SINGAPOUR. — ARRIVÉE AUX PHILIPPINES
Le séjour de la Favorite dans les divers établissements européens sur la côte de l'Indostan n avait duré que deux mois; et cependant j avais été à même de rendre dans ces pays , dépourvus d'agents consulaires français , de nombreux services aux marchands de notre nation. Gomme j'ai eu fréquemment l'occasion de l'éprouver dans le cours de la campagne, l'influence du commandant d'un bâtiment de guerre auprès des autorités dans les colonies étrangères, toujours basée sur des relations amicales et un échange de procédés honorables, peut être d'une grande utilité pour un commerce comme le nôtre, presque constamment aventureux et n'attendant ses bénéfices que de circonstances fortuites, tandis que de nouveaux droits ou même des prohibitions inattendues viennent trop souvent en détruire les résultats. Avec quel empressement les navires marchands , dont la marine militaire protégea tant de fois les opérations, venaient chercher, à l'abri de nos canons, l'appui et la considération dont ils manquaient auparavant!
Cependant, malgré ces avantages et d'autres aussi majeurs que j'ai déjà signalés ; malgré les réclamations de nos négociants , les bâtiments de l'état ne paraissent que de loin en loin sur ces côtes éloignées où leurs apparitions fréquentes pourraient être si utiles aux relations commerciales de la France ; en même temps que la vue de notre pavillon , fort et respecté , entretiendrait pour l'avenir d'anciens et glorieux souvenirs parmi tous ces peuples, maintenant soumis aux Anglais. Mais le faible surcroît de dépenses que nécessiteraient ces armements ne pouvant produire que des résultats lents, solides mais sans éclat , et peu susceptibles d'être appréciés par beaucoup de personnes, l'aveugle économie les repousse encore, et force de laisser nos navires marchands privés de leurs protecteurs naturels; ainsi s'établit davantage chaque année, sur les derniers débris de notre commerce maritime expirant t ce principe aussi absurde que fatal à la prospérité de notre patrie : que la France, riche de ports magnifiques sur les deux mers , riche de ses productions si belles , si variées , et d'une population si industrieuse et admirée du monde entier, doit céder à ses rivaux l'exploitation des mers et se borner à son commerce intérieur.
Nous suivions, à six années de distance, les traces de la dernière expédition commandée par le baron de Bougainville , ayant sous ses ordres une frégate accompagnée d'une corvette. J'avais pour exemple à suivre tous les services signalés qu elle avait fendus au commerce français : mes instructions , mes efforts , tendaient vers ce même but qui nous appelait dans les mers de Chine,
dont la Favorite, poussée par la mousson de S. 0. dans toute sa force , approchait rapidement malgré une mer tris-grosse et un temps sombre et pluvieux.
Depuis Pondichéry, les longues traversées étaient finies pour nous; mais à mesure que la corvette s'éloignait des parages fréquentés , notre navigation devenait de plus en plus difficile. Que pouvait cependant une pareille considération contre le plaisir que se promettait, en parcourant des pays tout à fait nouveaux pour eux , l'avide curiosité de mes jeunes gens? Ils avaient déjà fait sur les cotes de l'Inde une ample collection de souvenirs» parmi lesquels il est vrai quelques-uns moins agréables, restés de la pointe d'Yvi, étaient capables d'affaiblir bien des regrets.
Jetais impatient d'arriver à l'entrée du détroit de Malaça pour trouver un ciel plus clair et échapper à l'humidité excessive répandue dans toutes les parties du bâtiment, et qui, si elle eût duré longtemps, aurait pu détruire tout le bien que la santé de l'équipage avait retiré de l'agréable relâche de Yanaon. Mais le vent, toujours fort et favorable , nous fit arrondir en peu de temps par le S. l'archipel des Andamans, à une distance que le manque d'observations et la violence des courants à l'E. me forcèrent de prendre assez forte ; et le 5 août, la corvette franchit le canal formé par les îles Nicobar et la pointe du royaume d'Achem qui occupe l'extrémité N. de Sumatra, dont celle S. forme avec Java le détroit de la Sonde.
Les côtes 0. de cette grande île sont bien connues -et
fréquentées par les Européens, qui possèdent quelques i. 20
établissements constamment menadés par les diffv1 rents sultans maîtres des provinces environnantes. Le plus puissant de tous, celui de Padang, soutint, il y a peu d'années, une guerre longue et sanglante contre les forces hollandaises de Java. Sa capitale , située sur ie bord de la mer et hérissée de canons , fut prise de vive force : elle est restée depuis au pouvoir du vainqueur et a reçu une forte garnison. Cet exemple a intimidé les autres souverains, mais n'a pas arrêté leurs entreprises continuelles contre les Européens, qu'ils pillent, réduisent en esclavage ou égorgent sans pitié, quand ils peuvent le faire impunément. Les habitants de Sumatra sont féroces, traîtres, adonnés à la piraterie, enfin ils ont toutes les mauvaises qualités de la race malaise à laquelle ils appartiennent et dont j'aurai par la suite plusieurs occasions de parler. L'intérieur de l'île , surtout dans le S. , est couvert de forêts dont une multitude de tigres de la plus grande espèce, des éléphants, des rhinocéros, des sangliers, mille variétés de reptiles dangereux, disputent la propriété à une population misérable , peu nombreuse , d'une race différente de celle des côtes et n'ayant pas la même religion. La partie N., dans le voisinage d'Achem, est habitée, si l'on en croit les Hollandais, par une nation guerrière, nombreuse et anthropophage. Il est peu de contrées qui aient subi autant de révolutions. Les Javanais prétendent avoir conquis plusieurs fois Sumatra et l'avoir tenue longtemps sous leur joug: d'anciens monuments, des traditions, une même religion, semblent justifier ces prétentions. Quoi qu'il en soit, les anciens posses-
seurs, chassés des cotes, ont été rejetés dans les forêts; leurs vainqueurs, que Ton suppose descendre des Arabes, suivent la loi de Mahomet, détestent les chrétiens, et marins aussi hardis qu'avides déprédateurs, montés eh grand nombre sur des bateaux à rames appelés pros , ils infestent les côtes voisines et osent attaquer, pendant les calmes fréquents dans ces détroits, les bâtiments européens; les Malais eux-mêmes ne sont pas à l'abri de leurs pirateries. La côte de TE., hérissée de bancs, bordée de marais et de terres inondées, est peu habitée et ne produit que du riz, dont le commerce se fait avec l'autre côté du détroit par les caboteurs du pays, tantôt pirates , tantôt marchands , suivant les circonstances et les occasions , car tous sont armés sous le prétexte de leur propre conservation. L'ouest produit une quantité considérable de girofle que des bâtiments de toutes les nations commerçantes du monde viennent acheter, dans les ports aussi sûrs que nombreux que forment les îles qui bordent cette côte , exposée pendant une partie de Tannée h toute la violence de la mousson de S. 0. Durant cette espèce de traite les équipages doivent faire bonne garde et prendre de grandes précautions, car les naturels ne laissent échapper aucune occasion favorable d'enlever les bâtiments marchands.
Mon intention avait été de passer au milieu du canal, de manière à prendre connaissance des hautes terres d'Achem et de celles de Nicobar ; mais , dans la nuit qui précéda l'attérage, le courant porta la corvette si violemment au N., quelle eut beaucoup de peine à
doubler cette dernière île. Son apparence est triste et
sombre; le sol, montagneux, couvert de bois épais, est plutôt parcouru qu'habité par un petit nombre de pauvres sauvages, d'un caractère doux, craintif, traitant bien les naufragés , mais dépourvus de toute industrie et laissant à la seule nature le soin de suffire à leur existence : aussi plusieurs fois d'affreuses famines ont enlevé une partie de cette population , réduite presque rien maintenant , et habitant fort peu le bord de la mer.
Cette ile appartient aux Danois. Je distinguai la baie, sûre et spacieuse, où ils avaient établi autrefois un comptoir : l'insalubrité du climat eut bientôt détruit la colonie naissante. On dit qu'une nouvelle expédition se prépare sur la côte Coromandel , au petit comptoir de Tranquebar appartenant à la même nation ; tout fait présumer qu elle ne sera pas plus heureuse que la précédente : les épaisses forêts, les pluies continuelles de la mousson de S. 0., l'humidité excessive sous un soleil brûlant , causent des maladies qui enlèvent en peu de temps, non-seulement les Européens, mais même les Indiens, et font de grands ravages parmi les naturels.
Nicobar est étroite et peut avoir douze lieues de long; elle fait partie d'un archipel composé de quelques autres îles plus petites, mais dont les habitants, beaucoup moins sauvages, cultivent des légumes, des fruits, élèvent de la volaille, récoltent une grande quantité de cocos, et vendent ces produits de leur industrie aux bâtiments que le manque d'eau ou de provisions fait relâcher dans les bons mouillages qu'offrent leurs côtes. Cette
population , aussi inoffensive que celle de Nicobar, n'a aucun autre point de ressemblance avec elle : ses femmes sont même renommées pour leur grande beauté. À quelle race appartient ce petit nombre d'habitants tranquilles , industrieux , quoique proches voisins des sauvages ? Tout semble faire présumer qu'ils viennent des cotes de l'Inde, et que leur établissement est la suite d'un naufrage.
Toujours sur une ligne à peu près N. et S. , on trouve ï archipel des Andamans , séparés des Nicobars par un canal de trente lieues : ce nom seul fut longtemps l'effroi des navigateurs. En effet, les féroces habitants de ces îles sont méchants, traîtres, toujours en guerre entre eux, et dévorent, assure -t -on, les malheureux naufragés. Souvent même ils s'éloignent du rivage dans de grandes pirogues : alors , malheur au bâtiment mal armé qui , arrêté par le calme , est exposé à leurs attaques 1 Assailli de toutes parts , son équipage est massacré; la prise, dépouillée de tout ce qu'elle peut offrir de précieux à ces barbares, disparait ensuite dans la mer.
Le grand Andaman est long de quarante lieues et en a dix environ dans sa plus grande largeur ; à son extrémité S. est le petit Andaman, également élevé et couvert de bois , mais beaucoup moins étendu. Une multitude de rochers , de bancs , rendent ces parages extrêmement dangereux la nuit , surtout pendant les temps couverts et orageux qui signalent la force des deux moussons, contre lesquelles ces archipels d'un côté, et la côte de la presqu'île malaise de l'autre , semblent
destinés par la nature à défendre le grand détroit de Malaca.
Les Anglais ont tenté de faire sur la cote E. du grand Andaman un établissement au port Cornwallis, excellent mouillage , bien fermé , où Ton trouve de leau et du bois en abondance ; mais en peu de temps le caractère insociable des habitants et les maladies forcèrent de tout abandonner. Le rendez-vous de la flotte portant l'armée anglaise destinée à faire la guerre aux Birmans , en 1827, fut fixé au port Cornwallis; pendant le séjour de l'expédition , pas un naturel ne fut aperçu.
Le navire échappé aux mers terribles et aux coups de vent qui causent chaque année de fréquents naufrages dans le fond du golfe du Bengale, trouve de l'autre côté de cette longue suite d'îles s étendant depuis la côte du Pégu jusqu'à celle de Sumatra, un autre ciel , des mers tranquilles et souvent d'autres vents. En effet, quelques heures étaient à peine écoulées depuis notre entrée dans le détroit , que l'apparence du temps avait tout à fait changé : le ciel était clair; au fort vent de S. 0. avait succédé peu à peu une jolie brise de S. qui poussait rapidement la corvette vers les îles élevées qui bordent la côte malaise que je voulais reconnaître avant de m' engager dans les passes étroites et difficiles qui devaient nous conduire devant Malaca (16).
La mer, devenue très-belle, était sillonnée par une multitude de bonites et de dorades dont les couleurs variées brillaient aux rayons du soleil quand ces poissons, dans leur course rapide, venaient à fleur d'eau dévorer le poisson volant retombant dans la mer. Des
oiseaux de l'espèce, je crois, des pétrels, assez gros, ayant le pluipage gris, la tête blanchâtre, venaient souvent nous visiter.
Parfois la corvette traversait des lits de marées dont le bruit, semblable à celui que la mer ferait sur un banc, me donnait de l'inquiétude la nuit; mais bientôt nous y lûmes habitués. Les courants étaient inégaux, mais ordinairement portant au N. et à l'E.
Je profitai du beau temps et de la tranquillité dont nous jouissions pour faire reprendre à l'équipage les exercices abandonnés depuis deux mois : ces occupations secouèrent chez quelques hommes l'apathie que la chaleur, une navigation paisible et monotone entraînent à leur suite; chez d'autres, elles firent diversion dans de jeunes têtes que la vue de tant de choses nouvelles devait faire travailler; enfin elles durent conserver à tous les connaissances acquises et amener de nouveaux progrès.
Le 9 août , dans l'après-midi , nous eûmes connaissance de Pulo-Bouton ( Pulo signifie île en langage malais), que son élévation en forme conique, séparée au sommet en deux parties, fait facilement reconnaître. Alors je fis gouverner sur file du Prince-de-Galles , éloignée de trente lieues et que je voulais voir de très-près.
Nous vîmes successivement plusieurs des îles qui bordent la côte malaise et laissâmes sur la gauche le golfe de Martaban, plus connu sous le nom de Rangoun, ville bâtie sur ses bords , à l'embouchure d'une rivière peu profonde. Cette cité , l'une des plus considérables du royaume d'Ava soumis au souverain des Birmans,
fut prise, après un long siège , dans la guerre sanglante que ce puissant roi soutint contre les Anglais en 1827; il résista courageusement aux efforts de ses ennemis pour le soumettre au joug qui pèse sur l'Inde : la compagnie y prodigua ses trésors (1 7), perdit une partie des troupes employées dans cette expédition , faite dans un pays malsain , marécageux , inondé par des rivières et des pluies, défendu par une population brave, féroce, fanatique pour la religion de Boudna, ennemie jurée de celle des Indous qui composaient la plus grande partie des forces anglaises. Deux années de guerre ont eu pour résultat le pillage de Rangoun et de quelques petites villes environnantes, quarante millions que le roi des Birmans a promis de payer, qu'il n'a pas encore livrés et qu'il ne donnera sans doute jamais, enfin la cession de quelques points sur la côte du Pégu. Que sont pour la compagnie ces faibles avantages , mis en balance avec la haine de tous les peuples malais, irrités contre les Anglais par cette expédition ; auprès de l'inquiétude remuante que les souverains voisins montrent depuis la guerre à laquelle ils doivent la connaissance des futurs projets de l'ennemi et en même temps celle de leur force pour lui résister? Aussi l'entreprise at-elle été considérée dans l'Inde, par tous les hommes sensés, comme impolitique et pouvant amener plus tard de fatals résultats pour les intérêts de la compagnie. Mais déjà nous éprouvions les inconvénients de la navigation des détroits ; la chaleur était étouffante , les brises molles et très-variables forçaient de manœuvrer constamment : souvent la nuit une partie de l'horizon
se couvrait de nuages noirs, les éclairs brillaient presque sans interruption ; le tonnerre faisait entendre ses longs roulements dans les montagnes de Sumatra; tout annonçait un de ces grains de N. O. si redoutés dans le détroit : les précautions étaient prises , mais le calme continuait et nous recevions des torrents de pluie.
Cependant la corvette avançait toujours vers le fond du détroit. Le 10 août, dans 1' après-midi, nous aperçûmes le pavillon anglais flottant sur les forts de la belle île du Prince- de-Galle s, que sa position commandant le passage , et son commerce avec les pays malais environnants , ont fait devenir un établissement important. On y compte un grand nombre de négociants européens ; mais la plus grande partie de la population est composée de Malais et surtout de Chinois qui tiennent tout le petit commerce et composent presque exclusivement la classe ouvrière. Cette ville n'existait même pas à la fin du siècle dernier. Ce fut alors qu'un jeune Anglais, naviguant sur un bâtiment marchand , se fit aimer de la fille du roi de Quéda , l'obtint de son père qui lui donna en dot Pulo-Pinang couverte à cette époque de bois épais, à peine habitée , et séparée du continent par un canal d'une lieue environ. Ne sachant que faire de son immense propriété, le nouveau possesseur la céda à la compagnie des Indes, qui aussitôt l'entoura de fortifications et lui donna le nom qu'elle porte aujourd'hui. Cette île est montagneuse et élevée ; mais le versant du coté de la côte malaise, étant en pente douce jusqu'à la mer, a offert un superbe emplacement pour une multitude de belles maisons , de charmantes habitations en-
tourées de bosquets et de jardins; ces maisons dominent une rade aussi vaste que sûre , toujours couverte de bâtiments qui, après avoir apporté des marchandises d'Europe, retournent dans les grands établissements de l'Inde , chargés de bois de construction et de riz tirés du pays d'Achem et des divers royaumes malais voisins, dont les pros remplissent le port de la nouvelle colonie. Parmi ces royaumes, celui de Tenasserim est le plus important, quoique placé sur la partie la plus étroite de la presqu'île malaise; il possède le port de Mergui, à l'embouchure de la rivière du même nom. Dans les temps, passés ce mouillage était très-fréquenté par les Français, mais les caboteurs anglais seuls y paraissent maintenant. Toute cette longue bande de cotes est généralement très-basse ; l'approche en est rendue difficile par des rochers, des bancs et de petites Ses, et défendue encore davantage par une population méchante et sans foi. Les terres ne produisent que du riz ; elles sont mal cultivées, excepté dans le voisinage de l'établissement anglais , dont l'influence se fait sentir sur une partie de la province environnante. Celle-ci fournit en assez grande quantité les légumes et tous les fruits des tropiques, des volailles, des bœufs pour la consommation des habitants de l'île du Princede-Galles, de sa forte garnison et des bâtiments de guerre qui forment, sous les ordres d'un amiral, un point de station destiné , mais en vain , à protéger le commerce contre les nombreux pirates qui infestent ces parages.
J'ai dépeint les habitants des cotes de Sumatra ; les
Malais ne valent pas mieux : quoique de la même race, ils sont toujours eu guerre , et le détroit qui les sépare est le théâtre de leurs brigandages continuels. En effet , quel autre caractère, quelles habitudes moins atroces pourraient avoir des hommes soumis au plus abominable système de gouvernement qui ait jamais pesé sur l'espèce humaine ? Le souverain est maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, aux yeux desquels le nom d'esclave est le plus beau des titres. Aussi la classe inférieure, condamnée à cultiver les terres de ses maîtres, est réduite au dernier degré de misère et d'asservissement. Cette population , trop malheureuse pour être considérable, existe pour ainsi dire au milieu des bois qui couvrent une partie du pays et que parcourent de nombreuses bandes de tigres détruisant les animaux domestiques. Les chefs dont les possessions bordent le rivage , soumis de la part du souverain aux mêmes exactions, au même joug qu'ils font peser sur leurs sujets, ont cherché dans la piraterie des richesses moins longues à acquérir et plus faciles à soustraire à la rapacité des sultans. Ce brigandage leur a offert un avantage non moins précieux pour eux, celui de se procurer des esclaves qui cultivassent les terres pendant les courses ou le repos de leurs maîtres. Je laisse à penser quel est Thorrible sort réservé à ces malheureuses créatures, il est affreux; les indigènes peuvent y résister, mais les Européens et les Chinois succombent en peu de temps.
Les Malais forment donc ia race la plus méchante du globe , mais heureusement elle est peu brave ; car
autrement les Européens auraient difficilement pu s'établir et se soutenir dans ces contrées.
Le Malais est aussi mal partagé au physique qu'au moral : sa stature est généralement au-dessous de la moyenne; ses membres ramassés décèlent la force, il est vrai, mais ils sont désagréablement conformés; la couleur de sa peau, cuivre rouge foncé, des cheveux noirs et crépus couvrant un front large et bas, les pommettes des joues saillantes et pointues , les yeux enfoncés, jaunâtres, un regard traître et sauvage, donnent à la figure du Malais quelque chose de celle du tigre ; enfin un nez court et aplati, une bouche très-grande dont les lèvres, naturellement grosses, sont teintes en rouge et tenues constamment mouillées par le jus sanguinolent du bétel mêlé à la salive , forment à ces hommes une physionomie repoussante que je n'ai retrouvée chez aucun des peuples, même sauvages, que nous avons visités.
La plante appelée bétel qui donne son nom à la composition formée de trois autres ingrédients, ressemble assex au haricot de nos climats, grimpe de même contre les arbres et les échalas, et préfère les terrains humides ainsi que le voisinage des ruisseaux : la feuille, que seule on emploie , est vert tendre , d'un goût aromatique et piquant, plus large surtout à sa base que celle du haricot et plus pointue à l'extrémité; les bords en sont légèrement dentelés. Cueillie verte, elle sert à envelopper artistement un peu de chaux très-blanche faite avec des coquilles, plus un morceau de noix d'arèque, produit de l'aréquier, arbre assez grand, d'un feuillage touffu et
brillant, dont les noix, qui pendent par grappes, ressemblent beaucoup au fruit encore vert du noyer d'Europe, sont de la même couleur, d'une grosseur semblable et également rondes ; mais l'intérieur est différent : celui de la noix d'arèque n'a pas de coquilles et n'offre qu'une substance dure, amère, blanchâtre et noire au milieu. On joint encore au bétel de la terre du Japon, espèce de gomme noirâtre dont l'amertume est agréable; elle est extraite des feuilles d'une plante qui, soumises à F ébullition, donnent cette substance encore en sirop, mais qui devient dure en refroidissant; coupée alors en petits morceaux, elle est livrée à la consommation. Tout cet amalgame forme une boule de la grosseur du pouce ; il est préparé le matin pour la journée , et toujours présenté au nouvel arrivant en signe d'hospitalité.
L'usage du bétel est répandu non-seulement dans la presqu'île malaise, mais dans toutes les îles du grand archipel d'Asie. Quelles sont ses propriétés médicinales? Je n'ai jamais pu obtenir une solution satisfaisante à cet égard : je serais porté à croire que ces peuples mâchent le bétel comme les Européens fument le tabac, par désœuvrement et non par utilité; que les uns et les autres , surtout les premiers , sacrifient à une fantaisie la conservation de leurs dents , dont ordinairement les Malais sont privés dans un âge peu avancé.
Chez cette nation féroce le sexe le plus faible est réduit à l'esclavage; condamné dans les rangs élevés à une réclusion perpétuelle par des hommes jaloux jusqu'à la fureur, il est chargé, dans les classes inférieures, de tous les travaux les plus pénibles, qui le privent des
attraits que la nature ne lui a pas entièrement refusés. Prises très-jeunes, les femmes malaises sont bien faites, avec des traits agréables, mais la bouche défigurée aussi par l'usage du bétel ; leurs yeux ont une expression de douceur et de résignation : en effet, connaissant le malheur, elles sont compatissantes pour les esclaves, et c'est par leurs soins que plusieurs Européens ont conservé l'existence et recouvré la liberté.
L'habillement des femmes, comme celui des hommes, se compose d'une chemise retombant au-dessous des genoux, sur un pantalon large et long; le tout en toile de coton , bleue pour les pauvres et blanche pour les classes supérieures; un bonnet brodé en or ou un simple mouchoir sur la tête ; autour du corps une large ceinture d'étoffe, ordinairement de couleurs éclatantes et dans laquelle sont placés, et même souvent cachés, deux longs poignards dont les ornements, parfois d'un très-grand prix , complètent le costume d'un Malais de rang élevé. Lies grands personnages portent des espèces de babouches à la turque; le sultan seul peut les garder constamment : nul ne peut paraître devant lui, même ses enfants, autrement que pieds nus.
Cette population est généralement très-sobre; elle doit , suivant toute apparence , cette seule bonne qualité aux principes sévères de la religion de Mahomet, pour les musulmans , et à la nécessité , pour les sectateurs des autres croyances. Tous ne vivent que de riz, de volailles, de poisson et d'eau : ils ne connaissent que peu ou point les liqueurs fortes.
Quelques sultans déploient un grand luxe à leur cour
et accordent beaucoup de prix à tout ce qui vient d'Europe. Cet exemple , suivi par leurs premiers sujets, est la source d'une branche lucrative de commerce qui nous appartenait autrefois , ainsi que celle des étoffes et des toiles de coton, dont les Anglais se sont également emparés; elles font la fortune des marchands établis à File du Prince ; eux seuls , poqr ainsi dire , ont profité de la guerre contre les Birmans, par la facilité qu'ils ont acquise de trafiquer librement et avec quelque sûreté , sur les divers points de la côte qui ont été concédés aux Anglais, dont le gouvernement, connaissant toujours parfaitement ses véritables intérêts, sait que le commerce, encouragé, rend toujours au centuple les sacrifices faits pour lui.
Le climat sain et agréable dont jouit lUe du Prince, plus encore que ses richesses et ses plaisirs , attire une foule de voyageurs qui viennent des cotes de l'Inde y chercher le rétablissement d'une santé délabrée. La ville n'est pas considérable ni régulièrement bâtie, mais elle est ornée de ces belles maisons annonçant, comme à Madras et à Calcutta , le siège d'un gouvernement. On y voit également de ces établissements publics qui doivent naissance à la prospérité.
Si les présidences de l'Indostan sont dotées de plusieurs belles écoles pour l'éducation de la classe des sangmêlés , de collèges où les orphelins européens des deux sexes sont élevés et entretenus par la prévoyante gêné* rosité de la compagnie, ffle du Prince possède aussi deux écoles; l'une est pour la jeunesse anglaise, et c'est de l'autre que sortent les hommes de toutes les nations
de l'Asie qui vont, comme missionnaires ou interprètes , en Chine et dans tous les grands établissements anglais.
Le soleil allait se coucher, quand une brise plus fraîche nous fit dépasser rapidement Pulo-Pinang. Le temps était magnifique : sur la mer, à peine agitée, un grand nombre de navires, avec leurs voiles doucement arrondies par un vent léger, entraient dans le port ou en sortaient; d'autres plus grands faisaient route avec nous; une foule de caboteurs et de bateaux de pèche, redoutant les pirates, pressaient leur retour vers le rivage pour y passer la nuit. Cette longue suite d'îles, élevées et détachées de la côte , couvertes de sombres forêts, offraient à nos regards un spectacle enchanteur, que la nuit et notre éloignemeot qui augmentait à chaque instant firent bientôt disparaître entièrement. Nous approchions du passage le plus difficile du détroit ; il est resserré entre deux bancs de sable parsemés d'inégalités dangereuses et peu connues : une seule , sur laquelle il n'y a que douze pieds d'eau, est parfaitement placée sur les cartes et se trouve sur la route des navires, que des îles ou des points à terre très -éloignés, et difficiles à distinguer quand la moindre vapeur couvre l'horizon, peuvent seuls diriger au milieu des hautsfonds. Souvent les calmes abandonnent les bâtiments £ l'effet dangereux et inégal des courants , et les forcent à mouiller; d'autres fois cette précaution est nécessaire la nuit , et même le jour, contre les grains subits et violents de N. 0. , accompagnés de coups de tonnerre effrayants et de torrents de pluie , qui enlèvent tout
moyen de se conduire au milieu de ces passes étroites , témoins de bien des naufrages.
La Favorite fut plus heureuse : le i o au soir j'eus connaissance des deux petites îles Aroas, d'où les pirates guettent souvent les navires trop faibles pour leur résister; elles servent, ainsi que le mont Parcelar, situé sur la cote malaise, de points de reconnaissance pour traverser les bancs. Après une nuit passée à l'ancre et dont un orage violent signala le commencement, la corvette , poussée par une jolie brise, franchit les dangers, et, longeant les rivages malais, fit route pour Malaca.
Dans cette partie , la presqu'île commence à se rapprocher de Sumatra , qui incline aussi un peu du même côté et rétrécit le détroit, dont de hauts-fonds dangereux remplissent le milieu. Nous passâmes la nuit suivante dans ces parages; elle fut pour moi une des plus inquiétantes de la campagne : le temps était sombre et menaçant; les grains, venant de directions opposées, et que des éclairs éblouissants et une pluie presque continuelle rendaient encore plus dangereux, se succédèrent jusqu'au matin. Redoutant le calme pour le lendemain, je n'avais pas voulu mouiller: la sonde et la surveillance infatigable des officiers de quart et surtout du second que le jour retrouva encore auprès de moi, servirent de guides et firent tout surmonter. Nous en fumes récompensés quand , au lever du soleil , Malaca se fit voir dans le lointain.
Quel est l'homme qui, s'il a lu Raynal ou l'histoire intéressante des guerres des Portugais dans les Indes, ne
retrouve pas, au nom de Malaca , un respectueux sou venir? Ce fut le premier et, pendant bien des années, le plus grand des établissements européens dans cette partie de l'Asie, dont les plus puissants souverains vinrent souvent attaquer en vain des remparts orgueilleux défendus par les compagnons des Âlbuquerque et des Àtayde : alors cette ville était le centre du commerce de tous les pays malais et du grand archipel d'Asie. Placée au milieu du détroit, seul passage connu des navigateurs de cette époque pour aller en Chine et retourner en Europe , Malaca voyait les flottes marchandes de toutes les nations attendre sous ses murs la saison favorable pour doubler le cap de Bonne - Espérance ; les bâtiments de tous les pays y abordaient pour acheter les produits des contrées environnantes. Mais h mesure que les autres détroits furent connus, que les marins redoutèrent moins le cap de Bonne-Espérance , la prospérité de Malaca diminua peu à peu. Privée de ses intrépides défenseurs , dont le souvenir seul est resté dans les Indes , elle fut attaquée et prise plusieurs fois par les Espagnols et les Hollandais; quand enfin, vers la fin du siècle dernier, elle tomba au pouvoir des maîtres de Java, ils la trouvèrent détruite en partie par plusieurs sièges, et son ancienne splendeur était tout à fait éclipsée. La possession de File du Prince-de-Galles acheva la ruine de cette ancienne colonie portugaise qui, tombée tout à fait dans l'obscurité, a été cédée par les Hollandais à l'Angleterre en échange d un petit comptoir sur la cote O. de Sumatra. Sous ses nouveaux maîtres, Malaca n est plus qu'un bourg habité par une
dizaine de marchands européens; quelques cipayes maintiennent Tordre parmi une population de Chinois et de Malais, et gardent le pavillon anglais déployé sur le monticule d'où l'ancienne citadelle, qui n'existe plus, dominait la ville et la mer. Toutes ces fortifications qui soutinrent tant d'assauts , qui virent de formidables expéditions aller porter dans ces contrées sauvages la terreur du nom européen ; ces souvenirs de gloire des anciens Portugais, ont disparu comme la puissance et l'énergie de cette nation. (PL a6.) Je ne vis plus que quelques maisons entourées d'arbres, du milieu desquelles s'élevait une petite église en ruine , située sur un tertre ; elle se détachait agréablement du vaste rideau de verdure qui couvrait les terres dans le lointain. Plus près de nous, et sur le bord de la mer, étaient une multitude d'habitations chinoises, construites sur pilotis, serrées entre elles et peintes en blanc; elles formaient d'une manière singulière le premier plan du riant tableau que le soleil couchant vint éclairer à nos yeux quand enfin, après une journée de calme, la brise légère nous permit de mouiller devant Malaca. Sur notre gauche était la petite île aux Pêcheurs, d'un aspect singulièrement pittoresque ; elle touche presque au rivage et fait reconnaître le bon mouillage aux bâtiments ; de l'autre côté le groupe des îles à l'Eau bornait l'horizon et semblait terminer les terres basses qui s'enfuyaient dans le lointain.
J'avais oublié l'antique gloire, les remparts de Malaca 9 mais j'admirais sa charmante position, cette plaine
immense qui , du pied des montagnes éloignées , vient
ai.
péens voisins où ils sont fort chers. Des quais assez bien entretenus, restes d'une prospérité évanouie, empêchent la mer d'inonder les terrains bas environnants ; ils soutiennent un léger pont-levis(Pl. ?3), seul moyen de communication entre le quartier habité par les blancs et maintenant presque entièrement abandonné depuis le départ des Hollandais , et celui qu'occupent les Malais et les Chinois. J'ai retrouvé cette séparation dans tous les anciens établissements sur ces cotes : l'esprit remuant et traître des indigènes, lé penchant connu des Chinois pour les conspirations , la rendent absolument nécessaire.
J'ai remarqué de jolies petites maisons de l'un et de l'autre côté de la rivière; mais celles des Européens, entourées de bosquets d'orangers et de mangous tiers , sont mieux situées; elles font face à la mer d'où vient la fraîcheur après le coucher du soleil.
La soirée passée au milieu de l'intéressante famille du résident fut paisible et remplie de charmes; c'est une de celles de toute la campagne dont je conserve le plus doux souvenir. Le temps était magnifique quand nous revînmes à bord ; il faisait calme , mais la chaleur n'était pas étouffante comme sur les côtes de F Inde : pas un nuage ne voilait la clarté de la lune; elle dessinait Malaca , sa petite église blanche , les rivages environnants qu'une brume légère faisait confondre avec la mer unie comme une glace. Quelques pêcheurs, enhardis par la présence de la corvette et osant braver les pirates qui , souvent cachés dans les rochers voisins , enlèvent ces malheureux et les traînent dans un
esclavage éternel , venaient jeter leurs filets auprès de nous. Dans cet excellent mouillage nous n avions pas à redouter les grosses mers , les moussons furieuses du golfe du Bengale et des côtes de l'Indostan : pendant toute Tannée le temps est beau ; quelques grains de N. 0., souvent violents et accompagnés de torrents de pluie, signalent, il est vrai, la mauvaise saison dans laquelle nous étions, mais peu d'heures les voient commencer et finir : le ciel redevient clair et beau, et il ne reste du mauvais temps qu'une agréable fraîcheur. Pendant l'autre saison, les calmes, les brises faibles et variables se succèdent alternativement ; cependant elles soufflent assez régulièrement de la mer le soir; et chaque matin, dans notre navigation près du rivage , de légers souffles de vent nous apportaient des bouffées d'odeurs aromatiques qu'exhalaient les bois voisins. Cependant un long repos n'était pas fait pour nous, peut-être même aurait-il convenu fort peu à nos goûts : bien de mauvais temps attendaient encore la Favorite, mais combien d'objets nouveaux à voir et de pays à visiter!
Dans la matinée suivante une légère brise favorable s'éleva, je voulus en profiter, et nous mîmes sous voiles, ayant à bord un pratique pour les passes étroites conduisant à Sincapour et qui m'étaient tout à fait inconnues. A Malaca le détroit a tout au plus dix lieues de large , et cet espace est rempli de bancs et d'îles qui partant de la côte opposée , viennent rétrécir beaucoup le canal que suivent les bâtiments le long du rivage malais. Bientôt Sumatra, en s' élargissant et projetant un groupe d'îles dans l'étroit passage resté libre jus-
que-là, ne laisse plus qu'un canal rendu encore plus dangereux par un courant aussi variable que violent : nous y arrivâmes le surlendemain de notre départ de Malaça ; et après plusieurs mouillages que le calme rendit nécessaires, une jolie brise nous fit franchir les dangers heureusement. Nous avions laissé sur la droite le groupe élevé des îles Garimons, ce redouté repaire des pirates malais, qui, des pointes avancées et des îlots derrière lesquels ils sont cachés, se jettent à l'improviste sur les bâtiments hors d'état de combattre leurs pros armés souvent de pièces de canon , et que , pendant le calme qui empêche leur proie de s'échapper , plusieurs rangs de rames font voler sur la mer. Si la résistance a été opiniâtre mais inutile, et que le voisinage d'un comptoir européen leur fasse craindre d'être découverts, ces brigands égorgent ou noient les équipages , entraînent la prise dans des lieux retirés qu'eux seuls connaissent, et la coulent quand elle est entièrement dépouillée. C'est ainsi que, quelques mois avant notre passage, trois navires anglais avaient disparu; et si des marchandises de leurs cargaisons , portées par des Malais à l'île du Prince-de-Galles pour y être vendues, n'avaient été reconnues par les armateurs eux-mêmes, on ignorerait sans doute encore la destinée des équipages, composés d'Indiens, et réduits en esclavage ; les passagers, au nombre desquels se trouvaient plusieurs Anglais de distinction , et leurs familles , allant à Sincapour dans l'intention d'y rétablir leur santé , avaient été égorgés ou précipités dans la mer après les plus horribles traitements.
Rarement les pirates tentent une expédition dont leur grand nombre ou quelque perfidie n'assure pas le succès. Quelquefois une pirogue montée par plusieurs Malais vient offrir au bâtiment arrêté par le calme du poisson ou des fruits; ils sont empoisonnés. Les espions, après avoir reconnu la force de l'équipage, le nombre des canons, tous ses moyens de défense, se retirent; mais ils reviennent bientôt sur des pros fortement armés attaquer des hommes en proie aux souffrances les plus affreuses, que les terribles crits malais ont bientôt terminées»
De semblables atrocités que la station navale anglaise, quoique nombreuse, n'a pu encore réprimer, se commettent cependant sous le plus beau ciel et dans les plus magnifiques pays du monde, mais habités par une abominable population et par des tigres moins méchants qu'elle.
Quelle scène admirable de grandeur se déploya devant nous quand la corvette entra dans le détroit du Gouverneur, qui vient immédiatement après celui de Malaca et conduit dans les mers de Chine ! La fin du jour approchait, le ciel était presque sans nuages; nous traversions rapidement un vaste bassin formé par une foule de petites îles offrant un coup d'oeil aussi varié qu'enchanteur; les unes montagneuses et élevées, formaient des sites imposants et romantiques ; d'autres, couvertes de bois et d'un aspect plus doux, semblaient des pelouses vertes étendues sur la mer ; enfin le danger que trois cocotiers font seuls distinguer, les îlots Goney et Rabbit couverts de verdure qui venait border de jolies anses de sable blanc, formaient un agréable
contraste, et quoique séparés entre eux par des passages larges et profonds , semblaient les anneaux verts d'une chaîne qui fermait le détroit. Dans le lointain , les hautes montagnes de la grande île de Battam ; de l'autre coté, les terres de la presqu'île malaise , moins élevées, mais également couvertes desombres forêts, formaient le fond du tableau que les ombres de la nuit vinrent affaiblir peu à peu et faire disparaître enfin tout à fait à nos regards.
Le vent frais dans l'après-midi avait beaucoup perdu de sa force. Nous luttions contre le courant, qui changeant deux fois de direction dans l'année , suivant la saison, rend la navigation du détroit du Gouverneur difficile, quand les brises ne sont pas réglées : celle qui nous poussait , quoique très-faible 9 suffit à la légère Favorite, qui après avoir doublé péniblement les rochers et les récifs nombreux bordant file Sincapour, mouilla enfin , le 1 7 août, à onze heures du soir, devant rétablissement anglais qui porte ce nom.
Cette ville est un des exemples modernes les plus extraordinaires de ce que peut le commerce maritime d'une grande nation quand il est encouragé et conduit par de sages et convenables institutions» Quelques années encore après la paix de 1 8 1 k , les navigateurs qui passaient les détroits ne voyaient sur Sincapour que des bois épais, et sur le bord de la mer que de misérables cabanes de pêcheurs. Mais cette île sauvage dominait le détroit qui lie l'Inde avec la Chine : peu de jours d'une navigation facile pouvaient amener sur ses bords les pros marchands des îles de la Sonde, du golfe de Siam et des nombreux archipels qui couvrent les
mers voisines. Les Hollandais s'enrichissaient dans Batavia par le monopole qu'ils exerçaient sur ees contrées: deux siècles semblaient avoir consacré à leurs yeux les vexations qu'ils fusaient éprouver aux Malais , forcés de se soumettre à des droits aussi injustes qu'exorbitants : l'Angleterre entendit leurs cris et comprit de suite l'avantage qu'elle pouvait en tirer. Sincapour devint une cité florissante , un port franc où tous les navires du monde , hors les Américains , purent aborder sans payer aucun droit, et Batavia se vit abandonnée.
Chaque année a vu la prospérité du nouvel établissement augmenter cf une manière vraiment fabuleuse. Il est devenu l'entrepôt du commerce immense de l'Europe avec cette partie de l'Asie et les grands archipels voisins; sa rade si belle, si sûre, est constamment couverte des pavillons de toutes les puissances commerçantes : son port peut à peine contenir la multitude de caboteurs malais qui abandonnant la route de Java, viennent échanger le sucre , le café , les beaux bois de Siam, rétain renommé des îles Battam et Bentang, et mille autres produits moins considérables, mais plus précieux, contre les marchandises d'Europe qui livrées sans droits et à des prix que la concurrence tient à un taux modéré , ont trouvé une consommation que les calculs les plus vrais feraient trouver incroyable, et qui cependant augmente encore chaque jour. Un autre but semble avoir guidé la compagnie anglaise dans la fondation de Sincapour : elle a espéré trouver un débouché avantageux à l'énorme quantité de
Cette ile , sur laquelle quinze années ont produit de si grands changements 9 peut avoir dix lieues de l'E. à TO. , et cinq dans sa plus grande largeur, du N. au S.; elle est entourée de plusieurs autres îles plus petites, inhabitées et couvertes de bois ; son sol , surtout dans l'intérieur, est formé de collines peu élevées offrant une multitude de positions pittoresques, que les habitante européens ont couvertes d'habitations situées presque toutes auprès de ruisseaux descendant à la mer. Cependant les deux grands cotés de 111e ne sont pas également favorables à la culture et aux établissements : l'un, qui est séparé de la côte malaise par un canal étroit que suivaient autrefois les bâtiments allant à la Chine, est inégal et rocailleux sur le bord de la mer; l'autre, seul habité , offre au contraire une pente douce depuis les terres un peu élevées jusqu'au rivage, dont un banc de vase défend l'approche aux grands bâtiments. Cette position domine le détroit du Gouverneur, large de trois lieues, et une belle baie fermée à l'O. par quelques îlots que projette au large une des pointes avancées de Sincapour dont l'extrémité E. abrite le mouillage dans cette même direction. C'est au fond de cette baie et sur les bords d'une petite rivière qui la partage en deux parties, qu'est située la ville que le jour vint montrer enfin à notre impatiente curiosité. Devant elle étaient mouillés cinq grands vaisseaux de la compagnie des Indes anglaise 9 et un grand nombre de bâtiments particuliers de la même nation. Le mouvement des canots, celui d'une multitude de bateaux apportant à bord les cargaisons attendues ou transportant au rivage les marchandises
venues de l'Inde ou d'Europe ; enfin des flottes entières de caboteurs et de pros malais , entrant dans le port avec leurs nombreuses et longues rames ou leurs trois voiles carrées, offraient à nos yeux l'image d'une activité que je n'avais vue nulle part ailleurs. La longue ligne de belles maisons blanches qui bordent la mer, les charmantes habitations qui sur un plan plus éloigné semblaient autant de taches au milieu des bois, contrastaient d'une manière attrayante avec le rivage désert , d'un vert sombre , de la cote malaise voisine , et avec les hautes montagnes de Battam couvertes d'épaisses forêts, parcourues par des tigres énormes , seuls ennemis des pirates qui viennent y cacher le fruit de leurs déprédations.
Le salut des pavillons échangé dans la matinée, je descendis à terre voir le résident : ma visite fut courte ; et en attendant le départ pour la campagne d'un négociant anglais auquel nos aimables connaissances de Malaça m'avaient adressé , j'eus le temps de parcourir la ville. Je joindrai ici les observations que le séjour de la Favorite à Sincapour m'a mis à même de faire sur ce curieux établissement.
Ainsi que je l'ai déjà dit, la ville est partagée en deux parties par une rivière assez profonde à son embouchure pour porter de gros bateaux dont une multitude bordent des quais couverts de belles maisons et d'immenses magasins devant lesquels se déploient toute l'activité et le mouvement d'une importante place de commerce. (PI. 37.) Une foule agissante d'hommes de couleur, d'habillements , de langages différents , encombre les passages : parmi eux se font distinguer, par leur figure blanche, la
forme de leurs yeux , l'extrême propreté de leur habillement, les Chinois qui composent exclusivement les classes agricoles et ouvrières de la colonie ; ils ne peuvent être confondus avec les marins malais au teint cuivré et basané, au regard farouche , à la taille courte et ramassée ; des cheveux noirs , sales et crépus , un front sur lequel sont empreintes la méchanceté et la perfidie, sont cachés sous un chapeau de paille fortement tressée, de forme conique , à larges bords et attaché sous le menton ; un simple caleçon en toile bleue , pour tout vêtement , laisse apercevoir des membres gros et musculeux. Ces hommes dangereux étaient accroupis sur le bord des pros dont j'admirais la construction , les formes fines et dégagées de tout ce qui aurait pu embarrasser leur marche rapide. Ces embarcations pontées sont pointues aux deux bouts et peuvent avoir soixante pieds de long sur une faible largeur : plusieurs étaient armées de petits canons, de pierriers et de quelques fusils, outre le crit que chaque matelot porte à sa ceinture et qu'il ne quitte jamais. Toutes ces précautions sont prises contre les pirates ; elles servent aussi à augmenter les bénéfices de l'armateur, quand l'occasion se présente de le faire impunément aux dépens d'un bâtiment plus petit ou moins bien armé ; car l'amour de la piraterie est inhérent au caractère du Malais, comme il Ta été du reste à celui de tous les peuples d'Europe avant qu'ils ne fussent arrivés à un haut degré de civilisation ; et sur plusieurs parties des côtes on retrouve encore, malheureusement pour les marins, des souvenirs de ce temps de barbarie. Dans le grand archipel d'Asie les Hollan-
dais seuls sont parvenus à faire respecter leur pavillon. Le voisinage de Batavia, une flotte de guerre bien entretenue , le supplice immédiat des forbans capturés , les dédommagements ou l'exil aux îles Moluques, auxquels sont contraints par la force des armes les sultans dont les domaines ont reçu le butin des pirates, inspirent à ceux-ci une salutaire frayeur, qui ne va pas cependant jusqu'à empêcher qu'il n'y ait parfois quelques bâtiments et leurs équipages massacrés sur la côte même de Java.
Tous les monuments publics ont été concentrés sur la rive gauche de la rivière. La vaste maison du résident est construite en briques recouvertes avec de la chaux dont l'extrême blancheur donne de loin à l'édifice une certaine apparence de grandeur ; le toit en terrasse est soutenu, ainsi que la belle galerie qui entoure le premier étage , par un rang de petites colonnes : malgré tous ces ornements, l'architecture est lourde, sans grâces, et fait peu d'honneur à celui qui en a dressé le plan ; le palais de justice, les prisons, l'hôtel des douanes, la demeure du second résident, sont dans le même genre et peu en harmonie avec les progrès qu'a faits l'architecture -en Europe , et dont on trouve les plus beaux modèles suivis à Calcutta et à Madras.
En s éloignant un peu du bord de la mer on trouve les promenades , dont les allées , plantées d'arbres trèsjeunes, ne donnent encore aucun abri contre les rayons du soleil : aussi est-ce après son coucher que , dans de jolis équipages traînés par de petits chevaux javanais, à l'œil vif, aux formes gracieuses , à la course rapide , les
riches négociants européens viennent y respirer la fraîcheur que la brise de mer apporte chaque soir. Fort peu habitent ce côté de la ville, dont les vastes terrains inoccupés semblent attendre en vain des constructions; car tout le commerce, toute l'activité se sont portés sur l'autre côté de la rivière , où Ton arrive par un pont en bois aussi peu solide qu'élégant. (PI. a 8.) L'emplacement qu'ont choisi les marchands, que leurs intérêts trompent rarement , offre tous les avantages qu'il est possible de désirer pour un établissement. Plusieurs ramifications de la rivière forment autant de canaux navigables pour d'assez fortes embarcations, qui viennent déposer leurs chargements devant des magasins dont les fondations avancées servent à, contenir les eaux.
Si l'on s'éloigne du bord de la rivière» des rues larges, bien alignées, venant aboutir à une place carrée, assez vaste et entourée des habitations les plus considérables, la multitude de maisons nouvellement achevées ou en construction , annoncent la prospérité , compagne d'un commerce libre et étendu. Les marchands chinois, qui font tout le petit commerce , ornent leurs demeures avec le goût bizarre de leur nation. Les façades sont couvertes de fresques en couleurs très-vives qui, vues d'une certaine distance, offrent un coup d'œil aussi singulier que riant. La partie inférieure est toujours occupée par des boutiques où sont artistement arrangés les produits de l'industrie du monde entier, et surtout de la Chine. La symétrie plait à l'acheteur et forme un moyen de séduction dont savent profiter les marchands de ce peuple trop vanté, trop décrié, et que je me réserve de peindre
plus longuement quand je 1* aurai étudié dans son propre pays.
Tant de travaux achevés en si peu de temps donnent déjà à Sincapour une apparence d'ancienneté aux yeux d'un nouveau débarqué; mais s'il s'éloigne des dernières maisons , en dirigeant ses pas vers Tinté* rieur de l'île , le spectacle change peu à peu , et il retrouve les vestiges de la nature sauvage expirant sous les efforts de la civilisation. Une route bien entretenue circule au milieu de terrains inondés, que couvrent une multitude de cases malaises élevées sur des pieux ; plus loin des cannes à sucre d'une grande beauté couvrent un sol moins marécageux. Des deux côtés du chemin s'étendent quelques champs de légumes dont les jardiniers chinois vendent bien cher les récoltes aux Européens ; enfin, par une montée fort douce et presque insensible , on arrive aux charmantes habitations où les riches négociants viennent se délasser chaque soir des travaux d'une journée passée en ville et dans leurs magasins. La plupart de ces maisons, dont quelques années, quelques mois auparavant, la place était occupée par des bois qui les entourent encore, sont dans des positions aussi pittoresques pour le coup d'oeil que favorables à la fraîcheur, si précieuse sous ce climat brûlant. Des monticules qu'elles dominent on jouit de la vue délicieuse du détroit, de la rade et des bâtiments qui la quittent ou arrivent au mouillage. Leur intérieur, parfaitement distribué , est embelli de tout ce que le liixe d'Europe et de Chine peut offrir de plus commode et de plus confortable. Construites entièrement en bois , ces
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habitations, à un seul étage, sont supportées , quoique très-vastes , par des pieux qui les élèvent à plusieurs pieds au-dessus du sol ; cette précaution nécessaire ne les met pas toujours entièrement à l'abri de la multitude d'insectes incommodes et de reptiles dangereux que l'humidité engendre dans un pays très-chaud et couvert de bois épais , véritables repaires des plus terribles moustiques qui aient jamais fait la guerre au pauvre genre humain.
Sur les revers des collines, de jeunes plantations de cannclliers et de girofliers semblent disputer la terre aux arbres de la forêt , dont les énormes squelettes , à moitié consumés par le feu , témoignent des travaux que leur destruction a coûtés à l'homme, qu'ils embarrassent encore de leurs débris. Mais quelques pas plus loin, ce contraste cesse et la nature sauvage , abandonnée à ellemême, reparaît dans toute sa splendeur et sa sombre majesté : vous entrez dans des bois épais dont la silencieuse solitude jette l'âme dans une tristesse respectueuse; ils semblent ne donner passage qu'à regret à l'homme, dont la hache doit les renverser un jour.
Les marais, formés par les ruisseaux descendant des montagnes, cèdent également peu à peu aux travaux dirigés par les Européens , qui emploient avec succès à leur dessèchement une plante indigène ayant quelque ressemblance avec le cardon de France : ses feuilles sont plus larges, plus touflues, aussi fortes, moins longues, d'un vert plus foncé ; elles ont la propriété de croître rapidement dans l'eau , de l'absorber, et enfin de combler de leurs débris, d'où repoussent constamment de
nouveaux jets, les terrains marécageux, qu elles transforment ainsi peu à peu en un sol compacte et excellent pour la végétation.
L'île était sans doute autrefois habitée par des tigres, si communs sur les côtes voisines ; mais la présence de l'homme les a fait fuir vers les bois éloignés, car les nouveaux habitants en voient rarement. Un autre animal carnassier, plus gros qu'un chat sauvage , qui pourrait bien être une espèce d'once, dont il a la peau tachetée , fait une guerre terrible aux troupeaux de moutons apportés à grands frais de la Nouvelle- Galles du Sud, et aux basses - cours , seules ressources des Européens dans un établissement naissant, dont la population étant concentrée dans la ville, doit laisser les cultures peu avancées ; en effet les provisions sont rares, très-chères, généralement de mauvaise qualité , et apportées par mer des établissements voisins.
Ces inconvénients disparaîtront peu à peu , à mesure que Sincapour s'éloignera de l'époque si moderne de sa fondation; ils sont même déjà compensés par de bien précieux avantages : dans cette colonie le climat est sain-, on n'y éprouve pas, comme dans l'Inde et la plupart des contrées équa tonales , la longue saison des pluies pendant laquelle les chaleurs. sont étouffantes, ni la sécheresse qui empêche la terre de produire durant le reste de l'année. A Sincapour, la pluie et le beau temps se succèdent souvent plusieurs fois dans la même journée ; ils rendent la température agréable , et entretiennent une magnifique végétation. Les maladies épidémiques qui ravagent l'Indostan et les pays voisins ,
sont inconnues dans celui-ci : aussi les nombreux malades des établissements anglais sur la presqu'île indienne y viennent , mais le plus souvent trop tard , rétablir leur santé délabrée. Dans une de mes promenades matinales aux environs de la ville, j'entrai dans le champ du repos; plusieurs tombes nouvellement élevées, couvertes encore de feuillage et de fleurs, attirèrent mes regards : ce fut avec un sentiment de tristesse profonde, qu'aurait éprouvé comme moi tout voyageur aux pays lointains, ayant laissé dans sa patrie des êtres chers dont l'existence est pour lui le bonheur, que je lus sur la plupart de ces monuments de deuil les noms de jeunes Anglaises que la cruelle mort avait arrachées à leurs familles avant qu'elles eussent vécu vingt-cinq ans.
Cherchant la tranquillité dont avait besoin ma santé légèrement dérangée , je vis peu la société de Sincapour, malgré les nombreuses invitations dont les officiers de fa Favorite et moi fûmes l'objet; et j'avouerai qu'une seule soirée passée avec des dames ne me donna nullement l'envie de renoncer à mon premier projet. Mon hôte, dont l'aimable obligeance m'avait offert un asile à sa charmante maison de campagne, voulut me faire connaître la première société de la ville qu'il m'avoua visiter rarement. J'en devinai bientôt les motifs : je vis quelques femmes, plusieurs hommes assez bien portants ; cependant la majeure partie des figures étaient pâles et maigres, et semblaient être venues chercher â Sincapour bien moins les plaisirs que la santé dont elles paraissaient avoir un pressant besoin. D'interminables sonates sur le piano, de grands airs d'opéras anglais,
m'amusèrent fort peu et ne déridèrent point du tout les physionomies froides et peu avenantes qui m'entouraient. Cependant neuf heures allaient sonner. J'avais remarqué qu'à la roideur et à l'ennui peints sur la plupart des figures de la société, était venue se joindre une teinte d'incertitude et d' embarras , et qu'un petit ministre protestant avait ajouté un nouveau degré d'importance à son air mystique et compassé. Quoique ne devinant pas le motif de ces changements, je jugeai qu'il était temps de battre en retraite : mon introducteur imita mon exemple sans trop se faire prier. J'avais laissé derrière moi M. Sholten , que son compatriote le consul de Danemark avait également présenté , et je sus le lendemain par lui le mot de l'énigme que j'avais cherché en vain. A peine, moi profane papiste, étais- je sorti du salon, que la Bible fut apportée en grande cérémonie au ministre puritain , et les prières commencèrent : pendant leur durée, qui fut au moins d'une grande heure, à ce que prétendit mon lieutenant danois, il fut tenu à genoux ainsi que toute la société; et l'on devinera sans cloute que cet excès de dévotion valut au protestant M. Sholten bien des plaisanteries de la part de ses camarades auxquels il avait souvent reproché le bigotisme prétendu des catholiques romains. Cependant toutes les observations que firent ses contradicteurs pendant nos fréquentes relâches, furent presque toutes aussi contraires à son opinion \ mais , comme il arrive toujours, elles ne terminèrent nullement la discussion. J'ai souvent remarqué et même j'ai acquis la conviction que le protestantisme anglais s'est armé pour ainsi dire de
l'intolérance et de la fureur de prosélytisme auxquelles a sagement renoncé le clergé français depuis le commencement du siècle. Dans notre patrie, les mœurs sont loin d'y avoir perdu; chez nos voisins, elles n'y ont rien gagné ; mais c'est pour eux une eapèce de point de ralliement autour duquel se groupent , pour résister au choc des classes inférieures et défendre leurs nombreux privilèges , l'aristocratie , le clergé anglican qui en fait partie, et les familles enrichies dans lesquelles cette caste puissante se recrute prudemment tous les jours. Ces ministres, soutenus du crédit de la noblesse à laquelle beaucoup d'entre eux tiennent par les liens du sang et tous par des intérêts communs, riches des biens de l'Église, fortement rétribués dans leurs fonctions, généralement instruits et d'une conduite exemplaire, doivent exercer une grande influence sur la population, et en effet leur pouvoir est très-étendu. Ce sont eux qui entretiennent dans la haute société cette dévotion qui n'est qu'apparente, mais calculée pour tromper le vulgaire. Ces Bibles si richement reliées, toujours exposées dans le lieu le plus apparent de l'appartement d'un gentleman anglais et surtout écossais, souvent laissées ouvertes sur la table le dimanche pour en imposer aux passants, sont peut-être plus rarement lues hors du temple que nos livres de messe hors de l'église; mais elles témoignent du rang et surtout de l'opinion du propriétaire; dès lors le but est rempli.
Le clergé de France, du moins maintenant, ne se recrute que peu ou point dans la noblesse et les hautes classes de la société ; il a perdu ses grands biens; peut-
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être même est -il généralement moins instruit que les ministres protestants ; mais il est beaucoup moins absolu, moins fanatique, moins intolérant que ces derniers auxquels il a laissé 1 air hautain et mystique des anciens puritain* pour ne conserver que la douceur et la charité. Combien de fois n*ai-je pas eu lieu d'admirer, dans les contrées les plus lointaines, la simplicité de mœurs de nos missionnaires , leur résignation au milieu de toutes sortes de privations , l'abnégation de tout intérêt personnel , leur zèle infatigable à secourir les malheureux de leurs conseils et souvent de leurs faibles moyens ! Presque partout au contraire j'ai vu les missionnaires anglicans , quoique grandement rétribués et vivant au sein de l'aisance , être durs , peu charitables envers leurs compatriotes malheureux, absolus envers les pauvres néophytes soumis à leur joug, enfin regarder leur saint ministère comme une place à exploiter dans l'intérêt de leurs femmes et de leurs enfants. Il est vrai que ces apôtres errants inspirent peu de vénération aux Anglais , et ne jouissent que d'une faible considération parmi le clergé anglican.
Sincapour n'a été jusqu'ici qu'un établissement commercial : quelques canons pour faire les saluts , une compagnie de cipay es pour maintenir l'ordre, composent tous ses moyens de défense. Le gouvernement en est confié à un résident , qui reçoit les ordres du gouverneur général de l'île du Prince-de-Galles; un député résident est chargé des affaires civiles; cette place était . occupée par un homme de moyens , d'un esprit vif et prompt, aimé, estimé généralement dans la colonie;
enfin cinq juges composant le tribunal, dont les décisions doivent être soumises, dans certains cas, à la sanction de la hante cour du chef-lieu : là se borne le nombre des principales autorités. Les employés secondaires sont dans la même proportion. Tous jouissent de très-forts émoluments , mais aussi ils administrent sagement une population de vingt mille Malais et Chinois , et de plusieurs centaines d'Européens établis.
Avant d'abandonner ce comptoir anglais, le plus avancé jusqu'ici vers la mer de Chine et dans le grand archipel d'Asie, sur lequel dominent encore les Hollandais , tournons nos regards #ur les pays que la Favorite a déjà parcourus , et nous verrons comment nos rivaux sont parvenus à établir pas à pas leur puissance sur un immense développement de cotes dont ils ont expulsé successivement toutes les autres nations européennes; car de quelle importance est le village de Mahé avec son pavillon français, au milieu des possessions anglaises depuis Bombay jusqu'à Ceylan? Peut -on croire que l'ombre de l'ancienne Pondichéry, celles de Yanaoa et de Chandernagor, paraissant à peine sur ce côté de la presqu'île entre Ceylan et Calcutta , puissent empêcher l'Angleterre de se considérer comme maîtresse absolue de ce» contrées ? A la fin du siècle dernier, le réseau de fer que cette nation a étendu sur l'Indostan n'allait pas plus loin sur les bords de la mer que l'embouchure de TOugly ; bientôt la prise de possession et les fortifications de file du Prince-de-Galles lui assurèrent l'entrée du détroit de Malaca; mais ce n'était encore qu'un point isolé en 1 8 1 A Quelques années plus tard , le traite
de paix avec les Birmans mit au pouvoir des maîtres de l'Inde plusieurs points importants sur la cote qui sépare Calcutta du Pégu et celui-ci de file du Prince : ils s'emparèrent ainsi de tout le commerce de ces pays, et même de celui de Rangoon, où jusque-là jamais les Européens n'avaient pu être reçus. La cession de Maiaca par les Hollandais suivit de peu d'années l'époque où ' Stncapour surgit pour ainsi dire tout à coup à la partie la plus étroite du détroit, pour en fermer le passage à toutes les nations aussitôt que l'Angleterre l'ordonnera. De ce point, armé, fortifié en peu de temps et devenu une station pour ses escadres, cette puissance pourra également bloquer les détroits entre Bornéo et Bsrttam , seuls passages pour entrer dans ces mers. Déjà elle a soumis à son influence le royaume de Siam et les autres provinces riveraines du golfe étendu qui porte ce nom , ébranlé la puissance des Hollandais , détruit leur commerce et capté la confiance de leurs sujets, qui sans nul doute au moment de la guerre voleraient au-devant de ces nouveaux maîtres , et leur livreraient Java, sur laquelle a déjà flotté en 1811 le pavillon anglais.
C'est ainsi que nos rivaux affermissent rapidement leur puissance sur des pays lointains, il est vrai, et presque inconnus même de nom à beaucoup de nos modernes économistes, mais que le commerce maritime de la France exploita du temps de sa splendeur, et dont, faute d'appui , il est repoussé maintenant. Nous aurons occasion plus tard de faire voir les nouveaux projets de l'Angleterre pour son agrandissement dans les mers de Chine ; ils sont près de recevoir leur exécution, et quand enfin
notre belle patrie s'éveillera aux cris de son commerce réduit au désespoir, les passages seront au pouvoir de la Grande-Bretagne, et la guerre même devenue impossible dans ces. mers.
Dans le détroit du Gouverneur, resserré entre de hautes terres , et dans les autres passages fréquentés par les bâtiments , qui arrivent ainsi après de longs détours au détroit de la Sonde et dans la mer qui baigne les côtes de Java, la navigation est rendue lente, difficile, par des brises faibles -et très -variables, des orages violents et surtout des courants aussi forts que changeants. La corvette eut à lutter contre ces obstacles depuis le a 5 août au matin, jour de son appareillage, jusqu'au surlendemain soir, qu'elle entra dans les mers de Chine ; nous devions les traverser pour arriver k Manille, point très -intéressant fréquenté par nos bâtiments du commerce, et que pour cette raison il m'était ordonné particulièrement de visiter.
La Favorite avait laissé pour longtemps derrière elle le beau ciel, les belles mers, les calmes des détroits de Malaca et du Gouverneur; la terrible mousson de S.O. que nous retrouvions dans les mers de Chine, quoique touchant à sa fin , était cependant aussi sombre , aussi orageuse que sur les cotes de l'Inde. Les hautes terres voisines de Sincapour étaient encore en vue que déjà les vents se fixaient au S. 0., des nuages épais couvraient un ciel pluvieux, la mer s'élevait en lames courtes et fatigantes pour la corvette , qui cependant marchait rapidement vers sa nouvelle destination ; elle passa à petite distance des archipels en grande partie
inconnus dont nous devions quelques mois plus tard faire l'hydrographie ; le vaste golfe de Siam , que de fréquents coups de vent rendent dangereux dans cette saison ; les cotes basses et bordées de bancs de la presqu'île du Camboge ; enfin la Gochinchine dont nous étions destinés à visiter l'année suivante le port principal , furent laissés successivement sur notre gauche. Les vigies aperçurent du haut des mâts File Pulo-Condor, qui doit une triste célébrité à son climat empoisonné et aux tentatives malheureuses que les Anglais et les Français ont successivement faites autrefois pour s'y établir, et s'assurer ainsi dans les mers de Chine une position trèsavantageuse; mais des maladies terribles ont toujours forcé les Européens de fuir cet horrible séjour. En effet le climat y est affreux ; la saison des pluies , qui commence en avril, dure huit mois, pendant lesquels il pleut chaque jour et sans interruption avec une abondance extraordinaire. Les eaux descendant des montagnes forment des torrents qui ravagent et entraînent tout. La terre , détrempée par les pluies , exhale une odeur infecte qui rend l'air très -malsain : alors tout tombe en pourriture ; les hommes eux-mêmes ne peuvent travailler sans un abri. La saison sèche cause une autre incommodité : l'eau tarit presque partout ; le sol , qui n'est, malgré sa couleur noirâtre, que du sable mêlé h une petite quantité de terre végétale fournie par la pourriture des bois et les feuilles tombées , devient aride et brûlant; l'ardeur du soleil est si excessive, qu'il est très-dangereux de s'y exposer même pour un court instant.
Les bois épais qui couvrent cette terre élevée abondent en reptiles et en toutes sortes d'insectes venimeux, que la chaleur humide fait édore , et. qui trouvent un asile dans les racines longues et profondes d'une espèce d'arbre aussi dur que le fer, et dont le feuillage cache une multitude de singes. On trouve dans les terrains plus bas des lézards monstrueux qui détruisent la volaille; des serpents d'une longueur et d'une grosseur extraordinaires, d'autres moins forts dont la morsure est mortelle; des mille-pieds, des scorpions, beaucoup de rats, enfin des myriades de fourmis qui pénètrent partout et corrompent ce qu'elles touchent.
Cette île de désolation est cependant habitée par quelques malheureuses familles que l'amour de la liberté ou peut-être d'autres motifs moins honorables ont fait fuir du Camboge et de la Cochinchine. Ces habitants n'ont l'air ni sains ni robustes ; ils sont petits, maigres, fort basanés , assez industrieux pour leurs besoins , mais très-paresseux, avares et intéressés; cependant d'une très-grande pauvreté, qui sans doute les a garantis jusqu'ici des attaques de leurs voisins malais.
Les bâtiments ne relâchent à Pulo-Condor que par absolue nécessité : l'eau y est fort malsaine; l'île ne produit aucune sorte de fruits; le riz, les légumes n'y viennent pas : la mauvaise qualité du terrain , les pluies continuelles empêchent leur reproduction. La manière dont les insulaires construisent leurs petits jardins en est une preuvei Sur une claie d'environ quatre pieds en carré, élevée par quatre fourches à un pied du sol , et couverte d'une couche de terreau ayant plusieurs
pouces d'épaisseur, ils sèment des ciboules et de la merfthe. Toutes les fois qu'il pleut, des trous sont pratiqués pour l'écoulement des eaux; mais malgré tous ces soins , rarement les récoltes viennent à bien.
La rareté des pâturages empêcbe d'élever aucune espèce de bétail sur Pulo-Gondor ; les habitants possèdent seulement quelques poules et canards , et les vendent à un prix exorbitant.
Les indigènes emploient les grands arbres qui couvrent leurs montagnes k faire d'assez belles pirogues, rehaussées par des planches cousues avec du rotin. Sur ces frêles embarcations ils portent à la côte du continent voisin , pour y être échangée contre du riz et d'autres objets nécessaires à leur subsistance, une espèce de résine roussâtre , odoriférante et fort combustible ; elle est le produit d'un arbre droit , uni et très-élevé, au pied duquel les indigènes font plusieurs trous qui reçoivent la résine coulant goutte à goutte toutes les fois que le feu est appliqué au tronc pendant quelques minutes.
L'ile possède plusieurs bons mouillages; l'un au S. 0. est étroit, bien fermé, mais très-malsain. Celui du N. O. est ouvert aux vents d'E. qui le rendent parfois dangereux ; cependant c'est là que l'on trouve encpre les ruines du fort que les Anglais avaient construit , et qu'ils ont abandonné après seulement cinq ou six années de possession. Dans le voisinage de cette baie on trouve des arbres assez forts pour faire des mâts et des vergues, mais ils coûtent des peines infinies.
Le Ix septembre, je fis gouverner sur l'île Luçon, dont nous aperçûmes les hautes montagnes le 7 dans la
matinée ( 1 8). Pour la première fois depuis notre dépari de Sincapour, le temps fut clair et beau ; mais , coihme il arrive presque toujours en approchant des terres, la brise tomba peu à peu , et le soir seulement nous pûmes donner dans la magnifique baie de Manille, dont l'entrée est défendue par l'île du Corrégidor, armée de batteries et- d'une forte garnison, mais trop éloignée de la côte S. pour opposer un grand obstacle aux bâtiments de guerre ennemis qui voudraient franchir le passage. La corvette fut hélée par le fort , reçut un pilote, et favorisée par une jolie brise et un beau clair de lune, elle mouilla à une heure après minuit devant la ville de Manille. (PI. 39.)