MONSEIGNEUR
« La frégate la Bellone, dont Sa Majesté ayait daigné me confier le commandement, fut armée à Saint-Malo sur la fin de l’année 1808. Le 17 janvier de l'année suivante je mis sous voiles; mes instructions m'annonçaient que j'étais destiné à aller renforcer la station de l'Ile - de - France. Des vents contraires me. retinrent quelque temps dans les mers d'Europe: j'y fis plusieurs rencontres, et entre autres je m'emparai de trois bâtiments anglais que je brülai.
« Vers la ligne, je rencontrai un bâtiment portugais venant de Lisbonne et allant au Brésil; il avait environ cent cinquante passagers, hommes, femmes et enfants : malgré la richesse de son chargement et les justes sujets de récrimination qu m'avait donnés, je l'expédiai en cartel et le renvoyai Sans rançon
« Quelque temps après, je pris un navire anglais venant del Rio
de la Plata et je le brülai.
« Lors de mon attérage à l'Ile-de-France, la station ennemie était nombreuse : je fus chassé successivement par trois de ses croiseurs ; je leur échappai par différentes manœuvres, et le 14 mai j'entrai dans le port.
« Après la remise des munitions destinées pour la colonie, la Bellone fut équipée et ravitaillée pour une croisière ; l’île était étroitement bloquée par l'ennemi, qui ne voulait — la sortie d'aucun bâtiment.
.« Le 17 août à midi, je mis sous voiles. en présence d'u un vaisseau , d'une frégate et d’une corvette: ils me chassèrent, mais en vain. Après avoir rempli à l'île de Madagascar une mission qui avait pour but de former un petit établissement pour approvisionner la colonie en quelques salaisons, je fis route vers le golfe du Bengale; j'établis ma croisière à l'embouchure du Gange. À peine arrivé, j y rencontrai et pris, après une courte mais vive défense, la corvette Le Victor, de 20 canons et cent hommes d'équipage; peu après je m'emparai successivement de deux bâtiments anglais qui furent expédiés pour l'Ile-de-France. Le 22 novembre je rencontrai une frégate sous pavillon portugais; je ne pus d'abord l'approcher assez pour la décider à un engagement sérieux : je fus forcé de la combattre à grande portée pendant deux heures, mais sans succès : je fis alors cesser le feu pour profiter de l'avantage de marche de la Bellone, et la serrer de près. Je la chassai pendant toute la nuit, et la rejoignis le lendemain matin. Après un nouveau combat à à portée de pistolet pendant deux heures, son pavillon tomba. Cette frégate , nommée la Minerve, construite sur un plan superbe et de grandes dimensions montait 48 canons et était armée de trois cent soixante Européens; elle venait du Bengale et retournait au Brésil.
«Mes prisonniers, au nombre de ca cents, l'état de délabrement de mes prises, criblées et hachées dans leur mâture et leur gréement, me forçaient de lever la croisière. Peu de temps après , j'eus occasion d'expédier en parlementaire un navire anglais que je pris, avec une grande partie de mes prisonniers.
« À trois cents lieues de l'He-de-France, je rencontrai la frégate
NOTES. 185 de S. M. la Manche, commandée par M. le capitaine de vaisseau Dornal de Guy, avec deux vaisseaux de la compagnie des Indes capturés par elle et la Vénus dans le golfe du Bengale. Nous nous ralliâmes et réunimes nos forces pour protéger l'entrée de nos prises.
«Le 2 janvier 1810 nous arrivämes à l'Ile-de-France, malgré l'ennemi et sa présence. Sa station se trouvait forte de deux vaisseaux, plusieurs frégates et corvettes.
« Les réparations et le réarmement de la frégate la Minerve et de la corvette le Victor, alors réunies à la Bellone, sous mon commandement, furent de suite ordonnés et poussés avec activité. MM. Bouvet et Morice, capitaines de frégate, farent désignés pour les commander.
« Le 14 mars, cette division, bien armée, équipée et approvisionnée, mit sous voiles pour une croisière. Elle se porta d’abord dans le S. de l'ile de Madagascar, au point de section des routes de tous les bâtiments venant des mers de l'Inde et de Chine. Cette première croisière ne répondit pas à mon attente; quelques circonstances en diminuèrent les chances; tels qu'un embargo momentané sur les bâtiments anglais en Chine, par suite d’un différend avec le gouvernement chinois, et un second à Madras sur quelques vaisseaux de la compagnie a arrêtés pour le transport des troupes destinées à une expédition projetée contre l'ile Bonaparte. Je n'en arrêtai pas moins deux bâtiments, l'un venant de Chine et l'autre du Bengale; ils furent expédiés pour l'He-de-France.
« Au 1° juin je fis route pour la baie de Saint-Augustin, dans l'ile dé Madagascar; j'y trouvai un navire anglais venant de la pêche de la baleine; je le brülaiï. Après un court séjour, la division, bien réparée et pourvue de rafraîchissements de toute espèce, quitta sa relâche; elle se dirigea vers l'ile de Mozambique; je n'y trouvai rien à entreprendre : je me contentai de demander au gouverneur cinquante Cafres, utiles pour renforcer les équipages ; je les reçus dans les vingt-quatre heures et je partis.
« Le 3 juillet, à la vue-de l'ile d'Anjouan, on aperçut et recon
nut trois vaisseaux de la compagnie des Indes : la division de suite s'établit en chasse. La frégate la Minerve, favorisée par la variété du vent, les joignit à trois heures du soir : aussitôt mon signal d'attaque, elle prolongea leur ligne au vent et les combattit à portée de pistolet. Cette manœuvre allait être couronnée du succès, lorsqu'elle se trouva désemparée de son grand mât de hune et de son mât de perroquet de fougue : l'ennemi, encouragé par ce succès inattendu, rétablit son ordre; mais la Bellone approchait ; elle ne tarda pas à prolonger sous le vent sa ligne serrée, beaupré sur poupe, et vint prendre poste par le travers du vaisseau portant la marque distinctive du commandement. À six heures, je les engageai vergue à vergue : leur feu fut d'abord bien servi; leur mousqueterie était vive. À huit heures, tous trois étaient réduits et amenés : je m'occupai d'en amarrer deux, le Windham et le Ceylan ; mais le troisième, profitant de l'obscurité de la nuit, s avaries de la Minerve, et surtout de la sécurité que lui donnait son pavillon amené, nous échappa par la fuite. Ces vaisseaux venaient du Cap et allaient dans l'Inde ; ils étaient armés de 30 canons et avaient chacun quatre cents hommes de troupes formant le 24° régiment d'infanterie : officier général, colonel, drapeaux étaient à bord. La division avait besoin de réparer ses avaries ; elle-toucha à Anjouan. Après une relâche de douze jours, elle se mit en route pour l'Ile-de-France, escortant ses prises, et descendit le canal de Mozambique, qui pouvait offrir de nouvelles chances de succès. «Le 20 août au matin, on aperçut les montagnes du vent de l'ile; à sidi le port Impérial était reconnu; un bâtiment à trois était mouillé sous le fort de l'ile la Passe (poste avancé deséfendre l'entrée du port). Le pavillon français flottait sur l'un et l’autre; le dernier indiquait par les signaux de côte que l'ennemi croisait devant le port Napoléon : il était prudent alors d'y toucher, ou du moins d'y prendre langue ; la division rectifia son ordre de marche : le Victor prit la tête de la ligne; la Bellone prit poste à la queue. La corvette, en doublant le fort et la frégate, est accueillie à coups de canon; les couleurs françaises disparaissent, et l'un et l’autre arborent le pavillon anglais. Ma pre-
mière idée fut de croire que toute cette partie du vent de l'ile était au pouvoir de l'ennemi : signal aussitôt de ralliement général. La Minerve et le Ceylan étaient trop avancés pour pouvoir exécuter ce mouvement : ils continuèrent leur route en combattant 1e fort et la frégate ennemis. Il n'y avait point à balancer : il fallait forcer le passage et rallier la division pour opérer une diversion utile à la colonie. Je fis le signal d'imiter ma manœuvre et donnai dans les passes, sous le feu du fort et de la frégate; je répondis de toute ma volée à bout portant, en passant à poupe de celle-ci ; le Windham ne suivant pas mon mouvement, fut forcé d'aller chercher un autre port. Aussitôt mon arrivée, les communications avec la terre 'apprirent q le avait été enlevée par l'ennemi, mais aussi que l'ile Bonaparte était en son pouvoir. Le lendemain la division s’embossa dans la baie.
« Le 22, la frégate anglaise le Sirius se joignit à la Néréide, mouillée sous le fort de l'ile de la Passe ; toutes deux firent un mouvement pour m'attaquer ; mais leur projet fut ee l'échouage de la première.
«Le 23, les frégates l'Iphigénie et la Magicienne parurent à rs heures de l'après-midi ; elles rallièrent les deux autres. Le
Re: et ut le feu commence: les premières volées coupent les émbossures de la Minerve et du Ceylan qui viennent, en s'échouant, prolonger en terre la Bellone ; leur feu par ce mouvement se trouve masqué; celle-ci reste seule alors pour prêter côté à l'ennemi, embossé par son travers : dans cette position le combat s'engage avec fureur. À huit heures, la Néréide, déjà réduite au silence, était forcée de céder à la supériorité de notre feu ; celui des autres frégates, bien ralenti, annonçait du désavantage; le nôtre, alimenté par des secours de munitions de la Minerve, n'en devenait que plus vif : dès lors la victoire se déclarait pour nous.
«A dix heures et demie, frappé à la tête par une mitraille, renversé de dessus le pont dans la batterie, et enlevé sans Con-
naissance, je fus remplacé par le capitaine Bouvet, qui Rs sur la Bellone.
« Le feu continua toute la nuit presque sans intérroptibl le point du jour vint éclairer la scène et nos succès: la Néréide était démâtée et dans l’état le plus affreux; sur un tronçon de mât flottait encore un yac anglais; mais il fut bientôt remplacé par le pavillon français. La Magicienne, par notre t , criblée, hachée, était alors en butte à tous nos coups : l'ennemi, par ses dispositions, annonça bientôt l'intention de l'évacuer ; les débris de son équipage se réfugièrent vers l'ile de la Passe et les deux autres frégates, et sur le soir, le feu s’y manifesta de toutes parts.
« re mouillée par le travers de la Néréide, et masquée P elle, n annoiqait pas par sa position l'intention de continuer à prendre part à l’action. Le Sirins échoué, et présentant l'avant, ne pouvait jouer que de ses pièces de chasse: dès lors la frégate la Néréide fut amarinée ; elle offrit un spectacle effrayant de carnage : les morts et les mourants couvraient ses ponts.
« Le 25 au matin, le feu fut dirigé sur le Sirius : il fut vivement attaqué; mais sa position rendait la lutte trop inégale pour qu'elle füt longue : il fut à son tour bientôt abandonné et incendié; avant midi l'explosion de ses poudres en dispersa les débris.
« L’Iphigénie restait seule alors ; elle se hâta de se touer et de se réfugier vers l'ile de la Passe, emportant les débris des équipages échappés au combat. La division fit toutes ses dispositions pour se louer à sa poursuite et rendre le triomphe complet : bloquée désormais par les vents et par nous, elle restait à notre merci.
« Le 28 à la pointe du jour, le fort et la frégate furent sommés par le capitäine général de se rendre. Déjà des communications
à cet eflet venaient d'avoirdieu avec la division du capitaine Ha-
melin, arrivée la veille du port Napoléon. A onze heures le fort et
la frégate arborèrent le pavillon français. Dans peu de jours celleci fut réparée et mise en Le de prendre la mer ; elle fut armée par des détachements des éq de la division, et détachée avec la corvette le Victor par le capitaine général, sous le commandement du capitaine Bouvet, pour se joindre à l'Astrée, à la re-
cherche des bâtiments épars de la station ennemie. Le 13 septembre, c es frégates, après un engagement sanglant , s'emparèrent
de la frégate anglaise l’Africaine, capitaine Corbet ; elle fat ama-
rinée , et les prisonniers échappés au carnage en furent extraits ;
mais par suite, la division dont elle faisait partie accourut à son
secours, et on fut forcé de l’abandonner : elles rentrérent rs et
prirent, à la vue de l'Ile-de-France, une corvette ennemie nommée
l'Aurore. \
« Des vents contraires et opiniâtres retenaient ma division paralysée dans le grand port ; ses avaries avaient été réparées , ainsi que celles de la frégate prise la Néréide. Enfin le 15 octobre, profitant d'un calme, elle se toua en dehors des récifs et mit en route pour le port Napoléon, où elle rentra le lendemain. Son réarmeme nt fut de suite ordonné ; mais les avaries étaient grandes : les bas mâts des trois frégates étaient à changer ou à réparer : malgré le peu de ressources du Ps on trouva les moyens de faire face à tout.
«Peu de jours après, la nouvelle afpaiitiôs d l'ennemi en forces très-supérieures, et la certitude d’une attaque prochaine, me commandèrent des mesures de défense : je me réunis aussitôt avec les frégates la Bellone et la Minerve, toutes dégréces, sous les ordres de M. le capitaine de vaisseau Dornal de Guy, commandant la division des frégates la Manche et l'Astrée. Nous formâmes tous quatre une ligne d’embossage serrée, beaupré sur poupe, et faisant front à l'ouverture du port; deux chaînes avancées et que nous exécutämes, en protégeaient également l'entrée. Ces mesures paraissaient combinées de manière à déjouer toute tentative de l'ennemi sur ce agé Des détachements nombreux des équipages furent mis à à la disposition du capitaine général.
« Dans les A jours de novembre, une expédition, signalée
au nomibre de soixante-quatorze voiles, et dans laquelle on comptait
un vaisseau, douze frégates ct plusieurs corvettes, et environ cinquante transports, se présenta devant l'ile ; le 29 elle mit à terre ses troupes de débarquement dans la grande baie, à neuf lieues du port Napoléon. Le lendemain elles se portèrent en avant, et le 1°" dé-
cembre elles marchèrent vers les lignes du port : attaque 5. à ks
eut lieu ; elles furent repoussées. Dans l'après-midi À tte vint
prendre son mouillage dans la baie du Tombeau , à deux dieues du port; elle y fut jointe par un convoi venant du cap de Bonne- Espérance avec des troupes : les signaux annoncèrent sur ce point un nouveau débarquement. +
« Le 2 à la pointe du jour, toutes les frégates ennemies étaient sous voiles, et par leurs mouvements paraïssaient menacer le port d'une attaque; ce mouvement semblait être combiné avec celui des troupes. Vers huit heures, le commandant me fit connaître que le capitaine général le chargeait de faire passer à l'amiral anglais un paquet contenant des propositions.
« Dans l'après-midi, je me rendis à terre aux ordres du capitaine général. Après m'avoir donné connaissance des propositions qu'il avait faites, et des réponses (article par article) des généraux anglais, il m'ordonna de m'’adjoindre au général Vandermaesen, commandant les troupes, pour traiter sur r les bases adoptées et ve Prnetions paitennères : we MM M: jor général Ward et let par les généraux de terre et de mer. La capitilation fut arrêtée et signée dans la nuit du 2 au 5 à une heure ; approuvée et échangée à cinq heures du matin. Le même jour l'ennemi occupa les lignes ; le lendemain il prit possession du port et de la rade: en conséquence, et d’après l'ordre du capitaine général transmis par le commandant de la rade, la frégate la Bellone, ainsi que les autres n urent remis à la disposition du commandant des forces es ennemies. EE
« Les forces de terre se smmposhient de cinq expéditions parties des cinq points différents : Madras, Calcutta , Bombay, le cap de Bonne-Espérance et l'ile Bonaparte. Chacune était de trois mille hommes de troupes européennes environ ; la dernière était moins considérable ; elles formaient environ quinze mille hommes ; les troupes noires cipayes étaient fortes de plusieurs régiments.
«Signe Dupenné, »