ÉTAT ACTUEL DE CETTE COLONIE
Rien , dans tout ce qui frappait nos regards , ne justifiait nos espérances et n'annonçait le repos dont nous avions tant besoin après une si longue suite de fatigues et de contrariétés. Le mauvais temps nous avait suivis au mouillage et ne promettait rien de bon pour l'avenir.
Du sommet des montagnes de l'île sous laquelle nous étions à l'abri, descendaient de fortes rafales de vent d*E. S. E. Le ciel était terne et pluvieux. Sur la côte , toujours couverte de nuages épais , la mer roulait ses longues lames blanches avec un bruit effrayant. Devant la ville , et à l'extrémité d'une petite jetée quune masse d'écume couvrait presque constamment , flottait un pavillon bleu , signal de mauvais auguré pour les marins qui naviguent sur cette côte de fer ; il leur en défend rapproche , et les renvoie au large attendre plus en sûreté qu'au mouillage le moment favorable, et quelquefois longtemps attendu , de communiquer avec le port. La rade n'offrait pas à nos yeux un spectacle beaucoup plus rassurant. Plus près de terre que la corvette étaient
mouillés cinq navires marchands ; leurs mâtures témoignaient tristement de la fureur du dernier ouragan : trois n'en avaient plus ; le désordre des autres annonçait assez qu ils n'étaient pas sans de grandes avaries.
Malgré la grosseur de la mer, une embarcation fut amenée heureusement; je l'envoyai avec un officier à bord de la Nièvre; elle revint quelques instants après. J'appris alors les ravages causés dans l'île et sur ses côtes par l'ouragan du a 8 : il avait détruit un grand nombre de plantations, jeté la désolation dans beaucoup de quartiers; et, sans nul doute, plusieurs bâtiments dont la disparition causait de vives inquiétudes , avaient coulé à la mer.
La somme des malheurs qui devaient peser en i83o sur cette malheureuse colonie n'était pas encore épuisée , et tout semblait faire craindre , pour une époque trèsprochaine , de nouvelles calamités. Plusieurs pronostics avant-coureurs annonçaient un coup de vent ; aussi les équipages des bâtiments marchands, hors d'état de prendre la mer avec quelques chances de salut , avaient-ils été embarqués à bord des navires de guerre , disposés euxmêmes pour prendre le large au premier moment.
J'eus aussi connaissance du mauvais succès de l'expédition (6) envoyée à la côte de Madagascar, contre la nation des Ovas, pour soutenir l'établissement commencé il y a quelques années sur l'île Sainte-Marie , formant la baie de Tentingue, et fortement menace par la veuve de Radama, ancien souverain de ce pays.
Cette expédition fut conduite avec autant de vigueur que de prudence par le capitaine de vaisseau Gourbeyre ,
DE LA FÀVOHITE. 57
commandant la frégate la Terpsichore et la station française dans l'Inde ; mais comment quelques centaines de soldats , tirés de la garnison de Bourbon et énervés par un long séjour dans les colonies, auraient-ils pu résister aux fatigues de la guerre sous un climat dévorant , dans un pays malsain» où, jusqu'ici, des maladies affreuses ont frappé de mort la presque totalité des Européens qui ont osé s'y établir? Sans doute les troupes furent soutenues par les bâtiments de guerre, montés d'équipages nombreux, braves et disciplinés; mais bientôt les épidémies laissèrent à peine à ces derniers assez d'hommes pour veiller à leur propre conservation. Cependant ils luttèrent avec succès dans toutes les rencontres avec un ennemi nombreux , guerrier , conquérant sous son dernier roi, et qui porte la bravoure jusqu'au fanatisme; mais enfin , décimés trop souvent par les maladies , ils durent céder, et venir à Bourbon chercher, sous un climat moins dangereux, le rétablissement de leur santé, et attendre les renforts demandés en France.
Si le gouvernement décidait qu'une nouvelle expédition fût nécessaire pour faire une paix avantageuse , les présents et la séduction devraient être employés comme les moyens les plus puissants auprès de ces peuples à peine civilisés.
Mais ces résultats obtenus, où seraient les dédommagements des fortes dépenses que ces armements auraient exigées ? quelle compensation obtiendrait-on des sacrifices de toute espèce faits pour un établissement d'une existence très -précaire dans l'avenir, et peut-être même douteuse maintenant?
Au milieu du grand nombre d'intérêts privés, opposés presque tous au succès de la nouvelle colonie de Sainte- Marie , et qui présidèrent à sa fondation , ceux de l'État furent basés sur la nécessité d'avoir, dans les mers de l'Inde , un point de relâche et de ravitaillement pour nos bâtiments pendant la guerre, avantage que Bourbon, sans port et privé même de rades sûres, ne peut offrir. On crut aussi ouvrir par ce moyen un débouché aux produits des manufactures françaises, en faisant prendre le goût de nos marchandises aux peuples noirs voisins de rétablissement.
Je n'entrerai dans aucun détail sur les causes qui détruisirent ces espérances. Le premier gouverneur fit de grandes fautes et succomba en peu de temps , ainsi que les colons amenés d'Europe, aux maladies mortelles du pays.
Je me bornerai donc ici à montrer combien peu étaient solides les avantages promis au gouvernement , en échange des sacrifices qu'il faisait. Ceux-ci sans doute ont profité à la population marchande de Bourbon, causé la fortune de quelques individus, grands partisans de la nouvelle colonie, mais n'ont amené aucun résultat pour le bien général.
Lorsque, pendant le siècle dernier, la marine française , grande et forte , luttait avec avantage dans les mers de f Inde contre les forces anglaises , le projet de former des établissements sur la côte E. de Madagascar fut plusieurs fois mis à exécution , et autant de fois abandonné. Déjà, en 1673, les Français, échappés au massacre que les noirs firent des malheureux habitants du
Fort-Dauphin, fondé à l'extrémité S. E. de cette grande île, étaient venus s'établir à Bourbon , et en avaient été les premiers habitants. Bs ne conservèrent avec leur ancien établissement, et ceux qu'on avait abandonnés précédemment pour des causes à peu près semblables, qu'un commerce d'échange, auquel les marchands de l'Ile-de- France eurent la principale part : ils en retiraient des esclaves pour la culture des terres , des bœufs , du riz , et les autres approvisionnements nécessaires à la population des deux colonies ainsi qu'aux nombreuses escadres qui les fréquentaient. Quelques traitants, établis sur les principaux points de la cote de Madagascar, préparaient d'avance les cargaisons des navires ; ils ménageaient les chefs nègres voisins dont ils dépendaient, captaient leur confiance par des présents , et ils sont même parvenus plusieurs fois à partager leur autorité. Mais toute idée d'occupation permanente fut abandonnée; cependant alors la puissance anglaise , dans cette partie du monde, était bornée à la possession d'établissements éloignés sur la cote de Goromandel; le cap de Bonne-Espérance était aux mains des Hollandais, rivaux souvent heureux de l'Angleterre; l'Ile-de-France, cette clef de l'Océan indien, recevait nos flottes et leur servait d'arsenal; de là elles allaient à Pondichéry et sur la cote du Bengale, soutenir, en temps de guerre, nos comptoirs, et faire trembler ceux de l'ennemi.
Mais le temps a effacé jusqu'au souvenir de cette grandeur; les compatriotes des Dupleix et des la Bourdonnais ne paraissent plus que comme marchands sur les cotes de l'Inde où ces grands hommes régnèrent en
maîtres , et remportèrent tant de victoires. Tous ces pays sont tombés successivement sous le joug immense de l'Angleterre. Dès le commencement du siècle, le cap de Bonne-Espérance , mal défendu par ses anciens possesseurs, a pris une nouvelle importance sous le pavillon anglais. Enfin, peu d années après, cette île , seul reste de notre puissance, dont les heureux armements, dans les derniers jours de sa splendeur, firent jeter des cris de détresse à la compagnie anglaise des Indes ; qui vit tant de fois son port rempli de bâtiments ennemis capturés , et sa brave jeunesse partager nos succès , nos dangers , dans les combats du grand port , devant les rivages de Bourbon , et apprendre ainsi à combattre et vaincre , sous les ordres des plus grands officiers de la marine militaire (7); l'Ile-de-France enfin, livrée depuis longtemps à ses seules ressources , privée même de l'appui de Bourbon, qui fut à peine défendue, succomba sous la plus formidable expédition qui eût jamais attaqué une colonie. Tant de pertes et de dépenses avaient appris à l'Angleterre le prix de sa dernière conquête ; aussi lorsqu'en 1 8 1 k cette puissance jalouse dicta les conditions du traité , elle ne rendit i la France , de ses anciennes possessions dans l'Océan indien, que Bourbon, position inoffensive en temps de guerre , et peu susceptible d'être défendue. Telle est la puissance formidable contre laquelle notre nouvel établissement de Sainte Marie , sur la côte de Madagascar, aura à lutter dès les premiers coups de canon de la guerre maritime : et fût-il alors parvenu à un point de prospérité peu probable , entouré de remparts soutenus par une garnison
nombreuse et acclimatée , comment pourrait-il résister aux expéditions venues en peu de jours du cap de Bonne- Espérance et de l'Ile-de-France , aux peuples nègres voisins , excités et soulevés par les agents anglais ? Et si ces moyens ne suffisaient pas, la compagnie des Indes, qui trouva en 1810 vingt mille soldats et plusieurs centaines de navires pour prendre l'Ile-de-France , défendue par sa position et ses habitants , n'aurait-elle pas recours au même moyen pour s'emparer de notre seul point de relâche dans ces mers, et détruire encore d'un seul coup les bâtiments de guerre et les corsaires ennemis de son commerce ? Facile à bloquer, et d'un abord difficile la nuit, l'établissement de Sainte-Marie aurait bientôt toutes ses relations avec l'Europe interceptées par les escadres ennemies. Bourbon, dont les cotes profondes sont toujours tourmentées par une grosse mer, ne peut offrir ni abri ni protection aux bâtiments , et bloquée elle-même étroitement , elle aurait succombé ou serait réduite à une nullité absolue. Ainsi, nos croiseurs, arrivés dans ces mers lointaines après une longue traversée, repoussés des colonies neutres par leurs gouverneurs intimidés, trouvant le pavillon anglais déployé, sur tous les points accessibles des côtes, seraient privés des moyens de ravitaillement, et même d'un refuge assuré pour se réjjjurer des avaries éprouvées dans les combats ou les mauvais temps.
Loin de moi l'intention de vouloir établir en principe que la France doive renoncer à former des colonies ou des établissements dans les contrées éloignées. Je pense au contraire que bientôt, embarrassée d'une trop
forte population, et ne pouvant offrir des moyens faciles d existence à toute cette nouvelle génération , inquiète et avide de changements , elle sera obligée d'encourager Témigration, à l'exemple de l'Angleterre, qui, ayant devancé les autres peuples de l'Europe en civilisation et en puissance commerciale, a dû en venir avant eux à cette mesure dispendieuse, mais nécessaire pour éviter de grands malheurs.
Si l'on veut obtenir les mêmes succès, il faut employer les mêmes moyens : un moment ne les voit pas naître, et ils doivent être dès longtemps préparés. Les colonies fondées au prix des trésors de la mère patrie lui doivent un dédommagement de ses sacrifices ; mais il ne peut être obtenu qu'à la suite de la longue et paisible possession , qu'une marine militaire nombreuse et fortement organisée peut seule assurer. Tournons les yeux vers le passé, nous verrons le Canada enlevé, après une défense opiniâtre , à la France , dès que la marine négligée ne put plus lutter avec celle de l'ennemi. Dans la dernière guerre , et par la même cause , nous avons perdu successivement toutes nos colonies : le même sort attend nos établissements anciens et nouveaux , tant que l'on séparera leur existence de celle de la marine militaire ; l'Angleterre s'emparera et profitera, comme elle l'a fait jusqu'ici, du fruit des travaux de sa rivale et de tant de sacrifices anéantis. Mais que la marine française, qui réunit tant d'éléments de grandeur et de force , se voie noblement encouragée; qu'elle ne soit pas, chaque année, l'objet de nouvelles récriminations ; que les intérêts du commerce maritime et la protection dont il a
besoin pour prospérer ne soient plus sacrifiés à des exigences du moment ; alors seulement notre belle France pourra suivre l'exemple de l'Angleterre, en formant des colonies qu'elle sera en mesure de protéger ; le superflu de sa population toujours croissante y trouvera une nouvelle patrie, ses manufactures un débouché pour leurs produits , et ses forces navales des points de station assurés.
Mais abandonnons d'aussi grands intérêts , auxquels l'avenir se montrera sans nul doute plus favorable que le passé.
Lorsque la Favorite quitta Toulon, le nouveau gouverneur nommé pour Bourbon, M. le capitaine de vaisseau Duval d'Ailly, était sur le point de s'embarquer pour sa destination. Le changement de la première autorité est un grand événement dans une colonie, et celui-ci, annoncé depuis plusieurs mois, occupait beaucoup tous les esprits. L'arrivée de la corvette, qui fut reconnue par plusieurs personnes venues dernièrement de France , devait faire naître bien des conjectures sur la présence à mon bord du gouverneur attendu. En effet, peu d'heures s'étaient écoulées depuis notre mouillage, lorsqu'à travers la brume nous distinguâmes plusieurs pavillons flottant au sommet d'un mât placé dans l'intérieur de la ville, à quelque distance du rivage, et au pied duquel, malgré la pluie et le vent, était rassemblée une nombreuse société de curieux. En vain ils renouvelaient sans cesse leurs signaux, que nous ne comprenions pas ; pour eux notre réponse était aussi obscure et aussi peu satisfaisante. La similitude des pavillons employés des deux côtés , et si-
gnifiant également des mots, mais différents et dans des tactiques différentes , formaient des phrases si extraordinaires que, malgré notre impatiente curiosité, nous y trouvions un sujet de gaieté et de plaisante distraction. Enfin on se lassa de part et d autre, et chacun resta aussi peu instruit qu'il Tétait auparavant. Cependant nous approchions du moment où des signaux moins plaisants et plus faciles à concevoir devaient nous annoncer de nouveaux dangers et de nouvelles inquiétudes.
La journée du % avril avait été semblable à. la précédente ; mais la nuit suivante me fit prévoir ce qui nous attendait le lendemain. Le vent soufflait par rafales violentes, la mer se précipitait sur les rochers de la côte avec une nouvelle fureur; le bruit des lames, joint à l'espèce de roulement rauque et continue) que nous renvoyaient les montagnes, avait quelque chose d'et frayant et de solennel. Enfin le jour parut, il vint sombre et douteux éclairer les fâcheux pronostics d'un ouragan prochain. t
Les nuages , chassés par le vent terrible qui se faisait déjà sentir de l'autre côté de l'Ile , cherchaient un abri en se roulant sur eux-mêmes dans les ravins , dont ils remplissaient les profondeurs depuis le sommet des mornes jusqu'au rivage. Nous pouvions apercevoir parfois les arbres les plus élevés courbés par l'orage; d'autres étaient arrachés par les torrents qui venaient se précipiter à la mer en longues nappes d'écume.
Au pavillon bleu , qu'au milieu de la brume qui l'entourait par moments on aurait pris pour le génie des tempêtes planant au-dessus dés lames , était joint un
signal qui ordonnait aux navires marchands de prendre le large. Un instant après , à sept heures et demie , le bruit triste et lointain de trois coups de canon tirés des batteries de la ville , vint annoncer aux bâtiments de guerre qu'un nouvel ouragan commençait, et qu'ils devaient quitter une côte devenue extrêmement dangereuse pour eux.
En effet, en peu d'instants, le vent , toujours à TE. S. E., avait considérablement augmenté; la mer était si mauvaise que je fus obligé , à mon grand regret, d'abandonner l'ancre et la chaîne-câble , mouillées par un trop grand fond pour pouvoir être levées dans une circonstance aussi difficile. Je fis prendre toutes les précautions que me suggéra mon vif désir de les retrouver plus tard.
Quoique notre séjour sur la rade de Saint-Denis eût été peu favorable et d'une bien courte durée , les haubans avaient été raidis, la mâture parfaitement appuyée et débarrassée , dans l'attente du mauvais temps , de tout ce qm pouvait la charger dans ses parties élevées.
Le nombre des malades était très-borné, aucun ne donnait d'inquiétude , et dorénavant nous ne pouvions plus être que peu de jours à la mer.
Ce fut donc dans la matinée du 3 avril 1 83o que
commença la seconde épreuve de notre campagne ; mais
déjà l'équipage de la Favorite, enhardi par l'expérience,
avait appris à braver le mauvais temps. Tout terrible
que celui-ci paraissait devoir être , il ne nous effrayait
pas; nos dispositions étaient prises pour le recevoir :
les ouvertures des ponts avaient été fermées avec le
plus grand soin, pour empêcher l'eau de s'introduire i. 5
dans l'intérieur du bâtiment; tout était saisi solidement pour résister aux coups de mer et aux violents mouvements.
A 8 heures, la corvette courant au large sous ses petites voiles de cape, abandonna la côte , qui prenait un aspect de plus en plus effrayant. (PI. 4.) A travers la brume épaisse, les masses de terre ne paraissaient plus que comme des ombres immenses suspendues sur nos te tes. Bientôt un spectacle déchirant vint pour un moment attirer nos regards , et nous faire éprouver cette sympathie qui lie toujours les marins dans les dangers de leur aventureux métier.
Les navires marchands avaient lentement obéi au signal de s'éloigner de terre ; une partie était déjà hors de vue ; les autres , entièrement démâtés et abandonnés de leurs équipages, ayant rompu leurs câbles, assaillis de tous côtés par une mer furieuse, poussés sans guides au large, venaient passer auprès de la corvette, forcée de manœuvrer pour les éviter. Nous déplorions le sort d un chien laissé à bord d un brick , nous entendions encore les cris de désespoir du pauvre animal , quand tout à coup, au milieu de la brume, paraît à nous toucher, un navire n'ayant pour toute mâture qu'un morceau de bois sur lequel , en guise de voile , un lambeau de toile était installé; son pavillon, roulé et attaché de distance en distance , annonçait la détresse. Deux hommes paraissaient sur le pont; pour ne pas être emportés par les lames, ils s'étaient attachés au bord du bâtiment, que , comme capitaine et second , malgré les conseils , les ordres même du commandant de la rade, ils n'a-
vaient pas voulu abandonner; ils tendaient leurs bras * vers nous, pour faire, sans doute, des adieux qu'ils croyaient les derniers. Officiers et matelots mesuraient de l'œil les lames furieuses qui nous séparaient de ces deux victimes presque assurées d'un dévouement mal entendu; toute tentative eût été inutile et eût coûté la vie aux hommes courageux qui voulaient s'exposer. J'éprouvai un douloureux regret ; mais je dus y renoncer, pour éviter de plus grands malheurs.
A mesure que nous perdions l'abri de la terre en courant au large , le coup de vent semblait augmenter. Les baromètres étaient à a 7* 41 , une vapeur épaisse voilait le soleil et tombait en pluie froide et très-fine ; cependant rien encore n'annonçait un ouragan plus terrible que celui du 37 mars. Mais quelques instants après le coucher du soleil , un phénomène que nous n'avions pas encore observé précéda de très-peu de temps le moment où la corvette courut les plus grands dangers. Une teinte rougeâtre et blafarde éclaira pendant une demi -heure le ciel et l'horizon dans toutes leurs parties ; ï ouragan augmenta de fureur; des éclairs brillants et presque sans interruption, comme les grains qu'ils accompagnaient, vinrent éclairer l'horrible scène qui se déployait alors à nos regards , et dont la dernière épreuve ne nous avait donné qu'une faible idée. A onze heures du soir, le vent soufflait avec une rage effrayante, la mâture ployait comme un roseau et menaçait à chaque instant de voler en morceaux ; les lames , semblables à des montagnes d'écume sur lesquelles la corvette, couchée par sa mâture , se relevait avec une difficulté bien inquiétante ,
se présentaient sans cesse devant nous. Une seule pouvait engloutir la Favorite; mais cet excellent bâtiment, abandonné pour ainsi dire à ses seuls moyens, justifiait dune manière admirable la confiance que j'avais en lui.
Enfin , à une heure de la nuit , les éclairs moins brillants et plus rares , les baromètres qui commençaient h remonter, annoncèrent la fin de 1 ouragan, mais non celle du mauvais temps ; car, après un moment de calme , à quatre heures du matin , les vents passèrent subitement du S. E. au N. O. , et reprirent avec une nouvelle violence. Le ciel était toujours couvert, l'horizon embrumé, mais la mer paraissait moins terrible que le soir précédent.
Nous passâmes ainsi la journée du k et la nuit qui suivit : le temps n'ayant que peu ou point changé , les vents toujours au N. O. , j'abandonnai mon premier projet de revenir tout de suite à Bourbon, et je laissai arriver pour l'Ile-de-France, alors à peu de distance sous le vent.
Sous les voiles majeures, qui avaient été successivement déployées , nous avancions rapidement vers notre nouvelle destination , où nous devions trouver un port sûr, le repos si nécessaire à un équipage harassé par des mauvais temps presque continuels, les moyens de réparer les avaries éprouvées dans les deux ouragans , et surtout pendant le dernier, et enfin de l'eau, dont nous n'avions plus à bord , avec la plus sévère économie , que pour quelques jours.
Plus nous approchions de la terre , que la brume em-
péchait encore de voir distinctement , plus le temps devenait beau. A trois heures , le ciel était clair ; le soleil , caché depuis si longtemps, avait reparu; une brise fraîche du N. nous portait sur la partie S. de l'Ile-de- France, qui s'étendait devant nous. Toutes les voiles étaient dehors , et j'avais l'espoir que les vents généraux de S. E. , favorables pour nous , succéderaient au calme qui s'établissait peu à peu.
Pendant la journée du 6, nous eûmes à lutter contre des brises faibles et contraires et une mer constamment grosse dans ces parages. Ce temps fut utilement employé à sécher et aérer l'intérieur du bâtiment, à rétablir Tordre dans sa mâture et son gréement, enfin à effacer autant que possible les ravages des derniers mauvais temps.
Le 7, dans l'après-midi » après un grain suivi du calme , la brise tant désirée s'éleva, d'abord faible; mais bientôt, acquérant de la force, elle permit de prendre connaissance avant la nuit du morne de Brabant, à l'extrémité S. 0. de l'île, sous lequel nous passions à onze heures du soir.
Ce moment fut délicieux. Le ciel était sans nuages; la lune, alors pleine, éclairait la côte, éloignée d'une demilieue; une brise légère nous apportait l'odeur suave des orangers et des fleurs, la température était douce, et la mer, unie comme une glace, formait cependant, en se brisant sur les récifs , une longue ligne d'argent qui me servait à diriger la route.
Mes officiers et moi , assis sur l'arrière de la corvette , nous jouissions de ce délicieux spectacle, nos âmes sou-
vraient aux plus douces émotions. Le passé , avec ses dangers, ses fatigues à peine terminées, n'était plus qu un songe pénible , dont le réveil était arrivé ; nous touchions au terme des privations que nous endurions depuis tant de jours. Chaque homme , oubliant le sommeil , se promettait le dédommagement de ce qu'il avait souffert. Pour moi , heureux d'avoir amené à bon port , à travers tant de dangers, les marins dont la destinée m'était confiée , je jouissais de leur joie ; j'éprouvais un sentiment d'orgueil en voyant la Favorite avec sa mâture haute, légère et couverte de voiles, glisser rapidement sur la mer, qui peu de jours auparavant menaçait de l'engloutir. Mon âme , froissée par les soucis , goûtait enfin un moment de repos, devenu absolument nécessaire à ma santé fatiguée.
Le jour remplaça le clair de lune , et nous fit voir l'Ile-de-France dans toute sa splendeur. Nous étions devant le Port-Louis , et une vue admirable s'étendait au loin sous nos yeux.
Sur notre droite était la grande rivière qui, après avoir serpenté au milieu des plantations entremêlées de bosquets et couvertes de charmantes habitations que leur blancheur faisait facilement distinguer, venait déployer son embouchure entourée de récifs sur lesquels la mer, doucement agitée par une petite brise du large , formait une ligne blanche d'écume qui réfléchissait les premiers rayons du soleil levant. Une multitude de pirogues de pécheurs sillonnaient dans tous les sens ces bassins naturels , et des bateaux caboteurs donnant à pleines voiles dans les passes étroites pour
remonter la rivière, achevaient d animer ce tableau enchanteur.
Sur notre gauche , la côte , avec ses longues bandes de récifs , remparts que la nature lui donna pour la protéger contre l'immense Océan, s éloignait rapidement vers le N. Une ombre lointaine et bleuâtre marquait la place du Coin-de-Mire et des autres rochers qui terminent la terre dans le N. 0. Toute cette partie de l'île est basse , parfaitement cultivée , et couverte de cannes à sucre dont la couleur encore verte laissait ressortir agréablement l'humble clocher au sommet aigu (PI. 9.) et le faîte blanc des principales habitations.
Mais nos regards se tournaient malgré nous vers le Port-Louis , dont la vue magnifique et gracieuse en même temps excitait notre admiration. (PI. 8.) Quelle riante perspective offrent aux yeux du marin et du passager, Fatigués par un long voyage , ces deux batteries avancées qu'on croirait sorties de la mer au même instant que les bouquets de cocotiers qui , de leur feuillage élevé , en surmontent les murailles blanches armées de nombreux canons ! Elles forment entre elles et défendent la passe sinueuse que deux navires ne peuvent franchir à la fois et qui conduit sur la rade couverte d'une forêt de mâts , dont les pavillons mollement agités semblent interroger le vent qui souffle en dehors. Plus loin , dans le fond , nous découvrions la ville , les maisons , les arbres qui les entourent , formant une bordure émaillée de mille couleurs au pied des montagnes sombres et majestueuses qui la dominent de tous les côtés. Nos yeux perdaient bien vite la trace des travaux de l'homme sur les flancs
escarpés du Pouce au sommet arrondi et incliné, du Peter-bot au pic si élevé et surmonté d'un bouton , de la montagne du Rempart aux formes bizarres et sauvages , masses énormes , couvertes de forêts f sillonnées par les torrents , et qui tiennent leurs têtes presque constamment cachées dans les nuages.
Cependant, aidée dune jolie brise, la Favorite, couverte de voiles , approchait des passes entre les récifs dont l'entrée est marquée par une caisse flottante surmontée d'une cloche que le mouvement donné par la mer fait constamment sonner. Ce bruit secourable indique dans les nuits sombres et orageuses le bon mouillage aux bâtiments. Le pilote, qui vint au-devant de la corvette, nous évita un nouveau retard , et enfin, avant midi, la Favorite mouilla sur la rade du Port- Louis.
J'envoyai un officier annoncer notre arrivée au gouverneur; sa réponse fut gracieuse; il témoignait le plus vif désir de me voir , et les ordres étaient déjà donnés pour que le salut fût rendu. Le pavillon anglais fut salué de vingt-un coups de canon ; celui de France reçut sur-le-champ le même honneur.
Bientôt après cette cérémonie , je me rendis au rivage , sur lequel je trouvai le capitaine d'une corvette anglaise qui eut l'aimable complaisance de m'introduire auprès du gouverneur dont je fus parfaitement reçu , et qui m'engagea à passer l'après-midi à sa campagne, où il restait constamment dans cette saison.
Une heure après, je montai dans une des voitures de son excellence, avec ma nouvelle connaissance, le capi-
taine anglais, et nous arrivâmes en peu de temps au Réduit, magnifique habitation située sur le sommet d'une colline élevée , dans une position délicieuse. Elle avait eu la même destination sous la puissance des Français; mais, sous ses nouveaux maîtres, elle avait été beaucoup augmentée.
Le général Golleville , frère du lord écossais du même nom, était depuis deux ans gouverneur de l'Ile-de- France : ancien militaire , il avait fait avec distinction la guerre en Europe et dans l'Inde. Son caractère franc , ouvert, ferme et conciliant à la fois» le faisait aimer de toutes les personnes qui 1 entouraient ; mais arrivé au timon des affaires dans un temps difficile , obligé d'exécuter les ordres sévères d'un gouvernement peu disposé à traiter favorablement ses nouveaux sujets , il ne put être justement apprécié par des esprits aigris n ayant que trop de raisons d'être mécontents, et qui chaque jour, malgré ses efforts , s'éloignaient davantage de lui. Alors la colonie offrait le spectacle d'une lutte constante entre les mœurs, les préjugés, les caractères si différents des deux grandes nations : cette population si éminemment française , si gaie , si vive , passionnée pour ses glorieux souvenirs de guerre, ployait impatiemment depuis vingt ans sous le joug froid et pesant de nos rivaux, jaloux et mécontents d'une opposition que le temps ni la force n'avaient pu subjuguer. Une mutuelle animosité excita d'un côté des reproches, injustes peut-être, et de l'autre des vexations particulières et une trop grande précipitation dans la mise en vigueur des nouvelles lois aussi favorables aux esclaves que contraires
aux anciens préjugés des colons. Enfin la société ellemême se partagea en deux partis également animés de l'esprit d aigreur et d absolutisme inhérent aux opinions politiques. En vain lady Colleville, femme d'une haute naissance , duo caractère aimable et doux , voulut-elle amener un rapprochement dans de grandes et magnifiques réunions ; on y vint , mais de nouvelles rivalités causèrent un nouveau surcroît d'exaspération.
Mes visites au Réduit étaient assez fréquentes ; sollicité, ainsi que mes officiers, d'y venir passer des journées entières, nous y trouvions toujours un accueil aussi empressé que gracieux. Je jouissais, dans cette belle habitation, de quelques moments de repos et de la liberté. Je cherchais la France au milieu de ces bois frais et touffus , auprès de ces cascades bouillonnant dans le creux des ravins dont l'œil effrayé n'ose mesurer la profondeur. C'est au point de réunion de deux semblables précipices , au fond desquels roulent des torrents descendant des montagnes, que sont situés, sur un plateau étroit et élevé de huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, les bâtiments et les jardins. Combien de fois , livré à mes réflexions, ai-je passé dans la solitude des heures entières à la pointe avancée , formée par l'extrémité de l'angle , et à laquelle sa position sauvage et majestueuse a fait donner le nom de bout du monde! J'avais sous les yeux ces masses énormes de pierres volcaniques aux formes bizarres, et portant encore les traces des convulsions souterraines qui les avaient séparées ; leurs sommets arides et rougeâtres , dominant de profonds ravins , jetaient une ombre im-
posante sur les blocs de roches que les torrents couvraient d'écume et semblaient vouloir déraciner ; leurs eaux, grossies par les pluies précédentes, venaient se réunir au fond du précipice immense ouvert à mes pieds; puis, continuant de ravins en ravins leur course inégale, dont le bruit sourd venait jusqu'à moi, elles allaient enfin former la grande rivière que je reconnaissais dans le lointain.
Mes yeux, fatigués de ce désordre, se reposaient avec plaisir sur ces massifs d'arbres nains, qui, favorisés par Thumidité et à l'abri des rayons brûlants du soleil, tapissent les parois en pente rapide des précipices; ils offrent à une multitude de singes verts une retraite dans laquelle eux seuls peuvent pénétrer. C'est de là que des bandes nombreuses de ces animaux malfaisants vont piller les champs des habitations voisines. Aucune ruse de guerre ne leur est inconnue pour échapper à la vengeance des propriétaires exaspérés. Pendant que la troupe dévalise les plantations de cannes à sucre et de bananiers , ses nombreuses sentinelles , placées sur les rochers et les arbres élevés , veillent avec soin au salut commun : un cri annonce l'approche de l'ennemi ; alors les pillards, portant le butin sous chacun de leurs bras , et sautillant sur les pieds de derrière , reprennent promptement la route des ravins. Si dans la retraite les moins lestes ou les plus chargés ne peuvent échapper aux fatals coups de fusil , mais quoique blessés grièvement parviennent à gagner quelques taillis, leurs compagnons reviennent les ramasser quand le danger est éloigne. Et telle est la constitution forte et vivace de ces
animaux , qu'il est rare qu'un singe blessé ne se rétablisse pas. On a remarqué qu'alors, sans doute à cause de son expérience reconnue, il devient un des chefs de bande, sans que les corps de ses compagnons tués sur le coup dans les expéditions précédentes, et pendus aux arbres voisins, puissent l'intimider et le dégoûter de ces déprédations.
En traversant le petit bois qui entoure le bout du. monde et le sépare des jardins, on retrouve avec plaisir toutes les grâces de la* nature civilisée : de belles allées couvertes terminent des deux côtés les bords escarpés du plateau , dont le milieu est occupé par de vastes boulingrins, garnis de bouquets d'arbres agréablement répartis. La maison, avec sa façade ornée de parterres de fleurs, et les bosquets qui entourent ses deux extrémités , forme le troisième côté. Comme toutes les habitations des colonies, elle est plus longue que large, bâtie en bois, et n'a qu'un seul étage. Au rez-dechaussée sont les salles de réception, et au-dessus les appartements particuliers , dont le nombre , trop borné pour la quantité des visiteurs qui affluent constamment auprès du gouverneur, est considérablement augmenté par les bancalangs, espèce de petits pavillons séparés et sans étage qui entourent la cour d'entrée, placée du côté opposé au jardin.
L'ameublement n'est pas somptueux, mais il est commode pour les chaleurs : tirés presque entièrement de Chine, le bambou et le rotin en font tous les (rais. Les meubles d'Europe ne pourraient résister longtemps au vent fort et constant qui dessèche la terre depuis mai jusqu'en septembre, et encore moins à l'humidité chaude
de la saison des pluies , pendant laquelle les colons se retirent sur leurs habitations pour y respirer en liberté un air moins étouffant. Ceux que le luxe exige absolumen t deviennent en peu de temps les repaires dune multitude d'insectes dégoûtants et même dangereux. Les murs, entièrement de bois, donnent asile à des scorpions, des cent-pieds et des serpents. Le lézard familier, ami de Thomme , ne peut parvenir à détruire les myriades de petites fourmis rouges, que les plus grandes précautions peuvent difficilement éloigner; enfin ces désolants moustiques, dont les cris troublent le sommeil du malheureux qu'une gaze met à l'abri de leurs douloureuses piqûres , viennent encore augmenter la liste des calamités au prix desquelles les Européens jouissent du beau climat des tropiques : l'habitude les fait oublier, et une température toujours agréable, une douce liberté, l'affable hospitalité des habitants, rendront toujours, pour le voyageur, l'Ile-de-France un pays délicieux. En donnant quelques détails sur la maison de campagne du gouverneur, j'ai décrit en même temps la plupart des riches habitations. Sur toutes , l'Européen retrouve cette même grandeur, ce même luxe , cette foule de domestiques empressés d'aller au-devant même de ses désirs : quoique jouissant d'une entière liberté, il se voit l'objet de cette gracieuse bienveillance, de ces soins délicats, dont les seuls enfants de la France savent embellir l'hospitalité. Quels heureux moments j'ai passés au sein des sociétés réunies sur ces belles habitations 1 Elles me rappelaient la France, que j'avais quittée pour si longtemps; je retrouvais des Français dont le cœur battait
au souvenir de la patrie ; avec que] plaisir ils pariaient du temps où notre pavillon flottait sur les batteries du Port-Louis, de ces circonstances mémorables dans les fastes de la colonie qui virent la jeunesse de l'île s'embarquant en foule à bord de nos frégates , et forçant , après des combats à outrance (8) , l'ennemi, leur maître maintenant, de se rendre ou d'abandonner les côtes qu'il bloquait auparavant ! Cette époque de gloire est encore chère aux habitants de l'Ile-de-France ; cependant elle ne fut pas pour eux celle de l'opulence et de la prospérité; mais, enfants de la grande nation, ils ont combattu et souffert pour elle ; pour eux aussi le souvenir de ses triomphes est un héritage qu'ils conservent précieusement. •
Lorsqu en 1 8 1 o, après la capitulation de la garnison et la reddition des frëgates sur l'une desquelles j'étais embarqué comme élève de première classe, nous abandonnâmes l'Ile-de-France , depuis plusieurs années ses ports ne voyaient plus que de loin en loin des navires venus d'Europe; toute exportation des produits avait cessé, le commerce n'était plus alimenté que par les prises faites sur l'ennemi , mais alors il était fidèle à ses engagements ; les transactions étaient peu considérables, mais rarement la bonne foi n'y présidait pas; une ancienne simplicité mettait des bornes au luxe, si dangereux dans les colonies. Quels changements il avait causés dans celle-ci depuis vingt années ! D'abord ébloui , j'eus bientôt après la conviction que cette apparence de prospérité cachait une crise commerciale qui devait faire regretter aux colons un temps moins brillant, mais
plus heureux. Pendant les premières années de la paix , l'Ile-de-France prospéra: ses sucres, ses cafés, recherchés en Europe, trouvèrent de nombreux acheteurs qui les firent monter à un prix très-élevé ; les plantations prirent un immense accroissement et augmentèrent considérablement de valeur; mais le luxe, dont les Anglais commencèrent à donner l'exemple pernicieux , vint avec la fortune; d'abord à sa suite, bientôt il la dépassa : f heureuse aisance du temps passé disparut; de nombreux et brillants équipages, apportés à grands frais d'Angleterre ou du cap de Bonne-Espérance , circulèrent rapidement dans les rues qui n'avaient vu encore que de modestes palanquins; dans toutes les parties de l'île , des maisons vastes , meublées avec luxe, remplacèrent les humbles et anciennes habitations ; des routes magnifiques , laites et entretenues à grands frais parles forçats indiens envoyés de Bombay et de Madras, serpentèrent à travers les montagnes , et permirent aux voitures de traverser l'île dans plusieurs sens. Alors cette passion d'entreprises hasardeuses, qui amena tant de catastrophes dans les grandes villes de commerce d'Europe, avait franchi les mers , et était venue chercher de nouvelles victimes dans les colonies , dont les habitants ne furent que trop disposés à suivre ses dangereuses illusions. Un vertige sembla s'emparer des colons de l'Ile-de-France et de Bourbon : une foule de chercheurs de fortune , chassés d'Europe par le mauvais état de leurs affaires, augmentèrent encore le mal. La vente du sucre offrant des avantages, cette culture remplaça toutes les autres : les plantations de café furent entière-
ment arrachées. Les habitations, vendues à des prix
exorbitants, durent être payées sur les revenus futurs
dont personne n'osait même soupçonner la solidité;
enfin les habitants des deux colonies se livrèrent à
toutes les folies dont l'ancien monde donnait alors
l'exemple.
Bientôt les marchés d'Europe furent encombrés des sucres importés de toutes les colonies, et même de plusieurs coiltrées d'Asie. Les prix durent alors considérablement baisser: ce fut la fin du rêve; le réveil fut triste. Les cent livres de sucre, qui avaient monté jusqu'au prix énorme de neuf piastres, tombèrent à celui de quatre piastres qu'on offrait en avril i83o, sans que l'avenir même laissât espérer des conditions plus favorables.
Les colons qui, dans leur aveuglement; avaient presque tous couvert de cannes à sucre les champs qui auparavant nourrissaient leurs esclaves , durent acheter des vivres à un prix exorbitant : ces nouvelles charges obligées les mirent davantage dans l'impossibilité de remplir les engagements onéreux antérieurement contractés, non-seulement avec les anciens propriétaires d'habitations, mais avec les négociants qui avaient fourni à leur luxe extravagant. Les banqueroutes se multiplièrent, les fortunes furent renversées ou fortement ébranlées , sans que le goût de la dépense , qui avait causé une partie de ces malheurs, parût être affaibli.
La société ne fut pas sans se ressentir d'aussi forts ébranlements : les réunions devinrent rares , et le Port-
Louis, séjour autrefois des plaisirs, les vit s'éloigner peu à peu.
La détresse des affaires commerciales n'a pas amené seule ce changement; une autre cause, beaucoup plus ancienne , exerce aussi une influence qui peut avoir, dans un avenir peu éloigné, de bien fâcheux résultats.
Dès les premières années de leur puissance dans la colonie, les Anglais virent avec inquiétude que Fëloignement, l'aversion même des habitants pour leur gouvernement, loin de s'affaiblir, prenaient chaque jour une nouvelle énergie qui , au premier coup de canon d'une guerre, pouvait rendre à la France son ancienne possession. Pour diminuer le nombre de ces prétendus ennemis intérieurs, et forcer les colons à vendre leurs propriétés aux Anglais qui vinrent s'établir dans la colonie, les mesures arbitraires, les vexations ne furent pas épargnées; mais l'émigration fut lente, et n'amena pas les résultats attendus : il fallut avoir recours à un autre moyen ; et l'opposition qu'on redoutait fut divisée.
Jusqu'alors les blancs et les hommes de couleur avaient vécu en bonne intelligence : cette dernière caste, paisible , laborieuse , s'enrichissait sous le patronage de ses anciens maîtres dont les préjugés contre elle , si absurdes dans les autres colonies, avaient perdu de leur honteuse sévérité. Ces avantages, qui semblaient satisfaire les mulâtres , étaient la récompense de la conduite qu'ils avaient tenue en aidant les colons à contenir les noirs pendant les troubles de la révolution. Cet accord inspirait des craintes au gouvernement anglais , ' i. 6
qui , étant parvenu à le rompre , a établi solidement son autorité.
Les lois promulguées depuis la paix générale , par le parlement anglais , sur l'esclavage des noirs et l'égalité parfaite entre les blancs et les hommes de couleur, ont trouvé et trouvent encore une vive opposition dans les Indes occidentales. Elles furent, sans aucun ménagement pour tant d'intérêts, tant de préjugés blessés, mises en vigueur à l'Ile-de-France.
Les mulâtres parurent en général peu sensibles d'abord à une théorie de droits qui n'apportait que peu ou point de changements avantageux à la position heureuse dont ils jouissaient; cependant, sans s'éloigner des blancs, ils s'attachèrent à un gouvernement qui les comblait de faveurs , et durent être peu disposés à rappeler celui qui les en aurait privés. Si ces prétendues mesures libérales s'étaient arrêtées là , les colons , attaqués seulement dans leurs préjugés, y auraient renoncé avec le temps ; mais leur * mécontentement n'eut plus de bornes quand, sous le prétexte de philanthropie, ils virent des agents d'un gouvernement dont les intentions bienveillantes pour la colonie inspiraient peu de confiance, s'interposer entre eux et leurs esclaves, partie la plus précieuse de leur propriété , et , sous le titre de protecteurs des noirs, si difficiles à contenir dans la dépendance , amener peu à peu ceux-ci , en affaiblissant les liens qui les unissaient à leurs maîtres, vers un soulèvement ou l'affranchissement général.
C'est par ce moyen que le gouvernement anglais, en captant l'attachement des esclaves , a élevé un nouvel
et fort obstacle contre les tentatives de la France pour reprendre son ancienne colonie. Cette circonstance nouvelle aurait dû rapprocher les blancs et les mulâtres, menacés d'un danger commun; mais une rivalité, bien autrement difficile à apaiser, est venue tirer les Anglais de f inquiétude que cette réunion pouvait leur inspirer.
Les dames de l'Ile-de-France jouissent en Europe et dans l'Inde d'une juste réputation de beauté : elles sont jolies, remplies de grâces , leur tournure est charmante ; chez elles un caractère vif, gai, spirituel, se joint le plus souvent à une éducation soignée. Sans doute elles doivent ces avantages au sang qui coule dans leurs veines, mais ce 'fut aussi en partie à la même source que les filles de couleur puisèrent le don de plaire : elles ont une taille légère , svelte et voluptueuse ; de beaux yeux , des traits délicats , enfin une physionomie piquante , assurent sur les hommes, à ces rivales redoutées, un empire qui ne fut pas toujours désintéressé, et ce succès excita bien souvent, avec raison , les plaintes des dames et des demoiselles, dont les mulâtresses ruinaient les maris ou enlevaient les adorateurs. La vengeance amena l'injustice, et souvent la jolie fille de couleur, accusée d'un geste ou d'un regard insolent par son ennemie irritée , souffrit un châtiment bien ignominieux : rarement , malgré les lois qui parlaient en sa faveur, la mulâtresse esclave pouvait-elle obtenir la liberté , quelque prix qu'elle en offrît.
Le changement de maîtres amena dans la colonie un ordre de choses bien différent : les femmes de couleur,
favorisées par le nouveau gouvernement, cfn profitèrent
pour se venger de leurs anciennes maîtresses, dont elles s empressèrent de prendre le costume et les habitudes : à la robe modeste en coton , au madras de rigueur et si gracieux sur leurs têtes, succédèrent les étoffes riches et les chapeaux de Paris; de jolis pieds, nus jusqu'alors, furent emprisonnés dans des souliers européens , et Ton vit ces nouvelles élégantes , descendant des combles de la salle de spectacle, où jusque-là l'usage les avait reléguées, venir s établir effrontément aux premières loges , et rivaliser de luxe et de toilette avec les premières dames de la colonie; celles-ci, humiliées d'une égalité qui heurtait leurs préjugés les plus forts, et qu'elles regardaient comme le plus sensible des affronts, ne parurent plus au théâtre ni aux promenades; tous les lieux publics furent abandonnés aux femmes de couleur.
Les blancs, qui avaient presque tous des relations avec les deux partis , gardèrent longtemps la neutralité; mais, réveillés enfin par l'esprit d'indépendance, d'insolence même qui déjà avait fait de grands progrès parmi les esclaves , et que les lois mises en vigueur par le gouvernement tendaient encore à rendre plus dangereux, ils voulurent défendre leurs privilèges : la résistance physique était impossible, l'opposition morale se montra partout. Les Anglais et leurs partisans furent expulsés des sociétés françaises, dont une animosité très-vive fit fuir la gaieté et la liberté ; la politique et les récriminations devinrent les seuls sujets de conversation. La neutralité fut impossible : sans doute quelques demoiselles cédèrent aux vœux des beaux officiers de la garnison
et passèrent dans le camp opposé ; mais , à l'honneur de l'esprit national du beau sexe de l'Ile-de-France, le nombre des transfuges fut extrêmement borna.
Au théâtre, le mécontentement se montra avec encore plus de vivacité : les pièces qui pouvaient offrir le plus d'allusions contraires à la nation anglaise furent jouées de préférence et applaudies avec fureur par une jeunesse exaltée qui mit de tout temps le courage au premier rang de ses précieuses qualités; plusieurs fois le désordre fut poussé très-loin ; enfin le gouverneur, rendu inquiet par cette effervescence toujours* croissante , fit fermer la salle. Les acteurs s'étaient embarqués pour Bourbon peu de jours avant mon arrivée dans la colonie.
Tel était l'état dans lequel je trouvai cette société que j'avais vue autrefois si agréable , si animée ; mais les cœurs n'avaient pas changé. Avec quel empressement les anciens colons vinrent au-devant de nous! Mes officiers, plus libres que moi, purent jouir de toutes les distractions qui leur furent offertes. Chaque jour amenait de nouvelles invitations de la part des habitants mêmes de l'intérieur, qui témoignaient les plus vifs regrets quand elles ne pouvaient être acceptées.
C'est ainsi que je parcourus les environs de Port- Louis , et pus admirer les points de vue pittoresques que les montagnes offrent à chaque pas. Je vis la belle cascade située à peu de distance du Réduit. (PI. 6.) Le torrent solitaire, encaissé entre deux montagnes couvertes d'une épaisse forêt , tombe de cent pieds de haut
dans un gouffre formé par les rochers; l'eau s'y précipite comme une masse d'écume , pour continuer ensuite son cours au fond d'un ravin. Au sentiment d'effroi que me faisait éprouver cet imposant spectacle de la nature sauvage , vint se joindre celui de la compassion pour ce pauvre nègre dont l'incroyable aventure Dût pour ainsi dire partie du tableau que j'avais sous les yeux. Il avait travaillé dans le bois voisin , et retournait fatigué à sa case; arrivé au milieu du torrent, qu'il était habitué à traverser chaque jour, le courant, rendu plus rapide par une subite chute d'eau des montagnes, l'entraîne au sommet de la cascade , la lui fait franchir dans un tourbillon, et vient déposer son corps brisé sur un lit de débris peu éloigné du gouffre. Il fut heureusement retrouvé , quelques heures après , par des noirs des habitations voisines. J'ai vu ce malheureux, je lui ai parlé ; il était guéri de ses nombreuses et profondes blessures , mais son cerveau , affaibli par la terreur, avait perdu tout souvenir du passé.
Je visitai les plus belles habitations du quartier des Pamplemousses et du plateau élevé des Plaines -Williams : de tous côtés s'étendaient , à perte de vue , d'immenses plantations de cannes à sucre ; de riches récoltes couvraient beaucoup de terrains nouvellement défrichés. Mais c'est en vain aussi que je cherchai ces bois d'orangers, de citronniers , si frais , si agréables, où souvent, dans ma jeunesse, j'avais été cueillir des fruits, les longues avenues de bois noirs à l'ombre desquels les cafiers bravaient la trop grande chaleur et les mauvais temps : ces ornements des plaines ou du penchant des
collines ont disparu , sacrifiés au fatal génie des spéculations.
Mes regrets renouvelaient ceux des propriétaires de tant d'habitations si bien ombragées autrefois, veuves maintenant de ces belles plantations de café qui firent leur richesse , et de ces bouquets d'arbres, qui en rendaient le séjour délicieux.
Nous étions à cette époque de l'année où la saison des pluies & éloignant avec le soleil , entré depuis quelques semaines dans l'hémisphère nord , fait place à la sécheresse et au beau temps. Déjà les nuits étaient plus fraîches, mais encore sans rosée; les brumes épaisses disparaissaient peu à peu; les hautes montagnes , couvertes de nuages depuis plusieurs mois, laissaient apercevoir leurs sommets; les torrents étaient moins forts, moins impétueux , et cette année encore l'Ile-de-France avait échappé aux terribles ouragans décrits par Bernardin de Saint-Pierre avec une si effrayante vérité. Mais les souvenirs du dernier n'étaient pas encore effacés : la colonie avait été entièrement ravagée, les récoltes, arrachées par le vent ou emportées par les eaux, les maisons abattues ou leurs toits enlevés; des lames énormes venant du large et renversant tout sur leur passage, avaient entraîné au rivage tous les bâtiments mouillés sur la rade; plusieurs, enfermés dans l'arrière-port appelé trou fanfaron , quoique tenus par de fortes amarres, et abrités de tous côtés par la terre, s'étaient brisés en grande partie les uns contre les autres , et les quais mêmes n'avaient pas mis la ville à l'abri de l'inondation.
Ce fléau fait, dans les années malheureuses, ses capricieuses apparitions ordinairement en mars ou avril, sans apporter aucun changement dans la marche des saisons; de novembre en mai de forts vents d'O. se font sentir parfois, et apportent des torrents de pluie; l'époque des ouragans termine cette première période , qui est suivie des calmes pendant lesquels le beau temps s'établit tout à fait; les brises fraîches et constantes de S. E. soufflent en juin , et régnent tout le reste de l'année.
La navigation de l'Ile-de-France est donc facile dans presque tous les temps; aussi les relations de cette colonie s'étendent- elles à beaucoup de pays. Les navires viennent en peu de temps de la Nouvelle-Galles du S. et de la terre de Diémen , échanger contre du sucre, du rhum et les marchandises d'Europe, la farine, les moutons, les bois de construction, que fournissent en abondance ces deux établissements» La colonie reçoit du cap de Bonne-Espérance des chevaux, des fruits, des provisions, qu'elle paye en partie avec ses produits. Madagascar est, pour la grande quantité de marchandises tirées d'Angleterre et de l'Inde, un débouché qui prend chaque année un nouvel accroissement, et emploie un grand nombre de forts caboteurs, qui reviennent chargés de bœufs, obtenus ainsi à un prix inférieur. Enfin , l'énorme quantité de sucre que produit cette île est envoyée en grande partie à la métropole , et le reste répandu dans le monde entier. Le commerce français avec l'Ile-de-France fut actif pendant les premières années de la paix ; les expéditions de Bor-
deaux se multiplièrent ; mais les droits élevés imposés sur les vins et les produits de nos manufactures d'objets de luxe , ne permirent bientôt plus de soutenir la concurrence des Anglais 9 dont les bâtiments , naviguant à meilleur marché que les nôtres , vinrent prendre en France des chargements qui , transportés en Angleterre , et de là dans les mers de l'Inde, obtinrent alors de payer des droits bien inférieurs ; ils eurent de plus en leur faveur les préjugés nationaux 9 si ordinaires à leurs compatriotes qui achetaient ces marchandises à un prix supérieur à celui des nôtres de même espèce, mais apportées par des marchands français : d'un autre côté, ceux-ci ne pouvant prendre en échange le sucre de la colonie, soumis en France à de forts droits comme produit étranger, manquent de chargement au retour. Ces difficultés ont donc réduit presque à rien notre commerce avec l'Ile-de-France, qui cependant voit souvent dans ses ports des bâtiments français revenant de l'Inde.
La position de cette île sur la route de l'Inde en Europe, la sûreté de son port, qui permet de faire subir aux navires toute espèce de réparations , font de cette colonie un- point de relâche excellent , et lui assurent une branche de commerce qui n'est pas la moins importante de celles qu'elle possède, car tout y coûte un prix exorbitant. Malheur aux assureurs des navires que les grands mauvais temps du golfe de Bengale , les ouragans , ou enfin les coups de vent du cap de Bonne- Espérance ont forcés de relâcher au Port-Louis ! Tous les bénéfices qu'ils attendaient peuvent à peine payer les
réparations. Les tarifs augmentent avec la nécessité; c'est cette dernière qui fit payer, à une frégate hollandaise démâtée, un bas mât cent cinquante mille francs ; c'est encore elle qui forçait les navires échappés aux ouragans de Bourbon d'accepter les dures conditions imposées par les propriétaires des chantiers de construction.
Ces sommes énormes dépensées par notre commerce,
déjà si peu favorisé dans ses spéculations , me faisaient éprouver un sentiment de peine. Je voulus savoir si quelquefois elles n'avaient pas été exagérées par la mauvaise foi , si quelques capitaines n'avaient pas profité de l'absence de toute surveillance légale pour entraîner les assureurs dans de si grands frais; mes soupçons ne furent que trop vérifiés par les renseignements que j'obtins, et malheureusement bien des exemples furent cités.
Je pensai que le seul moyen d'obvier à de si graves inconvénients serait la présence d'un consul ; lui seul pourrait arrêter, par sa connaissance des lieux et des usages , les transactions ruineuses ou illicites pour lesquelles on trouve si facilement des complices dans les colonies ; il guiderait également l'inexpérience , dans ces sortes d'affaires , des commandants des bâtiments du Roi , appelés si souvent à l'Ile-de-France pour y réparer leurs avaries ; son influence auprès des autorités servirait encore à obtenir des mesures qui missent un terme à la désertion que commettent dans cette colonie, avec une scandaleuse impunité, les matelots des bâtiments de guerre et surtout des navires du commerce , qui souvent ne peuvent reprendre la mer qu'après de longs retards
et des frais excessifs. Ces inconvénients , et plusieurs autres qu'il est inutile d'énumérer ici , avaient excité les réclamations de notre commerce auprès du gouvernement , qui voulut y apporter remède en nommant un consul à l'Ile-de-France ; mais quelques difficultés, survenues entre les administrations des deux colonies voisines, firent ajourner une si bonne intention, dont malheureusement , depuis cette époque , il n'a plus été question.
Le nombre des Français établis au Port-Louis est considérable; ils partagent le haut commerce avec les Anglais ; celui de détail est en grande partie entre leurs mains, lis reçoivent peu de navires venus directement de France ; mais plusieurs grands trois mâts , arrivant de f Inde , étaient dans le port , occupés à débarquer le reste de leurs chargements et à réparer les avaries reçues dans les derniers ouragans ou pendant une navigation antérieure.
En parcourant la ville , j'oubliais facilement qu'elle n'était plus française. Le langage, les habitudes, les modes d'habillement n'avaient rien d'étranger; je la trouvai peu changée , malgré l'incendie qui , quelques années après la paix, dévora les quartiers au S. O. du port. La grande rue qui longe le rivage et va d'une extrémité de la ville à l'autre avait été rebâtie. Ces petites maisons à un seul étage , peintes de différentes couleurs, avec leurs fenêtres fermées par des treillis verts en rotin , le feuillage des palmiers qui les entourent , offraient toujours le même coup d'œil pittoresque, et avaient conservé un air d'aisance et de propreté. Je revis
avec plaisir ces belles avenues d'arbres bordées de maisons dç grande apparence , ombragées de bosquets. On y trouve une agréable tranquillité et un air plus frais qu'au centre de la ville, dont elles sont un peu éloignées. C'est là que les riches négociants , fatigués des affaires traitées dans les magasins situés sur le port, viennent se reposer le soir au sein de leurs familles.
La demeure du gouverneur était toujours aussi grande , aussi triste , et surtout aussi peu solide qu'en 1810. Les appartements, qui offrent de tous les cotés les traces de la plus forte humidité , sont trop vastes et mal distribués ; leur ameublement manque de grâce et de fraîcheur , il se ressent de la préférence donnée au Réduit. Du reste , il est à craindre que le premier ouragan ne renverse tout cet échafaudage de planches, comme il a été sur le point d'arriver à la salle de spectacle , qui , construite également en bois , a , par la seule impulsion du vent, couru de plusieurs pouces sur sa base en pierres , et cause dans cet état peu rassurant l'étonnement des curieux. Cette salle n'est pas spacieuse; mais elle est commode et bien décorée.
Tous les monuments du Port-Louis ne sont pas aussi fragiles et d'une aussi courte durée. L'aquéduc qui conduit l'eau par-dessus un ravin profond, depuis la grande rivière jusqu'à la ville , est bâti en pierres et en briques; il est très-long , élevé à une grande hauteur, d'une construction solide et élégante , digne enfin du fameux la Bourdonnais, sous le gouvernement duquel il fut établi. On voit encore , dans la partie élevée de la ville , une caserne spacieuse , construite en pierres par les Fran-
çais ; elle a été augmentée de plusieurs corps de logis par les Anglais. Un beau champ de manœuvres est dans l'intérieur.
Les promenades sont peu remarquables, tristes et point fréquentées; c'est dans la grande rue et sur les quais du port que se rassemblent les promeneurs après le coucher du soleil. (PI. 7.) Alors le travail est terminé ; les nombreuses bandes de nègres ne font plus entendre la chanson baroque et monotone dont la cadence règle leurs efforts et charme leurs longs et pénibles travaux. Les ateliers pour la construction et la réparation des navires, placés sur le bord du rivage, et si bruyants pendant le jour, sont silencieux et abandonnés; mais les magasins, brillants de lumières et de tous les objets de luxe que peuvent fournir les capitales d'Europe ; les cafés , remplis de monde ; la foule des oisifs , qui , la cigare à la bouche , viennent respirer la fraîcheur, chercher des nouvelles ou en donner, offrent le soir, dans la belle saison , un spectacle aussi animé qu'amusant.
Cependant , au milieu de tant d'agréables distractions , les jours s'écoulaient rapidement ; le terme que j'avais fixé pour le départ approchait. La corvette , réparée de ses légères avaries , remise dans le meilleur état , était constamment remplie de nombreux visiteurs, qui venaient admirer sa construction gracieuse et bien soignée : la bonne mine , l'excellente discipline de son nombreux équipage , la bonne conduite , les manières distinguées des officiers et des élèves , l'honorable désintéressement avec lequel' ils reconnurent , par des fêtes charmantes ,
toutes les honnêtetés dont ils avaient été l'objet, flattaient l'amour-propre national des Français, et nous assuraient en même temps une réception aussi honorable qu'empressée auprès de toutes les autorités de la colonie.
Le 1 g avril au matin , tous les travaux étant terminés , l'eau faite et le gréement réparé avec soin , les chaloupes des pilotes vinrent démarrer la corvette , et nous mettre en dehors des passes. J'avais une nombreuse société à bord ; je la retins à déjeuner : elle désirait voir la Favorite sous voiles et manœuvrant quelques instants devant le port. L'amour-propre de l'équipage était excité ; il sentit que, dans ce moment, il devait soutenir l'honneur de notre marine militaire devant une foule de rivaux peu disposés à l'indulgence , et au nombre desquels se trouvaient le capitaine et les officiers de la corvette anglaise. L'épreuve fut tout à fait heureuse pour nous : les matelots manœuvrèrent avec une célérité , un silence et un ensemble qui excitèrent 1 etonnement et l'admiration des visiteurs , et j'en fus d'autant plus enchanté , que j'avais craint qu'un repos de quatorze jours n'eût un peu eflacé dans nos jeunes têtes l'expérience du passé ; mais tel est le caractère du marin français : souvent mou, léger, inattentif même , dans le beau temps et les circonstances ordinaires, vous le trouverez toujours actif, dévoué, audacieux au moment du danger, et jaloux d'assurer dans toutes les luttes la supériorité à sa nation et à son bâtiment.
Je fis mouiller à midi , pour attendre la brise du soir. Nos convives nous quittèrent en témoignant de vifs re-
grets du départ de la Favorite, et faisant des voeux poulie succès de sa longue campagne. A huit heures du soir, nos cœurs firent leurs adieux à cette charmante colonie , où nous avions reçu une si douce hospitalité et trouvé un dernier souvenir de notre belle patrie. Puissent-ils être exaucés un jour, les vœux que nous fîmes pour que cette île toute française, arrachée à sa mère patrie par les malheurs de la guerre, puisse voir notre pavillon Roder en maître dans ses ports !