RÉCIT
Des événements qui se sont passés à l'He-de France depuis la prise de ‘île Bonaparte jusqu'à la reddition de l'ile de la Passe et de la frégate de S. M. britannique l'Iphigénie.
L'Te-de-France, seule au milieu des nombreuses colonies anglaises; étroitement bloquée depuis plusieurs années par des forces maritimes bien supérieures aux siennes; privée de la majeure partie des secours que la métropole avait tenté de lui envoyer; provoquée par d’insolentes proclamations jetées sur ses côtes avec profusion ; l'Ile-de-France a lu d’un œil dédaigneux les promesses dont on cherchait à l'éblouir ; elle a souri d’indignation aux menaces qu'on osait lui faire et n’y a répondu que par des cris de victoire. Elle s'est rappelée que, seule restée en tous les temps fidèle à la mère patrie, elle devait offrir encore une fois l'exemple de ce que peut une famille nombreuse dont tous les membres sont unis, et dont le chef à la fois intrépide et sage a su gagner tous les cœurs et mériter l'amour et la confiance de ses enfants. À
Habitants, commerçants, artisans, tous ont oublié les occupations paisibles auxquelles ils se livraient; tous ont saisi leurs armés : tous ont demandé à grands cris à marcher où le danger les appelait ; et satisfait de leur zèle, le général Decaen n’a eu qu'à modérer cette ardeur impétueuse. Comment peindre tant d’enthousiasme ! un si généreux dévouement! Comment retracer de sang-froid et avec un peu d'ordre les faits à jamais mémorables qui, en peu de jours, ont illustré notre colonie ! Comment calmer l'ivresse où la gloire de nos braves marins nous a jetés, et descendre au rôle froid et impartial d’un écrivain qui veut dire la seule vérité! Me sera-t-il possible de le faire ? Je vais le tenter: et ma tâche est si belle, ce que j'ai à raconter est si glorieux, que ma
crainte n'est pas d'augmenter, mais plutôt d'affaiblir l'éclat d’une aussi belle victoire.
L'île Bonaparte était prise; l'aventurier la Guzelle en avait apporté la nouvelle ; et ce succès remporté par l'ennemi, loin de consterner la colonie de l'Ile-de-France, semblait l'avoir enflammée d’une énergie nouvelle. Dans presque tous les quartiers de l'île, et sans que les chefs eussent la peine d’en faire l'invitation, des corps nombreux de chasseurs nationaux se formaient et s’exerçaient : chacun courait aux armes et déployait aux cibles, préparées en tous lieux, l'adresse et la rapidité des coups qu'il brülait de diriger sur l'ennemi.
Les ‘officiers retirés du service s'offraient avec empressement au général Decaen, et réclamaient de lui d’être employés aux postes où l'ennemi tenterait de descendre. De fortes batteries , dirigées par le chef du génie, s’élevaient sur les points les plus importants de la côte. Une ligne formidable de défense annonçait à l'ennemi, revenu devant l'Ile-de-France, quelle résistance il aurait à surmonter s’il osait l'attaquer.
Dans la nuit du 13 au 14 août, deux cent ci quante hommes, débarqués des frégates en croisière, attaquent l’ilot de la Passe (poste éloigné de plus de trois milles de la côte), à la faveur d’un orage et de l'obscurité profonde, et s’en rendent maîtres avant que la terre, informée de leur entreprise, puisse y faire passer les secours nécessaires pour résister à une force aussi supérieure.
Au point du jour, les signaux annoncent 1 avantage remporté par l'ennemi. La flûte la Diligente, mouillée sous l'ile de la Passe, se retire vers le fond du port Impérial, et se fait abandonner des péniches anglaises qui l'avaient attaquée. À peine la nouvelle de la prise de ce poste estelle parvenue au port Napoléon, que le général Vandermaesen se rend au point menacé et voit affluer autour de lui les habitants des quartiers voisins. Pleins de conlance en lui, ils demandent à marcher sous ses ordres ; il n'est pas besoin de leur joindre des troupes de ligne : leur nombre est suffisant et leur dévouement assez entier pour que le général
n soit certain, à leur tête, de repousser l'ennemi.
L'événement justifie sa confiance.
Plusieurs débarquements s'effectuent sur divers points de la côte , et partout les créoles fondent sur les Anglais et les forcent à se retirer en désordre. On a vu deux cent cinquante soldats fuir devant une vingtaine de tirailleurs dut les provocations et les gestes les défiaientigainement.
ors de leurs incursions, ils répandirent avec profusion une proclamation , monument à jamais frappant du génie vénal de la nation qui l'a dictée. De l'or ! voilà leur seul moyen de séduction ; de Tor! pour payer l'honneur français et décider des guerriers , des administrateurs et des colons fidèles, à se vouer à l'infamie ! Combien ils ont su mal apprécier leurs ennemis! et qu'ils en eussent jugé différemment s'ils avaient été témoins du noble enthousiasme qui les animait , lorsque, réunis par leur général au Champ de Mars, dans la journée du 15 août, pour y renouveler le serment de fidélité à leur monarque et à leur patrie; ils semblaient appeler par leurs cris le jour des combats, et demander que l'ennemi apportât moins de lenteur à l'exécution de ses projets d'attaque. Le capitaine général, dans cette auguste cérémonie, put acqué de nouvelles preuves de l'attachement que lui ont voué les colons, et dans le discours plein de feu qu'il leur adressa, il fut aisé de déméler combien il.était attendri de tant de témoignages de confiance et de dévouement.
Un jour! le plus beau de tous ceux qu'ait vus l'Ile-de-France, plus mémorable encore que ces brillantes époques signalées par les exploits des Tréhouart, des l'Hermite, des Bergeret , des Bourayne, des Malroux, des Surcouf, et de tant d’autres braves dont les noms sont écrits dans les annales de la colonie, devait bientôt mettre le comble à l'enthousiasme de tous les habitants de l'Ilede-France.
Le général Decaen attendait avec confiance les événements. La division de l'intrépide Duperré, sortie depuis plusieurs mois pour ravager le commerce ennemi dans l'Inde, devait rentrer d'un instant à l'autre.
Le 20 août à huit heures et demie du soir, un courrier traverse
la ville avec rapidité, descend au gouvernement et annonce que les frégates la Bellone et la Minerve, la corvette le Victor et deux vaisseaux de la compagnie capturés par elle, étaient en vue dans le S. E. de l'île, Un second exprès, arrivé presque au même instant , rapporte que la division Duperré est mouillée dans le port Impérial : le bruit s'en nd aussitôt. On ragonte que la Bellone, trompée par les pavillons qui flottent sur l'ile de la Passe et sur la frégate la Néréide, mouillée derrière le fort, a fait signal à sa division d'entrer; que le Victor, la Minerve et le vaisseau de compagnie le Ceylan, essuyant successivement le feu de la batterie et de la frégate ennemies, et y ripostant avec vigueur, ont forcé la passe et sont venus mouiller au fond de la baie: on ajoute encore que la Bellone n'a pas tardé à les suivre dans ce port qu’elle croyait au pouvoir de l'ennemi, et qu'elle jugeait possible de lui enlever ; qu'en passant près de la Néréide, elle a changé la direction de sa route pour lui tirer plusieurs bordées en poupe, et est ensuite venue rallier sa division ; que le Windham seul n’a pu entrer, et est allé chercher un autre port.
À ces nouvelles, la joie la plus vive éclate : on se porte en foule au gouvernement; on y recueille avec avidité les moindres circonstances de cet événement; on se flatte qu'avant peu l'ile de la Passe et la Néréide seront attaquées et enlevées par nos frégates. Pendant la nuit entière cet espoir se soutient ; mais la Providence avait décidé qu'un plus beau triomphe honorerait nos armes et ravirail à la fois toutes les espérances à l'ennemi.
Trois de ses frégates croisaient alors avec sécurité devant le port Napoléon, et ne se doutaient pas de la rentrée de notre division. De fortes brises de S. E. tenaient la Néréide et nos frégates également bloquées, la première à l'entrée, les autres au fond du port Impérial, sans qu'aucune püût quitter la position où elle se trouvait.
Le 21 à quatre heures du matin, le Windham , cherchant à mouiller dans la rivière Noire, fut attaqué, repris et expédié de suite pour l'ile Bonaparte, par la frégate anglaise Le Sirius, capitaine Pym. Ce capitaine apprend que la division Duperré est entrée au port Impérial , et de suite l'avis en est donné à la Mayicienne et
. NOTES. 195 à l'Iphigénie : leur plan d'attaque est conçu à l'instant même, Le Sirius remonte vers le port Impérial, en passant sous le vent ; les deux autres frégates s'élèvent par le vent pour atteindre le même point.
Mais le général Decaen a prévu leurs intentions ; il sait qu'ils chercheront à écraser par le nombre notre division , et déja l'ordre de les suivre et de les combattre est transmis aux capitaines de la Vénus, de la Manche et de l’Astrée, dont il modère depuis longtemps l’ardeur. Tout ce que le zèle, l’activité et le dévouement peuvent opérer de prodiges , est exécuté pour l'armement des frégates, et seize heures après la réception des instructions du général Decaen , toutes trois avec la corvette l'Entreprenant, appareillent, renforcées de volontaires d'honneur qui s'étaient embarqués sur la première invitation du général. Lui-mêème, dès le 21 au soir, monte à cheval et se rend sur les lieux que devait bientôt immortaliser le courage de nos braves. Partout sur son passage les habitants se présentent à lui, lui offrent , lui demandent comme une faveur de marcher sous ses ordres. IL arrive à Mahébourg”: il voit, il entretient l'intrépide Duperré ; il lui promet tous les secours qui sont en son pouvoir ; il lui annonce qu'avant peu la division de M. Hamelin viendra rendre la partie plus égale et tromper les espérances de l'ennemi. 8
Le 22, le Sirius paraît et se joint à la Ne réide. Ces deux frégates osent manifester l'intention d'attaquer seules la division de M. Duperré; mais le Sirius touche, et le projet d'attaque est remis au lendemain.
Be 23, les frégates la Magicienne et l'Iphigénie rejoignent les autres. La division de la Bellone, par ordre de son chef, sg embossée dans la position la plus favorable et avait fait toutes: dispositions nécessaires pour résister à l'attaque d’un nur : supérieur en nombre, mais non pas en valeur.
Un renfort, composé de marins dont plusieurs MBoiort: des frégates de la division Hamelin faisaient partie, était dirigé par
1 Chefieu du port Impérial,
terre sur le port Impérial ; aussitôt qu'il y fut arrivé, on le répartit sur les frégates de M. Duperré. Ainsi, prêt a tout événement, ceapitaine vit avec calme les id frégates anglaises se ie sur lui.
Il n'est point d'expressions pour peindre tout ce qu'a eu de grand et de terrible cé moment où , s’avançant sans voiles et par la seule impulsion des vents sur leurs agrès, les quatre frégates
ennemies, à bord desquelles régnait un silence imposant, ve-
naient s'emparer d'une proie que semblait leur assurer l'inégalité du, nombre ; tous les cœurs étaient resserrés, hormis ceux de nos braves marins ; et chose étränge , ceux-là seulement que menaçait le danger étaient tranquilles et intrépides, tandis que les témoins de cette eflrayante action étaient saisis de crainte. Elle cessa bientôt, lorsqu'à l'approche de l'ennemi, on vit jaillir des flancs de la Bellone et de ses compagnes des torrents de feu. L'ennemi n'y répondit qu'après quelques minutes: les guerriers qui avaient vu les combats les plus sanglants ont déclaré depuis que les batteries les plus formidables n'offraient qu'une faible image du volcan représenté par la foudroyante Bellone. L'action s'était engagée à cinq heures un quart; les premières volées de l'ennemi avaient coupé les embossures de la Minerve et du Ceylan, dont le feu, par cet accident, se trouvait masqué en grande partie. La Bellone répondit seule pendant longtemps au feu des quatre régales ennemies, dont deux, quoique. échouées, lui présentaient le travers et la combattaient avec fureur.
On. a remarqué de terre que, vers huit heures, la Néréide était réduila, au silence de la mort; que les deux autres frégates an- ; ausient ralenti leur feu, et que celui de nos vaisseaux 1 rien perdu de sa vivacité.
lix-heures et demie, au moment même où son aps
É semblait complet, une mitraille frappa à la tête le redoutable
Dupèérré et le renversa de dessus le pont dans Ja batterie. Bouvet , instruit de ce malheur, monte sur la Bellone et comprend , aux signes que lui fait son commandant , que le pavillon français ne doit jamais être amené. Cette recommandation n’était pas néces-
NOTES. 197 saire au capitaine Bouvet; la mêmie résolution était dans son cœur, et Duperré n'a point quitté la Bellone, puisque Bouvet la commande. La Minerve rivalise de valeur et de dévouement avec la Bellone. MM. Fougeray et Roussin, lieutenants en pied des deux frégates, déploient le courage calme et déterminé dont ils ont déjà donné tant de preuves. Le courageux Mourgues , capitaine d'artillerie, semble se multiplier dans sa batterie pour accélérer les coups dirigés sur l'ennemi. M. Morice, capitaine du Victor, venu au port Napoléon sur l’ordre du commandant Duperré, et qu'une blessure grave, occasionnée par une chute de cheval, retenait sur son lit, oublie ses douleurs à la nouvelle de l'approche des Anglais, et se fait transporter sur sa corvette pour y partager la gloire et les dangers de ses frères d'armes.
M. Moulac, capitaine du Ceylan, a montré dans tout le cours de l'action un sang-froid et une intrépidité rares : atteint de deux blessures graves, il ne consent qu'avec peine à quitter le poste d'honneur pour recevoir les secours que réclamait son état. MM. René Decaen, Moisson, Montaud et Rabaudy, en un mot, officiers , aspirants, matelots, tous montrent une égale énergie, une valeur semblable, et il faudrait les nommer tous, si je voulais citer tous les braves.
On se fera aisément une idée des sentiments qui, pendant le cours de cette action, durent agiter le général Decaen et les colons de toutes les classes dont il était environné. Observant le combat de la plage la plus voisine du lieu où il se passait ; faisant transporter à bord des frégates les secours de toute espèce qu'il supposait leur être nécessaires; dirigeant lui-même sur l'ennemi, avec un succès constant; le feu de la seule pièce de canon établie par ses soins au poste de Mahébourg; disposant tout afin de recevoir avec vigueur les détachements que l'ennemi pourrait jeter
sur la côte pour y opérer une diversion ; allant à bord des fré-
gates, non pour encourager nos marins, un tel soin n’était pas nécessaire , mais pour leur payer le juste tribut d'éloges qui leur
était dû : il vit s'écouler ainsi tout entière cette nuit à jamais
mémorable.
LE
Là
Le général Vandermaesen; placé sur un autre point exposé au feu de l'ennemi , et que défendait également une seule pièce de canon sans plate-forme, y déployait le même zèle, la même activilé, et regrettait, ainsi que les braves qui l'entouraient, de ne pouvoir prendre plus de part au combat. M. Blein, un de ses aides de camp, a été blessé en faisant partir la pièce qu'il venait de pointer sur l'ennemi.
À onze heures, le feu des Anglais avait cessé ; nos braves interrompirent aussi le leur; mais à peine une demi-heure s'était écoulée, que chacun avait repris son poste et qu'une grêle de boulets et de mitraille recommençait à frapper l'ennemi , dont le lugubre silence annonça bientôt la défaite,
Le 24 à cinq heures, l’aide de camp du capitaine général, M. Delhor, vint donner avis à nos frégates qu'un des prisonniers français de l'ile de la Passe, détenu sur la Néréide, s'échappant à travers le feu terrible que nos bâtiments vomissaient sur celte frégate, et se dégageant du milieu des morts et des mourants dont ses ponts étaient couverts, s'était précipité à la nage pour gagner la terre ; qu'il avait annoncé au général Decaen que la Néréide avait entièrement cessé son feu depuis huit ‘heures du soir ; que le capitaine Willoughby, blessé lui-même dangereusement, et voyant l'impossibilité d'opposer à nos frégates une plus longue résistance, avait envoyé à diverses fois des hommes pour amener le pavillon; mais que le feu des Français avait toujours enlevé ceux qui se présentaient pour exécuter cet ordre ; et que les autres Anglais, pis de tarenr, s'étaient précipités en désordre dans la cale, pitaine étendu sur le pont, sans secours et nageant dans son sang.
… Cet avis fit suspendre le feu dirigé encore sur la Néréide. Au point du jour, elle fut aperçue dans l'état le plus affreux , mais encore surmontée d’un. yac anglais. Les prisonniers de l'ile de la Passe, au nombre de dix-sept , se voyant les maîtres de la Neréide, se hâtèrent d'y arborer le pavillon français. Alors le feu de l'ennemi se dirigeant sur cette malheureuse frégate, 1 fallut songer à réduire les autres, avant d'en prendre possession. De ce
NOTES. 199 moment jusqu'à une heure de l'après-midi du 4, da Magicienne devint le seul but de tous nos coups.
L'ennemi annonça bientôt par ses dispositions l'intention d’évacuer cette frégate : vers le soir, elle était abandonnée, et le feu s'y manifesta dans plusieurs parties. A onze heures elle était totalement enflammée, et l'explosion ne tarda pas à avoir lieu.
La Néreide avait été, dès l'après-midi, amarinée par M. Roussin, qui l'avait trouvée dans un état plus horrible qu'il n'est possible de le peindre. Cent soixante morts ou blessés couvraient ses ponts : tous les secours que réclamaient ces derniers leur furent à l'instant prodigués.
Le 25 au matin, Le Sirius fut à son tour vivement attaqué ; et bientôt ses équipages, ne pouvant supporter notre feu , l'abandonnèrent également en désordre et s'empressèrent de l'incendie. À onze heures ses débris enflammés, lancés dans les airs, offraient aux habitants nombreux qui garnissaient toutes les rives le plus beau et le plus horrible des spectacles.
Réfugiés alors en foule sur la dernière de leurs frégates et sur le fort qu'ils avaient surpris, mais dont l'enlèvement leur devenait si funeste, les Anglais purent considérer toute l'horreur de
leur situation et reconnaître l'impossibilité de se soustraire au dernier coup que le général s’apprêtait à leur porter. Bercés toutefois par une dernière espérance , ils se hâtèrent de se retirer de la portée de nos frégates et de se touer sous la protection du fort de l'île de la Passe.
La Bellone et la Minerve, de leur côté, se réparaient avec activité, se disposant à suivre l'Iphigénie et à achever leur victoire , lorsque la division du capitaine Hamelin parut, le 27 août, devant le port Impérial, et ne laissa plus aux Anglais consternés la moindre possibilité de se soustraire à leur sort. FES
Nos frégates, battues par les vents contraires, repoussées par les courants, avaient, depuis leur sortie du port Napoléon , vainement Jutté contre les éléments pour arriver à leur destination. Jalouses des dangers et de la gloire de la division Duperré, elles brûlaient de les partager, et n'avaient rien négligé pour surmonter
les obstacles qui s'opposaient à la rapidité de leur marche ; leurs efforts avaient été inutiles, et nos braves capitaines Hamelin,
Dornal de Guy et Lemarant, n'étaient enfin arrivés au port Im-
périal que pour être témoins de la capitulation à laquelle l'ennemi était forcé de se soumetire. La corvette l'Entreprenant , capitaine Lebreton, plus favorisée par les vents, y était rendue depuis quelque temps.
À peine sur les lieux, le capitaine Hamelin somma l'ennemi de se rendre, lui fit sentir l'impossibilité de résister un seul moment à l'attaque qu'il était prêt à diriger contre lui ; et le capitaine
général ayant, de son côté, répété la même sommation, le com-
modore Lambert céda à la nécessité et s'en remit à la générosité française sur son sort et celui de ses compagnons d'infortune.
À onze heures du matin, le pavillon français flottait sur l'ile de la Passe et sur l'Iphigénie. Le général Decaen en fit prendre possession, et ordonna de transporter à terre les blessés entassés sur l'ilot, pour être traités avec les mêmes soins et les mêmes égards que les nôtres; tous les autres prisonniers furent dirigés sur le port.
On a vu pendant leur marche ce que peut l'humanité chez les Français, même en faveur de leurs plus cruels ennemis. Des rafraichissements de toute espèce leur étaient offerts par les habitants qui bordaient les grands chemins : rien n’a été négligé pour leur adoucir les rigueurs involontaires d’un voyage pour lequel il avait été impossible de prendre les dispositions convenables. Au port Napoléon , la même bienveillance leur a été témoignée : les femmes et les enfants ont surtout été l'objet des soins particuliers ; et le général, pour abréger la longueur de leur captivité, s ‘est empressé d'envoyer un cartel pour les déposer à l'ile Bonaparte.
Nos lauriers ont été teints d’un sang précieux ; plusieurs ofliciers de distinction ont perdu la vie dans le combat, MM. Montozou et Meunier, de la Bellone ; Lanchore, de la corvette le Victor, et Arnaud, aspirant, ont emporté les regrets de tous , et particulièrement ceux de leurs capitaines, dont ils étaient justement
k ee
NOTES. 501 estimés. Officiers aussi instruits que modestes , à la fois prudents et braves , ils promettaient à la marine française des sujéts précieux , et laissent dans le cœur de tous ceux qui les ont connus des regrets éternels. Trente -trois autres de nos braves marins ont aussi perdu la vie, et le nombre des blessés s'élève à cent douze ; mais peu le sont dangereusement, et leur pays a l'espoir de les conserver pour d'autres victoires. Les officiers et aspirants blessés sont MM. Moulac, capitaine du Ceylan ; Lefèvre-Aubert , second capitaine du même vaisseau ; Prosper Brun, Cunot, Grainville, Perez, David et Ollivier, aspirants; et Vieillard , enseigne de la Vénus. M. Duperré, renversé pendant le combat , est
déjà rendu à son commandement, et n’aspire, quoique souffrant encore de sa blessure, qu'à trouver de nouvelles occasions de se signaler. :
Les era 45 immenses qui résultent de ce fui d'armes, supérieur à tous ceux dont la marine française s’est honorée depuis longtemps, sont faciles à saisir : l'ennemi, déconcerté dans ses projets, n’a plus aulour de notre île que deux frégates fuyant partout devant nos vaisseaux victorieux ; les bâtiments de transport qui lui sont envoyés de l'Inde et du Cap, viennent eux-mêmes se livrer à nos croiseurs: trois sont déjà tombés en nos mains; trois corvettes où avisos armés ont éprouvé le même sort; deux mille prisonniers sont entassés dans les dépôts de la colonie, et porteront eux-mêmes au Cap, dans l'Inde, et même en Angleterre, le récit de leurs désastres. Un général et plus de cinquante officiers de tout rang ont été détournés de leur destination et sont à la disposition du capitaine général , avec six capitaines de vaisseau et frégate et une foule d'officiers de marine. Ainsi, celui qui voulait de son OURS nous effrayer ou nous séduire, redoute à son tour qu’en se présentant sur les rivages de son île, nos frégales ne réveillent dans le cœur des braves qui l'habitent Famour de leur souverain et celui de leur patrie. E craint qu'ils ne veuillent suivre l'exemple que leur offrent les colons de l'Ilede-France ; qu'ils n’imitent leur généreux dévouement ; en ravissant à l'ennemi une colonie sur les rives de laquelle auraient dû
s’'anéantir les eflorts des Anglais, comme ils sont venus échouer sur celles de l'Ile-de-France.
Quelle que soit, au reste, leur détermination actuelle, celui qui la gouverne ne peut s’abuser longtemps sur l'incertitude de ses succès et sur la facilité que la France.aura toujours à lui enlever cette île; elle est peuplée de braves dont la valeur humilia plus d'une fois dans l'Inde le pavillon anglais, et n'attend, pour se ranimer, que l’arrivée des renforts en tous genres promis par le grand Napoléon.
Les succès que nous venons de remporter sont un gage certain des eflorts que fera l'empereur des Français pour nous secourir. Alors nous serons en état non-seulement de continuer à nous défendre avec vigueur, mais encore de chasser l'ennemi de l'ile qu'il a surprise, et de le poursuivre lui-même au milieu de ses possessions dans l'Inde, exposées toutes presque sans défense aux altaques de nos héros.