les recevoir.
Trois pirogues avaient paru dés le jour à ’ilot de l’entrée , et, après être restées quelque temps en observation, arrient accosté à la pointe de l'Est, d’où quelques indiens vinrent jusqu'au camp en suivant la côte. Nous les vimes avec horreur exhumer leurs victimes pour profiter de leurs chétives dépouilles. On leur envoya «juelques coups de canon : ils riposté-
56 VOYAGE Juin 1818.
rent à coups de fusils sur les embarcations qui
élongeaient les touées. Nous appareillätnes à quatre heures du soir et sortimes enfin de cette anse fatäle faisant route pour la Nouvelle- Archangel.
Le 23.— À six heures du matin, nous portions au vent de l’île Isolée et de toutes les terres dans le Sud. La brise ayant-pfis un peü de force, j’espérais doubler ; mais à sept heures elle mollit et refusa lorsque nous avions l'ile à petite distance par le travers. La faiblesse du vent ne permit pas au navire de prendre vent devant, ét il ne vira vent arrière qu'avec beaucoup de peine à deux encâblures des rochers.
À un quart de lieue dans le Nord de l'ile Isolée, la sonde donna cinquante-cinq brasses (1). Le calme régna pendant le reste de la journée sans autre interruption que des risées de la partie de l'Ouest.
Le 2Â.— A minuit les courans nous droôssant dans le Nord-Est, je fis prendre la touline äux baleinières et nager vers l’île Isolée, afin de
() À midi, on releva les iles La Croyère auNord-Est-quart- Est; le cap Addington Sud-Sud-Ouest, l'ile Warren Nord: Nord-Est du compas.