‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine: executé sur la Corvette de l'État (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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depuis près de trois siècles ; on ne peut en trouver la solution que dans le pouvoir de T habitude sur les Chinois, dans rattachement invincible de ce peuple pour ses coutumes, dans Tégoîsme naturel aux habitants de chaque province d*nn empire immense soumis à un joug étranger, enfin dans les institutions consacrées pai* leur antiquité, et qui forcent pour ainsi dire chaque Chinois à rester et à vivre dans la sphère où il est né. Â f exception des troupes tartares ou gardes de Tempereur, lesquelles sont en petit nombre comparativement à la population , Tempire n a réellement pas de forces militaires ; car on ne peut donner ce nom à des espèces de milices chargées de veiller dans chaque province â la tranquillité publique , et vraisemblablement peu nombreuses, si Von peut en j uger diaprés la rareté des soldats présents sous les drapeaux. Ces troupes chinoises sont composées d* artisans, de laboureurs, d'honmies de tous métiers qui, en abandonnant leur faible paye aux mandarins de guerre qui les commandent, jouissent de la faculté de vaquer librement à leurs professions. Mais si une guerre se déclare, si les autorités de la province ou des villes voisines demandent des renforts pour réprimer quelque soulèvement, de suite un enrôlement est ordonné; les misérables qui se présentent en foule reçoivent un habillement et des armes , et sont dirigés vers Tendroit menacé : leur marche jette la désolation dans tous- les lieux où ils passent; ces prétendus soldats pillent leurs compatriotes, commettent toutes sortes d*excès, et sont la terreur du pays qu ils devaient protéger. Que peuvent faire de pareilles troupes , comman-

dées par des ofiBciers plus indisciplinés, plus brigands encore que leurs soldats ? Elles fuient lâchement devant f ennemi : aussi, comme je l'ai déjà dit, les révoltes durent souvent plusieurs années, sans que la cour de Pékin paraisse beaucoup s en inquiéter; car les distances qui séparent la capitale des grandes villes et celles-ci entre elles, s'opposent à ce que le mal fasse des progrès.

De pareils moyens , pour entretenir Tordre dans l'intérieur des provinces et parmi leur innombrable population, paraîtront sans doute bien incertains ; cependant on a lieu de supposer que les crimes ne sont pas trèscoomiuns à la Chine , surtout dans les parties de l'em- [Hre éloignées de Canton ; car dans cette ville, centre du commerce avec les Européens , et généralement sur les cotes, les habitants sont plus remuants et beaucoup moins doux que ceux de l'intérieur; différence qui a été observée dans tous les pays du monde.

Si l'on ajoute foi aux rapports des premiers voyageurs européens qui pénétrèrent dans ces contrées avant que Gengis-Kan vint les ravager, la justice y était administrée dime manière admirable : chaque ville avait ses tribunaux qui dépendaient d'une haute cour siégeant au chef-lieu de la province ; la moindre prévarication des juges était sévèrement punie; les plaintes des derniers Chinois arrivaient facilement jusqu'au trône et étaient toujours écoutées : l'empereur n^se tenait pas, invisible pour ses sujets, renfermé dans un vaste palais gardé par des troupes étrangères ; les armées , il est vrai , étaient peu nombreuses, et peu redoutables peut-être pour des voisins inquiets et guerriers ; mais les provinces n'étaien t

pas troublées par des soulèvements sans cesse renais sants y ni fréquemment dévastées par les troupes appelées pour rétablir Tordre ; Tétat protégeait les laboureurs, encourageait Tagriculture : aussi les terribles famines, si funestes dans ces vastes contrées aux dernières classes du peuple, n*y faisaient pas comme de nos jours de fréquentes apparitions. Ce temps a été Tâge d'or de la Chine; Tâge de fer a commencé avec la puissance tar tare; les institutions sont restées, mais leur ancienne vigueur s'est presque entièrement évanouie ; les tribunaux subsistent toujours et en même nombre, mais les affaires civiles n ont plus de fm et sont soumises à l'influence des richesses ou aux caprices de l'autorité. Il n'en est pas de même cependant des affaires criminelles; la peine du talion est appliquée avec la plus grande se vérité, et bien rarement le prévenu peut y échapper, quelles que soient les circonstances qui militent en sa faveur; car le fisc et les mandarins, pour qui cette justice sévère et souvent inique est une source de profits considérables, sacrifient au désir de trouver le coupable l'existence de l'innocent. Les lois criminelles en Chine ont de grands rapports avec la législation barbare de ces peuples du moyen âge si vantés qui imposèrent aux Gaulois et aux Bretons leur joug et leurs coutumes. Nosaïeux ont reconquis leur liberté, mais combien n'a-t-il pas fallu de siècles pour que notre législation criminelle arrivât au point de perfection où elle est parvenue de nos jours; pour que l'accusé innocent parût sans effroi devant des juges pénétrés de leurs nobles devoirs, et toujours disposés, comme la loi dont ils sont les organes, à conci-

DE LA FAVOIUTE. 21

lier les intérêts de la justice avec ceux de rhumanité! Ce principe si humain, aujourd'hui consacré dans tous nos tribunaiu, «quil vaut mieux laisser dix coupables impunis que de sacrifier un innocent, » est aussi inconnu des Chinois qu*il Tétait en Europe dans les siècles passés ; cependant les magistrats de cette nation ne sont pas incapables d*en apprécier la beauté : un événement qui eut lieu en iS^*^ à Canton, devant tous les étrangers, est une preuve de ce que j'avance , et le récit n'en paraîtra peut-être pas dénué d'intérêt.

Un navire français du commerce, fatigué par un long voyage et de grands mauvais temps , relâcha dans la baie de Tom^ne, principal port de ]a Cochinchine : les avaries du bâtiment , la difficulté d'y faire les réparations absolument nécessaires pour reprendre la mer, et plus encore la mauvaise volonté calculée des autorités du pays , forcèrent le capitaine et l'équipage de le vendre au souverain cochinchinois et de s'embarquer, avec ce qu'il y avait de plus précieux dans la cai^aison, sur une jonque chinoise, frétée pour les porter à Macao. La traversée fut courte et dura néanmoins assez longtemps pour que l'équipage de la jonque pût tramer un horrible complot contre les Français et le mettre à exécution. Vainement un vieux matelot chinois essaya plusieurs fois par des signes d'attirer l'attention du capitaine passager, et de lui faire connaître le danger dont il était menacé; celui-ci se contenta de faire veiller quelques-uns de ses matelots pendant le jour et surtout pendant la nuit; mais cette mesure, prise avec peine, fut exécutée avec d'autant plus

de négligence que plusieurs de ces matelots, épuisés par les fatigues de leur navigation antérieure , avaient encore à lutter contre les fièvres ou la dyssenterie. Déjà la jonque était arrivée en vue de la Grande-Ladronne , île élevée qui sert de point de reconnaissance pour rentrée de Macao pendant la mousson du S. O.; tous les passagers chinois s'embarquèrent sur un bateau destiné pour les côtes voisines bordant la province de Fo-Kien, avec un empressement que les Européens n'auraient pas dû voir sans quelques soupçons , s'ils n'eussent été aveuglés par la plus imprudente confiance. La nuit s'était écoulée tranquillement , et le jour , qui commençait à poindre, semblait annoncer aux Français une heureuse et prompte arrivée, mais il devait éclairer leur massacre. Ces infortunés, la plupart endormis, sont égorgés à coups de poignard ou de hache par l'équipage de la jonque; leur capitaine, assailli par les assassins dans la chambre étroite qu'il occupait avec ses oS^ ciers , en tue plusieurs de sa main et succombe enfin le dernier. Cependant un jeune matelot restait encore : armé d'une barre de fer, il faisait, quoique blessé grièvement à la tête, une résistance désespérée; arrivé sur le pont et près de succomber dans cette lutte inégsde, il se précipite à la mer , et paraît ainsi assurer par sa mort l'impunité à ses meurtriers.

Heureusement échappé à cette catastrophe, notre brave compatriote nage vers le bateau de pèche le plus voisin , auquel il demande des secours qu'une cruelle prudence fait refuser ; d'autres pécheurs plus hardis lui sauvent la vie et le débarquent bientôt après, de nuit

et furtivement , sur le rivage de Macao. Ce malheureux , blessé et malade, après avoir erré dans les rues, au milieu d*une popidation entièrement étrangère pour lui, parvint enfin jusqu'à la demeure des missionnaires français, qui , par leurs soins et leur douce humanité , lui firent perdre en peu de temps le souvenir de tous ses maux. Dans cet intervalle, le consul de France, homme de talent et d'une grande fermeté , était revenu de Canton à Macao. L'afibire» portée devant les autorités portugaises, fut poussée avec vigueur, et bientôt après mise entre les mains des mandarins chinois , qui en rendirent compte k Tempereur. Les hauts fonctionnaires chinois , tout en affectant dans leur conduite et leurs actes publics le plus grand mépris pour les Européens, qu'ils appellent barbares^ ne paraissent pas moins jaloux de conserver sur eux, aux yeux du vidgaire, leur prétendue supériorité en sagesse et en civilisation : aussi , dans des circonstances aussi graves, les ordres les plus sévères pour arrêter et punir les auteurs du crime furent-ils reçus promptement de Pékin. Par suite des dépositions du matelot français, les passagers chinois qui avaient quitté la jonque la veille du massacre pour ne pas y prendre paît, et s'étaient rendus en toute hâte dans leurs provinces respectives, furent mandés k Canton : l'on eut par eux tous les renseignements propres à faire connaître les coupables et leurs projets ultérieurs : un ordre du vice-roi mit l'embargo sur tous les navires qui se trouvaient dans les ports des provinces de Quang Tong et de Fo - Kien ; bientôt les meurtriers, arrêtés sur leur jonque et mis dans des cages de fer, furent envoyés

à Canton pour y être jugés. Ce fut à leur entrée dans cette vilie que se passa le fait que je vais raconter et qui intéressa beaucoup tous les Européens , devant lesquels, d après les ordres précis de Tempereur , les débats devaient être ouverts, le jugement prononcé, et les coupables mis à mort.

Parmi les nombreux Anglais spectateurs de Tentrée des criminels dans Canton , se trouva par un beureux basard Tinterprète de la compagnie pour le cbinois ; ce savant qui a poussé la connaissance de cette langue difficile plus loin qu'aucun Européen, la parle et l'entend très-facilement, et il a même composé un dictionnaire anglais - chinois fort estimé de ses compatriotes. M. Morisson reçut dans cette circonstance une bien douce récompense de ses veilles et de ses travaux; il entendit, à travers les barreaux des cages où étaient renfermés ces malbeureux destinés au supplice , les cris d'un pauvre vieillard qui, protestant de son innocence, demandait le matelot auquel son secours avait sauvé la vie et dont le témoignage devait lui faille rendre la liberté : l'interprète s'approche, questioime le vieux Chinois , preud des renseignements , et le quitte en lui promettant son secours devant les juges. En effet, peu de jours après, accompagné du Français échappé au massacre , il se présente devant les mandarins , plaide la cause de son client , fait briller à leurs yeux ce principe d'une admirable philanthropie : « Mieux vaut laisser échapper dix coupables que condamner un innocent ; » et enfin arrache au tribunal son consentement pour la confrontation du matelot et de l'accusé, qui se préci-

pitent dans les bras Tun de Tautre en versant des larmes et attendrissent tous les spectateurs : les juges mêmes, étonnés des nouvelles pensées , des nouveaux principes de justice que M. Morisson avait développés devant eux, cèdent au sentiment général : le vieux Chinois est absous; sur quatre-vingts accusés , dix-sept seulement , condamnés à mort, sont décapités, et leur chef coupé par morceaux , en présence des étrangers alors à Canton. Leurs têtes , envoyées à Macao , furent placées le long du rivage , sur les pointes de rochers les plus élevées , comme im sanglant témoignage de la justice sévère des Chinois, même en faveur des Européens.

Une souscription ouverte parmi les n^ociants produisit quinze mille francs, qui furent partagés entre le Français et le vieillard. Ainsi fut donné aux Chinois de Canton , par des hommes dont ils font si peu de cas , un double exemple de philanthropie et de générosité.

Dans comi>ien d'autres institutions de ce peuple trop vanté ne retrouve-t-on pas les traces de la barbarie qui Élisait , il n'y a pas encore cent ans , la honte de l'Europe, et dont quelques nations , qui se croient civilisées , traînent encore après elles des lambeaux ! Cette coutiune instituée par le pouvoir arbitraire, cette peine que transmirent à nos aïeux les Romains, esclaves sous leurs empereurs, et qu'une sanglante révolution a pu seule extirper du sol de notre patrie , la confiscation des biens d'un condamné au profit du souverain , intéressé ainsi à trouver des coupables parmi ses sujets , est en Chine une loi fondamentale, exécutée avec la plus grande rigueur. Elle frappe également celui que l'on met à

mort, et celui qu'on exile aux frontières de la Tartarie septentrionale , Sibérie de Vempire céleste ; c'est là que le riche Chinois, accusé du crime de lèse-majesté, ou de résistance aux exactions de Tautorité, et le mandarin qu'une intrigue de cour a renversé, ou que ses concussions ont amené devant l'empereur, vont dans un horrible exil et comme esclaves des mandarins de guerre qui veillent à la frontière , mourir de désespoir loin de leiu*s familles « vendues et privées pour toujours de la liberté. Cette peine, toute crueile qu'elle est, parait cependant moins afiteuse aux Chinois que les horribles tourments qui terminent les jours des condamnés ou les forcent k avouer des crimes que peut-être ils n'ont pas commis. A l'exception des bûchers, dont nous devons aux moines l*heureuse introduction en Europe , les Chinois connaissent tous les supplices qui étaient usités en France et en Ân^eterre, dans les temps d'esclavage et de barbarie ; ils ont même surpassé nos ancêtres en cruauté, et ils varient jusqu'au raffinement d'épouvantables soufrances que les bourreaux prolongent ou font cesser par la mort, suivant les sacrifices plus ou moins grands qu'un hideux contrat impose aux familles désespérées. D'après l'ancien usage qui subsiste encore dans toute l'Asie , et qui s'est maintenu en Europe jusqu'à des temps peu éloignés de nous, les sup[dices les plus afireux sont, à ce qu'il parait, réservés en Chine pour les individus coupables d'offenses souvent bien légères envers le souverain , ou de rébellion envers l'autorité des mandarins et leur insatiable cupidité ; aussi les dix - sept assassins exécutés à Canton , n'étant cou-

pables que d*uu crime privé « furent tous, à lexceptioa du chef» décapités sans soufGrir de tortures » mais après avoir été, il est vrai, enfermés dans d'étroites cages de fer, préliminaires dont la justice chinoise ne tient pas compte et auxquels elle soumet indistinctement tous les accusés.

Combien le Français et l'Anglais doivent être fiers de leur patrie, des lois admirables qui la gouvernent et assurent au dernier des citoyens une douce liberté et la }ouissance paisible des biens de ses ancêtres ou du finit de ses travaux , quand ils retrouvent chea un peuple dont le gouvernement était encore admiré de nos pères à la fin du siècJe dernier, ces institutions nées de la barbarie qui couvrit si longtemps la plus belle partie de f ancien monde , et que les lumières toujours croissantes ont fait disparaître entièrement ! L'esclavage, que le nord de l'Europe défend seul encore contre la civilisation , est enraciné à la Chine , où il opprime une grande partie des habitants. Cette coutume cependant n'a pas été dans ce pays , comme en Europe , le résultat de la conquête du sol par des années étrangères; car il ne parait pas que dans aucune de leurs invasions, les Tartares aient privé des populations entières de la liberté; en Chine l'esclavage semble avoir existé de temps immémorial et être inhérent aux moeurs et pour ainsi dire aux besoins des indigènes. Nous avons déjà vu que les familles des condamnés au bannissement ou à la mort étaient vendues et réduites en esclavage, après avoir été dépouillées de leurs biens au profit du trésor de l'empereur ; cette mesure abominable s étend égale-

ment sur les femmes et les enfants des malhem^ux hors d*état de payer au fisc les amendes qu'ils ont encourues, ou les dettes contractées envers des créanci^s exigeants; cependant il est probable qu^elle ne produit qu*une trèspetite partie de la multitude d'esclaves qui remplissent les maisons des riches Chinois, et dont la plupart sortent des dernières classes de la population, auxquelles des lois plus humaines qu'elles ne semblent Têtre permettent de vendre leurs en&nts.

Eln effet , sans cette tolérance bien entendue, que deviendrait , dans les famines qui désolent fréquemment un royaume si populeux, cette foule de petits êtres faibles et délaissés par leurs parents , souvent aux prises euxmêmes avec les horreiu*s de la faim? Alors Tenfant auquel sa mère réduite au désespoir ne peut trouver un maître qui le préserve des atteintes du besoin , est abandonné siu* le bord des fleuves , et bientôt la pauvre petite créature, entraînée par le courant de Veau, devient la proie des poissons dévorants. Ces sacrifices ne sont que trop communs; la superstition en déguise l'horreur aux infortunés parents, qui s'imaginent avoir rempli leurs devoirs en confiant aux soins douteux de la Providence des créatures que la nature avait placées sous leur protection.

A ces époques malheiu*euses , les Chinois aisés arrachent à la moii; , en les achetant ou en les recevant par pitié , de petits garçons et de petites filles qui , en avançant en âge, regardent leurs maîtres comme des protecteurs et comme leurs uniques parents : en général ce joug est léger, surtout pour les jeunes filles, qui sou-

vent, quand elles sont jolies, deviennent les concubines de leur maître, lui donnent des fds et obtiennent ainsi pour Tavenir la liberté et une existence assurée. Les garçons, élevés avec bonté dans Tintérieur des maisons , et ensuite devenus artisans , vivent heureux sous le patronage de celui qui leur sauva la vie et prit soin de leur en£aince. Ainsi s est établi entre les dasses riches et les pauvres un rapport naturel de bienfaisance d'un côté et d'attachement de lautre, qui adoucit Tesclavage et détermine en tout temps les familles du peuple , même celles qui sont à Tabri des premiers besoins , à vendre leurs enfants pour leur ménager un avenir plus heureux. Cependant, conmie j'aurai bientôt occasion de l'expliquer, l'intérêt ou le libertinage viennent souvent jeter de tristes ombres sur le tableau consolant que je viens de tracer.

Une contrée couverte d'habitants paisibles et industrieux doit être bien cultivée ; en effet , si l'on en croit les rapports des missionnaires, seuls Européens qui aient pu parcourir librement l'intérieur de l'empire, ou si Ton prend pour terme de comparaison les provinces maritimes et les environs de Canton, on ne pourra douter que dans l'intérieur de la Chine l'agriculture ne soit arrivée à une perfection que l'Europe n'a pas encore surpassée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, il ne faut pas accorder une confiance entière aux relations de prêtres auxquels une longue absence avait peut-être fait oublier leur patrie ; la considération qui jusqu'à la fin du siècle dernier environna en Chine les missionnaires catholiques, appelés alors à y jouer un rôle aussi

brillant que nouveau pour eux , dut naturellement séduire leur amour-propre, exalter leur imagination, et les disposer à jeter du merveilleux dans toutes les descriptions quils nous ont données de la.cour du souverain , de sa capitale, des grandes villes de 1 empire , enfin des mœurs et des coutumes du peuple chinois.

L'ambassade de lord Âmherst à Pékin en 1816 a pu seule jeter quelques clartés sur ce sujet; mais les renseignements qu'elle nous a fournis ne s accordent pas toujours avec les descriptions pompeuses des jésuites et des autres missionnaires européens.

Depuis lord Macartney, qui visita la capitale de la Chine en 1 792, et malgré les propositions fréquemment renouvelées du cabinet de Londres, aucun ambassadeur anglais n'avait pu être reçu à Pékin , ni même pénétrer dans l'intérieur de l'empire, dont le souverain rendu prudent par les troubles que les prêtres catholiques avaient excités dans ses Etats , et devenu défiant depuis les tentatives des maîtres de l'Inde sur le Pégu et les pays voisins du Thibet, avait non-seulement expulsé tous les missionnaires du territoire chinois, mais en avait sévèrement défendu l'entrée aux Européens et surtout aux Anglais. Lord Amherst appela la ruse à son aide pour parvenir jusqu'à Pékin et auprès de l'empereur; mais il ne réussit qu'imparfaitement : la politique chinoise et l'astuce des mandarins, intéressés à étouffer les réclamations qu'il était chaîné de porter au nom de la compagnie des Indes, rendirent vains tous ses efforts.

Une fi:*égate , accompagnée de deux corvettes , débarqua lord Amherst et sa suite à l'embouchure d'un fleuve

qui passe à peu de distance de la capitale , éloignée de la mer d'environ trente lieues : les bâtiments reçurent f ordre d'appareiller sur-le-champ et de &ire voile pour Canton; ce fut alors que l'ambassadeur fit connaître à la cour s(m arrivée, en même temps qu*il lui exprimait l'intention formelle d'être présenté à l'empereur. Le retour des Anglais par mer était impossible, attendu le départ de leurs bâtiments : il fallut donc que le souverain cbinois consentit non-seulement à ce que lord Âmberst visitât sa capitale, mais encore qu'il lui permit de se rendre à Canton par l'intérieur. Une réception magnifique cacha d'abord le mécontentement des mandarins, qui bientôt rompirent par leurs intrigues toutes les espérances de l'ambassadeur anglais, auquel on soumit, peu d'heures seulement après son arrivée à Pékin, les conditions de sa présentation à l'empereur; ces conditions étaient inadmissibles et ne pouvaient manquer d'être rejetées. Le lord anglais refusa de se soumettre à toutes les humiliantes cérémonies érigées impérieusement et avec l'intention de le dégoûter : aussi dès le lendemain de son arrivée , avant le lever du soleil , û était embarqué avec sa suite dans des bateaux couverts , et commençait par les canaux , pour aller rejoindre sa firégate au port de Canton , un voyage de quatre cents lieues qui devait diu'er quatre mois.

Pendant ce court séjour dans la capitale de l'empire, les Anglais furent convenablement traités ; les Chi< nois leur laissèrent visiter une partie de la ville , le palais de l'empereur et ses jardins , qu'ils regardaient sans

doute comme ce qu'ils avaient à montrer de plus flatteur pour leur amour-propre national.

Cependant les voyageurs ne virent dans leurs promenades rien de vraiment grand et qui parût digne d*admiration à des Européens du xix* siède : Pékin est ime ville immense, remplie d'une innombrable population ; les rues en sont plus larges que celles de Canton, dont nous aurons bientôt occasion de parler, et les mai- 'sons bien mieux construites; ce quil faut attribuer au besoin qu'on y éprouve de résister au firoid* souvent très-vif et plus intense même qu'il ne l'est dans certaines contrées d'Eujrope situées sous une latitude plus septentrionale ; mais les Anglais n'eiu*ent à y contempler aucun monument comparable aux chefs-d'œuvre d'architecture qui ornent Londres et Paris. Le palais de l'empereur est très-vaste ; il renferme dans son enceinte une ville, des campagnes et des bois; un nombreux corps de troupes est logé dans l'intérieur. L'architecture de ses bâtiments, ou du moins ce que les voyageurs purent en apercevoir, est bizarre, chargé d'ornements, mais ne leur offrit rien de gracieux ni d'imposant. Les jardins fixèrent cependant l'attention des Européens par la variété des fleurs, leur beauté, et la manière aussi curieuse que brillante dont elles étaient disposées. Cette partie de l'horticidture est généralement très -soignée chez les riches Chinois, qui la plupart en font l'objet d'une véritable passion et dépensent des sommes énormes pour décorer les jardins des fleurs les plus belles et les plus rares, dont leurs femmes aiment beaucoup à orner leurs cheveux.

Lorsque Tempereur sort de son immense palais , ce qui arrive rarement , il est accompagné d'un magnifique cortège de troupes» de mandarins de guerre et de mandarins lettrés ; une garde avancée annonce son passage : les portes se ferment, les fenêtres sont closes avec soin , chaque habitant se retire dans la partie la plus reculée de sa maison pour échapper aux peines sévères portées contre tout individu qui a osé lever les yeux sur f empereur, dont les fils mêmes n'approchent de leur père qu'en tramblant, prosternés sur les genoux et le front dans la poussière. Doit-on être étonné après cela de la profonde indifférence avec laquelle les Chinois virent renverser par les Tartares un pouvoir qu'ils considèrent comme entièrement étranger à leurs intérêts nationaux ?

Ce fut dans les jardins du palais qu'eut lieu, en 1 6^3, la mort tragique de l'empereur Hoay-Tsong, prince cruel et détesté de ses sujets, qui se soulevèrent, prirent la capitale sans livrer même de combat , et pénétrèrent jusqu'aux portes du palais , où leur souverain , abandonné de ses mandarins et de ses troupes, n'attendit pas la mort ignominieuse que lui préparaient ses ennemis, et mit fin lui-même à sa vie d'une manière digne de son rè^e; car il se pendit à un arbre, après avoir égorgé sa fîUe unique de ses propres mains. Avec lui s'éteignit la race de Gengis-Kan et la domination mongole. Mais les che& révoltés ne jouirent pas longtemps de leur victoire ; un prince de la famille ^périale appela les Tartares mantchous : ces formidables ennemis des Chinois ne se firent pas attendre ; ils renversèrent l'usurpateur et mirent à sa place le jeune fils de leur Il 3

roi , qui venait de mourir subitement pendant le cours de Texpédition. Cest ainsi que les faibles et indifFérents Chinois passèrent du joug des Tartares mongols à celui des Tartares mantchous, qui, suivant toute apparence, ne tarderont pas à céder eux-mêmes la place à d* autres conquérants , paiement sortis des immenses plaines du Nord.

Les Anglais renvoyés de la capitale après un aussi court séjour, trouvèrent un dédommagement dans le curieux voyage qu ils firent pour aller rejoindre leurs bâtiments ; et il paraît que malgré les précautions prises par un gouvernement défiant et soupçonneux, qui n ayant consenti qu à regret au retour de lord Âmherst à Canton par Tintérieur de la Chine , employa toutes sortes d^expédients pour empêcher les étrangers de juger par eux-mêmes de Tétat de T empire, il paraît, dis-je, que les renseignements recueillis dans cette circonstance par des savants et des observateurs sans préjugés , ont été considérés comme très-précieux.

Suivant les récits de ces voyageurs , Tintérieur de la Chine ne présente pas tout à fait autant de sujets d'admiration que le feraient croire les relations des missionnaires. Nous avons déjÀ vu ce qu est ce prétendu gouvernement patriarcal; cependant il méritait ce beau titre, si on le compare au joug de fer qui pesait sur la plupart des peuples de TEurope au xiii'' siècle, lorsque Marco Polo et Oderic de Portenau vinrent faire connaître la Chine à leurs incrédules concitoyens; et même plus tard encore, à Tépoque où les Portugais ayant doublé le cap des Tempêtes, parurent en conquérants

sur les cotes de l'Asie, et arrachèrent enfin le voile qui , depub le temps d'Alexandre, avait caché Tlnde aux Européens.

Généralement, et nous en voyons des exemples dans les contrées occidentales de l'ancien monde, plus un peuple est nombreux , plus les pays qu'il occupe sont cultivés avec soin, et plus tôt il arrive à ce degré de civilisation qui, s'il n'assure pas toujours le bonheur des hommes, comme dans notre patrie , établit au moins, conune en Chine, l'ordre parmi les masses et la tranquillité dans l'État, n est vrai de dire pourtant que l'agriculture et l'industrie chinoises ne parurent aux savants attachés h Tambassade anglaise , mériter les louanges outrées des missionnaires, que dans les provinces coupées par de nombreux canaux, arrosées par de grands fleuves, et voisines de la mer, dont les rivages fournissent égale< ment une subsistance abondante à la population. Mille ingénieux moyens d'irrigation secondaient la fertilité des immenses rizières dont les terrains bas sont couverts, tandis que sur un sol plus élevé, de vastes champs de blé étalaient des moissons destinées aussi à aller s'engloutir dans les grandes villes du voisinage; celles-ci ont vivifié peu à peu leurs environs, couverts aujourd'hui d'une innombrable multitude d'habitants, qui communiquent entre eux par des routes unies et bien entretenues , dont l'unique défaut est d*étre un peu étroites. Mais lorsque les voyageurs, dans leur itinéraire tracé avec soin par le gouvernement chinois , s'éloignèrent des grandes villes , un tout autre spectacle s'ofi&ît à leurs

regards : tantôt ils traversaient des terrains presque in-

cultes qu'une population rare et misérable semblait habiter à regret; tantôt ils suivaient des chemins à peine frayés à travers une contrée montagneuse et presque inhabitée. Hs remarquèrent cependant, après avoir quitté Pékin , et en s* avançant vers le S. , que la population augmentait graduellement, que les cultures devenaient plus belles et beaucoup plus variées. En effet, les provinces maritimes de Nankin et de Fo- Kien , ainsi que celle de Quang-Tong , sous le tropique , sont les plus belles, les plus riches, les plus peuplées de Fempire, dont elles doivent donner une haute idée aux étrangers , sous le double rapport de Tagriculture et du commerce. Ces provinces composaient, il y a huit cents ans , la plus grande partie de Tempire chinois proprement dit , avant que les armes des souverains tartares l'eussent plus que doublé par leurs conquêtes vers le N. et rO. ; elles sont situées à une immense distance des frontières de la Tartarie , et ont très-peu souffert dans les invasions des Mongols et des Mantchous, qui les considéraient comme un trésor à conserver.

Nankin, ancienne capitale et maintenant encore, assure-t-on, la plus belle ville de Tcmpire, na pas été aussi heureuse à Fépoque de la dernière révolution, arrivée en i643 : le palais de f empereur fîit brûlé par les Tartares, et une partie des habitants massacrée; la fameuse tour de porcelaine , autrefois tant célébrée par les voyageurs et placée par eux au nombre des merveilles du monde , échappa à la destruction ; mais elle n*est maintenant pour les Européens , moins crédules , qu une masse construite en briques vernissées à Texte-

rieur, et surmontée d*une boule dorée que ies missionnaires, toujours exagérateufs , nont pas manqué de transfonner en globe d*or massif.

Alors sans doute la capitale de la France n'était pas encore embellie de ces grands et utiles monuments qui en font la première ville de l'Europe et un sujet d'cHigueil pour ses habitants ; le magnifique dôme des Invalides ne s'élevait pas majestueusement dans les airs, et sa coupole dorée n'avait pas éclipsé tout ce que les rêves des Orientaux ont imaginé de plus brillant : car autrement les édifices chinois n'auraient pu frapper les voyageurs de notre nation que par leur structure biaarre et cette teinte d'originalité empreinte sur les habitants et les arts de ce curieux pays.

Cependant l'orgueil européen ne doit pas oublier que notre civilisation, tout admirable qu'elle est, ne date que d'hier, en comparaison de celle des Chinois , moins avancée sans doute sous beaucoup de rapports et depuis longtemps stationnaire , mais dont les commencements sont antérieurs aux plus anciennes époques de l'histoire. Qu'étaient au ix* siècle notre belle France et l'industrieuse Angleterre ? Des pays couverts en grande partie par d'épaisses forêts; le reste, soumis à une grossière cidture , nourrissait à peine une misérable popidfition, abrutie sous le joug de conquérants plus grossiers , plus féroces encore que les vaincus ; tandis qu'à cette même époque les cotes méridionales de la Chine ofraient déjà l'image d'un commerce florissant : le port d'Émouy , dans le Fo-Kien , celui de Canton , bien plus important , et inconnu alors , même de nom ,

aux marchands génois et vénitiens , recevaient une multitude de bâtiments qui transportaient dans les pays malais et dans les nombreux archipeb de cette partie du monde les produits de l'industrie chinoise ; les immenses plaines des provinces environnantes , sillonnées dans tous les sens par un grand nombre de fleuves et de canaux , étaient aussi peuplées quactuellement et cultivées de la même manière ; tout ce pays, eofin^ était alors ce qu*il est encore aujourd'hui , car rien n'y a changé sensiblement depuis trois siècles que les Européens vinrent aborder pour la première fois sur les rivages de Macao.

Le commerce intérieur d'un empire aussi étendu doit être immense : c'est uniquement par les fleuves navigables qui viennent de l'O. se précipiter à la mer, ou par les canaux que de petites rivières jcûgnent entre eux du N. au S. , que sont échangées les richesses des provinces les plus éloignées et dont quelques-unes sont situées sous des climats très-différents. GdUes du nord qui entourent la capitale , tirent sans doute de la Tartane les grands quadrupèdes employés à la guerre, au labourage et autres travaux de force , ou destinés à la nourriture des hommes. Celles du midi, semées d'une population plus considérable, et que le sol, quoique trèsfertile, peut à peine nourrir, demeurent privées du secours de ces animaux bien utiles sans doute, mais qui consomment les fruits d'une grande étendue de terrain : tou5 les travaux s'y exécutent donc par la main des hommes, et les transports s'y font par bateaux ; ainsi le sel embarqué près de leurs rivages anîve aux fron-

tières de 1*0. les plus éliNgnées ; le ris et le froment récoltés dans leurs plaines que les défrichements ont to* talement dépouillées de forêts , scMit échangés dans le nord contre les bois nécessaires à la construction des maisons et des navires ; les étoffes de soie , les tissus de coton, le sucre, que fournissent les roanu&ctures de Nankin et de Canton, portés à Pékin et dans les autres grandes villes du N. de Tempire , servent k payer les métaux , les riches tapis , le vernis , les cuirs , enfin les productions aussi variées que nombreuses des climats tempes, toujours avidement recherchées par les habitants des pays chauds.

Mais la principale source de prospérité pour les provinces méridionales de la Chine et de revenus pour le trésor public , c'est la culture du thé , dont Tusage, autrefois restreint à cet empire et à une partie du grand archipel d'Asie , s'est étendu jusqu'en Europe et même ju^u'en Amérique.

Cet arbuste croit principalement dans le Fo-Kieh et le Quang-Tong ; cette dernière province fournit les thés verts, l'autre les thés noirs, beaucoup plus estimés. On a &it bien des conjectures sur la préparation des diverses espèces de thés, sans que jusqu'ici on soit arrivé à rien de certain ; il est du moins très-difficile , au milieu de tant de versions différentes, de choisir celle qu'il fiiut adopter (i). Pour moi, après avoir écouté sur les lieux mêmes l'opinion de plusieurs Européens qui se disaient parfaitement instruits, je suis resté dans le doute où j'étais auparavant. On s'accorde à dire pourtant que plus les feuilles étroites et pointues sont jeunes et

petites , plus le thé est réputé supérieur : alors les soins que Ton prend en les cueillant sont multipliés à riniini. Les hommes chaj[^és de cette tâche ont les mains couvertes de gants , pour que le contact échauflbnt de la peau n'enlève pas aux feuilles très -tendres i'arome précieux qui en (ait tout le prix; mais à mesure qu'elles deviennent plus grandes et prennent une couleur verte foncée, la récolte diminue de valeur et finit par tomber dans les qualités les plus communes.

Les espèces de thé sont sans nombre et varient pour le goût et les prix , de même que les vins en Europe , suivant l'espèce des arbres , les soins donnés & leur culture , les terrains où ils viennent, et enfin les procédés suivis dans les nombreuses préparations que subissent les feuilles avant d'être séchées et renfermées dans les boîtes: on concevra facilement combien les falsifications doivent être &ciles et multipliées. En effet, les thés inférieurs livrés à l'exportation sont mêlés avec des feuilles étrangères, qui leur donnent ce goût d'amertume que les qualités supérieures n'ont pas; mais celles-ci, déjà très-chères en Chine et vendues même au poids de l'or, reviennent à des prix exorbitants dans les pays lointains et n'y sont que rarement transportées. Les thés noirs sont considérés comme les plus précieux, et on en &it généralement plus d'usage que des thés verts , très-peu employés par les Chinois, qui leur attribuent, ainsi que les Européens , des propriétés peu favorables aux nerfs. Les deux espèces proviennent d'arbustes qui n'offrent presque aucune différence et croissent dans les mêmes climats et sur des terres tout à fait semblables ;

DE LA FAVORITE k\

il parait que la culture en est répandue dans une grande partie de la Chine et qu'elle ne redoute pas les froids ;• car on dil qu'à Példn où les thermomètres tondient souvent l'hiver k^à^ au-dessous de zéro, on trouve encore des plantations de thé ; mais ce ne sont plus que des arbres rabougris et fournissant des récoltes peu estimées. Les provinces de l'intérieur produisent sans doute aussi cette précieuse substance, dont toute la population chinoise sans exception fait un usage habitud, et dont l'exportation enlève chaque année de l'empire des quantités prodigieuses. Une partie de ce thé expédié k l'étranger prend le chemin de la Russie à travers les déserts de la Sibérie , que les froids de l'hiver ont rendus praticables ; il est transporté par des caravanes composées ordinairement de plusieurs milliers de chameaux , et d'un grand nombre de marchands chinois auxquels , depuis le commencement de ce siècle , les Russes ont abandonné les profits de ces voyages horriblement pénibles et souvent aussi longs que dangereux.

C'est par cette voie que les Etats du czar reçoivent les denrées et les marchandises de leurs voisins , des étoffes de soie , de la porcelaine, des nankins et surtout du thé, qui n'ayant pas subi deux fois, comme celui qu'on transporte par mer, Tinfluence fatale du soleil isous l'équateur, est très-estimé dans le N. de l'Europe et entièrement consommé, quoiqu'on le vende à très-haut prix.

Ces marchandises sont payées par la Russie avec des fourrures et des métaux , auxquels elle joint des armes et d'autres objets tirés des contrées méridio-

nales de notre continent ; mais les distances immenses que les caravanes doivent traverser, les dangers sans nombre qu'elles courent et qui quelquefois détruisent en un seul instant les firuits d'un voyage pénible, enfin la mésintelligence qui, malgré de nombreux traités , n'a jamais cessé de régner entre les deux gouvernements, ont fait déjà suspendre à différentes fois ces relations commerciales I auxquelles, soit par politique, soit parce qu'elle n'en retire qu'un faible bénéfice, la Chine parait tenir aussi peu qu'aux autres rdations de même genre qu'entretiennent les Européens sur les cotes orientales de ce vaste empire.

La Chine , dont les immenses possessions s'ét^ident maintenant depuis le 5o* degré de latitude jusque près de l'équateur , office à ses industrieux habitants tous les trésors des tropiques et des zones tempérées ; pour la population du nord, les fourrures, depuis l'agneau jus* qu'à la riche hermine , remplacent en hiver les draps et les autres étoffes de laine peu connues des Chinois, et cèdent la place dans la belle saison aux étoffes de soie et de coton sorties des manu£aictures du sud; tous les métaux utiles ou précieux se trouvent dans les contrées montagneuses du centre de l'empire et sont mis en œuvre par d'excellents ouvriers ; tous les bvits , toutes les céréales de nos climats , sont échangés sur les marchés de Pékin contre les plus belles productions des pays chauds.

Que pouvaient donc apporter dans ces contrées, civilisées de temps immémorial, les marchands européens du XVI* siècle P Ils avaient , en suivant les traces des conquérants espagnols et portugais sur les cotes du nou-

veau monde et «les îles du grand archipel d Asie, trouvé des pays sauvages auxquels ils firent acheter les bienfaits d*une industrie encore imparfaite , au prix de l'or, du sang et de la liberté de leurs habitants. Mais lorsque la Chine fut ouverte aux spéculations de notre commerce, TEurope vint y prendre des leçons et admirer une dvilisaiion inconnue à ses peuples; eUe ne put rien donner en retour de tant de produits auxquels mainte^ nant noua n'attachons que peu de valeur, et qui furent cependant précieux pour nos pères et leur firent connaître et goûter pour la première fois les jouissances du luxe intérieur des appartements. Nous avons égalé , surpassé même nos maîtres, qui reçoivent à leur tour de nos manufactures des objets de luxe ou d'utilité qu'ils ne peuvent imiter; mais dans ce commerce d'échange , ayant à lutter contre les préventions d'un peuple pour qui ses anciennes coutumes sont tout , conti^e l'aversion même que lui inspirent la nouveauté et les étrangers « enfin contre fimpossibilité de pénétrer dans l'intérieur du pays , les marchands européens ont toujours eu le désavantage, quelques an<Hnalies qu'ait subies le commerce dans ces contrées : la quantité de marchandises importées en Chine est très-peu de chose en comparaison de celle que l'on en retire chaque année, et qui , payée en argent , aurait bientôt épuisé le numé^ raire de l'Europe» si la contrebande de l'opium ne rétablissait un peu la balance en faveur de nos marchands, sur lesquels le joug de l'exigence chinoise semble maintenant devenir de plus en plus lourd et même presque intolérable.

Lorsque pendant le xvi* siècle le commerce de l'Europe avec cette partie de f Asie commença son cours , les Portugais , qui les premiers en profitèrent , se soumirent à toutes les conditions que la prudence inquiète du gouvernement chinois et Tavidité des mandarins voulurent leur imposer; mais alors et dans le siède suivant , les bénéfices énormes que feisaient le peu de marchands qui n'étaient pas eflrayés d'aussi longs voyages et de l'absence de toute protection dans ces pays lointains « décidèrent les Européens à supporter une multitude d'humiliations et d'exactions. Toutes les relations entre eux et les habitants furent sévèrement défendues : les transactions de commerce, les rédamations, les affaires politiques même, durent passer par les mains d'un conseil nonmié hong, composé dans l'origine de quatre négociants chinois ( nombre qui s'est accru successivement jusqu'à douze), et dont les membres sont nommés par l'empereur, auquel ils payent fort cher ces places qui naguère encore étaient fort lucratives. Des droits aussi exorbitants que nombreux poursuivirentnos navires dans tous leurs mouvements ; le mouillage auprès de Canton ne put être atteint qu'au prix d'une foule de fims plus ruineux les uns que les autres; le droit d'entrée dans le Tigre est le plus élevé et ne monte pas à moins de plusieurs dizaines de mille francs pour les grands bâtiments. Les capitaines , les équipages ne purent obtenir des vivres, des provisions que par l'entremise d'une espèce de fournisseur chinois appelé compraior, dont le choix et l'envoi faits par les mandarins furent encore Tobjet d'un impôt très-onéreux, mais moins cependant

que les dépenses dans lesquelles doit entraîner un agent le plus souvent infidèle et forcé de partager avec un protecteur les bénéfices de son emploi. Dans tous les détails, •même les plus petits , f avidité insatiable mais prudente des mandarins prévint tout motif de collision entre les étrai^ers et les habitants ; les principales choses nécessaires à la vie furent taxées pour toujours et d'une manière absdue» trois fois au moins au-dessus du prix courant des marchés, sur lesquels les Européens ne purent paraître sans courir le risque de recevoir les plus grossières insultes et souvent même d*être maltraités ; aucune plainte ne put parvenir aux mandarins que par Tentremise d'un des membres du hong^ auquel chaque bâtiment, pour obtenir l'entrée , devait être nécessairement adressé : ce haniste seul payait les droits, gérait les caigaisons et devait surveiller les étrangers embarqués ou à terre, soumis pour ainsi dire à sa responsabilité. Mais il dépend lui-même du vice-roi de Canton et de plusieurs autres grands mandarins de la province, qui peuvent facilement le perdre à la cour, et ne se servent de lui que comme d'un instrument pour exercer leurs indignes exactions sur le commerce étranger.

Le temps et l'affluence toujours croissante des Européens à la Chine n'ont (ait qu'augmenter ces nombreux abus, qui puisent pour ainsi dire une nouvelle force dans leur ancienneté : l'avidité des mandarins n'a plus de bornes; elle impose chaque jour de nouveaux sacrifices aux hanistes, forcés pour y suffire de diminuer graduellement le prix des marchandises d'Europe, afin de trouver

de plus grands bénéfices dans la vente qu'ils en font

au commerce chinois.

Me réservant d'entrer dans de plus grands détails SOT ce sujet quand je parierai de mon séjour à Canton,je m'en tiendrai pour le moment à des considérations générales qui m'amènent naturellement à dire quelques mots du commerce de ces contrées avec toutes les nations de l'Occident, parmi lesquelles, à Canton commet dans tous les pays que j'ai visités, l'Angleterre, dont les sujets sou&ent si impatiemment en Chine l'état d'avilissement où sont tenus les étrangers , occupe encore le premier rang.

Les relations immédiates de commerce entre la Grande-Bretagne et la Chine sont exclusivement entre les mains de la compagnie des Indes, dont j'ai déjà tant parié à l'occasion d'une autre partie de l'Asie : je l'avais vue sur les cotes de l'Indostan maîtresse absolue, commandant en souveraine et dépensant ses trésors ; à Canton, je n'ai plus trouvé que les agents d'une société de marchands recueillant d'énormes bénéfices au prix de mille humiliations. Ce rôle plus que secondaire convient mieux cependant aux véritables intérêts de la compagnie, et jusqu'ici elle a été assez sage pour ne pas chercher à le changer contre un autre plus brillant , mais bien moins conforme au but de sa première formation : sa position, la nécessité même lui commandent cette humiUté , qui est si loin du caractère anglais ; mais l'avenir s'annonce devoir être pour elle bien moins paisible que le passé.

Les Anglais, ainsi que les autres Européens, en ve-

nant à la Chine , au commencement du siède dernier, partager avec les Portugais le coomierce de ces oon* trées, se soumirent également aux dures conditions imposées par les Chinois ; et ceux-ci , loin de les exé> cuter fidèlement, n ont écouté que leur insatiable avidité en établissant chaque année de nouveaux droits ou en augmentant les anciens. Nous avons déjà vu qu'en 1 8 1 6 la compagnie ai^laise, voyant ses plaintes étouffées, ses réclamations rejetées et ses intérêts lésés de plus en plus, obtint de son gouvernement l'envoi d'un ambassadeur pour exposer ses justes grie£i au souverain chinois. Lord Âmherst parvint jusqu'à Pékin ; mais il ne put remplir sa mission , au grand regret des directeurs de la compagnie, qui eussent préféré sans doute sacrifier un peu de l'oigudl national au succès de leurs espérances. Cette tentative inutile, en assurant une nouveUe impunité aux premières autorités de la province de Canton, accrut encore leur arrogance, qui amena bientôt des débats très-vi£i entre le vice* roi et le comité directeur de la £ictorerie anglaise; celui-ci, qiû avait à venger de nombreux griefs, soit dans l'intérêt général , soit dans l'intérêt particulier , n'écouta pas assez peutêtre les conseils de la modération : les esprits en vinrent à un tel point d'irritation, qu'un très-fort détachement de matelots armés, tirés des bâtiments de la compagnie mouillés sur la rade la plus voisine de Canton, fut débarqué , contrairement aux traités , sur le territoire chinois , pour protéger la factorerie anglaise menacée, disait-on , par les habitants ; ces démonstrations guerrières, qui n'avaient pas obtenu l'assentiment de

tous les membres du conseil; furent suivies en 1829 d*une rupture dont les résultats auraient pu être encore plus contraires qu'ils ne le furent aux intérêts de la compagnie. Sur le refus du vice-roi de satis&ire aux nombreuses plaintes formées par le comité des directeurs de la factorerie, le commerce des thés fut entièrement suspendu; les vaisseaux de la compagnie, arrivés d'Angleterre pour prendre comme de coutume leurs chai^ements, eurent ordre de mouiller sur une rade à feutrée du Tigre et d'éviter toute relation com merciale avec les Chinois ; on dit que cette dernière mesure ne fut pas très-rigoureusement observée.

Cependant les mois s'écoulaient, f époque du départ des bâtiments pour retourner en Angleterre approchait , et le vice-roi de Canton ne voulait nullement entrer en arrangement; les navires de Bombay, de Calcutta et de toute la cote de f Inde, entièrement étrangers aux débats et aux intérêts de la compagnie anglaise, avaient remonté comme les années précédentes jusqu'à Canton et fait paisiblement leurs affaires avec les Chinois; les Hollandais et principalement les Américains, rivaux des Anglais, et dont les conseils n'avaient pas peu contribué à inspirer dans cette lutte de fénei^e aux autorités du pays, repartaient avec leurs chai^ements: alors les agents de la factorerie anglaise , qui avaient été sur le point d'envoyer une escadre de bâtiments armés dans le fleuve Jaune, espérant par cette diversion obtenir des conditions meilleures, furent obligés de céder à une résistance qu'ils étaient loin de prévoir, et surtout à la crainte que les bâtiments de la compagnie ne manquas-

sent entièrement la saison de la traite du thé et celle du retour en Europe. D*un autre côté , ces mesures violentes, prises peut-être dans un but iouahle , celui de soutenir l'honneur de la nation anglaise , et sans doute aussi dans la persuasion que le vice-roi de Canton, intimidé des conséquences dangereuses que ces démonstrations de mécontentement pouvaient avoir pour lui auprès de l'empereur, réformerait une partie des abus, ces mesures n'avaient cependant pas obtenu l'assentiment unanime du conseil, mais seulement une Êdble majorité ; le président et plusieurs autres agents supérieurs , n'ayant pu empêcher cette levée de boucliers dont ils prévoyaient les suites fatales, s'étaient embarqués pour l'Europe. Non - seulement la, compagnie était entraînée dans des pertes énormes , mais ses intérêts les plus chers se trouvaient compromis. Les thés » aussi nécessaires à l'Angleterre que les vins à la FVance, allaient manquer, sinon pour l'année qui finissait , du moins pour la suivante ; les sommes consacrées à l'expédition des nombreux bâtiments alors arrêtés à rembonchure dû Tigre seraient dépensées en pure perte, et tous ces débats allaient prêter de nouvelles armes aux ennemis de la compagnie, qui était sur le point de se présenter devant le parlement pour obtenir le renouvellement de sa charte. Toutes ces hautes considérations , qui auraient dû inspirer plus de prudence et de ménagement aux principaux agents de la factorerie anglaise et les empêcher d'entrer dans une lutte dont ils ne pouvaient bien prévoir l'issue , leur firent déployer du moins , quand ils eurent enfm reconnu les II. 4

dangers de la route qu ils suivaient, une activité qui répara le mal en grande partie : les vaisseaux remontèrent rapidement jusqu*à Canton , sans que les Chinois triomphants eussent Tair d*y faire attention et de considérer les différends qui venaient d* avoir lieu autre-ment que comme les suites d un caprice. Les thés furent embarqués dans Fespace d*ttn mois , et la flotte remit à la voile pour TEurope fort peu de temps après Fépoque accoutumée.

Cependant Talarme était parvenue à Londres jusquà la cour des directeurs, dont toutes les instructions, prescrivaient aux agents de la factorerie la patience, la résignation et surtout l'économie ; toutes ces recommandations leur parurent, et avec quelque raison, oubliées : rimmense éloignement du théâtre des événements , les rapports de personnes mécontentes et peu disposées à les présenter sous un jour favorable, lès plaintes unanimes des capitaines et officiers des vaisseaux de la compagnie ainsi que dune foule d'autres intéressés qui avaient été fortement lésés dans ces circonstances , ayant empêché de prévoir l'heureuse fin de la querelle , furent cause que les directeurs à leur tour agirent avec une trop grande précipitation : tous les membres de la factorerie furent changés subitement, et je rencontrai sous Luçon et près d'arriver à sa destination le navire qui portait leurs successeurs , au nombre descjuels se trouvaient plusieurs de ceux qui, n'approuvant pas les mesures prises , s'étaient embarqués l'année précédente pour l'Europe.

Ces changements furent un nouveau triomphe pour

les autorités chinoises qui , malgré leur succès , i*cdoutaient encore le caractère ferme et décidé du précédent directeur, contre lequel, dès qu*il ne fut plus en fonctions, le vice-roi de Canton lança une ordonnance remplie de toutes les injures dont les Chinois ne sont pas avares dans leurs relations officielles avec les Européens, et qui finissait par une injonction formelle aux noandarins inférieurs d'arrêter le coupable partout où il serait rencoutré, comme convaincu d avoir fait envahir le territoire de T empire par des troupes armées. Suivant Tusage, cette formidable ordonnance fut affichée sur tous les murs de Canton, à la porte de la factorerie, envoyée à la cour de Pékin comme un témoignage de la fermeté du vice-roi et de son mépris pour les Européens, mais ne fut nullement mise à exécution: Textchef de la factorerie et ses adhérents, également disgraciés, se retirèrent paisiblement à Macao.

Le conseil de la factorerie est donc changé; mais Tanimosité qu'inspirent aux Anglais leur oi^eil national blessé et Tinsolence des Chinois, n'en dirige pas moins les mesures des nouveaux membres , plus prudents sans doute , mais non moins disposés que leurs devanciers À réprimer, dès qu'ils en trouveront l'occasion favo-» rable, l'espèce d'impunité que les grands mandariyf» de la province de Quang-Tong croient avoir obtenue par leurs derniers succès. Déji les relations politiques ont repris leur ancienne aigreur, et les esprits marchent rapidement vers un tel point d'exaspération, que tout semble annoncer de grands événements pour un ave^ nir peu éloigné.

L'impatience assez facile à comprendre avec laquelle les agents d'une compagnie qui , dans tout le reste de TÂsie, traite de souverain à souverain avec les plus puissants monarques , supportent les humiliations dont ils sont abreuvés et les exactions dont on les accable , n'est pas la principale cause de Téloignement des Chinois pour les Anglais.

J'ai déjà dit que les guerres heureuses soutenues par les maîtres du Bengale contre les peuples du nord et de l'est de rindostan avaient donné des inquiétudes à la défiante cour de Pékin ; mais ces inquiétudes devinrent bien plus vives quand le souverain des Birmans, attaqué et vaincu par les troupes britanniques, demanda des secours à l'empereur de la Chine, qui exerce une espèce de suzeraineté sur ces contrées voisines de ses États. La politique prudente des Chinois n'osa pas irriter un ennemi redoutable , et refusa sous des prétextes spécieux la protection demandée; mais dès lors les moindres démarches des Anglais furent observées avec une soupçonneuse attention, et leurs continuelles et justes réclamations furent présentées à la corn: de Pékin par les mandarins , intéressés à en cacher les véritables motifs , comme des exigences dangereuses pour la sûreté de l'empire.

D'un autre coté, souvent les demandes ou les actions des négociants et même des agents supérieurs de la compagnie ont été absolument contraires aux anciens règlements qui régissent les rapports des étrangers avec les nationaux, règlements absurdes sans doute, mais établis par les Chinois pour lesquels ils sont lois de

Tempire , et qui doivent être exécutés par les Européens comme une des conditions de leur admission dans ces contrées. Cest ainsi que, bravant la peine de mort qu elle entrame après elle , la contrebande de Topium apporté par les Européens jette chaque année sur les côtes de la Chine des quantités énormes de cette pernicieuse substance, dont , malgré tous les soins du gouvernement, Tusage et les funestes effets se répandent dans la population. Si Ton ajoute à ces actes répréhensibles le mauvais effet que les débats continuels entre les agents de la compagnie et les autorités de Canton , pour des causes souvent injustes ou légères, doivent produire k la cour de Pékin déjà prévenue contre les étrangers , il sera aisé de concevoir Féloignement que montre pour ces derniers le souverain d*un vaste pays qui n a nullement besoin du commerce européen.

Le thé, devenu absolument nécessaire à F Angleterre^ ainsi qu*à une grande partie de l'Europe, et qui ne croit qu'en Chine , a rendu le commerce du monde pour ainsi dire esclave de TAsie : nous avons vu cette compagnie anglaise des Indes si puissante , obligée de ployer sous la nécessité et de satisfaire la capricieuse avidité des mandarins pour assurer à l'Angleterre le thé nécessaire à la consommation d'une seule année : une position aussi précaire, aussi humiliante pour une grande nation pourra-t-elle subsister encore longtemps? Tout annonce que non ; et si la compagnie des Indes n'eût pas touché k un renouvellement douteux de sa charte , fembouchure du Tigre aurait déjà été , suivant toute apparence, le théâtre de grands événements.

bU VOYAGE

Deux moyens se présentent à la compagnie des Indes, ou au commerce libre anglais qui peut-être lui succédera avant peu en Asie , pour se soustraire au pouvoir arbitraire des autorités chinoises et aux droits aussi multipliés qu exorbitants que chaque année voit augmenter.

Le premier, dont on a beaucoup ^arlé à plusieurs reprises, et qui n'en est pas moins inadmissible pour quiconque a vu la Chine, son immense population, Taversion et le mépris même des habitants pour les Européens, serait d'envahir avec une armée et de conserver par la force les provinces maritimes qui fournissent le thé et qui sont en même temps les plus riches de l'empire.

Une telle entreprise est grande sans doute; l'exemple de l'Inde soumise au joug, le peu de popularité du gouvernement chinois, le manque de courage et de discipline de ses troupes , peuvent encourager à la tenter ; mais si ne s'en rapportant pas à ces séduisantes apparences, on veut entrer dans les détails, on trouve des difficultés qui seraient sinon impossibles, du moins bien malaisées à surmonter. La plus grande naîtra , non des troupes , elles fuiront ; ni des villes , elles sont à peine fortifiées; ni du manque de subsistances , elles abondent sur tous les points; ni enfin du climat, il est très-sain et tempéré ; mais de la force d'inertie qu'opposera une immense population.

Dans rinde, les Anglais ont armé les bras des Indiens mêmes et s'en servent pour contenir les classes inférieures et soumettre leurs ennemis; mais en Chine, où le système des castes n'existe pas, où les habitants

ont le métier des armes ea horreur, ce point d* appui manquera entièrement aux conquérants européens : il faudra donc, arec une armée que le grand éloignement de ces contrées et les frais énormes du transport par mer empêcheront toujours detre très - considérable , tenir sous le joug des millions d*hommes , trop lâches sans doute pour opposer de la résistance, mais qui, subitement affranchis du joug des mandarins auquel ils sont habitués, se livreront infailliblement aux plus grands désordres , et rendront nécessaire une surveillance k la fois générale et partielle impossible à exercer sans un grand développement de forces militaires. Les Européens auront à combattre les meilleures troupes de Tempire , la victoire ne sera même pas incertaine : mais contre une grande multitude, les combats recommenceront chaque jour ; les soulèvements avec les massaci^es et les dévastations , leur suite ordinaire , se multiplieront à Tinfini ; le commerce sera interrompu et ne pourra dédommager des excessives dépenses d'une semblable expédition; enfin les conquérants, non vaincus, mais fatigués, perdus ou pour mieux dire étouffes au milieu de la foule , seront obligés de se retirer sur les bords de la mer et de s y cantonner : alors le grand but de la guerre sera manqué , le gouvernement chinois fermera les communications , arrêtera toutes les relations commerciales entre l'ennemi et ses sujets, et pour prix de son entreprise l'Angleterre courra le risque de manquer de thé pendant plusieurs années. Je n'ai raisonné jusqu'ici que dans l'hypothèse où les Anglais n'auraient à combattre que les Chinois ; mais est il probable que

les Hollandais et surtout les Âméricaius, leurs rivaux dans les mêmes branches de commerce , restassent spectateurs bénévoles d'une pareille révolution, qui léserait si fort leurs intérêts ? Non sans doute , et TÂngleterre aurait de plus contre elle des ennemis sinon déclarés et puissants , du moins actifs , dévoués aui Chinois, qu'ils ont guidés dans leurs derniers différends avec la compagnie , et qui sont prêts à profiter de toute circonstance fatale au commerce anglais pour le rem* placer.

n est à croire que toutes les difficultés que je viens de signaler ont paru fondées à la compagnie anglaise des Indes , car elle semble avoir tourné ses vues d'un autre côté ; et ce second moyen d'assurer en Chine la liberté de son commerce, office, comme on va voir, beaucoup moins de difficultés que le premier, et ne Êdt tort à aucune nation étrangère.

Un grand nombre de personnes bien instruites et dignes de foi m'ont assuré que déjà plusieurs fois des ingénieurs anglais avaient parcouru, par ordre de la compagnie , les nombreuses îles groupées k l'entrée du Tigre et les canaux profonds qu'elles forment avec la côte du continent , afin de choisir un lieu convenable pour un établissement militaire et commercial en même temps, dont les fortifications pussent défier les attaques des Chinois, et dont la rade pût recevoir et conserver en sûreté les navires anglais employés au commerce de ces contrées. Suivant toute apparence, ces recherches ont eu de favorables résultats, car les vaisseaux de la compagnie retenus Tannée précédente à

Tembouchure du Tigre pendant les débats dont nous avons déjà parlé , trouvèrent un mouillage excellent, parfaitement abrité et où leur jM^ésence, qui dura à peine quelques mois, avait déjà attiré beaucoup de marchands chinois , malgré les ordres et les menaces des mandarins. Combien le nombre de ces marchands augmenterait rapidement, si les abords de la nouvelle ville étaient parfaitement libres pour tous les navires du pays, et surtout débarrassés de la surveillance des jonques de guerre , qu*un seul bâtiment européen armé ferait fiiir et disparaître pour toujours 1 D'abord les fraudeurs d*opium , substance aussi nécessaire aux habitants de la Chine que le thé l'est à ceux de la Grande- Bretagne, accourraient en foule pour trouver dans leur aventureux commerce une plus grande sécurité; ils montreraient la route aux marchands de thé, aux acheteurs des marchandises d'Europe, afi&anchies de toute espèce de droits , et bientôt un nouveau Sincapour s'élèverait sur les rivages chinois et en braverait le souverain.

Les craintes qu'un pareâ événement inspire au gouvernement ne sont pas étrangères à l'animosité qu'il montre contre les Ân^ais , dont jusqu'ici aucune démarche ne lui a échappé. Comment pourrait-il y parer? En gênant par tous les moyens dont il dispose l'arrivage du thé à l'établissement qui aura été fondé et pourra être facilement défendu contre toutes les troupes de l'emj^ire ? Mais quand même les hautes autorités si vénales, les mandarins inférieurs si avides, auraient renoncé, ce qui est fort douteux, à leurs gains illicites

et feraient exécuter sévèrement les nouveaux ordres de la cour de Pékin contre le commerce avec les Anglais , ceux-ci, maîtres de la mer, et bloquant lentràe de Canton et des autres ports de la cote orientale , que leurs bâtiments pourraient tenir fermés en toute saison , n*auraient-ils pas bientôt amené le gouvernement chinois â des sentiments plus pacifiques et à se contenter de droits de sortie sur les thés et d entrée sur les marchandises étrangères, non plus fixés comme aujourd'hui suivant les caprices d'un, avide favori de la cour, mài^ réglés d'une manière équitable par un pouvoir capable de se faire respecter ?

La ville de Macao , plutôt chinoise que portugaise , n o&ait qu'une partie des avantages désirés : elle ne possède pas un bon mouillage pour les grands bâtiments, qui sont forcés de jeter l'ancre k une grande distance du rivage, entouré d'un large banc de vase. Cependant f Angleterre a songé plusieurs fois à s'en emparer : une expédition composée de plusieurs navires armés fit flotter pendant la dernière guerre les couleurs britanniques sur ses fortifications, après en avoir chassé facilement lès Portugais. Le gouvernement chinois prit fait et cause pour les premiers et faibles possesseurs de Macao, et rejeta avec dédain toutes les |Nropositions que firent les Anglais : quatre frégates forcèrent alors l'entrée du Tigré malgré les batteries , et vinrent mouiller près de Canton ; le lendemain quinze cents honunes fiirent débarquée aux factoreries *, l'alarme régnait à là cour du vice-roi, qui était sur le point, disait-on, d'accorder la possession de Macao à l'Angleterre , quand tout k coup

les troupes débarquées remontent à bord des bâtiments , qui reprennent sur-le-champ la route de Tlnde, d où ils étaient partis. On attribua cette retraite précipitée à de noureaux ordres venus de Londres , ou , ce qui est plus probable , à la brainte que le chef de Texpédition conçut d* avoir dépassé ses instructions et compromis, en mécontentant les Chinois, la traite des thés pour une année. Telle est la considération majeure qiii a forcé jusqu'ici la compagnie k se conduire si prudemment envers la cour de Pékin, et l*a décidée à ne £aiire contre elle des tentatives hostiles qu'après en avoir assuré d'avance les résultats; avanti^e difficile à obtenir sur un gouvernement défiant , rusé , versé dans tous les secrets de ia pohtique , et habile à profiter des rivalités toujours subsistantes entre les Européens des difiEérentes nadons , pour connaiti^e et déjouer les projets de son ennemi r c'est ainsi, par exemple, que, dans la crainte de laisser à l'Angleterre les moyens de se passer plus d'une an ùée de la Chine , et de lui donner ainsi ie temps d'assurer les résultats d'une expédition, les mandarins veillent avec soin à ce qu'à peu près la même quantité de thé soit exportée annuellement par la compagnie , qui de son côté, chaiigée d'une responsabilité immense et pour ainsi dire nationale, assujettie de plus par sa charte k des conditions très-sévères , se trouve ainsi , toute puissante qu'elle est dans une partie de l'Asie, soumise dans l'autre au joug le plus humiliant.

Pendant mon séjour à Canton , lés Européens cherchaient avec une inquiète anxiété à prévoir les événe-

ments que pourraient entraîner la suppression presque probable du privilège de la compagnie des Indes , et la liberté illimitée du conmierce avec la Chine pour tous les sujets anglais ; ces événements me paraissent d^es des méditations des hommes d^état dont Thorizon n*est pas borné par les frontières de leur pays ; et quoiqu'ils doivent se passer dans une contrée bien éloignée, les résultats qui en découleront n en sont pas moins incalculables pour le commerce européen.

Eîn effet, si après avoir considéré la position des marchands étrangers à Fégard des Chinois, les exactions, les humiliations auxqudles ils sont exposés, et combien la compagnie anglaise , malgré ses plus grands intérêts compromis et les ordres les plus positifs, a de peine à contenir Tirritation de ses agents , nous admettons pour un seul instant que le privilège de la compagnie soit abrogé, et que des centaines de navires du plus fort tonnage et armés de nombreux équipages partent de tous les ports de la Grande-Bretagne pour venir à la Chine profiter de la liberté du commerce des thés : autant de subrécargues , autant d'intérêts différents ; autant de capitaines , autant de disciplines plus ou moins relâchées et insuffisantes pour contenir des matelots anglais, généralement débauchés et tapageurs. Arrivés k Canton , cette masse d'Eiu'opéen^ remuants, jetés pour ainsi dire sans précaution au milieu de la population méchante et voleuse des faubourgs, amènera bientôt journellement des débats et des rixes sanglantes dans lesquelles des Chi* nois succomberont : les autorités du pays réclameront les coupables pour les mettre à mort , suivant une loi

immuable de l'empire ; les Anglais refuseront de les ]i> vrer. Ces affîiires étant alors communes à tout le commerce de la Grande-Bretagne , deviendront une cause nationale , et le gouvernement anglais sera forcé d'intervenir. D'un autre côté, les armateurs, généralement très-économes, voudront-ib se soumettre au joug révoltant de ces compradors^ qui s'enrichissent aux dépens des bâtiments que les mandarins leur abandonnent oonmie une proie? Et ces impôts, aussi multipliés qu'arbitraires , pourront - ils être facilement perçus sur une foule de marchands dont la concurrence diminuera les bénéfices , et qui n'auront pas , comme la compagnie , un intérêt bien direct à maintenir la tranquillité P

Ainsi donc, que la compagnie, soutenue par le gouvernement anglais, qui trouve à sa conservation le double avantage de lever sans frais chaque année , et sans craindre une ruineuse contrebande, les droits établis sur le thé, obtienne le renouvellement de sa charte: bientôt après un nouveau Sincapour, entouré de fortifications couvertes d'artillerie et défendues par une forte garnison, dominera l'entrée du Tigre, et concentrera en peu de temps tout le commerce de la Chine dans les mains des Anglais, qui termineront ainsi la longue ligne d'établissements militaires et commerciaux échelonnés pour ainsi dire sur les deux rivages opposés de la presqu'île indienne , sur les côtes midaises depuis Bombay jusqu'au golfe de Siam , ' et de ce dernier point jusqu'au centre des îles qui bordent le Tigre et entourent Macao.

Mais si le monopole du commerce de la Chine, avec

ses privilèges , succombe devant la chambre des communes , dans la lutte terrible qui commence au sein de ia Grande-Bretagne entre les usages anciens et les idées nouvelles, entre les préjugés, les privilèges des classes élevées et l'impatiente ambition , Tamour des changements qui fermentent dans les moyennes et les basses classes, quel nouveau et vaste champ de conjectures s*ouvre devant nous dans un temps si fertile en révolutions ! A la suite des flottes marchandes sorties de tous les ports d*Aog^eterre arriveront à Canton de nombreuses escadres; la force fera oublier la prudence et la modération ; à la réforme des abus , difiicilement obtenue , succéderont de nouvelles exigences de la part du commerce anglais ; les froissements inévitables entre d'impérieux étrangers et un peuple qui affecte de Jes mépriser, causeront des troubles sérieux; enfin la guerre entre les deux nations sera la suite inévilsable de tous

ces débats: maison peut croire que, les choses arrivées à cette extrémité, la Chine ne sera peut-être pas abandonnée par les autres puissances commerçantes dont les navires fréquentent ses ports, et qui oiit aussi un absolu besoin de ses produits.

Les Aurais trouveront à Canton, comme par tout le monde , dans les Américains du nord , des rivaux qu'uoe animosité nationale sur laquelle le temps a a point d^effet , et une industrie aussi active que croissante, rendent particulièrement dangereux: les navires des marchands de cette nation égalent presque en nombre ceux de la Grande-Bretagne; leur présence et les escadres qui les soutiendraient au besoin , forceraient

les Anglais à beaucoup de ménagement et prêteraient en même temps un puissant secours aux Chinois. Ajoutons encore que les Ang^o- Américains, qui ont déjà supplanté leurs anciens maîtres sur les marchés du nord de l'Europe, qu'ils fournissent de thé, profitant arec empressement des cessations de conamerce que dans ses démêlés avec la Chine la Grande-Bretagne pourrait éprouver, portendent encore de plus terribles coups à son commerce extérieur et fourniraient même en contrebande le thé qui manquerait k la population britannique.

L'idée que je crois avoir donnée de la position de la compagnie anglaise à la Chine et des événements auxquels on peut s'attendre , si le oommeree Ubre vient k remplacer son privil^e, paraîtra sans doute bien incomplète : une pareille question aurait exigé de grands développements, qui ne pouvaient trouver place ici; mais je croirai avoir atteint mon but, si le lecteur adopte mon opinion que, quelle que soit la sofaition donnée par ia chambre des commîmes aux affiiires' de la compagnie , le commerce européen avec l'empiitt chinois touche à un changement qui, je le pense, précédera :de bien peu de temps , hâtera peut-être même là révolution qui se prépare en Europe, et pendant laquelle, il faut du mcnns l'espérer, notre Fraàce reprendra dans toutes les parties du monde le rang qu'elle occupait autrefois comme puissance maritime et commerciale, et que lui ont fait perdre des fautes sans nombre et de grands malheurs.

Dans la liste des puissances qui trafiquent à la Chine,

la France et TEspagne sont les dernières; la Hollande passe avant elles ; les États-Unis d'Amérique rivalisent avec l'Angleterre, qui cependant tient le premier rang à Canton.

Le commerce de la Grande-Bretagne avec la Chine se divise en deux routes bien distinctes : celle que suit la compagnie; et l'autre établie entre les comptoirs de l'Inde et Canton, comme la première l'est entre la Chine et l'Angleterre, qui obtient annuellement par cette voie la quantité immense de thé nécessaire à sa consommation. Chaque mousson de S. 0. amène à Canton de vingt à vingt-cinq vaisseaux de la compagnie , armés chacun d'un fort équipage et de quarante canons; le tonnage de ces énormes bâtiments varie ordinairement entre onze cents et quinze cents tonneaux. Hs appartiennent à des armateurs-constructeurs , et sont loués pour im nombre fixe de voyages à la compagnie , qui en confie le commandement à des capitaines de sa marine, secondés par des officiers faisant tous partie d'im même corps, dans lequel il est difficile d'entrer, et qui est toujours par&itement composé; cependant, sauf quelques conditions à remplir et qui sont les garants de la capacité des officiers commandants ou en sous - ordre , tout le reste se décide à prix d'argent.

Le capitaine doit', avant de prendre son commandement, payer à l'armateur - constructeur une somme très-forte, qui parfois, suivant la concurrence, dépasse cent mille francs ; il est vrai que les avantages accordés par la compagnie, les fortes sommes que payent les passagers qui recherchent avec empressement ces na-

vires , enfin les chances peu aventureuses de ce genre de commerce, dédommagent grandement les capitaines des sacrifices qu*ils ont faits et assurent souvent leur fortune.

Tous les bâtiments qui partent annuellement de la Tamise pour aller en Chine , ne suivent pas la même route : quelques-uns transportent les marchandises et les approvisionnements de la compagnie à Madras et à Calcutta; puis traversant les détroits, ils relâchent à Sincapour, et enfin arrivent sur les côtes de la Chine en août ou en septembre.

Les autres vaisseaux partis également du même point et qui ont pris une autre route, viennent directement au détroit de la Sonde et mouillent à Canton , souvent sans avoir relâché nulle part.

Si dans le commerce que les Européens font avec la Chine, Timportation égalait l'exportation , tous ces vaisseaux de la compagnie pourraient contenir dans leurs flancs une immense quantité de marchandises fabriquées en Angleterre; mais ces marchandises ne trouveraient pas de consommateurs dans ces pays, dont les habitants, tout en imposant poiu* ainsi dire à tine grande partie de la population de notre continent Tusage du thé et le goût des produits de leur industrie, n*ont voulu renoncer à aucune de leurs anciennes coutumes en notre faveur. Il faut avouer cependant que , sans la concurrence des Américains et des Hollandais, la compagnie pourrait payer en marchandises une partie plus considérable des thés qu'elle tire de la Chine, et donner en échange les draps , les camelots , les toiles de coton blanches et II. 5

imprimées, le fer travaillé, lacier, des approvisionnements pour la marine et d'autres articles moins importants, provenant du sol ou des manufactures de la Grande- Bretagne. Mais nous verrons, quand il sera question du commerce des Américains, que la compagnie éprouve en Chine , où ses affaires sont gérées pourtant avec toute réconomie que permet une aussi grande masse d'intérêts réunis, les mêmes inconvénients que dans l'Inde ; inconvénients inhérents aux grandes associations commerciales , et qui empêcheront toujours ces dernières de lutter avec les entreprises particulières, beaucoup plus économes et habituées à ne rien sacrifier aux considérations personnelles. La compagnie, par exemple , grande et généreuse avec les capitaines et les ofliciers de ses navires, leur accorde la faculté d'exploiter plusieurs branches de commerce assez lucratives dont les bénéfices ne seraient pas sans quelque importance si elle seule les recueillait (i) : ainsi la quantité considérable d'objets d'Angleterre consommés à Canton et à Macao par les Européens et par quelques Chinois des classes supérieures, proviennent en grande partie de pacotilles , auxquelles se joignent souvent des produits indiens et malais embarqués dans les relâches , tels que le câlin et le poivre de Sumatra; l'étain, les rotins de Bintang et des iles environnantes ; le camphre de Bornéo; le bois de sandal, tiré des archipels de la mer du Sud ; enfin les nids d'oiseaux , les ailerons de requin et les olothuries dont les Chinois sont si friands.

La vente des principales marchandises énumérées plus haut et dont la compagnie s'est exclusivement ré-

serve Timportation dans ces coDtrées, ne procure pas toujours de grands bénéfices , et donne lieu même , assure-t-on , à des pertes firécpienunent renouvelées. J'en expliquerai plus bas les raisons.

Le commerce de la seule compagnie anglaise avec la Chine, d après les détails où nous venons d'entrer, doit paraître prodigieux ; mais il est facile de voir que la balance est toute en faveur des marchands de la Chine, qui, outre une iomiense quantité de thé , fournissent encore à la Grande-Bretagne de la soie brute , des nankins , de la cannelle , du camphre , du sucre , de Talun , ainsi que de la porcelaine , mais en bien petite quantité depuis que les Européens ont égalé , surpassé même les premiers inventeurs dans cette riche branche d'industrie. Si, comme elle y fut longtemps forcée avant que le commerce de l'opium entre l'Inde et la Chine eût été établi sur une aussi grande échelle, la compagnie avait continué à payer en piastres cette grande différence , les trésors de l'Angleterre n'auraient pu suffire à un commerce aussi désavantageiu; mais l'active industrie de ses marchands est venue à son secours , et la passion effrénée des habitants de l'Asie pour une perfide substance, leur fait rendre en grande partie les nombreux millions de piastres que coûte aux Européens leur goût pour le thé.

C'est le trafic considérable des grands établissements aurais de la presqu'île indienne avec Canton , qui fournit à la compagnie le numéraire nécessaire pour payer une très-grande partie de la difféi'ence qui existe entre l'importation des marchandises anglaises en Chine et

rexporiation des produits chinois. En effet, les relations commerciales de Bombay et de Calcutta avec ce pays, étant entièrement abandonnées aux entreprises particulières, ont pris, depuis le commencement de ce siècle , le plus rapide accroissement : entièrement étrangères aux affaires de la compagnie , elles n'ont éprouvé aucune interruption pendant les fréquents débats de cette dernière avec le vice -roi de Canton. Si les nombreux et grands country-ships de la cote malabare ou de TOugly, qui arrivent en foule chaque année sur les rivages chinois , n'y transportaient que les cotons bruts de l'Indostan , le riz si abondant dans cette pailie de la presqu'île, et cent autres productions du sol indien ou des pays malais , leurs chargements ne seraient pas d'une grande valeur; mais ils apportent aiu Chinois l'opium, qui entre dans l'empire malgré les prohibitions les plus sévères, et y trouve, dans la population, une multitude de consommateurs qui payent ce poison au poids de l'or.

C'est ainsi qu'est arrachée du gouffre où pendant longtemps l'argent de l'Europe alla s'engloutir, une forte partie des millions de piastres que la compagnie abandonne annuellement à la Chine pour le chargement de ses vaisseaux ; l'opium est toujours payé argent comptant, même avant d'être livré aux embarcations légères des contrebandiers qui viennent le prendre à bord des bâtiments de l'Inde. Cette vente monte, année commune, à environ cinquante millions de francs, dont par suite de transactions commerciales trente-cinq à peu près passent aux mains des agents de la compagnie;

le reste retourne dans Flnde sur les coanUy-ships , ou sert à compléter en objets d'industrie chinoise les chargements de ces navires , qui les répandent ensuite dans tes contrées à f £. et à TO. du cap de Bonne-Espérance , dont les habitants étrangers ou indigènes en font une grande consonmiation.

Les Américains ne cèdent que difficilement la préséance au commerce direct de la Grande-Bretagne avec la Chine : en e£fet, si leurs relations commerciales avec ces contrées sont moins brillantes en apparence et moins entourées de cette espèce de somptuosité que la compagnie anglaise attache à toutes ses entreprises ; si les marchands des États-Unis, moins hautains que leurs rivaux avec les Chinois, ont supporté plus patienmient le joug des mandarins, et évité ainsi des démêlés contraires à leurs intérêts, ils ne le cèdent aux Anglais ni en richesses , ni en industrie , ni en activité (3).

En rompant tout à fait , à la fin du siècle passé , des liens que Texigence de la mère patrie lui avait rendus insupportables , TAmérique du nord n en conserva pas moins les mêmes habitudes que TAngieterre , et Tusage du thé y est encore aussi général que dans ce dernier pays. Déjà avant la révolution qui donna naissance aux États-Unis, les navires américains fréquentaient Canton, et le nombre en a rapidement augmenté depuis : il était de quarante à cinquante dans les dernières années; celle de i83o le vit considérablement réduit. Une loi nouvelle qui accorde la liberté du commerce des thés dans les États-Unis , pour le conmiencemeut

de i83a , avait tait suspendre cette branche de commerce; mais déjà lors de mon passage à Canton, le nombre des expéditions attendues pour cette époque était énorme et bien plus grand que dans les années précédentes.

L'Angleterre, en perdant ses colonies, n*eut pas à déplorer seulement l'abandon forcé d'une population formée aux dépens de la sienne, et de riches provinces que ses trésors avaient fondées ; bientôt elle trouva dans ses enfants émancipés ce génie des spéculations, cette activité commerciale qu'ils avaient puisés dans le sang de leurs aïeux; partout elle rencontra, établie par eux, une concurrence redoutable que Tanimosité nationale , des intérêts longtemps communs , et surtout l'impulsion de la liberté, firent augmenter chaque jour. Les marchands, les armateurs américains, moins riches d'abord que ceux de la Grande-Bretagne, adoptèrent et ont toujours conservé depuis dans les opérations maritimes un système d'économie qui leur doniia sur leurs rivaux, auxquels il est inconnu, un très-grand avantage : peu à peu les treize étoiles des États-Unis vinrent se placer auprès du yac anglais sur tous les points du nord de l'Europe , dont les marchés furent approvisionnés par les Américains du thé de la Chine et des productions de toutes les contrées éloignées. Tel est l'ascendant que cette économie dans Tarmement des navires du commerce et dans leur entretien a donné aux marchands des États-Unis, qu'ils peuvent non -seulement laisser le fret à meilleur marché que les armateurs d'aucune autre puissance commerçante, mais encore

vendre , dans les parties du monde où ils sont reçus , les marchandises prises en Angleterre > au-dessous du prix demandé par les marchands mêmes de ce pays, qui cependant n'ont pas payé les droits auxquels sont soumis les navires étrangers dans les ports de la Grande^ Bretagne. Cest ainsi que Ton voit chaque année des produits semblables, également tirés des ateliers de Manchester, mais venus à Canton par ces deux voies différentes, être mis en concurrence et vendus, les uns avec perte par la compagnie, les autres avec bénéfice par ses rivaux.

Dans cette lutte fatale au monopole du commerce de la Chine, l'Angleterre, à qui elle ouvre deux grands débouchés pour les produits de ses manufactures , reste neutre : mais si la liberté du commerce obtient la victoire dans sa lutte actuelle contre les privilèges ; si k ces magnifiques vaisseaux de la compagnie qui rivalisent pour la tenue et l'armement avec les bâtiments de guerre, succèdent d'humbles navires, aux flancs larges'et arrondis; enfin, si les nombreux agents de la compagnie , si richement rétribués , sont remplacés par des marchands économes ; alors les Américains ne ti*ouveront plus peut-être à la Chine des chances aussi favorables à leurs intérêts. Cependant leur commerce d'importation ne se borne pas aux marchandises prises en Angleterre; les nombreux navires des États-Unis qui arrivent à Canton n'ont pas tous suivi la même route ; plusieurs de ces navires, en quittant Philadelphie , New- York, ou d'autres ports américains situés plus au N. ou plus au S. , viennent, après avoir doublé le cap llorn.

échanger leurs cargaisons sur les cotes du Chili , du Pérou , ou de la Californie, contre des piastres, des lingots dallent et du cuivre. Ces métaux précieux ou utiles, transpoités ensuite aux Philippines et surtout en Chine, assurent aux armateurs de grands avantages dans Tachât de leurs chargements de retour.

Autrefois les Américains apportaient à la Chine ime grande quantité de fourrures recueillies dans les forêts septentrionales du nouveau monde; mais depuis quelques années cette branche.de commerce a beaucoup perdu de son importance. Peut-être lusage des étoffes de laine fabriquées en Europe, qui prend chaque année plus d'extension parmi les Chinois des hautes classes, est- il préféré, comme moins dispendieux, à celui des fourrures, dont nous avons vu que la Russie et les frontières du nord de Tempire fournissaient les marchés de Pékin. Une autre branche de commerce, également formée par les produits des forêts et du sol de TÂmérique du nord, na pas subi les mêmes changements : je veux parler des approvisionnements pour la marine , que les Américains portent en grande quantité à Canton comme à Manille, et pour lesquels ils trouvent un grand débouché , dans ces deux pays dont les côtes sont assaillies par des coups de veut aussi terribles que fréquents.

Dans cette navigation difficile et dangereuse, les bâtiments des États-Unis rivalisent avec les country-ships anglais, dont les intrépides capitaines arrivent à la Chine ou en parlent sans consulter les directions des moussons : ni les ty-fongs, ni les grands mauvais temps qui

fègnent pendant presque toute Tannée au N. de Luçon , ni les dangers dont les cotes de Palawan, de Bornéo et même le milieu de cette étroite mer sont hérissés, ne peuvent arrêter les navigateurs de ces deux nations» qui ont remplacé les Hollandais , autrefois si puissants dans ces pays, où ils ne pamssent maintenant quen petit nombre et pour ainsi dire en tremblant devant des rivaux que dans les temps passés ils humilièrent tant de fois. Ces anciens maîtres de Tlnde qui, parleur patiente persévérance plus encore que par leur courage , chassèrent successivement les Portugais de presque toutes leurs conquêtes , ont vu à leur tour leur commerce détruit dans ces contrées éloignées , par des marchands qui ne sont ni plus économes ni plus riches que les leurs , mais qui sont plus actifs et surtout plus entreprenants.

D un autre côté , les longues guerres dont l'Europe a été le théâtre depuis la fin du siècle dernier jusqu'à la paix de 1 8 1 & , avaient dépouillé la Hollande de son conmierce extérieur et de ses colonies ; lorsque séparée de la France , elle rentra sous la puissance de la maison d'Orange , ses marchands, autrefois les facteurs dé Tancien monde et qui avaient r^ardé le commerce du nord et d'une partie du sud de notre continent comme leur propriété, trouvèrent partout les Anglais et les Américains régnant en maîtres sur les marchés ; et Amsterdam , déchue de son ancienne splendeur, n'eut plus recours à la Chine que pour l'achat du thé nécessaire à ses habitants.

Java , dont j'aurai plus lard occasion de parler Ion-

guemeat, est dans ces mers le centre de la faible puissance des Hollandais et de leur commerce déchu. C'est de Batavia que part chaque année pour la Chine avec la mousson favorable, pour revenir avec la suivante et retourner ensuite en Europe, un petit nombre d*assez forts bâtiments dont la tenue et les cai^aisons témoignent que le temps et les malheurs des révolutions ont pu détruire la puissance des Hollandais, mais non ce génie commercial, cette persévérance quiélevaautrefois leur patrie à un si haut point de prospérité. En effet, la plus forte concurrence qu'éprouve la compagnie anglaise dans quelques-uns de ses artides d'importation à Canton, vient des manufactures hollandaises , dont les produits sont parvenus depuis quelques années , dans certaines parties, à une perfection que les Anglais ne peuvent imiter. Ainsi les camelots apportés d'Amsterdam sont plus larges , plus forts , ont plus d'éclat , et sont préférés par les marchands chinois aux étoffes du même genre confectionnées en Angleterre. Mais ce qui est également honorable pour les deux nations, c'est une lutte de probité qui a inspiré aux soupçonneux Chinois une confiance à laquelle malheureusement tous les autres marchands n'ont pas autant droit de prétendre. Les bâtiments de Batavia chargent en outre pour la Chine du riz , du girofle des Moluques, du cuivre du Japon, de l'ambre jaune ou gris, du benjoin, de l'étain des îles de la Sonde, du corail , des cornes de rhinocéros pour la médecine , du tabac, des peries, du poivre, des rotins, des nids d'oiseaux, cent autres produits des îles du grand archipel d 'Asie , qui sont échangés à Canton contre du thé , de la

soie brute ou ouvrée, des nankins et des sucres, et une foule d'ouvrages chinois très* estimés à Java et en Hollande.

Dans l'état d'abaissement où est tombé le commerce d'Espagne , il ne serait nullement question en Chine des navires de ce pays, si les Philippines n'étaient pas si voisines de Canton. Les seuls bâtiments en ettet qui monti^nt dans ce port le pavillon espagnol sont des caboteurs de Manille , apportant du riz , des bois de construction , du tabac, quelques peries, un peu d'or, et recevant en échange des étoffes de soie , de la porcelaine commune, et tout ce qui est nécessaire pour meubler et orner les maisons de la population chinoise à Luçon , et même celles des Européens. Une partie de ces objets prend la route d'Espagne, sur quelques bâtiments qui retournent à Cadix.

Quant aux Portugais , le nom de Macao et le pavillon que les Chinois veulent bien laisser flotter sur des remparts à moitié démolis, rappellent seuls dans ces contrées le souvenir d'un peuple qui fut autrefois la terreur des souverains d'ime partie de l'Asie , et qui est maintenant avili sous la protection chinoise , comnie nous le verrons plus tard , quand il sera question du seul établissement que possèdent les Européens sur le sol du céleste empire.

QueUe place assigner à la France dans la liste des nations commerçantes dont je viens de parler? La comparerai-je à l'Angleterre dont les bâtiments couvrent les rades voisines de Canton et font trembler les Chinois , ou aux Américains , aussi riches et presque aussi nombreux que leurs rivaux ? Puis-je établir un parallèle entre

le commerce hollandais , probe , économe , bien dirigé , d^ne d^inspirer la confiance, et quatre ou cinq bâtiments français tout au plus , qui paraissent chaque année à la Chine pour y apporter, comme dans l'Inde et dans tous les pays que notre conmierce n a pas été forcé d'abandonner, des cargaisons composées du rebut des magasins de nos grandes villes, de marchandises mal choisies , et qui, mal conditionnées, arrivent le plus souvent en mauvais état à leur destination ?

Ajouterai -je que bien souvent des marchands, peu soucieux de l'honneur de la France et de la réputation qu'ils devaient laisser après eux , ont abusé indignement de la confiance que les autres commerçants européens ont inspirée aux Chinois, et que ceux-ci accordaient encore au souvenir de loyauté et de grandeur que leur ont laissé nos marchands d'autrefois? L'usage était alors, comme il l'est encore aujourd'hui parmi les Anglais et les Hollandais , que chaque ballot de marchandises portât dans son intérieur la facture du contenu , signée des manufacturiers, pour être livré au conunerce chinois et transporté aux extrémités de l'empire sans même avoir été ouvert. Une basse cupidité a spéculé sur ce mode loyal de transactions : nombre de ballots apportés par des bâtiments finançais et reçus avec confiance ont été trouvés plus tard incomplets et mêlés de marchandises inférieures à l'échantillon, non-seulement pour la qualité, mais encore pour les dimensions. Ce manque de bonne foi a jeté, comme on peut le croire, une fatale déconsidération sur les faibles relations commerciales qui se sont renouées entre la France et la Chine depuis la paix.

Sans doute que notre commerce remontera un jour 'au rang brillant qu'il a occupé autrefois dans le monde ; mais pour la Chine , il faut y renoncer; plusieurs causes majeures semblent de ce coté fermer son avenir. Tant que l'Europe fiit tributaire des manufactures chinoises , dont les produits étaient reçus chez nous avec empressement et ne payaient que de très-modiques droits , les négociants français trouvèrent &cilement à Canton des chaigements d'une grande richesse et qui leur assuraient d'énormes profits : à cette époque les belles étoffes de soie et les porcelaines de Nankin , les meubles en laque de Canton et tant d'autres objets de luxe ornaient les appartements de nos pères ; mais à mesure que l'industrie fit des progrès, que les ouvriers de Lyon et de Nîmes travaillèrent la soie suivant les modes adoptées par la population européenne , que les manufactures de porcelaine s'élevèrent dans plusieurs parties de la France , que les Indes occidentales fournirent du sucre en plus grande quantité, les produits de la Chine furent moins recherchés ou soumis à de plus forts droits : à la fin du siècle dernier ils étaient presque entièrement abandonnés : le thé a dû l'être également, mais par des causes différentes; nos guerres désastreuses avec les Anglais et la ruine de notre marine marchande nous ont forcés de renoncer au commerce de cette substance, dont l'usage a toujours été fort peu répandu chez les Français , mais que nos marchands étaient jadis en possession de fournir à plusieurs nations du midi et du nord de l'Europe.

Quels avantages pouvait donc ofiGrir, après la paix de 1 8 1 &, qui trouva toutes nos relations maritimes anéan-

ties depuis longtemps , le commerce de la France avec la Chine ? Pour favoriser nos manufactures, on prohiba* les marchandises chinoises, ou on les assujettit à des droits onéreux : aussi les expéditions furent-^Ues trèspeu nombreuses et presque toutes sans résultat; cependant le gouvernement, pour les encourager, avait été obligé d^accorder aux armateurs des espèces de petits privilèges particuliers , des primes , des diminutions de droits sur les marchandises de retour, mesures toujours fatales aux intérêts généraux du conunerce et qui prouvent que notre système de douanes a besoin de grandes modifications. En effet, en France le commerce extérieur lutte, et malheureusement avec un grand désavantage, contre une foule d'obstacles élevés dans rintérét, mal compris peut-être, des co> lonies et des manufacturiers : les unes exigent des dédommagements du joug sous lequel les tient la métropole, et s appuyant de titres que le temps et les événements devraient avoir effacés , veident imposer à la population de la France Tobligation de ne consommer que leurs seuls produits ; les autres , avides de privilèges et sacrifiant l'avenir à quelques avantages présents , font fermer nos frontières et nos ports à toutes les marchandises avec lesquelles les nations voisines ou lointaines auraient payé les produits de notre sol ou de l'industrie de nos nombreux ouvriers.

Les partisans intéressés de ce système de prohibitions vont chercher en Angleterre des arguments en sa faveur; car là aussi les prohibitions ne sont pas ménagées : mais avouent- ils que cette nation, étonnée de la concur-

rence que lui fah éprouver maintenant l'industrie des peuples qu'elle avait longtemps approvisionnés, revient pas à pas chaque année vers un système de douanes plus libéral, et prépare ainsi une révolution générale dans le commerce du monde entier? La Grande-Bretagne, il est vrai, a fermé jusqu'ici ses ports aux marchandises manufacturées et aux productions des pays étrangers; mais ces dernières, prises en payement des produits de l'industrie anglaise , sont apportées sur les rades de nos voisins par leurs nombreuses flottes marchandes, qui de là vont les répandre jusque dans les contrées les plus éloignées. Où sont les flottes marchandes de la France pour en fidre autant ? Quelles sont ^es relations commerciales maritimes ? Les faits que ja'i cités répondront pour moi. Dans l'abaissement où est tombé notre commerce extérieur, ne cherchons donc pas à imiter des rivaux qui commencent eux-mêmes à descendre du faite de la prospérité et des richesses auquel nos malheurs les ont fait parvenir. Le commerce de }a France au contraire renaît de ses cendres ; sacrifié depuis seize ans à des exigences sans nombre, il n'a que peu ou point grandi: mais que des mesures plus larges soient adoptées en sa faveur ; que la longue liste de produits étrangers prohibés ou fortement imposés soit diminuée ; que les intérêts de nos manufacturiers ne soient pas considérés comme les seuls à ménager; que nos marchands , protégés et soutenus dans toutes les parties du monde , ne puissent plus espérer de ces concessions particulières, sources de jalousie et de mécontentement, et qui nuisent toujours au bien général : alors se trou-

veront remplies toutes les obligations du gouvernement envers le commerce extérieur, qui pourra sortir enfin de la mauvaise route où il s'est engagé, et sur laquelle il marche avec rapidité vers son anéantissement total.

Les résultats de ce nouveau système ne seront point spontanés; il faudra même bien du temps avant que le goût des spéculations aventureuses, la soif de bénéfices hors de proportion avec les chances ordinaires, enfin la mauvaise foi qui a ruiné nos relations com^ merciales dans le Levant , en Asie et en Amérique , cèdent la place à un mode d'expéditions plus sage, mieux suivi, et à cette antique loyauté qui autrefois avait fait aimer partout les Français: mais on doit espérer que le bien naîtra de l'excès du mal ; que nos marchands , repoussés de tous les marchés de l'ancien et du nouveau monde, seront forcés d'abandonner leur mauvais système; qu'ils apporteront, à l'exemple de nos rivaux, ' une stricte économie dans l'armement et les dépenses de leurs navires , et qu'ils finiront par comprendre l'avantage des relations suivies avec les mêmes contrées. Les gains seront d'abord peu considérables , mais suffisants et bientôt assiurés, si les souvenirs laissés h chaque départ sont le garant d'une bonne réception pour le prochain voyage. Afin de parvenir à ce but, il faudra que les marchandises exportées de France soient de bonne qualité et confectionnées non suivant le goût des habitants de Paris, mais au gré des peuples qui doivent les payer. C'est alors que nos manufactures, trouvant des débouchés à leurs produits dans tous les

pays (l*outre-iner , seront dédommagées avec usure des légers sacrifices que l*Eiat aura dû leur imposer dans le commencement , en faveur du commerce extérieur.

Xaurai plusieurs fois encore, dans le cours de ce volume, Toccasion de revenir sur un sujet aussi intéressant et d*entrer dans de plus grands détails , qui éclairciront davantage la question.

Pourquoi les manu&ctures françaises ne feraient-elles pas les camelots, dont la vente assure en Chine de grands bénéfices aux Hollandais ? Pourquoi ne fourniraient-elles pas des draps, des toiles de coton blanches ou imprimées , et tant d'autres marchandises que les Anglais et les Américains apportent à Canton ? L'opium de Turquie, que Marseille reçoit du Levant, est très-estiiiié des Chinois et a donné de grands profits à plusieurs bâtiments français. Les Eiu*opéens établis dans ces contrées font un grand usage de nos vins ; notice horiogerie, généralement plus gracieuse et moins chère que celle d'Angleterre , était préférée par les Chinois ; mais trompés trop souvent , ils l'ont abandonnée. Cependant , avec une conduite différente , nos marchands peuvent réparer ce dernier échec ; mais pour soutenir la concurrence des autres nations, il faut surmonter deux grands obstacles : l'armement beaucoup trop dispendieux de nos bâtiments, qui influe sur le prix des objets composant les cargaisons , et la difficulté que trouvent nos marchands à former celles-ci en retour. En effet, le thé, qui forme actuellement la principale branche du commerce de la Chine avec l'Europe , n'est pas en

France comme chez nos voisins d'un usage général; 11. 6

confiné même au fond des pharmacies, dans la plupart de nos provinces , il n en est tiré que comme une médecine , presque autant redoutée de la population des petites villes et des campagnes que la rhubarbe et le séné : aussi, au grand et dédaigneux étonnement des An^ais, le chargement d*un seul vaisseau de la compagnie approvisionnerait pour dix années notre patrie; et jusquà ce que la mode ou lesprit d'imitation , si puissants tous deux en France, aient fait adopter à nos compatriotes, si vifs, si impressionnables, les coutumes de nos froids et flegmatiques voisins , le thé ne pourra être pour les bâtiments français destinés aux voyages de Chine, qu'un objet très-peu important dans les cai^aisons de retour. Les manufactures de Lyon tirent en grande partie les soi«s écmes dont elles ont besoin du Piémont, de lltalie et même du Levant; celles de la Chine, dont les ouvriers font de si belles étoffes , ne pourraient-elles être également employées? On m a assuré qu'apportées dans nos ports, elles avaient été promptement enlevées, mais que les droits et les firads d'un long voyage en disaient monter le prix si haut, que les marchands avaient renoncé à en importer une forte quantité. Si aux deux articles que je viens de citer on ajoute les ouvrages en laque , si prisés de nos aïeux et dont leurs neveux commencent à reprendre le goût, la liste des objets de Chine qui peuvent entrer dans les ports de France sera à peu près terminée.

L'île de Bourbon expédie aussi chaque année plusieurs petits navires pour Canton; ils y portent du girofle, production de cette colonie, et quelques marchandises

d'Europe; maïs les dernières expéditions avaient eu presque toutes de mauvais résultats. Ordinairement ces navires font quelques voyages à Manille pour y prendre du riz et le porter k Macao ; puis ils retournent à Bourbon avec le dernier chargement et quelques produits de l'industrie chinoise. Les bâtiments français ne remontent presque jamais le Tigre jusqu'auprès de Canton ; les droits à payer, trop forts pour leurs faibles moyens , les forcent à rester au bas du fleuve , sur la rade de lUe Lintin, mauvais mouillage pendant une partie de Tannée et repaire des contrebandiers d'opium.

Cependant , malgré le triste tableau que je viens de fiiire de notre commerce en Chine et Toubli où est tombé le pavillon français , amené de dessus les factoreries dans les dernières années du siècle passé, les autorités chinoises montrent encore pour notre nation , dans les faibles rapports qu'elles ont avec les Français , une espèce de considération , si toutefois ce nom peut être donné à quelques concessions humiliantes faites par des mandarins qui méprisent tous les Européens sans exception , et emploient mille moyens pour inspirer au peuple le même sentiment.

L'arrivée d'un bâtiment de guerre à l'embouchure du

Tigre est pour le vice^oi de la province une occasion de

déployer, dans une espèce d'ordonnance, tout le dédain

qu'il affecte envers les étrangers : les noms de brigands

et de voleurs ne sont pas épargnés , et la conclusion

est une défense expresse aux sujets de l'empire de rien

fournir au bâtiment armé , qui ordinairement est sur-

veillé à très-graode distance par des jonques de la marine impériale. Cette formalité remplie, les choses n en suivent pas moins leur cours ordinaire ; c'est-à-dire que les officiers et les matelots étrangers vont à Macao , font leurs achats très-paisihlement, et se rendent même quelquefois à Canton, sans que les mandarins, qui perçoivent des droits sur toutes les dépenses des visiteurs, aient Tair de faire la moindre attention à leur présence ou à leurs actions.

Non-seulement nous jouîmes de cette liberté sur b rade de Macao, mais, par une faveur signalée, Fordonnance de rigueur du vice-roi m*accorda Tentrée du Tigre et intima aux mandarins Tordre de faire fournir par les Chinois tout ce dont la corvette aurait besoin ; il est vrai que notre relâche était impérativement limitée à huit jours et que le nom de barbares était bien souvent répété.

Une si favorable réception étonna- les Européens; quant à moi, je ne pus Tattribuer, et avec quelque fondement , qu à rinquiétude que les derniers débats avec les Aurais avaient laissée dans l'esprit du vice-roi. La politique chinoise est parfaitement instruite de ce qui se passe en Europe : on dit même que les gazettes ang^ises vont de Canton à la cour de Pékin; et conrnie généralement elles ne traitent les Français ni en amis ni en alliés, et que le bruit de nos dernières et sanglantes guerres s'est répandu dans toute l'Asie, on peut supposer, sans peut-être beaucoup se tromper, que le gouvernement chinois, redoutant avec raison l'esprit envahissant des Anglais, n'avait pas cru, dans cette

circonstance, dénier à sa dignité en traitant avec moios de mépria le bfttîment de guerre d'une nation qu'il a connue du temps de sa splendeur maritime, et qu'il considère encore maintenant comme la rivale de son

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