‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 23 sur 53 · RETOUR 4 BOURBON. —— DESCRIPTION DE CETTE COLONIE · texte numérisé non relu

RETOUR 4 BOURBON. —— DESCRIPTION DE CETTE COLONIE

Une brise légère entraîna la corvette loin de la côte, et au jour, nos yeux se tournèrent vers Bourbon, dont nous aperçümes les hautes montagnes dans le lointain. La chaleur était forte, le ciel clair, la brise faible et inégale , la mer grosse comme elle l'est presque constamment dans le canal entre les deux îles.

Le 21 au soir, le temps devint tout à fait favorable, et Bourbon, que nous avions pu à peine apercevoir dans le premier attérage, s’offrit alors sans voile à nos regards. Son aspect est sombre, sauvage et majestueux à la fois : les montagnes, de couleur rougeâtre volcanique, dépouillées de végétation dans leurs parties supérieures, semblent se grouper en rond vers le centre de l'ile, d'où s'élèvent les hautes Salazes, toujours couvertes de neige; la côte, de forme circulaire, coupée à pic et d’un abord difficile, arrête pour ainsi dire leur pente rapide et sillonnée de nombreux ravins, qui descendent jusqu'à la mer. En vain l'œil cherche les points de vue délicieux de Île-de-France; partout le regard, après avoir erré sur quelques bouquets d'arbres,

DE LA FAVORITE. 97 sur des champs cultivés et des habitations répandues près de la côte, à peu de distance du rivage, va se briser contre ces masses à formes aiguës et tranchées, et fait éprouver un sentiment de tristesse et d'involontaires regrets.

À la nuit, les colonnes de feu et de fumée, que par intervalles vomissait le volcan, nous servirent de points de reconnaissance pour approcher de la côte, dont les pointes, comme autant de grandes ombres, se projetaient devant nous. Ce ne fut que quand les lumières des habitations sur le bord de la mer furent distinctement aperçues, que je fis mettre en travers pour attendre le jour.

Une température douce, des nuages légers, une jolie brise de S.E., annonçaient un beau temps pour le lendemain. En eflet, le lever du soleil fut magnifique ; il nous montra à peu de distance la pointe Sainte-Suzanne et les bosquets qui couronnent son extrémité. La corvette, sous toutes voiles, longeait le rivage, éloigné d’un mille. Nous distinguions parfaitement les habitants, rassemblés sur les hauteurs pour nous voir passer, et, sur

un plan plus rapproché, les nègres accroupis sur le bord de la mer,

Gâtés par nos souvenirs récents, cette partie, la mieux cultivée, la plus riche de l’île, avait peu d’attraits pour nous, et, eût-elle été plus brillante, la vue de deux beaux navires marchands échoués sur la côte, démâtés et abandonnés depuis le dernier ouragan, rappelait trop un pénible passé.

Cependant toutes les réflexions tristes furent oubliées

quand, en approchant de Saint-Denis, nous n’apercûmes plus le fatal pavillon bleu. La mer ne brisaïi que faiblement sur le rivage, et bientôt une chaloupe nous apporta le pilote, qui mouilla la corvette à un mille de terre, par 17 brasses d'eau.

La rade de Saint-Denis n’offrait pas le même spectacle qu'à notre première arrivée. De tous les navires qui étaient alors au mouillage, un seul était revenu. Une partie avait pu atteindre le Port-Louis en même temps que la Favorite ; de ce nombre se __— le petit —.

| An ,

dont le sort nous avait tantint au

de l'ouragan; il avait été cent fois sur le point d’être submergé, mais un navire l'ayant pris à la remorque quand le mauvais temps fut passé, le rentra dans le port, et sauva ainsi la vie des hommes qui s'étaient sacrifiés à sa conservation. Dans la marine marchande anglaise ou hollandaise, le courage et surtout le dévouement de ces deux officiers du commerce auraient été récompensés par les compagnies d'assurance : celle de France n'y fit aucune attention.

Plusieurs navires s'étaient perdus sur les côtes de l'ile, d’autres n'avaient pas reparu ; leur sort donnait de vives inquiétudes, et la Nièvre était allée à leur recherche. Elle avait été remplacée par la belle frégate de 60 canons la Terpsichore commandant la station. Quoique le temps fût beau, le ciel clair, la mer tranquille, et que les nuages menaçants qui couvraient les terres quelques semaines auparavant eussent enjièrement disparu, la vue de Saint-Denis n’avait rien d’attrayant : le rivage est aride et couvert de monceaux de pierres plates appelées

DE LA FAVORITE. 99 galets ; ce sont les résultats des travaux entrepris à grands frais pour faire une jetée qui devait mettre les petits bâtiments et les chaloupes employées au déch tetau

E J O chargement des navires mouillés sur la rade à l'abri de la mer et des mauvais temps. Toutes les précautions possibles avaient été prises : un beau môle s’avancait dans . la mer et entourait le bassin, sujet d'orgueil pour les habitants de Saint-Denis et de désespoir pour leurs rivaux de Saint-Paul, qui toujours prétendirent que leur rade était meilleure (moins mauvaise) que celle du cheflieu de la colonie. Cependant, en faveur de ces derniers semblait alors résolu un problème dont la solution entrainait à sa suite de grands intérêts de commerce local dans une île qui ne possède pas un seul endroit où même les petits caboteurs puissent trouver un port dans les mauvais temps ; le premier ouragan, qui se fit peu attendre, rétablit en peu d'heures la discussion sur ses anciennes bases. La mer, habituée à tourner sans obstacles autour des côtes rondes de Bourbon, se précipita avec fureur sur le nouveau monument. Combien faible il parut alors à ceux qui l'avaient élevé malgré les conseils des vieillards! I ne résista pas un moment, et fut rejeté sur le rivage par les lames qui entraînèrent même sa base. Une goëlette, amarrée en dedans du bassin, fut portée à la place qu'occupait un moment auparavant le bureau de la douane ; enfin tout fut détruit, et il ne resta de ces travaux, qui avaient coûté tant de dépenses etdetemps, qu'une petite crique dans laquelle un canot peut à peine entrer, et quà chaque nouvel ouragan la mer comble en partie.

Le rivage, ainsi déchiré , est d’un abord difficile dans tous les temps. Les bâtiments ne peuvent débarquer ou prendre leurs cargaisons que par intervalles, et seulement au moyen de ponts volants qui s'abattent à une certaine hauteur sur la mer, leur extrémité restant en dehors des lames, de manière que les chaloupes chargées puissent approcher sans courir le risque d'être brisées.

Depuis le renversement de la jetée, le mouillage que prennent près de la côte les bâtiments marchands, dans la belle saison, est devenu encore moins sûr. Le fond est couvert de galets sur lesquels les ancres ne peuvent prendre facilement, et il arrive fréquemment dans les mois de beau temps que de grands ras de marée, presque toujours accompagnés du calme, et qui font lever une houle énorme, jettent les navires à la côte.

Aussi le passager, arrivé au terme de son voyage, ne débarque+-il pas sans effroi, comme sans quelque danger, sur un rivage dont une mer constamment agitée semble défendre l'approche aux Européens.

Ce fut sous l'influence de ces peu riantes réflexions que je m'embarquai pour me rendre à terre dans le canot du pilote ‘dont la pratique est nécessaire pour franchir les lames sans accident. Cependant son expérience ne put me garantir d'être complétement mouillé, ainsi que l'officier qui m'accompagnait. Si j'eusse pris ce début comme présage d’un avenir peu agréable, je suis forcé d’avouer que je n'aurais pas été loin de la vérité. Ù

J'étais dans une colonie française, et tout me parais-

DE LA FAVORITE. 101 sait étranger autour de moi; en vain j'attendis cette hospitalité honorable, cet accueil affectueux , empressé, que nous avions trouvés à l'Ile-de-France, et que les officiers de la marine militaire reçoivent partout où ils portent leur pavillon. Sans doute l'air froid et peu sociable, même entre eux, que je remarquai chez les habitants de Saint-Denis pendant mon séjour dans leur ville, tenait au souvenir encore récent des deux ouragans dont les ravages avaient été désastreux.

Cependant je trouvai un dédommagement dans la réception que me fit sur son habitation, et malgré de grandes pertes récentes, un habitant, homme de moyens supérieurs, d’un caractère ferme, désirant ardemment la prospérité de la colonie où il est né, et apportant au haut conseil dont il est membre une connaissance parfaite des intérêts du pays. Je passai une journée entière au milieu de sa famille, une des plus riches et des plus distinguées de Bourbon. J'y trouvai la grandeur, lurbanité de la capitale, et en même temps l'exemple de l'ordre et d'une économie éclairée dans un grand établissement. Je pus juger par mes yeux, et d'après les renseignements que voulut bien me donner le propriétaire, des progrès qu'avaient faits les cultures depuis quelques années, de leur état actuel, et des diverses anomalies qu'elles avaient subies par l'influence du système de spéculation adopté à Bourbon avec un aussi funeste empressement qu’à l'Ile-de-France : les mêmes causes y ont amené à peu près les mêmes eflets, mais ils y ont été moins désastreux.

Cependant les produits en sucre ont pris également à

taux dépens des autres cultures et surtout de celle des champs destinés aux vivres des esclaves. Heureusement les plantations de café ne furent pas arrachées; elles forment, maintenant queles sucres sont tombés à très-bas prix et que les girofles ne trouvent plus de débouchés, la branche d'exportation la plus favorable à la colonie. Peu d'habitations ont changé de maîtres; mais il en est beaucoup qui, dans les circonstances favorables au commerce du sucre, avaient pris une trop grande extension par des achats d'esclaves ou de terrain, et se trouvent maintenant srevées d'engagements onéreux auxquels les propriétaires ne pourront faire que difficilement face, même dans un temps éloigné.

Les ouragans qui viennent depuis plusieurs années ravager la colonie à chaque mauvaise saison, ont encore rendu cet état de choses plus malheureux. Le petit nombre des plantations affectées à la nourriture des esclaves ont été souvent détruites par le vent ou emportées par les torrents. Il a fallu acheter à un prix très-élevé le riz de l'Inde ou de Madagascar, dont quelquefois les arrivages se sont fait attendre. Enfin, les nombreux naufrages ont achevé la ruine de pie d'habitants.

D'un autre côté, les compagnies d'assurance, RE ragées par des pertes continuelles, ne veulent plus assu- - rer les navires que sur les deux rades de Saint-Denis et Saint-Paul, où nous avons vu qu'ils étaient peu en sûreté. Elles arrêtent ainsi le cabotage , nécessaire le long de la côte pour prendre les produits sur les habitations,

en laissant les risques nombreux de ce genre de navigation à la charge des armateurs.

Toutes ces circonstances fâcheuses réunies ont beaucoup fait tomber le commerce de la colonie. Ses relations avec l'Inde sont presque nulles, et ne sont guère plusactives avec la Chine. Quelques parties de cargaison en girofle étaient expédiées chaque année à Macao, pour y être échangées contre des produits de l'industrie chinoise. De là les navires passaient à Manille ou à Java afin d'y prendre des chargements de riz pour Bourbon. Les dernières expéditions ont été toutes malheureuses, et ces fâcheux résultats ont entraîné l'abandon de la culture des épices dont l'introduction dans la colonie avait coûté de grandes dépenses et promettait des avantages que la rivalité de Sumatra, et même celle de Cayenne, ont tout à fait anéantis.

Le voisinage de l'Ile-de-France n'est d'aucun intérêt pour la colonie; une prohibition réciproque les tient entièrement étrangères l'une à l'autre. Cependant Bourbon fournit en contrebande à sa rivale du café dont celle-ci ne cultive même plus assez pour sa propre consommation.

C’est de Madagascar que notre colonie tire une grande partie des vivres dont elle a besoin; aussi sont-ils fort chers, rares et de mauvaise qualité. Les bœufs, que l'on ne peut nourrir dans l'ile, faute de pâturages, sont exténués par une traversée quelquefois longue et fatigante; les volailles ne valent pas mieux et sont fort chères; enfin le riz est d’une qualité inférieure. La quantité de marchandises données en échange de ces tristes

produits du sol madécasse est très-minime et se ressent de la concurrence anglaise qui poursuit notre commerce partout.

Le voyageur qui visita dans les premières années da siècle les deux colonies voisines, dut être étonné des différences frappantes qui existaient, même dès cette époque, entre les caractères et les mœurs de leurs habitants. Ils semblent porter les effets de la teinte gaie ou sombre qu'offre l'apparence de l'un ou l'autre pays. Cependant Bourbon fut aussi peuplée par des Français, et n'a changé de maîtres que momentanément, avant la paix de 1814, qui la rendit à la France. Ce ne fut qu'à cette époque que cette île commença à jouer un rôle un peu important; jusque-là elle n'avait été qu'une dépendance négligée de sa brillante rivale, centre du commerce et siége du gouvernement. Alors Bourbon était loin d'avoir sa population actuelle. Ses produits en café très-estimé , et ses sucres, d’une qualité inférieure, étaient portés au Port-Louis par des caboteurs qui prenaient en échange des marchandises d'Europe. Une heureuse simplicité régnait dans l'ile, le luxe y était inconnu, et l'étranger visiteur y trouvait une hospitalité franche et remplie d'obligeance. Vivant dans des habitations éloignées les unes des autres, au milieu des montagnes, le colon avait dû contracter une àpreté de manières, une violence de caractère et un amour-propre excessif, suites naturelles de l'isolement et du manque d'éducation; mais combien de belles qualités ne cacheil pas sous ces défauts ! Franc, loyal, fidèle à sa parole, le Bourbonnais est renommé pour son courage et son

DE LA FAVORITE. 105 adresse parmi les colons de l'Ile-de-France, qui ont vu souvent, dans les circonstances difficiles, des bandes de ces courageux volontaires voler à leur secours et repousser l'ennemi. Ils sont infatigables ; leurs corps, endurcis par la chasse au milieu des ravins et des précipices, sont grands et bien proportionnés; leurs traits réguliers, mais brunis par le soleil, respirent la détermination et offrent en même temps quelque chose de grave et de hautain.

Une civilisation avancée, la présence d'un commerce actif, l'affluence des voyageurs, l'amour du luxe et des plaisirs, avaient établi à l'Ile-de-France, comme dans presque toutes les colonies, une espèce de gaieté qui laissait la principale influence aux mains du gouvernement. Bourbon, au contraire, privée de toutes relations avec l'Europe, tenue dans l'isolement par l'abord dangereux de ses côtes et le peu d'avantages qu'elle pouvait alors offrir aux marchands, avait conservé toutes les formes des gouvernements primitifs, auxquelles le pouvoir d'un gouverneur peu influent et une faible garnison n’apporièrent que de lentes modifications. Les familles les plus anciennes, les plus riches de l'île, exerçaient dans les différents quartiers une influence qui aurait pu être considérée comme de l'autorité : elles dirigeaient l'opinion et la conduite de la masse des habitants, dont l’existence et les intérêts dépendaient des leurs, et ce ne fut pas toujours dans un sens favorable aux intérêts de la France. La jalousie contre l'ile voisine, l'espoir de trouver des avantages dans un changement de maîtres, firent livrer, sans presque combattre, la colonie aux

Anglais en 1809. Un an après, l'Ile-de-France, délaissée, succomba à son tour, mais après une défense opi- ‘niâtre, sous les forces nombreuses qui allèrent ensuite soumettre Java.

Bourbon, retombée de nouveau sous l'influence de sa rivale, ne gagna que peu ou point à ces changements; ce ne fut qu'après la paix de 1814 qu’elle commença à sortir de l'obscurité à laquelle la nature, en la traitant en marâtre, semblait l'avoir condamnée pour toujours ; mais cette colonie était le reste de notre puissance dans l'Océan indien, elle devint nécessairement le centre de notre commerce, malgré tous les obstacles dangereux qu'elle oppose à la navigation. En peu d'années ses richesses et ses produits purent être comparés à ceux de sa voisine , restée sous le joug des Anglais.

Ce nouvel état de choses amena de grands changements; la population fut considérablement augmentée par une foule de marchands, de marins, de chercheurs de fortune, qui vinrent exploiter une mine nouvelle. Ils apportèrent peu de capitaux, mais de l'industrie , le désir de s'enrichir, et malheureusement des dispositions dont l'exemple n’agit que trop sur l'esprit des anciens habitants. Le luxe succéda à l'ancienne simplicité, l'imitation des grandes villes d'Europe fit de rapides progrès ; Saint-Denis et Saint-Paul furent considérablement augmentées et connurent les bals et les fêtes ; mais dès lors l'hospitalité commença à n'être plus en honneur, les engagements ne furent plus sacrés, les funestes banqueroutes vinrent ébranler les fortunes et faire fuir la confiance. La société, si paisible jusque-là, vit naître dans

DE LA FAVORITE. 107 son sein les jalousies et les rivalités; les partis, à la tête desquels se trouvèrent naturellement les chefs des familles influentes du pays, cherchèrent à diriger la marche du gouvernement suivant leurs intérêts ou leur manière de voir, et introduisirent la division dans le grand conseil colonial , dont ils étaient membres.

La classe nombreuse du petit commerce, venue entièrement d'Europe, se recrute non-seulement parmi les nouveaux arrivants, mais encore dans la classe des prolétaires créoles, connaissant de nouveaux besoins sans être pour cela plus disposés au travail que par le passé. Cette masse d'individus renferme dans son sein beaucoup d'esprits inquiets, remuants, désireux de changements, qui, suivant leurs espérances, pourraient les tirer du besoin. Ainsi s'était établie, entre les propriétaires et les hommes qui n'avaient rien, cette lutte qui, soulevant les esclaves, fit perdre à la France sa belle colonie de Saint-Domingue, bouleversa la Guadeloupe et la Martinique , et à laquelle le-de-France n'échappa que par la ferme détermination de ses habitants. Rien encore, je pense, ne fait craindre ces malheurs pour Bourbon. Ainsi qu'à l'Ile-de-France, les hommes de couleur, bien traités par les colons, n'ayant jamais souffert de l'influence des préjugés de caste, sont doux, tranquilles, et jouissent presque tous d'une petite aisance sous le patronage des familles blanches auxquelles ils tiennent par les liens du sang. Cette dernière garantie, presque entièrement détruite dans les autres colonies, a conservé à Bourbon toute sa salutaire influence; les noirs esclaves mêmes sont généralement traités avec plus

de douceur. Jusqu'ici les crimes et les révoltes sont encore inconnus parmi eux; mais que ne doit-on pas redouter des efforts de tant de gens malintentionnés, de ce mot de liberté prononcé sans cesse au milieu d'une classe d'hommes qui ne peut en connaître ni le sens ni la valeur, de l'exemple enfin d'une colonie voisine qui marche à grands pas vers l’affranchissement obligé des noirs ?

Bourbon ne ressemble à aucune autre colonie : l'observateur remarque dans les mœurs des différences qui peuvent avoir leur bon côté, mais ne paraissent nullement favorables au bien général. La plupart des riches colons, cantonnés pour ainsi dire sur leurs habitations où ils vivent en princes, exerçant une grande influence sur leurs voisins, ne peuvent éprouver qu'un bien faible intérêt pour la ville, qu'ils visitent rarement. Ils apportent, dans les divers conseils dont ils font partie et où ils sont en présence de leurs rivaux, un esprit hautain peu favorable à la conciliation. De là naît l'opposition que trouvent les mesures les plus sages. Les dépenses locales les plus nécessaires, soulevant des jalousies de quartiers, sont retardées ou refusées, et il ne reste au gouverneur qui n'a pu parvenir à capter ces esprits difficiles, à s'emparer de leur confiance, et à employer utilement leur expérience et leurs talents, que la ressource dangereuse des actes d'autorité, ou d'une condescendance qui peut amener d'aussi fâcheux résultats.

Mais tous ces inconvénients ont disparu quand le pouvoir a été confié à un homme ferme, habile(9), qui

DE LA FAVORITE. 109 connût le caractère difficile, il est vrai, mais loyal et susceptible d'attachement de ses administrés, leur goût pour le faste et les flaiteuses distinctions ; qui sût ménager leur amour-propre, écouter leurs conseils, et réprimer en même temps leurs écarts avec une fermeté convenable; qui parvint à réunir autour de lui toutes les autorités secondaires dont la désunion, les rivalités, l'opposition cachée et quelquefois ouverte, affaiblissent toujours l'action du pouvoir et entraînent peu à peu à des désordres impossibles à réprimer.

Alors les rivalités des grands propriétaires ont tourné au profit de l'intérêt commun; l'esprit inquiet, remuant, de la classe marchande, a donné une nouvelle impulsion au commerce et fait former de nouvelles entreprises. C'est dans ces circonstances heureuses que fut fondée cette banque qui a rendu de si grands services à la colonie; que la culture des épices, abandonnée depuis, fut poussée avec vigueur; que des routes praticables furent commencées : alors on tenta de faire un port à Saint-Denis, et si l'entreprise ne réussit pas, elle n’en fait pas moins honneur au gouvernement qui l'encouragea et à l'esprit public qui donna les moyens de faire face aux dépenses énormes qu'elle nécessita.

Dans des pays où la fortune seule établit les lignes de démarcation entre les rangs de la société, le pouvoir doit être entouré d'une noble représentation. Le gouvernement anglais sentit cette vérité en donnant aux gouverneurs de ses colonies les moyens de soutenir leur dignité avec grandeur, de manière que, dans aucun cas, elle ne püût se trouver dans un état d’infério-

110 VOYAGE rité. La position de la première autorité de Bourbon ne m'a pas semblé convenablement établie; je ne parlerai pas des émoluments; quoique atteignant au plus le tiers de ceux dont jouit le gouverneur de l'Ile-de-France, ils doivent suffire et se trouvent dans les limites qu'un gou- . vernement économe ne doit pas dépasser; mais je signalerai cette demeure qui menace ruine de tous les côtés, __ des a Écrensaoes des jardins, des déhabitants aisés de Saint- Dents. Mais rss encore, la privation d’une maison de campagne, servant d'asile nécessaire contre les chaleurs et les maladies d’un climat brülant, força plusieurs fois le gouverneur ou sa famille d'aller chercher l'hospitalité sur les habitations des particuliers : ils la trouvèrent grande, magnifique, trop peut-être, puisqu'elle ne pouvait être rendue, et qu'oflerte le plus souvent par l’amour-propre et l'ostentation, ses fruits devaient être des jalousies et de nouvelles divisions.

Montrerai-je le gouverneur privé souvent, par les circonstances ou le refus de la mauvaise volonté, et malgré les plus grands sacrifices, des provisions de première nécessité que l'habitant le moins riche tire de son humble habitation ou de celles de ses amis!

Quelques dépenses faites à propos feraient disparaître tous ces inconvénients qui, dans une ville où la population est disposée à la malignité et aux tracasseries, peuvent porter atteinte à la considération qui doit entourer le pouvoir. Je n'ai pu savoir ce qui jusqu'ici s'est opposé à ce qu'elles fussent faites. Peut-être un désintéressement exagéré a-t-il empêché les autorités qui se sont

DE LA FAVORITE. 111 succédé depuis la paix de solliciter du gouvernement les ordres nécessaires pour imposer une charge légère sur les revenus de la colonie.

On a attribué aux soucis des affaires cet air froid, ces manières peu avenantes de la plupart des habitants de Saint-Denis pour les nouveaux débarqués; c'est sans doute la même cause qui leur fait préférer l'isolement de leur intérieur à la société, dont ils semblent ignorer les agréments. Les grands diners, les nombreuses assemblées, sont les pus occasions qui puissent les réunir : la froide cérémonie, l'é lus sévère, y président ; les rivalités entre lé fume see et leurs adhérents achèvent d’en chasser le plaisir. Les bals que le gouver-

neur donne aux grandes époques de l'année voient paraître les notabilités de la ville et de l'intérieur de File: les dames viennent y lutter de luxe et de toilettes, et obtenir ainsi des triomphes qui soulèvent de nouvelles discordes et rendent les haines irréconciliables.

J'ai entendu beaucoup de personnes assurer que ces assemblées étaient très-brillantes et pouvaient être comparées à celles de la capitale, non-seulement pour la fraîcheur des toilettes et la profusion des diamants, mais encore pour la beauté des femmes qui les portaient. Les dames de Bourbon sont généralement jolies et bien faites ; leur tournure est charmante; elles ont les pieds petits, les mains délicates, la taille svelte et bien prise, des manières distinguées ; mais leurs physionomies ont quelque chose de froid et de hautain, surtout avec les étrangers, dont leur extrême amour-propre semble redouter le jugement : une vie moins retirée, des séjours

moins longs sur des habitations isolées, plus d'habitude du monde, feraient bientôt disparaître une faible tache, déjà même effacée par tant d’agréments. Les dames de Bourbon, dont beaucoup ont été élevées en Europe, sont spirituelles et possèdent plusieurs talents d’agrément ; le goût qu'elles montrent dans leur manière de s'habiller est remarquable; il leur fait d'autant plus d'honneur qu'elles ne tirent de France que les étoftes et les modèles. On les voit, chose bien rare dans les colonies, mais reste des anciens usages dans celle-ci, s'occuper de l'intérieur de leurs maisons, y faire régner l'ordre et Téconomie; tandis que les colons, portant dans les affaires cet esprit entreprenant qui les caractérise, aiment à arriver à la fortune par des chances douteuses; ou, déployant leur activité sur des habitations bien cultivées, cherchent ainsi les moyens de soutenir les dépenses où les entraîne leur passion pour le luxe et l'ostentation.

La partie S. E. de Bourbon est appelée Pays brälé : les laves et la cendre dont elle est couverte, et que le volean ÿ répand encore fréquemment, lui ont fait donner ce nom. Cette côte, entièrement dépouillée de végétation par le vent de S. E. qui souffle sur elle une grande partie de l'année, battue par une mer toujours très-grosse, offre le spectacle de la désolation. Aussi les cultures sont-elles presque nulles de ce côté. Celui de l'O., au contraire, abrité du vent régnant par de hautes montagnes dont les flancs et les pentes, quoique rapides, offrent de très-beaux terrains pour toutes sortes de plantations, est couvert de superbes habitations qui

DE LA FAVORITE. 115 envoient leurs produits à Saint-Denis et à Saint-Paul. Ces deux petites villes se partagent l'attachement des habitants et les richesses de la colonie dont elles troublent le repos par leurs débats continuels. Saint-Paul, moins considérable que Saint-Denis qui est le chef-lieu de île et par conséquent le centre des affaires, n’a jamais cessé de soutenir ses prétentions à à devenir elle-même la résidence du gouverneur. Elle prétend que, située sur le bord d'une plaine, sa position est plus riante, plus convenable que celle de sa rivale pressée entre la mer et des montagnes escarpées qui repoussent toute

cations difficiles avec les quartiers situés dans prier, O. de l'ile; que sa rade est plus vaste, offre plus de points de débarquement, avec une mer moins grosse que celle de Saint-Denis. Les partisans de l'opinion contraire la soutiennent d’arguments qui partagent également les avantages et les inconvénients, et amènent ps quin’a pu être fixée jusqu'ici.

Sans doute la rade du éhéflieu est très-mauvaise,

la mer y est constamment houleuse et empêche souvent, dans la mauvaise saison, pendant des mois en-

tiers, toute communication avec la côte; elle est trop profonde et le mouillage y est mauvais; mais dans les ouragans, les bâtiments, quoique mouillés à peu de distance du rivage, prennent facilement le large. I n'en est pas demême devant Saint-Paul, d'où les bâtiments, à moins d'être à l'ancre beaucoup en dehors, ne peuvent appareiller sans beaucoup de diflicultés, et sans courir de grands dangers quand le eoup de vent se

déclare au N. et N. O., comme il arrive quelquefois. Cet inconvénient, il est vrai, n'existe pas pendant l'autre partie de l'année, mais alors les ras de marée sont fréquents, et la mer brise avec violence sur la côte.

Le procès est aussi difficile à juger sous les autres rapports. Les quartiers dont Saint-Denis est le centre commercial, ne peuvent communiquer, à travers les montagnes, avec ceux qui envoient leurs produits à la ville rivale; mais ils sont les plus riches et les plus peuplés de la colonie. Le cheflieu étant l'endroit le plus convenable pour l'embarquement de leurs récoltes, attirera toujours naturellement la plus grande partie du commerce, sera le centre des aflaires, et aura le plus de droits à être le siége des autorités. Ces avantages, qui dérivent les uns des autres et ne peuvent être divisés, sont la ruine de Saint-Paul et l'objet de ses constantes réclamations. L'on pensera avec raison que le gouvernement a fait de nombreuses tentatives pour trouver une solution qui satisfit également les deux partis; elles ont été infructueuses jusqu'ici. Quand la route, que lon travaille encore à grands frais, fut praticable entre Saint- Denis et Saint-Paul, les hautes cours judiciaires furent installées dans cette dernière ville : on comptait par ce | moyen y attirer la foule des plaideurs et des individus qui suivent ordinairement les tribunaux. Ce nouvel arrangement excita les réclamations des habitants du chef-lieu, forcés ainsi, par leurs nombreuses affaires, à des déplacements dispendieux et continuels; ces plaintes ne furent pas repoussées par les juges, qui, se

DE LA FAVORITE. 115 regardant comme exilés loin de la principale autorité, regrettaient le. séjour plus agréable de Saint-Denis. Les choses étaient en cet état quand nous passâmes à Bourbon; elles ont été, je crois, rétablies sur l'ancien pied, et Saint-Paul, encore une fois opprimée, a sans doute renouvelé ses réclamations plus fortement que jamais.

On peut penser que cette lutte entre les deux points principaux de l'île a empêché jusqu'iei le gouvernement d'embellir Saint-Denis, et de la doter de plusieurs de ces monuments d'utilité publique ou de luxe qui font reconnaître à un étranger la résidence du gouverneur et le centre du commerce d'une colonie. La ville a une apparence triste et négligée, qui n’a que trop de rapports avec le spectacle de désolation qu'offre son rivage au voyageur débarqué : en vain ses yeux cherchent les quais et les plages de sable que l'on retrouve dans tous les établissements coloniaux, où ils sont toujours couverts d'une population agissante; il ne voit qu'un terrain inégal, des monceaux de pierres, quelques masures, que la fumée qui s’en échappe et le bruit des marteaux qu'on entend font reconnaître pour des ateliers destinés à la réparation des navires. À gauche sont les ruines informes de l’ancienne jetée qui couvre de ses débris une assez grande étendue de terrain. Sur la droite, les regards rencontrent un grand hangar appelé Bancassal, construit embois, près de la mer qui à chaque ouragan vient lébranler et en emporter une partie. Du même côté, etrà quelque distance au-dessus d'une batterie armée de plusieurs canons, on voit la maison du gou-

verneur : elle est en bois, avec sa partie inférieure en pierres ; la cour d'entrée, les deux ailes de rigueur, le bâtiment à un seul étage qui les lie, et dont la moitié au moins est occupée par une immense galerie, donnent à l'édifice une certaine apparence bien supérieure à la réalité.

Cette demeure, d’une construction très-ancienne, a besoin de grandes réparations ou, pour mieux dire, d'ètre remplacée. Sa position est très-mauvaise; aussi est-elle entièrement isolée. Pendant une partie de l'année, les coups de vent, dont elle n'est abritée par rien, la fatiguent et y font entrer la pluie de toutes parts, sans qu'il soit possible de s’en garantir. La saison sèche amène de nouveaux inconvénients : à l'humidité succèdent les tourbillons de poussière que soulèvent les brises toujours fortes, et une chaleur étouffante causée par la réverbération des rayons du soleil sur un terrain sablonneux ou volcanisé.

L'aménagement n'offre aucun dédommagement : les appartements sont mal distribués, à peine convenablement ornés, et en si petit nombre, que le gouverneur peut difficilement exercer une honorable hospitalité.

À mesure que lon s'éloigne du re la scène change, mais lentement. Au milieu de beaucoup de cases, généralement de peu d'apparence, quelques maisons en bois, propres et assez jolies, se laissent apercevoir : les rues qu'elles bordent ne sont ni pavées ni bien entretenues; l'eau de pluie y séjourne dans des mares qui les rendent souvent impraticables, et à leur

DE LA FAVORITE. 117 place, quand elles sont desséchées, reste un sable fin que la brise remue constamment , pour le malheur des yeux des pauvres passants. Alors se fait sentir un nouvel inconvénient, auquel il serait facile de remédier à peu

de frais. La ville, one adossée à de hautes mon-

tagnes qui tude de sources, manque de fontaines; une seule existe dé le quartier le plus élevé, mais elle est très-éloignée du bord de la mer. On disait qu'une compagnie s'était offerte pour conduire de l'eau dans chaque maison et sur le port; mais, en attendant que les actionnaires se trouvent, les bâtiments la payent un prix exorbitant, et les habitants sont obligés de l'envoyer chercher à grands frais.

Si, abandonnant le centre de la ville, on monte sur la gauche, les progrès qu'a faits Saint-Denis depuis quelques années commencent à paraître. Une belle et large avenue, bordée en partie des deux côtés par d'élégantes maisons où vivent les plus riches habitants, mène par un plan doucement incliné et se termine au jardin du Roi. Cette promenade, si vantée dans la colonie, ne m'a paru mériter sous aucun rapport sa réputation : c'est un enclos d’une médiocre étendue, distribué avec peu de goût, mal entretenu, entouré d'une haie que les noirs et les animaux ont détruite en plusieurs endroits. Cependant les restes de quelques ornements, des'plantes rares, les bosquets d'arbres déjà vieux dont l'ombre est si précieuse, rappellent une splendeur passée qui, comparée à l'état présent, dépose contre la négligence ou la trop grande économie de l'administration de la ville.

Cet emplacement, qu'il serait faeile d'agrandir aux

dépens des rochers voisins, conviendrait parfaitement pour une nouvelle maison du gouverneur; elle dominerait la rade et la ville dont elle ornerait le plus beau quartier.

Peut-être que la construction du collége public a empêché de songer, dans les derniers temps, à d’autres travaux; et en effet les dépenses ne pouvaient avoir une plus louable destination. Ce monument fait honneur au goût et aux talents de l'architecte qui l'a construit : il venait d'être inauguré en grande pompe peu de és M avant notre arrivée.

C'est un carré long, recouvert en terrasse ; au milieu d'un des plus grands côtés, et occupant le tiers au moins de la largeur du premier et seul étage, est une belle galerie qui met les enfants à l'abri de la pluie ou du soleïl, pendant les heures de récréation. A côté sont les dortoirs, bien aérés, et ornés de deux rangs de petits lits en fer garnis avec une simple uniformité. Les deux extrémités du même étage sont occupées par les logements des autorités de l'établissement. Au rez - dechaussée on voit les classes et les réfectoires. Partout j'ai remarqué beaucoup d'ordre et de propreté. L'entrée est du côté de la galerie : il faut, pour y arriver, traverser une vaste cour qui doit être plantée de plusieurs rangs d'arbres et entourée des bâtiments de servitude; mais ces travaux, ainsi que ceux qu'on a entrepris pour faire un jardin du côté opposé, n'avancent que bien lentement, malheureusement pour les intérêts du nouvel établissement : ils n'étaient que commencés lors de la pompeuse cérémonie de l'inauguration.

Quand je visitai le collège, le nombre des élèves était peu considérable, mais il augmentait tous les jours. Les talents du directeur, l'estime générale dont il jouissait, assuraient le succès d’une institution si nécessaire dans un pays où l'éducation première a été très-négligée jusqu'ici.

Est-ce en souvenir de la simplicité primitive que la justice est logée un peu sans façon au chef-lieu de la colonie de Bourbon? Pour moi, je n'en crois rien ; car lorsqu'un matin quelques personnes rassemblées à la porte d'une petite maison basse et sans aucune apparence , située dans une mauvaise rue près du bord de la mer, eurent appris à ma curiosité étonnée que j'étais devant le palais de justice, on y plaidait fort bruyamment une cause. très-scandaleuse , et la voix publique eut soin de m'instruire que plusieurs de celles qui se trouvaient inscrites au rôle n'étaient pas plus favorables à la réputation de moralité, et surtout de bonne foi, de quelques habitants de Saint-Denis. Sans doute qu'avant la paix un tribunal aussi modeste suffisait au petit nombre et au peu d'importance des causes que quelques juges étaient appelés à décider; mais maintenant que l'accroissement de la population et du commerce a nécessité l'établissement d’une cour royale et de tribunaux inférieurs, il me semble juste que colons et marchands traitent mieux la justice à laquelle ils ont si souvent recours.

Je n'ai parlé jusqu'ici que des monuments publics, et l'on voit que sous ce rapport Saint-Denis ne surpasse pas nos petites villes de France; sous plusieurs autres,

elle ne peut pas leur être comparée. Malheur à l'Européen débarquant sans être muni de très-pressantes lettres de recommandation qui lui assurent l'hospitalité chez quelque habitant aisé , car dans cette ville il n'y a pas un seul hôtel, pas une auberge, pas un calé, où un étranger puisse être convenablement reçu, et personne ne viendra au-devant de lui pour le secourir et le tirer d’embarras. Si, à la crainte fondée d'une réception aussi peu bienveillante, on ajoute la difficulté de trouver des vivres frais, leur mauvaise qualité, la valeur hors de toute mesure des provisions les plus communes fournies par les habitations de l'intérieur, l'éloignement qu'éprouvent généralement les marins pour cette colonie sera facilement compris.

Le temps et les occasions me manquèrent pour Éd des excursions dans l'ile; j'ai déjà parlé de ma visite sur une belle habitation peu éloignée de la ville; je pus voir en y allant les ravages des derniers ouragans. Quelle effrayante idée cette longue ligne de dévastations se déroulant du sommet des montagnes jusqu'au bord de la mer et marquant le lit des torrents, ces plantations ensevelies sous une couche de sable et de rochers arrachés par les eaux aux ravins supérieurs, ne me donnèrent-elles pas de ce terrible fléau! Je traversai le lit, alors presque à sec, de la rivière des plutes, dont aucun travail n'a pu jusqu'ici arrêter les dévastations : je considérais avec un étonnement mêlé d’effroi les nombreux blocs de pierre, d’une grosseur prodigieuse, que, dans leur impétuosité, les eaux avaient roulés jusque-là. Plus loin, des maisons épargnées par

DE LA FAVORITE. 121 les eaux avaient été renversées par le vent; de tous les côtés où mes regards se portaient, je n’apercevais que le spectacle de la désolation ; mais bientôt , ayant franchi ce triste passage, nous trouvâmes avec plaisir, mes compagnons et moi, une nature moins sombre et plus animée.

Le chemin que nous suivions est celui qui conduit aux riches quartiers de Sainte-Suzanne et de Saint-Benoît ; il est coupé de distance en distance par des torrents sur lesquels sont construits des ponts, que chaque année voit renversés et rétablis; et comme il en est à peu près de même sur tous les points habités de la colonie, il arrive que, dans la saison des pluies et des ouragans, les communications étant quelquefois interrompues pendant plusieurs jours de suite, les habitations restent abandonnées à leurs seuls moyens et détruites faute de secours.

J'allai voir, de l'autre côté de la ville, les grands travaux entrepris pour rendre plus facilement praticable le chemin qui, à travers plusieurs montagnes situées sur le bord de la mer, doit mener de Saint-Denis à Saint- Paul : il a été taillé dans le roc. C’est un ouvrage trop magnifique peut-être, et qui fait honneur aux ingénieurs qui l'ont tracé et presque entièrement terminé. De combien de semblables travaux, mais moins dispendieux , la colonie n’a-t-elle pas besoin !

Au-dessus de la ville , presque au milieu des rochers, et sur les bords d’une petite rivière qui bondit au fond d'un ravin, on trouve quelques pe de vue plus pittoresques que gracieux. (PL 5.)

Le problème de l'existence des colonies sans la traite des noirs, dont la solution, cherchée depuis le commencement du siècle, est loin d'être trouvée partout ailleurs, l'a été cependant à Bourbon, mais d'une manière qui ne peut convenir qu'à cette colonie, et qui doit attendre l'épreuve du temps.

A l'époque où la traite des esclaves fut défendue par le gouvernement, et lorsqu'une active station l'arrêta tout à fait, Bourbon manquait de bras pour ses cultures, que la prospérité du commerce faisait cependant augmenter chaque jour. Les colons ne pouvaient imiter ceux de l'He-de-France, qui étaient parvenus à employer la charrue et les animaux, ces moyens ne pouvant convenir dans un pays inégal, montagneux, et que la main de l'homme peut seule cultiver. Forcés de renoncer aux captifs de l'Afrique et de Madagascar, les habitants demandèrent des bras libres à la presqu'île de l'Inde : on trouva, dans les établissements français sur cette côte, des Indiens qui s’'engagèrent, moyennant une somme assez modique par mois et le passage, à venir travailler pendant quelques années sur les habitations de Bourbon. Quoique fortement encouragés par le gouvernement, les essais ne furent pas d’abord heureux : les engagements étaient peu nombreux parmi des hommes d'une autre religion, esclaves des préjugés, et pour lesquels le travail et l'expatriation sont également odieux. D’autres obstacles se présentaient dans la colonie, mais la prudence et la sagesse des autorités les surmontèrent tous peu à peu. Les pauvres émigrants devinrent l’objet d'une active sollicitude; ils furent bien traités, payés

DE LA FAVORITE. 123 exactement par leurs nouveaux maîtres, et leur avenir mis à l'abri des vicissitudes, si communes dans les affaires, qui font changer de propriétaires les habitations et les esclaves; enfin les Indiens purent faire passer à leurs familles des nouvelles et le fruit de leurs travaux.

Tant de soins et tant de fidélité dans les promesses méritaient la confiance des nouveaux cultivateurs; en effet ils vinrent en grand nombre sur les bâtiments expédiés de la colonie, et les marchands en firent des spéculations. Chaque Indien ne put être embarqué que muni d'un certificat du gouverneur de l'établissement français où il avait vécu jusque-là.

J'ai trouvé les colons satisfaits de leurs ouvriers; ils ne sont pas, il est vrai, si forts, si durs au travail que les nègres; mais ils sont plus doux, ne boivent que de l'eau, ne s'absentent jamais de leurs occupations, ne volent point, tandis que les autres sont généralement ivrognes, paresseux , débauchés et coureurs.

Il a été jusqu'ici impossible de décider les Indiens à

conduire leurs femmes avec eux; aussi retournent-ils

dans leur patrie avec ce qu'ils ont gagné, aussitôt que l'engagement est expiré; mais comme plusieurs sont revenus, il y a lieu d'espérer qu'on parviendra à surmonter cette répugnance et qu'ils finiront par se fixer dans la colonie.

Pendant le séjour de la Favorite sur la rade de Saint- Denis, le temps ne fut pas toujours beau; parfois le vent était fort, la mer brisait fortement sur le rivage, et le funeste pavillon bleu me fit souvent partager les

inquiétudes de mon second, chargé de la sûreté de la corvette pendant l'absence de son commandant : elle ne pouvait être en meilleures mains. Mais en était-il de même de tous les navires marchands dont je voyais les capitaines retenus constamment à terre par les affaires de la cargaison? Ils.en usent ainsi pendant la mauvaise saison, et cependant ne doit-on pas supposer que si lors du dernier ouragan ils eussent été à bord, leur expérience eût empêché peut-être la perte de plusieurs navires, de leurs équipages, et épargné de grands sacrifices aux compagnies d'assurance ?

Tout le monde à bord de la Favorite voyait arriver avec plaisir le terme de la relâche; les officiers, l’équipage, éprouvaient au mouillage tous les désagréments d'une pénible navigation. La mer, constamment houleuse, tenait le bâtiment dans un mouvement continuel ; la communication avec la côte était la plupart du temps impossible, et l'embarquement, par les ponts volants, des vivres que je fis prendre pour remplacer ceux qui avaient été consommés depuis Toulon, exigea beaucoup

de peine et de précautions. Le transport, qui ne put

être fait que par des embarcations du pays, coûta des frais hors de toute proportion avec la valeur des objets transportés.

Ces opérations se faisaient autrefois, pour les bâtiments de guerre, avec plus de célérité et beaucoup mens À de dépenses : les nègres, les bateaux, apparte-

naient au gouvernement et restaient toujours à la dis-

du capitaine de port qui pouvait les employer Pre au service du commerce, moyennant un tarif

DE LA FAVORITE. 125 légalement fixé. Par ce moyen les relations avec la rade, les secours aux bâtiments en danger, confiés à des patrons exercés, étaient plus prompts et moins souvent impossibles. Rien de tout cela n'existe maintenant : les bateaux ont été vendus ou abandonnés, et les nègres matelots envoyés travailler au grand chemin de Saint- Paul. Le port, ainsi démuni, a eu recours aux entreprises particulières, et la métropole, en payant des frais énormes pour sa marine militaire, a pu voir qu'à Bourbon ses intérêts étaient tout à fait étrangers à ceux de la colonie.

Toutes les recherches pour retrouver l'ancre et la chaîne abandonnées lors du second ouragan furent inutiles; la violence et en même temps l'irrégularité des courants, ainsi que la grande profondeur de la rade, rendirent tous nos eflorts infructueux. Cette perte était majeure, et je ne pouvais la réparer. Un événement fâcheux vint encore hâter mon départ : deux matelots, entraînés par les mauvais conseils et les promesses des embaucheurs, essayèrent de déserter la nuit en gagnant la côte à la nage; arrivés près du rivage, le plus jeune, attaqué par les requins, appela en vain à son secours, il fut dévoré; son compagnon, moins malheureux, tomba sans connaissance sur les rochers, après une lutte pénible contre les lames ; ramené le lendemain à bord, il expia sa faute par une longue et douloureuse maladie.

Le séjour de Bourbon ne m'a laissé que bien peu d'agréables souvenirs. Dans la petite chambre où J'amitié franche et cordiale d’un ancien compagnon de guerre dans l'Inde m'avait recueilli quelques heures

après mon débarquement, j'éprouvais une chaleur étouffante ; des myriades de moustiques me privaient, la nuit, du repos si nécessaire après les continuelles occupations de la journée ; les soirées s’écoulaient sans aucune distraction. Combien alors je regrettai l'He-de- France, ses bons et aflables habitants!

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