‹ Voyage aux AlpesChapitre 21 sur 45 · RANZ DES VACHES DU SIMMENTHAL · texte numérisé non relu

RANZ DES VACHES DU SIMMENTHAL

« Je suis vraiment un montagnard heureux, oui heureux.

« Ma petite fille mène çà et là le taureau brun.

« Les bons garçons, eux, ne sont pas descendus ;

« Ils sont encore sur les hauts sommets;

« Ils sonnent de la trompe aux noires vaches, aux vaches blanches, pour qu'elles viennent à Tétable.

« Du Niesen au Stockhorn, du Stockhorn au Niesen,

« Là sont les deux plus belles Alpes du Simmenthal,

« Là, les meilleures, les meilleures Alpes du Simmenthal. »

I6i VOYAGE

J'ai un camée antique de Socrate, enchâssé dans une bague. Ce camée qui me fut rapporté de Rome, il y a quinze ans, par M. de Lamartine, m'est deux fois cher, à cause de celui qu'il représente et à cause de celui qui me le donna.

J'avais posé le camée sur ma table de travail. Ma fenêtre était ouverte. Un de ces grands corbeaux, qui peuplent les rives du lac, s'est abattu bruyamment sur mon bureau. J'étais à l'autre extrémité de ma chambre. Elsi me tendait une rame de papier qu'elle avait achetée pour moi à Thun. Le corbeau a traversé ma table, il a renversé d'un battement d'ailes mon écritoire, et, saisissant mon camée par l'anneau, il s'est enfui comme il était venu.

Elsi s'est précipitée à la fenêtre et elle a regardé la ligne que décrivait le corbeau. C'était une ligne courbe au-dessus du verger, puis audessus du lac. L'oiseau voleur a disparu dans le SimmenthaL

— Qu'y a-t-il à faire? m'a demandé Elsi. — Rien, ai-je répondu, tristement résigné. » Cependant elle ne s'est pas tenue pour satisfaite. Elle

avait remarqué la route aérienne du corbeau.

Elle m'a dit : — a S'il a laissé tomber la bague sur notre bord, je la trouverai. »

Elle l'a trouvée en effet, au bout de deux heures, dans l'herbe du verger. Elle était triomphante. J'ai eu beaucoup de peine à lui faire accepter autre chose qu'un remercîment.

Ce camée est tout parfumé d'amitié et de gloire. Il me rappelle le poète qui écrivit Jocelyn, et qui, des marches de l'hôtel de ville, offrit sa poitrine au peuple de Paris. Il me rappelle aussi le philosophe qui combattit à Potidée pour la patrie, et qui but la ciguë pour l'unité de Dieu dans les prisons d'Athènes.

Il ne faut pas, en Suisse, perdre un seul beau jour. Sous les nuages, et par le brouillard, cette incomparable contrée n'est plus elle-même. On est alors en Suisse, comme si on n'y était pas. Je connais des voyageurs qui croient avoir vu la Suisse, parce qu'ils y ont passé et qui l'ignorent complètement. Il n'y a une Suisse qu'à la splendeur du ciel. Quand donc le ciel brille, malheur à ceux qui restent à la maison !

Aujourd'hui, le soleil était tout éclatant dans Tazur. Aussi Gérald et moi, nous avons remonté TAlpe de Schwaendi, qui surplombe de trois mille cinq cents pieds le lac de Thun. Nous avons gravi en causant. Si nous regardions en haut, c'était le firmament; si nous regardions en bas, c'était le lac. En haut, l'œil se désaltérait de lumière; il se désaltérait d'eau, en bas. Nous marchions par les champs et par les vergers.

Nous avions atteint les forêts de sapins dont nous aimions les mousses et les souffles. Un peu avant d'arriver à la crête du Schwœndi, nous nous sommes arrêtés sur le banc d'un chalet.

Quoique agreste , ce chalet nous a enchantés et retenus. Il est revêtu d'écaillés de bois et ses galeries sont ouvrées artistement. Il possède deux fontaines. Il est enveloppé de lierre, au nord, et, partout ailleurs de clématites, de capucines, dont les fleurs jettent çà et là, jusqu'au toit, leurs guirlandes et leurs odeurs. Une jeune fille arrosait, de sa fenêtre, quatre pots d'oeillets.

De notre banc, nous apercevions, à travers le jardin du chalet et les sapins de la montagne, le château d'Oberhofen, pareil à un château de* fées, et le lac de Thun qui fuyait à une distance

infinie. Nous parlions de Timmortalité de l'âme. Le lac ne nous distrayait pas de notre conversation; il nous y ramenait au contraire et il l' éclairait d'un reflet prophétique. Car, lui-même nous offrait un symbole de la vie future. Comme elle, il était un lointain et il n'était pas un mirage.

Nous nous sommes levés de notre banc, Gérald et moi. Nous avons donné encore un regard au chalet , où il doit être si doux d'habiter, et nous avons grimpé la cime du Schwœndi, tout en poursuivant notre entretien. J'ai eu à la fois l'intuition des trois mondes : le passé, le présent et l'avenir. Ces trois mondes sont à Dieu et ils sont à nous. Le monde futur est à nous par l'espérance, comme le monde actuel est à nous par la possession , comme le monde antérieur est à nous par le rêve de sa nuit.

Nous étions au faîte du Schwœndi. Nous nous sommes couchés sur la praiiie de ce plateau champêtre. Quelques chalets épars , tout rafraîchis par des fontaines aussi jaillissantes que dans la vallée , forment deux petits villages disséminés et sans une seule rue. Il n'y a que de l'herbe , des mugissements de vaches et des tintements de sonnettes. Tout est là suave et pas-

toral, brises des ravins, frémissements des feuilles , bruits des eaux courantes , trompes des bergers, clochettes des troupeaux. Cette musique alpestre s'insinuait en nous et nous remplissait de délices. Elle a eu des intonations patriarcales. Elle a été comme la voix multiple de la montagne qui s'exhalait en soupirs parfumés , en modulations simples et paisibles , en mélodies argentines. •

Les regains se fauchaient en dehors des pâturages. On rassemblait le foin en meules ; on le transportait sur de petits chars, on le rangeait dans des chalets plus grossiers que ceux des bestiaux , et qui servent uniquement de fenils.

Nous songions à l'écart de ce tableau ; nous n'en perdions rien ; et, c'est du sein d'une contemplation rustique et divine tout ensemble, que nous dirigions nos yeux , tour à tour, du pacage au lac , du lac au pacage. Le lac nous apparaissait par- dessus les sapins, dans son encadrement de monts prodigieux, depuis le StockhoiTi jusqu'au Niesen, depuis le Niesen jusqu'à l'Altels , depuis l'Altels jusqu'à la Blûmlisalp, depuis la Blûmlisalp jusqu'à la Jungfrau, jusqu'au Mœnch, jusqu'à l'Eiger. Nous étions

AUX ALPES. t09

si près de ces géants de Tair, que, par moments, leur respiration froide nous frappait au visage. Chaîne colossale, entassement merveilleux de Glaciers, dont la sublimité me révélait TÉtre invisible , d'où s'épanchent dans l'univers toutes les grandeurs de ïa nature , de la conscience et de l'immortalité I

Le temps s'écoula vite. C'était presque le soir. Les brouillards, naissaient peu à peu aux flancs du Schwaendi. Nous nous arrachâmes au pacage et nous descendîmes par l'autre versant. Nous suivîmes le Hunibach dans ses sinuosités jusqu'à la cascade qu'il forme au fond d'une grotte sauvage. Là, d'une ouverture entre deux rochers, de mille pieds chacun, le torrent devenu cascade, tombe en éboulements d'étincelles et de poussière humide , puis, d'un seul élan , roule impétueusement , par un lit de cailloux , au lac de Thun.

Voilà encore une belle journée. Pendant que nous regagnions Seebuhl, une sorte d'iris se recourba sur le lac en un long serpent dont les anneaux étaient de pourpre et d'or. Ah ! je ne voudrais jamais quitter ce pays I

On n'a peut-être pas oublié le pâtre chez qui j'ai reçu l'hospitalité au Stockhorn.

Je lui avais envoyé par mon ancien guide une paire de guêtres de cuir, en lui faisant demander quelques-unes de ses chansons alpestres. Le pâtre a été très - sensible à mon petit présent. Il m'a transmis , en retour, par un de ses chevriers, une tasse de bois sculptée de sa main et deux Ranz des Vaches. Une dapae de l'Oberland, très -versée dans les dialectes de l'allemand suisse, et qui parle français comme à Paris, a eu la bonté de me traduire ces poésies vraiment pastorales :

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