‹ Voyage aux AlpesChapitre 1 sur 45 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De Paris à Strasbourg. La Chsmpagne, la Lorraine, l'Alsare, la cathédrale. — De Strasbourg à Bâle. Érasme, salle da Concile, Rhin, Forèt-Noire. — De Bâle à Berne. Le Rhin, la Birse, le Jura , le lac de Bienne , Berne.

Paris m' étouffait. L'air y était lourd, le ciel, plombé. Quelquefois, en traversant les rues et les places, en longeant les quais et les boulevards, j'avais des vertiges. Je soupirais après la Suisse. J'avais besoin d'espace, de souffles, d'horizons. Le cœur me battait en pensant aux lacs et aux Alpes.

Je me suis contenté. J'ai prélevé sur mon his-

toîre de Maine Stuart et sur mon livre de la Famille un modeste budget de voyage. J'ai hâté tous mes préparatifs et j'ai dit adieu à mes amis.

Nous sommes partis de Paris pour Strasbourg, ma femme et moi, le 5 juillet 1856, par une belle matinée. La gare du chemin de fer nous a intéressés d'abord. Elle est couronnée de deux figures, sculptées par le ciseau de Louis Brian. Ces figures rappellent, pour le style, l'Iliade et l'Odyssée du plafond d'Homère. Si M. Ingres eût été statuaire, au lieu d'être peintre, il n'aurait pas exécuté autrement la Seine et le Rhin.

Nous nous sommes un peu arrêtés à Meaux.

J'ai aperçu l'église, j'ai fermé les yeux et Bossuet m'est apparu dans la pompe de ses habits pontificaux, avec la majesté de sa taille robuste, de son geste sobre, de son visage grave, calme, dominateur. Ses lèvres ont tonné et le charbon de feu l'a brûlé comme Isaïe. J'ai entendu des accents de prophète dans le désert et de grands coups d'ailes dans les nuages, puis je suis reparti et la vision s'est effacée.

J'ai côtoyé par les plaines de la Champagne , de la Lorraine et de l'Alsace, la Marne, la Meuse, la Meurthe, la Moselle, jusqu'au Rhin. Ces rivières sont la vie et la grâce de leui-s vallées. Elles fécondent, elles enchantent tout. Elles réfléchissent dans leurs eaux sonores , les fleurs, et les arbres, et les astres, et les insectes , et le voyageur qui les contemple sans se lasser, entre les lis et les joncs de leurs bords. De temps en temps une voix s'élevait du sein des flots, un éclair, ou plutôt un regard s'échappait des vagues , et je m'étonnais d'éprouver pour ces rivières une tendresse, comme si elles avaient eu une âme.

J'ai pénétré gaiement, par les souterrains dont le vent humide me fouettait le visage, dans les gorges des Vosges. Leurs jolies pentes gazonnées, leurs vallons frais, leurs sommets boisés et semés de ruines féodales, m'ont entraîné de surprise en surprise. Rien n'était plus charmant que ces sentiers de mousse sous les pieds et que ces arches de verdure sur la tête. Des percées inattendues s'ouvraient çà et là, à chaque minute. Je me suis oublié au fond de ces solitudes de faons et de biches, et j'ai em-

Je suis sorti de la nef, tout préoccupé de ces pressentiments. Avant de m' éloigner, je me suis retourné pour embrasser encore d'un coup d*œil la fa,çade gigantesque. Une cigogne a pris soudain son essor d'un toit où elle avait construit son nid. Elle s'est jetée dans le vide avec une souplesse, une aisance, une légèreté qu'on ne lui supposerait pas, lorsqu'elle est posée sur ses longues pattes, semblable à un hiéroglyphe oriental. Dès qu'elle s'est mise à voler, elle est devenue belle. Elle s'est attiré mon intérêt. Elle a décrit mille cercles aux quatre angles de la cathédrale et elle s'est élevée de spirale en spirale avec la tour. J'ai cru qu'elle ne la dépasserait jamais. Je me trompais : d'un suprême élan , la cigogne a monté plus haut que cette flèche, plus loin de la terre, plus près de Dieu. Ses petits la suivaient du toit , comme moi de la rue. Ils l'ont rappelée par leurs cris. Le noble oiseau est revenu , mais de ses tuiles il regardait encore le firmament et il y planera de nouveau.

Cet oiseau voyageur n'est-il pas un devin et un emblème? N'est-il pas le symbole ailé de l'âme dans les évolutions successivement supérieures

 toujours plus hardies qu'elle doit accomplir ?Qrs le ciel , durant les siècles des siècles? .

Nous avons parcouru de Strasbourg à Bâie une route, dont la plus belle partie est entre les Vosges et le Rhin.

Baie n'est qu'une ville de millionnsûres.

Nous avons descendu chez madame de Yemey, Tune de nos parentes. Nous y avons été accueillis avec des exclamations de joie. Madame de Verney a essayé de nous retenir pour toute la saison, mais j'ai résisté. Nous sommes convenus que je demeurerai un jour à Bâle, que ma femme y demeurera deux jours, et que, le troisième, madame de Yerney l'amènera dans sa voiture jusqu'à Bienne, tandis que, moi, en partant d'avance, je voyagerai pédestrement.

Bien de Bâle ne m'a charmé que ses fontaines jaillissantes, son fleuve majestueux et sa grande église rouge dont la masse se dresse comme un promontoire sur le Rhin. J'ai visité cette église et la salle du concile. Cette salle est tout ce qui reste de cette assemblée qui voulait réformer les abus du catholicisme, supprimer le schisme des

Hussites et réunir dans une même formule r Orient et TOccident. Une jeune fille me servait de guide. Elle me montrait avec complaisance les places où siégèrent tant d'évêques et de cardinaux, deux clepsydres, qu'ils consultaient en guise d'horloges , et qui sont suspendues près d'une copie de la danse des morts. Un buste moqueur d'Érasme domine toute cette pièce, qu'il semble railler d'un demi-sourire.

Je me suis penché aux rampes des quatre fenêtres gothiques de la salle du concile. Mes yeux ont erré sur un paysage ravissant , depuis la terrasse de la cathédrale plantée de marronniers, depuis le Rhin qui s'avance avec la rapidité d'un héros et les tumultes d'un Dieu entre la ville haute et la ville basse, depuis les champs et les vignes de la plaine jusqu'aux sentiers qui serpentent des collines aux plateaux, à travers les tournoiements et les labyrinthes de la forêt Noire.

J'ai découvert dans une vieille rue de la ville d'Érasme, la maison d'Érasme. Cette maison n'a pas d'autre distinction, que d'avoir appartenu au plus grand homme d'esprit du xvi* siècle. Je

Tétudiais en tout sens néanmoins, songeant au délicat égoïste, moitié prêtre et moitié philosophe, qui rhabita, lorsqu'une voiture, que j'entendais confusément, depuis quelques minutes, se brisa par l'essieu, à quatre pas de moi. Je me retournai. La roue gauche gisait sur le pavé. J'ouvris précipitamment la portière et je retirai, du milieu des coussins, une dame âgée qui n'avait pas de mal , mais qui était toute tremblante. « Monsieur, me dit-elle, vous serez bon jusqu'au bout, et vous me conduirez à ma demeure qui est près d'ici. » Je m'empressai de donner le bras à cette pauvre dame en détresse. Je la calmai peu à peu durant le trajet, et nous arrivâmes sans trop de peine à un petit hôtel, dont un orme surmontait du dedans la porte cochère. « C'est là, » me dit celle que j'accompagnais.

Je sonnai et le guichet grinça sur ses gonds. J'entrevis le jardin , d'où un jeune homme se hâta vers nous. La mère tomba dans les bras de son fils, lui racontant son accident et me nommant son sauveur. Lui , embrassait sa mère et me remerciait tour à tour. Je me dérobai à cette double gratitude et je disparus.

J'emportais un mirage du cœur. Dans le coup d'oeil rapide jeté sur le clos, j'avais cru reconnaître le jardin du presbytère de mon grandoncle. C'était la même disposition, la même étendue. C'étaient les allées de buis, les giroflées sur les corniches dégradées, les poules, ces animaux intimes , et le noisetier , ce végétal domestique de toutes les cures de campagne.

Cette image fortuite m'avait éclairé d'une lueur le presbytère jusqu'au fond de l'espace et du temps.

J'ai toujours aimé le fleuve du Rhin, ce fleuve de la paix et de la guerre , du commerce et de .la gloire, ce fleuve de l'histoire et des légendes, des voyages et des aventures. Je n'ai jamais perdu une occasion avec lui. Or, en partant de Bâle pour Bienne, j'ai cédé à sa fascination. J'ai longé sa rive droite, jusqu'au lieu où il reçoit dans ses eaux vertes les eaux blanches de la Birse , avec les transports , les frémissements et les murmures d'un sein ému.

La Birse ne m'a pas attiré moins irrésistible* ment que le Rhin. Je me suis décidé à remonter,

à pied, son cours jusqu'à sa source, aux ruines de Tavannes , d'autant mieux que de là, après deux jours de marche, je devais rejoindre ma femme à Bienne et reprendre mon itinéraire de Berne,

Me voilà donc à l'air pur, sous le ciel libre. Toute ma vie est dans mes yeux. Je ne puis que regarder.

Je me suis enfoncé dans le Jura et j'ai crié d'admiration au débouché de la Birse, sous le pont de Blauen. Les roches abruptes se découpaient comme des murs à droite et à gauche. Le château de Blauen est soudé à ces rocher d'une soudure si forte, qu'il ne fait plus qu'un avec elles. Il domine pittoresquement la Birse.

Le pays est aussi charmant que soudain. J'avançais lentement. A chaque instant , les roches s'abaissaient, se relevaient, s'élargissaient en bassins, se creusaient en grottes, s'arrondissaient en croupes, se déchiraient en ravins, se dessinaient dans les caprices innombrables d'une configuration toujours nouvelle.

Aux endroits où le blé avait mûri plus tôt par la réverbération du soleil entre les monts , des moissonneurs et des moissonneuses circulaient ,

leur faucille à la main, et jonchaient les champs d'épis d'or. A côté de ces gerbes d'épis, je remarquais çà et là des gerbes de bluets et de coquelicots que les jeunes filles entassaient en riant. Elles s'égayaient ainsi, mais surtout elles travaillaient ; car la sueur coulait de leurs fronts sur leurs visages.

Ces moissons précoces étaient rares , exceptionnelles. On fauchait partout ailleurs ; on fauchait en cadence, avec une sorte de rhythme rustique. Les faneuses mêlaient leurs mouvements irréguliers et leurs gracieux coups de fourche aux efforts plus mesurés, plus unanimes des faucheurs. On faisait des amas du foin, on l'empilait sur les chars, et les bœufs robustes le traînaient dans les plis des montagnes , vers les granges. L'odeur de ces foins parfumait toute la vallée. Les insectes qui bourdonnaient par milliards autour des grandes roches, semblaient la respirer avec autant de volupté que l'homme.

Quand je suis entré dans l'auberge de Délémont, village du Jura bernois, j'étais exténué.

Je fus guéri, délassé, réjoui du premier regard. J'aperçus un feu clair sur lequel fumait une marmite de pommes de terre. L'hôtesse trempait dans des écuelles de faïence une excellente soupe aux choux, et il y avait sur la nappe une galette blonde qui embaumait. Je demandai, en outre, un poulet froid étalé sur le buffet et une bouteille de vin blanc. J'ai fait le plus délicieux des repas.

Je me suis couché et j'ai dormi sans rêve.

Reparti de Délémont, à l'aube, j'ai retrouvé la Birse. Je me suis engagé avec elle, près d'elle, dans le Gourrendlin. Les roches déroulaient leurs saillies bizarres, fantastiques, sur les deux rives. La base de ces roches s'ouvrait en cavernes profondes, et leurs sommets se touchaient presque d'un bord à l'autre, au-dessus de ma tète, à une prodigieuse hauteur. Cette gorge a été sans doute fendue dans un cataclysme. L'horreur dresse encore les vives arêtes du granit aérien. Les siècles ont diminué les terreurs de ces lieux en les revêtant de sapins et de hêtres qui plongent leurs racines, on ne sait où, et qui vivent dans les porphyres. Les sapins jettent leur verdure sombre et les hêtres leur verdure tendre, de

laBirse aux cimes et les couronnent. Je m'imaginais, à tout moment, que cette fécondité d'accidents et de roches allait cesser; non, elle recommençait pendant des lieues et pendant des lieues.

Le village de Moutier et son vaste bassin mènent de ce beau défilé du Courrendlin au défilé de Court.

J'ai franchi les portes de ce nouveau défilé. Les roches ont continué. Le poëme de pierre s'est prolongé avec une grandeur croissante. Toutes les architectures s'entrelaçaient, se confondaient et se dégageaient à la fois. C'étaient des cathédrales, des pyramides, des minarets, des tours, des obélisques, des dômes, des aiguilles, des clochers qui se succédaient et qui se surpassaient sans effort. Dieu s'est joué dans cette création. Tune de ses plus belles pages antédiluviennes. L'Artiste éternel s'y est révélé à chaque pas. Le miracle se poursuit jusqu'aux maisons de Court. Avant de quitter ce dernier défilé, je me suis affaissé sur l'herbe, moins épuisé de fatigue et de chaleur, qne d'admiration. J'ai revu dans mon esprit tout ce que j'avais vu, et les heures se sont écoulées à cette contemplation intérieure. Je n'ai été ré-

veillé que peu à peu par des bruits d'ailes, par des souffles de vent, par des murmures de vagues. Quand je suis revenu tout à fait à moi, j'étais dans un escarpement du chemin, où Teau, filtrant de la montagne, tombait de mousse en mousse sur les bruyères. Elle ne tombait pas en nappe, mais en gouttes, en pluie lumineuse, en cascade de perles.

Je me suis senti rafraîchi, et j'ai poussé vers Tavannes mon excursion. A quelques minutes du hameau, j'assistais au jaillissement des sources de la Birse, et je connaissais l'histoire de cette rivière. Je ne comprends pas de sort plus beau que le sien. Elle coule du Jura, se creuse un lit entre les prairies en fleurs, les roches agrestes ou sublimes, les collines fertiles ou sauvages, sous les caprices des rayons et des ombres, au parfum des géraniums, des pervenches, des mauves, des serpolets, et, de flots en flots, au chant des rouges-gorges dans la vallée, au cri des aigles sur les pics sombres, à travers les œuvres les plus originales de Dieu, elle va s'abîmer en blanchissant, en écumant, dans les bouillonnements amoureux du Rhin. Les destinées humaines sont moins heureuses.

Non loin des sources de la Birse, j'ai examiné curieusement le bloc de granit percé en arche et appelé Pierre-Pertuis {PeirorPertusa) . On dirait une porte romaine, d'une seule pièce, enfantée par une éruption formidable.

De Pierre-Pertuis à Sonceboz, et de Sonceboz à Bienne, j'ai côtoyé les inflexions pittoresques du Jura. Je me suis assis à sa dernière croupe, pour mieux scruter la plaine arrosée par l'Aar, l'Emme et la Thièle. J'ai salué du cœur l'Ile de Saint-Pierre, située au milieu du lac de Bienne et habitée par Rousseau. Je ne pouvais m'arracher au charme de ce beau lac, dont le soleil couchant teignait de sa pourpre les eaux de turquoise.

Madame de Yerney avait accompagné ma femme à Bienne. Elle souffrait de se séparer de nous. Absente de France depuis quatre ans, nous lui rendions la patrie et la famille. Elle aspirait à nous garder, soit dans sa maison de Bâle, soit dans sa villa de Bienne. La voix du sang lui parlait à l'oreille et au cœur. Nous étions attendris de son affection, mais nous n'avions pas le droit

de lui sacrifier d'autres amis qui nous attendaient. Et puis notre plan était fait dès Paris. Nous dîmes donc adieu en soupirant à madame de Yerney, et nous montâmes, ma femme et moi, dans un coupé de diligence.

Le pays est uni et fertile, de Bienne à Nidau, à Âarberg et à Berne. De magnifiques rivières égayaient la campagne. Les moissons se courbaient sous le vent. D'innombrables cerisiers verdissaient et rougissaient à la fois. Tout était en fruits et en fleurs. Cette contrée rappelle notre grasse Normandie. C'est une Normandie suisse. On la traverse impatiemment et on la dédaigne un peu, quand on songe que Ton quitte le Jura et que les Alpes sont proches.

Nous arrivâmes à Berne aux flambeaux. Les réverbères sont suspendus à des poteaux de fer échelonnés au milieu des rues, le long du torrent qui lave la ville et qui alimente les fontaines. Ce torrent, contenu dans un étroit chenal de pierre, divise les rues en deux et court du faubourg supérieur dans l'Aar.

Le premier aspect de Brene, aux lumières,

Si VOYAGE

m'a été intéressant par sa nouveauté. Les arcades, qui soutiennent les maisons et qui forment des galeries où s'étalent les boutiques, semblaient plonger dans des souterrains. C'était un étrange effet d'optique. L'imagination rêve de brigands, et les. yeux n'aperçoivent que des commerçants et des portefaix qui chargent et qui déchargent des voitures. Les arcades sont des sortes de docks au petit pied.

Nous avons soupe et dormi.

Le lendemain j'étais à ma fenêtre qui donne sur la grande rue, la rue principale de Berne. Rien n'est plus commode qu'un tel observatoire. Car, à Berne, chaque fenêtre est un canapé où l'on accumule les coussins, comme ailleurs dans un salon.

J'ai compté beaucoup de fontaines. Elles enchantent l'oreille, elles bercent l'âme à leur bruit frais et ruisselant. Il y en a une sous mon balcon, une très-belle.

Les jeunes filles allaient autour avec leur costume national. Elles sont vêtues d'une grande chemise sur laquelle elles ajustent des jupons et un corset. Les jupons sont de nuances variées. Le corset bas est noir, ordinairement de drap ou

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de velours. Il laisse le sein se dessiner sous la chemise» serre gracieusement la taille et se rattache des aisselles aux épaules par des rubans. Les chemises montantes ont un collet de velours, que deux chaînes d'argent fixées à ce collet devant et derrière maintiennent par leur poids. Ces chaînes pendent jusqu'à la ceinture , quelquefois jusqu'aux hanches. Elles sont un ornement dont les jeunes filles de TOberland aiment singulièrement à se parer.

Je suis demeuré trois heures, qui ont passé comme trois minutes, à regarder les jeunes filles se grouper aux fontaines et échanger des paroles timides avec les jeunes garçons. Elles puisaient Teau avec des urnes domestiques qu'elles portaient ensuite à la manière des vierges de la Bible, tandis que leurs compagnons faisaient boire leurs chevaux aux vasques des fontaines, tout en causant d'amour. L'eau s'écoulait des vasques par une ouverture, et se renouvelait en toml^ant des bouches intarissables, soit des ours, soit des salamandres, soit des tritons, sculptés en bronze. Ces monstres s'embellissent presque de leur inépuisable générosité. Ils versent aux hommes leurs sources et ils creusent des abreu-

voirs aux animaux. Les oiseaux du ciel se posent sur les margelles entre les tètes des mules et des vaches ; ils secouent leurs ailes de plaisir et se désaltèrent sans crainte en becquetant goutte à goutte les naïades des Alpes.

Je me suis dérobé malgré moi au spectacle pastoral des fontaines. Elles ont quelque chose d'antique, de primitif. J'ai parcouru la ville. Elle parait plus grande que Bâie, qui a pourtant une population égale, un peu plus de trente mille habitants.

Les glaciers étant enveloppés de brouillards, je me suis amusé aux monuments. Le plus beau est certainement la cathédrale. Les protestants l'ont misérablement diminuée en élevant une cloison entre le chœur et la nef. Ils ont voulu, par ce vandalisme, donner plus de retentissement à la voix de leur ministre. Les stalles sont incrustées d'armoiries, comme à la chapelle de Windsor. Mais quelle différence I Tandis qu'en Angleterre, où fleurit le privilège, les stalles blasonnées sont respectées de tous, à Berne, où l'aristocratie agonise, elles sant envahies par le

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premier occupant. Un bourgeois» un artisan» un bouvier, s'ils devancent d'une minute un d'Erlach» peuvent prendre un siège héréditaire»

malgré les insignes féodaux qui le consacrent. Ici» le patriciat n'est plus qu'un v^n nom. C'est la pente des siècles. La démocratie seule semble de droit divin. Je lui souhaite d'être moins envieuse, moins mesquine, moins étroite. Je lui conseille d'accepter comme éléments de sa prospérité future, les familles historiques» les fortunes honorables, les génies éminents soit des lettres, soit de la science, soit de l'art. C'est à ces conditions que la démocratie se légitimera et régnera. Le vrai titre, le seul gage de la durée et de la puissance, c'est la grandeur I

Les brouillards sont tombés ; le soleil luit, le ciel est bleu.

J'ai jeté un coup d'oeil, en passant, sur la statue équestre de Rodolphe d'Erlach. Il tient la bannière de Berne, la bannière qu'il déployait à Laupen. 11 est dans l'attitude et dans l'élan de la victoire. Quatre ours de bronze, comme la statue, sont debout aux quatre coins de la grille

qui entoure le héros. C'est imposant et c'est sauvage.

Mais les glaciers resplendissaient et je me suis hâté vers la plate-forme.

M'y voici : la cathédrale est derrière moi, un peu à droite ; devant moi, l'Aar mugît à cent vingt pieds de profondeur et roule ses eaux d'azur. Au-dessus de la rivière, impétueuse comme un fleuve, s'élèvent les collines de Gunten et de Belperg ; plus loin, le Niesen et la chaîne du Stockhorn, et plus loin encore, sur le troisième plan, les Alpes sublimes, les glaciers éternels.

Les principaux de ces glaciers sont le Wetterhorn, le Shreckhorn, le Finsteraarhom , l'Eiger, le Mœnch, la Jungfrau, le Breithorn, le Gespaltherhorn, la Bliimlisalp, le Doldenhorn et l'Altels. Le pic le plus humble des Alpes Bernoises a dix mille pieds ; les deux plus hauts, la Jungfrau et le Finsteraarhom, ont l'une douze mille huit cent soixante et douze pieds et l'autre treize mille deux cent trente-quatre pieds, au-dessus du niveau de la mer.

Ma première impression en face de ces colosses du monde, a été un foudroiement de

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Tâme et de tous les sens. Ce saisissement apaisé, j'ai étudié ces augustes monts, comme j'étudierais les plus grands hommes de l'histoire. Quand je les retrouverai, je veux les connaître individuellement.

Je suis resté deux heures immobile sur la plate-forme, puis j'ai été quatre heures en calèche, avec ma femme, autour de la ville. Les promenades extérieures sont admirables. Je remarquais les jolis chalets de plaisance que les nobles et les riches de Berne possèdent aux environs de leur capitale. Je respirais les roses et les œillets dont les odeurs se mêlaient au parfum des lis, aussi grands que des arbustes et cultivés par ce peuple, comme s'il y avait, dans son goût pour cette fleur, un sentiment. La fleur et l'animal de prédilection des Bernois, c'est le lis et l'ours. Il ne sauraient abuser du lis, mais ils abusent de l'ours. L'ours est pensionnaire de la Bépublique. Ceux qui vivent dans les fossés de Ja ville ont chacun une fontaine et un arbre. Ils sont visités par les magistrats, entretenus par le budget de l'État et par les legs des citoyens. Les artistes même favo-

risent les ours. Les sculpteurs en font des *écuyers. Dans le monument de la plate-forme, c'est un ours qui porte le casque de Berthold, le fondateur de Berne.

Toutes ces petites choses me sollicitaient confusément et vainement. J'étais absorbé par les glaciers que je considérais sous leurs faces diversement majestueuses. Ils dépassaient mon espérance. Après l'Océan, les Alpes ont vaincu mon imagination. Je défie l'athéisme de ne pas tomber à deux genoux devant ces sublimes degrés entre Dieu et nous. Je n'ai pas contemplé un seul de ces monts, sans que Dieu m'ait apparu au dedans, au-dessous et au-dessus, des entrailles et des abîmes aux sommets.

Pendant que j'agitais en moi ces pensées et mille autres, les glaciers, qui étaient sortis, depuis cinq heures, des brouillards, y rentraient peu à peu. A mon retour les nuages obscurcissaient tout. Mais vous existiez sous vos nuages, ô monts inviolés, comme vous, ô Dieu vivant, vous subsistez sous vos triples voiles I En Suisse, plus qu'ailleurs, le sentiment religieux envahit, pénètre par tous les pores. Chaque minute est une révélation.

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