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ennemi vainqueur et irrité que appelés à sa défense, et qui chaine: sur les id les plus affreuses atrocités. Cavite se rendit bientôt après.
Cependant, par les soins du général anglais, l’ordre se rétablit dans la ville, dont la rançon fut fixée à quatre millions de piastres ; les autorités des provinces, alors soulevées, refusèrent d'y contribuer. Tel était le désordre, que cette cité siriche ne put fournir la somme exigée, quoique les ornements des églises eussent été livrés au vainqueur. Les trésors et les dépouilles de la colonie sont embarqués sur la flotte, et le général Draper repart, laissant pour garder sa conquête une partie des troupes venues de Madras.
Pendant les premiers temps de l'occupation de Manille, les Anglais purent concevoir quelque espérance d'en conserver la possession; ils semparèrent et restèrent maîtres pendant plusieurs mois de la province de Tagala, qui fournit des vivres à la garnison. Les Chinois, toujours disposés à se révolter contre les Espagnols, se joignirent à leurs ennemis et les aidèrent à gagner une bataille auprès du couvent de Boulacan, peu éloigné de la ville; mais bientôt tous ces avantages furent successivement perdus. Le faible archevêque, qui avait conservé sous le nouveau gouvernement la direction des affaires politiques et religieuses , sanctionné de son autorité et de sa présence toutes les mesures prises par les Anglais pour empêcher d’abord, puis ensuite arrèter la formidable réunion de troupes que le chanoine Anda était parvenu à opérer dans l'intérieur, meurt de chagrin et accablé de remords. Une guerre terrible et sanglante de partisans force les vainqueurs d'abandonner peu à peu leurs conquêtes et de se renfermer dans les murs de Manille, sous lesquels Anda et le capitaine Bustos arrivent à la tête d’une armée. La ville, ainsi bloquée étroitement, était vide de ses habitants; la garnison, affaiblie par les combats, avait à lutter contre là famine et les maladies; sa position devenait chaque jour plus critique : toûtte capitulation avec l'ennemi n'aurait été qu'un piége cachant les plus horribles représailles. Les moyens d'embarquement manquaient ; l'avenir était effrayant, quand une frégate anglaise, annonçant la paix avec l'Espagne, mouilla devant la ville : alors les restes de la garnison, protégés par les traités
DE LA FAVORITE. 379 et plus encore par les canons du bâtiment de guerre nouvellement arrivé, abandonnèrent la colonie à ses anciens maîtres, qui reprirent possession de Manille le 31 mars 1764.
Une secousse aussi violente, donnée à une population nombreuse à peine soumise, toujours disposée au pillage et à la dévastation, composée d'éléments si variés et divisés entre eux par d'anciennes haines et des origines diflérentes, dut nécessairement amener une effrayante confusion. Luçon devint le théâtre de tous les désordres auxquels des hordes sauvages sans aucun frein auraient pu se livrer, Les habitants des provinces. éloignces du chef-lieu, soumis à l'influence des curés, au joug de l'habitude, et pour ainsi dire à celui des localités, étaient restés jusqu'alors, sauf quelques révoltes partielles et bientôt étouflées, dans une heureuse tranquillité; mais dès qu'à la voix des prètres cette masse d'hommes eut pris les armes contre l'invasion des Anglais, qu'elle eut quitté ses villages, ses provinces, pour en traverser d’autres qu’elle avait toujours considérés comme ennemis, la désorganisation fut complète, les campagnes ravagées, les habitants égorgés ; les prêtres eux-mêmes ne purent tous échapper aux désastres que dans leur zèle ils n’avaient sans doute pas prévus : une grande partie d'entre eux furent massacrés. Alors peutêtre la conduite de l'archevêque, qui avait redouté tous ces malheurs, fut-elle jugée moins sévèrement.
Les Chinois se révoltèrent de nouveau, prirent possession de la ville de Nava; mais ils en furent chassés après un combat sanglant. Au même moment les deux
provinces de la Laguna et de Batangas, voisines de celle de Manille, se soulèvent, et leurs habitants armés commettent les plus affreuses déprédations. Hlocos et Cagayan donnent le titre de roi à un chef indigène nommé Silang; les curés et les autres autorités sont assassinés ou mis en fuite. Ce funeste exemple ne trouva que trop d'imitateurs : une nouvelle et plus terrible révolte éclata à Binatongan, chef-lieu de la province de Pangasinan, quand les collecteurs se présentèrent pour recevoir le tribut. Anda employa en vain tous les moyens de conciliation pour ramener les rebelles à l'obéissance ; ceux-ci, attaqués avec vigueur et chassés des plaines, se retranchèrent dans les montagnes, et la-tranquillité ne fut à peu près rétablie qu’en 1765. Déjà Silang avait été tué par ses adhérents, après six mois d'un prétendu règne et au moment de mettre à exécution son projet de massacrer tous les Européens et de s'emparer de la colonie.
Ces sanglantes révolutions eurent lieu en partie pendant que les Anglais étaient maîtres de Manille : leur présence contint les provinces de Tondo et de Cavite; celles de Bulacan et de Papanga souffrirent peu et restèrent heureusement tranquilles, car si elles eussent suivi l'exemple du reste de l'île, c'en était fait pour longtemps du pouvoir espagnol dans ces contrées.
Luçon renduérà ses anciens maîtres, la tranquillité ne fut pourtant pas rétablie : pendant bien des années de nombreuses bandes de brigands pillèrent et rançonnérent les habitants des provinces, jusques aux portes de Manille. Les communications étaient devenues sinon impossibles, du moins extrémement difficiles et dange-
DE LA FAVORITE. 377 reuses. Les moines seuls, sans aucune force militaire qui les soutint, parvinrent peu à peu, à force de persévérance, à regagner leur influence sur cette populaton agitée. Enfin le chanoine Anda, devenu capitaine général des Philippines que par ses talents et la force de son caractère il avait conservées à sa patrie, acheva de rétablir l’ordre ; Bustos, devenu colonel, fit une guerre heureuse aux pirates de Mindanao et les mit pour longtemps hors d'état de continuer leurs déprédations.
Sous une administration sage et ferme en même temps, les marchands de Manille réparèrent leurs pertes ; le tribunal de commerce fut établi, la compagnie des Philippines créée : mais elle termina son existence avêc le siècle et fut pendant ce court intervalle de temps le sujet des réclamations et des plaintes du commerce d'Espagne et particulièrement de Luçon, dont les négociants purent cependant dès lors recevoir directement d'Europe, par le cap de Bonne-Espérance, les marchandises qui venaient auparavant d'Amérique par le cap Horn et l'isthme de Panama. ;
Mais ce commencement de prospérité ne fut pas de longue durée : la révolte des colonies du nouveau monde, les révolutions de la Péninsule, ruinèrent tout à fait Manille et l'isolèrent pour ainsi dire de la mère patrie : la paix de 1814 trouva cette colonie presque sans relations commerciales comme sans industrie. Déjà cependant la nécessité et les circonstances avaient amené forcément d'avantageux changements dans le système de gouvernement qu'une nation jalouse
de ses possessions avait établi aux Philippines. Le commerce étranger fut admis : ce premier essai ayant augmenté considérablement le produit des douanes, auquel dans le mauvais état de ses financés la cour de Madrid a souvent eu recours, les négociants de toutes les nations obtinrent la permission de résider à Manille. Les indolents nationaux, hors d'état de soutenir la concurrence de lindustrie et de l'activité, se virent bientôt éloignés, malgré leurs plaintes, de la source de richesses où ils avaient puisé longtemps sans rivaux. De semblables innovations eurent donc à lutter nonseulement contre une foule d'intérêts privés, mais encore contre des coutumes aussi anciennes qu’absurdes, que l'accroissement successif des revenus pouvait seul faire heurter ainsi par un gouvernement auquél jusquelà les idées libérales, de quelque espèce qu’elles fussent, étaient restées tout à fait inconnues. Aussi la position des négociants étrangers établis à Luçon est-elle entièrement précaire; seulement tolérés, ils n’ont aucune garantie et sont soumis aux caprices et aux décisions arbitraires d’une autorité soupçonneuse, inquiète, qui jusqu'ici a refusé avec opiniâtreté de recevoir ie suls des nations commerçantes, afin sans doute ever aux victimes d’une délation ou de la calomnie les moyens de réclamer contre leur expulsion et le tort fait = à Jeurs propriétés.
Cependant telles sont les ressources de cette belle colonie, qu'une faible lueur de liberté a réparé une partie de ses malheurs passés et lui prépare un avenir qui peut être très-brillant. En effet, Manille dans le
DE LA FAVORITE. 379 temps de sa plus grande splendeur, ne la dut qu'au commerce de la Chine avec l'Europe et l'Amérique du sud, dont elle n'était que l'entrepôt : les événements que chaque siècle amène avec lui ont fait disparaître sa prospérité comme celle de plusieurs autres pays que nous’avons déjà visités. Les sources du commerce et les routes qu'il suit sont changeantes : les seules productions de la terre peuvent leur donner une longue durée ; ce sont ces productions qui attirent maintenant à Luçon de nombreux navires, venant prendre des chargements de sucre dont la qualité encore inférieure s'améliore chaque jour de plus en plus dans les usines établies depuis peu de temps par des Français, qui sont également parvenus à faire du rhum très-estimé. La quantité de café exportée de Manille est également très-forte, et a même décuplé depuis quelques années; mais les deux principaux produits sont le tabac et le riz : tant que l'exportation de cette dernière denrée fut défendue ou soumise entièrement au caprice et aux intérêts des autorités, sa culture n’excéda pas les besoïns de la population, qui en fait sa principale nourriture ; mais depuis que lés étrangers en prennent une grande quantité pour la Chine, on conçoit difficilement ce que, même dans les années ordinaires, Luçon peut en livrer au comméice extérieur. Si la culture du tabac était aussi libre, le sol des Philippines, où il croît sans le secours de la main de l'homme, pourrait en fournir au monde en tier; mais ce don de la nature, si précieux pour Île gou-
vernement qui s'en est réservé le monopole, est resté jusqu'ici presque inutile aux intérêts des habitants. Deux
seules provinces du nord de l'Île ont le droit de cultiver cêtte plante; partout ailleurs elle est arrachée, et un corps nombreux de cavalerie est chargé de veiller à ce que cette rigoureuse mesure soit mise à exécution. Cependant, ainsi qu'il arrive toujours quand les lois sont en opposition avec les habitudes ou les besoins ‘de la population, celle qui défend la libre culture du tabac dans la colonie est fréquemment éludée, difficilement exécutée, et cause souvent de sanglantes rencontres entre les agents du pouvoir et les indigènes peu civilisés des provinces de l'intérieur. Pour ceux-ci, fumer est un des premiers besoins de la vie, et cependant le tabac est constamment tenu dans les magasins de l'état à un prix assez élevé. Aussi, même à Manille, la contrebande estelle très-active; mais l'extension énorme qu'a prise depuis quelques années l'exportation des caisses de cigares, dont la Havane elle-même envie à Lucon l'excellente qualité, dédommage grandement le fisc de ce qu'il perd à l'intérieur. I y a encore peu de temps que les règlements les plus absurdes, arrêtant la culture du tabac aux lieux mêmes où elle est autorisée, empêchaient de pouvoir satisfaire aux demandes sans cesse renouvelées par le commerce étranger, et privaient ainsi les douanes d’une forte augmentation dans leurs revenus; mais depuis une tournée du capitaine général dans l'iniérieur, les produits ont plus que doublé et sé trouvent cependant au-dessous de la consommation. Les plantations et les usines de Luçon fournissent encore à l’exportation une grande quantité d’indigo très-estimé dans nos manufactures, mais que la concurrence du Bengale
DE LA FAVORITE. 581 a fait tomber un peu de prix depuis quelque temps. Les côtes recèlent un grand nombre de tortues dont l’écaille est recherchée pour les ouvrages de tabletterie, et des coquilles dont on extrait la nacre de perles. Enfin l'or recueilli dans le lit des torrents, sur les bords des rivières et même de la baie de Manille, après les grands mauvais temps, forme une somme considérable passant presque entièrement aux mains des Chinois, qui la transportent en contrebande dans leur pays. Il est un grand nombre d'autres productions de l’île qui, moins considérables ou plus communes que celles dont nous venons de parler, n’en trouvent pas moins un débouché avantageux avec les nombreux bâtiments qui fréquentent la colonie. Ceux-ci achètent, pour leur propre usage et comme objet de cargaison, un excellent cordage tiré de l'abaca, espèce de bananier produisant de mauvais fruits, mais dont les grandes feuilles filandreuses, séchées et battues, donnent un chanvre flexible, très-fort et susceptible d'être bien travaillé (19). La farine de Luçon, aussi belle que bonne, se conserve fort longtemps; le cacao, ‘indigène dans les Philippines, est supérieur à celui de l'Amérique du sud, mais en petite quantité et d'un prix très-élevé; les légumes secs, les provisions sont généralement peu chers et de bonne qualité. L'exportation de toutes ces denrées est permise, mais malheureusement pour la colonie celle des bêtes à cornes et des chevaux est défendue, sans que l'on puisse trouver aucune raison plausible pour excuser cette mesure qui fait le plus grand tort aux provinces voisines du chef-lieu; ces dernières possèdent de grands trou-
peaux de bœufs d'une belle espèce, mais que leur bas prix fait négliger : aussi généralement à Manille la viande est-elle mauvaise et d'une apparence repoussante. Les buffles sont très-nombreux, entièrement consacrés à l'agriculture et aux travaux pénibles. Non-seulement ce précieux animal ne peut sortir de l’île, mais encore sa vie est un bien dont son maître ne peut disposer sans la permission de l'autorité; mesure sage, qui fait autant ‘éloge du protecteur que celui de l'utilité du protégé. Les moutons sont rares et mauvais à Luçon, dont les habitants considèrent, on ne sait pourquoi, la chair de cet animal comme malsaine ; ils ont pour les poules une égale aversion que partagent avec eux les Chinois et les peuples qui habitent les côtes de la Cochinchine : toutes les autres espèces de volaille sont également communes à Luçon, mais sans être un objet de réprobation. Le cheval n'est pas indigène dans les Philippines; sans doute il ÿ fut apporté du Chili ou du Pérou, où déjà la belle race andalouse avait perdu de sa beauté primitive. Cependant à Manille ce noble animal a conservé la vivacité, le feu, le courage du sang dont il est'sorti; son œil est noir et grand; sa tête petite et bien placée; il a les jambes fines, les formes gracieuses et bien proportionnées ; et si sa taille est généralement petite, s'il ne ressemble pas toujours au portrait que je viens d'en faire, c'est la faute du gouvernement de la colonie, qui non-seulement n'a jamais rien tenté pour perfectionner la race des chevaux, mais encore en défend l'exportation qui, leur donnant quelque valeur, encouragerait les propriétaires à les soigner davantage
DE LA FAVORITE. 383 pour en ürer le bon parti que beaucoup d'exemples font espérer.
Mais ces améliorations-et tant d’ si nécessaires À la prospérité de Luçon, arri t tet le temps. Cette cchodiih plongée depuis trois siècles dans les ténèbres de l'ignorance et de la superstition, s'éveille lentement aux premières lueurs de la civilisation européenne. Les progrès des lumières doivent être prudemment ménagés au milieu d’une population presque sauvage, que l'influence toute morale des moines retient seule dans l'ordre, et pour laquelle le mot de liberté est synonyme de désordre et de soulèvement. Avant même qu'un changement de système fasse sentir ses
heureux effets sur cette masse d'hommes incapables d’en connaître les avantages, combien d'obstacles n'y aurat-il pas à surmonter, même dans les classes élevées du chef-lieu, dont l'ignorance et le fanatisme sont aussi dignes de pitié!
La lutte entre l'autorité militaire et le clergé est aussi vive, aussi ardente maintenant que jamais; mêmes intrigues, même jalousie de pouvoir. Les moines, ennemis des innovations, s'opposent de tous leurs moyens à l'introduction des étrangers dans la colonie, et excitent contre eux la haine des naturels, que seuls ils peuvent contenir et faire obéir. Leur puissance dans Luçon est donc sans bornes; elle est la récompense de bien des travaux, de bien des dangers. Les prêtres sont les vainqueurs de ces peuples féroces; mais au zèle apostolique le plus admirable, à la persévérance la plus courageuse, les moines n’ont pas toujours joint l'humilité
USER) dé
584 VOYAGE chrétienne : ils ont voulu unir l'influence spirituelle au pouvoir temporel, et les couvents sont devenus les véritables maîtres des Philippines.
Luçon, ainsi que les îles voisines soumises en totalité ou en partie à la couronne d'Espagne, est divisée en paroisses très-étendues, dirigées chacune par un curé, moine d’un des quatre ordres de Manille. Chaque village obéit aux descendants de ses anciens chefs; sur l'esprit desquels les prêtres exercent un empire absolu. Si l'on ajoute aux éléments de puissance que je viens
‘énumérer ceux que fournissent les richesses et les plus belles propriétés qui sont aux mains des moines, le pouvoir qu'elles assurent au clergé sur toute la surface de l'ile, l'exécution sévère des règlements qui défendent toute relation entre les indigènes et les Européens, même espagnols, on concevra aisément que le rôle de l'autorité militaire est difficile, et que les fonctions de capitaine général des Philippines sont entourées de bien des dégoûts.
Cependant, malgré de si grandes Pa DR des changements se sont opérés depuis quelques années, non-seulement dans les préjugés des hautes classes de Manille, mais encore dans ceux des habitants des provinces voisines. Cette dernière population est devenue beaucoup moins fanatique : son horreur pour les étrangers est considérablement diminuée; l'usage des marchandises d'Europe obtenues à un prix très-inférieur à celui qu'on en exigeait autrefois, le mouvement, l’aisance qu'un commerce actif entraîne avec lui, font fuser pour ainsi dire la civilisation au milieu de cette multitude
superstitieuse qui en 1820, excitée par les moines, égorgea une partie des étrangers qu’elle respecte et aime maintenant. Le terrible choléra faisait à cette époque, et pour la première fois, d'horribles ravages dans Manille et ses environs : les malheureux habitants mouraient par milliers; les églises étaient encombrées de malades expirants qui venaient inutilement demander au ciel la guérison de leurs maux. Le bruit sort, dit-on, des couvents que les étrangers ont jeté du poison dans les fontaines, et que Dieu punit ainsi les chrétiens qui ont toléré la présence des hérétiques. Tout à coup une rage frénétique s'empare de la population : les médecins, dont quelques heures auparavant elle demandait encore et bénissait les soins aussi actifs que désintéressés, accusés d'être des empoisonneurs, sont massacrés dans les rues. La fureur de la multitude, que des autorités faibles ou jalouses n'osent arrêter, augmente avec le carnage. Assaillis dans leurs maisons livrées au pillage , les négociants surpris tombent presque sans défense sous les poignards des assassins; leurs cadavres traînés dans la fange, sont outragés par les furieux qui n’ont pu les frapper. Tant que le sang espagnol ne fut pas menacé, la force publique resta spectatrice impassible de pareilles atrocités; mais lorsque, semblable à la bête féroce que la vue du sang irrite et qui se précipite sur son maître, le peuple, ayant égorgé les victimes désignées, voulut trouver des coupables dont les richesses pussent satisfaire sa soif de pillage , il fut arrêté : le but était rempli. Alors seulement le capitaine général, accompagné de son état major, parut sur les places publiques, compli-
mentant sur la justice de sa cause une populace encore
couvérte du sang des victimes dont les restes étaient
indignement foulés aux pieds des chevaux. Les moines, dans cette horrible circonstance, montrèrent quel était leur pouvoir; mais je pense qu'il leur serait difficile
d'en donner une semblable preuve maintenant. Peu
d'années après, des événements d'un autre genre vinrent annoncer que les ennemis extérieurs n'étaient pas les seuls à craindre pour cette espèce de théocratie. Les idées libérales qui avaient causé les révolutions d'Espagne et appelé l'Amérique du sud à la liberté, avaient des partisans dans Manille. Une conspiration se trama au sein même du chef-lieu et de sa garnison. En mai 1824 les conjurés s'emparent des portes de la ville. Le capitaine général, qui à une époque encore récente avait laissé lâchement égorger les étrangers, est assassiné à son tour dans son propre palais. La liberté de Luçon allait être proclamée ; mais la fidélité d’une partie des troupes, l'incertitude du reste, le manque d'argent, enfin la mort d’un des principaux chefs du complot, le font échouer; et avant la fin de la journée les cachots étaient remplis des coupables et des individus soupçonnés; ils s'y trouvaient encore lors de mon passage à Manille, et chaque bâtiment arrivant d'Europe pouvait apporter leur arrêt de mort. La plus faible partie de ces conspirateurs étaient Espagnols, les hommes de couleur formaient la majorité. Ces derniers sont nombreux dans la colonie; ils jouissent de tous les priviléges des Espagnols, dont ils ont conservé l'apathie, la paresse et l'amour de loisiveté; mais ils ne possèdent pas le
DE LA FAVORITE. 387 courage ni le caractère ferme et patient de cette nation. Le Manillois est d'une taille bien prise, au-dessus de la moyenne; ses traits sont agréables; la couleur de son teint est un peu foncée, mais sa physionomie ne manque pas d'expression : le plus souvent son éducation est très-
négligée et abandonnée à toutes les pratiques de la plus .
absurde superstition. Les femmes sont jolies, bien faites, ont de beaux yeux noirs, de petits pieds, enfin la tournure voluptueuse des dames andalouses dont elles ont également la coquetterie : beaucoup d'entre elles épousent des Espagnols et tiennent dans la société le rang que leur fortune ou leur famille les met à même de soutenir, car leur couleur n'est soumise à aucun préjugé, mais cependant elle exclut les hommes de tous les emplois un peu importants dans le gouvernement de la colonie: telle fut sans doute la véritable cause de la conspiration dont je viens de fois. La cour de Madrid, avertie par cette épreuve, a envoyé quatorze cents hommes de troupes de ligne pour empêcher Lucon de suivre l'exemple de ses autres colonies; mais cette précaution, nécessaire il est vrai, a beau-
parler et qui a échoué cette
coup mécontenté les quatre mille hommes de troupes indigènes composant depuis très-longtemps les seules forces de la colonie, et qui croyaient avoir acquis par la répression de la dernière révolte de nouveaux droits à la confiance du gouvernement. Si ce mécontentement est capable d'inquiéter l'autorité militaire et de favoriser par la suite quelque révolution dans les Philippines, il ne sera pas sans trouver quelque sympathie dans le clergé. En effet, au sein même de ce corps si puissant,
588 VOYAGE qui semble avoir assuré son autorité par tous les moyens que la prudence des cloîtres peut inventer, grandit un ennemi qui, méprisé jusqu'à présent, commence à inspirer de l'inquiétude à ses maîtres, et peut plus tard, après avoir secoué le joug des moines, succéder à leur influence sur la population. Je veux parler du clergé séculier, tiré de la population indigène et mulâtre. Lorsqu'au commencement de l'occupation des Philippines par les Espagnols, les moines augustins portaient le christianisme au milieu de peuplades féroces, et souvent pour prix de leur zèle expiraient dans les tourments, le nombre des missionnaires n'était pas considérable, ni les couvents si riches et si nombreux. Les provinces soumises successivement à la foi chrétienne, en employant beaucoup de moines, augmentèrent en même temps les revenus du clergé : de nouveaux ordres religieux vinrent participer à ces avantages. Les dangers cessèrent à mesure que la tranquillité s'établit; ils firent place à la vie douce et agréable que les curés mènent dans les provinces et qui n’est pas toujours d’une grande sévérité. Souvent le relâchement des moines sembla un dédommagement des rigueurs du cloître; mais ces mauvais exemples sont généralement peu dangereux pour les indigènes éloignés du chef-lieu, et peu communs et soigneusement cachés aux yeux des habitants plus civilisés dans le voisinage des couvents. Ge joug, quoique absolu, paraît léger à la population : la persuasion la imposé au nom de la religion; et dans presque toutes les paroisses, la charité et une bienveillance paternelle l'ont rendu cher aux nouveaux chré-
DE LA FAVORITE. 589 tiens. On a remarqué, et je crois avec raison, que les moines établis aux Philippines sont en général mieux gouvernés, plus instruits, d’une tenue plus régulière que ceux d'Europe, qu'ils ne reçoivent que diflicilement de nouveaux sujets, et les choisissent toujours avec soin. Est-ce le désir de conserver à l'honneur de l’ordre toute sa pureté, ou la crainte de partager avec de nouveaux concurrents les faveurs et les richesses des couvents, qui en rend les chapitres si difficiles ? Quel que soit le sentiment qui a dicté leur résolution, celle qu'ils ont adoptée peut bien être dans l'intérêt général, mais non suivant les conseils d’une sage et prudente prévision des événements à venir. C’est au sein même de la population indigène que le clergé de Manille a été chercher des prêtres pour desservir cette multitude de petites cures dédaignées par les moines, dont le petit nombre n'occupe que les places les plus importantes. Ce nouveau clergé , d'abord très-soumis et sans doute reconnaissant envers ses maîtres, a peu à peu changé de sentiments : maintenant il souffre impatiemment l'état d'infériorité , d’abaissement même où il est tenu : de fréquents séjours dans les couvents, ses relations habituelles avec les moines, ont fait succéder au prestige évanoui laversion que les prêtres séculiers portèrent toujours, et surtout en Espagne, aux ordres monastiques. Sans doute que les curés indigènes, peu instruits et très-faiblement rétribués, sont loin encore d'exercer sur leurs compatriotes une influence aussi grande que celle qui est inhérente pour ainsi dire, dans ces pays, au caractère de missionnaire; mais ces ennemis cachés affaiblissent peu à peu
390 VOYAGE le pouvoir du clergé européen ; ils éclaircissent le voile qui couvre les yeux des natifs, et préparent ainsi la population aux événements que le choc des idées nouvelles contre les anciennes amènera tôt ou tard à Manille, et qui, je pense, seront contraires à la prospérité, je dirai même à l'existence de la colonie, s'ils ne sont conduits avec une lente sagesse, seul moyen d'empêcher un bouleversement général.
J'ai déjà parlé des modifications favorables que la présence des étrangers à Luçon avait fait éprouver aux préjugés des Tagals ou habitants de la province de Manille. Son effet sur leurs habitudes n'est pas moins sensible : une nouvelle aisance, les relations commerciales ont adouci les mœurs d'une population qui est loin d'opposer de grands obstacles à la civilisation. Le caractère du Tagal est réfléchi, calme, intelligent, susceptible d’attachement et de reconnaissance; mais presque toujours il sy mêle une teinte de défiance que décèle l'expression de ses yeux noirs et de sa physionomie. Sa figure diffère peu de celle du Malais, avec lequel lindigène de Luçon m'a semblé avoir quelque ressemblance physique; comme lui il est de taille moyenne, ses membres sont forts et nerveux : le front bas, la figure large, le nez court et épaté, la bouche grande , rougie par le bétel, les cheveux noirs et le teint fortement cuivré, formeraient un complet rapprochement peu avantageux au Tagal, si celui-ci n'avait dans sa manière dé marcher quelque chose de dégagé et même de noble, sans affectation. Son habillement à quelques rapports avec celui de l'habitant du détroit de
Sincapour; mais il est généralement plus propre, mieux
soigné, el se compose d'une chemise à manches en toile de coton, ou confectionnée avec les fils très-fins d’une écorce particulière : cette chemise est ouverte sur la poitrine, tombe jusqu'au - dessous des genoux, et couvre ainsi un long pantalon d’étoffe rayée ou foncée, large par le bas et serré au-dessus des hanches. (PI. 37 et 38.) Ce costume, toujours d’une grande propreté, a quelque chose d’agréable par sa simplicité. L'indigène de Luçon conserve sa chevelure dans une parfaite propreté, et la cache sous un salacot, chapeau de forme conique très-aplatie et à grands bords, fait de paille tressée pour les pauvres, et d'une étofle de crin surmontée d'un capuchon en acier ou en cuivre argenté, souvent mème doré pour les riches, qui dans les villes y substituent quelquefois le chapeau de feutre européen. Le salacot est aussi la coiffure de guerre; garni intérieurement de légères bandes de fer, et bien assujetti par deux courroies qui se nouent sous le menton, il défend la tête contre les armes tranchantes. Les hautes classes portent des souliers , mais le peuple est toujours pieds nus. L'habillement des femmes, suivant leur fortune, offre plus de variété et se compose ordinairement d'une
. espèce de camisole d'étoile le plus souvent rayée de
vives couleurs, fermée par devant, et couvrant une gorge bien conservée , qui semble être une beauté dont on fait très-grand cas ; un pagne de couleur en toile de coton fait plusieurs fois le tour de la ceinture, un peu au-dessous de la camisole, et descend jusqu'aux pieds, ordinairement petits, bien faits et contenus dans des
souliers de maroquin, quelquefois brodés en or et ne couvrant que l'extrémité des doigts. (PL. 37.) IL est diflicile de marcher avec cette chaussure : aussi les femmes riches vont-elles en palanquin, et les pauvres sans souliers. (PI. 38.)
Les Tagales sont parfaitement bien faites, se tiennent avec grâce et ne manquent pas d’une certaine dignité : leurs grands yeux noirs ont une expression de douceur qui se répand sur toute la physionomie ; cependant les traits de la figure ne sont pas agréables et ressemblent beaucoup à ceux des hommes. La tête n’est garantie que par des cheveux, frottés chaque matin avec la substance savonneuse tirée d'une racine particulière; ils sont ensuite relevés sur le derrière de la tête et trèsartistement arrangés en un seul paquet.
Les deux sexes aiment la parure et portent des colliers en or ou en verroterie; mais tous ces bijoux des Luconnaises ne peuvent dissimuler la grandeur démesurée d'une bouche que de grosses lèvres et des dents salies par l’usage continuel du bétel rendent réellement repoussante. Îl est encore un autre agrément que les belles des Philippines partagent avec les dames de sang mêlé et même espagnoles de Manille; il est vrai que ces dernières, au lieu de fumer d'énormes carottes de tabac qui restent pendant plusieurs semaines dans les cases tagales comme un meuble à l'usage de toute la famille, se contentent de repousser agréablement par le nez la fumée des cigares que leurs jolies bouches, légèrement rougies par le bétel, peuvent au moins contenir : aussi laissèrent-elles les belles fumeuses indigènes jeter seules
DE LA FAVORITE. 595 les hauts cris, quand les matelots d’une frégate française eurent, il y a quelques années, la comique idée de promener sur leurs épaules, dans les faubourgs, un cigare long de plusieurs pieds et gros en proportion, qu'un de leurs camarades, habillé en femme du pays, faisait semblant de fumer à une des extrémités. Les hommes en rirent, mais les femmes manquèrent faire un mauvais parti aux acteurs de la mascarade. Cependant elles sont généralement d'une humeur réservée et assez douce; leur conduite est très-bonne, et elles se tiennent éloignées des Européens.
La sobriété est une des qualités des habitants de Luçon : le riz, du poisson, des légumes, des fruits, et enfin des canards pour les plus riches, forment leur principale nourriture , dont le piment est l'unique assaisonnement. L'eau est la seule boisson du peuple dans l'intérieur de l'ile, mais la passion des liqueurs fortes a déjà fait de grands progrès dans Manille, surtout parmi les domestiques attachés aux étrangers, qui sont obligés de se faire servir par ce qu'il y a de pire dans la population. Telle est malheureusement la marche de la civilisation : les basses classes en adoptent avidement les vices, avant que les rangs plus élevés soient à même d'en apprécier les bienfaits. Cependant elle n’a pas encore détruit le respect pour l'hospitalité qui est en honneur dans les Philippines, même parmi les peuplades les plus pauvres et les plus féroces. Le voyageur, quelles que soient sa nation, sa couleur, ou sa religion, peut venir sans crainte, à l'heure du repas, s'asseoir autour de la calebasse remplie de riz, en prendre sa part et se
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594 VOYAGE retirer; pas une question ne lui sera faité, mais son départ sera vu avec autant d’indifférence que son arrivée. Le Tagal est industrieux et serait même susceptible de faire un bon ouvrier, si sa paresse n'étouffait pas les heureuses dispositions dont la nature l'a doué; cependant il sait lire et même écrire dans sa langue, facile à comprendre, douce, agréable à l'oreille. Elle a été amenée à ce point de perfection par la traduction de tous les ouvrages religieux que les moines ont pensé pouvoir être mis sans inconvénient entre les mains des indigènes : le nombre en est borné, comme on le pense bien; cependant ces soins n’en annoncent pas moins des idées élevées dans le clergé de Manille, et font honneur aux ordres monastiques qui n'ont pas dédaigné d’instruire un peuple que leur persévérance a rendu chrétien, alors même qu'en Espagne la population est tenue par les moines dans le plus dégoûtant abrutissement. Celle de Luçon est très-portée à la superstition, et tout semble cependant, dans la physionomie des deux sexes, annoncer d'abord la tristesse et l'indifférence; jamais ils ne se livrent à une joie franche : leur danse est grave comme les pantomimes qu’elle accompagne ordinairement; les sujets en sont le plus souvent sérieux, et les femmes elles-mêmes n'y apportent pas cet abandon ni cet entraînement au plaisir qui leur sont naturels dans les contrées placées aussi près de l'équateur. Les Tagals ont un goût prononcé pour la musique ; j'en ai vu souvent passer plusieurs heures à écouter les sons tristes d’une mandoline ; leur facilité à jouer de tous les instruments européens a donné le moyen de former d'assez bonnes
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DE LA FAVORITE. 395 musiques dans les régiments de troupes indigènes. Il est vrai que le répertoire n’est pas considérable, car les musiciens, ne pouvant jouer que de mémoire, sacrilient souvent à la nouveauté ce qu'ils avaient appris quelques jours auparavant.
C'est surtout dans leur amour effréné pour les jeux de hasard et les paris, que ces hommes découvrent une violence de passions dont leur figure grave aurait pu faire douter. Voyez ce Tagal portant sous le bras un superbe coq qui ne le quitte jamais et reçoit constamment ses caresses ; il le préfère certainement à sa femme et même à ses enfants; mais aussi c’est de la force du courageux animal qu'il attend le gain de ses nombreux paris, et une abondance momentanée. Les combats de coqs sont pour les habitants de Manille ce que les courses de taureaux sont pour les Espagnols : une distraction qu'ils aiment avec fureur. Les deux gouvernements les ont également soumis à leur autorisation ; non pour rendre plus rares ces spectacles qui entretiennent chez le peuple le goût du sang, mais pour les soumettre à de forts droits, et faire servir cette passion populaire à l'augmentation de leurs revenus.
Il y a dans la ville, les faubourgs et mème les provinces, des endroits désignés par l'autorité pour les combats de coqs; c'est là que ces intrépides animaux viennent défendre, au prix de leur sang et souvent de leur vie, les intérêts de leurs maîtres. Avant le combat, les arbitres, tirés de la foule des spectateurs qui entourent une petite arène couverte de sable fin, décident, après bien des discussions, si les combattants sont
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égaux en forces et surtout en pesanteur : la question résolue, de petites lames d'acier, longues, étroites, et d’une excellente trempe, arment la patte gauche de chacun des gladiateurs, que les caresses et les exhortations intéressées de leurs propriétaires excitent au combat. Pendant ce temps les paris ont lieu, l'argent est prudemment opposé à l'argent; enfin le signal est donné, les deux coqs se précipitent à la rencontre l'un de l'autre: leurs yeux brillent, les plumes de la‘tête sont hérissées et éprouvent un frémissement que partage une belle crête écarlate. C’est alors que l'animal le mieux dressé oppose l'adresse à la force et au courage aveugle de son ennemi : ils dédaignent les coups de bec, ils savent combien est dangereux l'acier dont leurs pattes sont armées : aussi les portent-ils toujours en avant, en s'élançant au-dessus du sol. Rarement le combat dure longtemps ; un des champions tombe, le corps ouvert ordinairement par une large blessure; il expire sur le sable et devient la proie du maître de son vainqueur: celui-ci, le plus souvent blessé lui-même, ne chante pas sa victoire; emporté loin de l'arène, il est comblé de soins, et reparaît au combat quelques jours après plus fier encore qu'auparavant, jusqu'à ce que le fatal coup d'éperon d'un heureux rival vienne terminer sa vie glorieuse et ruiner les espérances de son maître. Si parfois les combattants tiennent la victoire en suspens et s'arrêtent pour reprendre haleine, le vin chaud aromatisé leur est prodigué : alors avec quelle avide et inquiète curiosité chaque parti compte leurs blessures ! Après quelques courts instants de repos, le combat re-
DE LA FAVORITE. 597 commence avec une nouvelle fureur, et ne finit que par la mort d’un des champions. Comme la pesanteur du combattant peut fort bien ne pas être, malgré l'usage qui l'a décidé, en juste rapport avec son courage, il arrive quelquefois que craignant la mort ou reconnaissant la supériorité de son adversaire, il abandonne le champ de bataille après quelques eflorts. Si, ramené deux fois au combat, les cris, les encouragements de son maître ne peuvent ranimer son courage, les paris sont perdus, et le coq déshonoré va le plus souvent expier sa lächeté sous l'ignominieux couteau de cuisine d’une maîtresse doublement irritée.
Tels sont les seuls plaisirs qui peuvent faire sortir le Tagal de son apathie naturelle; cependant elle ne va pas, comme chez beaucoup de peuples des pays chauds, jusqu'à lui faire négliger ce qui peut rendre son existence agréable : sa case, en planches et bambous, est très-bien construite; des feuilles de bananier la couvrent parfaitement; exhaussée de plusieurs pieds audessus du sol par des pieux, elle n’a rien à craindre des rats et des insectes malfaisants qui sont en grand nombre à Luçon, ni des inondations fréquentes dans la saison des pluies. L'intérieur, bien aéré par des fenêtres, est divisé en plusieurs chambres très-simplement meublées, mais toujours d’une grande propreté; un coffre fermant rarement à clef, contient ce que la famille a de plus précieux; des nattes en rotin, bien travaillées et de plusieurs couleurs très-vives, couvrent le plancher et servent en même temps de lits rendus plus chauds, pendant les nuits fraîches et humides, par des
couvertures en laine ou en coton. Sur les cloisons sont toujours les images enluminées avec peu de goût, de la sainte Vierge et d’un saint dont la protection est religieusement implorée soir et matin. À côté de la case principale en est une autre beaucoup plus petite et grossièrement construite ; elle sert à préparer les aliments. J'ai souvent remarqué la propreté avec laquelle les femmes remplissent ces fonctions qui leur sont dévolues. Au moment du repas une natte ou un linge très-blanc est étendu sur le sol et recoit le riz, partagé dans des espèces de bols mis à côté de chaque convive : les autres mets sont servis dans des vases en terre vernissée, ou dans des calebasses d'une parfaite netteté. J'avoue que leurs fourchettes sont celles que nous avons tous reçues de la nature; elles se rencontrent souvent au même but; mais les mains, lavées avec soin avant de servir à cet usage, en font disparaître la malpropreté.
H m'a semblé que les familles tagales étaient peu nombreuses, les enfants en petite quantité, ce qu'on ne peut attribuer qu’à la petite vérole et à d'autres maladies qui en détruisent beaucoup; car les femmes de Luçon sont bien traitées par les hommes, sur lesquels, même dans les dernières classes, elles exercent, dit-on, un grand ascendant. Les deux sexes s'occupent également des travaux des champs; mais le plus faible ne porte que rarement de lourds fardeaux : c’est à cela sans doute qu'il doit de conserver longtemps les appas qui distinguent ordinairement la jeunesse et la santé.
Tout porte à croire que si ce peuple fût tombé sous le joug d’une nation plus avancée en civilisation, moins
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