CHAPITRE V
DÉPART DE BOURBON. — L'ILE DE SABLE. — ARCHIPEL DES SEYCHELLES. — ARRIVÉE SUR LES CÔTES DE L'INDE.
Le 1°° mai 1830, à sept heures du matin, la Favorite appareilla pour les côtes de l'Inde : officiers et matelots, tous partagèrent l'émotion que j'éprouvai, lorsqu'en passant très-près de l'arrière de la frégate commandante, notre équipage , rangé dans les haubans, depuis le pont jusqu'au sommet des mâts, la salua de nombreux cris de vive le rot. Ces adieux échangés nous rappelaient que là se brisaient nos dernières relations avec la marine militaire; et dans quelques heures, abandonnés à nos seuls moyens, destinés à une navigation périlleuse, nous ne devions plus rencontrer sur la mer, pendant une longue suite de mois , que des étrangers et quelquefois des ennemis.
Les émotions du marin sont vives, mais heureusement aussi changeantes que l'élément capricieux contre lequel il est habitué à lutter. Bientôt la corvette, couverte de voiles, poussée par un vent favorable, eut laissé loin derrière elle Saint-Denis, sa rade et nos pénibles réflexions.
J'avais retrouvé la corvette dans le meilleur état, et parfaitement disposée pour la mer par les soins de mon second , officier distingué, dont les talents et les excellentes qualités me rendaient encore plus chère l'ancienne amitié qui nous liait. Quelques hommes légèrement indisposés donnaient l'espoir d'un prompt rétablissement. De ce nombre était un petit mousse que sa gentillesse et son intelligence avaient fait aimer de tout le monde : deux jours avant le départ, ayant été dégager la flamme qui toujours est déroulée à l'extrémité la plus élevée de la mâture d'un bâtiment de guerre, il était arrivé facilement à cette grande hauteur; mais ne prenant pas les précautions nécessaires, que sa hardiesse et l'habitude lui faisaient dédaigner, un coup de roulis très-violent le jeta à la mer. Rapporté à bord par un canot, il ne conserva bientôt plus que le souvenir de sa chute, qui ne l'empêcha pas de s’exposer encore souvent au même danger.
Après une relâche aussi fatigante, la vie réglée et tranquille du bord devait avoir de grands charmes pour moi, et pendant cette traversée du moins je ne devais pas redouter son uniformité.
J'avais un passager dont les mœurs douces et l'aimable caractère allaient faire disparaître pour moi les ennuis d'un isolement continuel. M. Charles Jurien, dont le nom de famille paraît avec honneur dans les premiers rangs des corps militaires et administratifs de la marine, venait de quitter ses fonctions de commissaire général à Bourbon, où ses talents et ses belles qualités avaient été universellement appréciés. I voulait
; DE LA FAVORITE. 129 étendre ses connaissances en parcourant l'Inde avant de retourner dans sa patrie. Le jour de son embarquement et celui de notre séparation à Pondichéry parurent beaucoup trop rapprochés aux officiers de la Favorite et à son commandant. Le souvenir de M. Jurien est resté parmi nous jusqu'à la fin de la campagne, sans que le temps ni la vue de tant d'objets nouveaux aient pu seulement l’affaiblir.
Nous gouvernions au N. N. E., quand la brise faible et variable du S. E. vers l'E. le permettait. Le courant à FO. était fort, la mer houleuse, le temps parfois couvert et pluvieux.
En exécution des ordres du commandant de la station d'Afrique, je devais visiter l'ile de Sable, écueil dangereux dans le N. de Bourbon, sur lequel on craignait que quelques bâtiments ne se fussent perdus dans les ouragans.
Les calmes et les vents contraires ne nous permirent d'en prendre connaissance que le 6 mai: la veille, à midi, les observations nous plaçaient à huit lieues dans TE. Les courants que nous avions éprouvés les jours précédents, et la longitude douteuse donnée sur les cartes à cette petite île, m'avaient décidé à manœuvrer ainsi et à l’attaquer en latitude. Je fis donc courir à lO.: la brise était molle; nous ne fimes que très-peu de chemin jusqu'à la nuit; alors n'ayant aucune connaissance de lécueil, je fis serrer le vent et courir de petites bordées pour attendre le jour. Au lever du soleil le temps était beau et clair, le vent au S. E:, mais faible : nous laissèmes arriver, et à neuf heures on
aperçut la terre du haut des mâts; à onze heures la cor-
vette n’en Ctait plus éloignée que d’un petit mille, côtoyant la partie E. et manœuvrant pour doubler la sat
du N.
Gette île, ou pour mieux dire ce banc. ideïsable, peut avoir deux tiers de mille de long, et la moïtié en largeur; ilest élevé seulement de quelques toises au-dessus de la mer qui, dans les coups de vent et les grandes marées, doit le couvrir en grande partie. Les lames se déroulaient d'une manière effrayante sur les récifs dont le rivage est entouré comme d’un rempart contre les assauts de l'Océan. La vue de ce dangereux écueil nous faisait éprouver le sentiment d'une pénible et inquiète curiosité; nos yeux cherchaient, sur cette surface uniforme de sable, dont la blancheur brillait sous les rayons d’un soleil brülant, des vestiges qui annonçassent l'existence de quelques malheureux naufragés. Sur le monticule qui forme le point le plus élevé de ‘île était une perche à moitié renversée par le vent, et surmontée d'une croix; autour, nous apercevions des restes de cabanes et de puits, faits sans doute par l'équipage de la flûte l'Utile qui, en 1767, découvrit île d : Sable et s'y perdit pendant la nuit. Elle avait à bord quatre-vingts esclaves noirs; ils furent abandonnés
par les blancs, qui parvinrent à gagner, dans les canots, la côte de Madagascar, vers laquelle les vents favorables les poussèrent heureusement. Telle était la terreur
qu'inspirait aux marins ce banc que rien n’annonce, et dont la position était pour ainsi dire encore inconnue, que, pendant quinze ans, aucun navigateur n’osa aller
DE LA FAVORITE. 151 à sa recherche et au secours des infortunés noirs ; enfin l'intrépide capitaine Fromelin, commandant la corvette du roi la Diligente, parvint, après bien des recherches dangereuses, à trouver l'écueil : il était presque désert; cinq femmes seulement avaient résisté à l'horrible misère qui avaitmoïissonné leurs malheureux compagnons ; elles avaient vécu, sur cette terre de désolation, des coquillages apportés par les lames et des tortues qu'une heureuse fortune amenait sur le rivage ; des trous dans le sable fournissaient de l'eau saumâtre. Ces pauvres esclaves étaient réduites à un état complet d'abrutissement, et il fut impossible d'obtenir d'elles aucun des détails qui auraient été si intéressants. Conduites à l’'Îlede-France, elles eurent leur liberté et furent entretenues aux frais de l'État.
Depuis cette époque plusieurs navires ont eu le même sort que l'Utile ; mais les naufragés se sont sauvés dans les canots ou ont été secourus par les bâtiments de guerre envoyés fréquemment pour visiter ce bane dangereux. J'aurais désiré mettre à terre quelques hommes pour lexplorer; mais, quoique la brise füt très-modérée, la mer brisait avec une telle violence sur les récifs que toute communication était impossible. Je me bornai donc à en faire plusieurs fois le tour, d'assez près pour que rien ne pût échapper à nos regards. Les coups de canon , que je fis tirer à des intervalles rapprochés, n’eurent d'autre résultat que de faire lever une multitude d'oiseaux de mer dont les cris causaient un bruit assourdissant. À quatre heures du soir, après les obsérvations d’angles horaires, nous
132 VOYAGE leur laissâmes la tranquille possession de l'ile, dont la position, qui venait d'être parfaitement déterminée , est bien différente de celle qui lui est assignée sur toutes les anciennes cartes.
Latitude S. 15° 53° 8", longitude E. 52° 11° 9”.
Avant le coucher du soleil nous étions hors de vue de ce danger, d'autant plus redouté des marins, qu'à peine visible à deux lieues par un temps clair et beau, il est impossible de l’apercevoir assez à temps pour l’éviter pendant la nuit ou sous un ciel sombre et couvert. Je fus moins heureux dans mes recherches de l'île Jean de Nova{10), portée sur les cartes comme très-basse, el formée par une bande de corail entourant un bassin profond. Nous passämes plusieurs fois sur les positions qui lui sont assignées hypothétiquement par les hydrographes Daprès et Horsburgh, et les dépassâmes même de vingt milles vers l'O., mais inutilement; les vigies n'aperçurent rien, quoique l'horizon fût très-clair. Jéprouvai de vives inquiétudes dans la nuit qui s’écoula pendant nos recherches: plusieurs fois la mer devint tout à coup houleuse et bruyante comme si nous eussions été près des récifs; des oiseaux, qu’au clair de la lune et à leur vol lourd je reconnus pour des crabiers qui ne s'éloignent jamais de terre, tournaient autour du bâtiment; la sonde ne rapportait pas de fond , Mais je savais qu'il en est presque toujours ainsi, même à toucher les coraux qui s'élèvent comme des murailles du fond de la mer. Le jour vint dissiper mes craintes, et me faire attribuer ces phénomènes de la nuit aux courants irréguliers causés par les marées et les hauts-
DE LA FAVORITE. 155 fonds en partie inconnus dont ces parages sont parsemés.
Le 10 au soir je fis gouverner au N. E., et faire route pour l’île Mahé de l'archipel des Seychelles, où je comptais trouver les rafraichissements nécessaires pour rétablir les malades dont, depuis quelques a le nombre avait D me
Les attaques de la t Itipliaient : comme je les attribuais à la fraicheur tédihle dé: nuits, succédant à la chaleur étouffante des jours, je redoublai de précautions pour empêcher les hommes de se livrer au sommeil autre part que dans leurs hamacs , et ils recurent des ceintures de flanelle embarquées à Toulon comme préservatifs contre l'affreuse maladie dont nous devions, avant la fin du voyage, PE les terribles effets.
Le temps était beau et clair, la brise de S. E. fraiche et égale; la mer, moins houleuse, était sillonnée par une multitude de poissons qui se jouaient de l'adresse de nos pêcheurs. La bonite, dont les formes arrondies et la course rapide rappellent le thon des côtes de Provence, la dorade aux couleurs brillantes et variées, donnaient la chasse à des nuées de poissons volants qui, se fiant à leurs larges nageoires humides, cherchaient, mais en vain, dans l'air un asile contre leurs nombreux ennemis ; ils y étaient poursuivis par les oiseaux de mer, et bientôt leurs ailes, desséchées par l'ardeur du soleil, les laissaient retomber dans la mer, où ils étaient dévorés. Souvent arrêtés dans leur vol par les agrès de la corvette, ils expiraient sur le pont, et leur chair,
154 VOYAGE quoique sèche et de peu de goût, causait sur nos tables une agréable diversion.
Le 12 mai, nous étions par 6° 19° de latitude S. et 53° 17' de longitude O. J'avais successivement constaté la non-existence, ou du moins les positions défectueuses sur les cartes, des trois petites îles la Providence, Saint- Pierre et Saint - Laurent, dont Horsburgh ne donne qu'une description douteuse; alors, désirant arriver promptement à la relâche, que la santé de mon équipage rendait de plus en plus nécessaire, j’abandonnai des recherches pour lesquelles je n'avais pas une mission spéciale, et qui auraient exigé beaucoup de temps, sans donner peut-être des résultats positifs. Nous forçâmes de voiles pour Mahé, dont la partie S. fut aperçue le 14, au lever du soleil.
Une jolie brise, le temps favorable sous tous les rapports, permirent de commencer les travaux hydrographiques sur Mahé et les nombreuses petites îles qui l'entourent du côté de l'E. Nous longions, à la distance d’un mille, la -partie sur laquelle le vent de S. E. souffle presque constamment ; aussi n’y voit-on aucune trace de culture. La côte a un aspect sauvage; elle est tantôt arride, tantôt couverte de bois, et offre très-peu de plages de sable. La sonde rapportait un brassiage variant entre douze et treize brasses, fond de sable. Bientôt nous dépassämes les rochers qui forment la pointe N. E. de Mahé, et vimes successivement à terre de notre route l'ile Longue, la Moyenne, la Ronde, l'île aux Cerfs, et enfin Sainte-Anne, sous le vent de laquelle je fis mouiller, à environ une demi-lieue du rivage.
Nous étions à l'entrée d’une jolie baie, formée d'un côté par les îles que je viens de nommer et de l'autre par la pointe N, de Mahé. Dans le fond , à environ cinq milles de distance, nous apercevions le groupe de maisons qui composent le village, chef-lieu de la petite colonie. Il faut, pour y parvenir, passer au milieu de nombreuses bandes de récifs qui ensuite bordent une côte formée de rochers noirs, arides, situés au bas de la pente rapide de montagnes couvertes de bois. Le côté opposé offre un spectacle moins sombre et plus agréable aux yeux du marin fatigué. Sainte-Anne a un aspect riant : au centre sont des rochers élevés, dépouillés il est vrai des arbres qui faisaient autrefois leur parure, mais dominant sur les plantations de cannes à sucre qui couvrent la partie S. de l'ile, et sur des bosquets de citronniers, d’orangers et d'autres arbres à fruits des tropiques. Les yeux se reposent agréablement sur les cocotiers et les bananiers, dont le feuillage vert, de nuances variées, tapisse le fond de jolies petites anses de sable blanc abritées de la mer par des rochers auxquels elles doivent une douce tranquillité.
J'avais expédié l'enseigne de vaisseau de Boissieu pour le village; il devait prévenir le gouverneur de notre arrivée et prendre en même temps des renseignements sur les moyens de remplir le but que je m'étais proposé en relâchant. J'attendais son retour avec d’autant plus d'impatience que, n'apercevant autour de la baie que peu d'habitations d'assez mince apparence , je commeneais à craindre d'avoir reçu de faux renseignements sur les ressources de la colonie. Mes inquiétudes
furent promptement dissipées. M. de Boissieu revint ; il avait été parfaitement reçu par le gouverneur anglais, qui mettait à ma disposition toutes les ressources de son gouvernement, et me faisait son compliment sur mon heureuse arrivée. Quelques instants après, une embarcation mit à bord de la corvette un jeune homme dont les bonnes manières nous prévinrent sur-le-champ en sa faveur. Son père, propriétaire de Sainte-Anne, l'envoyait m'offrir ses services et m'inviter à descendre sur son habitation.
Le soleil était déjà couché quand, accompagné de ma nouvelle connaissance, je m'embarquai dans mon canot pour aller à terre. Nous débarquâmes sur le sable au fond d'une petite anse. L’obscurité de la nuit, rendue encore plus grande par les massifs d'arbres qui venaient jusqu'au rivage; le reflet des flammes du foyer que les nègres venaient d'abandonner pour nous recevoir; ces figures animées par l'étonnement et la curiosité ; tout, jusqu'aux pirogues halées à terre, donnait à cette scène quelque chose de bizarre et d’attachant en même temps. Nous entrâmes, accompagnés par des noirs portant des torches en bois résineux, dans une avenue sombre et couverte par des arbres épais; nous ne savions trop, mes compagnons et moi, que penser de la fin du voyage, quand, à notre grand étonnement, nous nous trouvâmes, après quelques minutes de marche, devant une belle maison (PI. 10), parfaitement éclairée, dont le maitre, vieillard encore vigoureux, vint à notre rencontre et nous en fit les honneurs d’une manière aussi franche que bienveillante. Toute la famille était réunie
DE LA FAVORITE. 157 dans un salon orné simplement, mais d'une excessive propreté. La société était composée de la maîtresse de la maison et de plusieurs jeunes femmes, ses filles, qui nous parurent, comme on le pensera avec raison, toutes jolies; je dois assurer, au surplus, que nous eùmes peu par la suite à revenir de notre premier Jusement. Elles étaient Françaises de l'Ile-de-France, et toutes avaient visité cette colonie; aussi fûmes-nous reçus en compatriotes et comblés de mille délicates attentions.
La connaissance faite , il fut question de fêter l'arrivée et le séjour de la Favorite par des bals : c'était pour les dames une bonne occasion; car, à Mahé, le nombre des jeunes gens, et surtout des danseurs, m'a paru excessivement borné. En compensation, et comme nous en eùmes la preuve le surlendemain, les jeunes personnes sont en grand nombre, fort gaies, très-dansantes, et, sinon toutes jolies, du moins bien faites et de physionomies agréables. Il fallut cependant, au grand regret de mes compagnons, quitter bientôt une si séduisante société; mais on devait se voir le lendemain et les jours suivants. Nous retournâmes au rivage par le même chemin et avec les mêmes cérémonies; de là à bord, où je passai une nuit beaucoup plus tranquille que la précédente.
Les plaisirs de la soirée ne m’avaient pas fait oublier les intérêts de mon équipage; le lendemain matin il eut en abondance des vivres frais, dont il avait été presque entièrement privé à Bourbon. Ge nouveau régime produisit promptement d’heureux effets sur la santé des
158 VOYAGE hommes : les indispositions cessèrent, et les malades se rétablirent en grande partie.
Au point du jour, la corvette mit sous voiles pour prendre un mouillage lus en dedans de la baie. Le temps était beau; mais pendant la nuit il avait venté par grains assez violents. Un fâächeux désappointement nous attendait : l'ancre levée fut trouvée cassée et hors de service; c'était la seconde que nous perdions. La chaîne, nullement endommagée, fut mise sur une des deux dernières ancres qui restaient encore à bord. Je ne pouvais espérer de réparer ces pertes qu à Pondichéry
u à Madras, et, en attendant, elles me forçaient à des précautions difficiles à prendre dans les fréquents mouillages que devaient nécessiter nos travaux hydrographiques de l'archipel des Seychelles.
À onze heures du matin, nous mouillâmes sur la côte de Sainte-Anne, à environ un demi-mille de l'anse où j'avais débarqué la veiïlle. Cette position est regardée comme la meilleure de la baie; les bâtiments y sont à Vabri des vents de beaucoup de parties et de la houle venant du large.
À peu de distance de la corvette, et auprès d'un grand parc pour conserver les tortues de mer, était un petit ruisseau qui, nettoyé avec soin, nous fournit de trèsbonne eau pour notre provision et nos besoins journaliers ; mais il n'aurait pu suffire, je crois, à ceux d'une frégate, qui aurait été obligée d'envoyer sa chaloupe au village, voyage d’une lieue, fatigant, soumis aux flux et reflux, et que les commencements subits de ras de marée rendent quelquefois dangereux.
Dans l'après-midi, nous allâmes, M. Jurien et moi, rendre visite au gouverneur. Îl nous reçut dans une petite maison en bois, à un seul étage et mal entretenue ; ele n’est pour lui qu’un pied-à-terre ; sa demeure est en dehors de l'établissement; car tel est le nom que lon donne au village ,-que nous visitâmes en détail et où je ne vis rien de bien intéressant. Quelques petites maisons assez mal construites en bois, éparses sur un terrain inégal, rocailleux et adossé à une haute montagne pelée qui, réfléchissant les rayons du soleil, rend la chaleur insupportable dans deux ou trois rues étroites et sales. Cependant, au milieu de tout cela, je remarquai du mouvement et une certaine activité. Nous visitämes un chantier de construction et de réparation pour les navires; il paraissait assez considérable et occuper bon nombre d'ouvriers. La proximité des bois, leur excellente qualité, rendent ces travaux beaucoup moins dispendieux à Mahé que partout ailleurs dans Océan indien. I sort de la colonie un grand nombre de bâtiments de moyen tonnage, parfaitement construits, et beaucoup d'autres y viennent faire leurs réparations à bon marché. C’est une des meilleures branches de commerce de ce petit pays.
Les récifs forment devant le village un bassin profond , parfaitement à l'abri de la mer; les plus grands bâtiments peuvent y arriver par des passes sinueuses , mais faciles à franchir avec un pilote. Sur cette petite rade étaient plusieurs forts caboteurs, occupés à prendre des chargements de tortues de mer, renfermées
dans des parcs construits sur le rivage de manière
140 VOYAGE que la mer les tienne toujours pleins; ils les portent à THe-de-France et à Bourbon, où, dit-on, il sen consomme jusqu'à douze mille par année, sans que cependant l'espèce paraisse en être diminuée dans l'archipel. Je fus étonné des dimensions énormes de beaucoup de ces animaux amphibies; leur écaille avait jusqu'à quatre pieds de long, sur environ trois et demi de large, et parmi ceux qui furent embarqués à bord de la corvette, plusieurs pesaient Jusqu'à cent vingt livres, et n’avaient coûté que vingt francs. La pêche deda tortue se fait avec facilité : les pêcheurs guettent le moment où elle vient, la nuit, déposer ses œufs dans le sable; ils la renversent sur le dos et la transportent au jour à bord de leurs bateaux; d’autres fois, ils s'approchent doucement de l'animal endormi profondément sur l'eau, l'entourent d’un très-fort filet et s'en rendent ainsi maîtres. S'il s'éveille trop tôt, mais à portée, le harpon acéré d'un pècheur qui le veille s'attache à sa cuirasse en la traversant, et la pauvre tortue, lentement attirée à bord par une longue corde fixée au manche de l'instrument, tombe mourante entre les mains de ses ennemis. Dans ce cas, la chair en est moins estimée à cause de la décomposition que la chaleur excessive lui fait subir sur-le-champ; autrement elle est bonne, nourrissante, quoique un peu filandreuse; euite, sa couleur est noirâtre et agréable au goût. Les œufs, cuits avec soin, sont bons à manger. Le sang noir et épais, bu encore chaud, est, dit-on, un excellent remède contre le scorbut. C'est le caret qui fournit l'écaille précieuse; mais il est très-rare aux Seychelles ; sa chair est malsaine, on la
DE LA FAVORITE. 141 dit même empoisonnée. Il n’en est pas de même de la tortue de terre, très-commune dans l'archipel; elle est beaucoup plus petite et plus ronde que celle de mer; sa chair est assez nourrissante; mais son goût sauvage et de terre la ferait dédaigner, si l'apparence malpropre et repoussante de l'animal n'inspirait pas d'avance le dégoût. Cependant on en expédie une quantité considérable pour les colonies voisines.
Nous avions accepté l'invitation à diner du gouverneur, et nous quittâmes l'établissement pour aller à sa maison de campagne. Après un quart d'heure de marche au milieu de terrains qui me parurent mal cultivés, nous arrivâmes à la résidence de M. Harisson, située sur une hauteur à peu de distance de la mer. Elle est, comme toutes les habitations de l'île, construite en bois, à un seul étage, avec des salles spacieuses, bien aérées et très-simplement meublées; mais l'ordre et le bon goût qui régnaient partout me donnèrent un vif désir de voir‘la maîtresse de la maison.
Le ton distingué de M. Harisson , ses hors avenantes, sa facilité de s'exprimer en français, ce qui, chez un Anglais, annonce toujours une éducation soignée, m’avaient prévenu en faveur de sa femme. Mais j'avoue que je fus agréablement surpris de trouver à quatre mille lieues d'Europe, sous l'équateur et dans une île presque sauvage, autant de grâce et d'amabilité. Ajouterai-je encore que madame Harisson, élevée en France, était de Genève, ainsi que ses sœurs ? J'écris ce que j'ai vu; la vérité, dont je me suis fait une loi, doit me défendre contre tout soupçon de partialité.
Le diner fut fort agréable, et la conversation vive et animée. Cette réserve froide et cérémonieuse des dames anglaises avec les étrangers en fut bannie, et nous jouîmes tout à fait du privilége des voyageurs dont le séjour doit être court.
Quelques incursions dans l'ile ; la conversation aussi instructive que remplie d'agréments du gouverneur, les renseignements que tout le monde s'empressa de me donner, me firent juger parfaitement cette petite colonie, à peine connue, et dont l'histoire ne bye pas loin dans les temps passés.
Ce fut en 1741 que l'archipel des Seychelles fut découvert par des caboteurs français; il reçut le nom du gouverneur qui alors commandait l'Ile-de-France. Mahé, la plus grande des îles du groupe, forme un triangle dont le plus grand côté vers l'O. a six lieues du N. au S. Les premiers habitants furent des pêcheurs de tortues; vers la fin du siècle dernier les terres commencèrent à être concédées à des colons venus de l'Ile-de-France ; leurs moyens étaient bornés ; ils arrivaient dans un pays montagneux, couvert d'épaisses forêts dont ils ne sentirent pas alors le prix : pour les détruire, ils appelèrent le feu à leur aide; l'effet en fut prompt mais désastreux : les flammes, abandonnées à elles-mêmes, dévorèrent la plus grande partie des bois, dégarnirent les montagnes dont les flancs, exposés maintenant aux pluies et auxtorrents, n’offrent plus qu'un roc noirâtre et aride.
Cependant la petite colonie était parvenue à une prospérité qui promettait pour l'avenir: cinq cents blancs, aidés par cinq mille esclaves, cultivaient de
DE LA FAVORITE. 145 nombreuses plantations de coton, dont les produits étaient portés à l'Ile-de-France sur des bâtiments construits dans l'ile et à peu de frais; mais les chances du commerce ayant fait tomber de beaucoup la valeur du coton, les habitants de Mahé abandonnèrent peu à peu cette espèce de culture, qui ne leur offrait plus assez de bénéfices. C'est alors qu'ils ont connu le prix de ces mêmes bois que la flamme avait ravagés et qui étaient
devenus la seule branche de commerce qui leur fût restée. I fallut aller chercher les arbres sur les montagnes escarpées où le feu n'avait pu les atteindre ; les frais de transport en étaient très-grands, et chaque jour s'établit davantage la triste conviction que les belles espèces de bois dont l'abondance formait la richesse de Mahé ont entièrement disparu. Je vis des meubles faits avec des planches provenant d’une maison trèsancienne : ils étaient magnifiques pour la finesse du grain et la variété des couleurs; je les trouvai rip rieurs à l'acajou. Ÿ Pendant la dernière guerre, la colonie, PNR à elle-même, fut un peu négligée; elle voyait alternativement nos bâtiments de guerre et ceux de l'ennemi; une partie des colons l'abandonnèrent et revinrent à l'Ile-de-France; mais quand cette dernière possession tomba au pouvoir des Anglais, ses relations avec Mahé se renouvelèrent, et prirent à la paix une plus grande importance que par le passé : le chef-lieu des Seychelles reçut un gouverneur et une garnison; les cotons abandonnés eédèrent la place à des cannes à sucre, qui, malgré leur qualité inférieure, devinrent pour quelques
UT ie VOYAGE
années la principale richesse des colons. Un cabotage très-actif exploita la pêche des autres îles de l'archipel, qui reçurent successivement des habitants. Un grand nombre de forts caboteurs, construits dans les chantiers de ces différents petits établissements, sont vendus dans l'Inde après y avoir porté des bois de construction et d'ébénisterie; d’autres entretiennent les marchés des colonies voisines de volailles, de moutons, de maïs, de riz, de légumes et surtout de tortues. Mahé et les îles voisines fournissent aussi un grand nombre de bœufs; mais les calmes et les vents contraires, si communs dans ces parages, et qui rendent les traversées souvent très-longues, en ont empêché jusqu'ici l'exportation. Les avantages qu'offre la relâche des Seychelles y attirent maintenant un grand nombre de bâtiments, qui choisissent cette nouvelle route pour se rendre dans l'Inde ; elle est fréquentée aussi par les baleiniers qui ont abandonné le canal Mozambique et font leur pêche sous l'équateur.
Les habitants vivent sous un gouvernement fort doux ; ils sont presque entièrement libres et ne payent que de très-faibles droits ; leur caractère est généralement bon, affable et hospitalier : presque tous marins, ils ont l’esprit hardi et entreprenant du métier. Quoique disséminés dans l'ile sur leurs habitations, les colons aiment la société et les plaisirs. Je me réservais de les observer à la fête qui devait être donnée le lundi à Sainte-Anne. L'arrivée d'un bâtiment de guerre est un événement dans une petite colonie. L'état major de la Favorite, entièrement composé de jeunes gens, eut bientôt changé
DE LA FAVORITE. 145 les habitudes de ces bons colons. Les bals, les réunions remplacèrent tout à coup les longues et tristes soirées : ‘île Sainte-Anne était devenue le séjour de la gaieté et des plaisirs; les amis, les parents quittèrent leurs habitations éloignées pour venir y prendre part, et profiter des distractions qu'un heureux hasard leur offrait. Cette soirée du lundi, désirée par tant de monde, arriva enfin. Rien n'y manqua pour la rendre agréable : la nombreuse famille de notre hôte, réunie pour le diner, occupait une immense table que le maître de la maison présidait avec un air vraiment patriarcal ; la gaieté de ses nombreux enfants, celle de ses convives, semblaient le rajeunir et le rendre heureux. Après vingt santés,
portées aux grands parents, à la Favorite, à son com-
mandant, et enfin à notre heureux voyage, on passa, à la grande satisfaction des jeunes gens, dans la salle où l'on devait danser.
La maison offrait alors un coup d'œil aussi extraordinaire qu'animé : les appartements, parfaitement éclairés par une multitude de lampes renfermées dans des globes en verre, répandaient sur les massifs d'arbres voisins une clarté brillante, mais qui, devenant douteuse à mesure qu'elle s’éloignait, faisait paraître les bosquets plus retirés comme autant de voûtes sombres; les rochers auxquels la maison est adossée semblaient de grandes ombres noires, tristes spectateurs de la fête; les bois étaient sillonnés par le grand nombre de torches qui éclairaient les nombreux arrivants ; la foule des domestiques noirs, leurs cris, la musique qui commençait à se faire entendre, enfin le contraste de la civilisa-
tion avancée d'Europe, transplantée dans une contrée à peine arrachée à la nature sauvage; faisaient naître par moments dans mon esprit des doutes sur la réalité de la scène que j'avais sous les yeux. Le bal commença, et avec lui mon rôle d'observateur: l'assemblée était brillante, les toilettes simples, mais d'assez bon goût ; je reconnus les modes que quelques années auparavant J'avais laissées à Paris; à Mahé aussi elles étaient portées par de jolies femmes, à la physionomie piquante, à la tournure svelte et gracieuse. Chez la plupart des danseuses, le désir de plaire, l'absence de toutes prétentions me fit fermer les yeux sur les points où la comparaison n'aurait pas été autant en leur faveur; maïs il en était un qui mit tout à fait mon indulgence en défaut. Pourquoi ne puis-je pas vanter également la manière de danser des dames de Mahé! Je trouvai la nature non encore embellie par la civilisation : la mesure, souvent violée, tombait entre des pas un peu irréguliers que des petits pieds ne faisaient pas toujours excuser: Mon orgue de Barbarie, monté pour les contredanses les plus nouvelles, n'avait pas plu dans les soirées précédentes aux dames, peu habituées à des sons aussi justes et aussi doux; cette fois il avait été remplacé par un violon et un tambour de basque réservés pour les grandes circonstances : jamais fête de village n’entendit une musique plus discordante. Je ne pus m'empêcher de sourire du triomphe des danseuses et des mamans aux premiers sons de l'infernal orchestre ; les danseurs de la Favorite, déconcertés, ne purent suivre leurs partners, qui sautaient à qui mieux mieux et déployaïent
DE LA FAVORITE. 147 tous leurs talents. Malheureusement un si beau moment fut de courte durée : les cordes du violon, ne pouvant résister aux violents coups d’archet du ménétrier noir, excité par le vin et les applaadissements, se rompent successivement, et l'orgue revient encore désespérer par sa juste mesure les danseuses désappointées. Je fus regardé comme complice de mon malheureux instrument et du mouvement de gaieté de mes jeunes offciers; je cédai prudemment à l'orage, et, laissant la paix se conclure entre les partis, je revins à bord bien avant les danseurs, qui ne quittérent la place qu'après minuit.
Les familles qui composent la petite population de Mahé sont toutes d'origine française. Elles partagent l'attachement des habitants de l'Ile-de-France pour leur ancienne patrie, dont elles ont également conservé les mœurs et les usages. Une vie active assure aux hommes leur vigueur et leur santé jusqu’à un âge avancé : ils sont en général bruns, grands et bien faits, s'expatrient facilement, quoique fortement attachés à leur pays, où ils reviennent presque toujours jouir paisiblement du fruit de leurs travaux. Les femmes sont généralement bien faites, de taille moyenne ; leurs traits sont bruns, agréables et expressifs; elles ont peu de couleur et. d'embonpoint. Les dames de Mahé sont actives et économes; leur industrie, qui s'étend à tout, a créé une branche de-commerce aux dépens du cocotier de mer, production particulière au sol des Seychelles, Cet arbren'a été trouvé Jusqu'ici indigène que sur Praslin, une des îles de l'archipel, et il croît difficilement dans les autres
colonies où il a été transplanté; il est beaucoup plus petit que le cocotier, dont il porte le nom; son bois, mou et spongieux, n'est bon à rien; le fruit, beaucoup plus gros que le coco, n’en a ni le goût ni la saveur; sa coquille, dure et noirâtre, sert utilement à faire des vases pour les usages domestiques; cet arbre aime les bords de la mer, croît lentement, et ne produit, dit-on, qu'après un siècle. C'est avec ses feuilles , larges, trèslongues et pointues, formées d’un tissu fort, serré et en même temps très-lisse, d’une jolie couleur paille quand il est séché, que les dames de Mahé font elles-mêmes de jolis ouvrages, des éventails légers et gracieux, des chapeaux qui imitent ceux de paille d'Italie. Ces petits produits d'industrie, portés dans les colonies voisines, et même dans l'Inde, sont échangés avantageusement contre les étoffes d'Europe et les modes de France.
Lors de la découverte des Seychelles, le commerce des épices était encore aux mains des Hollandais, et excitait l'envie des autres nations. À cette époque, des tentatives furent faites pour en introduire la culture à Bourbon et à Mahé; elles eurent assez de succès dans la première de ces deux colonies, et nous avons vu quels en ont été les résultats. Dans l'autre établissement, ils n’ont pas été plus heureux; cependant ces arbres précieux s'y multiplièrent d'une manière extraordinaire , et ils eussent, dans une colonie plus riche et sous des circonstances plus favorables, donné des produits importants ; mais la guerre, le manque de débouchés, et le bas prix des épices, les ont fait abandonner; ils croissent maintenant sans aucun soin dans les bois.
Quoique cet archipel soit situé très-près de l'équateur, il n’en jouit pas moins d'un climat très-sain, à l'abri des ouragans qui ravagent sur cet Océan les îles plus près du tropique Sud. La température est élevée sans doute, mais toujours égale ; les variations subites et dangereuses dans l'atmosphère sont inconnues, les grandes brises d'O. de peu de durée; quelques grains de pluie signalent la mauvaise saison, qui commence en mai; alors viennent les vents de $S. E., souvent frais, qui durent, non sans quelques variations vers le S., et même le S. O., jusqu’à la fin d'octobre. Mahé doit cet heureux climat à sa position sur la limite des vents alizés de S. E. et de ceux d'O., qui soufflent toute l'année sous l'équateur, rarement avec violence, mais toujours avec un ciel sombre et pluvieux. Le groupe d'îles participe également aux deux influences, qui s'affaiblissent mutuellement. Jamais de longues sécheresses dans les Seychelles, jamais aussi de longues pluies; la végétation est très-active et les maladies endémiques inconnues; aussi les familles y sont-elles nombreuses, les enfants très-beaux et faciles à élever. Ge dernier avantage est d'autant plus précieux que l'archipel en jouit seul au milieu de toutes les îles dont ces parages sont semés. Bourbon et l'Ile-de-France même voient chaque année leur génération naissante déeimée par des maladies dont il a été jusqu'ici impossible de la garantir. Bien plus malheureux encore sont les habitants des établissements européens sur la côte de Madagascar, et ceux des nombreuses petites îles au S. de Mahé : ils ne peuvent arracher leurs enfants en bas âge à la mort
certaine qui les attend, qu'en les éloignant dès leur naissance d'un climat mortel; sans cette précaution leur ventre gonfle, les membres s'amaigrissent , et la consomption amène une prompte fin.
La véritable cause de cette maladie n’a pu encore être trouvée : dans les îles, on l’attribue à la mauvaise qualité de l'eau fournie par des puits creusés dans le sable, d'où elle sort imprégnée de sel et de substances malfaisantes; mais à Madagascar, l'eau vient des sources et des rivières; cependant jamais enfant blanc, ou même mulâtre, n'a pu arriver à l’âge de quatre ans, à moins d'avoir été élevé ailleurs. Il est vrai de dire que les hommes aussi résistent difficilement à ce chimat malsain, aux fièvres causées par les marais et à la dyssenterie que donnent les eaux, dans lesquelles une foule de corps étrangers ont été en dissolution.
Le moment approchait où Sainte-Anne et ses bons habitants allaient rentrer dans le calme accoutumé ; la Favorite devait reprendre la mer le lendemain au jour; nous regrettions tous sincèrement cette charmante petite colonie et nos nouveaux amis, si bienveillants et si affectueux. J’allai, accompagné de mon passager, aimable compagnon de toutés mes excursions, faire une dernière visite au gouverneur Hamilton; sa famille reçut nos adieux, ét je dois convenir que, de ma part, ils ne furent pas sans regrets.
Malgré la chaleur, nous profitâmes, M. Jurien et moi, de la journée, encore peu avancée, pour parcourir cette partie de l’île, De tous les côtés où nous portâmes nos pas, le terrain était rocailleux, d’un sol
DE LA FAVORITE. 151 léger; les plantations de cannes à sucre avaient une mauvaise apparence ; j'aperçus quelques bouquets de muscadiers et de girofliers abandonnés. La ‘côte au S. du village est, comme celle du N., à peu près inhabitée et couverte de montagnes élevées, formant le centre de l'ile, et dont les pentes rapides viennent jusqu’à la mer. Le versant de l'E. est garni en partie de bois dont les arbres, auxquels le feu n'a laissé que le tronc, blanchi maintenant par le temps et les pluies, semblent les témoins muets de l'insouciance des — miers colons.
Nous visitâmes plusieurs petites habitations et nous trouvâmes partout une extrême simplicité : une maison en bois sans étage, quelques cases en paille pour à peine nivelé sur lequel les petits nègres et les cochons se roulaient dans
les noirs; au milieu, un espace
le sable malgré les cris des vieilles négresses aceroupies devant leurs portes. Notre arrivée mettait tout en mouvement; ces bons habitants ne savaient que faire pour nous bien recevoir. La maîtresse, toujours proprement habillée, était assise sur l'indispensable canapé en rotin et entourée de jeunes négresses rangées par terre sur des nattes ; leur vêtement léger, un peu exigu, mais blanc et très-propre; de beaux yeux noirs, des dents blanches et bien rangées, affaiblissaient un peu à nos yeux la couleur. trop foncée de leur teint.
Nous trouvions partout des connaissances faites aux bals et aux fêtes qui avaient, à Sainte-Anne où à bord, signalé le séjour de la Favorite. Traité en ami par tous les colons, c'était à regret que j'étais forcé de refuser
mille invitations, auxquelles la franchise et le désir d'être agréable donnaient un grand prix à mes yeux. Ces habitations sont généralement situées près d’un ravin, au fond duquel coule un ruisseau d'une eau fraîche et limpide ; les arbres y entretiennent par leur ombrage une température agréable pendant la chaleur du jour. Ce fut dans une de ces délicieuses retraites que mon compagnon et moi, fatigués d’une longue promenade, nous cherchâmes pour quelques instants le repos et un abri contre le soleil : dans cette ‘solitude enchanteresse dont l'habitant des régions tempérées ne peut comprendre tout le prix, la France et son souvenir vinrent, à trois mille lieues d'Europe, donner à nos réflexions une teinte de douce mélancolie. Le lendemain à pareille heure, cette île, ses bons habitants, auraient sans doute disparu pour toujours derrière nous : cette hospitalité si bienveillante, ces nouvelles amitiés, allaient tomber dans le passé et faire place aux fatigues et aux soucis d'un voyage à peine commencé.
À huit heures nous étions à Sainte-Anne, où nous trouvâmes une nombreuse réunion : c'était la soirée d'adieux; mes officiers firent les leurs en dansant jusqu'à onze heures. Nos excellents hôtes voulurent mettre le comble à leurs attentions, et continuer jusqu'au dernier moment l'hospitalité aussi cordiale que désintéressée dont nous avions été l'objet. J'eus ma part dans la distribution de petits souvenirs que les dames de
cette aimable famille firent à l'état major de {a Favorite.
Tant de distractions n'avaient pas fait négliger les
DE LA FAVORITE. 155 travaux essentiels : l'eau était faite, le gréement réparé des légères avaries de la traversée précédente; les embarcations, sous les ordres de M. Päris, avaient sondé la baie, dont le plan était terminé. En revenant à bord, Je trouvai les provisions en vivres frais embarquées : six bœufs, destinés à être distribués à l'équipage, dès les premiers jours de mer, et huit énormes tortues, faciles à conserver longtemps à bord, assurèrent aux hommes convalescents et à ceux qui étaient en bonne santé un régime rafraichissant pendant une pee partie de la prochaine traversée.
Le jeudi 20 mai, nous appareillämes au ge du jour, et je fis gouverner pour sortir de la baie : tant que la corvette fut sous la terre, la brise souffla mollement du S.; mais, hors de l'abri des montagnes, nous trouvâmes les vents de S. E. bon frais, la mer grosse, un ciel clair et très-beau.
D'après les quatre montres marines, parfaitement réglées, la longitude du mouillage, devant Sainte-Anne, est de 53° 9° 48”, absolument la même que celle qui avait été assignée à cette position, deux ans auparavant, par le capitaine anglais Owen, chargé par son gouvernement de lhydrographie des côtes d'Afrique. Nous sommes donc en droit de conclure que la longitude 93° 17, que l'abbé Rochon donna en 1741 à l'ile Sainte-Anne, est frappée d’une erreur de 9° 15", trèsfacile à commettre dans un temps où les instruments à réflexion étaient bien moins perfectionnés, et les monires marines à peu près inconnues.
Dans l'après-midi, nous longeâmes la côte ouest de
Mahé , pour en faire l'hydrographie : cette partie de l'île est très-élevée dans l’intérieur; les montagnes sont généralement arides; dans les gorges seulement on aperçoit des arbres dont une grande partie ont été privés par le feu de feuillage et de vie. La pente assez douce des hautes terres vers la mer paraît fort bien cultivée, couverte de champs de cannes à sucre et d’autres plantations, au milieu desquelles se laissent apercevoir de jolies maisons. Tel est le coup d'œil que nous offrit l'anse du N. O. : les habitants font grand cas de ce mouillage ; il est très-sûr dans la saison des vents de S: E.; mais, pendant l'autre partie de l'année, ceux de N. pourraient le rendre dangereux. IL'est vrai que, dans ces heureux parages, les grandes brises sont les seuls mauvais temps à craindre, encore même ne sont-elles pas de longue durée. Le rivage, à deux milles duquel passait la corvette, offre une suite de petites baies de sable blanc, séparées l'une de l'autre par des rochers, dont la couleur sombre réssortait agréablement du milieu du feuillage vert d'une multitude de cocotiers. Plusieurs pirogues de pêcheurs vinrent à bord : j'appris des noirs qui les montaient que le poisson est abondant, mais ne peut être pris qu'à la ligne, parce que les coraux dont le fond est tapissé partout près du rivage empêchent de se servir des filets. Nous avions appris, aux dépens des nôtres, dans la baie de Sainte- Anne, la vérité de leurs assertions.
= Nos travaux n'avancèrent que lentement dans cette journée; la brise de S. E., contre laquelle nous luttions , était faible et variable sous la terre; une mer
DE LA:FAVORIT E. 155 houleuse et courte achevait d'arrêter la marche de la corvette. Au coucher du soleil, je me décidai à louvoyer sous toutes voiles pendant la nuit, pour gagner la pointe sud sous laquelle nous étions au jour. Ce côté de l'ile est inhabité, aride et bordé de rochers : nous en fimes rapidement l'hydrographie, ainsi que des îles ouest de l'archipel. À onze heures du soir, Sainte- Anne, que nous aperçûmes dans le lointain, reçut nos derniers adieux. Devant nous était Praslin, qui tient le premier rang dans ce groupe après Mahé; dont elle est éloignée de sept lieues dans le N, E. Cette île est haute, couverte de bois, qu'exploitent quelques habitants. Ceux-ci élèvent des bœufs, pêchent un grand nombre de tortues, qu'ils vendent aux baleiniers en relâche, ou qu’ils portent à la colonie voisine, dans des chaloupes construites par eux. à
Praslin possède une bonne et vaste rade dont deux passes assurent la sortie par tous les vents; elle est formée par deux îles placées près de la côte du nord; sur l'une d'elles, appelée Curieuse, les Anglais ont établi un hôpital pour les lépreux de lIle-de-France. Ces malheureux et le médecin attaché à l'établissement en sont les’seuls habitants. Ils se soignent, se consolent entre eux, et l'éloignement de tout être moins misérable” diminue l'horreur de leur sort.
Toutes les îles nord de l'archipel, au milieu desquelles nous passions, furent parfaitement déterminées avant le coucher du soleil; la plupart ne sont que des récifs de corail, dangereux pour les navires, et fréquentés seulement par les pêcheurs de tortues. A la
nuit, toutes nos opérations étant terminées, je donnai le cap à l'E., et nous fimes route pour Ceylan : le ciel était clair, une légère brume enveloppait l'horizon; la brise de S. E. tourna peu à peu au S. O., et se soutint jusqu'au lendemain à midi. Alors la latitude était de 2°.53!::S...:et. la longitude, 57° 36 O. Les courants, qui, la veille encore, s'étaient fait sentir fortement vers l'O., nous avaient portés dans l'E., direction qu'ils suivent sous l'équateur. Je supposerais que le contact de ces deux immenses masses d'eau, poussées dans des sens opposés, cause les courants forts et irréguliers qui rendent la navigation intérieure de l'archipel dangereuse la nuit pour les grands bâtiments, et la grosse mer qui règne constamment dans ces parages, même après les calmes de longue durée.
Les oiseaux de mer habitant les rochers des Seychelles ne nous avaient pas encore abandonnés : le délicat paille-en-queue, au plumage rose, aux formes sveltes, terminées par deux très-longues plumes léocères, venait parfois voltiger au sommet des mâts de la corvelte et faire entendre son cri faible et plaintif. Ce joli oiseau a, pour les formes et la grosseur, une grande analogie avec la pie de nos climats: son vol est également un battement d'ailes lent et prolongé, qui lui permet de s'éloigner à grande distance de terre.’ Cette espèce de paille-en-queue est commune dans les îles au sud de Mahé, et offre une singulière anomalie : à Bourbon et à l'Île-de-France, cet oiseau a les pattes noires ; à Rodrigue, éloignée de cent lieues, il les à rouges. Cette différence établit entre les parages que fréquen-
DE LA FAVORITE. 157 tent les paille-en-queue, une ligne de démarcation qui est défendue avec un acharnement extraordinaire pour des oiseaux aussi délicats : chaque parti garde ses possessions et n'en sort jamais.
La frégate, au contraire, est l'image du bâtiment de guerre dont elle porte le nom : son vol est d’une vélocité extraordinaire ; des ailes longues et échancrées soutiennent facilement dans l'air un corps effilé dont le plumage, d'un noir terne, augmente de beaucoup les proportions ; des yeux noirs et perçants, un bec fort et pointu , la queue courte et découpée en croissant, donnent à cet oiseau un air sauvage et guerrier, analogue à ses habitudes. Ainsi que le bâtiment dont elle porte le nom, et que la rapidité de sa marche, la promptitude de ses manœuvres, ont rendu la terreur des navires marchands ennemis, la frégate aïlée, profitant également des avantages que lui donnent son courage et la vivacité de son vol, croise contre les autres oiseaux de mer, et leur enlève le produit d'une pêche lointaine, dont elle dédaigne les travaux incertains.
C'est surtout contre le fou, aussi grand, aussi fort qu'elle, que la frégate réunit tous ses efforts; elle l’attaque lorsque, revenant fatigué de la pêche, il apporte la pâture à ses petits ; elle fond sur sa victime, la frappe sur la tête à coups redoublés, et la force, vaincue et effrayée, à rendre le poisson contenu dans son estomac, et que son ennemie saisit en volant.
Ces deux espèces d'oiseaux, de la grosseur d’un fort cpervier, fréquentent les rochers et les nombreuses petites îles inhabitées, entre les tropiques, et les cou-
vrent d'une si énorme quantité d'œufs, que les habitants des pays voisins viennent en faire la récolte à certaines époques de l’année, et les considèrent comme un manger très- délicat. La frégate, avertie, par son instinct, échappe au danger par la fuite; mais le. fou, battant des ailes sans quitter le sol, et jetant des cris assourdissants , tombe sous le bâton, seule arme que les chasseurs daignent employer à sa destruction.
La chair des oiseaux de mer, sans presque aucune exception, est coriace et a un goût d'huile de poisson extrémement désagréable : celle du fou est moins mauvaise, moins dure et plus susceptible d’être rendue mangeable, mais seulement pour des hommes affamés. Le plumage de.cet oiseau est brun-foncé, la tête grosse, les yeux grands sans aucune expression; les formes de son corps semblent en rapport avec son instinct; elles sont grossières, d’un aspect dégoûtant ; ses ailes sont grandes, mais leurs mouvements lourds et sans grâce. Le fou fuit les lieux habités; cependant il ne peut échapper à la frégate, que l'on trouve partout avec lui.
Une navigation tranquille et agréable, mais contrariée parfois par les calmes et les brises contraires, nous approchait lentement de l'équateur, que notre route devait couper sous un angle extrêmement aigu. Le fort courant à l'E. me forçait à cette précaution, nécessaire pour tenir toujours le bâtiment dans la direction du canal Adoumatis, entre les îles Maldives, et éviter le danger d'être entraîné pendant les calmes sur la partie nord de cet archipel.
Le 30 mai, à huit heures du matin, ayant le cap au N. E., la Favorite entra dans l'hémisphère nord par 67° 30° de longitude O. : nous y trouvâmes des brises faibles, mais favorables. Le lendemain ,. notre latitude 1° 30° N. était celle du canal Adoumatis, éloigné seulement de quarante lieues : je fis done gouverner à ÎE. Le ciel nuageux, l'horizon couvert de brume, la mer houleuse, annonçaient l'approche des parages où la mousson de S. O. se faisait sentir.
Les malades étaient presque entièrement rétablis. Je devais ces heureux résultats aux soins éclairés et aux encouragements que le chirurgien major ne cessait de leur prodiguer avec un-zèle et une patience dignes des plus grands éloges. Get officier de santé Justifiait sous tous les rapports ce que je devais aitendre de sa réputation antérieure et de ses talents.
Nous étions au milieu du canal Adoumatis le 1°" Juin, à midi : les nombreuses vigies placées au sommet des mâts n’aperçurent ni terre ni brisants; la mer n'avait pas changé de couleur, la houle toujours du S..0.; et, chose extraordinaire, le courant à l'E. était moins violent que les jours précédents.
L'archipel des Maldives est composé de quatorze récifs de corail appelés attols ; ils sont tous de forme circulaire , laissant entre eux des passages plus ou moins larges, plus ou moins dangereux, dans lesquels la sonde ne peut trouver fond. Chaque attol est séparément formé par une masse énorme de coraux s'élevant du fond de la mer jusqu'à sa surface : qu'elles soient le produit du travail d’une multitude d'insectes encore
inapercus, ou une végétation marine, l'étonnement de l'observateur n'en est pas moins grand, en voyant ces murailles, tantôt en ligne droite, tantôt courbes, sélever sans appui, d'une profondeur immense, et former enfin des îles, malgré les efforts redoublés d'un Océan battu souvent par des ouragans terribles. Quelle suite de temps n’a-t-il pas fallu pour qu'un semblable ouvrage ait été achevé avec d'aussi faibles moyens; pour que le corail, arrivé à la surface de la mer, et privé de vie par le contact de l'air, tombant successivement en poussière, ait composé le sol des îles qui lui doivent leur formation! Quelle suite étonnante de circonstances a conduit sur cette terre nouvelle, née pour ainsi dire au milieu des mers, les fruits du cocotier, arrachés aux côtes lontaines par les vents et les courants ! L'arbre a pris racine dans le sable pour lequel la nature semble l'avoir destiné; le terrain, enrichi de ses débris, protégé par son ombre, s'est couvert de plantes, dont sans doute les semences ont été aussi apportées par les eaux.
Telle fut, suivant toute apparence, la première formation des Maldives; elles sont toutes à fleur d'eau. Dans l'intérieur du bassin formé par le cordon de corail et qui, dans quelques attols, peut avoir jusqu'à huit lieues de diamètre, sont de petites îles basses et couvertes, ainsi que la ceinture, d'une multitude de cocotiers. On ignore à quelle époque les Maldives furent peuplées; mais on sait que, depuis des temps bien reculés , elles font le commerce avec la côte malabare, éloignée de cent lieues. Les premiers Européens que
DE LA FAVORITE. 161 les naufrages jetèrent sur cet archipel y trouvèrent le mahométisme établi, des habitants actifs, industrieux , adonnés à la navigation sur une multitude de bateaux qui parcouraient les îles et allaient même à la côte de l'Inde, d’où ils revenaient avec la mousson favorable. Ils y avaient porté du poisson sec, des cordages faits avec l'écorce du cocotier, et de l'huile tirée de son fruit. Le cauris, petit coquillage adopté dans l'Inde comme monnaie inférieure, se trouve en abondance sur les récifs des attols, et forme une branche lucrative d'exportation.
Le caractère de cette population n'a jamais été bien jugé : chaque naufragé l'a peinte d'après l'accueil qu'il en a reçu. La plupart cependant la donnent comme bonne et hospitalière, mais redoutant beaucoup la visite des Européens, dont jusqu'ici de dangereux récifs et sa pauvreté l'ont garantie. Cependant. ce pays malheureux, assiégé de tous côtés par la mer, et dont les habitants arrachent avec peine leur subsistance à une nature ingrate , a eu aussi ses révolutions, ses guerres civiles et ses ambitieux. Vérs le milieu de l'archipel, qui. s'étend dans la direction du N. au S., est un attol, à d'extrémité S. duquel est placée la petite île du Roi, plus favorisée de la nature que les autres; elle possède une rade où les bâtiments, conduits par les pilotes du pays, peuvent mouiller en sûreté devant le village, résidence du souverain des Maldives, titre qu'un chef a pris ét fait réconnaître successivement de tous les attols par la force des armes. S'il eût bornéldà son am-
bition, sans doute son nom serait encore ignoré des FE, Fa |
Européens; mais il voulut joindre les gains de la pi: raterie à ceux du commerce, qu'il avait centralisé dans son île, pour le soumettre à des droits; il arma de grandes chaloupes, s’empara d’abord des bâtiments indiens, puis osa attaquer les navires d'Europe faiblement armés qui passaient au milieu de ses possessions, et dont les équipages furent privés de la liberté. Ces actes de brigandage, dénoncés au gouvernement anglais de Bombay, furent promptement réprimés par le supplice des pirates capturés , et par la menace qui fut faite au souverain de lui faire subir le même traitement, sil n'était plus circonspect à l'avenir. Depuis cette époque, les passages entre les Maldives sont assez sûrs, et les caboteurs des établissements anglais commencent à. fréquenter l'ile du Roi, où ils font un commerce avantageux pour les habitants et pour eux.
Le 2 juin, par 2° 30° de latitude N., la mousson de S. O. a commencé à se faire sentir; nous avions quitté les vents généraux de!S: E:, après le départ des Seychelles, par 11° S. Heureusement pous les: conva: lescents, la Favorite avait franchi cette bande que les calmes et les pluies continuelles font redouter des marins, sans éprouver ces chaleurs: étouffantes :et hu: mides, cette succession de grains qui avaient ee notre entrée dans l'hémisphère S.. À
La dernière tortue embarquée. à Mahé venait d'être sacrifiée. Malgré un longsséjour à bord , ‘elle fournit à l'équipage un excellent diner : je fus fâché de n'avoir pas embarqué un plus grand nombre de ces animaux, dont l'entretien n’a rien d'embarrassant , même à bord
DE BEA FAVORITE. 163 des plus petits bâtiments. La seule précaution à prendre pour conserver une tortue, c'est de lui donner de l'eau de mer à boire le matin et le soir, de l'en arroser plusieurs fois pendant la chaleur du jour, et de lui laver fréquemment les yeux.
Cependant, poussés par la mousson, qui prenait de plus en plus force, nous avancions rapidement vers la partie S. de Ceylan, que mon intention était de reconnaître. Le 4, à midi, elle était à vingt lieues : le vent fort et par grains, une mer très-grosse, le ciel sombre, l'horizon enveloppé d'une brume épaisse, tout semblait réuni pour rendre difficile cet attérage, que les navigateurs redoutent dans la saison où nous étions , à cause des courants violents qui rendent, surtout la nuit, la position des bâtiments très-incertaine, et les portent fré-
t sur les dangers, appelés basses, situés au large
de la côte (11). Le soleil allait se coucher, et les vigies n'avaient encore rien aperçu; la mauvaise nuit qui se préparait me donnait de vives inquiétudes. Enfin, M. de Boissieu, qui, six ans auparavant, dans la même saison, s'était trouvé sûr la frégate la Thétis, commandée par le baron de Bougainville, dans des circonstances à peu près semblables, reconnut, du haut des mâts, et dans la brume , une montagne appelée la Selle, à cause de sa forme, et qui sert de reconnaissance pour attaquer par l'ouest la partie S. de Ceylan, dont la côte se laissait vaguement apercevoir. À peine les relèvements furent -ils pris, qu'une nuit très-sombre commenÇa; à sept heures, j'estimais que nous étions à quatre lieues de la pointe de Dondres; je fis alors di-