CHAPITRE IL
DÉPART DE GOntB. — TRAVERSE* JOSQU A BOURBON.
Le mardi a 6 janvier, tous nos préparatifs étant terminés, les chronomètres parfaitement réglés , les provisions et les rafraîchissements embarqués , la Favorite mit à la voile dans l'après-midi pour continuer son voyage* Les vents de N. E. , qui avaient soufflé fortement pendant la première partie de la journée, n'étaient plus qu'une jolie brise, la mer un peu houleuse, le ciel clair et beau.
La santé de l'équipage était excellente. «Pavais lieu d être satisfait des progrès , de la conduite et du bon esprit de tous les hommes en général. Le zèle des officiers, la parfaite intelligence qui régnait entre eux, rattachement qu'ils me témoignaient dans toutes les circonstances, semblaient inassurer une campagne heureuse, et quelque grandes, quelque difficiles que dussent être les chances qui nous étaient réservées, j'allai sans crainte au-devant d'elles, et l'avenir n'eut plus rien qui pût m' intimider.
Aussitôt que la corvette fut hors de vue de terre, je
fis gouverner au S. S. O. Mon intention était d'aller chercher l'équateur le plus tôt possible , et de le couper entre 20 et 2 t\° de longitude O.
Le ier février, nous étions par 3° de latitude N. et 2 0° 4 1 ' de longitude O. , et nous commençâmes seulement alors à ressentir les grandes chaleurs. Auvent frais de N. E. avaient succédé peu à peu des brises très-faibles du N. O. au S. 0. ; des nuages épais venaient du S. et couvraient constamment le ciel; les rosées avaient cessé; la fraîcheur agréable des nuits avait fait place à une chaleur humide et étouffante qui moisissait tout, malgré les plus grandes précautions.
Je commençai alors à employer, pour garantir la santé de l'équipage des effets délétères dune aussi dangereuse température , les moyens que m'indiquaient l'expérience et l'hygiène navale. Des feux furent fréquemment allumés et entretenus plusieurs heures de suite dans les parties basses du bâtiment , dont les ventilateurs renouvelaient constamment l'air; les effets d'habillement des matelots furent souvent changés et tenus toujours secs ; une chemise de laine mit la nuit chaque homme à l'abri des variations subites de l'atmosphère , si à craindre dans les régions intertropicales , surtout pour des marins qui , accablés par la chaleur pendant leurs longs quarts de nuit , se livrent au sommeil malgré la plus grande surveillance, et se réveillent souvent déjà aux prises avec l'effroyable dyssenterie.
Combien de peine n'avaient pas les sous - officiers pour empêcher nos hommes de se livrer à un aussi dangereux repos! cependant la nuit était partagée en
trois quarts ; qu'aurait-ce donc été si , suivant les ordonnances , elle l'eût été seulement en deux ?
Sans doute il est absolument nécessaire d'empêcher les matelots de se livrer, étant de quart , à un sommeil qui peut souvent compromettre leur santé et la sûreté du bâtiment ; mais est-il toujours possible d'y parvenir auprès d'hommes qui ont à peine quatre heures de repos par nuit? Je ne balance pas à certifier que non, et que cet usage de faire succéder une moitié de l'équipage à l'autre sur le pont , dans les longues campagnes , est la cause de beaucoup de maladies, surtout maintenant que les bâtiments de guerre sont armés en grande partie par des hommes qui ne sont point habitués depuis leur enfance à des veilles aussi prolongées. En effet, quel service actif peut-on exiger le jour d'un homme qui n'a pas dormi la nuit? Il apportera aux différents exercices un corps fatigué , un esprit dégoûté , et, après quelques mois , une santé chancelante.
En faisant faire trois quarts la nuit aux équipages, les capitaines , il est vrai , seront parfois obligés à plus de prudence et à une surveillance plus grande ; mais quel est le véritable officier militaire qui ne sacrifiera pas volontiers quelques heures de repos à l'avantage d'avoir sous ses ordres des hommes bien portants , dévoués , contents de leur sort , et parfaitement exercés ?
Ce mode de service a souvent été proposé par les officiers militaires et de santé de la marine qui se sont occupés de l'hygiène navale; mais jusqu'ici sans succès. Les plus grands obstacles sont dans l'ancienne coutume et dans les craintes que témoignent beaucoup d'officiers de
ne pouvoir manœuvrer la nuit , surtout en division. Je ne partage pas leur opinion ; cependant il est vrai que dans les premiers temps la diminution d'un tiers dans le nombre d'hommes de service force à beaucoup de précautions; mais la différence devient de moins en moins sensible, par les progrès que fait l'instruction des matelots, dont la nécessité développe alors l'intelligence et l'activité ; celles-ci sont soutenues par un physique vigoureux , non harassé par les longues veilles précédées des travaux continuels de la journée. C'est ainsi que la Favorite a navigué dans les plus mauvaises mers du globe , sans faire aucune avarie , toujours couverte d'autant de voiles que les circonstances permettaient d'en porter ; c'est ainsi enfin que je suis parvenu , malgré une navigation continuelle , à conserver son équipage dans un état satisfaisant de santé, pendant dix -huit mois , et à rétablir les nombreux convalescents après une cruelle épidémie.
Le passage de l'équateur, dont nous approchions lentement , est ordinairement une époque critique dans les grands voyages de mer; les calmes sont souvent trèslongs , les pluies continuelles ; et les chaleurs étouffantes rendent toute espèce de repos impossible le jour et la nuit. Les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions n'étaient pas plus favorables : le ciel était sombre , le soleil constamment caché par d'épais nuages, les grains venant d'O. se succédaient rapidement et amenaient des torrents d'eau ; une mer très-grosse fatiguait la corvette et l'empêchait de gouverner; l'humidité chaude répandue dans toutes les parties basses du bâti-
ment, y causait, malgré beaucoup de précautions, un air méphitique qui nous forçait de rester constamment sur le pont. Tous les effets d'habillement étaient mouillés et ne pouvaient sécher; cependant la santé des hommes se soutenait; quelques-uns éprouvaient des coliques, mais elles étaient légères et de peu de durée.
Le 4 février, nous franchîmes enfin l'équateur par 2i° 3o' de longitude O. Ce passage fut fêté , suivant la coutume, par la folie et la gaieté. Dans la cérémonie du baptême , le jeu des acteurs se ressentit un peu de leur jeunesse et de leur inexpérience; peu d entre eux y assistaient , je crois , pour la seconde fois , pas même le bonhomme la Ligne, principal personnage de la pièce, dont l'énorme barbe d'étoupe cachait à moitié une figure de vingt ans , pour laquelle le sérieux était chose aussi difficile à garder que pour la bande joyeuse de divinités et de diables qui l'accompagnait. Dans un état major et un équipage presque entièrement composés de jeunes gens, le nombre des initiés dut être considérable. La Favorite elle-même reçut le baptême des mains de ceux dont elle portait les destinées ; l'immense Océan du Sud , qu'elle devait parcourir pendant tant de mois , s ouvrit devant elle pour la première fois : elle y entra sous toutes voiles , et le beau temps , qui reparut dans l'après-midi , nous sembla d'un bon augure pour l'avenir. Les danses et les chants, animés par le vin que je fis distribuer comme compensation des torrents d'eau de mer répandus dans la cérémonie du matin , se prolongèrent assez avant dans la soirée ; enfin la fatigue et le sommeil vinrent mettre fin aux plaisirs de la journée.
Dans d'aussi longues traversées , en temps de paix » de semblables distractions sont précieuses pour rompre un peu la monotonie du bord et empêcher le matelot de trop se livrer à ses réflexions et au souvenir du passé. Sur cette mer qui se déroule sous ses yeux, bien peu d'objets viennent fixer son attention. Quelquefois une voile blanche et lointaine , annoncée par l'homme qui veille au haut des mâts , vient animer pour un moment l'immense plaine dont il est entouré ; souvent elle est pour lui le signal de l'activité qu'il désire et du danger mille fois moins redouté que le calme et l'oisiveté. Avec quelle promptitude , quel ordre admirable , toutes les voiles sont déployées, les canons préparés, les armes distribuées 1 tout alors , à bord d'un bâtiment de guerre, respire le combat. Le bruit seul des lames repoussées par sa marche rapide rompt le silence imposant qui règne entre les commandements répétés au porte-voix par l'officier de manœuvre. Chaque homme, dans l'attente des ordres qu'il doit exécuter, tourne alternativement ses regards vers son commandant , qui possède toute sa confiance, et dont il cherche à deviner les intentions, puis sur le navire inconnu, qui, malgré tous ses efforts pour s'éloigner, distingue bientôt les canons qu'il redoute dans ce moment, et dont peutêtre plus tard il viendra rechercher la protection. Mais la flamme protectrice du commerce et terreur des forbans, en déployant ses couleurs à la tête des mâts du bâtiment de guerre, met un terme à l'incertitude du capitaine marchand; elle lui assure tous les secours dont il peut avoir besoin. Alors l'armateur bénit le
gouvernement qui le protège, et qui , dans sa sollicitude généreuse et digne d'une grande puissance, fait soutenir par ses forces navales sur les mers les plus lointaines le commerce de toutes les nations. Telle est l'honorable et constante occupation de la marine militaire , dont en France des hommes aveuglés ont voulu contester la nécessité , en sacrifiant à une indigne économie qui eût achevé d'anéantir nos relations commerciales, et déversé la honte sur le nom de notre belle patrie.
Pour l'officier de marine ou le savant embarqué, le temps s'écoule rapidement; tout est pour lui un sujet d'observation : à mesure qu'il change de parage, l'air lui offre de nouvelles distractions, la mer de nouveaux produits; des oiseaux de plusieurs espèces viennent voltiger autour du bâtiment , dont des poissons aux cou* leurs variées , de brillants et nombreux mollusques , accompagnent et éclairent la marche rapide pendant la nuit. Les calculs, la lecture , mille autres occupations empêchent l'ennui de venir jusqu'à nous , et rendent souvent trop courtes ces journées quelquefois si longues pour l'habitant des grandes villes, centre de toutes les distractions. Toujours active, l'imagination du marin charme les heures du service de nuit ; elle l'entoure , dans sa solitude, des êtres chers qu'il laisse derrière lui : tout entier aux rêves du bonheur, il oublie les fatigues qu'il éprouve , et son âme puise dans ces idées riantes une nouvelle énergie. Quel est l'homme qui, ayant traversé les mers , n'a pas conservé un agréable souvenir
de ces délicieuses soirées des tropiques , de ce ciel cou-
vert d'étoiles scintillantes que quelques nuages blancs peuvent à peine voiler; de cet air doux et léger, rafraîchi par une brise favorable qui promet une heureuse arrivée ? a-t-il oublié cette mer doucement agitée qui, pressée par le sillage du navire , revient sur elle-même en brillantes nappes d'argent? quelle est l'âme qui n'a pas été entraînée alors dans une agréable rêverie , et ne s'est pas ouverte à la douce influence des souvenirs ! Le cri heureux de terre, prononcé par la vigie qui veille au haut des mâts , ne fait-il pas oublier, après une longue traversée, toutes les peines, toutes les privations ? Quelles émotions ne fait pas éprouver la vue des terres lointaines ! Elles doivent être bien vives , puisqu'elles peuvent donner au marin militaire cet esprit aventureux , inquiet, inhérent à son métier, qui seul lui fait braver, sans autre but que l'honneur, tant de fatigues et de dangers , l'arrache à sa famille , aux êtres qui lui sont chers , pour aller aux extrémités du monde visiter des contrées sauvages et souvent inconnues : par lui, nous sacrifions sans regrets à l'État notre santé et nos plus belles années ; voyez cet officier que l'âge a forcé au repos : son âme semble s'attacher encore au navire déployant ses voiles pour les pays lointains ; il maudit sa faiblesse , et voudrait , au prix même de nouvelles infirmités , aller braver de nouveaux dangers pour retrouver les émotions qu'il éprouva dans sa jeunesse; il sait par expérience combien, après un pénible voyage, le marin jouit avec transport de tous les plaisirs, avec quelle vivacité sa curiosité dévore tous les objets nouveaux; il n'a pas oublié la joie du retour au sein d'une famille adorée et
inquiète, qu'il faudra abandonner encore pour jouir d'un nouveau retour et de nouveaux plaisirs.
Luttant contre des brises faibles et contraires, une mer forte , la corvette s'éloignait lentement de l'équateur; au lieu des prétendus feux dévorants, qui pendant des siècles arrêtèrent le courage et les découvertes des premiers navigateurs , nous n'avions trouvé que des pluies continuelles; mais enfin elles cessèrent; le ciel seclaircit peu à peu; la mer, moins houleuse, commença à sentir l'impression des vents généraux de S. £. , dont les premiers souffles arrivaient jusqu'à nous; un air moins chaud, plus léger, circulait dans l'intérieur du bâtiment, et en faisait disparaître l'humidité. Les hamacs , les effets de l'équipage furent exposés, pendant plusieurs jours de suite , à l'influence salutaire du soleil ; quelques hommes indisposés allaient mieux. Enfin, le 6 février, par a° 3o' de latitude S. et a 3° 3o' de longitude O. , étant entrés tout à fait dans les vents gêné* raux, nous avançâmes rapidement vers le S. O.
Plusieurs fois, depuis notre départ de Gorée, des bâtiments ont passé près de nous : leur pavillon, le plus souvent anglais, et leur construction, me les faisant reconnaître pour marchands, je me suis toujours dis* pensé de les faire raisonner, pour ne pas les retarder. Tous couraient vers le S. ; souvent ils étaient aperçus sur 1 avant , et avaient en peu d'heures disparu derrière nous.
Jusqu'au 1 7, que les vents du S. E. commencèrent à
mollir en tournant vers le N. E. , notre navigation fut
heureuse, rapide, mais uniforme; le ciel toujours clair;
la brise constamment égale ne soulevait point la mer ; la température était agréable le jour, et rendue fraîche la nuit par de fortes rosées ; l'influence des courants se faisait sentir d'une manière inégale pour la force et la direction , cependant cette dernière portait le plus souvent vers l'O. et le N. O. ; nous eûmes des grains assez violents, accompagnés d'éclairs; mais, chose digne de remarque , nous avions franchi les deux tropiques sans avoir entendu une seule fois le bruit du tonnerre. Les oiseaux étaient très-rares, et se tenaient dans le lointain. Je mis à profit, pour l'instruction de l'équipage, ces beaux temps , que nous allions bientôt perdre en entrant dans les parages orageux du S. Chaque jour les hommes, conduits par leurs officiers , furent exercés au canonnage et à la mousqueterie , et tel était le degré d'instruction auquel ils étaient déjà parvenus, que dans les fréquents exercices à feu je n'eus à déplorer aucun des fâcheux accidents si communs à bord des bâtiments de guerre. Le soir, avant le coucher du soleil, quand, pour reprendre plus tard, la brise tombait avec la chaleur, la manœuvre avait son tour. Les voiles étaient carguées et serrées toutes à la fois, et toujours avec un ensemble, une célérité, qui devaient, dans nos futures relâches, assurer à la Favorite, sur les bâtiments étrangers, une flatteuse supériorité.
Je trouvais dans cette activité un autre avantage non moins précieux , celui d'entretenir l'équipage en bonne santé, en l'empêchant de se livrer à un repos qui, trop prolongé, aurait immanquablement causé des maladies.
Chaque jour j'espérais voiries vents variables se décla-
rer de 1*0., et je comptais sur eux pour nous faire doubler promptement le cap de Bonne-Espérance; mais ils s'établissaient lentement; la traversée s'allongeait; le calme, plus redouté des marins que le mauvais temps , arrêtait la marche de la corvette, et répandait sur notre vie son ennuyeuse uniformité : parfois une faible brise favorable venait ranimer nos espérances ; mais nous abandonnant après quelques heures, elle causait à notre impatience un nouvel accroissement: Les provisions fraîches embarquées à Gorée étaient. presque épuisées, et le régime sévère qu'une prévoyante prudence, d'accord avec les contrariétés que nous éprouvions, avait établi, était peu capable de rappeler la gaieté dans de jeunes têtes en relation immédiate avec des estomacs peu satisfaits. Tel est le cruel écueil contre lequel Tin* souciante philosophie du marin vient le plus souvent échouer: intrépide dans les plus mauvais temps, il envisage sans crainte le péril; mais son courage ne peut braver une longue série de mauvais dîners , dont la fin est soumise aux caprices des vents. Une aussi triste perspective abat les imaginations les plus joyeuses, et répand une teinte sombre sur les physionomies : alors les sujets de conversation semblent épuisés ou se ressentent un peu de l'humeur des convives aigris par les privations; et si les contrariétés continuent encore longtemps, le séjour du bord devient insupportable jusqu'à ce que la vue de la terre ramène l'abandon dans les cœurs, et rétablisse une parfaite harmonie parmi les passagers. Cette influence maligne exerce même son empire sur l'officier de la marine , habitué
cependant à toutes les chances des longues navigations ; mais elle ne pouvait faire que de lents progrès sur l'état major de la Favorite, dont tous les membres étaient liés par une exacte conformité d'âges, de caractères et de goûts. Dans jes plus terribles épreuves de notre aventureuse campagne , la gaieté , la parfaite union qui régnaient parmi eux ne se sont jamais démenties : j'eus ma part de l'amitié qui les unissait; c'est elle qui, réassurant du dévouement de mes braves officiers , m'a fait tenter, avec la certitude du succès, les travaux difficiles dont la réussite pourra jeter quelque éclat sur l'expédition de la Favorite. Cependant la santé chancelante d'un grand nombre d'hommes , le découragement qui commençait à se faire sentir dans un équipage presque entièrement composé de jeunes matelots, entraînés pour la première fois aussi loin de leur patrie, et dont le moral, je le savais par expérience, ne pouvait être défendu de la nostalgie, dans un voyage autour du monde, que par les distractions des relâches courtes , mais fréquemment renouvelées, me décidèrent à toucher au cap de Bonne- Espérance, si je pouvais y entrer sans perdre beaucoup de temps.
Depuis le a 5 février les vents étaient favorables, mais faibles , et variant du N. à l'O. , la mer grosse , le ciel souvent couvert et pluvieux : tout annonçait que nous approchions des mauvais temps.
Le 4 mars, par 34° 8' de latitude N. et 1 1° Sa' de longitude 0. , une brise très-forte se fixa à l'O. S. 0. , et poussa rapidement la corvette vers l'extrémité S. de la côte d'Afrique , que nous aperçûmes couverte de nuages
épais le 6 mars , à une heure de l'après midi ; tout semblait annoncer un coup de vent prochain ; le temps, sombre et couvert , avait une apparence menaçante ; la brise , en fraîchissant, avait remonté au N. O.; les nuages chassaient avec vitesse de cette partie. Autour de nous étaient rassemblés un grand nombre d' oiseaux de mer : parmi eux les albatros se faisaient distinguer par leur grosseur, un vol rapide , l'immense envergure de leurs ailes blanches; ils se jouaient au milieu des lames énormes sur le sommet desquelles la légère Favorite s* élevait elle-même comme un oiseau.
A chaque moment le mauvais temps augmentait de violence , et me forçait de diminuer de voiles ; cependant nous avancions rapidement sur la terre , dont une brume épaisse cachait toutes les parties élevées : ce ne fut qu'à deux lieues que je pus reconnaître notre position : devant nous était la cote noirâtre , déchirée , sur laquelle la mer brisait avec une violence effrayante , et qui est comprise entre le cap de Bonne-Espérance, que je reconnus aux trois monticules de forme conique , dont le plus remarquable est placé sur son extrémité , et la colline formant le côté droit de l'entrée de Table-Bay : elle est appelée Groupe -du -Lion à cause de sa forme remarquable , qui représente assez exactement cet animal couché.
Si le temps eût été un peu moins mauvais, la mer moins terrible , la Favorite eût pu doubler la Croupe-du- Lion et mouiller avant peu d'heures devant la ville du Cap; j'en fis même la tentative, mais bientôt je sentis quelle pouvait entraîner à des avaries majeures, et que
même couronnée de succès , le vent , qui , augmentant toujours, annonçait un des grands mauvais temps si communs dans ces parages dans la saison avancée où nous étions , aurait empêché de trouver un abri sur une rade où il fait lever une mer terrible , qui jette souvent les navires sur les rochers du fond de la baie, abandonnée ordinairement à cette époque de Tannée.
Un grand trois mâts anglais était à la cape , attendant sans doute le moment favorable pour entrer.
Je renonçai à cette relâche, qui pouvait me faire perdre un temps précieux, si, comme tout semblait 1 annoncer, le coup de vent durait plusieurs jours. A trois heures, je donnai la route pour contourner le cap de Bonne-Espérance ; à six heures , il était hors de vue , et nous faisions route pour Bourbon.
Ce fut sans doute dans la belle saison que les intrépides navigateurs portugais, dans des navires à peine pontés , grossièrement construits, déjà fatigués par une longue et pénible navigation , osèrent doubler ce terrible cap des Tempêtes, auquel de mauvais temps continuels leur firent donner ce nom mérité. De quelle force d'âme, de quel héroïsme ne durent pas être doués ces hommes extraordinaires qui, les premiers, nous montrèrent la route, à travers des mers orageuses, vers des cotes dont l'existence même était un problème pour eux 1 Quels dangers effrayants, quelles fatigues excessives, inconnues maintenant aux marins , n'eurent-ils pas à essuyer ! Ils franchirent, dans de simples barques, des parages que nos bâtiments , modèles de construction , chefs-d'œuvre du génie humain, pourvus de tous les moyens que
les sciences et l'industrie ont pu inventer pour rendre la navigation sûre et facile, ne fréquentent pas sans quelque crainte et de grandes précautions qui ne les mettent pas toujours à l'abri du naufrage. Combien de fois , pendant le cours de notre voyage , n'ai-je pas eu lieu d'admirer l'intrépidité et les talents des Gama, des Magellan , et l'audace de leurs compagnons i Quels exemples. ils ont laissés aux navigateurs, ces hommes extraordinaires , qui, doués d'une énergie surnaturelle» semblaient avoir abandonné l'espérance même du retour sur le rivage de leur patrie !
La navigation du cap de Bonne-Espérance est devenue de moins en moins dangereuse , à mesure que ses parages ont été mieux connus , et la construction des navires plus perfectionnée ; cependant elle offre encore des obstacles qu'il n'est pas toujours facile de surmonter. Jusqu'à la fin du siècle dernier, les bâtiments partis d'Europe pour les mers de l'Inde arrivaient dans la belle saison de l'hémisphère S. au cap de Bonne-Espérance, qu'ils doublaient facilement avec les vents d'O. qui régnent presque constamment; le retour, l'année suivante à la même époque > offrait plus de difficultés : il fallait lutter constamment contre des vents souvent contraires, quelquefois forts, une mer dure et fatigante ; mais l'expérience avait appris aux marins que sur le grand banc des Aiguilles qui longe la côte d'Afrique, à l'E. du cap, régnait un fort courant vers l'O. , pouvant aider les bâtiments à remonter contre les vents de cette partie , en même temps que les sondes , obtenues facilement , les prévenaient du voisinage des
terres , sur lesquelles il y avait danger de se briser pendant la nuit ou les temps brumeux. Avec l'aide d'un si bon auxiliaire, fl fut facile de revenir en Europe dans le beau temps. Cette découverte engagea d'intrépides capitaines de la compagnie des Indes anglaise à tenter en hiver la même entreprise, malgré les coups de vent violents , les mers terribles , que , par ces latitudes élevées, et à cette époque de l'année, l'Océan du S. oppose aux navigateurs. Leurs bâtiments , teaus sous une trèspetite voilure, pour n'être fatigués que le moins possible par la mer, sont conservés au milieu du courant favorable jusqu'à ce que les observations de latitude ou les sondes connues donnent la certitude qu'ils sont à l'O. du cap, et peuvent, en gouvernant vers le N., aller chercher enfin une température moins sévère et un ciel moins orageux.
Ces tentatives ayant été heureuses pour la plupart , elles ouvrirent une nouvelle route, dans laquelle d'autres capitaines s'engagèrent avec l'espoir du succès; mais combien de fois fut-il déçu, combien de navires démâtés par des ouragans terribles , brisés par des lames énormes, furent obligés de chercher un abri sur la cote S. de Madagascar, pour s'y réparer et attendre le retour de la belle saison! Plusieurs, plus malheureux, se brisèrent sur les terres couvertes de brume ; d'autres enfin , trop faibles de construction , ou dont les capitaines étaient trop audacieux , trouvèrent leur tombeau au milieu des mers dont ils avaient osé braver la fureur. Un pareil sort n'était nullement à redouter pour la Favorite : le temps fut très-mauvais ; mais , poussée par un
vent favorable, elle dépassait promptement le* longues lames qui, se déroulant à ses cotés, semblaient la repousser de leur sein.
Si des chances aussi heureuses nous eussent accompagnés pendant plusieurs jours, l'espérance fondée d'une prompte arrivée à Bourbon eût étouffé les regrets que me laissait la relâche que je venais d'abandonner; elles nous auraient évité les pénibles épreuves qui nous attendaient au terme de la traversée , que notre aveugle confiance nous assurait devoir être heureuse et d'une courte durée.
Dès le point du jour, le vent avait perdu de sa force ; les voiles , serrées depuis la veille , avaient successivement reparu ; les baromètres , dont la baisse avait été continuelle depuis plusieurs jours, commençaient à remonter; le ciel était moins nuageux, l'horizon plus lointain; le courant à l'O., rendu plus fort par les mauvais temps précédents , réagissait sur nous , et arrêtait la vitesse de la corvette courant alors au S. E. Lies albatros, les pétrels aux couleurs ferrugineuses, à la tête noire, aux ailes aiguës, l'alcyon k l'air sauvage, au vol rapide et capricieux, dont la présence de mauvais augure annonce la tempête, commençaient à s'éloigner de nous pour aller chercher au loin leur proie sur une mer devenue plus tranquille.
Nous passâmes , dans la matinée , auprès de plusieurs bâtiments marchands anglais : ils remontaient vers l'O., sous petites voiles, à l'aide du courant. Sans doute leurs passagers, fatigués de la grosse mer, faisaient des vœux qu'il eût été bien difficile au ciel d'exaucer en même
temps que les nôtres qui furent malheureusement re jetés; car dans l'après-midi, après quelques moments de calme , une faible brise contraire d'E. s'éleva , et à notre tour nous louvoyâmes péniblement avec une mer houleuse qui fatiguait la corvette et l'empêchait d'aller de l'avant ( 5 ).
C'est ainsi que commença cette série de contrariétés qui nous accompagnèrent jusqu'à Bourbon. Jamais les mêmes vents ne furent vingt-quatre heures de suite favorables ; ils étaient faibles , et sous un ciel rarement pluvieux, bientôt devenant contraires, ils soufflaient avec violence et soulevaient une mer très-grosse qui , causant à la corvette des mouvements durs et continuels, nous empêchait de reposer la nuit et de nous livrer à aucune occupation pendant le jour. Au calme succédaient des brises molles du S. E. à TE. qui, tournant peu à peu au N. E. , puis au N. et au N. O. , amenaient des grains très - violents et une baisse dans le baromètre, jusqu'à ce que les vents de S. O. et de S. revinssent avec les beaux temps et nous fissent avancer, mais bien lentement , vers notre destination.
Forcés de courir au S. beaucoup plus que je n'en avais eu l'intention, nous étions, le 1 5 mars, par 3g° 3o' de latitude; la température était froide, la mer grosse; un fort vent de N. E. était contraire , mais l'humidité de l'atmosphère , un ciel couvert , la baisse des baromètres, annonçaient dans le temps un changement prochain qui ne pouvait être que favorable pour nous.
Malgré les fatigues d'une traversée aussi peu favorisée» la santé de l'équipage se soutenait , les hpmmcs indis-
posés s'étaient rétablis sous une température froide. Quelques centaines de lieues nous séparaient de Bourbon, et peu de jours d'un bon vent pouvaient nous mener à cette relâche désirée , où nous devions oublier toutes les fatigues passées; celles-ci cependant étaient loin de toucher à leur terme , et une des plus pénibles épreuves de la campagne devait marquer dans nos souvenirs l'entrée de la Favorite dans les mers de l'Inde.
Nous remontions avec peine vers le N. ; les vents , le temps, étaient toujours inconstants. La même journée voyait souvent la pluie et de fortes brises succéder à quelques moments de beau temps; les baromètres, dans leurs mouvements brusques et irréguliers, semblaient errer sous l'influence d'une atmosphère tout à fait étrangère pour eux: la colonne de mercure baissait avec le calme et un ciel clair; elle remontait rapidement jusqu'à a 8° 7' quand un fort vent, chassant devant lui des nuages épais et sombres , nous apportait des torrents de pluie.
Aux oiseaux de mer qui ne nous avaient pas abandonnés depuis le passage du cap de Bonne-Espérance, et que chaque mauvais temps ramenait en foule autour de la corvette, était venu se joindre, depuis quelques jours , le pétrel des neiges, que Cook vit en grand nombre au milieu des glaces du pôle S. Sa grosseur est celle d'un pigeon, mais plus élancé, avec un plumage entièrement blanc, le bec brun et pointu, les yeux grands et noirs; son vol est rapide et saccadé comme celui du pétrel ferrugineux , auquel il le cède cependant en force et en grosseur.
La nature , en destinant ces différentes espèces d'oiseaux à vivre dans des contrées couvertes de Beiges éternelles, et au milieu des glaces, leur accorda tout ce qui était nécessaire pour braver un climat rigoureux et des tempêtes presque continuelles* Un corps petit, en comparaison de sa grosseur apparente, est couvert d'un duvet très-serré et extrêmement épais, dont la surface est enduite d'une substarice huileuse, que l'oiseau a l'instinct de renouveler constamment aux dépens de la quantité d'huile contenue dans son estomac; celle-ci lui donne aussi cette étonnante facilité à surnager au milieu des plus grosses lames, qu'on croirait toujours au moment de l'engloutir. L'extrémité postérieure, formée de plumes courtes et fortes, n'a qoe très-peu de développement; des ailes, très-longues, recourbées , peu fournies , mais mues par des muscles d'une force prodigieuse , donnent à ces oiseaux curieux la faculté de franchir avec vitesse des espaces immenses sans prendre de repos : tout ornement semble banni de leur structure : le col gros et court est surmonté d'une tête sans grâce , mais armée d'un bec fort et très-dur, capable de déchirer la peau des grands cétacés dont on rencontre souvent les cadavres abandonnés aux flots.
La vue de ces oiseaux d'espèces variées, se jouant dans le sillage du bâtiment, et cherchant à y saisir, avec une admirable vélocité , les morceaux de biscuit ou de viande salée, seuls dons que la pénurie de .nos provisions permît à notre générosité , venait parfois distraire notre imagination épuisée. La bonne intelligence qui régnait entre eux excitait toujours mon étonnement : la
petite et légère mouette blanche venait en voltigeant enlever impunément à l'albatros une partie de la proie que celui-ci, dans son vol majestueux, était parvenu à soustraire au pétrel, beaucoup moins gros, mais encore plus vorace que lui. Souvent, pendant le calme, reposés en grand nombre sur la mer, auprès de la corvette , ils partageaient paisiblement, et sans que les faibles fussent opprimés, les aliments qui leur étaient- jetés par les matelots. Quoique les albatros et les pétrels vinssent souvent voltiger en dedans même de nos basses vergues , jamais les coups de fusil, chargés cependant avec de très-gros plomb , ne parurent leur avoir fait de blessures; le bruit de l'explosion semblait les étonner, ils s'éloignaient , mais revenaient un moment après. La maladresse des tireurs ou l'épaisseur de. leurs plumes les avaient-elles garantis? je ne puis le dire; mais j'en éprouvai un sentiment de satisfaction : j'aurais vu avec peine un de ces pauvres oiseaux ayant une aile cassée • abandonné encore vivant sur cette mer sans bornes qui l'aurait englouti. Un coup de vent, un accident, ne pouvaient-ils pas nous jeter d'un jour à l'autre dans une aussi affreuse position 1
Le a 5 mars, nous étions par 3i° 5' de latitude S. et 5i° 9' 39" de longitude O. Le temps, clair et beau les jours précédents , était devenu parfois sombre et pluvieux; la brise, auparavant variable de i'O. au N. , avait tourné au N. E. et à TE.; mais la mer était dure et inégale, ce que plusieurs navigateurs distingués ont attribué & la présence de hauts-fonds, en grand nombre dans ces parages. Sans doute que beaucoup de ces écueils
sont marqués sur les cartes et n'existent pas , ou du moins sont très-douteux ; mais quelques-uns ont été vus plusieurs fois et déterminés avec soin.
Parfois notre route nous faisait passer, la nuit, très - près des positions assignées sur les cartes à des dangers qui, s'ils eussent été devant nous, auraient causé la perte aussi prompte que certaine du bâtiment; mais ie péril présent à ses yeux peut seul réveiller le marin de son insouciance pour tout ce qui intéresse sa vie. L'officier , le matelot , quand l'heure du repos sortne pour eux, se livrent paisiblement au sommeil, san» s'inquiéter du sort que ie ciel leur réserve ; c'«st au commandant qu'ils abandonnent les soucis, c'est lui qui doit veiller à leur conservation , garder au prix de ses veilles et de mille inquiétudes le dépôt précieux qui lui est confié : il est obéi aveuglément ; mais sa responsabilité est sans bornes : c'est une charge pesante qu'il reçut de l'Etat , et dont une discipline sévère exige qu'il supporte seul tout le poids.
1 Les oiseaux nous avaient peu à peu abandonnés à mesure que notre latitude diminuait, et que la température devenait plus douce. Les poissons des tropiques commençaient à paraître autour de la corvette. Les matelots prirent un requin au moyen de l'émérillon , espèce de crochet fort et acéré , en fer, fixé à l'extrémité d'une chaîne de même métal pour pouvoir résister aux dents terribles de l'animal yorace quand il se précipite sur la proie qui lui est présentée. Plusieurs fois il s'y prit; mais ce ne fut qu'à la quatrième que, l'émérillon étant bien entré dans sa mâchoire , Y on put à grande peine
le hisser sur le pont. Ce requin avait huit pieds entre 1 extrémité de la tête et la naissance de l'aileron de la queue; sa mâchoire était armée d'un triple rang de dents aiguës, son ventre blanc. Sa chair fut trouvée moins coriace et d'un goût plus supportable que celle du requin ordinaire, noir sous le ventre comme sur le dos, et que Ton trouve bien rarement par une latitude aussi éloignée de l'équateur.
Parfois nos pêcheurs purent attraper une bonite, séduite par le faux poisson volant attaché à une longue ligne de pêche , et que , dans son rapide sillage , la corvetle faisait voler à la surface de la mer. L'hameçon caché s'emparait de sa proie , qui , halée heureusement à bord , malgré ses bonds et sa résistance désespérée , devenait pour nos estomacs fatigués un aliment sain , agréable et d'un prix infini. Depuis bien des jours nous n'avions plus de semblables bonnes fortunes, notre régime était plus que sévère ; mais au milieu de tant de désappointements et d'espérances décries , notre gaieté se soutenait , et la fin de la traversée ne pouvait plus être bien éloignée. f
Le mois de mars est une mauvaise saison dans les mers de l'Inde que nous commencions à traverser ; à cette époque de l'année passent ordinairement ces terribles ouragans qui ravagent alternativement, et souvent à la fois, les îles de France et de. Bourbon, ainsi que les archipels voisins , situés entre le tropique et l'équateur. Je comptais arriver assez tard pour échapper à ce fléau , si redouté des navigateurs ; mais il était décidé que dans sa campagne la Favorite passerait par toutes les épreuves d'une navigation lointaine , et dans cette cîri. 4
constance, comme dans plusieurs autres qui se présentèrent pendant le voyage , les calculs de la prudence furent dérangés par la fatalité.
Le a 8 mars, nous étions par 2 3° ia' de latitude S. et 53° 1 1' de longitude O. Les baromètres avaient beaucoup baissé. Une vapeur épaisse, immobile, couvrait r horizon dans toutes ses parties et donnait au soleil une teinte rougeâtre et livide. L'atmosphère semblait embrasée ; l'air était sec et brûlant. Nous éprouvions tous de l'oppression et un malaise général. La hoide longue et profonde venait du S. E. ; une brise inégale de cette partie arrivait en mourant jusqu'à nous. Tous ces phénomènes sinistres annonçaient une secousse violente et prochaine dans le temps. Je commençai de bonne heure à prendre des précautions. A une heure de l'aprèsmidi, le vent se fixa tout à fait au S. E. en augmentant graduellement ; les voiles légères furent successivement serrées et amenées sur le pont pour alléger la mâture. A quatre heures , des grains violents , accompagnés d'une | pluie fine, se succédaient rapidement» et me forcèrent de faire prendre plusieurs ris aux huniers et serrer la grande voile ; enfin , à huit heures, l'ouragan se déclara.
Le temps était affreux (PI. 3.) ;la mer, brillante comme une immense nappe d'argent, s'élevait en lames énormes, sur lesquelles la corvette, n'ayant pour toute voilure que son foc d'artimon de cape , s'élançait comme un oiseau.
Jamais équipage de bâtiment de guerre ne montra plus de courage et de dévouement que mes braves et jeunes matelots n'en firent preuve dans cette circons-
lance critique, toute nouvelle pour eux : 'ni les mouvements effrayants de la corvette , ni l'horrible violence du vent, ne purent ébranler leur résolution; pas un ne manqua à son poste, devenu alors celui du danger; ils se précipitaient à l'envi sur les vergues. Les huniers , la misaine , furent étouffés , et j'eus un instant après la consolante satisfaction de les voir tous autour de moi en sûreté sur le pont.
Nous étions alors, mes officiers et moi, amarrés contre le bord du côté du vent, occupés à suivre les progrès de l'ouragan , que nous croyions être parvenu à sa plus grande violence ; mais à dix heures , les éclairs se succédant sans presque aucune interruption , vinrent augmenter encore mes inquiétudes. En effet, le vent redoubla de fureur, les grains ne laissaient plus d'intervalle entre eux. La mer, rendue plus affreuse, menaçait à chaque moment de nous engloutir. Quoique toutes les écoutilles , hors une seule à l'extrémité arrière , eussent été condamnées avec soin, l'eau qui roulait constamment sur le pont était parvenue à pénétrer dans l'intérieur du bâtiment. L'entre-pont , les chambres des officiers , mon appartement même , ne pouvaient être séchés ; une humidité chaude en rendait le séjour insupportable.
Cependant , au milieu de tant de dangers , la Favorite continuait à se comporter d'une manière admirable. J'avais fait tout ce que l'expérience, soutenue d'un bon équipage et de dignes officiers , peut inspirer à un commandant pour la conservation de son bâtiment ; le mien , en déployant toutes les ressources de sa belle et solide
construction , semblait sentir tout le péril de sa position : avec quelle légèreté il échappait à ces lames monstrueuses , dont le choc d une seule l'eût immanquablement submergé et au sommet desquelles il reparaissait comme par enchantement avec sa mâture effilée, peu soutenue par un gréement détendu , mais dont des mouvements très-doux assuraient la conservation !
Ce ne fut qu'à neuf heures du matin que l'ouragan perdit de sa force dune manière sensible. Les baromètres avaient remonté , après être descendus jusqu'à a 7 p 5 !. Le vent avait tourné au N. E. ; alors de nouveaux dangers exigèrent de nouvelles précautions : le calme , qui devait bientôt s'établir, allait nous livrer sans appui à une mer très-grosse longtemps encore après la fin du mauvais temps ; tous nos moyens furent donc employés à appuyer les bas mâts. Les voiles déployées successivement , à mesure que le vent mollissait , rendirent moins dangereux les roulis violents que la corvette éprouvait.
Dans l'après-midi, toutes les écoutilles purent être ouvertes. L'air, rendu infect par la chaleur concentrée et la présence de tant d'objets mouillés que l'on monta pour les mettre au sec sur le pont , fat renouvelé par tous les moyens possibles.
Les avaries dans la mâture et le gréement étaient de peu d'importance et furent facilement réparées ; il n'en fut pas de même de nos canots ; ils avaient beaucoup souffert , celui de poupe surtout était brisé , ainsi qu'un des bossoirs qui le soutenaient.
L'ordre renaissait à bord. La première épreuve de
notre campagne était achevée ; la Favorite et son équipage s étaient mutuellement éprouvés, et nos jeunes matelots, fiers de leur expérience, se jouaient déjà de tous les coups de vent à venir.
Cependant le temps n'avait pas entièrement changé d'apparence : un air frais et léger avait , il est vrai , succédé à l'atmosphère étouffante de la nuit; les baromètres remontaient ; les éclairs , précurseurs des grains les plus violents, ne brillaient plus; mais le ciel était toujours sombre et pluvieux, l'horizon enveloppé de la mêiqe vapeur. La mer tombait lentement; les vents de N. E. , avec lesquels, à la fin de l'ouragan , le calme était arrivé, soufflaient faiblement et amenaient avec eux une forte houle , annonçant que le mauvais temps régnait encore dans les parages peu éloignés.
Lie soleil, qui se montra quelques instants vers midi, fit connaître notre position d'une manière précise ; elle était peu différente de celle de la veille. Nous étions par a 3° 61 de latitude S. et 53° 5 1 ' de longitude O. , et environ à 5o lieues de Bourbon.
Le 3o, la brise tourna au S. E. Je fis forcer de voiles sur la terre, dont plusieurs oiseaux nous annonçaient l'approche.
Le lendemain matin , elle n'était plus éloignée que de douze lieues ; mais l'horizon était tellement sombre que lorsqu'à onze heures la vigie annonça la terre , j'aperçus distinctement la mer brisant avec fureur sur la côte , dont nous étions à peine à deux lieues. Elle était couverte de nuages si épais , qu'à cette petite distance il me fat impossible de distinguer d'abord aucun point de
reconnaissance. Les hautes montagnes que l'on aperçoit ordinairement de trente lieues étaient totalement cachées, le vent de S. E. mollissait, une houle trèsforte portait à terre ; j'éprouvai un moment d'ioquiétudedont la brise , un peu ranimée par un grain de pluie, vint me tirer. Je fis courir au large quelques instants, et je distinguai alors le petit morne situé à l'extrémité de la pointe basse la plus E. de l'île, et remarquable par sa position isolée. Nous le doublâmes dans la soirée et continuâmes à longer la côte d'assez près jusqu'à neuf heures. Alors la voilure fut diminuée pour la nuit, que nous passâmes à courir des petits bords. Au jour, je laissai arriver pour la rade de Saint-Denis , sur laquelle la Favorite mouilla à huit heures du matin, auprès de la corvette de charge française la Nièvre et de la gabare l'Infatigable.