‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine: executé sur la Corvette de l'État (volume 2)Chapitre 1 sur 13 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

CONMOèftATIOffS O&NitBALVS SUR LA CHINE, 9011 «OnFRKMKMElIT, • SES RELATIONS ATBC LES EUROPÉENS.

La Favorite était parvenue au terme le plus éloigné de son long voyage : les côtes d*Âfrique , celles de Tlndostan . la presqu'île malaise et une partie du grand archipel d*Aaie avaient successivement passé sous nos yeux. Tant de pays , tant de peuples différents nWaient point épuisé notre curiosité ; toujours , à travers les mers immenses que nous parcourions, nos regards s'étaient tournés vers la Chine, et enfin les ancres de la corvette avaient pris fond sur le sol de cette contrée , plus

curieuse que connue.

Jusqu'alors, dans presque tous les lieux que nous avions visités , j*avais trouvé la civilisation européenne aux priaes tantôt , conune dans l'Inde , avec une religion et des institutions aussi cruelles qu'absurdes, mais consacrées déjà par une longue suite de siècles; tantôt, comme chez les indigènes des détroits et de Luçon , avec l'ignorance et la férocité des sociétés primitives. Ces derniers cependant m'avaient offert un spectacle bien doux pour le voyageur qui étudie l'espèce humaine et s' intéresse à son bonheur : celui de la barbarie cédant peu à peu à l'influence admirable des sciences, des arts et de l'industrie.

La Chine au contraire devait me présenter un sujet d'observations bien différent : j'allais voir une civilisation dont les traces se perdent dans la nuit des temps, et qui depuis six cents ans lutte contre le joug tartare, deux fois changé et deux fois rétabli.

On ne peut douter que sous le règne de ses souverains nationaux, la Chine n'ait joui, dans les temps passés, d'une prospérité bien supérieure à celle que nous admirons encore maintenant; du moins tout semble l'annoncer. En effet, ces travaux gigantesques, ces ouvrages admirables par leur grandeur et leur utilité ; Jes ponts dé la province de Nankin, dont l'architecture hardie, quoique défigurée par leurs ruines, étonne encore les Européens ; les canaux navigables pendant plusieurs centaines de lieues pour d'innombrables bateaux, sur lesquels £(ont transportées les productions variées d'un empire immense dont les frontières , d'un côté voisines de l'équateur, touchent de l'autre aux déserts

glacés de la Sibérie, semblent les magnifiques restes d'une grandeur qui a résisté en partie à deux invasions, et que les premiers voyageurs génois et vénitiens, dont chaque jour vient maintenant constater la véracité, n avaient pas trop vantée à leurs ignorants et incrédules contemporains.

AAais si Ton fait encore attention que la Chine , policée dès les temps les plus reculés , était alors , conmie aujourd'hui, entourée partout de peuples féroces et menant une vie nomade au milieu de plaines sauvages oà ne se voit aucun vestige d'un état social plus avancé, on admettra facilement l'opinion soutenue par beaucoup de savants que la civilisation de la Chine n'a pu lui venir du dehors, et que cet empire doit, être considéré comme un des plus anciens foyers des sciences et des arts. Seulement il est vrai de dire que chercher à soulever le voile presque impénétrable qui couvre l'histoire de ces contrées, est une entreprise où ont échoué les plus illustres voyageurs : tous les systèmes que l'on a bâtis pour aider à la solution du problème , se sont pour ainsi dire écroulés devant la réalité , à mesure que ces contrées ont été mieux étudiées , et l'obscurité est restée aussi profonde qu'auparavant. Cependant les annales diinolses depuis la première invasion des Tartares sont assez connues pour permettre de dédder qu'à cette époque le céleste empire était bien moins étendu que maintenant : beaucoup de provinces du N. et du N. E., et entre autres la Corée , étaient indépendantes et fournirent même les troupes guerrières qui, franchissant la grande muraille, renversèrent le trône des empereurs

du sang chinois. A TE., la belle ile Formose n*est conquise que depuis deux siècles ; au S. , celle d*Haynan , séparée de la terre ferme par un canal très -étroit, est tombée plus récemment sous le joug de fer des man-' darins ; enfin le vaste empire des Birmans , celui du Pégu , au S. O. , reconnaissent la suprématie de Tempereur de la Chine, dont ils dépendent cependant moins que le royaume du Thibet, lequel forme la firontière chinoise du coté du N. O. Mais toutes ces conquêtes ne furent jamais, vraisemblablement, f ouvrage du peuple chinois , incapable en tout temps de défendre son indépendance nationale par les armes, et plus encore daller troubler des voisins redoutables qui nWaient rien à perdre et tout à gagner, et qui, firanchissant plusieurs fois tous les obstacles qu'une timide prudence leur avait opposés, soumirent à leur joug ces vastes contrées et une population presque ^ale à celle qui couvre aujourd'hui l'Europe civilisée. Ces hordes de Tartares, avant de perdre leur caractère belliqueux au sein de délices inconnues pour eux jusqu'alors , firent sentir également la supériorité de leurs armes aux peuples voisins de l'empire dont ils s'étaient emparés ; ils o£Grirent des conquêtes aux Chinois vaincus conune ifn dédommagement du grand nombre de sages et paternelles institutions qu'ils abolirent , ou dont ils ne conservèrent que les dehors.

Si nous adoptons l'opinion de beaucoup de savants anciens et modernes, que le nord de l'Europe et de l'Asie a été la source d'où les torrents de barbares se précipitèrent sur l'empire romain, ravagèrent pendant

plusieurs siècles et replongèrent dans Tignorance les parties de l'Europe alors civilisées, il nous faudra nécessairement admettre que la Chine, plus exposée par sa position aux mêmes malheurs que f Occident, a dû suhir le même sort : cette grande muraille , dont T origine remonte à la plus haute antiquité , semble venir à l'appui de notre assertion et prouver également que les immenses plaines de la Tartane , que Montesquieu appelle la fabrique ia genre hamain , inspiraient des inquiétudes à la Chine , bien des siècles avant que Byzance eût vu pour la première fois les Huns , et tant d'autres tribus conquérantes plus terribles encore , venir ébranler le trône des derniers Césars. Mais dans les deux parties du monde, les mêmes causes n'ont pas amené des résultats également heureux. En Europe, ces essaims de barbares mêlés aux peuples vaincus ont formé, après ^quinze siècles, des nations parvenues à une admirable civilisation. La Chine offre un tout autre spectacle : celui des vainqueurs et des vaincus aussi distincts entre eux qu'ils l'étaient le jour de la conquête; celui des arts et de l'industrie luttant contre un gouvernement toujours mal assuré et toujours oppresseur, et obligé pourtant de ménager xme immense population : tel est le sujet sur lequel j'exposerai quelques considérations , trop générales peut - être , mais qui me serviront, ainsi qu'au lecteur, comme d'une espèce d'introduction au récit de ce que j'ai vu, observé ou entendu dire à des personnes dignes de foi , dans le seul coin du vaste empire de la Chine qu'il soit permis aux Européens de visiter. Les jésuites et les autres mis-

sionnaires , plus portés , pour se faire yaloir auprès de leurs concitoyens, à parler de la cour et des grands que des dasses inférieures , ont fait des rapports trop fSaivorâbles d'un pays que, d'un autre côté, beaucoup d'Européens, plus marchands qu'observateurs et plus occupés de leurs affaires que des mœurs des habitants qui les entouraient, ont jugé trop sévèrement.

Tous les renseignements de l'histoire autorisent k croire que l'invasion de la Chine en 1 209 par les Tartares mongols , ayant à leur tète le fameux Gengis-Kan , est la première qui ait fait tomber du trône les empereurs chinois poiu* y placer une race étrangère. Trois siècles suffirent pour user cette nouvelle dynastie et faire perdre aux conquérants leur caractère guerrier : aussi cédèrent-ils presque sans combattre aux Tartares mantchous , que la soif du piMage fit descendre à leur tour des plaines de l'Asie septentrionale ; mais ces tribus guerrières ne comptaient pas, à beaucoup près, autant de soldats que celles qui avaient accomp2^;né Gengis-Kan dont elles venaient attaquer les descendants dégénérés : aussi les nouveaux souverains adoptèrent-ils , pour afiPermif leur empire , une politique différente de celle qu'avaient suivie leurs prédécesseurs : les massacres, les dévastations, ces moyens de domination employés en Asie , n'eurent qu'une très-courte durée et firent place à l'ordre et à la tranquillité ; le siège de Fempire , établi auparavant à Nankin, la plus belle ville des provinces du S., fut transporté dans celles du^. à Pékin, qui servit également de centre è la réunion des troupes conquérantes. De ce point, il leur fut plus facile de sur-

veiller les ennemis que les plaines de la Taiiarie pouvaient vomir encore, et d'étouffer promptement les révoltes formidables , mais toujours inutUes , que tentèrent des chefs puissants dépossédés par les dernières révolutions. De nouveaux mandarins prirent la place des anciens, enveloppés, avec leurs maîtres détrônés, dans une commune ruine; les impots ne furent pas augmentés; et la multitude qui avait vu tomber sans regrets et sans lui donner secours le gouvernement des Mongols, reçut avec indifférence un joug nouveau» mais qui navait rien de plus lourd que celui qu'elle portait auparavant.

Ea apparence rien ne fut changé : même culte religieux, même organisation intérieure, même respect pour les anciens usages qui plaisent à la multitude trom* pée , et ne sont entre les mains des conquérants tartares qu'un moyen de plus d'asservissement : encore aujourd'hui , chaque année, l'empereur daigne toucher pendant quelques minutes, à l'exemple des anciens souverains chinois, une charrue d'or eprichie de pierreries; et cependant , malgré cette vaine cérémonie , les magasins d'abondance qu'un gouvernement national et prévoyant avait jadis élevés au milieu de chaque ville , de chaque village , pour recevoir dans les années d'abondance le riz, si nécessaire à la nourriture des classes pauvres, restent vides et sont presque tous abandonnés; les habitants des campagnes , exposés à mille vexations , voient la plus grande partie du prix de leurs sueurs passer aux mains des mêmes fonctionnaires qui les prot^eaient autrefois. Il existe » à la vérité, des lois

très - sages poui* défendre le faible contre le puissant , pour encourager l'industrie ; mais elles ne sont pas exécutées , ou sont rendues muettes en faveur de l'autorité.

Tous ces vices du gouvernement chinois sont inhéi^nts à la position où Ta placé la nécessité de ménager la masse de la population, qui , si elle se soulevait, étoufferait pour ainsi dire le petit nombre de ses conquérants. £n e£Fety les impôts étant très-£adbles, le revenu ne peut suffire à entretenir Tarmée tartare qui , toujours sous les « armes , réprime les fréquentes révoltes , garde l'empereur et veille aux frontières du N.; la même pénurie dans le trésor, force de n'accorder aux mandarins que des émoluments trop modiques relativement aux obligations qui leur sont imposées : ainsi s'est établi , comme par un accord tacite entre le gouvernement et les dépositaires de son pouvoir, un droit de concussion; chaque gouverneur de province, ayant acheté sa dignité à la cour, est obligé d'imposer aux peuples des taxes illicites pour venir à bout de remplir des engagements aussi onéreux que blâmables , dont le finit ne lui est même assuré qu'au prix de nouveaux sacrifices , renouvelés sans faute chaque année. Les grands mandarins pressurent la multitude de mandarins inférieurs , qui eux-mêmes pressurent la population par les plus iniques moyens : cette foule de petites autorités forment une espèce de réseau couvrant pour ainsi dire la surfiice du pays , et extrêmement lourd pour les classes riches , qui n'obtiennent pas toujours la tranquillité et la jouissance paisible de iem*s bicus par des tiîbuts que la

protection intéressée des mandarins exige impérieusement; mais, d'un autre côté, comme les exactions ne pèsent que sur la fortune , que les impots personnels sont légers ou même inconnus , ia masse immense de prolétaires vivant du travail journalier de leurs mains est plus libre , plus heureuse à la Chine que dans tout autre pays du monde : le gouvernement la traite avec modération, assure même sa subsistance, et éloigne avec soin tout ce qui pourrait mécontenter et mettre en mouvement cette foule innombrable ; la crainte qu'elle inspire est la seule barrière contre Tesprit de concussion dont les autorités de tout rang semblent animées. Qiaque mandarin répond de la tranquillité des habitants soumis à sa surveillance et de Texécution apparente des anciennes lois. On conçoit combien il est dijffidle à la voix de l'opprimé d'arriver jusqu'au souverain à travers les obstacles sans nombre que tant d'intérêts particuliers lui opposent de toutes parts. Les premiers officiers de la cour sont pour ainsi dire engagés à soutenir les gouverneurs des provinces et à cacher des méfaits dont ils partagent les indignes firuits; mais si les réclamations parviennent jusqu'au pied du trône» si une révolte ou un mouvement vient annoncer le mécontentement d'une province , la punition du fonctionnaire coupable ou maladroit est d'autant plus terlîble que le souverain y trouve encore un moyen légal de remplir son trésor : les tètes accusées par la voix publique tombent k Tordre d'un haut tribudal de la capitale, chargé de faire exécuter des lois sévères et anciennes , mais dont malheureusement la seule justice

n a pas rédamé f application. Les coupables, condamnés à la mort ou à finir leurs jours dans lexil sur les fix>ntières de la Tartane, voient leurs biens réunis au do* œaine de l'empereur et leur famille réduite en esclavage; cette mesure, quelquefois inique, poursuit les aocusés de rang en rang , jusqu'à ce que le fisc ne trouve plujs rien à récolter.

Ne croit-on pas entendre l*histoire des gouvernements de l'Europe au xni* siècle P Ces châtiments intéressés n'empêchent pas, quoiqu'ils ' soient fréquents, ie mal de sub«ster dans toutes les provinces , la justice d'être vendue au plus offirant, la contrebande de se faire publiquement sous les yeux et même avec l'assentiment tacite de l'autorité locale , toujours occupée à étouffer les cris des opprimés et ne conservant qu*à prix d'dr, auprès du trône , des protecteurs qui peut^tre n'ont pas mis ses prédécesseurs à l'abri d'un supplice mérité.

Cependant le soin que le gouvernement prend des dernières classes, dont se compose la majorité de la popidation , ' l'espèce de repos et pour ainsi dire d'apathie où il les maintient, ne le garantiraient pas des attaques d'un aussi nombreux ennemi, si {dusieurs causes qui tiennent aux localités et à la position respective des diverses classes du peuple , ne Ten défendaient encore plus efficacement. En effet, que pourraient contre près de deux cents miUions d'habitants qui couvrent, dit-on, l'immense surfiice de l'empite chinois, une poignée de Tartares, dès longtemps AQollis par le luxe, par une longue paix, et concentrés autour du trône d'un empereur invisible pour ses sujets? Mais les

distances énormes qui séparent les di£Eérentes parties de ren^ire* f aversioa constante des proTÎnces les unes envers les autres, et plus encore la crainte qu*iaspîr^ift aux rangs élevés de la population les classes îniérieures, toujours prêtes dans cette partie de T Asie , ccHume en Europe , à profiter dea troubles et des dé* sordres pour piller et se livrer i tous les eacès, isolent en quelque sorte les soulèvements^ partieb qui ont lieu finéqnenunent dans les provinces , et les forcent ainsi k s'éteindre d'eux-mêmes sur les points où ils étaient nés sans avoir &it'de grands progrès, et souvent même après avoir duré plusieurs années.

Quelquefois cependant ces révoltes devinrent inquié* tantes, surtout avant que la dynastie aujourd'hui ré^ gnante se fôt affermie smr le trône; mais l'ordre fut toujours rétabli, soit par les armes des troupes tartares , soit par la trahison^ qui faisait succomber les che£i livrés ou séduits, soit enfin par des transaetionfl passées .«aire le gouvernement et les rebettes* C'est ainsi que peu* dant le siècle dernier, un fioneux pirate , après avoir ravagé , & la tête de trente mille hommes , les côte» de la Chine, battu plusieurs fois les armées envoyées contre lui, menacé Canton et exercé suc les peupdes les plus horriMes cruautés, fut fait grand mandarin, obtint des terres pour ses adhérents , et rendit enfin à ce prix la tranquillité à sa pairie; et, chose bien rare en Chine, le traité (ut observé des deux côtés. En 1 66 1 , Coseng, fils d'un prince chinois du sang impérial, auquel la nouvelle usurpation avait coûté la vie, fiit moins heureux que le pirate : vaincu par les troupes

conquérantes à peine maîtresses de Tempire , ii se vit obligé de quitter sa patrie, et à la tête d*une très-forte armée composée de Chinois, qui fuyaient comme lui le joug étranger , il alla conquérir Formose , et menacer les Espagnols sur les rivages de Luçon ; mais la mort l'arrêta au milieu de sa carrière, et ses conquêtes vinrent ajouter encore à retendue de Tempire chinois.

Ainsi dans le gouvernement de ces vastes contrées , une même cause fait naître des résultats bien différents ; car, si l'éloignement où sont les provinces de la capitale, laisse les peuples entièrement livrés à la rapacité des mandarins et met obstacle à tout progrès vers le bien, d'un autre côté il sert de barrière contre l'anarchie, et il a conservé, depuis l'avènement de la dynastie mantchoue , la tranquillité de l'empire. Les Chinois ignorent peut-être eux-mêmes quelle est la force des troupes tartares qui forment l'appui du trône de l'empereur; mais elles ne doivent pas être plus considérables qu'elles n'étaient lors de la dernière invasion ; car ces conquérants , toujours sous les armes depuis cette époque, occupés à repousser de dangereux voisins sur les frontières du N. , en même temps qu'à étouffer les fréquentes révoltes des vaincus , et pouvant être considérés comme une garnison étrangère qui garde malgré ses habitants une place forte où elle commande, sont demeurés étrangers à la population chinoise et ont conservé le sang de leurs aïeux dans toute sa pureté. Aussi ces Tartares exerc€tit-ils toujours, quoique amollis par les douceurs du luxe et de l'oisiveté , le même ascendant sur les peuples qu'ils ont soumis : des traits prononcés, la barbe

et les moustaches longues et noires, des yeux noirs , un regard dur et assuré, les pommettes des joues saillantes, le nés aquilin, une chevelure longue et crépue, une taille aurdessus de la moyenne, des membres annonçant la vi* gueur, enfiua une attitude hautaine et guerrière, font toujours distinguer les vainqueurs des viedncus. Au pouvoir des premiers sont tombées toutes les hautes dignités de l'empire : sous le nom de mandarins de guerre, ûs se partagent le gouvernement des provinces, possèdent tous les grades de l'armée, et sont l'objet de la cons* tante sollicitude du souverain. Les seconds, sous le nom de mandarins lettrés, occupent dans les administrations, dans les tribunaux, tous les emplois où il &ut apporter une instruction que ne possèdent pas leurs fiers rivaux, jlus ignorants, mais toujours maîtres et composant une véritable aristocratie militaire, dans laquelle on compte treize rangs de mandarins , tandis qu'il n'y a que neuf dasses de mandarins lettrés; ce qui n'empêche pas que cette espèce de noblesse secondaire ne s(Ht recherchée de tous les riches Chinois , lesquels , pour en obtenir les titres, payent à la cour de Pékin des sommes exori>itantes. Cependant l'amour - propre seul retire qudque avantage d'aussi grands sacrifices, qui vont encore grossir les revenus de l'empereur; car le nouveau mandarin ne jouit d'aucune autorité ni d'aucun honneur extérieur; souvent même il tremble devant des mandarins d'un rang inférieur au sien, et leur fidt de nombreux présents pour conserver sa tranquillité ; mais il s*en console en faisant parade des ornements de sa dignité aux yeux de ses parents et de ses

amis, qu il est d*us£^ de réunir dans ies gi^andes cérémonies de mariage et d'enterrement : ce sont des titres de nobicBse que les conquérants vendent aux vaincus. Combien de fois, quand j*ai trouvé chez les diflKrents peuples des institutions qui acitent comme ceHe^» les observations dédaigneuses des Européens , me suis - je rappelé ce vers d'Horace : Qnii rides? de tefabmlêi.

L*armée tartare est bien entretenue; la cavalerie surtout est , dit^on , fort bonne, ou du moins redoutée des nations qui avbisinént la Chine au S. O. et à TO. : ces troupes sont années de lances , d'arcs et de flèches , et se servent d'armes à feu, mais semblables à nos plus anciens modèles et d'une , fabrication très -inférieure. Leur manière de se battre ne ressemble en rien à ceHe des Européens et indique une grande ignorance de la tactique militaire : les Tartares attaquent l'ennemi réunis en niasse et en jetant de grands cris ; l'air est obscurci de. flèches et de dards ; les premiers rangs, composés des guerriers les plus intrépides, combattent l'ennemi corps à corps : de ce premier choc dépend le succès de la bar taifle. Malheur au parti qui en fuyant abandonne la victoire I car alors commencent toutes les horreurs du pillage et des massacres : le vaincu ne doit espérer au^ cune pitié. Cependant jusqu'ici les souverains de la Chine ont toujours eu l'avantage dans leurs guerres contre les Birmans , le Pégu et les habitants plus belliqueux du Thibet.

Mais ce n'est pas de ce côté que sont leurs ennemis les plus formidables : c'est au N. O. et au N. des frontières, du coté des plaines de la Tartarie, déjà fatales aux usur-

pateoTB du trône chinois, que se prépare une aomrdle invasion. I^lsieun tribus de tartares que leur désunion et la politique astucieuse bien pfais que les armes de f empereur avaient rendues tributaires de la Gbine , s*étant naguère réunies contre l'ennemi commun « sous la conduite d*un chef renommé , repoussèrent plusieurs fois les troupes impériales et envahirent le territoire dimois, dont le gouvernement, dans ces cîrconstanees dilBctles, eut recours k ses moyens ordinaires ; la séduction, les promesses, et surtout la perfidie. Celle-ci triompha d'abord ; le général ennemi, attiré dans la capitale pendant une trêve , pour conclure la paix et recevoir de grands lionneurs , meurt dans les plus affireux supjdiees , sous les yeux mêmes de l'empereur, et les lambeanx de son corps sont envoyés à ses en£uits comme une me^ nace du traitement qui leur est réservé $*ïis ne se soumettent pas sur-le-champ; mais ceux-ci, animés parla vengeance, et guidés par leur onde, homude d'un grand caractère, recommencèrent la gueilre avec une nouvette fureur. Lors de mon passage à Canton , les troupes de l'empereur avaient été plusieurs fois battues, et l'on prévoyait de grands événements : les Chinois rappe^ laient d'anciennes prophéties, contraires suivant eux à la dynastie réglante, et témoignaient hatitement leur haine contre elle et le désir de son prochain renversement. B existe en Chine , dit-on , une foule de sociétés secrètes, qui choisissent leurs initiés dans les hautes classes de la population vaincue : leur formation , entièrement politique , remonte à la dernière invasion des Tartares ; tous leurs efforts , ou pour mieux dire tous

leucs vœux , tendent "à expulser les maîtres actuels de l'empire. Encouragés par le souvenir de la chute de la dynastie mongole , et accordant une entière croyance à de prétendues prophéties, les Chinois sont persuadés que la dynastie actuelle tombera du trône à son tour, pour Tabandonner peut-être à une nouvelle famille tartare , en attendant qu'une révolution plus heureuse y &sse re* monter le sang de leurs anciens souverains.

Un concours singulier de circonstances semble annoncer aux Chinois que si leurs vœux pour l'avenir ne sont pas exaucés, leur haine contre le sang tartare sera du moins en partie satisfaite. «Tai déjà parié de l'ennemi qui ayant franchi les frontières , fortement ébranlé le trône de l'empereur, battu plusieurs fois ses armées, trouve, à mesure qu'il fait des progrès, de nombreux partisans parmi une population mécontente et avide de changements. Depuis le commencement de cette guerre , les révoltes , même dans les provinces du S., ont été nombreuses et beaucoup plus alarmantes que par le passé; dans le sein même de la famille impériale il y a , dit-on , de la désunion et des germes de guerre civile. En Chine, le titre de fils aîné du souverain n'est pas un droit au trône; et déjà plusieurs fois depuis deux siècles les plus jeunes fils ont succédé à leur père, mais non sans quelques débats dont les intérêts de la dynastie ont dû souffiîr. L'avant-dernier empereur, qui avait été associé à l'empire du vivant de son père et qui lui avait succédé sans empêchement , était le cinquième fils. Un de ses derniers enfants , âgé de dix ans , qu'en mourant il désigna pour monter après lui sur le trône, (ut moins

heureux : le fils aîné de Tempereur décédé , le même qui règne de nos jours, profitant de la jeunesse du favori de son père , s'empara du trône ; mais oubliant aujourd'hui l'exemple qu'il a donné et les droits qu'il a Êdt valoir, ce souverain veut à son tour que son troisième fils lui suceède , au détriment de l'aîné , regardé , depuis l'avènement de son père au trône , comme le véritable héritier. Les partisans de la famille régnante , dont l'accord serait si nécessaire dans les circonstances présentes , sont divisés en plusieurs partis qui n'atten* dent pour en venir aux mains que la mort de l'empereur» dépourvu, si l'on en croit les Chinois , des talents et surtout de l'éneif[ie nécessaires pour gouverner un aussi vaste empire; et en effet les événements sembleraient prouver qu'ils ont raison.

Sous son règne le relâchement des ressorts du gouvernement, la démoralisation de ses agents, l'inquiétude de la popidation , avant-coureurs de la chute des trônes, ont fisdt de grands progrès: les Chinois, dans ces circonstances , en annonçant hautement une révolution aux Européens, paraissent attendre ses résultats avec la plus grande indifférence. Tel est le sort des gouvernements despotiques : les peuples ne trouvent qu'à gagner à leur renversement.

C est un problème pour les voyageurs qui ont cher^ ché à connaître les différentes parties du gouvernement qui pèse actuellement sur la Chine , ses forces quand elles sont réunies, l'effet de ces dernières quand elles réagissent les unes sur les autres, que l'existence d'une dynastie sans racines dans le pays, et qui règne pourtant

Page 1