‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine, executé sur la Corvette de l'État la Favorite, pendant les Années 1830-32. Accompagnée dun Atlas hydrographique et d'un Album historique du VoyageChapitre 18 sur 28 · GOUVERNEMENT! SES HABITANTS, LEURS MOEURS ET LEUR INDUSTRIE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT! SES HABITANTS, LEURS MOEURS ET LEUR INDUSTRIE

Il n'est point peut-être de contrées au monde qui offrent un plus vaste champ aux recherches des savants que le grand archipel d'Asie , et dont l'histoire soit restée entourée d'une plus profonde obscurité. Dans quel temps reculé eurent lieu ces grands événements , ces invasions dépeuples conquérants, sectaires de Mahomet, qui ont successivement occupé la plupart des grandes îles depuis Sumatra jusqu'à Luçon ? Quelques raisons porteraient à croire qu'ils sont venus de la mer Rouge et du golfe Persique , lorsque le mahométisme encore nouveau menaçait de réduire le monde entier sous sa

loi.

L'on sait que , dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, les Arabes étaient très-avancés en géographie; leurs nombreux navires connaissaient parfaitement les côtes de flndostan, celles du golfe du Bengale, et étaient parvenus jusqu'à Sumatra et même à Java, qui reçurent des noms particuliers et dont les richesses et la fertilité

jouissaient dès cette époque d'une grande célébrité, i. a3

C'est en vain cependant que l'on chercherait à établir des rapports concluants entre les mœurs , le langage de ces différentes nations maîtresses du grand archipel d'Asie, pour leur trouver une origine commune. La longue suite des siècles, les révolutions, le mélange avec les anciens habitants des pays conquis , ont dû nécessairement amener des changements , mais ils ont laissé subsister ces points de ressemblance naturels entre peuples qui obéissent également aux lois dictées par l'Alcoran. La langue dans laquelle est écrit ce livre saint, arbitre de la foi et de la conduite des musulmans, est regardée comme sacrée par les Malais et les Maures des Philippines, dont les prêtres la comprennent parfaitement. Ne pourrais-je pas encore apporter comme preuve k l'appui de ce que j'ai avancé cet usage remontant sans doute aux siècles passés , qui fait arriver chaque année d'Arabie dans ces contrées des espèces de prêtres missionnaires , venant réchauffer le zèle religieux des mahométans, sur lesquels ils exercent une influence excessive? Partout, chez les peuples établis sur presque toutes les cotes des îles de ce grand archipel , on retrouve les dispositions pour le commerce , le goût pour la navigation, qui rendirent célèbres les Arabes de Surate , de Mascate et des autres villes voisines du golfe Persique, qui, avant l'arrivée des Portugais, faisaient tout le commerce de l'Océan indien. Plusieurs voyageurs ont observé avec raison que les Malais peuvent avoir la même férocité, être aussi portés à la piraterie que les conquérants de Bornéo, de Macassar et d'une grande partie des Philippines, lesquels ont reçu des Européens le nom de Maures*

mais qu'ils n'en ont ni la stature ni les traits. Cette différence existe en effet, et j'en trouve la raison dans la race d'hommes sauvages et noirs premiers habitants de presque toutes ces îles, et qui , chassés des bords de la mer par les conquérants , se retirèrent dans les montagnes et les forêts de l'intérieur, d'où ils ne sont sortis depuis que pour piller et égorger leurs ennemis, dont le sang est resté alors dans sa pureté primitive ; au lieu que dans l'archipel delà Sonde, les Arabes durent se mêler avec une population déjà civilisée et d'une couleur beaucoup plus analogue à la leur.

Ce n'est que depuis l'an i5?o, époque à laquelle le célèbre Magellan découvrit l'archipel de Lazare, nommé depuis les Philippines, que l'on peut suivre avec quelque certitude la marche envahissante des Maures vers Luçon, qui, sans l'arrivée des Espagnols, allait subir le même sort que les autres îles voisines. Celle de Mindanao venait d'être envahie quand les Européens en débarquant se montrèrent pour la première fois dans ces pays si loin de leur patrie. La défense fut aussi opiniâtre que l'attaque avait été hardie. Cependant la petite île de Zébu resta soumise au pavillon de Charles-Quint, celle de Mactan vit tomber Magellan frappé de mort par une flèche ; mais la route était tracée : la Victoria, seul bâtiment qui fût resté de l'expédition , était arrivée en Espagne, après trois ans d'absence, n'ayant plus que dixhuit hommes à bord ; bientôt une flotte vint porter secours à la faible garnison de Zébu , exposée aux attaques continuelles des Maures , que les nouvelles forces repoussèrent souvent, mais ne purent jamais subjuguer.

Pendant cette guerre entre deux ennemis puissants également désireux de posséder Luçon, cette belle île n'attendait pas en victime résignée et sans défense que le succès d'un combat lui eût donné un nouveau maitre: depuis longtemps ses premiers habitants, repoussés dans les montagnes , avaient cédé les plaines et les bords de la mer à des invasions successives d'étrangers constamment en guerre , n'ayant ni le même langage ni la même religion , tous braves et aimant passionnément leur liberté. Ceux-ci obéissaient à des chefs choisis parmi eux» ou appelés par leur naissance au commandement, et les suivaient au combat. Leur civilisation était peu avancée, mais cependant de beaucoup supérieure à celle de la population des autres Philippines ; il est probable qu'ils devaient cet avantage à leurs relations de commerce avec les Chinois et les Japonais, que l'on croit même avoir formé plusieurs colonies sur ces cotes voisines de leur pays. En effet les Européens trouvèrent les provinces du nord de Luçon beaucoup plus peuplées, incomparablement mieux cultivées que celles du sud, qui du reste pouvaient avoir été réduites à cet état misérable par le voisinage et les déprédations des Maures habitant les îles voisines. Ces terribles ennemis, possesseurs de beaucoup d'excellents ports , en sortaient alors comme maintenant sur une foule de grandes embarcations pour porter la terreur et le pillage sur les rivages voisins, incendier les hameaux et emmener les malheureux habitants en esclavage. Suivant l'exemple des Malais des îles de la Sonde, ils couraient sur les pros marchands et les jonques chinoises qui faisaient alors

seuls le commerce dans ces mers. Déjà plusieurs fois et comme préludant à l'invasion qu'ils méditaient, les Maures avaient tenté des débarquements sur les cotes O. de Luçon ; mais les habitants, aguerris par les fréquentes attaques des Chinois, les avaient constamment repoussés. La partie E. de l'île était dans le même état que celle du S., inculte et presque sans population , telle qu'elle est encore à présent. Les indigènes se réfugiaient dans les villages fortifiés situés au sommet des montagnes, aussitôt que les pirates étaient aperçus ; mais souvent ces malheureux étaient surpris par un ennemi qui, comme le tigre, emploie tous les moyens de la ruse et de la perfidie pour saisir sa proie; il remonte les rivières la nuit dans de légères embarcations , s'approche, à l'abri des bois, très-près des endroits habités; dans un instant au jour tout est détruit, et les habitants que le fer a épargnés perdent à jamais la liberté.

Dans les montagnes escarpées de l'intérieur se trouvait une population noi^e assez nombreuse, sauvage, misérable , comme de nos jours, et cependant tout fait supposer qu'elle a été maîtresse de l'île. On la retrouve dans le même état d'abjection à Mindanao et dans les autres terres au S. de Luçon ; j'aurai encore occasion d'en parler quand nous visiterons la Cochinchine, dont les habitants actuels ont également rejeté dans les montagnes du Laos cette malheureuse race pour laquelle sa couleur semble partout un signe de réprobation. Cependant dans le grand archipel d'Asie , au milieu des groupes de grandes îles plus à l'E., que leur éloignement de celles de la Sonde el des Philippines et plus encore la présence

des Européens dans ces contrées ont mises jusqu'ici à l'abri de l'invasion, les noirs sont restés maîtres de leurs anciennes possessions; mais ils n'en jouissent pas en paix, car les Malais viennent souvent ravager leurs cotes et faire des esclaves que Ton trouve répandus dans toutes les îles de la mer de Chine. Cette race noire est également maîtresse de plusieurs archipels de la mer du Sud : mais si Ton veut former des conjectures sur son origine, on tombe bientôt dans l'obscurité. Par quelle suite de révolutions du globe, ou de mouvements dans les populations, les nombreux groupes d'îles de l'Océan pacifique, quoique souvent peu éloignés les uns des autres , sont-As occupés par les noirs ou les hommes cuivrés, sans qu'aucun ordre semble avoir présidé à cette répartition? Les sauvages de la Nouvelle-Hollande, de la terre de Diémen , les féroces anthropophages de l'archipel Salomon et des Fidji sont noirs ; les habitants de la Nouvelle-Zélande, si éloignée vers le S., ceux des îles des Amis et de la Société , plus voisines de l'équateur et plus civilisées, sont de la race cuivrée. Comment toutes ces terres, séparées entre elles par des mers immenses et souvent orageuses, ont-elles été peuplées d'habitants parlant un langage à peu près semblable, ayant les mêmes coutumes, les mêmes superstitions, et dont les frêles pirogues sont également incapables de remonter contre des vents forts soufflant toujours de la même partie, et de résister aux mauvais temps des cotes de la Nouvelle-Zélande? Peut-être ce problème sera-t-il résolu un jour.

Partout dans ces contrées les noirs sont féroces, trai-

très, sans foi , la plupart anthropophages , presque sans aucune industrie; leur physique est hideux; leur front bas, proéminent, chargé d'une chevelure noire, crépue, épaisse , couvre des yeux enfoncés dont 1' expression a quelque chose de sinistre et d'atroce ; un nez épaté , de grosses lèvres, laissant paraître des dents pointues, achèvent de donner à ces sauvages un aspect effrayant. Les nègres auxquels les montagnes de Luçon servent d'asile contre leurs ennemis des plaines , sont encore maintenant un objet d'aversion pour les habitants des provinces environnantes, avec lesquels ils n'ont que très-peu ou point de relations : ils viennent seulement quelquefois vendre dans les habitations voisines de leurs montagnes , des paniers , des rotins d une espèce particulière, produits d'une grossière industrie; mais les mauvais traitements que ces malheureux éprouvent fréquemment en représailles des ravages commis dans les plantations par leurs tribus, les forcent presque toujours à fuir dans les forêts et empêchent tout progrès de civilisation parmi eux. Bien des tentatives ont été faites pour les amener peu à peu à un état moins malheureux, mais jusqu'ici elles ont été sans succès et même souvent fatales aux missionnaires espagnols, dont le zèle religieux et l'admirable philanthropie étaient parvenus à réunir plusieurs familles et à former des villages. À la première mesure de sévérité que le bon ordre exigeait , les nouveaux chrétiens se retiraient dans les montagnes après avoir égorgé leurs pasteurs. Cependant, autant qu'on a pu les étudier, ils ont paru assez doux, mais vindicatifs. Les enfants qu'ils vendent

dans les temps de disette montrent , quand ils ont été élevés dans les villes, de l'intelligence et des dispositions pour les arts mécaniques , mais un penchant pour le vol que rien ne peut réprimer. Aussi sont-ils considérés par la population des plaines et des côtes comme des êtres d'une espèce inférieure , accusés d'anthropophagie et de toutes ces horribles misères de l'humanité que l'état sauvage et la fréquente privation de subsistances entraînent souvent après eux.

Luron, la plus nord des Philippines, peut avoir soixante lieues de long et le tiers environ dans sa plus grande largeur de TE. à 10.; sa surface est couverte eu partie de chaînes de montagnes dont plusieurs renferment des volcans qui souvent agitent l'île jusque dans ses fondements ; ces montagnes laissent entre elles de belles vallées arrosées par des rivières et de nombreux ruisseaux dont les bords sont couverts de champs de riz. Le sol est d'une fertilité admirable ; les épices les plus précieuses, les bois les plus recherchés y croissent spontanément : le café , la canne à sucre, le tabac , l'indigo, le cacaotier, n'attendaient pour produire de meilleures récoltes, que les soins des Européens. Les terres élevées, couvertes de magnifiques forêts , recèlent dans leur sein des mines d'or, d' argent, de cuivre, de fer et de charbon de terre ; partout le penchant des collines et le lit des torrents en offrent des vestiges précieux qui enrichissent les villages riverains. Les côtes ne sont pas moins favorisées par la nature; celle de TE., sillonnée pour ainsi dire par une multitude de rivières navigables pour de grosses embarcations , offre de bons mouillages aux plus

grands bâtiments. Mais c'est sur la côte O. de Luçon que tous les avantages semblaient réunis pour exciter la passion des conquêtes chez les peuples puissants de l'Europe et de cette partie de l'Asie. En effet peu de pays ont été aussi généreusement traités par la nature : de belles plaines se déroulant par une pente très-douce depuis les montagnes jusqu'à la mer, entourent des ports admirablement situés , ayant par des rivières profondes leurs relations assurées avec l'intérieur du pays , et pouvant offrir un abri parfaitement sûr à toutes les flottes du monde. Cette belle contrée partagée en plusieurs provinces était au pouvoir d'une population libre, nombreuse et guerrière , mais que la mésintelligence et des haines réciproques firent tomber successivement sous le joug espagnol.

En 1571, une expédition commandée par le colonel Salcedo partit de Zébu , dont les habitants , excités par l'espoir du pillage, se joignirent aux Espagnols, et la ville de Manille fut fondée, à l'embouchure d'une rivière, dans le fond d'une baie immense entourée de tous côtés par les terres et communiquant avec le large par un seul canal que des bancs de roches et des îles rétrécissent considérablement La guerre commença sur-le-champ ; elle fut sanglante, mais les armes européennes eurent enfin l'avantage. La province de Tagala sur le territoire de laquelle la nouvelle ville fut bâtie , et celle des IUocos plus au N., se soumirent aux fondateurs de Manille, qui fut entourée en peu de temps de fortifications et de fossés, suffisantes défenses contre des ennemis auxquels l'art de la guerre était entièrement inconnu. Les indigènes

employèrent la perfidie et la trahison : bon nombre d'Espagnols furent égorgés; mais les principaux chefs de Luçon ayant succombé dans la lutte ou cédé à la séduction, la colonie goûta un moment de tranquillité. Alors commencèrent les glorieux travaux des moines augustins qui, suivant l'usage des Espagnols à cette époque, avaient, comme missionnaires, accompagné l'expédition. Cette fois les supplices et les massacres ne furent nullement mis en œuvre pour établir le christianisme ; la douceur, la persévérance employées auprès de ces nations remuantes et guerrières , eurent des succès surprenants que les armes n auraient jamais obtenus. C'est ainsi que les moines ont établi .peu à peu par la seule persuasion leur puissance sur la plus grande partie de Luçon , dont les habitants devenus chrétiens n'obéissent qu'à leurs curés. En effet entre les mains des prêtres sont réunis les deux pouvoirs temporel et spirituel : ils rendent compte de leur conduite à l'archevêque dont le siège est à Manille; l'alcade , seule autorité laïque dans chaque province , et dont les fonctions ne sont remplies ordinairement dans les parties de 111e éloignées du chef- lieu que par des hommes de couleur, n'a pour ainsi dire aucun pouvoir ; ses ordres , ceux même qu'A reçoit du capitaine général, ne peuvent être exécutés qu'autant qu'ils ont obtenu l'assentiment des curés. Ceux-ci, pour soutenir cette autorité , n'ont pas un seul homme étranger armé ; et cependant, comme nous en citerons plus tard des exemples, les prêtres ont mené les habitants des provinces les plus reculées contre l'ennemi qui menaçait le chef-lieu , et conservé ainsi la colonie à leur patrie.

Mais avant que la puissance espagnole fût aussi bien établie par les armes sur les provinces voisines de Manille, et, au moyen de l'influence des moines, dans les parties de l'île plus éloignées du chef- lieu, la colonie exposée aux attaques des ennemis intérieurs et extérieurs toucha plusieurs fois k son entière destruction. Deux ans seulement après sa fondation , le pirate Limahon, chassé de Chine par les révolutions, voulut s'emparer de Luçon et y trouver pour lui et ses nombreux adhérents une nouvelle patrie. Manille, quoique surprise, faiblement fortifiée, et attaquée par douze mille ennemis, opposa une résistance si opiniâtre, que Limahon déconcerté, ayant contre lui les indigènes dont il avait espéré l'appui, fut forcé de lever le siège , et sa flotte le transporta avec le reste de son armée dans une autre partie de l'île , à l'embouchure de la rivière Pangasinan. L'intrépide gouverneur Salcedo l'y poursuit, détruit ses bâtiments. Le chef chinois meurt de ses blessures , ses adhérents disparaissent dans les bois ou tombent sous le fer des Espagnols.

Quelques années après, un autre aventurier japonais s'établit dans la province de Gagayan , d'où il est chassé après une guerre sanglante. A celui-ci succèdent les Maures qui , aidés des habitants mêmes de la province de Manille , tentent mais en vain d'égorger tous les Européens.

Toutes ces attaques que chaque année voyait se renouveler, loin de décourager les Espagnols, dont les renforts envoyés d'Europe augmentaient constamment le nombre, excitaient au contraire en eux cet esprit

audacieux et entreprenant qui , à cette époque , exaltait le caractère de leur nation. Bornéo est attaquée deux fois et reçoit un souverain de leur choix ; les îles voisines de Luçon sont soumises , des forts en assurent la possession ; en 1 5qo, le gouverneur Dasmarinas part à la tête d'une forte expédition pour arracher les Moluques aux Portugais ; sa flotte est dispersée par le mauvais temps; lui-même est assassiné, avec ses compatriotes qui l'accompagnaient , par l'équipage de son bâtiment. Les meurtriers, après avoir erré de cotes en cotes, abordent en Cochinchine où ils reçoivent la juste punition de leur trahison. Dans toutes ces expéditions, les Espagnols étaient secondés par les troupes natives de Luçon , qui depuis formèrent la garnison de Manille et la seule défense de la colonie.

Pendant que les armes des maîtres de Luçon soumettaient les îles environnantes et vengeaient sur les Maures la perte de Magellan et le massacre de ses compagnons, Manille prenait un accroissement extraordinaire : son commerce et la terreur de son nom s'étendaient dans toute cette partie de l'Asie. En 1687, ses marchands étaient déjà en relation avec le Pérou; dans cette même année, un des galions, ta Santa Anna, fut pris par le capitaine anglais Gavendish. L'année suivante, une ambassade du souverain du Japon vint conclure un traité de commerce. Cette prospérité ne fit cependant pas négliger les moyens de défense, dont l'expérience du passé avait assez démontré l'utilité, et que l'avenir devait prouver être d'une absolue nécessité. De hautes murailles garnies de nombreux canons et défendues

par des fossés profonds , remplacèrent en 1 5go les premières et trop faibles fortifications ; l'arsenal maritime de Cavité , situé sur le bord de la baie à deux lieues environ au S. de Manille , fut également mis sur un pied de défense respectable ; toutes ces précautions n'étaient pas inutiles contre un ennemi voisin, qui avait vu, avec autant de jalousie que de chagrin, les Européens s'établir si près de ses possessions et s'emparer d'un pays qu'il convoitait depuis longtemps. Formose, soumise récemment à l'empereur de la Chine , avait été attaquée plusieurs fois par les Espagnols. Ce fut pour satisfaire son ambition et venger ses injures que ce souverain fit .tramer dans Manille même une conspiration qui la mit à deux doigts de sa perte. Dès les premières années de la fondation dé cette colonie , les Chinois y furent reçus d'abord comme des marchands qui .venaient seulement échanger des cargaisons. Bientôt le besoin d'ouvriers et de cultivateurs força de se relâcher de ces prudentes mesures : les Chinois s'établirent en foule et s'emparèrent de tout le petit commerce que dédaignaient les négociants espagnols; l'avantage que ceux-ci y trouvèrent fit fermer les yeux sur l'augmentation rapide de ces étrangers dangereux, dont le nombre montait à plus de vingt-cinq mille en i6o3. Ils habitaient un faubourg appelé Bidondo, situé de l'autre côté de la rivière vis-àvis de la ville fortifiée, occupée exclusivement par les Européens. Ce fut là qu'un complot, ourdi à loisir dans le plus grand secret et encouragé par le gouvernement chinois qui devait le faire soutenir par une flotte, éclata tout à coup ; les Espagnols que leur trop grande sécurité

avait engagés k demeurer en dehors des murailles, furent égorgés; la ville elle-même manqua d'être surprise, et des circonstances fortuites empêchèrent seules le succès de la conspiration. Les révoltés, privés de f appui de la flotte qu'ils attendaient et que le mauvais temps avait dissipée , se virent bientôt assaillis par les troupes et par tous les Européens revenus de leur première terreur; cependant, retranchés au nombre de vingt mille, à quelques lieues de Manille, ils livrèrent bataille et combattirent avec assez de résolution : mais l'aversion des indigènes contre eux avait augmenté considérablement le nombre de leurs ennemis. Les Chinois furent mis en déroute , une partie des fuyards tomba sous le fer ou mourut dans les supplices ; l'autre trouva un asile dans les montagnes, où l'on supposa alors qu'ils avaient tous péri de faim et de misère. Cependant ces hommes industrieux, échappés à la juste vengeance des Espagnols et au joug de fer qui pèse encore maintenant sur leurs compatriotes, assurèrent à leurs descendants une destinée plus heureuse, mais qui, suivant toute apparence, ne sera plus de longue durée. Au commencement de ce siècle , une expédition partie de Manille pour réprimer quelques déprédations commises par les noirs , trouva , au grand étonnement des Espagnols , dans des gorges de montagnes presque inaccessibles, de beaux villages habités par une race blanche parfaitement civilisée , adonnée à l'agriculture , et que tout fit reconnaître comme descendant des Chinois échappés au massacre de 160 3 et peut-être aussi à celui des compagnons du pirate Limahon. Des forêts,

des précipices les mettaient à l'abri des armes de leurs anciens ennemis, mais non de cet esprit de commerce, de cette passion du gain qu'ils tenaient de leurs ancêtres. Lors de mon séjour à Luçon, déjà une partie de cette population disposée à sacrifier sa liberté et son sort à venir À de bien fragiles avantages , avait proposé, disait-on , de se soumettre au gouvernement espagnol , à condition de conserver le libre commerce du tabac dont elle récolte une grande quantité. Quel traité, et avec quels maîtres !

A peine Manille avait -elle échappé heureusement au danger d'une aussi formidable révolte , que les Japonais établis dans l'île, moins nombreux mais plus braves que les Chinois , tentèrent deux fois la même entreprise dans laquelle ceux-ci avaient échoué; ils ne furent pas plus heureux : la seconde se termina par l'extermination d'une partie d'entre eux , et le reste fut expulsé à jamais de l'île Luçon.

Cependant , malgré la suite d'événements semblables qui se succédèrent pendant le xvn' siècle et la plus grande partie du suivant; malgré les succès balancés dans la guerre contre les Hollandais , qui après avoir détruit quelques établissements voisins de Luçon, s'être emparés de l'extrémité S. de Formose, virent à leur tour Malaca tomber au pouvoir de leurs ennemis, la colonie s'élevait rapidement à un haut degré de richesse et de prospérité commerciale; elle payait en marchandises de Chine et avec ses propres produits l'or et l'argent du Pérou que de nombreux galions apportaient d'Àcapulco et de Lima.

C'était par Manille que l'Espagne , alors si puissante, recevait les épices, les produits chinois et japonais, trèsrecherchés à cette époque en Europe. Ce brillant commerce , auquel aucun étranger ne pouvait prendre part, était une inépuisable source de fortune pour les premières autorités des Philippines et les marchands espagnols ; mais la concurrence des magnifiques possessions de l'Amérique du Sud avait fait regarder à la cour de Madrid les Philippines plutôt comme un lieu d'exil que comme un gouvernement important. Une semblable manière de voir dut influer et influa en effet souvent sur le choix des autorités de ces îles, et par suite sur ia composition de la population blanche. Sans doute, alors comme maintenant , Manille contenait bon nombre de négociants nationaux jouissant à juste titre de l'estime, de la confiance de leurs compatriotes et du commerce étranger; mais la société était animée d'un esprit de tracasserie, de calomnie et de désunion , auquel le conflit continuel du pouvoir militaire et monacal pouvait donner une nouvelle force : plusieurs capitaines généraux abandonnèrent même des fonctions dans lesquelles ils étaient abreuvés de dégoûts.

Maintenant que les Espagnols se portent en foule dans cette colonie , un des restes de l'ancienne puissance de leur patrie ; que le gouvernement des Philippines est recherché par des hommes que leurs talents et leur réputation rendent recommandables , on sera étonné que ce mauvais esprit ait survécu au temps et à ces changements. J'ai trouvé dans la société de Manille une liberté dans les manières et surtout dans les propos , un

penchant à la calomnie et à la méchanceté, qui m'ont paru la rendre insupportable à tout le monde. Les femmes se détestent entre elles et n'ont aucun égard pour leur mutuelle réputation ; les hommes, que l'intérêt a conduits dans ce pays, cherchent à se supplanter ou à se nuire par d'indignes manœuvres , aussi faciles que communes sous un gouvernement soupçonneux et défiant. Les autorités en général , n'ayant quitté l'Europe que pour aller à la fortune , négligent trop peut-être les moyens d'arrêter le mal et ne déploient aucune représentation convenable. Tel est l'état dans lequel j'ai trouvé la société de Manille ; les haines entre familles, la nécessité de prendre un parti, m'ont déterminé à l'abandonner; pour les honnêtetés que j'ai faites ou voulu faire, j'ai éprouvé mille dégoûts : enfin, fatigué de lutter contre tant d'obstacles , je m'en éloignai tout à fait.

Cependant Manille n'est pas entièrement dépourvue de femmes aimables et bien élevées, de quelques hommes de bonnes manières, que leur conduite et leurs moyens rendent également estimables ; mais ils vivent au sein d'une société choisie et très-limitée dont il est difficile à un étranger de pouvoir apprécier tout l'agrément.

Cette discorde, et les dissensions politiques qu'elle devait naturellement causer, furent aussi fatales à la colonie que les révoltes presque continuelles des différentes provinces de Luçon et des îles soumises au joug espagnol, souvent secoué et toujours impatiemment porté. L'influence des moines, bien plus que les armes, calma toujours ces soulèvements dont les chefs périrent i. a4

sur l'échafaud; mais au chef-lieu , théâtre de la lutte constante des autorités militaires contre un clergé rendu puissant par ses richesses et par le fanatisme et la superstition des indigènes, les excès allèrent très-loin et l'ordre ne fut jamais bien rétabli. En 1717, le capitaine général Bustamente, homme d'un grand caractère, fut égorgé avec toute sa famille par le peuple de Manille que les moines avaient soulevé; ces désordres, en affaiblissant le pouvoir espagnol dans ces mers, enhardirent ses nombreux ennemis à en profiter : les Maures firent une nouvelle et formidable invasion dans File de Luçon qu'ils mirent à feu et à sang , et se retirèrent emmenant avec eux une multitude d'esclaves et un immense butin. Le fameux Ànson s empara des galions venant du Pérou et fit éprouver de grandes pertes au commerce de Manille qui avait refusé de suivre les avis prudents du capitaine général; enfin la nature elle-même sembla vouloir annoncer par la furieuse éruption du Taal , volcan situé dans la province de Batangas et qui ensevelit sous les cendres un grand nombre de bourgs et de villages avec leurs habitants, les malheurs que devait éprouver la colonie sous le gouvernement de l'archevêque Manuel Roxa que, par leurs intrigues, les moines parvinrent à faire nommer capitaine général en 1 758. Ce prélat, d'un caractère faible et irrésolu, abandonna le pouvoir aux mains du clergé, qui souleva bien des haines et répandit plus que jamais la division parmi les divers corps de la colonie. Cependant jamais l'accord n'avait été aussi nécessaire, jamais les circonstances n'avaient été aussi graves.

La guerre, allumée en 1 756 entre la France et l'Angleterre , venait de finir par la perte de tous nos établissements dans l'Inde : nos rivaux , encouragés par leurs succès , voulurent faire subir le même sort aux possessions de l'Espagne , contre laquelle les hostilités venaient de commencer. Ils profitèrent des forces militaires que les dernières circonstances avaient fait rassembler à Madras : une expédition , composée de blancs, de cipayes et de Cafres, formant au plus trois mille hommes sous les ordres du général Draper, vint débarquer devant Manille le a 3 septembre 1762.

Alors les fortifications de la ville étaient ce qu'elles sont maintenant , très - fortes et bien entretenues ; des murailles élevées, garnies d'artillerie, plusieurs ouvrages à cornes, un fossé profond rempli d'eau, la défendaient du côté de terre et même du côté de la mer qu'une plage étroite de sable séparait des glacis ; enfin la rivjère sur le bord de laquelle est bâtie Manille aurait opposé des obstacles insurmontables aux assiégeants , si la colonie avait eu pour gouverneur un homme de tête et de courage : il eût par son exemple animé la garnison, résisté aux attaques, et attendu ainsi les secours qui se réunissaient dans l'intérieur; mais l'archevêque capitaine général avait négligé les troupes, il ignorait la déclaration de guerre; la désunion était dans le conseil : la vue d'un ennemi inattendu fit éclater les haines avec un surcroît de violence parmi les . autorités et jeta tout dans la confusion.

Cependant un officier espagnol , Bustos, dont le nom mérite d'être conservé , ranime le courage de la faible

ai.

garnison , fait à sa tête plusieurs sanglantes sorties ; mais il est toujours repoussé, et le neveu de l'archevêque • tombe au pouvoir de l'ennemi. Cette perte achève d'accabler le vieux capitaine général qui redemande en vain le prisonnier; ce malheureux jeune homme est égorgé par les assiégés au moment où, accompagné d'un officier anglais, il s'approchait des murailles pour être rendu. Pendant ce temps, l'amiral Cornish, commandant la flotte de l'expédition , s'emparait de deux galions arrivant d'Acapulco; l'un d'eux, prévenu des événements, avait débarqué son trésor dans une partie de l'île éloignée du chef-lieu assiégé , et le conserva ainsi au gouvernement espagnol , qui plus tard en tira un grand parti pour reconquérir Luçon.

Dès les premières attaques , Ânda , chanoine de V archevêché , moine d'un grand caractère , plutôt fait pour les combats que pour le cloître , avait été envoyé dans les provinces pour assembler des secours. Déjà six mille indigènes des provinces voisines , conduits par leurs curés, étaient entrés dans Manille; joints à la garnison, ils firent le a octobre une sortie pour renverser les batteries que l'ennemi avait élevées contre les bastions de San Diego et San Ândres qui défendent la ville à l'endroit où les fortifications , après avoir longé la mer, s'en éloignent brusquement vers l'intérieur. Les troupes espagnoles, partagées en trois divisions, attaquent les Anglais avec un courage forcené auquel il est d'abord impossible de résister : les canons encore fumants sont enlevés par les natifs, fanatisés et éprouvant autant d'horreur pour les Anglais hérétiques que d'aversion

pour la couleur noire des Gafres. Sans le courage des troupes blanches c'en était fait des assiégeants; mais leur discipline rétablit le combat; le massacre fut affreux. Les auxiliaires espagnols repoussés perdent courage , se débandent ; une partie reprend le chemin de son pays, et l'autre rentre dans la place pour le malheur des pauvres habitants.

Enfin le 5 octobre , la brèche étant praticable , les assiégeants donnent l'assaut, entrent dans la ville sans trouver d'autre résistance que celle qu'opposent à la Porte royale cent soldats qui, ayant refusé de se rendre, périssent tous les armes à la main ; beaucoup d'autres se noient dans la rivière en fuyant vers l'autre coté : le reste de la garnison se rendit aux Anglais. Alors commença une effroyable scène de carnage et de dévastation : Manille fut livrée à toutes les horreurs du pillage , et la population eut cependant encore moins à souffrir d'un ennemi vainqueur et irrité que des indigènes qu'elle avait appelés à sa* défense, et qui commirent sur les blancs les plus affreuses atrocités. Cavité se rendit bientôt après.

Cependant , par les soins du général anglais , l'ordre se rétablit dans la ville, dont la rançon frit fixée à quatre millions de piastres ; les autorités des provinces , alors soulevées, refusèrent d'y contribuer. Tel était le désordre , que cette cité si riche ne put fournil* la somme exigée, quoique les ornements des églises eussent été livrés au vainqueur. Les trésors et les dépouilles de la colonie sont embarqués sur la flotte, et le général Draper repart, laissant pour garder sa conquête une partie des troupes venues de Madras.

Pendant les premiers temps de l'occupation de Manille , les Anglais purent concevoir quelque espérance d'en conserver la possession ; 3s s'emparèrent et restèrent maîtres pendant plusieurs mois de la province de Tagala, qui fournit des vivres à la garnison. Les Chinois, toujours disposés à se révolter contre les Espagnols, se joignirent à leurs ennemis et les aidèrent à gagner une bataille auprès du couvent de Boula can , peu éloigné de la ville ; mais bientôt tous ces avantages furent successivement perdus. Le faible archevêque, qui avait conservé sous le nouveau gouvernement la direction des affaires politiques et religieuses , sanctionné de son autorité et de sa présence toutes les mesures prises par les Anglais pour empêcher d'abord, puis ensuite arrêter la formidable réunion de troupes que le chanoine Anda était parvenu à opérer dans l'intérieur, meurt de chagrin et accablé de remords. Une guerre terrible et sanglante de partisans force les vainqueurs d'abandonner peu à peu leurs conquêtes et de se renfermer dans les murs de Manille , sous lesquels Anda et le capitaine Bustos arrivent à la tête' d'une armée. La ville, ainsi bloquée étroitement, était vide de ses habitants; la garnison , affaiblie par les combats , avait & lutter contre la famine et les maladies; sa position devenait chaque jour plus critique : toute capitulation avec l'en nemi n'aurait été qu'un piège cachant les plus horribles représailles. Les moyens d'embarquement manquaient; l'avenir était effrayant, quand une frégate anglaise, annonçant la paix avec l'Espagne, mouilla devant la ville: alors les restes de la garnison, protégés par les traités

et plus encore par les canons du bâtiment de guerre nouvellement arrivé, abandonnèrent la colonie à ses anciens maîtres , qui reprirent possession de Manille le 3i mars 176/1.

Une secousse aussi violente, donnée à une population nombreuse à peine soumise, toujours disposée au pillage et à la dévastation, composée d'éléments ^i variés et divisés entre eux par d'anciennes haines et des origines différentes, dut nécessairement amener une effrayante confusion. Luçon devint le théâtre de tous les désordres auxquels des hordes sauvages sans aucun frein auraient pu se livrer. Les habitants des provinces éloignées du chef-lieu, soumis à ï influence des curés, au joug de l'habitude , et pour ainsi dire à celui des localités, étaient restés jusqu'alors, sauf quelques révoltes partielles et bientôt étouffées, dans une heureuse tran* qufflhé; mais dès qu'à la Voix des prêtres cette masse d'hommes eut pris les armes contre l'invasion des Anglais , qu'elle eut quitté ses villages , ses provinces , pour en traverser d'autres qu'elle avait toujours considérés comme ennemis , la désorganisation fut complète , les campagnes ravagées , les habitants égorgés ; les prêtres eux-mêmes ne purent tous échapper aux désastres que dans leur zèle ils n'avaient sans doute pas prévus : une grande partie d'entre eux furent massacrés. Alors peutêtre la conduite de l'archevêque, qui avait redouté tous ces malheurs, fut-elle jugée moins sévèrement.

Les Chinois se révoltèrent de nouveau, prirent possession de la ville de Nava ; mais ils en furent chassés après un combat sanglant. Au même moment les deux

provinces de la Laguna et de Batangas, voisines de celle de Manille, se soulèvent, et leurs habitants armés commettent les plus affreuses déprédations. IUocos et Gagayan donnent le titre de roi à un chef indigène nommé Silang; les curés et les autres autorités sont assassinés ou mis en fuite. Ce funeste exemple ne trouva que trop d'imitateurs : une nouvelle et plus terrible révolte éclata à Binatongan , chef-lieu de la province de Pangasinari , quand les collecteurs se présentèrent pour recevoir le tribut. Anda employa en vain tous les moyens de conciliation pour ramener les rebelles à l'obéissance; ceux-ci , attaqués avec vigueur et chassés des plaines, se retranchèrent dans les montagnes, et la tranquillité ne fut à peu près rétablie qu'en 1765. Déjà Silang avait été tué par ses adhérents, après six mois d'un prétendu règne et au moment de mettre à exécution son projet de massacrer tous les Européens et tie s'emparer de la colonie.

Ces sanglantes révolutions eurent lieu en partie pendant que les Anglais étaient maîtres de Manille : leur présence contint les provinces de Tondo et de Cavité; celles de Bulacan et de Papanga souffrirent peu et restèrent heureusement tranquilles, car si elles eussent suivi l'exemple du reste de file , c'en était fait pour longtemps du pouvoir espagnol dans ces contrées.

Luçon rendue à ses anciens maîtres , la tranquillité ne fut pourtant pas rétablie : pendant bien des années de nombreuses bandes de brigands pillèrent et rançonnèrent les habitants des provinces, jusques aux portes de Manille. Les communications étaient devenues sinon impossibles, du moins extrêmement difficiles et dange-

reuses. Les moines seuls, sans aucune force militaire qui les soutînt, parvinrent peu à peu, à force de persévérance , à regagner leur influence sur cette population agitée. Enfin le chanoine Anda, devenu capitaine général des Philippines que par ses talents et la force de son caractère il avait conservées à sa patrie , acheva de rétablir l'ordre; Bustos, devenu colonel, fit une guerre heureuse aux pirates de Mindanao et les mit pour longtemps hors d'état de continuer leurs déprédations.

Sous une administration sage et ferme en même temps, les marchands de Manille réparèrent leurs pertes ; le tribunal de commerce fut établi, la compagnie des Philippines créée : mais elle termina son existence avec le siècle et fut pendant ce court intervalle de temps le sujet des réclamations et des plaintes du commerce d'Espagne et particulièrement de Luçon , dont les négociants purent cependant dès lors recevoir directement d'Europe, par le cap de Bonne -Espérance, les marchandises qui venaient auparavant d'Amérique par le cap.Horn et l'isthme de Panama.

Mais ce commencement de prospérité ne fut pas de longue durée : la révolte des colonies du nouveau monde, les révolutions de la Péninsule, ruinèrent tout à fait Manille et l'isolèrent pour ainsi dire de la mère patrie : la paix de 181 A trouva cette colonie presque sans relations commerciales comme sans industrie. Déjà cependant la nécessité et les circonstances avaient amené forcément d'avantageux changements dans le système de gouvernement qu'une nation jalouse

de ses possessions avait établi aux Philippines. Le commerce étranger fut admis : ce premier essai ayant augmenté considérablement le produit des douanes, auquel dans le mauvais état de ses finances la cour de Madrid a souvent eu recours , les négociants de toutes les nations obtinrent la permission de résider à Manille. Les indolents nationaux, hors d'état de soutenir la concurrence de llindustrie et de l'activité, se virent bientôt éloignés, malgré leurs plaintes, de la source de richesses où ils avaient puisé longtemps sans rivaux.

De semblables innovations eurent donc à lutter non* seulement contre une foule d'intérêts privés , mais encore contre, des coutumes aussi anciennes qu'absurdes, que l'accroissement successif «des revenus pouvait seul faire heurter ainsi par un gouvernement auquel jusque* là les idées libérales, de quelque espèce qu'elles fussent, étaient restées tout à fait inconnues. Aussi la position des négociants étrangers établis à Luçon est-elle entièrement précaire ; seulement tolérés , ils n'ont aucune garantie et sont soumis aux caprices et aux décisions arbitraires d'une autorité soupçonneuse, inquiète, qui jusqu'ici a refusé avec opiniâtreté de recevoir les consuls des nations commerçantes, afin sans doute d'enlever aux victimes d'une délation ou de la calomnie les moyens de réclamer contre leur expulsion et le tort lait à leurs propriétés.

Cependant telles sont les ressources de cette belle colonie, qu'une faible lueur de liberté a réparé une partie de ses malheurs passés et lui prépare un avenir qui peut être très -brillant. En .effet, Manille dans le

temps de sa plus grande splendeur, ne la dut qu'au commerce de la Chine avec l'Europe et l'Amérique du sud, dont elle n'était que l'entrepôt : les événements que chaque siècle amène avec lui ont fait disparaître sa prospérité comme celle de plusieurs autres pays que nous avons déjà visités. Les sources du commerce et les routes qu'il suit sont changeantes : les seules productions de la terre peuvent leur donner une longue durée ; ce sont ces productions qui attirent maintenant k Luçon de nombreux navires, venant prendre des chargements de sucre dont la qualité encore inférieure s'améliore chaque jour de plus en plus dans les usines établies depuis peu de temps par des Français , qui sont également parvenus à faire du rhum très~estimé. La quantité de café exportée de Manille est également très-forte, et a même décuplé depuis quelques années; mais les deux principaux produits sont le tabac et le riz : tant que l'exportation de cette dernière denrée fut défendue ou soumise entièrement au caprice et aux intérêts des autorités, sa culture n'excéda pas les besoins delà population , qui en fait sa principale nourriture ; mais depuis que les étrangers en prennent une grande quantité pour la Chine , on conçoit difficilement ce que , même dans les années ordinaires, Luçon peut en livrer au commerce extérieur. Si la culture du tabac était aussi libre, le sol des Philippines , où il croît sans le secours de la main de l'homme, pourrait en fournir au monde entier; mais ce don de la nature, si précieux pour le gouvernement qui s'en est réservé le monopole , est resté j usqu'ici presque inutile aux intérêts des habitants. Deux

seules provinces du nord de file ont le droit de cultiver cette plante; partout ailleurs elle est arrachée, et un corps nombreux de cavalerie est chargé de veiller à ce que cette rigoureuse mesure soit mise à exécution. Cependant , ainsi qu'il arrive toujours quand les lois sont en opposition avec les habitudes ou les besoins de la population, celle qui défend la libre culture du tabac dans la colonie est fréquemment éludée, difficilement exécutée, et cause souvent de sanglantes rencontres entre les agents du pouvoir et les indigènes peu civilisés des provinces de l'intérieur. Pour ceux-ci, fumer est un des premiers besoins de la vie, et cependant le tabac est constamment tenu dans les magasins de l'état à un prix assez élevé. Aussi, même à Manille , la contrebande estelle très-active ; mais l'extension énorme qu'a prise depuis quelques années l'exportation des caisses de cigares, dont la Havane elle-même envie à Luçon l'excellente qualité , dédommage grandement le fisc de ce qu'il perd à l'intérieur. Il y a encore peu de temps que les règlements les plus absurdes, arrêtant la culture du tabac aux lieux mêmes où elle est autorisée, empêchaient de pouvoir satisfaire aux demandes sans cesse renouvelées par le commerce étranger, et privaient ainsi les douanes d'une forte augmentation dans leurs revenus; mais depuis une tournée du capitaine général dans l'intérieur, les produits ont plus que doublé et se trouvent cependant au-dessous de la consommation. Les plantations et les usines de Luçon fournissent encore i l'exportation une grande quantité d'indigo très-estimé dans nos manufactures , mais que la concurrence du Bengale

a fait tomber un peu de prix depuis quelque temps. Les côtes recèlent un grand nombre de tortues dont l'écaillé est recherchée pour les ouvrages de tabletterie , et des coquilles dont on extrait la nacre de perles. Enfin for recueilli dans le lit des torrents , sur les bords des rivières et même de la baie de Manille , après les grands mauvais temps , forme une somme considérable passant presque entièrement aux mains des Chinois, qui la transportent en contrebande dans leur pays. Il est un grand nombre d'autres productions de l'île qui, moins considérables ou plus communes que celles dont nous venons de parier, n'en trouvent pas moins un débouché avantageux avec les nombreux bâtiments qui fréquentent la colonie. Ceux-ci achètent , pour leur propre usage et comme objet de cargaison, un excellent cordage tiré de Vabaca, espèce de bananier produisant de mauvais fruits, mais dont les grandes feuilles filandreuses, séchées et battues, donnent un chanvre flexible, très-fort et susceptible d'être bien travaillé (19). La farine de Luçon, aussi belle que bonne, se conserve fort longtemps ; le cacao , indigène dans les Philippines , est supérieur à celui de l'Amérique du sud, mais en petite quantité et d'un prix très -élevé; les légumes secs, les provisions sont généralement peu chers et de bonne qualité. L'exportation de toutes ces denrées est permise , mais malheureusement pour la colonie celle des bêtes à cornes et des chevaux est défendue, sans que l'on puisse trouver aucune raison plausible pour excuser cette mesure qui fait le plus grand tort aux provinces voisines du chef-lieu; ces dernières possèdent de grands trou-

peaux de bœufs d'une belle espèce , mais que leur bas prix fait négliger : aussi généralement à Manille la viande est-elle mauvaise et d'une apparence repoussante. Les buffles sont très -nombreux, entièrement consacrés k l'agriculture et aux travaux pénibles. Non-seulement ce précieux animal ne peut sortir de l'île , mais encore sa vie est un bien dont son maître ne peut disposer sans la permission de l'autorité ; mesure sage , qui fait autant l'éloge du protecteur que celui de l'utilité du protégé. Les moutons sont rares et mauvais à Luçon , dont les habitants considèrent, on ne sait pourquoi, la chair de cet animal comme malsaine ; ils ont pour les poules une égale aversion que partagent avec eux les Chinois et les peuples qui habitent les côtes de la Cochinchine : toutes les autres espèces de volaille sont également communes à Luçon, mais sans être un objet de réprobation. Le cheval n'est pas indigène dans les Philippines-; sans doute il y fut apporté du Chili ou du Pérou, où déjà la belle race andalouse avait perdu de sa beauté primitive. Cependant à Manille ce noble animal a conservé la vivacité, le feu , le courage du sang dont il est sorti ; son œil est noir et grand; sa tête petite et bien placée; il a les jambes fines, les formes gracieuses et bien proportionnées ; et si sa taille est généralement petite , s'il ne ressemble pas toujours au portrait que je viens d'en faire, c'est la faute du gouvernement de la colonie, qui non- seulement n'a jamais rien tenté pour perfectionner la race des chevaux, mais encore en défend l'exportation qui, leur donnant quelque valeur, encouragerait les propriétaires à les soigner davantage

pour en tirer le bon parti que beaucoup d'exemples font espérer.

Mais ces améliorations et tant d'autres, nécessaires à la prospérité de Luçon, arriveront successivement et avec le temps. Cette colonie, plongée depuis trois siècles dans les ténèbres de l'ignorance et de la superstition, s'éveille lentement aux premières lueurs de la civilisation euro* péenne. Les progrès des lumières doivent être prudemment ménagés au milieu d'une population presque sauvage , que l'influence toute morale des moines retient seule dans l'ordre, et pour laquelle le mot de liberté est synonyme de désordre et de soulèvement. Avant même qu'un changement de système fasse sentir ses heureux effets sur cette masse d'hommes incapables d'en connaître les avantages , combien d'obstacles n'y aurat-il pas à surmonter, même dans les classes élevées du chef- lieu, dont l'ignorance et le fanatisme sont aussi dignes de pitié 1

La lutte entre l'autorité militaire et le clergé est aussi vive, aussi ardente maintenant que jamais; mêmes intrigues, même jalousie de pouvoir. Les moines, ennemis des innovations, s'opposent de tous leurs moyens à l'introduction des étrangers dans la colonie , et excitent contre eux la haine des naturels, que seuls ils peuvent contenir et faire obéir. Leur puissance dans Luçon est donc sans bornes ; elle est la récompense de bien des travaux, de bien des dangers. Les prêtres sont les vain* queurs de ces peuples féroces; mais au zèle apostolique le plus admirable , à la persévérance la plus courageuse, les moines n'ont pas toujours joint l'humilité

chrétienne : ils ont voulu unir l'influence spirituelle au pouvoir temporel , et les couvents sont devenus les véritables maîtres des Philippines.

Luçon , ainsi que les îles voisines soumises en totalité ou en partie à la couronne d'Espagne , est divisée en paroisses très-étendues, dirigées chacune par un curé, moine d'un des quatre ordres de Manille. Chaque village obéit aux descendants de ses anciens chefs, sur l'esprit desquels les prêtres exercent un empire absolu. Si l'on ajoute aux éléments de puissance que je viens d'énumérer ceux que fournissent les richesses et les plus belles propriétés qui sont aux mains des moines t le pouvoir qu'elles assurent au clergé sur toute la surface de l'île, l'exécution sévère des règlements qui défendent toute relation entre les indigènes et les Européens, même espagnols, on concevra aisément que le rôle de l'autorité militaire est difficile , et que les fonctions de capitaine général des Philippines sont entourées de bien des dégoûts.

Cependant, malgré de si grandes précautions, des changements se sont opérés depuis quelques années, non-seulement dans les préjugés des hautes classes de Manille , mais encore dans ceux des habitants des provinces voisines. Cette dernière population est devenue beaucoup moins fanatique : son horreur pour les étrangers est considérablement diminuée; l'usage des marchandises d'Europe obtenues à un prix très-inférieur A celui qu'on en exigeait autrefois, le mouvement, l'aisance qu'un commerce actif entraîne avec lui , font fuser pour ainsi dire la civilisation au milieu de cette multitude

superstitieuse qui en 1820, excitée par les moines, égorgea une partie des étrangers qu'elle respecte et aime maintenant. Le terrible choléra faisait à cette époque, et pour la première fois, d'horribles ravages dans Manille et ses environs : les malheureux habitants mouraient par milliers ; les églises étaient encombrées de malades expirants qui venaient inutilement demander au ciel la guérison de leurs maux. Le bruit sort , dit-on , des couvents que les étrangers ont jeté du poison dans les fontaines , et que Dieu punit ainsi les chrétiens qui ont toléré la présence des hérétiques. Tout à coup une rage frénétique s'empare de la population : les médecins, dont quelques heures auparavant elle demandait encore et bénissait les soins aussi actifs que désintéressés , accusés d'être des empoisonneurs, sont massacrés dans les rues. La fureur de la multitude, que des autorités faibles ou jalouses n'osent arrêter, augmente avec le carnage. Assaillis dans leurs maisons livrées au pillage , les négociants surpris tombent presque sans défense sous les poignards des assassins ; leurs cadavres traînés dans la fange , sont outragés par les furieux qui n'ont pu les frapper. Tant que le sang espagnol ne fut pas menacé, la force publique resta spectatrice impassible de pareilles atrocités; mais lorsque, semblable à la bête féroce que la vue du sang irrite et qui se précipite sur son maître, le peuple, ayant égorgé les victimes désignées, voulut trouver des coupables dont les richesses pussent satisfaire sa soif de pillage , il fut arrêté : le but était rempli. Alors seulement le capitaine général, accompagné de son état major, parut sur les places publiques , compli-

mentant sur la justice de sa cause une populace encore couverte du sang des victimes dont les restes étaient indignement foulés aux pieds des chevaux. Les moines, dans cette horrible circonstance , montrèrent quel était leur pouvoir; mais je pense qu'il leur serait difficile d'en donner une semblable preuve maintenant. Peu d'années après, des événements d'un autre genre vinrent annoncer que les ennemis extérieurs n'étaient pas les seuls à craindre pour cette espèce de théocratie. Les idées libérales qui avaient causé les révolutions d'Espagne et appelé l'Amérique du sud à la liberté, avaient des partisans dans Manille. Une conspiration se trama au sein même du chef-lieu et de sa garnison. En mai 1 82 4 les conjurés s'emparent des portes de ia ville. Le capitaine général, qui à une époque encore récente avait laissé lâchement égorger les étrangers , est assassiné à son tour dans son propre palais. La liberté de Luçon allait être proclamée ; mais la fidélité d'une partie des troupes, l'incertitude du reste, le manque d'argent, enfin la mort d'un des principaux chefs du complot, le font échouer; et avant la fin de la journée les cachots étaient remplis des coupables et des individus soupçonnés; ils s'y trouvaient encore lors de mon passage à Manille, et chaque bâtiment arrivant d'Europe pouvait apporter leur arrêt de mort. La plus faible partie de ces conspirateurs étaient Espagnols, les hommes de codeur formaient la majorité. Ces derniers sont nombreux dans la colonie ; ils jouissent de tous les privilèges des Espagnols, dont ils ont conservé l'apathie, la paresse et l'amour de l'oisiveté; mais ils ne possèdent pas le

courage ni le caractère ferme et patient de cette nation. Le Manillois est d'une taille bien prise, au-dessus de la moyenne; ses traits sont agréables; la couleur de son teint est un peu foncée, mais sa physionomie ne manque pas d'expression : le plus souvent son éducation est trèsnégligée et abandonnée à toutes les pratiques de la plus absurde superstition. Les femmes sont jolies, bien faites, ont de beaux yeux noirs , de petits pieds , enfin la tournure voluptueuse des dames andalouses dont elles ont également la coquetterie : beaucoup d'entre elles épousent des Espagnols et tiennent dans la société le rang que leur fortune ou leur famille les met à même de soutenir, car leur couleur n'est soumise à aucun préjugé , mais cependant elle exclut les hommes de tous les emplois un peu importants dans le gouvernement de la colonie : telle fut sans doute la véritable cause de la conspiration dont je viens de parler et qui a échoué cette fois... La cour de Madrid , avertie par cette épreuve, a envoyé quatorze cents hommes de troupes de ligne pour empêcher Luçon de suivre l'exemple de ses autres colonies ; mais cette précaution , nécessaire il est vrai , a beaucoup mécontenté les quatre mille hommes de troupes indigènes composant depuis très-longtemps les seules forces de la colonie, et qui croyaient avoir acquis par la répression de la dernière révolte de nouveaux droits à la confiance du gouvernement. Si ce mécontentement est capable d'inquiéter l'autorité militaire et de favoriser par la suite quelque révolution dans les Philippines, il ne sera pas sans trouver quelque sympathie dans le clergé. En effet , au sein même de ce corps si puissant ,

qui semble avoir assuré son autorité par tous les moyens que la prudence des cloîtres peut inventer, grandit un ennemi qui, méprisé jusqu'à présent, commence à inspirer de l'inquiétude à ses maîtres, et peut plus tard, après avoir secoué le joug des moines, succéder à leur influence sur la population. Je veux parier du clergé séculier, tiré de la population indigène et mulâtre.

Lorsqu'au commencement de l'occupation des Philippines paries Espagnols, les moines augustins portaient le christianisme au milieu de peuplades féroces , et souvent pour prix de leur zèle expiraient dans les tourments, le nombre des missionnaires n'était pas considérable, ni les couvents si riches et si nombreux. Les provinces soumises successivement à la foi chrétienne, en employant beaucoup de moines, augmentèrent en même temps les revenus du clergé : de nouveaux ordres religieux vinrent participer à ces avantages. Les dangers cessèrent à mesure que la tranquillité s'établit; ils firent* place à la vie douce et agréable que les curés mènent dans les provinces et qui n'est pas toujours d'une grande sévérité. Souvent le relâchement des moines sembla un dédommagement des rigueurs du cloître ; mais ces mauvais exemples sont généralement peu dangereux pour les indigènes éloignés du chef-lieu , et peu communs et soigneusement cachés aux yeux des habitants plus civilisés dans le voisinage des couvents. Ce joug , quoique absolu , paraît léger à la population : la persuasion l'a imposé au nom de la religion ; et dans presque toutes les paroisses , la charité et une bienveillance paternelle l'ont rendu cher aux nouveaux chré-

tiens. On a remarqué , et je crois avec raison , que les moines établis aux Philippines sont en général mieux gouvernés, plus instruits, d'une tenue plus régulière que ceux d'Europe, qu'ils ne reçoivent que difficilement de nouveaux sujets, et les choisissent toujours avec soin. Est-ce le désir de conserver à l'honneur de l'ordre toute sa pureté , ou la crainte de partager avec de nouveaux concurrents les faveurs et les richesses des couvents, qui en rend les chapitres si difficiles? Quel que soit le sentiment qui a dicté leur résolution, celle qu'ils ont adoptée peut bien être dans l'intérêt général , mais non suivant les conseils d'une sage et prudente prévision des événements à venir. C'est au sein même de la population indigène que le clergé de Manille a été chercher des prêtres pour desservir cette multitude de petites cures dédaignées par les moines, dont le petit nombre n'occupe que les places les plus importantes. Ce nouveau clergé , d'abord trèfrrsounrâ et sans doute reconnaissant envers ses maîtres , a peu k peu changé de sentiments : maintenant il souffre impatiemment l'état d'infériorité , d'abaissement même où il est tenu : de fréquents séjours dans les couvents, ses relations habituelles avec les moines, ont fait succéder au prestige évanoui l'aversion que les prêtres séculiers portèrent toujours, et surtout en Espagne, aux ordre» monastiques. Sans doute que les curéa indigènes, peu instruits et très-faiblement rétribués , sont loin encore d'exercer sur leurs compatriotes une influence aussi grande que celle qui est inhérente pour ainsi dire , dans ces pays , au caractère de missionnaire ; mais ces ennemis cachés affaiblissent peu à peu

le pouvoir du clergé européen ; ils éclairassent le voile qui couvre les yeux des natifs, et préparent ainsi la population aux événements que le choc des idées nouvelles contre les anciennes amènera tôt ou tard à Manille, et qui, je pense, seront contraires à la prospérité, je dirai même à l'existence de la colonie, s'ils ne sont conduits avec une lente sagesse, seul moyen d'empêcher un bouleversement général.

J'ai déjà parié des modifications favorables que la présence des étrangers à Luçon avait fait éprouver aux préjugés des Tagals ou habitants de la province de Manille. Son effet sur leurs habitudes n est pas moins sensible : une nouvelle aisance , les relations commerciales ont adouci les mœurs d'une population qui est loin d'opposer de grands obstacles à la civilisation. Le caractère du Tagal est réfléchi , calme , intelligent , susceptible d'attachement et de reconnaissance; mais presque toujours il s'y mêle une teinte de défiance que décèle l'expression de ses yeux noirs et de sa physionomie. Sa figure diffère peu de celle du Malais , avec lequel l'indigène de Luçon m'a semblé avoir quelque ressemblance physique; comme lui il est de taille moyenne , ses membres sont forts et nerveux : le front bas, la figure large, le nez court et épaté, la bouche grande , rougie par le bétel , les cheveux noirs et le teint fortement cuivré, formeraient un complet rapprochement peu avantageux au Tagal, si celui-ci n'avait dans sa manière de marcher quelque chose de dégagé et même de noble , sans affectation. Son habillement a quelques rapports avec celui de l'habitant du détroit de

Sincapour; mais il est généralement plus propre, mieux soigné , et se compose d'une chemise & manches en toile de coton, ou confectionnée avec les fils très-fins d'une écorce particulière : cette chemise est ouverte sur la poitrine, tombe jusqu'au-dessous des genoux, et couvre ainsi un long pantalon d'étoffe rayée ou foncée, large par le bas et serré au-dessus des hanches. (PL 37 et 38.) Ce costume, toujours d'une grande propreté, a quelque chose d'agréable par sa simplicité. L'indigène de Luçon conserve sa chevelure dans une parfaite propreté, et la cache sous un salacot, chapeau de forme conique très-aplatie et à grands bords , fait de paille tressée pour les pauvres, et d'une étoffe de crin surmontée d'un capuchon en acier ou en cuivre argenté , souvent même doré pour les riches, qui dans les villes y substituent quelquefois le chapeau de feutre européen. Le salacot est aussi la coiffure de guerre; garni intérieurement de légères bandes de fer, et bien assujetti par deux courroies qui se nouent sous le menton, il défend la tête contre les armes tranchantes. Les hautes classes portent des souliers , mais le peuple est toujours pieds nus. L'habillement des femmes , suivant leur fortune , offre plus de variété et se compose ordinairement d'une espèce de camisole d'étoffe le plus souvent rayée de vives couleurs , fermée par devant, et couvrant une gorge bien conservée , qui semble être une beauté dont on fait très-grand cas ; un pagne de couleur en toile de coton fait plusieurs fois le tour de la ceinture , un peu au-dessous de la camisole , et descend jusqu'aux pieds , ordinairement petits, bien faits et contenus dans des

souliers de maroquin , quelquefois brodés en or et ne couvrant que l'extrémité des doigts. (PI. 37.) Il est difficile de marcher avec cette chaussure : aussi les femmes riches vont -elles en palanquin, et les pauvres sans souliers. (PL 38.)

Les Tagales sent parfaitement bien faites, se tiennent avec grâce et ne manquent pas d'une certaine dignité : leurs grands yeux noirs ont une expression de douceur qui se répand sur toute la physionomie ; cependant les traits de la figure ne sont pas agréables et ressemblent beaucoup à ceux des hommes. La tête n'est garantie que par des cheveux, frottés chaque matin avec la substance savonneuse tirée d'une racine particulière; ils sont ensuite relevés sur le derrière de la tête et trèsartistement arrangés en un seul paquet.

Les deux sexes aiment la parure et portent des colliers en or ou en verroterie; mais tous ces bijoux des Luçonnaises ne peuvent dissimuler la grandeur démesurée d'une bouche que de grosses lèvres et des dents salies par l'usage continuel du bétel rendent réellement repoussante. Il est encore un autre agrément que les belles des Philippines partagent avec les dames de sang mêlé et même espagnoles de Manille; il est vrai que ces dernières , au lieu de fumer d'énormes carottes de tabac qui restent pendant plusieurs semaines dans les cases tagales comme un meuble à l'usage de toute la famille, se contentent de repousser agréablement par le nez la fumée des cigares que leurs jolies bouches, légèrement rougies par le bétel , peuvent au moins contenir : aussi laissèrent-elles les belles fumeuses indigènes jeter seules

les hauts cris , quand les matelots dune frégate française eurent, il y a quelques années, la comique idée de promener sur leurs épaules, dans les faubourgs, un cigare long de plusieurs pieds et gros en proportion , qu'un de leurs camarades , habillé en femme du pays , faisait semblant de fiimer à une des extrémités. Les hommes en rirent , mais les femmes manquèrent faire un mauvais parti aux acteurs de la mascarade. Cependant elles sont généralement d'une humeur réservée et assez douce; leur conduite est très-bonne , et elles se tiennent éloignées des Européens.

La sobriété est une des qualités des habitants de Luçon : le riz , du poisson , des légumes , des fruits , et enfin des canards pour les plus riches, forment leur principale nourriture , dont le piment est l'unique assaisonnement. L'eau est la seule boisson du peuple dans l'intérieur de file , mais la passion des liqueurs fortes a déjà fait de grands progrès dans Manille, surtout parmi les domestiques attachés aux étrangers, qui sont obligés de se faire servir par ce qu'il y a de pire dans la population. Telle est malheureusement la marche de la civilisation : les basses classes en adoptent avidement les vices, avant que les rangs plus élevés soient à même d'en apprécier les bienfaits. Cependant elle n'a pas encore détruit le respect pour l'hospitalité qui est en honneur dans les Philippines , même parmi les peuplades les plus pauvres et les plus féroces. Le voyageur, quelles que soient sa nation, sa couleur, ou sa religion, peut venir sans crainte , à l'heure du repas, s'asseoir autour de la calebasse remplie de riz, en prendre sa part et se

retirer; pas une question ne lui sera faite, mais son départ sera vu avec autant d'indifférence que son arrivée. Le Tagai est industrieux et serait même susceptible de faire un bon ouvrier, si sa paresse n'étouffait pas les heureuses dispositions dont la nature Ta doué ; cependant il sait lire et même écrire dans sa langue , facile à comprendre, douce, agréable à l'oreille. Elle a été amenée à ce point de perfection par la traduction de tous les ouvrages religieux que les moines ont pensé pouvoir être mis sans inconvénient entre les mains des indigènes : le nombre en est borné, comme on le pense bien; cependant ces soins n'en annoncent pas moins des idées élevées dans le clergé de Manille, et font honneur aux ordres monastiques qui n'ont pas dédaigné d'instruire un peuple que leur persévérance a rendu chrétien , alors même qu'en Espagne la population est tenue par les moines dans le plus dégoûtant abrutissement. Celle de Luçon est très-portée à la superstition , et tout semble cependant , dans la physionomie des deux sexes , annoncer d'abord la tristesse et l'indifférence; jamais 3s ne se livrent i une joie franche : leur danse est grave comme les pantomimes qu'elle accompagne ordinairement; les sujets en sont le plus souvent sérieux, et les femmes elles-mêmes n'y apportent pas cet abandon ni cet entraînement au plaisir qui leur sont naturels dans les contrées placées aussi près de l'équateur. Les Tagals ont un goût prononcé pour la musique ; j'en ai vu souvent passer plusieurs heures à écouter les sons tristes d'une mandoline ; leur facilité à jouer de tous les instruments européens a donné le moyen de former d'assez bonnes

musiques dans les régiments de troupes indigènes. D est vrai que le répertoire n'est pas considérable , car les musiciens , ne pouvant jouer que de mémoire , sacrifient souvent à la nouveauté ce qu'ils avaient appris quelques jours auparavant.

C'est surtout dans leur amour effréné pour les jeux de hasard et les paris, que ces hommes découvrent une violence de passions dont leur figure grave aurait pu (aire douter. Voyes ce Tagal portant sous le bras un superbe coq qui ne le quitte jamais et reçoit constamment ses caresses ; il le préfère certainement à sa femme et même i ses enfants ; mais aussi c'est de la force du courageux animal qu'il attend le gain de ses nombreux paris, et une abondance momentanée. Les combats de coqs sont pour les habitants de Manille ce que les courses de taureaux sont pour les Espagnols : une distraction qu'ils aiment avec fureur. Les deux gouvernements les ont également soumis à leur autorisation , non pour rendre plus rares ces spectacles qui entretiennent cher le peuple le goût du sang, mais pour les soumettre à de forts droits , et faire servir cette passion populaire A l'augmentation de leurs revenus.

Il y a dans la ville , les faubourgs et même les provinces, des endroits désignés par l'autorité pour les combats de coqs ; c'est là que ces intrépides animaux viennent défendre , au prix de leur sang et souvent de leur vie , les intérêts de leurs maîtres. Avant le combat , les arbitres , tirés de la foule des spectateurs qui entourent une petite arène couverte de sable fin , décident , après bien des discussions, si les combattants sont

égaux en forces et surtout en pesanteur : la question résolue, de petites lames d'acier, longues, étroites, et d'une excellente trempe , arment la patte gauche de chacun des gladiateurs , que les caresses et les exhortations intéressées de leurs propriétaires excitent au combat. Pendant ce temps les paris ont lieu , l'argent est prudemment opposé à l'argent; enfin le signal est donné, les deux coqs se précipitent à la rencontre l'un de l'autre : leurs yeux brillent, les plumes de la tête sont hérissées et éprouvent un frémissement que partage une belle crête é car] a te. C'est alors que l'animal le mieux dressé oppose l'adresse à la force et au courage aveugle de son ennemi : ils dédaignent les coups de bec, ils savent combien est dangereux l'acier dont leurs pattes sont armées : aussi les portent-ils toujours en avant, en selançant au-dessus du sol. Rarement le combat dure longtemps ; un des champions tombe , le corps ouvert ordinairement par une large blessure ; il expire sur le sable et devient la proie du maître de son vainqueur: celui-ci, le plus souvent blessé lui-même, ne chante pas sa victoire ; emporté loin de l'arène , il est comblé de soins , et reparaît au combat quelques jours après plus fier encore qu'auparavant , jusqu'à ce que le fatal coup d'éperon d'un heureux rival vienne terminer sa vie glorieuse et ruiner les espérances de son maître. Si parfois les combattants tiennent la victoire en suspens et s'arrêtent pour reprendre haleine , le vin chaud aromatisé leur est prodigué : alors avec quelle avide et inquiète curiosité chaque parti compte leurs blessures ! Après quelques courts instants de repos , le combat re-

commence avec une nouvelle fureur, et ne finit que par la mort d'un des champions. Gomme la pesanteur du combattant peut fort bien ne pas être , malgré l'usage qui Ta décidé, en juste rapport avec son courage, il arrive quelquefois que craignant la mort ou reconnaissant la supériorité de son adversaire , il abandonne le champ de bataille après quelques efforts. Si, ramené deux fois au combat, les cris, les encouragements de son maître ne peuvent ranimer son courage , les paris sont perdus, et le coq déshonoré va le plus souvent expier sa lâcheté sous Y ignominieux couteau de cuisine d'une maîtresse doublement irritée.

Tels sont les seuls plaisirs qui peuvent faire sortir le Tagal de son apathie naturelle; cependant elle ne va pas, comme chez beaucoup de peuples des pays chauds, jusqu'à lui faire négliger ce qui peut rendre son existence agréable : sa case , en planches et bambous , est très -bien construite; des feuilles de bananier la couvrent parfaitement; exhaussée de plusieurs pieds audessus du sol par des pieux, elle n'a rien à craindre des rats et des insectes malfaisants qui sont en grand nombre à Luçon , ni des inondations fréquentes dans la saison des pluies. L'intérieur, bien aéré par des fenêtres, est divisé en plusieurs chambres très-simplement meublées, mais toujours d'une grande propreté; un coffre fermant rarement à clef, contient ce que la famille a de plus précieux; des nattes en rotin, bien travaillées et de plusieurs couleurs très -vives , couvrent le plancher et servent en même temps de lits rendus plus chauds, pendant les nuits fraîches et humides, par des

couvertures en laine ou en coton. Sur les cloisons sont toujours les images enluminées avec peu de goût, delà sainte Vierge et d'un saint dont la protection est religieusement implorée soir et matin. A coté de la case principale en est une autre beaucoup plus petite et grossièrement construite ; elle sert à préparer les aliments. J'ai souvent remarqué la propreté avec laquelle les femmes remplissent ces fonctions qui leur sont dévolues. Au moment du repas une natte ou un linge très-blanc est étendu sur le sol et reçoit le riz , partagé dans des espèces de bols mis à coté de chaque convive : les autres mets sont servis dans des vases en terre vernissée, ou dans des calebasses d une parfaite netteté. J'avoue que leurs fourchettes sont celles que nous avons tous reçues de la nature; elles se rencontrent souvent au même but; mais les mains, lavées avec soin avant de servira cet usage , en font disparaître la malpropreté.

B m'a semblé que les familles tagales étaient peu nombreuses, les enfants en petite quantité, ce qu'on ne peut attribuer qu'à la petite vérole et à d'autres maladies qui en détruisent beaucoup ; car les femmes de Luçon sont bien traitées par les hommes, sur lesquels, même dans les dernières classes, elles exercent, dit-on, un grand ascendant. Les deux sexes s'occupent également des travaux des champs; mais le plus faible ne porte que rarement de lourds fardeaux : c'est i cela sans doute qu'il doit de conserver longtemps les appas qui distinguent ordinairement la jeunesse et la santé.

Tout porte à croire que si ce peuple fût tombé sous le joug d'une nation plus avancée en civilisation , moins

paresseuse que l'espagnole , il aurait pu faire de grands progrès dans l'industrie. Celle des habitants de Tintérieur* se borne à tresser des nattes assez belles pour le tissu et les couleurs, ainsi qu'une toile fabriquée arec des fils d'écorce d'arbre et quelquefois aussi fine que la mousseline. Les habitants aisés , même les Européens , s'en servent beaucoup pour vêtements de nuit , pendant les grandes chaleurs.

A peine trouve -t- on au chef-lieu de la colonie de bons ouvriers indigènes pour les travaux de maind'œuvre les plus communs dans nos pays ; cependant il serait injuste d'attribuer seulement au caractère paresseux du Tagal cette ignorance dans les arts mécaniques usuels : la concurrence des industrieux Chinois , et le bas prix où elle entretient les salaires des ouvriers , m'a paru en être une des principales causes; car, depuis que la présence des étrangers produit un grand mouvement dans le commerce et accroît la consommation des objets fabriqués dans le pays, le nombre des ouvriers indigènes augmente sensiblement chaque année : aussi le gouvernement espagnol , moins guidé cependant peut-être par les intérêts de ses sujets qu'excité par la haine et la défiance que lui inspirent cette foule de remuants Chinois et le désir d'en arracher de grandes sommes dont l'état ne profite pas toujours, accable-t-il ces malheureux d'exactions et d'impôts aussi iniques que criants. Lors de mon séjour à Manille, les Chinois furent taxés arbitrairement à une somme très-forte et individuelle : les riches payèrent, mais les pauvres journaliers lurent mis à la chaîne et employés aux travaux

des rues et des grandes routes ; un grand nombre se pendirent aux arbres ou se sauvèrent dans les bois, où ils ont sans doute succombé à la faim, à la misère, et peut-être aussi sous les coups des naturels qui ne les aiment pas. De quel avantage aura été pour la colonie cette mesure, fort peu intéressante pour l'état, mais très - lucrative pour les avides autorités subalternes, qui considèrent la population chinoise comme une mine, quelles peuvent exploiter par toutes sortes de moyens ? En effet, tout le commerce de détail est entre les mains de ces étrangers : ils sont courtiers de commerce et agents actifs , intelligents, mais très-intéressés, des négociants, dont les nombreuses cargaisons s'écoulent par leurs mains, fls sont de tous les métiers : marchands , manufacturiers, cultivateurs, artisans, porteurs d'eau; toujours sobres, infatigables, très-propres, liés entre eux et ne se mêlant que très-peu avec les indigènes. La plus grande partie de ces hommes vivent seuls; car jamais il ne sort de femmes de leur patrie. Les plus riches en prennent parmi les Tagales des classes inférieures, auxquelles l'intérêt peut faire surmonter la répugnance qu'inspire généralement à leur sexe l'alliance des Chinois : aussi la classe qui en provient est-elle très-peu nombreuse; mais elle se fait distinguer, surtout dans les femmes, par sa beauté et ses belles proportions. Rarement ces étrangers consentent à mourir loin du sol qui les a vus naître : ils y retournent seuls finir leurs jours. Heureux quand ils peuvent soustraire à l'avidité des mandarins de leur patrie une partie des richesses que les maîtres de Luçon leur ont laissé emporter!

La présence dune aussi grande réunion d'hommes sans famille et mécontents, et plus encore le souvenir de tant de révoltes sanglantes, de conspirations, ont fait conserver aux Espagnols l'habitude de résider dans Manille que ses hautes murailles, avec leurs nombreux ponts-levis , et sa population de sept à huit mille âmes , ont défendue jusqu'ici contre les tentatives des ennemis internes de la colonie. Depuis l'expédition des Anglais, ces fortifications ont été non-seulement réparées avec soin, mais augmentées de plusieurs ouvrages garnis d'un fossé profond du coté où la ville fut attaquée et enlevée. Rien dans la plaine ne domine cette position , et maintenant les troupes blanches venues d'Espagne et casernées dans l'intérieur de la place, lui assurent une nouvelle sécurité. Les bâtiments où elles logent sont placés auprès des remparts , et m'ont paru en très* bon état ; ils étaient occupés quelques mois auparavant par les troupes indigènes, qui , à leur grand mécontentement , ont été reléguées dans les faubourgs et dans une caserne située sur le bord de la rivière , en dehors des fortifications. Le palais du capitaine général est dans le voisinage du quartier des troupes espagnoles; les derrières de ce bâtiment sont appuyés contre le rempart ; de là on a la superbe vue de toute la baie et de son entrée. Cet édifice est très-étendu , mais lourd , massif, sans aucune grâce et peu élevé, pour avoir moins à craindre des tremblements de terre qui l'ont déjà secoué plusieurs fois. L'intérieur répond à l'aspect monotone de l'extérieur : les appartements sont immenses et distribués sans goût ; l'ameublement , vieux , exigu , i. 26

mesquin , est non-seulement peu convenable à sa destination , mais il suffirait à peine aux besoins d'une autorité inférieure dans nos colonies. La façade du palais forme le quatrième côté d'une assez vaste place , et se trouve vis-à-vis de l'hôtel de ville, bâtiment de belle apparence, mais dont je n'ai pas visité l'intérieur. Des maisons particulières bordent les deux autres cotés ; leur construction m'a paru peu ancienne : cependant tout cet ensemble porte une teinte de tristesse et d'abandon. Le milieu des rues , généralement étroites et mal entretenues, est formé d'un cailloutage inégal, qui les rend, quand il a plu, impraticables pour les piétons; elles sont bordées de maisons à un seul étage , dont la partie inférieure , bâtie en pierres , offre ordinairement une entrée fort sale, et dont la partie supérieure, construite en bois , fait saillie et forme ainsi une espèce de galerie entourée de nattes ou de jalousies : c'est là qu'après la sieste les habitants désœuvrés des deux sexes viennent fumer leurs cigares, dont la fumée e3t un préservatif contre d'innombrables moustiques qui troublent jour et nuit , surtout dans la mauvaise saison, le repos de l'Européen nouvellement arrivé.

J'ai remarqué dans tous les appartements espagnols de Manille, même dans ceux qui sont habités par les premiers fonctionnaires de la colonie , une pénurie que la propreté et l'arrangement ne dissimulent même pas. Tout y porte l'empreinte d'une excessive économie ou d'une grande ignorance des premières commodités de la vie.

La forme et l'apparence des maisons, l'absence du

commerce et de ce mouvement qu'il entraîne avec lui , la petite quantité de population indigène tolérée dans la ville , donnent & celle-ci un air de tristesse que le silence, interrompu seulement par le bruit des équipages, rend encore plus frappant pour l'étranger, surtout h k tombée de la nuit : alors ces vastes couvents avec leurs hautes et épaisses murailles, pour ainsi dire crénelées par des croisées étroites et garnies de fer, semblent de grandes ombres inspirant un sentiment de tristesse mêlé d'une inquiétude involontaire ; plus tard , lorsque la nuit est sombre , vous apercevez comme un phare dans le lointain la lampe qui veille toujours à la porte basse et voûtée de ces silencieuses retraites. Parfois, et à certaines fêtes religieuses, de brillantes illuminations, même des feux d'artifice, font pour quelques heures disparaître l'obscurité; mais elle n'en est après que plus noire et plus dangereuse pour le passant isolé.

Les églises de Manille sont, comme les couvents, d'énormes masses de pierres sans grâce et dont le style d'architecture ne peut être facilement déterminé; intérieurement elles sont richement ornées, mais sans ordre et sans goût. Un monument moderne prouve que dans la colonie il est cependant des architectes qui ne manquent pas de talent. L'hôtel de la douane, nouvellement élevé sur un étroit plateau entre les fortifications et la rivière, est élégamment construit , offre un fort beau coup d'œil , mais il eût été mieux situé sur la rive opposée.

Le couvent des Orphelines est un bâtiment bien

simple, sans ornements, même dans l'intérieur. La bien* faisance présida à sa fondation et lui assura une existence qui a bravé près de deux siècles et bien des événements. Dans ces pays lointains , l'âme fatiguée de la vue des misères de la nature sauvage cédant avec peine à la civilisation , et des maux dont celle-ci fait payer ses bienfaits , se repose avec plaisir sur une pareille institution. En mars 1 646 un horrible tremblement de terre dont les secousses se succédèrent pendant soixante jours, parut vouloir .renverser Luçon jusque dans ses fondements : dans la province de Cagayan une montagne disparut entraînant avec elle la ville voisine et tousses habitants; Manille vit la moitié de ses maisons et la plupart de ses principaux édifices renversés : une seule église, un seul couvent, celui des Augustins, échappèrent au désastre qui coûta la vie à plus de mille malheureux Européens; leurs orphelins, restés sans familles, sans secours, furent adoptés par la bienfaisance publique; et le couvent de Santa-lsabella, ainsi que le collège de SaintJean-de-Latran, furent fondés et dotés généreusement.

Un grand nombre de jeunes filles blanches ou de sang mêlé reçoivent de ï éducation dans le premier de ces deux établissements ; elles en sortent pour se marier. Mais il est à craindre que dans ce pays où les mœurs sont un peu relâchées, une semblable institution ne soit pas gouvernée avec assez de sagesse et de prudentes précautions.

L'ancienneté des maisons de Manille, les ruines que l'on aperçoit dans plusieurs quartiers, cette église à

moitié détruite par un tremblement de terre et qui , située devant la principale entrée de la ville, offre un triste coup d'oeil, tout annonce que le chef-lieu fortifié n'a pas profité de la nouvelle prospérité de la colonie. Mais si nous franchissons les poats-levis et ces ouvrages avancés garnis de canons; si nous laissons derrière nous ce pont en pierre, seule communication entre les deux rives, et qu'une secousse souterraine a rompu au milieu, nos regards rencontreront dans le faubourg de Bidondo le spectacle de l'industrie, de l'aisance et d'une population aussi active que nombreuse. Quel contraste entre la rive silencieuse, triste et abandonnée qui borde les murs de Manille, et le bord opposé! Quel mouvement, quelle foule de bâtiments de moyenne grandeur, occupés à débarquer leurs marchandises ou à prendre des chargements ! D'autres, amarrés près des nombreux chantiers, sont en réparation et se préparent à reprendre la mer. Des canaux, bordés de quais et de magasins, sont sillonnés par une multitude de barques arrivant chargées des produits de tous les points habités de la baie. Plus loin et en longeant toujours, vers la mer, un quai couvert d'ateliers et de cases, on voit les nombreux bateaux de passage pour Cavité , avec leurs longues voiles pointues que soutiennent des mâts formés de plusieurs bambous réunis. Ces embarcations, destinées à traverser la baie dans tous les temps, sont longues et trèsétroites ; mais, deux fortes pièces de bois faisant saillie de chaque coté et jointes aux extrémités par une traverse sur laquelle les matelots se portent plus où moins hors du bord pour faire contre-poids quand la brise est

Les Américains ont conservé jusqu'ici l'avantage dans le commerce des approvisionnements pour la marine ; ils fournissent à la colonie les goudrons, les mâtures, les cordages en chanvre; ils y joignent les salaisons , la farine préparée dans des barils , et d'autres provisions pour la mer. Toutes ces productions du nouveau monde sont ordinairement vendues & des prix assez élevés pour attirer chaque année bon nombre de grands navires des États-Unis dans la baie de Manille , que les Hollandais visitent quelquefois en retournant de Chine à Java, et où les Français ne paraissent plus aujourd'hui que rarement. Il y a peu d'années encore, une partie de ces branches de commerce qui enrichissent les Anglais à Luçon , était aux mains de nos marchands : les vins, les liqueurs, les draps, les soieries, les étoffes peintes , les savons , les papiers de tenture de la France étaient préférés. Une même religion, un caractère moins fier, moins hautain que celui des Anglais , avaient efiacé en grande partie les préventions défavorables que les guerres de la Péninsule avaient inspirées contre notre nation. Le commerce français sans appui dans ces pays éloignés , privé des encouragements qui lui avaient été accordés dans les premières années de la paix, lutta néanmoins longtemps contre mille obstacles et des droits de douanes qui semblaient calculés dans l'intérêt seul de nos colonies, dont les habitants, après avoir obtenu aux dépens de la population de la France des bénéfices considérables , exigent de la mère patrie qu'elle vienne h leur secours maintenant qu'ils subissent les conséquences inévitables de leurs folles spéculations.

Tant que la concurrence ne fit pas monter trop haut h Manille le prix du sucre , du café et des autres productions de Luçon, les bâtiments français purent les prendre en échange des produits de notre sol et de nos manufactures ; mais ces marchandises ayant considérablement augmenté de prix, les expéditions n'offrirent plus de résultats avantageux, devinrent même onéreuses aux armateurs , et cessèrent presque tout à fait. Des idées plus libérales sur le commerce extérieur , les réclamations des chambres de commerce de nos trois principales places maritimes , firent accorder en 1 8a 5 une diminution dans les droits imposés sur les sucres provenant de Luçon et de la Cochinchine. Cette me-* sure, qui encourageait dans la marine marchande les entreprises lontaines, eut des résultats aussi prompts qu'étonnants : les bâtiments français reparurent sur la rade de Manille et dans la mer de Chine ; leurs cargaisons eurent un débit avantageux ; nos manufactures trouvèrent pour leurs produits un débouché qui pouvait par la suite prendre une beaucoup plus grande extension ; les sucres allaient baisser de prix sur les marchés de France, leur consommation aurait augmenté, et par suite les revenus de l'état. Mais nos colonies, et surtout Bourbon, dont les habitants avaient vendu aux bâtiments de leur nation le sucre jusqu'au prix énorme de neuf piastres les cent livres , se réclamèrent du titre de Français quand cette nouvelle concurrence vint diminuer leurs bénéfices et les faire rentrer dans de justes limites. Malheureusement leurs plaintes ayant été reçues favorablement, les anciens droits furent rétablis, et le commerce

4 lu VOYAGE

de Luçon encore une fois abandonné. Sur le très-petit nombre de bâtiments français qui vont en Chine, quelques-uns font échelle à Manille , et y déposent des marchandises de luxe qui , mal choisies comme celles que nos négociants envoient dans les autres colonies étrangères que nous avons déjà visitées, sont tombées dans le discrédit et se vendent très-difficilement. Les droits exorbitants (ao) nouvellement imposés sur nos vins et nos liqueurs fortes équivalent à une prohibition et donnent tout l'avantage aux vins d'Espagne ; enfin , l'impossibilité, ou du moins la difficulté insurmontable jusqu'ici de faire travailler les manufactures françaises selon les goûts des peuples étrangers, achèvent d'assurer aux Anglais lé monopole du commerce des Philippines.

Cependant , si par suite de ces différentes anomalies dans les relations commerciales de la France avec Manille , nos marchands sont restés ♦ envers nos rivaux , sous le double rapport de la fortune et des affaires, dans un état pénible d'infériorité , sons ceux de l'industrie et de l'activité , les Français n'en ont pas moins conservé la supériorité. Ce sont eux qui , à la tète des principales usines nouvellement établies dans la colonie , ont apporté de grandes améliorations dans la fabrication du sucre, abandonnée jusque-là aux Tagals et aux Chinois. J'aurai plus tard occasion de parler des différentes ha* bitations formées dans une province voisine de la ville par nos compatriotes, qui ont mérité, par leur sage conduite et une bonne réputation , la confiance d'un gouvernement soupçonneux, jaloux de son autorité, et qui ne permet pas même aux nationaux de s'avancer dans fin*

DE LA FAVORITE. Ail

térieur du pays. L'avenir même semble s'annoncer dune manière favorable pour les Français. Le nouveau oapi» taine général des Philippines joint à la réputation d'un officier très-distingué les talents* la force d'âme et la droiture qui forment le véritable homme d'état. Déjà , comme seconde autorité , il avait pendant deux années donné l'impulsion vers le bien : les améliorations s'étaient succédé, et la protection accordée aux étran* gers en général, et en particulier aux Français, sur lesquels on comptait pour donner l'exemple aux indigènes , annonçait une nouvelle ère de prospérité pour la colonie. Mais ce capitaine général doit s'attendre à trouver bien des préjugés encore à détruire, bien des intérêts personnels à surmonter. Il rencontrera l'opposition d'up clergé puissant, habitué à dominer, et une résistance plus forte peut-être qui naîtra de la cupidité et de l'amour du gain répandus dans la plupart des administrations , et dont les tribunaux même ne sont pas exempts.

C'est une noble mais bien grande tâche à remplir !

Le faubourg de Bidondo couvre une vaste étendue de terrain et renferme, diton , cent cinquante mille ha* bitants, dont un tiers environ de Chinois, le reste métis et Tagals ; les Européens de toutes les nations y sont en petite quantité.

Le nombre des édifices remarquables est très-borné : le couvent et l'église de Saint-Sébastien, dont la tour reçut les canons des Anglais lors du siège de Manille , sont absolument semblables aux monuments du même genre renfermés dans les fortifications. La manufacture

royale de cigares mérite d'être visitée. Dans les vastes salles de cet immense établissement, quinze cents ouvriers et trois mille femmes sont occupés constamment à rouler du tabac , et ne peuvent cependant pas suffire aux demandes du commerce extérieur. La quantité consommée ou exportée est prodigieuse , et les droits trèsforts dont elle est chargée forment un des principaux revenus de la colonie. Jai parcouru cette manufacture et me suis assuré que la manière de faire ces cigares si vantés était à peu près celle qu'on suit partout et n'exigeait aucune préparation secrète, comme on le croit généralement. La distribution, dans les ateliers, da divers détails de cette fabrication , aide beaucoup à la promptitude du travail, que j'ai suivi avec intérêt. Les meilleures feuilles de tabac tirées des paquets apportés de la province , sont légèrement mouillées , bien étendues , puis débarrassées dé leurs cotes , et enfin coupées par bandes égales qui, entre les mains d'autres ouvrières, servent à former l'enveloppe des cigares, composés intérieurement du tabac bâché provenant des feuilles trop petites ou brisées. Je remarquai la célérité avec laquelle ces femmes roulaient chaque bande et la fixaient avec de la gomme aux deux extrémités. Cependant leur ouvrage n'avait acquis sa perfection que lorsque, tranché aux deux bouts d'après un modèle donné , et inspecté sévèrement par une maîtresse d'atelier, il était jugé digne d'entrer dans la composition d'un paquet d« trente-deux cigares : mille ou cinq cents de ces demies forment une caisse ou demi-caisse qui , couverte de papier colle sur toutes les fentes, pour empêcher les in-

sectes de s'y introduire , est livrée au commerce pour être transportée dans toutes les parties du monde.

Ces cigares ne doivent, suivant toute apparence, leur réputation méritée qu'à la qualité particulière du tabac de Luçon, plus piquant, d'une couleur brune plus foncée que celui de la Havane, auquel il dispute la supériorité.

Les cigares de Manille gagnent beaucoup en vieillissant; leur goût, quand ils sortent encore humides de la manufacture, a quelque cbose d'acre et de désagréable ; mais quelques mois plus tard le tabac possède ce parfum , cette facilité à brûler, qui le rendent si précieux pour les amateurs.

J'ai été étonné de 1 ordre et de la décence qui régnent au milieu de cette multitude de femmes et de filles ; elles ne sont pas de la dernière classe du peuple , et travaillent réunies par familles. Les hommes portent les fardeaux, préparent les caisses de cigares qu'ils livrent aux acheteurs , et font pour l'Espagne les cigarrettas en papier qu eux seuls ont la permission de confectionner.

La province de Manille occupe le bord d'une vaste plaine entièrement unie , qui , par une pente insensible vers la mer, descend de la chaîne de hautes montagnes que l'on aperçoit dans le lointain. L'égale uniformité du terrain , les formes fortement dessinées des montagnes , dont plusieurs semblent avoir surgi du sol pour former des pics ou des mornes élevés, surtout dans le N. où la masse des hautes terres est plus éloignée de la cote, enfin le peu de profondeur de la baie même à grande

distance du rivage , porteraient à croire que cette plaine si fertile est en partie une terre d'ail uvi on. Elle est arrosée par une multitude de ruisseaux et par une rivière sinueuse et profonde , servant de communication entre la baie et un lac immense appelé la Lagune. Les inondations et les pluies presque continuelles rendent les environs de Manille tristes et impraticables pendant plusieurs mois de Tannée ; mais dans la belle saison ils sont charmants et offrent des points de vue délicieux. Les chemins qui mènent aux villages écartés passent au milieu de bouquets d'arbres couverts des fruits des tropiques : la banane, don précieux que la nature fit aux pays chauds; la mangue jaune dorée, si délicieuse aui Philippines; 1 avocat, cachant sa forme ronde de couleur verte parmi les feuilles, comme pour refuser sa pulpe d'un goût si fin , et dont le noyau noir foncé fait ressortir la blancheur; l'orange si douce, si sucrée; enfin beaucoup d'autres fruits mûrissent sans que la main paresseuse de l'Espagnol ou du Tagal ait daigné leur donner des soins. Cependant quel exemple à suivre donnent les Chinois , qui cultivent si bien des champs couverts de cannes à sucre indigènes, dont l'espèce commence à céder la place à celle des Indes occidentales , plus productive et nouvellement introduite ! A côté de l'habitation propre et bien close du fermier étranger, je voyais le sol couvert dune végétation vigoureuse , promettant pour un terme peu éloigné plusieurs espèces de légumes de nos climats ; luxe que l'industrie chinoise fait payer un peu cher aux Européens. Plus loin ces vastes rivières auxquelles une couleur vert

DE LA FAVOBITE. 415

fendre donnait un aspect riant, témoignaient que les Tagals sont capables de suivre avec succès une culture qui demande de l'intelligence et de grands travaux. Avec quelle adresse les cultivateurs profitent, quand les pluies ont cessé , du moindre ruisseau pour arroser de vastes champs de riz dont un seul semblerait à nos paysans devoir absorber toute l'eau ! Avec quelle persévérance ils travaillent des jours entiers dans la boue pour y planter un à un chaque brin de riz qui, quelques mois après, doit fournir une abondante moisson 1 Soumis à la puissance de toute autre nation européenne , ces charmants paysages auraient été couverts de belles et agréables habitations; mais l'Espagnol, et à son exemple la classe du sang mêlé , restent , sous ce climat brûlant , renfermés dans les murailles de Manille, dont à certaines époques de l'année l'air est aussi lourd que malsain. Cependant le capitaine général possède, à l'extrémité du faubourg de Bidondo du côté des campagnes, une maison de plaisance dont l'intérieur triste, peu soigné et plus que simplement meublé , répond à un extérieur qui n'a rien de grand ni même de convenable. Elle est située sur le bord d'une belle route passant au milieu de jolis villages et de quelques mesquines habitations occupées momentanément par les autorités de la colonie. Les environs offrent de nombreux buts de promenade aussi gais pour le coup d œil qu'agréables, le soir, après la chaleur étouffante de la journée ; mais les étrangers seuls savent jouir de ces plaisirs. Du côté opposé à celui que borde la rivière, les murs sombres et tristes de la ville dominent de vastes glacis privés de verdure, battus par les fortes

brises de mer qui empêchent les arbres d'y pousser, et font succéder des tourbillons de poussière blanchâtre k la boue et aux flaques d'eau de la saison des pluies; c'est là que , chaque soir après le coucher du soleil, se réunissent un essaim d'équipages d'une construction légère, gracieuse même , qui pourrait faire honneur aux ouvriers de la colonie , si ces calèches découvertes n'étaient pas généralement d'une simplicité qui le dispute à la malpropreté : les harnais surtout sont mal entretenus ; ils couvrent cependant des attelages qui , pour être indigènes , n'en sont pas moins beaux , et obtiendraient un grand prix dans tout autre pays. Ces beaux animaux traînent avec rapidité de nonchalants maîtres fumant toujours le cigare leur éternel compagnon, et terminant ainsi une journée dont la plus grande partie a été consacrée au sommeil et à l'oisiveté. Leur air indolent et ennuyé contraste singulièrement avec la coquetterie vive et éveillée des dames espagnoles ou métisses dont les grands yeux noirs, les jolis traits, la physionomie prononcée et animée par le désir de plaire, enfin la tournure voluptueuse rendue encore plus attrayante par des toilettes où règne une certaine originalité nationale et une forte disinvoltura italienne, forment un ensemble bien séduisant ; elles viennent augmenter le nombre de leurs adorateurs , déconcerter les projets d'une rivale, sacrifier à l'amour propre ou à la jalousie, enfin offrir ou chercher des sujets de scandale pour les conversations de la soirée.

Quelquefois les promeneurs, fatigués de tourner constamment dans un espace aussi borné , prennent la route

qui mène à Cavité. Elle est large, ornée de jolis villages qui forment le faubourg de la rive gauche, comme Bidondo est celui du côté opposé; ces villages ne sont habités que par des Tagals au nombre de vingt mille environ, parmi lesquels la civilisation n'a fait encore que de lents progrès : aussi est-ce dans cette partie que, lors des terribles ravages du choléra en 1820, commencèrent les premiers troubles, par le massacre des médecins français que leur dévouement avait appelés au secours des malades. Au milieu de ces villages celui de Malati, plus considérable que les autres, se fait distinguer par son agréable position , sa jolie petite église (PI. 33), et par la caserne qui contient un régiment de troupes indigènes* A mesure que les glacis s'éloignent , les cases deviennent de plus en plus rares , les villages font place à des champs de riz ; des buffles au regard fixe et sauvage, conduits par des enfants, cheminent lentement sur un chemin inégal et mal entretenu , qui , après bien des détours pour éviter les terrains bas inondés par la mer dans les grandes marées , aboutit enfin à l'entrée de l'arsenal maritime de la colonie.

Cavité est un amas de maisons mal construites, de mauvaise apparence , séparées entre elles par des rues étroites, sales, contenant une population pauvre et misérable. Les fortifications, quoique assez bien entretenues, sont loin d'égaler celles du chef-lieu dont Cavité a toujours suivi la destinée. Cependant, sous le rapport militaire , ce dernier point est important ; il renferme le port de guerre , une nombreuse artillerie , des magasins assez bien approvisionnés de munitions pour la marine 1. 37

royale. L'arsenal possède plusieurs chantiers de construction. Un beau brick de guerre avait été lancé Tannée précédente. U était même question de construire une frégate, mais les revenus de la colonie, diminués par les besoins sans cesse renaissants de la cour de Madrid , auront pu difficilement subvenir à une aussi forte dépense, malgré Tordre et surtout l'économie que depuis peu de temps le nouveau capitaine général a introduits dans les travaux maritimes. Sous des hangars bien couverts et bien aérés, j'ai vu de belles embarcations pontées , armées sur l'avant d'un fort canon en bronze à pivot; j'ai admiré leurs belles formes, leur construction à peine terminée, le fini du travail, la beauté des bois : elles avaient été faites par des ouvriers indigènes seulement; mais les Tagals travaillent si lentement et reçoivent des salaires si élevés, que la valeur de la main-d'œuvre est hors de proportion avec son utilité et surtout avec les ressources de la colonie. Ces espèces de galères étaient destinées, ainsi qu'un grand nombre d'autres bâtiments légers amarrés contre les quais , à croiser au printemps sur les côtes E. de l'île pour les protéger contre les attaques des Maures, qui ordinairement en février, quand les fortes brises cessent , commencent leurs déprédations. On prétend que cette flottille ne les intimide que fort peu; souvent même ils vont en attaquer les bâtiments isolés dans les rivières et les criques où, au lieu de tenir la mer, ces gardes-côtes se mettent en sûreté* 11 est vrai que les équipages tagals n'inspirent pas une grande confiance aux capitaines espagnols, qui préfèrent souvent leur propre salut à l'honneur d'être mas-

sacrés ou entraînés dans un esclavage sans fin par des ennemis féroces, toujours braves contre les indigènes des Philippines. Ceux-ci cependant soutenus et bien conduits par des Européens, sont susceptibles de courage et capables de faire payer cher aux Maures leur prétendue supériorité. Les troupes tagales l'ont prouvé dans plusieurs guerres des Espagnols contre les îles voisines, souvent conquises, mais il faut l'avouer, rarement con* servées. Les villages de pêcheurs sur la côte fournissent de bons matelots, sobres, infatigables, hardis à la mer, et soutenant sans prendre de repos le travail de la rame pendant des journées entières. Ces matelots détestent les Maures, leurs ennemis naturels, mais résistent difficilement à f abordage que cent de ces forbans n'oseraient tenter contre dix Européens.

La prospérité de Cavité et de son arsenal suivit les mêmes phases que celle de Manille ; les mêmes causes la firent également tomber. Dans le temps de la splendeur du commerce de Luçon avec le Pérou et le Chili, les nombreux galions mouillaient devant 1 arsenal et y débarquaient leurs riches cargaisons. Les réparations dont ils avaient besoin, les provisions nécessaires pour de forts équipages, le mouvement qu'entraînait leur présence, rendaient alors Cavité un endroit important: à la fin du siècle dernier, la colonie ne vit plus que rarement ces bâtiments chargés de trésors; les vaisseaux de la compagnie des Philippines prirent leur place et réparèrent un peu le mal que l'expédition anglaise avait fait éprouver à cette ville en même temps qu'au cheflieu. Ces dernières sources de richesses furent bientôt

taries , et depuis cette époque Cavité ne voit plus que quelques bâtiments marchands venant chercher, pendant septembre et octobre, un refuge contre ces longs et dangereux coups de vent du large, qui soulèvent dans la baie une mer terrible , contre laquelle une pointe de sable, basse et avancée, abrite le mouillage de l'arsenal. Manille, située vis-à-vis le canal d'entrée, est exposée à ces grands vents de S. O. que les Espagnols appellent collas ; pendant leur durée des lames énormes viennent se briser avec fureur sur le rivage, coulent souvent les petits bâtiments à l'ancre et jettent les grands à la côte. La Favorite reçut le a 6 septembre, sur la rade de Manille , que d'après l'avis des pratiques espagnols j'avais préférée à celle de Cavité, un de ces mauvais temps redoutés; elle fut exposée pendant trois jours consécutifs à un vent furieux de S. O. et à une mer si grosse qu'elle couvrait parfois les ponts de la corvette. (PI. 3a.) Nos deux chaînes - câbles résistèrent parfaitement, et la Favorite sortit encore saine et sauve de ce nouveau danger. La plupart des navires mouillés devant Cavité furent entraînés au rivage et justifièrent ainsi les prévisions des pilotes. Pendant la durée du mauvais temps, les baromètres descendirent jusqu'à a 7 pouces l\ lignes, une brume épaisse couvrit les terres, le ciel fut sombre, la pluie tomba par torrents, et quelques faibles oscillations du sol se firent sentir dans la ville. La rivière déborda, et une partie des faubourgs fut inondée.

Un autre fléau du même genre , mais plus terrible encore, vient fréquemment ravager les Philippines en

octobre, époque où ia pluvieuse mousson de S. O., si brûlante, si malsaine même pour les indigènes, cède aux douces influences de la mousson de N.E., qui rend pour six mois aux habitants de Luçon un ciel serein , une température agréable et la santé. Ces ouragans, appelés ty-fongs par les Chinois et qui désolent les cotes de leur pays, font alors préférer la rade de Manille abritée du N. par les terres , à celle de Cavité qui y est exposée par sa position. Les navires voient arriver le danger sans pouvoir l'éviter. Toutes les précautions sont prises, les mâts élevés descendus sur le pont, les ancres portées dans différentes directions ou prêtes à tomber à la mer dès que les circonstances l'exigeront. Le ciel est clair, mais une brume rougeâtre enveloppe l'horizon; un calme profond dure depuis plusieurs, jours, cependant la mer paraît tourmentée par une houle qui semble ne suivre aucune direction ; l'air est lourd , d une chaleur suffocante : alors les baromètres descendent parfois jusqu'à 26 pouces. Les oiseaux sont silencieux. Les animaux abattus semblent consternés et cherchent un abri ; enfin f ouragan se déclare, le vent souffle du N. avec une rage effrayante, puis saute sans aucune intermittence aux points les plus opposés. La mer si calme un instant auparavant, soulevée alors de tous les côtés, forme des lames monstrueuses, auxquelles les grands navires peuvent seuls résister; mais ils éprouvent des mouvements si durs que leurs mâts brisés deviennent pour eux un nouvel embarras, dont la violence du vent les empêche de se dégager: heureux encore quand les avaries ne vont pas plus loin; car souvent les câbles et les chaînes ne

pouvant résister à d'aussi terribles secousses , les bâtiments vont se briser à la côte, ou s'y échouer pour toujours.

Quelques heures ont suffi à l'ouragan pour causer tous ces désastres , ravager les campagnes , détruire les moissons, arracher les arbres, renverser des villages en* tiers, et souvent réveiller la fureur des volcans. Le ty-fong tombe tout à coup; il a commencé au N., il expire au S. La mer se calme peu à peu, l'air devient Irais, léger, et la belle saison est commencée.

Ces convulsions de la nature, dont un heureux hasard nous épargna la dangereuse expérience pendant Thivernage de i83o, paraissent cependant nécessaires pour rétablir l'équilibre dans l'atmosphère; et souvent, malgré les terreurs qu'elles inspirent, les habitants des Philippines les appellent de tous leurs vœux. En effet , les collas et plus encore les ty-fongs enlèvent ces brumes épaisses, stagnantes, auxquelles les indigènes attribuent sans doute avec raison les maladies qui à la fin de chaque mousson de S. O. ravagent plus ou moins la population de Luçon. Notre séjour dans cette île fut signalé par des circonstances semblables, qui le rendirent pour nous tous aussi triste que fatigant. En août et septembre les pluies avaient été rares, les calmes fréquents, la chaleur étouffante; un brouillard épais semblait un voile suspendu entre la terre et le soleil : ces phénomènes annonçaient des maladies. A peine la Favorite était-elle mouillée sur la rade et commencionsnous à goûter le repos devenu nécessaire après une longue navigation , qu'une épidémie se déclara dans la

ville et les faubourgs: chaque maison devint un hôpital. Au peuple et aux domestiques qui d'abord payèrent le tribut , succédèrent bientôt les gens riches ; le mal se répandit dans les provinces, gagna la rade et s établit à bord de la corvette. Dans peu de jours tous les officiers et les matelots eurent un fort rhume et de violents accès de fièvre ; plusieurs furent très-malades ; mais les nombreuses précautions que je fis prendre, les soins éclairés et le zèle du chirurgien major que ses propres souffrances ne purent arrêter, diminuèrent mes inquiétudes et mirent un terme à la maladie. Cependant à terre elle continuait ses ravages : beaucoup d'indigènes succombaient; mais la terreur se répandit bien plus encore dans la popula • lion quand le choléra commença à choisir ses victimes d'abord dans les classes inférieures, puis ensuite dans les plus élevées. A chaque heure les cloches des cou* vents annonçaient une nouvelle mort ou un nouvel enterrement; nos malheurs particuliers nous forcèrent de veiller à notre propre conservation. Le a 8 septembre au soir un matelot jeune et vigoureux dont jusqu'alors la santé avait été excellente, expira en trois heures d'une attaque de choléra. Ses camarades, déjà intimidés par les indispositions précédentes et les nouvelles sinistres apportées de la ville , se croient destinés au même sort et commencent à montrer un découragement plus fatal peut-être que le mal, pour la santé d'un grand nombre d'hommes réunis dans un espace si borné. Voulant éviter les progrès de cette maladie morale qui pouvait amener de fâcheux résultats, je tue disposais k appareiller pour aller attendre au large le

sous un climat brûlant. Mes regards , après avoir suivi arec plaisir la longue suite de belles maisons bardant le côté droit de la rivière , allaient se reposer sur le pont déjà couvert dune foule agissante, tandis qu'une multitude de bateaux de toutes grandeurs « franchissant ses grandes arches, apportaient aux magasins situés sur la rive les cargaisons des bâtiments que j'apercevais de Vautre côté. (PL 34.) Les tristes et sombres fortifications de Manille, les ponts-levis, les casernes qui bordent le rivage de ce même coté , formaient pour ainsi dire l'ombre d'un tableau enchanteur, que notre chaloupe, poussée par de vigoureux rameurs, en doublant une pointe , eut bientôt fait disparaître à nos yeux. Parcourant ainsi rapidement les nombreuses sinuosités de la rivière , nous jouissions des points de vue les plus délicieux; le long des deux rives se succédaient de jolis villages entourés de bambous élevés dont les hautes cimes , mollement balancées par une brise faible en* core, Elisaient entendre un doux murmure et projetaient leurs grandes ombres au loin sur les eaux. ( PL 36.) Plus loin dans la plaine , les cases soutenues par des pieux au milieu des champs de riz , semblaient comme suspendues sur une immense pelouse verte qui se déroulait jusqu'à l'horizon. Autour de nous une multitude de pirogues, chargées de légumes et de fruits destinés pour Manille, abandonnaient ou accostaient tour k tour les petits débarcadères situés devant chaque maison ; de plus grosses embarcations, chargées de marchandises et de bruyants passagers, se rendaient lentement à la foire de Santa-€ruz , chef-lieu de la province de Laguna , qui en-

loure une partie du lac. A neuf hetpres, nous fines halte à Passig , village tagal assea considérable qui donne son nom à la rivière dans cet endroit : le déjeuner fut servi sur l'herbe ; la faim et la gaieté le rendirent excellent. Les observations que chaque convive faisait sur ia nombreuse société qui nous .entourait contribuèrent beaucoup à faire écouler les instants rapidement. Devant nous était un pont de bois que le temps avait fait tomber en partie; autour de sta débris étaient amarrés des bateaux de pêcheurs dont les immenses filets semblaient un nuage se balançant au-dessus de l'eau. Près du vi* vage, de nombreuses bandes de canards sillonnaient le courant dans tous les sens ; la quantité de ces oiseaux domestiques , paraissant tous de la même force et de la même grosseur, excita ma curiosité : elle fut bientôt satis&ite , et j appris à mon grand étonnement -que tous ces canards provenaient d'œufs couvés par des hommes qui, pour un modique salaire, ont la patience , ou pour mieux dire la paresse de rester couchés constamment sur les futurs canetons arrimés les uns auprès des autres dans de la cendre, de manière à former une surface plane garantie par quelques légères traverses recouvertes d'une épaisse couverture en laine ou en coton. Tout i'âpparéil est contenu dans une espèce dé grabat très-peu élevé au-dessus du sol de la case bien fermée où il est placé ; et telle est la grande habitude de ces coaveurs de nouveau genre, qu'il» savent reconnaître parfaitement Je moment où les œufs sont près d'éclore , ils les brisent avec beaucoup d'adresse, et les nouveau* nés de courir à la rivière pour rentrer chaque soir, à

la suite d'un guide plus expérimenté, dans les cages flottantes dont le petit pont-levis , abattu chaque matin sur le rivage , est relevé le soir quand le troupeau est rentré. C'est dans les villages sur le bord du lac , et surtout dans celui de b$ Banos dont j'aurai occasion déparier plus tard, que ce singulier procédé est employé; de même que celui des fours, usité chez les Chinois, il est né de la nécessité et de l'économie. En effet , les femelles de canards , fussent-elles à Luçon en nombre deux fois plus grand, ne pourraient jamais suffire à l'énorme consommation que les habitants font de leur progéniture , pour laquelle, à l'exclusion des poules, ils ont un goût national.

Après avoir quitté Passig, nous continuâmes pendant quelque temps à côtoyer des rivages ombragés d'arbres et couverts de gazon (PL 35 ) , sur lesquels des buffles, mollement étendus en attendant l'heure du travail , nous lançaient d'inquiets regards , pendant que leurs compagnons, enfoncés dans l'eau et la vase, n'annonçaient leur présence que par la bruyante respiration sortant de leurs naseaux , qui seuls paraissaient au-dessus de la surface unie de la rivière.

J'éprouvais un doux sentiment d'attendrissement en voyant les mères conduire leurs petits à l'eau , les soutenir au milieu du* courant , les encourager par leurs caresses, les ramener au rivage quand ils étaient fatigués, et les réchauffer de leur haleine. Quelle tendresse inquiète, quelle sollicitude cet animal , à l'apparence si rude et si grossière, ne déployait-il pas dans ce moment! Mais c'était une mère qui protégeait son enfant.

Bientôt la rapidité plus grande du courant, des terrains inondés, les rizières éloignées des habitations, annoncèrent 1 approche de la Laguna. Nous longions de vastes pêcheries. Une multitude de longs bambous, enfoncés dans la vase et joints entre eux par des cordes en rotin, s'élèvent comme des cloisons au-dessus de la surface des eaux, malgré leur grande profondeur. Ces cloisons forment un étroit labyrinthe dans lequel le poisson «engageant de plus en plus va se prendre aux filets par lesquels est fermée l'issue qu'il cherchait. Ces pêcheries rapportent de grands revenus aux propriétaires, qui payent en conséquence de très-forts droits au gouvernement : aussi celui-ci ferme-t-il les yeux sur les inconvénients qu'elles entraînent partout où elles sont établies. Les vases s'amoncellent autour de ces longues lignes de pieux , forment des bancs , rétrécissent le passage, et gênent ainsi beaucoup la navigation des bateaux. Nous éprouvâmes tous ces inconvénients; mais enfin la vue magnifique du lac qui s'étendit devant nous les eut fait bientôt oublier. La Laguna , dont la forme est loin d'être régulière, peut avoir, d'après ce que prétendent les Espagnols , trente lieues de circonférence : elle est partagée en deux parties inégales par une chaîne d'îles sauvages , élevées et couvertes de bois , autour desquelles, comme dans presque tout le lac , on trouve une profondeur qui varie de vingt-cinq à trente pieds. Cette masse d'eau douce est entretenue par la multitude de ruisseaux descendant des hautes terres chargées de forêts d'un aspect sombre, et formant pour ainsi dire le premier plan des diverses chaînes de montagnes qui se

dirigent vers l'intérieur de File et cachent leurs sommets dans les nuages. Le côté seul par lequel nous étions entrés est formé de terres basses qui se trouvaient alors complètement inondées par la crue du lac provenait des pluies précédentes.

L'habitation, terme de notre voyage, est placée dans la partie que les îles cachaient à nos yeux : nous fumes donc obligés de passer par un des canaux étroits et profonds qu'elles forment entre elles ; mais l'eau agitée par une forte brise contraire arrêtait la marche de notre petite embarcation, dont les matelots étaient excédés de fatigue. Il était quatre heures ; tous nos efforts pour aller plus loin, dans ce moment, auraient été inutiles : nous relâchâmes donc sur une des pointes du détroit, dans la cabane d'un pauvre pêcheur, seul habitant peut-être de cette petite presqu'île sauvage. La famille était composée de sa femme et de trois enfants ; tout annonçait la pauvreté dans leur demeure et leurs habillements, mais non la malpropreté : ils paraissaient heureux. Les petites créatures, gaies et bien portantes, entouraient leur mère , effrayée un peu d'abord à la vue de tant d'étrangers ; mais bientôt plus rassurée , elle vint prendre sa part des restes de notre dîner, en échange de l'eau fraîche qu'elle nous avait apportée.

Les traits de cette femme , jeune encore , étaient réguliers ; sa douce physionomie portait l'empreinte de la mélancolie naturelle à ses compatriotes, et plus prononcée encore chez son mari , en raison de la vie solitaire k laquelle il était condamné. Le résultat de sa pêche était vendu chaque jour à un marchand de Manille,

dont il recevait en échange le riz nécessaire à l'existence de sa famille. Ces bonnes gens me laissèrent visiter l'intérieur de leur demeure : deux cases petites, mais proprement garnies de nattes, la composaient; les meubles étaient grossiers et en petit nombre. Je trouvai, non sans étonnement, plusieurs livres religieux en langage tagal, du papier tiré de l'intérieur du bambou et tout ce qu'il fallait pour écrire dessus. Ce pauvre et malheureux indigène de Luçon, éloigné avec sa famille de toute société humaine, abandonné à ses seuls moyens, à son industrie , savait lire et éorire ; et dans la patrie de ses maîtres , au sein du plus beau pays de l'Europe civilisée, le peuple croupit dans l'ignorance et l'abrutissement le plus dégoûtant. Que de torts un semblable rapprochement ne ferait-il pas pardonner aux moines de Luçon !

La partie de la cote sur laquelle nous avions relâché est montagneuse , escarpée , couverte de bois épais qui ne donnent passage qu'aux sangliers ; c'est un amas de rochers venant jusqu'au rivage et coupés à pic : mais tout ce coté du lac est loin d'être d'un abord aussi difficile. Avant d'entrer dans le petit détroit nous avions passé devant un beau village situé sur le bord d'une plaine entourée de montagnes. J'avais reconnu à sa blancheur et à son étendue le couvent où réside seul maintenant le puissant curé de la paroisse ; les environs paraissaient charmants : des champs bien cultivés étaient entourés de bouquets d'arbres fruitiers; une multitude de pirogues, revenant de la pêche, se pressaient sur la plage de sable blanc, auprès de laquelle de grands bateaux, mouilles plus au large, étaient occupés à charger ou k débarquer

les marchandises, dont rechange est considérable entre le chef-lieu et la population toute indigène de cet endroit.

Cependant la nuit approchait et nous n'étions encore qu'à la moitié du voyage; la brise, au lieu de tomber comme il arrive ordinairement avant le coucher du soleil, avait augmenté de force ; d'un autre côté, la fraîcheur qui se faisait sentir, des nuées de moustiques, nous promettaient dans cette relâche une fort mauvaise nuit : toutes ces puissantes considérations réunies , et le repos qu'avaient pris nos Tagals, nous décidèrent à tenter la fortune. Plusieurs fois pendant le reste de la traversée, l'agitation du lac, dont l'eau embarquait parfois dans la chaloupe trop chargée, la force du vent, l'obscurité profonde, donnèrent des inquiétudes à mes compagnons de voyage; enfin, à onze heures du soir, nous arrivâmes mouillés , transis de froid, mourant de faim , k notre destination : mais une aimable réception, un excellent souper, la manière affectueuse dont les maîtres de la maison s'occupèrent des voyageurs, nous rétablirent bientôt de nos fatigues, dont une bonne nuit eflaça même le souvenir.

Le propriétaire de l'habitation où je trouvais une si gracieuse hospitalité, avait quitté la France depuis 1 8 1 4. Les services signalés qu'il avait rendus à la colonie lors de la terrible invasion du choléra, ses belles qualités, la sûreté de son caractère, lui avaient obtenu l'estime et la bienveillance des principales autorités de Manille et la permission, refusée jusqu'alors opiniâtrement , même aux Espagnols , d'acquérir et de cultiver

des terres sur les bords de la Laguna. Il fallait une force dame, une persévérance bien grandes, pour achever une aussi difficile entreprise, et même seulement pour la tenter. Ces précieuses qualités , de l'instruction , des connaissances en agriculture , se trouvèrent réunies dans notre compatriote : il abandonna une vie douce et tranquille, et vint, accompagné de sa femme, jolie Espagnole appartenant à une des premières familles de la colonie, former dans un pays sauvage à peine habité un établissement dont les progrès étonnants, l'heureuse influence sur les environs, ont appris aux Espagnols à connaître tout le prix de ces terres abandonnées , et ouvert ainsi une nouvelle source de prospérité pour la colonie.

Cette seconde partie du lac est encore plus pittoresque que la première; elle semble disparaître sous l'ombre des hautes montagnes qui la pressent de tous cotés. Ces masses gigantesques sont couvertes jusqu'à leurs cimes de forêts aussi anciennes que le monde; leurs flancs, sillonnés par les pluies et les torrents, s'appuient à d'autres montagnes moins élevées qui viennent, en diminuant de hauteur, former autour du lac une ceinture de rochers et de bois parcourus par des troupes nombreuses de cerfs et de sangliers auxquels l'homme n'en a jamais disputé la possession. Dans quelques endroits cependant où les montagnes , s'éloignant du rivage, ont formé des vallées, on aperçoit plusieurs villages, entre autres celui de los Banos, situé à l'extrémité la plus éloignée de cette belle nappe d'eau, au pied

d'une montagne fréquemment agitée par des feux soui. 28

terrains , qui sans doute donnent naissance aux sources d'eau chaude dont les prétendues vertus contre un grand nombre de maladies attiraient autrefois les habitants de Manille , qui venaient passer dans le petit village quelques mois de la belle saison, chercher la santé, et jouir des sites pittoresques qu'offrent les environs ; mais l'invasion des Anglais , et plus encore les bandes de brigands qui longtemps parcoururent cette province, en ont éloigné les visiteurs. Quelques étrangers viennent cependant encore à l'établissement des bains ; mais le prix trop élevé de ceux-ci, et plus encore leur malpropreté , le feront abandonner tout à fait , malgré les efforts des propriétaires pour lui rendre son ancienne renommée.

Santa-Cruz, jolie petite ville, chef-lieu de la province , est située également près du lac , au bord d'une plaine couverte d'arbres et de moissons ; elle doit son existence et sa prospérité à une cause moins incertaine que celle qui fit fonder los Bahos, je veux dire le commerce des produits de son sol. Le couvent, habité par un moine qui avec l'alcade composent toutes les autorités de cette partie intéressante de Luçon, l'église, les maisons blanches des habitants , parmi lesquels on cojnpte beaucoup de Chinois, offrent un fort agréable coup d'œil. Mais cette ville, centre du commerce des provinces environnantes, et qui voit chaque jour les nombreuses embarcations de Manille aborder sur son rivage, n'est pas le séjour de la santé : les hautes terres qui l'entourent, les forêts voisines, empêchent le renouvellement de l'air vicié par les exhalaisons des marais

formés pendant la saison des pluies. Chaque année la fièvre et le choléra déciment cette population; quelques travaux suffiraient pour arrêter le mal , mais l'apathie espagnole, peu soucieuse des améliorations, le laisse subsister.

Le vin de palmier et l'eau-de-vie de coco forment la principale branche de commerce de Santa-Cruz ; la première de ces deux liqueurs est tirée de l'arbre dont elle porte le nom, au moyen d'une incision faite à la partie supérieure du tronc; la sève qui en découle est assez agréable au goût , et prend une couleur qui lui donne quelque analogie avec nos vins blancs : mais elle est trop peu spiritueuse pour enivrer. Il n'en est pas de même de l'eau-de-vie, aussi forte que malsaine, faite avec le lait du coco , soumis à la fermentation , puis distillé : l'odeur et le goût de cette perfide liqueur sont loin d'être agréables; sa couleur est d'un blanc jaunâtre ; l'ivresse qu'elle cause porte au cerveau et amène de grands accidents à sa suite; les étrangers qui en font usage meurent en peu de temps de la dyss ente rie ; cependant la consommation en est très -grande et augmente les revenus du gouvernement, qui s'en est réservé le monopole et a prohibé le rhum et nos eauxde-vie , afin de le rendre plus lucratif. L'exploitation du vin de palme est également entre ses mains; les troupes indigènes le reçoivent des magasins; mais les Tagals, qui f aiment beaucoup, le payent fort cher. On prétend qu'en vieillissant cette liqueur devient meilleure; cependant jusqu'ici les Européens lui ont préféré les vins

de France , et même celui de Catalogne , que son bas

prix et le peu de droits qu'il paye met à la portée de tous les étrangers.

Tous les environs de celte partie reculée du lac portent les traces de tremblements de terre et des éruptions terribles de volcans, dont plusieurs fument encore dans les montagnes peu éloignées , et ont causé de grands malheurs pendant le siècle passé. Les déchirements des côtes , ces îles qui ne sont que les sommets de hautes terres, sur lesquels on découvre encore les cratères sans fond de volcans éteints, semblent prouver que la Laguna doit sa formation à un grand bouleversement. Ce fut sans doute la même cause qui fit sortir de l'eau cette presqu'île longue et étroite que les bateaux doivent contourner pour entrer dans le canal au fond duquel est bâtie Santa-Cruz. Cette langue de terre est formée de collines dont les sommets s'arrondissent, et dont les pentes deviennent moins rapides, plus propres à la culture, à mesure quelles s'approchent de son extrémité ; près de cette dernière et du côté qui regarde le détroit, par lequel nous avions passé, est située sur le rivage l'habitation de M. de la Gironnière, dans une position peu élevée, à l'abri cependant des inondations. Au lieu dune maison commode et bien construite en pierres, d'une belle usine pour faire le sucre, de plusieurs magasins, d'un joli village dont les habitants cultivent de vastes plantations de cannes à sucre et défrichent de nouveaux terrains, la Hala-hala n'offrait il y a encore peu d'années que des bois épais , des marais infects, et quelques misérables cabanes habitées par des hommes, la terreur des voyageurs; maintenant elle

est le séjour de la paix et de l'activité ; sa population augmente rapidement, et déjà plusieurs rangs de cases, propres, bien construites, élevées sur des pieux, suivant la coutume des Tagals, forment plusieurs rues om-' bragées d'arbres, et composent un paysage fort riant.

Je me dédommageais dans cette belle propriété des ennuis de Manille, j'oubliais jusqu'à ses continuelles tracasseries, je jouissais d'une liberté que les attentions et les soins affectueux de mes hôtes me rendaient chaque jour plus agréable : chaque moment amenait une nouvelle distraction. Tantôt de grand matin nous partions pour la chasse ; notre train était composé de neuf chasseurs dont plusieurs ,. j'en conviendrai , ne devaient guère ce titre qu'au fusil qu'ils portaient ; tout notre accoutrement était en harmonie avec le pays sauvage que nous allions parcourir : la tête couverte du salacot, ' abri également bon contre la pluie et le soleil ; la veste de toile et le gros pantalon, et enfin les souliers à épaisses semelles; nous étions accompagnés par vingt chiens, assez mal entretenus et de races différentes, mais vétérans remplis d'ardeur, habitués à la fatigue et redoutés des cerfs et des sangliers; ils pouvaient à peine être contenus par de nombreux piqueurs armés de lances ; enfin plusieurs chevaux, destinés à porter secours aux traînards, achevaient de donner au rendez-vous, fixé au pied d'un arbre énorme et jusque-là solitaire, un air de mouvement et de vie, et formaient une scène singulièrement pittoresque. (PI. 3o.)

La chasse se dirigea vers une colline élevée dont le sommet était couvert de grandes herbes et les flancs

garnis de bois épais : nous avancions lentement sur une pente rapide et par des sentiers à peine tracés. Les piqueurs nous avaient devancés, des filets étaient 'placés pour arrêter les cerfs aux divers passages; les chiens se faisaient déjà entendre au loin, et leurs aboiements répétés annonçant qu'ils étaient sur la trace, devenaient de plus en plus distincts ; enfin nous arrivâmes sur les lieux désignés pour la chasse : un poste me fut assigné; il dominait les filets et les piqueurs, placés ça et là pour forcer les cerfs à venir de notre côté. Trois de ces beaux animaux venaient de passer sous mes yeux si rapidement que j'avais eu à peine le temps de les apercevoir, et je déplorais ma maladresse, quand un coup de fusil suivi de cris de triomphe partit à quelques pas de moi. Mon hôte , chasseur aussi adroit qu'infatigable, avait frappé l'animal au moment où, franchissant une fondrière, il allait se jeter dans le plus épais du bois. Déjà une partie des chiens étaient réunis autour de leur proie expirante : leurs yeux étincelants , leurs gueules béantes et enflammées , dévoraient d'avance la récompense due à leurs peines. Les entrailles de la victime ouverte par un piqueur furent dévorées dans un instant ; le corps , placé sur un cheval et envoyé à l'habitation , dut paraître au souper comme un très-utile trophée.

La fin de la chasse ne répondit pas à un aussi heureux début : le gibier avait fui dans les montagnes escarpées, où les chiens seuls avaient pu le suivre. Cependant nous continuâmes à gravir, mais d'un autre côté , et parvînmes enfin, après avoir franchi des herbes

hautes, dures et touffues, au sommet d'une colline élevée, d'où nous jouîmes de la magnifique vue du lac. Le temps était calme; l'eau, unie comme une glace, reflétait les rayons du soleil, parvenu alors à sa plus grande hauteur et éclairant jusque dans le lointain les montagnes amoncelées. Ce majestueux spectacle formait pour moi un pénible contraste avec les faibles travaux de l'espèce humaine , dont nous apercevions à peine les traces sur les bords du lac , comme un point imperceptible au milieu de la riche végétation qu'une nature sauvage étalait de tous côtés. La chaîne d'îles formant une barrière entre les deux parties de la Laguna semblait être à nos pieds : mes regards se fixèrent d'abord sur la plus petite de ces îles; elle est de forme ronde; son sein contient le cratère d'un volcan éteint dont l'eau s'est emparée et qui renferme beaucoup de poissons ainsi que des caïmans d'une grosseur énorme. Cet endroit curieux inspire une terreur superstitieuse aux Tagals, qui n'y accompagnent les Européens qu'avec une forte répugnance. A côté est située la plus grande île du groupe , couverte de bois ainsi que les autres et inhabitée maintenant; elle servit il y a peu d'années de repaire à des brigands qui , poursuivis , vinrent s'y réfugier, après avoir longtemps inquiété les environs de Manille. Bientôt de nouveaux crimes firent découvrir leur retraite : ils furent attaqués, leurs bateaux brûlés et tous les passages occupés. Une partie de ces malfaiteurs s'échappèrent de l'île avant d'être réduits à la dernière extrémité; les autres préférèrent mourir de faim et de misère plutôt que de se rendre aux troupes.

La bande se forma de nouveau dans ia partie O. de la baie de Manille et devint tellement redoutable aux habitants par ses déprédations, et aux soldats envoyés contre elle par le nombre et l'audace des brigands qui la composaient, que le gouvernement ne trouva d'autre expédient pour rétablir la paix dans ces provinces voisines du chef-lieu, que d'offrir aux coupables le pardon, des terres et l'entier oubli du passé : les conditions furent acceptées et tenues fidèlement des deux cotés. Ces hommes, si féroces autrefois, vivent paisibles main* tenant aux environs de Cavité et n'ont donné aucune raison de plainte depuis leur conversion , dont l'archevêque fit l'objet d'une pompeuse cérémonie. Amenés d'abord dans un couvent, ils y furent gardés pendant quelques jours pour se purifier de leurs méfaits; puis habillés de blanc et ayant communié, ils allèrent, accompagnés d'unn ombreux cortège de moines, recevoir leur pardon de la bouche même du capitaine général ; enfin , rendus à la liberté, ils reçurent le produit d'une quête faite en leur faveur.

Cet appareil religieux produisit un effet favorable sur l'esprit de la multitude; car depuis cette époque aucune bande de brigands n'a reparu.

Tout entier à la scène aussi magnifique que variée qui se déployait sous mes yeux, je jouissais paisiblement de ma solitude que les cris des piqueurs peu éloignés et les aboiements des chiens mettaient à l'abri de tout danger dans un pays où les animaux féroces sont inconnus ; mais quand la chasse descendit dans les plaines entrecoupées de marais et de bosquets touffus,

DE LA FAVORITE. ft&l

la crainte que m'inspiraient les buffles sauvages me fit alors rechercher la protection des chasseurs. Cet animal si tranquille, si obéissant dans la domesticité, est au contraire terrible dans l'état sauvage ; la vue de l'homme le rend furieux : ses yeux étincellent , ses naseaux semblent lancer du feu , son corps énorme et sans grâces déploie dans la poursuite de son ennemi une agilité étonnante : rien ne peut arrêter sa course pour atteindre le chasseur dont le coup mal dirigé l'a manqué ou légèrement blessé ; il le déchire de ses cornes longues et aiguës , ou si montant sur un arbre sa proie peut heureusement lui échapper, l'animal tourne constamment autour, la dévore des yeux, et ne la quitte que lorsque la faim le force à s'éloigner. Un Tagal du village delà Halahala, travaillant à couper du bois, eut le bonheur d'échapper ainsi à un énorme buffle qui vint l'attaquer, et qui trouvant de l'herbe dans le voisinage ne perdit pas de vue un seul moment le pauvre bûcheron; celui-ci n'a* vait pour toute arme que le large couteau que les indigènes portent toujours attaché à leur ceinture et dont ils savent se servir très-adroitement ; pressé par la faim , il descend de l'arbre, autour duquel vient le poursuivre encore son ennemi plus irrité que jamais; enfin dans un instant où les terribles cornes le serraient de moins près, il parvient à saisir la queue du buffle, s'y cramponne de la main gauche , et frappe à coups redoublés son ennemi avec le couteau dont la droite est armée : l'animal étonné part comme un trait ; mais bientôt épuisé par la perte du sang qui coule de ses nombreuses et profondes blessures, sa course se ralentit, et il tombe expirant auprès

du Tagal, couvert lui-même de blessures, de sang et de boue.

Les indigènes parviennent cependant à réduire en esclavage ce fougueux animal en le faisant tomber dans des fosses couvertes de feuillage, d'où il ne sort que quand la faim a épuisé ses forces : alors attaché à des buffles domestiques, te nouveau captif est conduit au troupeau, où il prend peu à peu l'habitude du joug. Mais si la trop grande confiance de son maître, ou uo manque de surveillance, lui laissent sans frein revoir la forêt , il reprend son indépendance et devient plus sauvage qu'auparavant. Rarement le buffle né dans la domesticité cherche la liberté ; on prétend même qu'en naissant il porte au cou les traces du collier de travail qui fatigua sa mère : flétri par ces marques d'esclavage, il devient un objet d'horreur pour les buffles sauvages, auxquels il a abandonné le courage et l'indépendance > pour ne conserver que la force» la résignation et un instinct vraiment surprenant.

J'étais donc dans ces parties de chasse observateur plutôt que partie agissante ; mais l'exercice me rendait la santé , et quelle que fût la main exercée qui avait tué le cerf ou le sanglier, je n'en prenais pas moins ma part de fort bon cœur au dîner.

Un peu avant le coucher du soleil commençait ordinairement une autre chasse moins fatigante et plus proportionnée à mon adresse : celle d'une espèce de gros singes méchants et rusés , qui dévastent les plantations de cannes à sucre et les champs de riz. A tous ces titres réunis ils sont l'objet de la haine des indigènes et sur-

tout des enfants, que Ton oblige de mon ter la garde jour et nuit pour garantir les moissons des ravages de l'ennemi. Guidés par des auxiliaires aussi bien disposés et par les chiens dressés à cette guerre d'un nouveau genre, nous trouvions facilement les fourrés où les singes s'étaient retirés ; souvent leurs ruses et surtout leur agilité mettaient notre adresse en défaut ; mais enfin , bloqués dans quelque arbre isolé, plusieurs de ces pillards succombaient, non sans beaucoup de cris de rage et de désespoir, sous les nombreux coups de fusil , et allaient ensuite orner de leurs dépouilles les branches des arbres voisins du théâtre ordinaire de leurs déprédations. Ces animaux ont une force extraordinaire ; ils font des bonds prodigieux quand ils sont poursuivis , et une blessure mortelle peut seule les arrêter. Leur naturel est aussi féroce que destructeur, et leurs dents ne sont pas moins à redouter que celles des bêtes de proie.

Le soir, assis autour dune table en attendant le souper, nous écoutions les histoires du village. Parfois le scandale y avait une bonne part , et les plaisanteries des convives tombaient souvent sur le curé , gros Tagal , gai , jovial , sachant son bréviaire et rien de plus , mais ayant de l'esprit naturel et l'envie de s'instruire; du reste, de mœurs un peu relâchées , détestant les moines par -dessus tout, et rossant ses paroissiens quand ils négligeaient d'approcher de la sainte table ou du confessionnal dont les revenus formaient la meilleure partie de sa portion congrue. On le plaisantait beaucoup sur une nouvelle nièce qui, suivant l'usage, devait rester, ainsi que son futur, au presbytère pour y servir, jusqu'à ce

que les parents de la jeune fille eussent consenti au mariage dont la cérémonie était un nouveau gain pour le brave paâre Miguel. Il est facile de saisir le coté immoral de cette coutume, sous l'influence d'un clergé peu scrupuleux ; mais en même temps elle est une preuve du pouvoir des prêtres sur la population dont ils ont pu faire ployer ainsi le caractère défiant et jaloux.

Quand un garçon veut obtenir une jeune fille en mariage , la demande qu'il en fait aux parents est toujours accompagnée de présents, qui ne sont que les préliminaires des autres sacrifices nécessaires plus tard pour obtenir l'entière possession de celle qu'il aime. Si la fortune du jeune Tagal ne répond pas à son amour, et que cette circonstance fatale au sentiment dans tous les pays du monde, ne diminue pas l'affection de celle qui en est l'objet , il se met au service de l'exigeante famille, et doit y rester jusqu'au consentement de sa future belle-mère, dont l'intérêt s'oppose naturellement à ce que la faveur tant désirée soit promptement accordée. Les deux amants peuvent, après avoir attendu un certain temps , se retirer cbez une des autorités du village, l'alcade ou le curé, mais plus ordinairement chez ce dernier, qui doit les unir après avoir demandé officiellement l'assentiment des parents; ceux-ci, après quelques jours de retard pour obtenir les meilleures conditions possibles , finissent toujours par le donner. Dans le cas dont nous venons de parler, la brebis égarée était jeune et jolie , et le padre paraissait bien disposé à faire traîner, pour des raisons à lui connues , son affaire en longueur.

Parfois la conversation prenait un tour plus sérieux , mais non moins intéressant pour moi ; j entendais expliquer le mode de surveillance suivi pour conserver la tranquillité dans des provinces populeuses et entièrement dépourvues de troupes réglées; l'organisation des milices, sur lesquelles notre hôte, qui était capitaine de celles de la Laguna» me donna des renseignements étendus ; et je reconnus que le gouvernement espagnol, ou pour mieux dire celui des moines, instruit par l'expérience du passé , avait pris ses précautions contre une nouvelle attaque des Européens.

Dans chaque ville, bourg ou village, un certain nombre d'indigènes , assez considérable relativement à la population, obéit aux ordres d'un des habitants les plus riches ou les plus considérés du canton; ces hommes sont armés de fusils ou de piques, et portent comme marque distinctive le salacot de guerre , coifiure qui sert également à garantir la tête dans les courses à travers les bois : j'ai vu souvent les gardiens de troupeaux accroupis sous leurs énormes salacots , y trouver un bon abri contre la pluie qui tombait par torrents.

Cette milice veille à la sûreté des provinces, poursuit et arrête les malfaiteurs , monte la garde même la nuit dans les plus petits villages, remplit enfin le service de nos gendarmes. Les hommes qui la composent reçoivent du gouvernement la nourriture et une trèsfaible paye; ils sont généralement chasseurs très-adroits, soldats infatigables, et hardis surtout avec les naturels, parmi lesquels ils jouissent d'une grande considération. En cas d 'alarme les gardes de chaque village se réunis-

sent sous les ordres de leur capitaine, qui les conduit , s'il est nécessaire, à l'alcade de la province. Ainsi peut être réuni en peu de temps un corps de troupes composé non de soldats exercés, disciplinés et capables de paraître de suite en ligne, mais de guerrillas formidables dans un pays sauvage, montagneux, couvert de forêts, et dont , pour tout autre qu'un indigène , les communications sont extrêmement difficiles par terre , même dans la plus belle saison de l'année. Cette milice est la meilleure défense de la colonie; et si, avant qu'elle ne fut organisée comme à présent, les Anglais, maîtres des fortifications de la ville de Manille, ont vu pendant une année leurs convois interceptés, leurs soldats décimés par la famine et les maladies dans les murs où des bandes nombreuses de partisans féroces et sans pitié les tenaient enfermés, quelles difficultés ne rencontrerait - on pas maintenant pour prendre des remparts défendus par une garnison européenne , aidée des troupes indigènes disciplinées , et enfin par une forte milice soutenue du reste de la population ? L'ennemi apporté par une flotte dans ces pays lointains ne sera jamais assez nombreux pour résister longtemps à des attaques sanglantes et constamment renouvelées. Les habitants de Luçon, fanatisés par des curés jaloux de leurs privilèges et de leur autorité, repousseront tout joug étranger que la force seule voudra imposer, et conserveront à l'Espagne la plus belle des colonies qui lui sont restées.

Dans la partie où la presqu'île de Hala-hala se joint à la grande terre par des montagnes qui vont en augmentant de hauteur jusque sur un plan très -éloigné,

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ou trouve des sites dignes d'être admirés : ce fut de ce coté que nous dirigeâmes plusieurs fois nos courses du matin. La côte est bordée de rizières à travers les* quelles il nous fallut passer sur les petites digues des* tinées à tenir les champs constamment arrosés. Les terres détrempées par la pluie cédaient sous nos pieds, et nous enfoncions dans la boue jusqu'aux genoux; mais notre gaieté , notre persévérance étaient an - dessus de tous les obstacles, et ce fut en riant de nous voir tous couverts de vase de la tête aux pieds, que nous arrivâmes enfin au pied de la montagne , dont la pente rapide fut promptement gravie. Notre marche était guidée par le bruit lointain de la belle cascade que nous allions visiter; le lit même du torrent , parsemé de roches énormes au milieu desquelles l'eau bouillonnait en se précipitant vers le lac, était le seul chemin qu'on pût suivre au risque encore de se rompre vingt fois le cou ; rien né put nous arrêter, et toute la bande voyageuse arriva sans accident au but désiré. Alors se montra à nos yeux une scène admirable de grandeur sauvage et de majesté; de ces rochers élevés , couverts de gros arbres suspendus sur nos têtes, se déroulaient d'énormes faisceaux de lianes formant une immense voûte sombre dont un ciel couvert augmentait encore l'obscurité. C'est là que le torrent , gonflé par les pluies , se précipitait avec un bruit effrayant du haut des rochers coupés perpendiculairement; les eaux bondissaient sur les grosses pierres amoncelées au pied de la cascade , et s'y déployant en une belle nappe d'écume, continuaient ensuite leur course bruyante à travers les ravins. (PI. 3i .) Les ani-

maux semblaient avoir fui de ce lieu , dont le sombre aspect et l'isolement nous Élisaient éprouver un involontaire sentiment d'effroi. On n'entendait ni les chants des oiseaux ni le bruit des insectes; nos cris seuls se mêlaient au bruit monotone de la cascade ; de tristes chauves-souris , seuls habitants de cette solitude , sortirent des cavernes formées par la saillie des rochers; elles voltigeaient en foule autour de nos têtes , et cependant pas un seul coup de fusil ne vint augmenter leur terreur. Enfin nous atteignîmes avec beaucoup de peine et quelques risques le sommet de la cascade, au moyen des lianes dont une , en se rompant dans mes mains, me laissa sur un rocher escarpé et rendu glissant par l'humidité; je fus fort embarrassé, et j'éprouvai, jusqu'au moment où mes compagnons vinrent à mon secours , la terrible crainte d'illustrer par une fin tragique la cascade de Hah~hda. Après avoir joui de ce nouveau et pittoresque point de vue , nous abandonnâmes la chute d'eau pour aller visiter, au milieu des bois, d'autres endroits curieux, entre autres un ruisseau dont l'eau claire et limpide a un goût acide très-prononcé et dépose un léger sédiment couleur d'oxide de cuivre : peutêtre passe-t-elle dans son cours sur quelques veines de ce métal. Les indigènes ne la regardent pas comme malsaine ; cependant ils en boivent rarement : je lui trouvai un goût désagréable qui me laissa une espèce de sécheresse dans la gorge et la bouche. Je remarquai dans ces montagnes la liane du voyageur, si commune dans les forêts d'Amérique ; ses longs cordons couverts d'une écorce brune, filandreuse et grossière, descen-

daient en festons du sommet d'un grand arbre qui semblait succomber sous leurs épais réseaux : de la tige que je tranchai à quelques pieds au-dessus du sol, il découla à travers les larges pores d'une moelle grisâtre et solide au toucher, de l'eau fraîche, limpide, sans odeur ni mauvais goût. La nature, toujours prévoyante, a placé cette liane sous le climat brûlant du nouveau monde et du grand archipel d'Asie , comme un secours pour la malheureuse espèce humaine qui parcourt les immenses forêts de ces contrées.

Au milieu de tant d'agréables distractions, comblé des plus délicates attentions par mon hôte et sa charmante famille, les jours s'écoulaient trop rapidement. Ma santé était parfaitement rétablie : la mousson de N. E. commençait à s'établir, et les beaux temps renaissaient. Il fallut donc m' arracher à la douce existence que je menais, et retourner à Manille tout disposer pour quitter Luçon. Je fis des adieux auxquels se mêlèrent de sensibles regrets ; ceux que me témoigna toute la famille de M. de la Gironnière rendirent encore plus vif mon désir de la revoir un jour.

Nous traversâmes cette fois le lac par un temps calme et très-beau. Je pus admirer à mon aise son immense étendue; mais en même temps je trouvai fondées les inquiétudes que , pendant la saison des pluies qui est aussi celle des convulsions volcaniques, cette masse d'eau cause à la ville de Manille , dont le niveau est de beaucoup inférieur à celui de la Laguna. Alors les oscillations du sol sont si fortes qu'il est parfois difficile aux habitants de rester debout; le lac est loin de i. 29

paraître étranger à ces tremblements de terre : la surface de ses eaux est extrêmement agitée; elles se gonflent avec un bruit sourd et effrayant, semblable à celui qui se fait entendre au même moment dans les environs de la ville : la rivière déborde tout à coup, et se rendant à la mer avec une violence terrible, enlève les récoltes, et renverse souvent les maisons qui bordent ses rives. Nul doute qu'un volcan souterrain ne gronde dans le voisinage du lac; il peut tôt ou tard causer une commotion terrible, et par suite l'immersion de Manille et même de Cavité, placées toutes deux sur un terrain trèsplat, inférieur à la Laguna, qui a ses débouchés auprès du chef-lieu et de l'arsenal de la colonie.

Mais quelle idée de prospérité ne se forme- t-on pas, si, fermant les yeux sur des dangers qu'une longue tranquillité semble devoir faire moins redouter, l'on considère cette immense nappe d'eau navigable dans presque toutes ses parties pour les grands bâtiments, qui pourraient prendre dans une multitude de ports ex* cellents, et presque à toucher le rivage, les produits des fertiles terres environnantes, lesquelles n'attendent que des bras actifs et industrieux pour payer au centuple les soins donnés à leur culture. La rivière qui joint le lac à la mer n'a que deux lieues ; elle est profonde dans beaucoup d'endroits : il serait facile avec quelques travaux de la rendre presque entièrement navigable; et même dans le cas où ce projet entraînerait de trop grandes dépenses ou rencontrerait des difficultés imprévues , n'aurait-on pas les bateaux à vapeur pour établir une communication prompte et suivie entre la Laguna

et le chef-lieu, centre du commerce, qui peut recevoir dans son port les bâtiments de moyenne grandeur, et sur sa rade toutes les flottes marchandes du monde? Quand on lait attention encore à la multitude de beaux ports qu'offrent les côtes de Luçon, à ces belles plaines des provinces du nord et de l'ouest , traversées par des rivières et des canaux naturels aussi favorables à l'irrigation des terres qu'à leurs communications, peuplées de plusieurs millions d'habitants soumis au joug et susceptibles de recevoir les bienfaits d'une civilisation amenée avec une prudente lenteur, on est forcé de reconnaître que l'Espagne possède une des plus belles colonies du monde , et qu'il est à désirer que , continuant d'aban* donner les vieux préjugés et le système absurde de gouvernement qu'elle avait suivi jusqu'en 1 8 1 4, cette puissance, digne d'un meilleur sort, s'élève enfin à la hauteur des lumières du siècle et puisse retrouver dans les Philippines le dédommagement de ce qu'elle a perdu dans l'Amérique du sud.

A mon retour à Manille, je trouvai la corvette entièrement disposée pour prendre la mer : six mois de vivres embarqués , ainsi que des approvisionnements, lui assuraient, sous ce rapport, un avenir exempt d'inquiétudes. Les officiers et les matelots fatigués de repos et d'une relâche où ils n'avaient eu que très-peu d'agréables distractions , soupiraient après le moment du départ. Les derniers jours d'octobre furent employés en préparatifs pour la mer et à remplir des devoirs d'étiquette qui ne pouvaient qu'affaiblir encore nos regrets.

Cependant j'avais trouvé le gouverneur et son futur

successeur, le général Henrile, toujours animés de la même bienveillance envers moi; elle fut favorable aux affaires de plusieurs négociants français, entre autres d'un armateur de Bourbon pour lequel j'obtins une faveur spéciale qui changea entièrement les résultats de son expédition. Ces services, que je fus heureusement à même de rendre à notre commerce , semblent prouver combien sont fondées les réclamations sans cesse renouvelées par nos marchands , pour que la protection des bâtiments de guerre leur soit plus fréquemment accordée dans ces pays éloignés où l'arbitraire et les intérêts du moment font souvent varier plusieurs fois dans une année les taxes et les droits. Cette instabilité, qui peut être influencée favorablement pour notre commerce, tourne au contraire presque toujours à son désavantage s'il est abandonné.

La France, non plus que les autres puissances commerçantes de l'Europe, n'a pu surmonter jusqu'ici la répugnance de l'Espagne à recevoir des consuls étrangers dans sa colonie de Luçon. Il y a parfait accord entre l'autorité militaire et les moines pour entretenir cette répugnance de la cour de Madrid , et lui faire considérer comme dangereuse à la tranquillité du pays cette innovation contraire seulement à leurs intérêts. Cette dernière considération, véritable cause de leur opposition, prive nos marchands d'une protection constante, bien nécessaire dans une colonie où jusqu'à présent les balances de la justice n'ont pas toujours été conservées dans un équilibre parfait.

Les relations de la France avec les Philippines sont

sans doute bien faibles maintenant; j'en ai expliqué les véritables causes ; mais celles-ci céderont enfin , on doit l'espérer plus que jamais dans les circonstances heureuses où se trouve notre belle patrie, à un système de douanes également favorable au commerce maritime et aux intérêts de nos colonies , lesquelles jusqu'ici , on doit en convenir, ont été avantagées aux dépens de l'immense population de la mère patrie. Mais si, quand cette époque tant désirée arrivera , elle trouve toutes les relations de nos marchands anéanties, les produits de nos manufactures ou de notre sol oubliés, alors il sera trop tard , et aucun sacrifice ne pourra réparer le mal qui a fait de si désolants progrès dans ces dernières années.

Depuis plusieurs mois les habitants de Manille attendaient avec impatience la consécration du nouvel archevêque, et l'on peut juger de quelle importance devait être une pareille cérémonie pour des Espagnols , surtout à Luçon : en effet, pendant trois jours la ville et les faubourgs furent en mouvement; les illuminations et les feux d'artifice se succédèrent chaque soir. L'ordre des Àugustins, auquel appartenait la nouvelle autorité ecclésiastique, faisait toutes les dépenses de la cérémonie. Ces moines sont les plus riches des Philippines; aussi la dernière soirée de la fête fut-elle signalée par une brillante réunion dans leur couvent. J'avais reçu l'invitation d'y assister, à laquelle mon intention ne fut pas d'abord de me rendre, mais je cédai plus tard dans la soirée à la tentation de voir un spectacle que l'on m'annonçait devoir être extraordinaire pour un étranger. En effet, après avoir traversé avec les personnes

qui m'accompagnaient la feule qui parcourait les rues parfaitement illuminées, nous entrâmes dans le cloître, alors tout resplendissant de lumières. Les salles d'entrée étaient remplies de femmes et de jeunes filles assises sur des banquettes; et je pus deviner à leur ton et à leur air d'aisance avec les maîtres de la maison, que la connaissance était dès longtemps commencée. La haute société était réunie à l'extrémité d'une galerie plus intérieure et brillamment éclairée, où je trouvai les plus jolies femmes de la ville. Les musiques des régiments jouaient alternativement des valses et des contredanses. Je distinguai dans une grande pièce voisine les officiers et les élèves de la Favorite, montrant les figures et la mesure à de jeunes frères augustins qui sans doute avaient, aussi bien que tout le reste de leur confrérie, oublié les prières du soir. M'étant un peu approché des dames, je fus reconnu par le capitaine général, qui voulut absolument me présenter au nouveau prélat , que je connaissais cependant déjà. L'accueil que j'en reçus fut extrêmement gracieux ; mais malgré son affabilité et la part qu'il semblait prendre à la joie générale , les respects profonds dont il était entouré me firent reconnaître facilement la plus puissante autorité des Philippines. Les conversations étaient bruyantes, animées et très-bien soutenues par les hauts fonctionnaires du couvent. A quelques pas de nous était une longue table couverte de sucreries et de rafraîchissements, dont plusieurs moines faisaient parfaitement les honneurs : mon refus d'y prendre part dut être sans doute agréable à une nuée d'officiers espagnols qui.

aussitôt que la société se fut éloignée , se précipitèrent comme des oiseaux de proie sur les pâtisseries et ies

bonbons: tout disparut dans un instant, et quelques

moments après j'entendis les pauvres maîtres des cérémonies se plaindre de la peine qu'ils avaient eue à conserver les nappes et les plats.

Aussitôt que je pus quitter les autorités, je me rejetai dans la foule et continuai mes observations. Une musique bruyante faisait retentir les voûtes sur lesquelles paraissaient rangés les portraits des saints et des martyrs : les jeunes filles se promenaient bras dessus , bras dessous, avec les moines , dont le costume blanc , d'un tissu fin et très-propre, u avait, je Ta voue, rien de repoussant; leurs manières annonçaient assez que la cellule n'était pas pour eux une retraite continuelle ou qu'ils aimassent exclusivement. Dans la vaste cour qui précède Feutrée du couvent, et où un magnifique feu d'artifice venait d'être tiré , la scène n'était ni moins profane ni moins animée. Partout régnait un peu de désordre et une grande liberté. Dans tous les groupes les Àugustins me parurent avoir la préférence auprès des femmes de tous les rangs. Jetais resté auprès de la porte du cloître; la foule s'était écoulée pendant que je faisais mes observations, et personne n'était rentré : je fis comme tout le monde; et quand les cortèges des deux grandes autorités se furent acheminés vers les palais, je remontai, mais tout seul , dans ma voiture , faisant de très-graves réflexions sur les singuliers usages des peuples , et décidant pour la centième fois qu'il ne faut dans ce monde s'étonner de rien.

Le i" novembre 18Î0, dans la matinée, la Favorite mit sous voiles : le temps était clair et beau. Une brise légère me permit de venir devant le palais du capitaine général , à petite distance du rivage, saluer le pavillon espagnol de vingt et un coups de canon que les batteries rendirent sur-le-champ : ce furent nos derniers adieux à Manille. La brise mollit dans l'après-midi , mais elle reprit avant la nuit, et enfin au coucher du soleil la corvette sortit de la baie et fit route pour Macao(ai).

Le lendemain au jour nous avions fait peu de chemin : les hautes terres qui font reconnaître l'entrée de la baie de Manille étaient encore en vue : un horixon très-clair laissait apercevoir distinctement les îles au S. de Luçon; plusieurs appartiennent en totalité ou en partie aux Espagnols. Zébu , qui la première tomba sous le joug européen, est presque entièrement chrétienne; sa population , assez considérable , obéit à un gouverneur nommé par le capitaine général ; mais toute l'autorité est entre les mains d'un évéque et des moines, qui ont plusieurs couvents dans cette île.

Plus loin au S. E. est la grande île de Mindanao, d souvent conquise par les Espagnols et toujours reprise par les Maures : une seule de ses provinces , peuplée d'indigènes chrétiens , reconnaît la domination de Manille et celle d'un évêque nommé, comme celui de Zébu, par l'archevêque des Philippines. Cette population est, dit- on, misérable, exposée aux attaques continuelles des Maures voisins et à celles de la race noire, maîtresse des forets qui couvrent les hautes montagnes de l'intérieur, dans lesquelles, malgré une guerre d'extermi-

nation , les Espagnols n'ont pu la faire rester en repos. Telles sont les principales possessions de l'Espagne dans cet archipel; elles n'offrent presque aucun intérêt: leur commerce est nul , et leurs relations avec le cheflieu sont rendues extrêmement difficiles et même nulles par les pirates maures qui infestent ces parages malgré la nombreuse flottille envoyée chaque année contre eux. Ces bandes de forbans, dès que la mousson de N. E. amène les beaux temps sur les côtes de Luçon et dans l'archipel , commencent le cours de leurs dévastations. Elles montent sur des pros souvent armés de canons , et même sur des navires européens capturés , attaquent les villages et les établissements voisins de la mer, trop fiables pour leur résister : une partie de la population est égorgée, l'autre réduite en esclavage va succomber dans les îles de la Sonde ou de la mer de Chine. On a cependant plusieurs exemples d'Européens qui, tombés entre les mains de ces forbans , sont restés longtemps leurs captifs , sans éprouver de mauvais traitements : ils les conservent au contraire avec soin, dans l'espérance d'obtenir d'eux une rançon. J'ai vu à Manille un jeune Français qui, par la protection spéciale de l'archevêque, avait obtenu la permission de faire , dans l'intérieur de Luçon , le commerce de l'or que les naturels recueillent dans les torrents. B était tombé , avec sa petite fortune et le bateau dans lequel il parcourait la cote orientale , au pouvoir d'un pirate que l'espoir du pillage avait attiré de ces côtés , et qui bientôt retourna à Mindoro, une des îles voisines et au S. de Luçon, avec le butin fait pendant sa course. Notre malheureux compatriote

devenu captif n'avait même pas conservé l'espérance de sortir d'esclavage en payant une rançon , car il avait tout perdu ; mais son courage , soutenu d'une forte énergie de caractère, lui fit recouvrer la liberté. Toute tentative était aussi hardie que périlleuse, et devait même, suivant toute apparence , être suivie de la mort si le succès ne la couronnait pas. Le maître du jeune Français était sultan d'une nombreuse bande de Maures habitant, ainsi que leurs familles , à bord de pro$ qui les transportaient souvent d'un point de la cote à un autre, soit pour échapper & l'ennemi , soit pour chercher une nouvelle résidence plus agréable et une cote plus poissonneuse. Le chef lui - même habitait une goélette prise sur les Espagnols dans une course précédente. C'était dans cet étroit séjour que languissaient les prisonniers, surveillés avec soin, et auxquels les rivages voisins, très-bas et inondés, ne laissaient aucun espoir de fuir de ce côté. Cependant notre Français avait pour compagnon d'esclavage un Tagal qu'il trouva dévoué et aussi jaloux que lui de recouvrer sa liberté. Avec les matériaux les plus nécessaires, dérobés dans le butin des pirates, ils parvinrent à faire une petite boussole: plusieurs mois leur suffirent à peine pour terminer un aussi difficile travail, et pour amasser peu à peu quelques provisions économisées péniblement sur la faible quantité de vwresde la journée. Enfin, quand tout fut disposé, et pendant une nuit que la pluie qui tombait par torrents rendait encore plus obscure, les deux captifs enlèvent courageusement la petite embarcation amarrée derrière la goélette, forcent de rames vers la haute mer, et se

trouvent heureusement au jour hors de la portée de leurs ennemis, mais sans eau et ayant perdu la plus grande partie de leurs provisions. Soutenus par l'espérance, 3s font route au N. pour se rapprocher de Luçon , dont ils apercevaient les hautes montagnes dans le lointain. Malgré une chaleur étouffante, ils ramèrent toute la journée et la nuit suivante : le temps semblait les favoriser; il était beau et calme. Au jour, la cote protectrice ne devait pas être éloignée. Mais quel fut le cruel désappointement des deux compagnons de captivité, quand au lever du soleil ils eurent la conviction qu'un fort courant les avait maîtrisés et les emportait encore dans une direction tout à fait opposée à la route qu'As voulaient suivre 1 Cependant, quoique épuisés par la fatigue et la soif, ils luttèrent contre cet obstacle jusqu'à la nuit; mais alors exténués de besoin, entièrement découragés, les deux pauvres fugitifs se couchèrent dans le fond de l'embarcation et abandonnèrent leur sort à la Providence; elle veilla sur eux! Au jour suivant, les montagnes de Luçon ne paraissaient plus il est vrai que comme des ombres lointaines et bleuâtres; mais ils aperçurent à peu de distance, du côté opposé, une cote sur laquelle un courant les portait avec rapidité. La terre , que dans leur désespoir ils avaient tant désirée , au risque même de retomber4 au pouvoir d'un maître irrité , leur causait maintenant la plus cruelle anxiété : un esclavage éternel, et peut-être une mort cruelle, vinrent alors se peindre à leur esprit effrayé. Cependant, en approchant davantage, le Français reconnut une côte sur laquelle il avait relâché plusieurs fois avec les

Maures , et dont plusieurs villages, peuplés d'insulaires chrétiens sous la protection des Espagnols , avaient toujours jusque-là repoussé vigoureusement les attaques des pirates; l'espérance de sauver leur vie et leur liberté ranime les forces de nos fugitifs; ils rament vers la terre, et après une longue journée d angoisses et de fatigues difficiles à décrire , ils abordèrent à un grand village où tous les secours dont ils avaient un si pressant besoin leur furent prodigués. Après quelques mois d'attente, une canonnière espagnole qui était venue porter les ordres du gouverneur de Manille, ramena heureusement notre compatriote et son compagnon au milieu de leurs amis , pour lesquels ils étaient morts depuis longtemps.

Le récit que ce jeune Français me fit de sa captivité, et dont je n ai donné ici qu'un simple abrégé , m'intéressa d'autant plus que sa figure pâle et fatiguée portait encore les traces des souffrances qu'il avait éprouvées. Un sort plus malheureux peut-être menace les équipages des bateaux caboteurs qui parfois s'exposent à faire sans protection le commerce des îles dont je viens de parler, et même la navigation sur les cotes O. de Luçon : aussi toute cette partie de l'île , que nous côtoyâmes de très-près pendant les premiers jours de notre traversée, nous parut -elle inhabitée, quoique dune apparence charmante et heureusement diversifiée par des plaines et des collines couvertes de bois. Nous passâmes devant plusieurs baies bien situées pour la navigation , à l'abri de tous les vents , entourées de terres fertiles, mais que les caboteurs même ne fréquentent pas.

La mousson du N. E. qui ramène les beaux temps aux

Philippines et devance le soleil quand il revient vers l'hémisphère N.f n'est pas moins rigoureuse pour les marins que celle du S. O. Si l'on jouit sur les cotes d'une température agréable, d'un ciel ordinairement clair, à quelques lieues au large les bâtiments luttent depuis novembre jusqu'en mars contre un vent toujours également impétueux, soulevant , dans le milieu de l'étroite mer qui sépare les Philippines des cotes de Chine et de Gochinchine, des lames si grosses et si courtes en même temps, que souvent les navires ont de la peine à leur résister. A cette époque et dans les mêmes parages , un ciel presque toujours sombre et couvert rend très-rares les observations astronomiques, absolument nécessaires cependant pour apprécier le courant très-violent qui porte vers le S. O. , et achève de rendre la navigation aussi dangereuse dans cette saison que pendant celle qui l'a précédée.

Ce fut sous cette fâcheuse influence que, peu de jours après avoir quitté Manille , nous commençâmes à lutter contre le vent de N. E. contraire et très-fort , qui succéda aux brises faibles et variables, aux belles mers que nous avions trouvées jusque-là. Plus nous avancions vers le N. , plus la mousson et la mer qu'elle soulève dans le canal entre Luçon et Formose devenaient fortes : elles arrêtaient la marche du bâtiment et le fatiguaient beaucoup. De mauvaises nuits succédaient à de pénibles journées dans notre navigation près des terres, sous lesquelles je tenais la corvette autant que les vents le permettaient , afin d'éviter le courant aussi fort que contraire qui se fait sentir à dix lieues environ au large , et

pour profiter de celui qui porte au N. en suivant la cote de Luçon , auquel nous devions les lent» progrès que nous faisions chaque jour. Une houle très-dure et des grains violents, suivis de quelques heures de calme, me forçaient de tenir nuit et jour la Favorite couverte de voiles, et son équipage toujours en mouvement pour des manœuvres qui le fatiguaient beaucoup.

Plusieurs grands navires de commerce anglais qui faisaient la même route que la Favorite éprouvaient les mêmes contrariétés. Un de ces navires, parti d'Angleterre depuis près de cinq mois, et qui n'avait fait qu'une seule relâche de peu d'heures à Anger, dans le détroit de la Sonde , m'expédia un officier auquel je donnai quelques caisses de Bordeaux et des liqueurs pour ses malheureux passagers, au nombre desquels se trouvaient les nouvelles premières autorités de la factorerie anglaise à Canton. Le mauvais temps commença peu d'instants après notre séparation.

Le 9 novembre nous étions en vue du cap Bolinao, terre basse, un peu avancée au large, et située au milieu environ de la longueur N. et S. de Luçon. Je pris dors le bord du large, espérant par ce moyen échapper au mauvais temps en gagnant plus tôt Macao. Ma tentative, justifiée par les instructions de beaucoup de pratiques de ces mers dangereuses, ne le fut cependant pas par le succès. Hors de vue de terre nous trouvâmes la brise variant vers le N. en augmentant de force, une mer terrible, le courant au S. très-rapide, et les baromètres éprouvant de brusques oscillations. La corvette fatiguait beaucoup ; le grand mât de hune,

qui avait bravé deux ouragans et tant de mauvais temps , ne put résister à de si fortes secousses et céda. Le grée* ment souffrait aussi beaucoup, à chaque moment les principaux cordages rompaient ou étaient mis hors de service : alors je sentis le tort que j'avais eu de donner trop de confiance à des renseignements dont les bases sont aussi variables que le temps; je fis donc revirer sur la côte , sous laquelle , malgré une très - forte houle, nous réparâmes les avaries et continuâmes h louvoyer à petits bords, en profitant du courant qui portait au N. et des faibles brises de terre que parfois nous recevions la nuit.

Le mauvais succès de notre dernière tentative au large m'avait décidé à ne faire route directe pour notre destination que quand nous serions arrivés au cap Boyador, extrémité N. de Luçon. Les mauvais temps que nous reçûmes coup sur coup, une mer affreuse , les terres couvertes d'une brume épaisse , annonçant qu'au large le vent du N. soufflait avec fureur, rendirent ma détermination difficile à accomplir. Ainsi se prolongeait une traversée sinon la plus longue du moins la plus pénible de toute notre campagne , et que nous avions considérée comme devant en être une des plus promptes et des plus agréables. La corvette, battue par une mer très-grosse, avait ses ponts constamment mouillés; les effets des officiers et des matelots, trempés par les lames, ne séchaient que difficilement; l'intérieur du bâtiment était fort humide , et le nombre des malades , d'abord presque nul, avait augmenté rapidement; moimême, tourmenté par les inquiétudes inséparables d'une

navigation dans des mers dangereuses que je parcourais pour la première fois et où les ouragans et les naufrages sont fréquents, privé ainsi que les officiers de tout repos la nuit par les mouvements brusques et continuels de la corvette, j aspirais comme eux à la tranquillité que nous espérions trouver dans le pays curieux vers lequel dans ce moment se tournaient toutes nos pensées.

Le 1 7 novembre au soir nous étions à trois lieues du cap Boy ador, couvert de brume et assailli par l'immense houle venant du N. E. , qui rencontrant le courant opposé, formait une espèce de barre si bruyante et si grosse, que pour calmer mon inquiétude je fis sonder; mais le plomb ne rapporta pas de fond : alors je me décidai i faire route pour les côtes de Chine, dont enfin nous aperçûmes les hautes montagnes le 1 9 au matin. Dès la veille, l'approche de la terre avait été annoncée par une multitude de bateaux de pêche qui, pour ainsi dire, couvrent la mer à plus de vingt lieues au large; ces embarcations chinoises sont grandes, solidement construites, et résistent aux terribles mauvais temps des deux saisons, qui souvent submergent les plus forts bâtiments européens ; elles ont environ de quarante à cinquante pieds de long , sur une grande largeur ; leurs extrémités sont en pointe ; celle qui forme l'avant est plus effilée et porte de chaque côté un œil peint en couleurs éclatantes; le reste du bateau relevé de l'arrière est barbouillé de noir et de blanc v Chacun des deux mâts, dont le plus grand est sur lavant, porte une voile carrée faite en rotin; on en voit une troisième très-petite de la même forme, mais en toile de coton , avec son mât placé à l'extrémité avant

de l'embarcation. Ces bateaux de pêcbe marchent parfaitement et sont très-bons voiliers par tous les temps ; ils portent généralement une douzaine d'hommes , tous de la même famille , nés à bord et habitués à regarder leurs demeures flottantes comme leur véritable patrie. Ils n'abordent à terre que quand les vivres sont finis et que le chargement de poisson salé ou séché au soleil est terminé , ce qui n'arrive le plus souvent qu'après plusieurs mois. Alors les pêcheurs viennent échanger le produit de leurs travaux contre du riz , du thé , du sel et le peu d'objets dont ils ont besoin, puis retournent promptement à la mer jouir de leur liberté et vivre à l'abri des vexations et de la tyrannie des mandarins , cent fois plus à redouter pour eux que les tempêtes, les grosses mers et les ouragans.

Malgré le grand nombre d'individus des deux sexes entassés sur ces bateaux, leur grande propreté ma frappé ; du reste, nous verrons plus tard que cette qualité est inhérente aux habitudes du peuple chinois. La tempérance de ces pêcheurs , dont le riz et le poisson forment la seule nourriture, comme le thé fait leur seule boisson , est pour eux le garant d'une excellente santé : aussi paraissent -ils tous très-forts et contents de leur destinée. Quelles réflexions ne ferait point l'heureux habitant de nos villes d'Europe , à la vue de cette population condamnée à passer toute sa vie sur un élément tant de fois agité par des coups de vent redoutés même des plus intrépides navigateurs ! Il apprendrait que l'homme peut vivre heureux loin des nombreuses

réunions des êtres de son espèce , et que dans l'isole* i. 3o

ment , au milieu de sa famille , les bienfaits d'une civilisation plus avancée ne sont point nécessaires à son bonheur; les enfants s'habituent, dès les premiers ans, aux privations, à la fatigue et à l'espèce d'exil où leur vie doit se passer ; elle sera sans ambition comme sans grands événements; mais éloignés de leurs compatriotes, les pêcheurs chinois conserveront la réputation de probité et de courage qu'ils ont méritée jusqu'ici.

L'embouchure du Tigre , auprès de laquelle est située Macao, est entourée de plusieurs groupes d'îles dont la plupart sont des rochers que le vent des moussons a dépouillés de végétation : les plus petites sont au large , les autres augmentent d'étendue à mesure qu'elles se rapprochent du continent , et parmi ces dernières plusieurs sont habitées par des hommes que leurs dispositions au brigandage et à la piraterie rendaient encore, il n'y a pas longtemps, la terreur des caboteurs et des bâtiments marchands. Cet archipel et les rivages voisins furent témoins de bien des combats sur mer entre les flottes de l'empereur et les puissants révoltés dont les uns conquirent Formose et ravagèrent les cotes N. de la Chine , et les autres vinrent attaquer Luçon où ils succombèrent sous les coups des Espagnols.

A la fin du siècle dernier un fameux chef de pirates «s'était établi en maître sur les îles voisines de Macao, et arrêtait le commerce chinois ; plusieurs fois il battit les forces envoyées contre lui; déjà il menaçait les villes de la côte et même Canton , quand il fut attaqué par les Européens dont il avait pillé ou capturé grand nombre de bâtiments marchands : sa résistance

fut opiniâtre; mais enfin poursuivi d'îles en îles, il finît par succomber avec une partie de ses troupes; le reste fut dispersé pour toujours. Cependant encore aujourd'hui les actes de piraterie ne sont pas rares , et les navires faiblement armés doivent prendre beaucoup de précautions.

Toutes les îles sont séparées entre elles par des canaux étroits, mais profonds, et généralement connus des navigateurs. Cependant les temps orageux, sombres et couverts de la mousson de S. 0. , les brumes épaisses et les subits coups de vent d'E. pendant la mousson de N. E., les courants forts dans toutes les saisons, rendent 1 attérage des côtes de Chine difficile à presque toutes les époques de Tannée, malgré les cartes très-exactes levées récemment par les hydrographes anglais. Deux passages sont particulièrement fréquentés par les navires européens : l'un dans le S. de l'archipel pour la saison pendant laquelle souffle la mousson de S. O. ; l'autre au N. quand règne celle de N. E. ; de manière que le vent soit toujours favorable pour franchir les passes étroites et sinueuses qui conduisent à Macao.

Le i g novembre au point du jour, après une nuit passée à courir de petits bords , nous eûmes connaissance mais è toute vue du rocher de Piedra blanca, placé , comme une sentinelle perdue , à sept lieues au large du continent , dont bientôt malgré la brume nous aperçûmes les hautes montagnes : alors je fis gouverner pour voir l'île de la Grande-Lemma et donner dans le passage qui porte le même nom. Le temps s'éclaircissait peu à peu, la brise était forte, la corvette avançait

m VOYAGE

rapidement, nous passâmes à huit heures entre des groupes de rochers sur lesquels la mer brisait arec fureur et renvoyait un bruit sourd et prolongé. L air de désolation des îles qui nous entouraient, leur couleur sombre et triste , les longues lames blanches qui couvraient leurs rivages, l'incertitude inhérente à la position d'un bâtiment sur une côte encore inconnue pour tout le monde à son bord, enfin la vue de ces terres que notre imagination embellissait d'avance de tous les prestiges d'une impatiente curiosité , tout semblait réuni pour donner au moment où nous entrâmes dans les passes quelque chose d'attachant et de solennel en même temps. Mais l'arrivée du pilote chinois que le pavillon bleu mis à la tête d'un de nos mâts avait fait sortir des îles que nous dépassions successivement, fit v une diversion fort agréable , surtout pour moi , à toutes nos belles mais un peu sombres et très-peu rassurantes réflexions. En effet , le nouveau venu avait attiré toute l'attention des officiers et de l'équipage : ils avaient vu des Chinois à Manille , mais ceux-ci étaient marins , métier qui, exposé dans tous les pays aux mêmes fatigues , aux mêmes dangers , donne également à ceux qui le font la franchise, la hardiesse et l'insouciance pour tout , excepté pour le moment présent : aussi la connaissance fut-elle bientôt faite , et j'eus la conviction que le goût des matelots européens pour les liqueurs fortes n'était pas étranger à leurs camarades chinois. La jolie petite embarcation du pilote, si bien peinte, si propre et parée de son pavillon bleu et jaune percé de trois étoiles blanches , fut amarrée par nos matelots

le long de la corvette avec autant de soin que d'eiftpressèment; moi-même, je dois l'avouer, je fis peu de difficulté pour accorder les vingt-cinq piastres que le pilote, suivant l'usage , me demanda en montant à bord : ce n était dépasser que faiblement le prix qu'aurait donné un bâtiment marchand , et j'accordai ce léger sacrifice en l'honneur de la flamme que nous portions ; cependant aucun règlement n'a fixé ce taux : c'est l'état du temps et la position du bâtiment qui servent de bases aux demandes plus ou moins fortes des pilotes, suivant que leur secours est plus ou moins recherché. Le nôtre était pour moi un sujet d'observations : sa taille élevée , fortement prise, son teint brun, les traits prononcés de sa figure, de grands yeux à moitié fermés, mais laissant échapper des regards où la douceur et la loyauté se rencontraient rarement; un cou entièrement nu, une bouche grande, parfaitement meublée, le nez large et court, le Iront élevé et découvert, la calotte noire couvrant une tête rasée tout autour du sommet, d'où pendait une longue queue tombant jusqu'aux talons, donnaient à la physionomie de cet homme un- air d'audace et de ruse qui rendait assez bien l'idée que je m'étais faite des forbans chinois dont j'avais entendu parler si souvent. Le poignard court et acéré que ce pilote portait sous la ceinture de son pantalon large par le bas et que couvrait entièrement une espèce de capote à manches en drap brun fermée de tous les côtés et descendant plus bas que les genoux, me fit douter fortement qu'à l'exemple de ses compatriotes marins, mon Chinois ne fît pas, suivant les circonstances, le

double métier de pilote et de pirate-, néanmoins j'eus tout lieu d'en être content; seulement je crus remarquer chez lui une grande frayeur des mandarins, car il nous quitta brusquement aussitôt notre arrivée au mouillage devant Macao, où la Favorite jeta, l'ancre le ai novembre i83o à la chute du jour.

Note 1 , page a.

La corvette la Favorite a été construite à Toulon , d'après les plans de M. Campaignac, sous-ingénieur de la marine, sous la direction de M. Pironneau , officier du génie maritime du même grade.

Mise en chantier dans le mois de novembre 1827, e^e a ^ lancée à l'eau le 1 1 juin 1 829.

Ses dimensions principales sont les suivantes :

Longueur à la flottaison 38m*lr- oo**"1-

Largeur au maître couple 9 70

Creux sur quille 5 1 5

Ià l'arrière h 80

à l'avant 3 94

moyen . . . A 37

Hauteur des batteries au milieu 1 76

Poids de la coque a50tonneaux.

Poids du chargement 43o

Poids total 680

Son artillerie consiste en 20 caronades de 3o.

4 canons de 18.

Total ik bouches à feu.

Elle est partie avec des munitions de guerre pour six mois^ des rechanges et des objets d'approvisionnement au complet du règlement de campagne , pour un an.

Son équipage était en tout de cent soixante -cinq hommes, et

clic avait à bord des salaisons pour six mots, des autres vivres pour sept mois , du vin pour huit mois et de l'eau douce pour quatre mois.

Ce bâtiment , d'abord chargé pour une courte campagne dans la Méditerranée, avait été jugé de la manière la plus favorable; et pendant le long voyage qu'il a fait ensuite, il a complètement justifié l'excellente opinion qu'on en avait conçue.

Note 3, page 7.

L'île de Ténérifle fut longtemps le premier méridien pour tous les navigateurs de l'Europe ; elle devait cet avantage aux Espagnols et aux Portugais, qui les premiers reconnurent les îles Canaries et en firent un point de repos d'où leurs bâtiments de découvertes s'élançaient pour ainsi dire vers des mondes nouveaux. Cette route tracée fut longtemps suivie ; ce n'est même qu'à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci que les Anglais ont abandonné Ténérifle pour Madère, qui est maintenant le principal point de relâche de leurs bâtiments allant dans les mers de l'autre coté de l'équateur.

Madère n'offre pas plus de bonnes rades que Ténériffe : dans Tune comme dans l'autre île des coups de vent terribles forcent fréquemment les navires d'appareiller subitement ou de se jeter à la côte. Toutes deux produisent une grande quantité de vins trèsprises par les peuples du nord de l'Europe ; enfin elles fournissent également aux marins des provisions très-bonnes, mais à des prix exorbitants.

Ces avantages peuvent être précieux pour les navires marchands, qui presque toujours complètent dans ces relâches leurs chargements et font des provisions de vivres pour de nombreux passagers ; mais que sont pour les bâtiments de guerre de semblables Considérations, auprès de la stricte réclusion à laquelle la crainte des mauvais temps, Téloignement du rivage, les maladies si communes à terre , condamnent leurs nombreux équipages , dont le bien-être était trop souvent autrefois sacrifié à des intérêts partku-

? Les partisans des plus absurdes usages, fermant les yeux sur les changements heureux arrivés dans le personnel de la marine militaire française, ou ne les connaissant pas, mettent constamment en avant l'ancienneté des coutumes ou l'exemple de nos rivaux. Une sage expérience a prouvé que le premier de ces arguments devait céder à des améliorations, non subites, mais successives, et que lorsque chaque jour les sciences et l'industrie font des progrès, la marine doit marcher avec elles. D'un autre côté, l'esprit d'innovation peut avoir de grands inconvénients, surtout quand c'est sur le personnel que portent ses effets. Qu'en 181 5 nos bâtiments de guerre, reparaissant sur les mers après avoir été longtemps renfermés dans les rades, allassent chercher che* les Anglais de nombreux et bons modèles pour l'installation intérieure et même pour la tenue des équipages T rien ne pouvait être plus honorable, et l'on cite avec considération dans la marine militaire les jeunes officiers qui, arrivés maintenant aux première grades, offrirent alors un aussi noble exemple à imiter. C'est a l'impulsion donnée par eux que notre marine doit la prospérité ou ehe est maintenant , et qui ne le cède en rien à celle de nos rivaux. Biais chercher a copier ces derniers dans leur discipline et leurs usages à l'égard des matelots, c'est méconnaître la différence énorme qui existe entre le caractère des deux nations , et qui est plus sensible peut-être encore entre les marins anglais et français. Ceux-ci recrutés maintenant en grande partie dans cette classe de la population qui fournit à l'armée nos braves soldats, donnent l'exemple de la conduite et d'une bonne tenue, au lieu de l'indiscipline et du libertinage qui avilissaient autrefois nos matelots, et qu'on remarque encore chez ceux de presque toutes les autres puissances maritimes. Pourquoi les anciennes coutumes ne seraientelles pas changées , puisque les équipages pour lesquels elles furent établies ne sont plus les mêmes P Pourquoi n'abandonneraiton pas tout à fait ce système de réclusion perpétuelle sur les rades étrangères et dans les relâches P B décourage, mécontente les hommes , fait naître les projets de désertion , et livre les matelots à l'ennui , source de presque toutes les maladies à bord des bâti-

klk NOTES.

mente. Si le gouvernement, marchant avec le siècle , a ouvert ans matelots de sa marine militaire la porte qui peut les conduire aux plus hauts grades de notre corps , il achèvera , dans sa sollicitude vraiment paternelle, de les faire jouir de tous les avantages que leur position permet de leur accorder. Qu'une discipline juste et très-sévère réprime les mauvais sujets ; mais qu'en même temps le matelot tranquille, dévoué et obéissant puisse, comme les officiers qu'il est appelé a suivre sous le feu de l'ennemi, aller chercher quelquefois a terre des distractions et un délassement agréable des fatigues du bord. 11 est donc convenable , si Ion veut atteindre ce but, que les bâtiments de guerre choisissent leurs points de relâche dans des lieux où , sans inquiétude pour la conservation des bâtiments, comme sans crainte pour la santé des hommes , les capitaines puissent laisser aller leurs équipages se promener à terre et jouir, autant que le service le permet , de l'exercice et de la liberté , toujours nécessaires après de longues traversées. Ces petites courses, en satisfaisant la curiosité si naturelle à des hommes qui courent le monde, entretiennent parmi un équipage la gaieté, la santé qui en est la suite, et surtout la bonne volonté. Sous tous ces rapports réunis, comme sous celui de l'économie pour l'état, je pense que la relâche de Gorée est bien préférable à celle de Ténérifie, ou j'ai déjà dit que l'eau et les rafraîchissements sont fort chers, et où les mauvais temps et les difficultés des relations avec la côte forcent de tenir les équipages consignés à bord. Dans notre établissement de la côte d'Afrique, au contraire, les provisions sont à très-bas prix et en abondance; l'eau, facile à faire, ne coûte presque rien ; et pendant la plus grande partie de l'année les hommes peuvent aller courir à terre sans aucun inconvénient et en rapporter une énorme quantité d'excellents poissons.

Pendant les premières années après la paix de 181 4, la nécessité de trouver un point dont la longitude parfaitement déterminée pût servir à régler la marche des chronomètres, forçait nos bâtiments destinés aux expéditions lointaines de relâcher à Ténérifie; mais depuis qu'en 1817 l'amiral Roussin, dans sa savante campagne hydrographique sur les côtes d'Afrique, a fixé

d'une manière certaine, par tous les moyens astronomique*, la position de Gorée, la longitude de cette fie peut servir aussi bien que celle du chef-lieu des Canaries à régler la marche des montres marines; et notre établissement trouvera dans ces visites, fréquemment renouvelées, une preuve de la bienveillance du gouvernement, à laquelle lui donne tant de droits sa situation malheureuse.

Note 3, page 10.

On appelle, en langage marin, station, le point de réunion dans les colonies et les pays étrangers, de plusieurs bâtiments de guerre sous les ordres d'un officier général ou supérieur de la marine , qui les envoie alternativement sur les côtes et dans les principaux ports environnants, pour veiller aux intérêts de notre commerce et protéger contre les forbans les navires marchands de toutes les nations.

Sous ces différents rapports i la station du Sénégal n'offrait que fort peu" d'intérêt en 1817; aussi n'éteifcelle composée que de quelques bâtiments légers, au nombre desquels était la goélette que je commandais comme enseigne de vaisseau , et qui se remplaçaient successivement à Saint-Louis (Sénégal) et a Gorée. Mais ce fut à partir de «ette époque que le nombre des navires employés à la traite des non, commerce défendu par le gouvernement avec une juste sévérité, ayant considérablement augmenté, il fallut déployer des forces navales plus considérables et exercer une répression plus étendue. Maintenant Gorée voit fréquemment sur sa rade une frégate et plusieurs corvette», exerçant une surveillance trèsactive sur toute la cote d'Afrique, jusque de l'autre côté de l'équatew, et .en générai sur tous, les points fréquentés auparavant par les négriers, qui u'y font plus que de très-rares apparitions.

'. Note a» page a*.

Quinze années écoulées et les événements ont fait oublier la Société coloniale philanthropique qui voulut, en 1817, coloniser la

presqu'île du Cap -Vert Je n ai donc nullement l'intention de re. tracer dans tous ses détails l'histoire des désastres qu elle éprouva, ni celle de ses fautes intéressées, et, je suis forcé de le dire, des nombreuses friponneries que commirent la plupart de ses principaux agents. Une courte notice en donnera une idée au lecteur, et nous laisserons retomber dans l'oubli une funeste entreprise qui causa la mort et la ruine de tant de malheureux.

Les projets de cette prétendue compagnie furent conçus en 1 8 1 5, et malheureusement approuvés, encouragés même tacitement par le gouvernement, qui plus tard repoussa les demandes extravagantes quelle faisait d'une charte, d'un prêt énorme, et enfin de plusieurs bâtiments de l'état qu'on aurait mis à la disposition des deux obscurs directeurs, appelés bientôt après devant les tribunaux. L'expédition partie de Rochefort pour aHer prendra possession de l'île de Gorée et de Saint* Louis (Sénégal) , porta à la cote d'Afrique vingt-huit explorateurs philanthropes qui devaient être en outre entretenus aux frais de l'état liais l'effroyable naufrage de la Méduse termina la destinée de la plupart de ces premiers chercheurs de fortune. Cependant ni cet affreux événement ni les rapports défavorables de ceux qui avaient survécu ne purent arrêter la marche d'une affaire dont les résultats à venir étaient les moins intéressants pour les principaux meneurs. Aussi des prospectus ornés de gravures représentant la presqu'île du Cap -Vert comme un nouvel Eden, avec des rivières, des ruisseaux, des forêts d'arbres fruitier», dans un Heu où l'on ne trouve ni arbres, ni fruits, ni même d'eau courante, turent répandus avec profusion par toute k France; Les promusses ks plus séduisantes et les plus fallacieuses ea meuve temps engagèrent un grand nombre de malheureux abusés à vendre leurs petites propriétés pour payer les 4err sans, les esclaves, la fortune enfin qui devaient leur être concédés sur le sol africain. D'autres individus, tirés la plupart de cette classe avide de changements, que la paresse et la débauche tiennent toujours dans le besoin , vinrent compléter au Havre le nombre des futurs colons du cap Bel-Air. Ce fut alors que le gouvernement, éclairé, mais* trop

tard, par les renseignements venus du Sénégal, voulut en vain ouvrir les yeux à ces malheureux; 3s avaient tout abandonné, l'avenir seul leur restait Ils partirent du Havre sur le navire du commerce la Belle Alexandrin*, qui vint les débarquer à leur destination le 12 avril 1817, deux mois au plus avant la mauvaise saison. L'on jugera facilement quel effet dut produire sur ces hommes qui cherchaient la terre promise, la vue du cap Bernard, avec ses rochers dépouilles de végétation, des sables brûlants pour verdure , d'énormes baobabs pour arbres fruitiers , et enfin en place d'esclaves, des nègres libres, rusés et voleurs.

Les dissensions dont les premiers germçs avaient paru avant le départ de France entre les émigrants et les directeurs de la compagnie , éclatèrent avec une grande violence pendant la traversée. Les principaux agents furent accusés par les autres passagers d'être complices de la friponnerie dont ceux-ci commençaient à soupçonner les résultats. Mais le désordre fut à son comble quand au lieu des maisons toutes prêtes pour les recevoir, des terrains tout défrichés qui leur avaient été promis, les émigrantsne trouvèrent qu'un sol aride et stérile , dont la possession ne leur fut même accordée par les nègres qu'à de très- onéreuses conditions. Les ouvriers refusèrent de travailler, les agents de la compagnie se réfugièrent à Gorée ou à Saint-Louis, et chacun s'appropria ce qu'il put des vivres et des approvisionnements qui avaient été débarqués et abandonnés sans abri sur l'emplacement du futur chef-lieu de la colonie. Cependant la mauvaise saison était arrivée, et surprenant les nouveaux colons armés les uns contre les autres, sans abri et sans aucune précaution contre les pluies, die les décima rapidement. La plupart des prétendus philanthropes se sauvèrent dans les colonies françaises voisines, où ils reçurent des vivres du gouvernement, mais où presque tous succombèrent aux maladies du climat ; le reste s'embarqua pour l'Europe sur les bâtiments de l'état; mais ils ne furent pas plus heureux que leurs camarades, et ils moururent en partie à l'hôpital de Rochefbrt. Six de ces émigrants, doués de plus d'énergie et de moyens que le» autres , voulurent rester sur la presqu'île de Bel-

Air; ils construisirent des maisons, firent des plantations, luttèrent contre la mauvaise fortune, dans l'attente des secours promis en France et qui ne vinrent pas. Au mois d'août ils avaient disparu , plaints des habitants de Gorée et dignes d'un meilleur sort En France les opérations de la compagnie ne furent pas plus heureuses ; elle continua , il est vrai , encore pendant quelque temps à faire des dupes , malgré les avertissements réitérés du gouvernement; mais enfin les réclamations de ses victimes s'élevèrent de tous côtés avec tant de violence , que la justice informa contre les directeurs, dont le plus influent disparut et avec lui tous les projets de colonisation.

Note 5, page 44.

Horsburgh ne parle pas de ce courant à TE. dont la Favorite a éprouvé les effets, et que la frégate la Thétis avait observé avant nous. Sans doute que le peu d'utilité qu'il offre à la navigation du cap de Bonne-Espérance l'a fait négliger par le savant hydrographe anglais. En effet, les vents soufflant presque toujours de la partie d'O., et ce courant à l'fi^n'étant pour ainsi dûfe que le remous de celui qui porte avec violence dans la direction opposée en contournant le banc des Aiguilles, il arrive que les navires fuyant ordinairement devant le temps quand ils font route pour les mers de l'Inde, ou se tenant toujours sur le banc des Aiguilles à leur rentrée dans l'Océan , ne cherchent nullement à en profiter dans le premier cas et le fuient dans le dernier.

Cependant j'ai regretté de n'avoir pas contourné plus au large le cap de Bonne-Espérance, car j'aurais évité, je crois, en manœuvrant ainsi , les fortes différences que nous avons eues à l'O. , et peut-être aurions-nous gagné quelque chose de plus vers TE. quand les vents ont commencé à souffler faiblement de cette partie.

Note 6, page 56.

De tout ce que la France possédait autrefois à Madagascar, elle n'occupait depuis la paix que la petite île de Sainte-Marie,

dont l'administration dépendait de celle de la colonie de Bourbon.

Cependant la possession de ce petit coin de terre était devenue un motif de crainte pour les Ovas, Tune des peuplades les plus aguerries de Madagascar, dont le roi Radama avait souvent témoigné l'impatience avec laquelle il voyait un établissement européen se former dans son voisinage.

La mort de Radama mit le sceptre des Ovas entre les mains de la reine Ranavalona - Manjaka , et l'administration de l'île de Bourbon ne tarda point à s'apercevoir qu'elle maintiendrait difficilement avec la nouvelle souveraine des relations qui déjà, sous le règne du feu roi , n'étaient pas toujours complètement pacifiques. Le malaise qui devint bientôt la conséquence d'un pareil état de choses reporta naturellement la pensée du gouvernement de la colonie sur les anciens droits de la France relativement à Madagascar, et après avoir consulté à ce sujet le conseil colonial, il proposa au ministère le plan d'une expédition dont le but devait être de prendre possession de quelques parties du rivage de cette grande île, afin d'y former un établissement qui pût plus tard servir de point d'appui pour de plus vastes opérations.

D paraît que ce projet ne fut pas adopté dans son entier et que le gouvernement jugea suffisant de donner à la colonie de Bourbon les moyens d'imposer assez aux chefs des Ovas pour leur faire craindre l'inimitié de la France.

Une frégate de 60 canons, la Terpsichore, fut détachée de la station française du Brésil pour aller prendre les ordres du gouverneur de Bourbon ; elle arriva à Saint-Denis le a 7 mai 1 829. M. le capitaine de vaisseau Gourbeyre, qui la commandait, trouva sur la même rade la gabare V Infatigable, le transport le Madagascar et l'aviso le Colibri. Il y fut rejoint, peu de temps après, par la corvette de charge la Nièvre, et par les gabares la Chevrette et la Zélée.

Un petit nombre de soldats fut embarqué sur cette division qui, vers la fin du mois d'août, prit possession du port de Tintingue, où M. Gourbeyre fit élever un fort sur lequel le pavillon

français futv arboré solennellement le tC septembre, et qui , bientôt armé de huit pièces de canon , reçut une garnison de trois cenls hommes et les approvisionnements nécessaires.

Le général des Ovas ayant envoyé une députation pour demander de quel droit les Français s'établissaient ainsi à Tintingue, M.Gourbeyre répondit en exposant les griefs delà France et en revendiquant les droits imprescriptibles qu'elle avait sur le territoire que ses troupes étaient venues occuper; puis, le 10 octobre, la Terpsickore, la Nièvre et la Chevrette se présentèrent devant Tamatave pour réclamer l'assentiment de la reine aux dispositions déjà prises et la conclusion d'un traité; mais aucune réponse satisfaisante n'ayant été faite à cette sommation, une déclaration formelle de guerre s* ensuivit , et le 1 1 octobre les trois bâtiments, embossés à trois cents toises de distance, ouvrirent leur feu contre le fort de Tamatave, qui en peu d'instants fut entièrement bouleversé : les Ovas, leur général et ses principaux officiers s'enfuirent dans toutes les directions. Poursuivis par un détachement de deux cent trente-huit hommes débarqués de nos bâtiments, ils laissèrent sur la place cinquante des leurs, et on trouva dans le fort vingt-trois canons ou caronades, un pierrier, deux cent douze fusas, quatre-vingts sagaies et beaucoup d'autres objets.

De ce moment les hostilités furent alternativement suspendues et reprises , toujours à notre avantage et au grand détriment des Ovas, à qui la supériorité de nos soldats ne permettait de faire qu'une résistance insignifiante. Partout ou nous pûmes les attaquer, à Foui pointe, à la pointe Larrée , ils éprouvèrent une perte considérable et nos troupes s'établirent à terre dans les redoutes qu'ils abandonnaient.

Afin de mieux assurer la défaite des Ovas, H. Gourbeyre avait eu soin de se ménager les moyens d'opérer une utile diversion en excitant contre eux d'autres peuplades indigènes ; mais il parait que ses négociations à ce sujet n'eurent que des résultats peu importants.

Cependant il était impossible que nos troupes pussent se main-

tenir dans les positions dont elles s'étaient emparées , à moins qu'elles ne reçussent des renforts considérables qui ne pouvaient venir que d'Europe; et faute de ces secours, dès le commencement du mois de novembre, M. Gourbeyre, renonçant à de nou velles entreprises, laissa le fort de Tintingue armé de quatone bouches à feu , avec quatre cents hommes de garnison et des vivres pour trois mois; puis il revint à Sainte-Marie avec sa division.

Sur la fin de novembre, la reine Ranavalona-Manjaka envoya, pour traiter de la paix, deux ambassadeurs qui furent reçus à bord de la Terpsichore, et à qui le commandant de l'expédition remit une lettre pour leur souveraine avec le projet d'un traité dans lequel étaient tracées, comme conditions nécessaires de tout arrangement, les limites du territoire dont la France réclamait la possession.

Ce ne fut que le 1 g janvier i83o que la réponse de la reine parvint à Bourbon ; et cette réponse était un refus formel d'accepter les conditions qui lui étaient imposées.

La Terpsichore était alors à Saint-Denis. M. Gourbeyre proposa au conseil de la colonie de reprendre les hostilités, mais avec des moyens beaucoup plus étendus : un corps de troupes de douze cents hommes au moins, une compagnie d'artillerie , des ouvriers militaires , des chaloupes années et tous les approvisionnements nécessaires pour une campagne décisive.

La colonie n'étant pas en mesure de fournir les éléments d'une semblable opération, il fallut en référer à la métropole et attendre les secours que le gouvernement voudrait envoyer ; mais la France étant alors occupée de l'expédition d'Alger, on se borna à faire partir une frégate et une corvette de charge avec quelques troupes et une petite partie des approvisionnements demandés.

Avant l'arrivée de ces deux bâtiments , l'influence meurtrière du climat s'était fait sentir à la petite garnison de Tintingue, qui avait perdu une partie de ses soldats. La population de Sainte- Marie avait éprouvé le même sort , et les équipages de la division navale comptaient un grand nombre de malades et de morts, i. 3i

Les secours envoyés de France ne suffisant point pour entreprendre une expédition complète, on résolut de les faire servir a une simple démonstration destinée à appuyer de nouvelles négociations pour la paix. La division navale se présenta , au commencement d'août i83o, devant Tamatave, où elle parut produire une grande impression de terreur, et pendant ce temps un envoyé de la colonie de Bourbon se rendait à la capitale des Ovas pour traiter de la paix ; mais une intrigue de cour empêcha qu'il ne fût admis en présence de la reine, et il fallut renoncer pour le moment à tout accommodement

Aucune probabilité de succès ne s'oflrant alors pour de nouvelles tentatives qu'on n'avait plus l'espoir de voir appuyer par les secours de la métropole, la Terpsichore partit le 9 octobre pour revenir en France, et elle mouilla à Brest le 28 décembre i83o.

Il est évident que les moyens mis à la disposition de M. Gourbeyre étaient insuffisants pour obtenir un résultat décisif: avec le petit nombre d'hommes et de bâtiments que ce capitaine de vaisseau a pu employer, il a fait tout ce qu'on pouvait attendre de son dévouement et de son expérience; mais il agissait avec l'espoir de ressources ultérieures qui lui ont manqué , et le succès était impossible. Il y aurait à examiner maintenant si la France avait un intérêt bien réel , et surtout bien entendu , à faire cette expédition ; si le conseil de la colonie de Bourbon n'a pas été trop vite en l'entreprenant sans avoir la certitude d'être approuvé, et si le gouvernement aurait dû accorder plus largement les secours demandés. Mais ces questions mèneraient fort loin; leur solution exigerait des développements très - étendus ; et peut-être suffira-t-il de dire ici que si quelqu'un a eu tort dans cette affaire, ce n'a pas été le gouvernement.

Note 7, page 60.

Je craindrais en cherchant à retracer les beaux combats qui ont illustré notre marine militaire dans l'Inde pendant les deux dernières années qui précédèrent la prise de l'Ile-de-France par les

Anglais, de ne pas faire éprouver au lecteur ce sentiment de grandeur et d'enthousiasme que fait naître le souvenir des événements de cette époque. J'ai donc préféré réunir ici les rapports des braves commandants de ces frégates qui luttèrent avec tant de gloire contre les nombreuses forces navales britanniques dans TInde, et ne cédèrent enfin à l'ennemi que lorsque leur dernier asile fut tombé en son pouvoir. Les noms de la plupart des officiers généraux de la marine actuelle se présenteront fréquemment : plusieurs ont succombé aux fatales catégories de 181 5; mais parmi les autres, la France sera fière de retrouver ramiral qui fit capituler Cadix et commanda l'armée navale qui a si puissamment coopéré à la conquête d'Alger.

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