‹ Voyage aux AlpesChapitre 18 sur 45 · UN ANGLAIS DE CËVLAN · texte numérisé non relu

UN ANGLAIS DE CËVLAN

Dans les intervalles de mes travaux sur l'Orient, je vais à la poésie, comme j'irais au piano. Je lis Homère, Sophocle, Pétrarque, Shakspeare, Byron, et je reviens plus frais à mes labeurs.

i faites comme le lutteur antique; il ne

jit jamais de se frotter d'huile, pour

["état d'énigme.

ISi VOYAGE

MOI

Il n'est pas difficile d'en trouver le mot.

A la lecture des Paroles d'un croyant^ j'ai dit d'abord : M. de Lamennais se révoltant contre Rome, c'est Charette tirant l'épée contre la Vendée.

Voilà le premier mouvement ; voici le second :

En songeant à tout ce que cet homme jetait dans le gouffre de sa conviction, passé vénérable , amis , frère , considération , ambitions terrestres, je me suis surpris à l'admirer, et je me suis écrié : Non, ce n'est pas un traître, c'est un saint.

GÉRALD

C'est le Coriolan de l'Église.

MOI

En apparence, oui ; en réalité, non. Ce serait plutôt saint Paul sur le chemin de Damas.

Il est beau de se sacrifier à sa vérité, au lieu de sacrifier sa vérité à soi. Tout le crime de M. de Lamennais, est d'avoir aimé Dieu plus que lui-même.

AUX ALPES. Mb

>Veisseubiirg.

UN RÉFUGIÉ

J'ai beaucoup étudié la Révolution et très-peu la Fronde,

La Fronde est la petite pièce avant la grande.

UN RÉFUGIÉ

Y avez-vous trouvé un seul homme qui vous ait intéressé sérieusement.

MOI

J'ai trouvé trois hommes : Le cardinal de Retz, un héros de boudoir et de place publique ; le grand Condé , un héros de champ de bataille ; le président Mole, un héros de sénat et de parlement. J'ai trouvé encore la princesse Palatine, un diplomate accompli; et un madré charlatan, le cardinal Mazarin, dans lequel il y avait l'étoffe d'un grand ministre.

VVeissenburg.

UNE DAME ALLEMANDE

Qu'est-ce qu'un petit livre, un chef-d'œuvre de typographie, intitulé : Evgénie de Guénii ,

lis VOYAGE.

du petit livre qui a éveillé votre curiosité.

UNE DAME ALLEMANDE

Cela m'intéresse beaucoup.

MOI

Mademoiselle de Guérin était une âme religieuse et désespérée. Cette âme semblait une perle des glaciers, froide à tout amour terrestre, traversée seulement et transpercée de tous les rayons divins et d'un rayon fraternel. C'est ainsi qu'on voit, dans les grottes cristallisées, d'autres perles teintes des feux du soleil , des couleurs de r arc-en-ciel et quelquefois fondues par la foudre. Telle est l'histoire de mademoiselle de Guérin. Concentrée dans l'infini, sa préoccupation fixe, elle y éclata un jour et s'y évapora en Dieu et en son frère, ses uniques amours.

UNE DAME ALLEMANDE

La femme est un étrange mystère. Soyez as-

sure qu'il y avait en mademoiselle de Guérin,

place pour un autre amour, entre son frère et

Dieu.

Mor.

Peut-être bien. Ce qui me le ferait croire, c'est que toutes ses lettres sont des flammes du cœur.

AUX ALPES. ISO

Son accent troublé et ses intonations soudaines font rêver d'orage et de passion, autant que d'éternité. Qui sait ce -que mademoiselle de Guérin a pu refouler de déchirements dans sa poitrine chaste et profonde? Cette étonnante fille avait en elle des abîmes muets de douleur. Sa parole, quand elle rompt le silence, est sobre, simple, et d'autant plus tragique. Plus elle a été contenue , cette parole , plus elle émeut.

UNE DAME ALLEMAND^

Vous m'avez donné une irrésistible envie de lire mademoiselle de Guérin.

MOI

J'écrirai demain à Paris, afin de demander pour vous mon exemplaire.

UNE DAME ALLEMANDE

Soyez tout à fait bon, et écrivez, non pas demain, mais aujourd'hui.

MOI

Très-volontiers.

Weissenbnrg.

SELBOR.

Un instinct secret m'entraîne à la philosophie française.

GERALD

J'éprouve aussi une préférence pour cette philosophie, dont Descartes est l'initiateur et qui est la philosophie du bon sens.

MOI

La philosophie française est l'élan continu , l'aspiration croissante de notre intelligence vers le vrai. Mais n'avons-nous pas un peu négligé le beau, le divin? Ce que j'aimerais, ce serait la ferveur hébraïque, la lumière grecque et la hardiesse française , ensemble. Celui qui , dans la fournaise, réduira tous ces éléments à une seule doctrine , et qui en fera une seule substance, ce n'est ni un homme, ni un peuple, ni un siècle, — c'est bien plus, — c'est l'esprit humain.

Weisseiiburg.

MOI

Quel magnifique atelier que l'atelier d'Ary

Scheffer, avec ses toiles dispersées sur leurs chevalets I C'est saint Augustin, c'est Mignon , c'est Françoise de Rimini, ce sont des Christs, ce sont des portraits qui retiennent, comme s'ils jetaient des enchantements.

UN ALLEMAND

Scheffer néanmoins n'est pas, dit-on, l'égal d'Ingres pour le dessin, ni de Delacroix pour la couleur.

iior.

Qu'importe? si Scheffer n'est pas le plus peintre des peintres, il en est le plus poëte. Il va droit au cœur. Plus qu'aucun de ses émules , il a l'expression.

UN ALLEMAND

Adam Salomon, le statuaire, m'a parlé comme vous de Scheffer. Il le vante beaucoup.

MOI

Il en a le droit autant que personne. Ils ont l'un et l'autre plusieurs qualités analogues. Salomon sera peut-être, un jour, le Scheffer de la sculpture.

Weissenbarg.

GÉRALD

C'est une chose merveilleuse que le style ! II y a un mystère dans son tissu.

MOI

Le style naît du sentiment et de la pensée. Le souffle intérieur crée le style; le souffle intérieur donne au style sa forme, comme Tair de la poitrine au cristal.

Ce qui fait un style plus ou moins vivant, c'est plus ou moins de souffle. Le souffle, c'est la respiration du style. Un style qui n'a pas de souffle est un style mort.

GÉRALD

Tous les grands écrivains ont le souffle à diverses puissances. Chacun d'eux a, de plus, un

caractère propre, et brille par une qualité dominante.

MOI

Par exemple, madame Sand a le naturel et le mouvement ; M. de Chateaubriand , le coloris ; M. de Lamennais, l'accent ; M. Victor Hugo , le relief.

GKRALD.

Et Lamartine ?

MOI

J'allais le nommer. Il a, lui, le charme, la fécondité. Il prend l'intonation qu'il veut. Ses inspirations sont, à son gré, poèmes, romans, discours, histoires. Sa faculté la plus organique est l'essor. Il monte toujours.

Weissenburg.

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