CHAPITRE VI
Le Slorkhorn . iscensioD el
srcnte. — A Smum, Ik daTkii,
, ,^ Vand. Grandes tpoqDn da 11 Saiaaa.
chea (In SiDiaienUI. — L'Alpe de Sckimidl. — Itm
Ces choses arrêtées, nous avons serré la main de Gérald et nous sommes rentrés à six heures, Sélbor et moi, au village de Weïssenhurg, ob l'on accommodait pour nous du chamois et des
3 avons (iiné, au déclin du soleil, sur me
. de l'auberge. Celte galerie eat brt
. ^e domine le conQuent de U S^m
■ftach. Le torrent éleim, m |é>
lit^ iliaphane deasatMiiaiu
Tnesdelariôfnt.
faire l'ascension du Stockhorn. Je me suis endormi et réveillé, au bruit du double courant qui écume et qui gronde sous nos fenêtres.
Nous étions prêts à minuit , Selbor et moi. Il n'y avait là ni voitures, ni mulets, ni chaises, ni porteurs possibles. Notre guide est survenu avec une lanterne. Nous lui avons donné nos manteaux. Nous avons pris nos longs bâtons ferrés et nous sommes partis.
J'avais tous les pressentiments de l'inconnu. Nous avons monté hardiment. Notre guide marchait devant jîous et nous suivions la lumière tremblante de sa lanterne. Nous entendions, tantôt à droite, tantôt à gauche, la chute de l'eau dans les précipices; quelquefois une clochette isolée dans une écurie. C'étaient les clochettes des vaches échelonnées sur les collines pour les besoins de la plaine. -Des masses prodigieuses , plus noires que la nuit, se détachaient par leur obscurité même, et figuraient la chaîne des grands monts qui se confondent avec le ciel.
Rien ne brillait que la petite lanterne et mon espérance. Le jour, me disais-je, se fera-t-il jamais dans mon âme et dans mes yeux?
Nous gravîmes ainsi pendant trois heures, et
nous allâmes nous heurter contre un chalet. Il était abandonné. Notre guide nous apprit que c'était un chalet du printemps pour les vaches. — «Les chalets d'été, ajouta-t-il, sont plus haut. Quand le pacage d'été sera brouté, les pâtres reconduiront leurs troupeaux dans ce pacage inférieur dont l'herbe aura repoussé, et le pacage du printemps redeviendra le pacage de l'automne. »
Nous étions trempés de sueur sous nos habits et d'humidité dessus. Nous sommes entrés dans le chalet. Il avait conservé sa bonne odeur d'étable. Nous avons revêtu nos manteaux et nous nous sommes reposés, une demi -heure, sous cet abri.
Lorsque nous sommes sortis, la première aube glissait doucement sur les montagnes et dans les vallées. Ce n'était pas encore le jour, ce n'était plus la nuit. Le supplice des ténèbres se dissipait, la lumière s'insinuait dans l'espace immense. charme frais du matin, de la rosée, de l'aurore! Par vous, je revivais avec toute la nature.
Nous recommençâmes à monter. J'avais soif.
Je bus à ma gourde pleine de vin et ma soif
lu
lO^
. augmenta. Je passsai la gourde à Selbor et à notre guide. Ils souffraient la même sensation que moi, mais moins douloureuse. Ma langue se desséchait. Je ne pouvais plus parler.
Tout à coup un bêlement s'échappa des arbres. Nous étions à la lisière d'un bois de sapins au-dessus duquel se détache la Stockfluh. C'est une longue roche à pic, un mur admirable, échancré en créneaux. Les blocs de granit qui encombrent le bois étaient tombés de ce faîte merveilleux. Ils embarrassaient notre marche de plus en plus pénible. Ma soif s'accroissait avec la fatigue. Un second bêlement succéda au premier. Notre guide s'écria: « Nous allons nous désaltérer. » Il siffla alors un air montagnard, et nous vîmes accourir à travers les sapins, de bloc en bloc, une belle chèvre aux crins blonds. Elle s'arrêta près de nous. Pendant que je caressais ses reins soyeux, elle se laissa traire com plaisamment par notre guide. Nous bûmes, chacun deux verres de lait chaud et sucré, d'un goût excellent. Ce repas inattendu et savoureux nous disposa tous à grimper le rude bois, semblable au chaos.
Vers cinq heures nous touchions à la Stock-
AUX ALPES. m
flûh. La vue était magnifique. Nous embrassions des centaines de monts et de' glaciers dont les pics et les dômes nous ravirent. Le pacage du Stockhorn siu*gissait comme une ile dans Tétber. Le grand chalet , le barrage des vaches, s'annonçaient de loin. Nos oreilles étaient délicieusement surprises de la musique alpestre des sonnettes qui nous envoyait ses tintements argentins, tandis que le soleil éclairait la Stockflûh et la couronnait d'un diadème de rayons.
Nous avancions au bruit. L'herbe que nous foulions, courte, épaisse, délicate, perlée de vapeurs, était étoilée de plus de fleurs que le ciel ne l'était d'astres, un peu auparavant. Nous ressentions un bien-être singulier danâ cet air pur. Nous faisions halte à chaque pas. Nous respirions au niveau des glaciers, nous moissonnions des marguerites, des campanules, du serpolet.
Nous aperçûmes enfin la partie du pacage assignée aux vaches. Leur frontière qui se transporte à volonté d'un espace brouté à un espace encore intact, consiste en quelques perches de sapin qui forment un barrage. Je franchis ce barrage rustique et je débouchai au milieu des
14a VOYAGE
vaches. Elles avaient là toute leur grâce. Bien peu étaient accroupies ou couchées ; elles mangeaient ou ruminaient, pour la plupart, vaguant çà et là. Le tintement des clochettes était inexprimable. Il recommençait sans cesse avec les moindres mouvements du vaste troupeau. Je comptai cent vingt-huit vaches et il y en avait beaucoup d'autres dans des plis de prairies où elle agitaient leurs sonnettes, de dimensions diverses. Les grandes cloches aux grandes vaches, aux petites vaches, les petites sonnettes.
Je m'approchai de plus en plus. Les vaches m'invitaient d'un regard amical. La plus belle du troupeau me permit de la flatter comme la petite chèvre qui nous avait nourris providentiellement dans le bois de sapin. La vache était même plus tendre encore, car elle me lécha à plusieurs reprises. Je m'assis sur l'un des quartiers de roches dont le pacage est semé. J'étais pénétré de paix et de joie.
J'abordai le chalet. J'y trouvai deux enfants et quatre pâtres. Ils avaient des sarraux de paysans. Leur physionomie était un peu sauvage. Ils balbutiaient une sorte de patois allemand dont je ne comprenais pas un mot.
Ils nous reçurent près de Tétable vide, dans une pièce où brillaient deux cuves de cuivre. Ces cuves servaient à faire le fromage. Il n'y avait pas de cheminée dans cette pièce, et néanmoins il y avait un feu clair dont la fumée s'évaporait par l'étable, par la fenêtre, par la porte. Je remarquai trois énormes fromages qui avaient été faits dans la semaine.
Pendant que je les examinais, un cinquième pâtre se présenta. Celui-là ne ressemblait pas aux autres. Il était leur chef et le neveu du maître des pâturages du Stockhorn.
Il portait des vêtements très- simples. Son chapeau de feutre gris seyait bien à sa figure mâle. Sa grossière veste dessinait admirablement sa haute taille. Il était grand comme un des sapins de son pacage. Il avait une poche de cuir en bandoulière. Ses guêtres de peau de chamois, qui recouvraient de gros souliers à clous, se rattachaient à ses jambes et à ses genoux, par des lanières sans boucles.
Le pâtre s'adressa à i5oi en français. Le timbre de sa voix était sonore et guttural. Il avait le front bombé, les yeux noirs et ardents, la bouche, sérieuse et fine. De la main gau-
tu VOYAGE
che, il tenait un bâton ferré; de la droite, il poussa une porte, en nous engageant à entrer dans une troisième pièce, qui était sa chambre. Elle avait pour tout ameublement un lit, un coffre, et une longue table entre deux longs bancs. Nous nous assîmes. Le pâtre posa son bâton dans un angle du mur auquel étaient accrochées une carabine et une montre d'argent. — (( J'étais en route pour Erlenbach, nous dit-il, mais j'ai rebroussé ici, car l'homme à qui j'ai affaire m'a envoyé son chevrier pour me prévenir qu'il ne serait que demain où il devait être aujourd'hui. » Puis avec un empressement cordial, — « avez -vous faim? reprit -il. Il y a ici bien à votre service du pain , du fromage et du café. » Nous refusâmes le mauvais pain, le bon fromage et le détestable café. Je demandai du lait chaud. Le pâtre saisit une jatte de bois, appela une vache afin de la traire sous son porche, et nous passa la jatte écumeuse. Nous bûmes, Selbor et moi, chacun deux verres de lait. Notre guide vida la jatte, c'est-à-dire, au moins dix verres, et nous nous acheminâmes au Stockhorn dont je ne me croyais guère qu'à une demi-heure.
Les perspectives trompent dans les montagnes. Après avoir promis au pâtre de revenir sous son toit, nous avons gravi les dernières rampes du Stockhorn, nous les avons gravies des pieds, des bâtons , des mains. Nous avons cueilli des anémones auxquelles il ne restait plus que leur graine et leur duvet, entrelacés d'une barbe végétale. Au lieu d'une demi -heure, il nous a fallu plus de deux mortelles heures.
Nous étions haletants, épuisés, tout en nage, lorsque nous atteignîmes Téchancrure du mont, à la base de sa grande corne. Il était huit heures cinq minutes. Le vent soufflait très-vif. Nous nous sommes enveloppés de nos manteaux et nous avons regardé. Selbor était pâle. Il m*a tendu son bras dont le pouls avait l'accélération de la fièvre.
Le firmament était bleu ; il n'y avait pas un nuage. Nous étions à sept mille soixante -huit pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est de ce ciel que nous avons découvert les lacs de Thun, de Brienz, de Morat, de Bienne et de Neuchâtel , les glaciers de TOberland , les Alpes du Valais , le Mont-Blanc et mille autres monts que je ne saurais nommer. Je distinguais près
du petit village deHilterfingen, Seebiihl où était ma femme, et avec elle le repos de mon cœur dans cette immensité.
Ce que j'ai senti est indescriptible.
Mes yeux montaient aux glaciers, redescendaient aux lacs, remontaient avec les sapins, forêts lyriques, entre toutes, qui s'élancent et qui murmurent comme des poèmes. La poitrine me battait. J'éprouvais une intuition de la nature, une allégresse des cimes, une ivresse de l'infini. J'avais le vertige d'en bas. J'avais encore plus le, vertige d'en haut. Je respirais Dieu partout, en moi et hors de moi.
Nous n'avons demeuré que vingt minutes.
Notre sueur se glaçait, malgré nos manteaux.
Nous avons descendu en sautant de roc en roc, et puis, par des glissements successifs, nous avons regagné le grand pacage qui verdit autour des chalets. Nous y étions à neuf heures et demie.
Je me suis délassé sur un tronc d'arbre, fixé extérieurement à la maison, en guise de banc. C'est de ce siège que j'ai contemplé de nouveau dans le pacage, les vaches qui se nourrissent d'herbe et de rêverie. Ce tableau agreste m'a calm(^.
Le pâtre a répondu à toutes mes questions. Il a appris le français dans le pays de Vaud, où, l'hiver, il se rend pour la vente de ses fromages. C'est un grand commerce. Il ne manquera pas de s'y enrichir. Beaucoup de ces vaches sont à lui et à son oncle ; beaucoup plus sont aux habitants de la plaine desquels ils les loue, comme il afferme les pâturages des propriétaires ou des communes. C'est à ce double prix, qu'il réunit et qu'il entretient ces grands troupeaux. Voilà comment il confectionne tant et de si exquis fromages.
Tous ces détails m'intéressaient dans la bouche du pâtre. Cependant il était onze heures. Je me remis en route. Le pâtre m'accompagna un moment. Nous tournâmes une éminence au-dessous de laquelle luisait un petit lac. — « Voici , me dit le pâtre, l'abreuvoir de mes vaches — et de mes chèvres, ajouta-t-il, en me désignant un troupeau que j'ignorais. C'est à ce troupeau de chèvres qu'appartenait la charmante chèvre égarée qui nous avait rafraîchis du lait de ses mamelles, à l'aube, dans le bois de la Stockflûh.
Je communiquai cette circonstance au pâtre qui
me remercia. Je lui demandai ensuite quel était le nom du lac aérien. — Le Stockern, me dit-il. — Quelle est son étendue, sa profondeur? — J'en fais le tour en une heure, répondit le pâtre; puis secouant la tête, — aucun homme vivant n'en connaît le fond. Moi et mes camarades, le dimanche, nous avons essayé de le sonder. Nous avons toujours échoué. Je pense que le bon Dieu a creusé le lac jusqu'au milieu de la terre. »
Après ces paroles, le pâtre me salua et me présenta sa large main que j'ai serrée cordialement. Nous nous sommes séparés. Le geste de ce berger des Alpes avait été si noble que je me retournai pour le voir encore une fois. Il m' apparut dans son attitude et da::s sa démarche, comme un fils du roi Évandre qui s'en allait régner sur ses troupeaux et sur ses étables. C'est ainsi que devaient être les patriarches jeunes. Combien de pasteurs d'hommes qui n'ont pas eu la majesté simple de ce pasteur de bestiaux I
Je descendis, avec Selbor, les déclivités du gazon. Les chèvres étaient suspendues au-dessus du lac et broutaient les arbustes entre les rochers. Ce lac alpestre était uni comme une glace. Le grand mont Stockhorn que j'ai gravi, son pic
et ses trois pointes s'y dessinaient; les sapins du bord, les chèvres et le chevrier se réfléchissaient aussi dans ces eaux d'ardoise. Tandis que je considérais avec ravissement le sein du lac, les chèvres bêlaient, les vaches du pâturage supérieur mugissaient, et leurs clochettes tintaient. De leurs pacages limitrophes , le chevrier et le vacher chantaient, chacun une tyrolienne, et faisaient un duo champêtre, à travers les montagnes. L'un des bergers chanta encore un air d'une passion et d'une mélancolie indéfinissables. Notre guide me dit que c'était le Ranz des Vaches du canton de Vaud, qu'il était, lui, de ce canton, comme le berger, et que ça lui donnait le désir de retourner au pays. A l'en croire, sa femme seule le retenait. Mais un beau jour, il pourrait bien partir avec le berger. Cet air était en effet très-émouvant. Les pâtres s'amusent ainsi et amusent leurs bêtes plus sensibles à la voix humaine qu'aux instruments. C'est la raison pour laquelle , m'a-t-on assuré, les bergers chantent maintenant au lieu de corner. J'ai vu cependant des pâtres avec des trompes, et, entre autres, les chevriers de Brienz.
Jem' arrachai, malgré moi, àces douces scènes.
Mais mon compagnon interrogeait tour à tour l'heure et le sentier. Nous nous dirigeâmes vers la Wallalp. Nous n'avons pas cessé de descendre des montagnes prodigieuses qui confinent à ce nouveau pacage, situé bien au-dessous du pacage du Stockhorn.
La Wallalp appartient à M. d'Erlach de Spiez. C'est de lui que le chef de ce chalet afferme les pâturages. Les vaches sont aux étables. On les trait devant nous, puis on transporte le lait que l'on verse dans un entonnoir de bois fixé audessus des cuves de cuivre. Cet entonnoir contient des feuilles de fougère qui dépassent un peu l'orifice. Le lait coule à travers ces feuilles qui retiennent tout ce qu'il a d'impur, et le lait tombe clarifié. On le fait bouillir dans les cuves, sur un feu sans cheminée. A un certain moment, on mêle une infusion de veau, de vinà,igre et de poivre à ce lait en ébuUition, et le fromage se dégage. Cette infusion est la présure qui caille le lait. Le bras de l'homme réduit le caillé en pain et le solidifie dans un moule. Le fromage s'achève par une opération dernière qui dure plus de deux mois et qui est la salaison. Le petit lait, extrait du caillé, devient un autre fromage, le
seret, frugal et habituel aliment des pâtres.
Le chalet de laWallalp avait, comme celui du Stockhorn, trois compartiments ; la chambre, la pièce aux fromages et Técurie.
Nous repartîmes à regret. En quittant la Wallalp , nous entrâmes dans la vallée de Buntschen. Les sapins frémissaient, les torrents rugissaient, les monts s'élevaient à quatre mille pieds au-dessus de nos têtes. Par instants la vallée s'ouvrait, puis elle se resserrait de si près, qu'elle me semblait fendue d'un coup de hache.
Nous longions le torrent multiple et impétueux dont le cours forme plusieurs belles cascades , lorsqu'à un endroit , où la montagne se dresse comme une tour gigantesque, des cris ou plutôt des sifflements sinistres , qui se correspondaient d'en haut, d'en bas, parvinrent jusqu'à nous. Le guide me dit : — « Des aigles. » Je m'appuyai à un arbre et j'ajustai ma lunette. J'aperçus une crevasse dans le roc, à une distance où ni le chasseur, ni la balle ne peuvent rapper. C'était le nid de l'aigle. L'étrange dialogue continua entre l'aigle qui était dans son aire et trois de ses petits qui étaient au bord du torrent. Soudain l'immense aigle, soit le père.
soit la mère, sortit lourdement du rocher et décrivit des circonvolutions bizarres , peut-être inquiètes , avant de s'abattre à côté de ses aiglons.
Quel malheur que je n'aie pas mon fusil ! s'écria notre guide, et nous laissâmes cette famille de proie, dans son superbe isolement. .
Selbor et notre guide avaient mangé. Moi, je n'avais pas faim. Je repoussais nos provisions. Mais j'avais soif comme à la Stockflûh. Depuis le Stockhorn la soif m'avait ressaisi. Les quatre verres de lait que j'avais bus ne l'avaient pas étanchée. Elle augmentait avec ma lassitude. Ma langue était collée à mon palais. Au delà de la Wallalp, je n'aurais pu faire un pas, sans un expédient que je recommande à ceux qui se trouveront dans la même situation que moi, et qui n'auront ni thé, ni grog.
J'avais rempli ma gourde au petit lac Stockem.
Je la remplis, dès la Wallalp, à tous les torrents, à toutes les sources. Ne buvant point, à cause de la sueur qui m*inoi\dait, j'humectais du moins ma bouche d'eau glacée. C'est à cette précaution que je dus d'escalader l'un des versants de la vallée de Buntschen. Du som-
met de ce versant, j'embrassai le Simmentbal.
Nous étions à bout de forces, non de courage. Nous redescendîmes de roche en roche, de prairie en prairie. Chaque maison avait sa fontaine ; je m'arrêtais à chaque fontaine. Elles se succédaient innombrablement. Je n'avais plus besoin d'une gourde. Je recevais l'eau dans une tasse de bois sculptée par les bergers. Selbor m'imitait, notre guide seul s'abstenait.
Je me couchais près des fontaines. Je les regardais couler dans leurs longues auges. Je me rafraîchissais les yeux, l'imagination et la bouche, puis je me relevais et je redescendais toujours. Enfin, de torrent en torrent, de fontaine en fontaine, barrasses de fatigue, mais enivrés des Alpes, de tous leurs horizons, de leurs glaciers, de leurs forêts, de leurs pâturages, de leurs vallées, nous arrivâmes à notre auberge de Weissenburg, après treize heures de marche.
36 aoàl 1856.
Nous avons trouvé, tout prêt, à l'hôtel, notre ami Gérald ; Selbor et moi nous avons changé de costume et cela nous a ressuscites.
15i VOYAGE
Nous sommes repartis à deux heures pour Thun. J'ai dormi, en me reposant délicieusement dans le coupé de la voiture.
Selbor s'est séparé de nous à Thun. Il est retourné à Lausanne, avec ma promesse d'aller l'y rejoindre.
Gérald et moi, nous avons poursuivi jusqu'à Seebûhl, où nous attendaient des transports de joie, un dîner exquis, des pyramides de gâteaux et du vin de Champagne.
Ma femme et notre amie étaient venues à notre rencontre jusqu'à la Chartreuse. Nous nous sommes reconnus et embrassés sous les arbres du parc. Nous avons repris tous ensemble le chemin de Seebûhl.
La bonne Elsi ne savait comment fêter notre retour à Gérald et à moi. Par allégresse, elle avait soigné singulièrement sa toilette. Elle avait mis sa chemisette brodée, bouffante aux manches, 'plissée à la poitrine, son jupon de soie, son corset de satin et son collet de velours abaissé par des chaînettes d'argent. Elle avait aussi attaché un nœud de faveur rose à l'oreille d'un petit chat dont elle avait hérité pendant
notre absence et qui était devenu un nouvel habitant de la maison.
Elsi a reçu, ce matin » une visite de ses deux cousines, batelières comme elle Tétait elle-même autrefois. Les jeimes filles nous ont proposé de nous conduire trois ou quatre heures avec leur barque sur le lac. Notre amie et ma femme, Gérald et moi, nous avons accepté. Les batelières ont ramé admirablement jusqu'au promontoire de Spiez. Elles avaient des filets qu'elles ont jetés et retirés avec une adresse rare. Nous avons fait plus qu'une promenade, nous avons fait une pêche. Nous avons pris cinq lottes et deux truites.
Un incident charmant de notre petite navigation, c'a été un nid de merles. Ce nid était suspendu à l'arrière, dans notre barque. Le père allait, venait, volait au-dessus de notre sillage, tandis que la mère couvait, en nous observant. Ces merles -là aiment mieux le bateau que la branche. Ils accompagnent sur le lac les cousines d'Elsi, durant la belle saison; l'hiver, ils rentrent au chalet. Heureux oiseaux , que protège l'amitié de deux jeunes filles et qui sont
libres, sans les dangers, soit de la faim, soit des bêtes de proie I Ils ne connaissent pas de cage; leur cage, c'est la chambre ou la barque de leurs maîtresses.
Nous avons été étonnés et amusés de la confiance de nos merles. Ils ont assisté à la promenade et à la pêche. Le père s'est joué constamment entre ciel et lac. La mère, pendant les quatre heures de notre trajet, n'a pas cessé de couver. Le noir mat de son corps et de sa tête ressortait par le contraste de son bec jaune et de ses yeux brillants, tout cerclés d'or.
Depuis que j'ai visité le Simmenthal et gravi le Stockhorn , je me suis reposé trois jours à Seebûhl. Ces trois jours, je les ai passés sur la terrasse ou sur le cap du verger, ou sur le bord du lac de Thun, ou sur le lac lui-même, dans un bateau.
De ces lits d'herbe et de bois, j'ai contemplé l'eau et les montagnes qui changeaient de quart d'heure en quart d'heure. J'étais aussi heureux dans mon immobilité et dans mes songes , que
la semaine précédente dans mon activité et dans mes découvertes.
La lumière s'est transformée en tant de phénomènes sur le lac et sur les monts, qu'ils ont été mélangés de mille nuances merveilleuses.
Le plus beau moment de ces trois jours a été l'horizon de ce soir, de sept heures à huit heures et demie.
Le lac réfléchissait, à Toccident, les derniers rayons, il était pourpre et orange.
A Torient, il était bleu-moiré et la lune y répandait des lueurs d'étain.
Le Stockhorn et le Niesen se sont revêtus d'un vert sombre. Les hauts glaciers : la Blûmlisalp, le Breithorn, la Jungfrau, le Mœnch et TEiger ont blanchi sous un ciel violet.
Quand le bateau à vapeur de Neuhaus a fendu le lac, trois barques de pêcheurs se sont détournées dans les anses, comme des monstres aquatiques. Le bateau de feu ouvrait profondément son sillage, dont les ailes s'étendaient en vastes flots, jusqu'aux deux rives. La lune, plus étincelante dans son reflet que dans sa clarté, pétillait en traînées, en gerbes, non plus d'étain,
mais d'argent, sur ces ailes du sillage qu'elle couvrait de paillettes phosphorescentes.
Spectacle sublime, qu'il m'a été donné de voir, tandis que des berceaux de clématites pouvaient sur moi leurs fleurs de lait et leur parfum, semblable à celui du jasmin I
Quatre de nos amis anciens, sachant que nous étions à Seebûhl, sont venus nous voir Gérald et moi. Par un hasard singuli^, sur les six que nous étions, il y avait un juif, un catholique, un calviniste, un luthérien et deux rationalistes. Le voisinage de l'Allemagne, du reste, explique cela. Nous nous aimions et nous nous estimions tous. Nous n'avions jamais pensé à nos différences de religion. Au premier déjeuner qui nous réunit et qui précéda une ascension au Schwaendi , nous remarquâmes ces différences dans une discussion qui s'engagea entre nous.
Les deux rationalistes, qui ne tenaient pas compte des diversités et qui n'admettaient que le fond divin, le même dans toutes les religions, se défendaient d'entrer en lice sur des questions qui ne les touchaient pas. Tant que l'existence
de Celui qui est, tant que T immortalité de Tâme et le vaste réseau des lois métaphysiques et morales, n'étaient pas attaqués, ils n'avaient garde de se mêler à un combat pour eux sans portée.
Les quatre autres confessèrent énergiquement leur foi, d'abord à table, puis en plein air, au pied du Schwœndi. De la confession mutuelle, ils passèrent à de vives disputes. Peu à peu, à mesure que les rationalistes montaient dans une adoration silencieuse, les disputes baissaient. Elles baissèrent si bien, qu'après cinq heures de marche, lorsque les six amis eurent escaladé le sommet du Schwaendi, et se trouvèrent sous le ciel, au-dessus des lacs, en face des glaciers, il n'y eut plus même une trace de désaccord. Personne ne songeait à prouver ceci ou cela ; tous étaient recueillis et priaient.
La piété avait vaincu la dialectique. Sous les influences de cette ascension, l'esprit de secte, étroit et obscur, avait été envahi par l'esprit vaste et lumineux, qui souffle du Dieu unique, plus puissamment qu'ailleurs, sur les hautes Alpes.
Un jeune Argovien a joué sur le piano et chanté devant moi, à Seebuhl, les Ranz des Vaches d'Appenzel, d'Emmenthal et de Vaud.
Le Ranz des Vaches primitif est celui d*Appenzel. C'est celui du canton de Vaud qui m'a le plus remué, peut-être parce que je l'avais entendu, jusque dans les nuées, sur un petit promontoire du lac Stockhern.
L'impression de cet air alpestre est inexprimable. Il m'a rappelé les strophes rustiques des bergers.
Le Ranz des Vaches du canton de Vaud est un chef-d'œuvre de mélodie. Il est digne de Mozart. On dirait un fragment musical des Géorgiques.
C'est l'amour des pacages, du tintement des clochettes, du réveil des pâtres, des rayons du matin, de la rosée sur l'herbe. C'est l'amour de toutes ces choses, si l'on est près; c'en est la mélancolie, si l'on est loin.
Et pourtant les paroles de ce ranz ne sont qu'un petit poëme narquois entre les bergers et M. le curé. Après s'être amusés à des épigrammes gauloises et vaudoises, à des mots salés comme
ALX ALPES. 161
dans les noëls ou les fabliaux , les pâtres et le prêtre se quittent bons amis.
Qu'y a-t-il donc de si naïf et de si pénétrant dans ce ranz ? — La musique, dont les notes sont les plus populaires de la Suisse. Je donne ici le premier couplet de cette chanson. Le refrain fait, avec la musique, tout le charme pastoral de ce ranz inspiré.
Les vaches des Golom bettes De bODoe heure se lèvent Ahl ahl ahl ahl Vaches, vaches, je vais vous traire ;
Venez toutes Petites, grandes, Blanches et noires, Jeunes et autres, Sous ce chêne Où je vous trais.
Sous ce tremble Où je prépare le laitage,
Vaches, vaches, je vais vous traire ;
Que les sonnantes Accourent les premières , Les toutes noires Les dernières viendront.
Vaches, vaches, je vais vous traire.
162 VOYAG£
Rien de plus émouvant que Tair de ce ranz.
Moi, qui ne suis pas Suisse, j'étais saisi du désir des cimes rustiques, en l'écoutant. Je revoyais le Stockhorn. Je me sentais des ailes aux pieds. J'étais prêt à déserter le doux foyer de mes hôtes, pour retourner aux montagnes.
La Suisse a eu trois grandes époques : celle de Guillaume Tell, où elle lutta contre l'Autriche ; celle de Charles le Téméraire, où elle triompha de la Bourgogne; celle du protestantisme, où elle brava Rome et où elle installa un autre pape à Genève, un pape de l'hérésie.
La gloire de ces époques n'est plus que dans l'histoire; c'est, en quelque façon, une gloire morte. Mais une gloire toujours vivante, une époque éternelle , pour la Suisse, — c'est son poëme divin, le poëme de ses vallées, de ses lacs et de ses Alpes.
Je me suis promené seul , au delà du lac de Thun, vers l'embouchure de la Kander. J'ai erré longtemps, à travers les prés, sous les ombres
des grands monts. J'étais attiré par le sphinx qtii, accroupi à l'entrée du Simmenthal, en garde si majestueusement les mystérieuses profondeurs.
Un autre intérêt me captivait. C'était la voix d'un jeune berger qui chantait un ranz d'une suavité un peu monotone , mais attachante.
Quand il avait fini , il recommençait. Son accent m'allait aji cœur, comme s'il eût exprimé l'amour du sol natal, l'amour du pays.
Je me suis approché du berger. Je lui ai donné une petite pièce, et il a consenti à me dicter les paroles de sa chanson.
Les voici rectifiées et traduites :