CHAPITRE X
MANILLE, — DESCRIPTION DE LUCON. — QUELQUES DÉTAILS SUR SON GOUVERNEMENT, SES HABITANTS, LEURS MOEURS ET LEUR INDUSTRIE.
I n'est point peut-être de contrées au monde qui offrent un plus vaste champ aux recherches des savants que le gran ‘archipel d'Asie, et dont l'histoire soit resiée entourée d’une plus profonde obseurité. Dans quel temps reculé eurent lieu ces grands événements, ces invasions de peuples conquérants, sectaires de Mahomet, qui ont successivement occupé la plupart des grandes îles depuis Sumatra jusqu'à Luçon? Quelques raisons porteraient à croire qu'ils -sont venus de la mer Rouge et du golfe Persique, lorsque le mahométisme encore nouveau menaçait de réduire le monde entier sous sa loi.
Len ba que, dès les premiers sibebe de l'ère chrétienne, de: Arabes étaient très-avancés en géographie ;
's reux navires connaissaient parfaitement les côtes d e Fr Mosian, celles du golfe du Bengale, et étaient parvenu . d'à Sumatra et même à Java, qui reçurent des noms n fédendiers et dont les richesses et la fertilité jouissaient dès cette époque d'une grande célébrité.
C'est en vain cependant que l’on chercherait à établir des rapports concluants entre les mœurs, le langage de ces différentes nations maîtresses du grand archipel d'Asie, pour leur trouver une origine commune. La longue suite des siècles, les révolutions, le mélange avec les anciens habitants des pays conquis, ont dû nécessairement amener des changements, mais ils ont laissé subsister ces points de ressemblance naturels entre peuples qui obéissent également aux lois dictées par l’'Alcoran. La langue dans laquelle est écrit ce livre saint, arbitre de la foi et de la conduite des musulmans, est regardée comme sacrée par les Malais et les Maures des Philippines, dont les prêtres la comprennent parfaitement. Ne pourrais-je pas encore apporter comme preuve à l'appui de ce que j'ai avancé cet usage remontant sans doute aux siècles passés, qui fait arriver chaque année d'Arabie dans ces contrées des espèces de prêtres missionnaires, venant réchauffer le zèle religieux des mahométans, sur lesquels ils exercent une influence excessive? Partout, chez les peuples établis sur presque toutes les côtes des îles de ce grand archipel, on retrouve les dispositions pour le commerce, le goût pour la navigation, qui rendirent célèbres les Arabes de Surate, de Mascate et des autres villes voisines du golfe Persique, qui, avant l'arrivée des Portugais, faisaient tout le commerce de l'Océan indien. Plusieurs voyageurs ont observé avec raison que les Malais peuvent avoir la même férocité, être aussi portés à la piraterie que les conquérants de Bornéo, de Macassar et d’une grande partie dés Philippines, lesquels ont reçu des Européens le mom de Maures,
qu'ils n'en ont ni la stature ni les traits. Cette différene existe en effet, et j'en trouve la raison dans la race d'hommes sauvages et noirs premiers habitants de presque toutes ces îles, et qui, chassés des bords de la
mer par les conquérants, se retirèrent dans les montagnes et les forêts de l'intérieur, d’où ils ne sont sortis depuis que pour piller et égorger leurs ennemis, dont le sang est resté alors dans sa pureté primitive ; au lieu que dans l'archipel dela Sonde, les Arabes durent se mêler avec une population déjà civilisée et d’une couleur beaucoup plus analogue à la leur.
Ce n’est que depuis l'an 1520, époque à laquelle le célèbre Magellan découvrit l'archipel de Lazare, nommé depuis les Philippines, que lon peut suivre avec quelque certitude la marche envahissante des Maures vers Luçon, qui, sans l'arrivée des Espagnols, allait subir le même sort que les autres îles voisines. Celle de Mindanao venait d'être envahie quand les Européens en débarquant se montrèrent pour la première fois dans ces pays si loin de leur patrie. La défense fut aussi opiniâtre que l'attaque avait été hardie. Cependant la petite île de Zébu resta soumise au pavillon de Charles-Quint, celle de Mactan vit tomber Magellan frappé de mort par une flèche; mais la route était tracée : la Victoria, seul bâtiment qui fût resté de l'expédition, était arrivée en Espagne, après trois ans d'absence, n'ayant plus que dixhuit hommes à bord; bientôt une flotte vint porter secours à la faible garnison de Zébu ; exposée aux attaques continuelles des Maures, que les nouvelles forces
repoussèrent souvent, mais ne purent jamais subjuguer.
Pendant cette guerre entre deux ennemis puissants également désireux de posséder Luçon, cette belle île n'attendait pas en victime résignée et sans défense que le succès d’un combat lui eût donné un nouveau maitre: depuis longtemps ses premiers habitants, repoussés dans les montagnes, avaient cédé les plaines et les bords de la mer à des invasions successives d'étrangers constamment en guerre, n'ayant ni le même langage ni la même religion, tous braves et aimant passionnément leur liberté. Ceux-ci obéissaient à des chefs choisis parmi eux, ou appelés par leur naissance au commandement, et les suivaient au combat. Leur civilisation était peu avancée, mais cependant de beaucoup supérieure à celle de la population des autres Philippines ; ilest probable qu'ils devaient cet avantage à leurs relations de commerce avec les Chinois et les Japonais, que l'on croit même avoir formé plusieurs colonies sur ces côtes voisines de leur pays. En effet les Européens trouvèrent les provinces du nord de Luçon beaucoup plus peuplées, incomparablement mieux cultivées que celles du sud, qui du reste pouvaient avoir été. réduites à cet état misérable par le voisinage et les déprédations des Maures habitant les îles voisines. Ces terribles ennemis, possesseurs de beaucoup d'excellents ports, en sortaient alors comme maintenant sur une foule de grandes embarcations pour porter la terreur et le pillage sur les rivages voisins, incendier les hameaux et emmener les malheureux habitants en escle avage. Suivant l'exemple des Malais des îles de la Sonde, ils couraient sur les pros marchands et les j jonques chinoises qui faisaient alors
si
DE LA FAVORITE 557 seuls le commerce dans ces mers. Déjà plusieurs fois el comme préludant à l'invasion qu'ils méditaient, les Maures avaient tenté des débarquements sur les côtes O. de Luçon; mais les habitants, aguerris par les fréquentes atiaques des Chinois, les avaient constamment repoussés. La partie E. de l’île était dans le même état que celle du S., inculte et presque sans population, telle qu’elle est encore à présent. Les indigènes se réfugiaient dans les villages fortifiés situés au sommet des montagnes, aussitôt que les pirates étaient apereus; mais souvent ces malheureux étaient surpris par un ennemi qui, comme le tigre, emploie tous les moyens de la ruse et de la perfidie pour saisir sa proie; il remonte les rivières la nuit dans de légères embarcations, s'approche, à l'abri des bois, très-près des endroits habités; dans un instant au jour tout est détruit, et les habitants que le fer a épargnés perdent à jamais la liberté.
Dans les montagnes escarpées de l’intérieur se trouvait une population noire assez nombreuse, sauvage, misérable, comme de nos jours, et cependant tout fait supposer qu'elle a été maîtresse de l'île. On la retrouve dans le même état d'abjection à Mindanao et dans les autres terres au S. de Luçon; j'aurai encore occasion d'en parler quand nous visiterons la Cochinchine, dont les habitants actuels ont également rejeté dans les montagnes du Lao$ cette malheureuse race pour laquelle sa couleur semble partout un signe de réprobation. Cependant dans le grand archipel d'Asie, au milieu des groupes de grandes îles plus à 'E., que leur éloignement de celles de la Sonde et des Philippines et plus encore la présence
des Européens dans ces contrées ont mises jusqu'ici à abri de l'invasion, les noirs sont restés maîtres de leurs anciennes possessions; mais ils n'en jouissent pas en paix, car les Malais viennent souvent ravager leurs côtes et faire des esclaves que l’on trouve répandus dans toutes les iles de la mer de Chine. Cette race noire est également maitresse de plusieurs archipels de la mer du Sud : mais si l'on veut former des conjectures sur son origine, on tombe bientôt dans l'obscurité. Par quelle suite de révolutions du globe, ou de mouvements dans les populations, les nombreux groupes d'îles de l'Océan pacifique, quoique souvent peu éloignés les uns des autres, sont-ils occupés par les noirs ou les hommes cuivrés, sans qu'aucun ordre semble avoir présidé à cette répartition? Les sauvages de la Nouvelle-Hollande, de la terre de Diémen, les féroces anthropophages de l'archipel Salomon et des Fidji sont noirs ; les habitants de la Nouvelle-Zélande, si éloignée vers le S., ceux des iles des Amis et de la Société, plus voisines de l'équateur et plus civilisées, sont de la race cuivrée. Gomment toutes ces terres, séparées entre elles par des mers immenses et souvent orageuses, ont-elles été peuplées d'habitants parlant un langage à peu près semblable, ayant les mêmes coutumes, les mêmes superstitions, et dont les frêles pirogues sont également incapables de remonter contre des vents forts soufilant toujours de la même partie, et de résister aux mauvais temps des côtes de la Nouvelle-Zélande? Peut-être ce problème sera-t-il résolu un jour.
Partout dans ces contrées les noirs sont féroces, trai-
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DE LA FAVORITE. 359 tres, sans foi, la plupart anthropophages, presque sans aucune industrie ; leur physique est hideux; leur front bas, proéminent, chargé d’une chevelure noire, crépue, épaisse, couvre des yeux enfoncés dont l'expression a quelque chose de sinistre et d’atroce ; un nez épaté, de grosses lèvres, laissant paraître des dents pointues, achèvent de donner à ces sauvages un aspect effrayant. Les nègres auxquels les montagnes de Luçon servent d'asile contre leurs ennemis des plaines, sont encore maintenant un objet d'aversion pour les habitants des provinces environnantes, avec lesquels ils n’ont que très-peu ou point de relations : ils viennent seulement quelquefois vendre dans les habitations voisines de leurs montagnes, des paniers, des rotins d'une espèce particulière, produits d'une grossière industrie; mais les mauvais traitements que ces malheureux éprouvent fréquemment en représailles des ravages commis dans les plantations par leurs tribus, les forcent presque toujours à fuir dans les forêts et empêchent tout progrès de civilisation parmi eux. Bien des tentatives ont été faites pour les amener peu à peu à un état moins malheureux, mais jusqu'ici elles ont été sans succès et même souvent fatales aux missionnaires espagnols, dont le zèle religieux et l'admirable philanthropie étaient parvenus à réunir plusieurs familles et à former des villages. À la première mesure de sévérité que le bon ordre exigeait, les nouveaux chrétiens se retiraient dans les montagnes après avoir égorgé leurs pasteurs. Cependant, autant qu'on a pu les étudier, ils ont paru assez doux, mais vindicatifs. Les enfants qu'ils vendent
dans les temps de disette montrent, quand ils ont été élevés dans les villes, de l'intelligence et des dispositions pour les arts mécaniques, mais un penchant pour le vol que rien ne peut réprimer. Aussi sont-ils considérés par la population des plaines et des côtes comme des êtres d’une espèce inférieure, accusés d’anthropophagie et de toutes ces horribles misères de l'humanité que l'état sauvage et la fréquente privation de subsistances entraînent souvent après eux.
Luçon, la plus nord des Philippines, peut avoir soixante lieues de long et le tiers environ dans sa plus grande largeur de l'E. à l'O.; sa surface est couvert partie de chaînes de montagnes dont plsiesioi renferment des volcans qui souvent agitent. l'ile jusque dans ses fondements ; ces montagnes laissent entre elles de belles vallées arrosées par des rivières et de nombreux ruisseaux dont les bords sont couverts de champs de riz. Le sol est d’une fertilité admirable; les épices les plus précieuses, les bois les plus recherchés y croissent spontanément : le café, la canne à sucre, le tabac, l'indigo, le cacaotier, n'attendaient pour produire de meilleures récoltes , que les soins des Européens. Les terres élevées, couvertes de magnifiques forêts, recèlent dans leur sein des mines d’or, d'argent, de cuivre, de fer et de charbon de terre; partout le penchant des collines et le lit des torrents en offrent des vestiges précieux qui enrichissent les villages riverains. Les côtes ne sont pas moins favorisées par la nature; celle de l'E., sillonnée pour ainsi dire par une multitude de rivières navigables pour de grosses embarcations, offre de bons mouillages aux plus
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DE LA FAVORITE. 561 grands bâtiments. Mais c'est sur la côte O. de Luçon que tous les avantages semblaient réunis pour exciter la passion des conquêtes chez les peuples puissants de l'Europe et de cette partie de l'Asie. En effet peu de pays ont été aussi généreusement traités par la nature : de belles plaines se déroulant par une pente très-douce depuis les montagnes jusqu'à la mer, entourent des ports admirablement situés, ayant par des rivières profondes leurs relations assurées avec l'intérieur du pays, et pouvant offrir un abri parfaitement sûr à toutes les flottes du Cette belle contrée partagée en plusieurs proait au pouvoir d’une population libre, nombe et guerrière, mais que la mésintelligence et des haines réciproques firent tomber successivement sous
le joug espagnol.
En 1571, une expédition commandée par le colonel Salcedo partit de Zébu, dont les habitants, excités par l'espoir du pillage, se joignirent aux Espagnols, et la ville de Manille fut fondée, à l'embouchure d'une rivière, dans le fond d’une baie immense entourée de tous côtés par les terres et communiquant avec le large par un seul canal que des bancs de roches et des îles rétrécissent considérablement. La guerre commença sur-le-champ ; elle fut sanglante, mais les armes européennes eurent enfin l'avantage. La province de Tagala sur le territoire de laquelle la nouvelle ville fut bâtie, et celle des IMocos plus au N., se soumirent aux fondateurs de Manille, qui fut entourée en peu de temps de fortifications et de fossés, suffisantes défenses contre des ennemis auxquels l'art de la guerre était entièrement inconnu. Les indigènes
employèrent la perfidie et la trahison : bon nombre d'Espagnols furent égorgés; mais les principaux chefs de Luçon ayant succombé dans la lutte ou cédé à la séduction, la colonie goûta un moment de tranquillité. Alors commencèrent les glorieux travaux des moines augustins qui, suivant l'usage des Espagnols à cette époque, avaient, comme missionnaires , accompagné l'expédition. Gette fois les supplices et les massacres ne furent nullement mis en œuvre pour établir le christianisme ; la douceur, la persévérance employées auprès de ces nations remuantes et guerrières, eurent des succès surprenants que les armes n'auraient jamais obtenus. C’est ainsi que les moines ont établi peu à peu par la seule persuasion leur puissance sur la plus grande partie de Luçon, dont les habitants devenus chrétiens n'obéissent qu'à leurs curés. En effet entre les mains des prêtres sont réunis les deux pouvoirs temporel et spirituel : ils rendent compte de leur conduite à l'archevêque dont le siége est à Manille; l'alcade, seule autorité laïque dans chaque province, et dont les fonctions ne sont remplies ordinairement dans les parties de l'ile éloignées du chef-lieu que par des hommes de couleur, n'a pour ainsi dire aucun pouvoir; ses ordres, ceux même qu'il reçoit du capitaine général, ne peuvent être exécutés qu'autant qu’ils ont obtenu l'assentiment des curés. Ceux-ci, pour soutenir cette autorité, n'ont pas un seul homme étranger armé ; et cependant, comme nous en citerons plus tard des exemples, les prêtres ont mené les habitants des provinces les plus reculées contre l'ennemi qui menaçait le chef-lieu, et conservé ainsi la colonie à leur patrie.
Mais avant que la puissance espagnole fût aussi bien établie par les armes sur les provinces voisines de Manille, et, au moyen de l'influence des moines, dans les parties de l'île plus éloignées du chef-lieu, la colonie exposée aux attaques des ennemis intérieurs et extérieurs toucha plusieurs fois à son entière destruction. Deux ans seulement après sa fondation, le pirate Li. mahon, chassé de Chine par les révolutions, voulut s'emparer de Lucon et y trouver pour lui et ses nombreux adhérents une nouvelle patrie. Manille, quoique e, faiblement fortifiée, et attaquée par douze rfi semis, opposa une résistance si opiniätre, que Limahon déconcerté, ayant contre lui les indigènes dont il avait espéré l'appui, fut forcé de lever le siége, et sa flotte le transporta avec le reste de son armée dans une autre partie de l'ile, à l'embouchure de la rivière Pangasinan. L’intrépide gouverneur Salcedo l'y poursuit, détruit ses bâtiments. Le chef chinois meurt de ses blessures, ses adhérents disparaissent dans les bois ou tombent sous le fer des Espagnols.
Quelques années après, un autre aventurier os s'établit dans la province de Cagayan, d'où il est chassé après une guerre sanglante. À celui-ci succèdent les Maures qui, aidés des habitants mêmes de la province de Manille, tentent mais en vain d'égorger tous les Européens.
Toutes ces attaques que chaque année voyait se renouveler, loin de décourager les Espagnols, dont les renforts envoyés d'Europe augmentaient constamment le nombre, excitaient au contraire en eux cet esprit
564 VOYAGE audacieux et entreprenant qui, à cette époque, exaltait le caractère de leur nation. Bornéo est attaquée deux fois et reçoit un souverain de leur choix; les îles voisines de Luçon sont soumises, des forts en assurent la possession ; en 1290, le gouverneur Dasmarinas part à la tête d'une forte expédition pour arracher les Moluques aux Portugais; sa flotte est dispersée par le mauvais temps; lui-même est assassiné, avec ses compatriotes qui l'accompagnaient, par l'équipage de son bâtiment. Les meurtriers, après avoir erré de côtes en côtes, abordent en Cochinchine où ils reçoivent la juste punition de leur trahison. Dans toutes ces expéditions, les Espagnols étaient secondés par les troupes natives de Luçon, qui depuis formèrent la garnison de Manille et la seule défense de la colonie.
Pendant que les armes des maîtres de Luçon soumettaient les îles environnantes et vengeaient sur les Maures la perte de Magellan et le massacre de ses compagnons, Manille prenait un accroissement extraordinaire : son commerce et la terreur de son nom s'étendaient dans toute cette partie de l'Asie. En 1587, ses marchands étaient déjà en relation avec le Pérou; dans cette même année, un des galions, la Santa Anna, fut pris par le capitaine anglais Cavendish. L'année suivante, une ambassade du souverain du Japon vint conclure un traité de commerce. Cette prospérité ne fit cependant pas négliger les moyens de défense, dont l'expérience du passé avait assez démontré l'utilité, et que l'avenir devait prouver être d’une absolue nécessité. De hautes murailles garnies de nombreux canons et défendues
DE LA FAVORITE. : 365 par des fossés profonds, remplacèrent en 1 990 les premières et trop faibles fortifications ; l'arsenal maritime de Cavite, situé sur le bord de la baie à deux lieues environ au S. de Manille, fut également mis sur un pied de défense respectable; toutes ces précautions n'étaient pas inutiles contre un ennemi voisin, qui avait vu, avec autant de jalousie que de chagrin, les Européens s'établir si près de ses possessions et s'emparer d'un pays qu'il convoitait depuis longtemps. Formose, soumise récemment à l'empereur de la Chine, avait été attaquée plusieurs fois par les Espagnols. Ce fut pour satisfaire son ambition et venger ses injures que ce souverain fit tramer dans Manille même une conspiration qui la mit à deux doigts de sa perte. Dès les premières années de la fondation de cette colonie, les Chinois y furent reçus d'abord comme des marchands qui venaient seulement échanger des cargaisons. Bientôt le besoin d’ouvriers et de cultivateurs força de se relâcher de ces prudentes mesures : les Chinois s’établirent en foule et s'emparèrent de tout le petit commerce que dédaignaient les négociants espagnols; l'avantage que ceux-ci y trouvèrent fit fermer les yeux sur l'augmentation rapide de ces étrangers dangereux, dont le nombre montait à plus de vingt-cinq mille en 1603. Ils habitaient un faubourg appelé Bidondo, situé de l'autre côté de la rivière vis-àvis de la ville fortifiée, occupée exclusivement par les Européens. Ce fut là qu’un complot, ourdi à loisir dans le plus grand secret et encouragé par le gouvernement chinoïs qui devait le faire soutenir par une flotte, éclata tout à coup ; les Espagnols que leur trop grande sécurité
avait engagés à demeurer en dehors des murailles, furent égorgés; la ville elle-même manqua d’être surprise, et des circonstances fortuites empêchèrent seules le succès de la conspiration. Les révoltés, privés de l'appui de la flotte qu'ils attendaient et que le mauvais temps avait dissipée, se virent bientôt assaillis par les troupes et par tous les Européens revenus de leur première terreur; cependant, retranchés au nombre de vingt mille, à quelques lieues de Manille, ils livrèrent bataille et combattirent avec assez de résolution; mais l’aversion des indigènes contre eux avait augmenté considérablement le nombre de leurs ennemis. Les Chinois furent mis en déroute, une partie des fuyards tomba sous le fer ou mourut dans les supplices ; l'autre trouva un asile dans les montagnes, où l'on supposa alors qu’ils avaient tous péri de faim et de misère. Cependant ces hommes industrieux, échappés à la juste vengeance des Espagnols et au joug de fer qui pèse encore maintenant sur leurs compatriotes, assurèrent à leurs descendants une destinée plus heureuse, mais qui, suivant toute apparence, ne sera plus de longue durée. Au commencement de ce siècle, une'expédition partie de Manille pour réprimer quelques déprédations commises par les noirs, trouva, au grand étonnement des Espagnols, dans des gorges de montagnes presque inaccessibles, de beaux villages habités par une race blanche parfaitement civilisée, adonnée à l'agriculture, et que tout fit reconnaître comme descendant des Chinois échappés au massacre de 1603 et peut-être aussi à celui des compagnons du pirate Limahon. Des forêts,
des précipices les mettaient à l'abri des armes de leurs anciens ennemis, mais non de cet esprit de commerce, de cette passion du gain qu'ils tenaient de leurs ancètres. Lors de mon séjour à Luçon, déjà une partie de cette population disposée à sacrifier sa liberté et son sort à venir à de bien fragiles avantages, avait proposé, disait-on, de se soumettre au gouvernement espagnol , à condition de conserver.le libre commerce du tabac dont elle récolte une grande quantité. Quel traité, et avec quels maîtres !
À peine Manille avait-elle échappé heureusement au danger d'une aussi formidable révolte, que les Japonais établis dans Vile, moins nombreux mais plus braves que les Chinois, tentèrent deux fois la même entreprise dans laquelle ceux-ci avaient échoué; ïls ne furent pas plus heureux : la seconde se termina par l'extermination d'une partie d'entre eux, et le reste fut expulsé à jamais de l'île Luçon. sal
Cependant, malgré la suite d'événements ssh qui se succédèrent pendant le xvn° siècle et la plus grande partie du suivant; malgré les succès balancés dans la guerre contre les Hollandais, qui après avoir détruit quelques établissements voisins de Luçon, s'être emparés de l'extrémité S. de Formose, virent à leur tour Malaca tomber au pouvoir de leurs ennemis, la colonie s'élevait rapidement à un haut degré de richesse et de prospérité commerciale; elle payait en marchandises de Chine et avec ses propres produits l'or et l'argent du Pérou que de nombreux galions apportaient d'Acapulco et de Lima.
‘était par Manille que l'Espagne, alors si puissante, recevait les épices, les produits chinois et japonais, trèsrecherchés à cette époque en Europe. Ce brillant commerce, auquel aucun étranger ne pouvait prendre part, était une inépuisable source de fortune pour les premières autorités des Philippines et les marchands espaognols ; mais la concurrence des magnifiques possessions de l'Amérique du Sud avait fait regarder à la cour de Madrid les Philippines plutôt comme un lieu d’'exil que comme un gouvernement important. Une semblable manière de voir dut influer et influa en effet souvent sur le choix des autorités de ces îles, et par suite sur la composition de la population blanche. Sans doute, alors comme maintenant, Manille contenait bon nombre de négociants nationaux jouissant à juste titre de l'estime, de la confiance de leurs compatriotes et du commerce étranger; mais la société était animée d’un esprit de tracasserie, de calomnie et de désunion, auquel le conflit continuel du pouvoir militaire et monacal pouvait donner une nouvelle force : plusieurs capitaines généraux abandonnèrent même des fonctions dans lesquelles ils étaient abreuvés de dégoûts.
Maintenant que les Espagnols se portent en foule dans cette colonie, un des restes de l’ancienne puissance de leur patrie; que le gouvernement des Philippines est recherché par des hommes que leurs talents et leur réputation rendent recommandables, on sera étonné que ce mauvais esprit ait survécu au temps et à ces changements. J'ai trouvé dans la société de Manille une liberté dans les manières et surtout dans les propos, un
DE LA FAVORITE. 569 penchant à la calomnie et à la méchanceté, qui m'ont paru la rendre insupportable à tout le monde. Les femmes se détestent entre elles et n'ont aucun égard pour leur mutuelle réputation ; les hommes, que l'intérêt a conduits dans ce pays, cherchent à se supplanter ou à se nuire par d'indignes manœuvres, aussi faciles que communes sous un gouvernement soupçonneux et défiant. Les autorités en général, n'ayant quitté l'Europe que pour aller à la fortune, négligent trop peut-être les moyens d'arrêter le mal et ne déploient aucune représentation convenable. Tel est l'état dans lequel j'ai trouvé la société de Manille ; les haïines entre familles, la-nécessité de prendre un parti, m'ont déterminé à l'abandonner; pour les honnêtetés que j'ai faites ou voulu faire, J'ai éprouvé mille dégoûts : enfin, fatigué de lutter contre tant d'obstacles, je m'en éloignai tout à fait.
Cependant Manille n'est pas entièrement dépourvue de femmes aimables et bien élevées, de quelques hommes de bonnes manières, que leur conduite et leurs moyens rendent également estimables; mais ils vivent au sein d'une société choisie et très-limitée dont il est difficile à un étranger de pouvoir sépittipaé tout l'agrément.
Cette discorde, et les dissensions politiques qu'elle devait naturellement causer, furent aussi fatales à la colonie que les révoltes presque continuelles des différentes provinces de Luçon et des îles soumises au joug espagnol, souvent secoué et toujours impatiemment porté. L'influence des moines, bien plus que les armes, calma toujours ces soulèvements dont les chefs périrent
MAS en Ste mil D
370 VOYAGE sur léchafaud; mais au cheflieu, théâtre de la lutte constante des autorités militaires contre un clergé rendu puissant par ses richesses et par le fanatisme et la superstition des indigènes, les excès allèrent très-loin et l'ordre ne fat jamais bien rétabli. En 1717, le capitaine général Bustamente, homme d’un grand caractère, fut égorgé avec toute sa famille par le peuple de Manille que les moines avaient soulevé; ces désordres, en affaiblissant le pouvoir espagnol dans ces mers, enhardirent ses nombreux ennemis à en profiter : les Maures firent une nouvelle et formidable invasion dans l'île de Luçon qu'ils mirent À feu et à sang, et se retirèrent emmenant avec eux une multitude d'esclaves et un immense butin. Le fameux Anson s'empara des galions venant du Pérou et fit éprouver de grandes pertes au commerce de Manille qui'avait refusé de suivre les avis prudents du capitaine général; enfin la nature elle-même sembla vouloir annoncer par la furieuse éruption du Taal, volcan situé dans la province de Batangas et qui ensevelit sous les cendres un grand nombre de bourgs et de villages avec leurs habitants, les malheurs que devait éprouver la colonie sous le gouvernement de l'archevêque Manuel Roxa que, par leurs intrigues, les moines parvinrent à faire nommer capitaine général en 1 758. Ce prélat, d’un caractère faible et irrésolu, abandonna le pouvoir aux mains du clergé, qui souleva bien des haïnes et répandit plus que jamais la division parmi les divers corps de la colonie. Cependant jamais l'accord n'avait été aussi nécessaire, jamais les circonstances n'avaient été aussi graves.
La guerre, allumée en 1 796 entre la France et l'Angleterre, venait de finir par la perte de tous nos établissements dans l'Inde : nos rivaux, encouragés par leurs succès, voulurent faire subir le même sort aux possessions de l'Espagne, contre laquelle les hostilités venaient de commencer. Ils profitèrent des forces militaires que les dernières circonstances avaient fait rassembler à Madras : une expédition, composée de blancs, de cipayes et de Cafres, formant au plus trois mille hommes sous les ordres du général Draper, vint débarquer devant Manille le 23 septembre 1762.
Alors les fortifications de la ville étaient ce qu'elles sont maintenant, très -fortes et bien entretenues: des murailles élevées, garnies d'artillerie, plusieurs ouvrages à cornes, un fossé profond rempli d'eau , la défendaient du côté de terre et même du côté de la mer qu'une plage étroite de sable séparait desglacis; enfig la rivière sur le bord de laquelle est bâtie Manille auraït opposé des obstacles insurmontables aux assiégeants, si la colonie avait eu pour gouverneur un homme de tête et de courage : il eût par son exemple animé la garnison, résisté aux attaques, et attendu ainsi les secours qui se réunissaient dans l'intérieur; mais l’archevèque capitaine général avait négligé les troupes, il ignorait la déclaration de guerre; la désunion était dans le conseil : la vue d'un ennemi inattendu fit éclater les haines avec un surcroît de violence parmi les autorités et jeta tout dans la confusion.
Cependant un officier espagnol, Bustos, dont le nom mérite d'être conservé, ranime le courage de la faible
garnison , fait à sa tête plusieurs sanglantes sorties; mais il est toujours repoussé, et le neveu de l'archevêque tombe au pouvoir de l'ennemi. Cette perte achève d’accabler le vieux capitaine général qui redemande en vain le prisonnier; ce malheureux jeune homme est égorgé par les assiégés au moment où, accompagné d’un oflcier anglais, il s'approchait des murailles pour être rendu.
Pendant ce temps, l'amiral Cornish, commandant la flotte de l'expédition, s'emparait de deux galions arrivant d'Acapulco; l'un d'eux, prévenu des événements, avait débarqué son trésor dans une partie de l'ile éloignée du chef-lieu assiégé, et le conserva ainsi au gouvernement espagnol, qui plus tard en tira un grand parti pour reconquérir Luçon.
Dès les premières attaques, Anda, chanoine de T'archevêché , moine d’un grand caractère, plutôt fait pour les combats que pour le cloître, avait été envoyé dans les provinces pour assembler des secours. Déjà six mille indigènes des provinces voisines, conduits par leurs curés, étaient entrés dans Manille; joints à la garnison, ils firent le 2 octobre une sortie pour renverser les batteries que l'ennemi avait élevées contre les bastions de San Diego et San Andres qui défendent la ville à l'endroit où les fortifications, après avoir longé la mer, s’en éloignent brusquement vers l’intérieur. Les troupes espagnoles, partagées en trois divisions, attaquent les Anglais avee un courage forcené auquel il est d'abord impossible de résister : les canons encore fumants sont enlevés par les natifs, fanatisés et éprouvant autant d'horreur pour les Anglais hérétiques que d'aversion
pour la couleur noire des Cafres. Sans le courage des troupes b'anches c'en était fait des assiégeants; mais leur discipline rétablit le combat; le massacre fut affreux. Les auxiliaires espagnols repoussés perdent courage, se débandent; une partie reprend le chemin de son pays, et l'autre rentre dans la place pour le malheur des pauvres habitants.
Enfin le 5 octobre, la brèche étant praticable, les assiégeants donnent l'assaut, entrent dans la ville sans trouver d'autre résistance que celle qu'opposent à la Porte royale cent soldats qui, ayant refusé de se rendre, périssent tous les armes à la main; beaucoup d’autres se noient dans la rivière en fuyant vers l'autre côté : le reste de la garnison se rendit aux Anglais. Alors commença une effroyable scène de carnage et de dévastation : Manille fut livrée à toutes les horreurs du pillage, et la population eut cependant encore moins à souffrir d’un