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CHAPITRE XV

Avenches. Payerne. La reine Berlhe. De Payerne à Lausanne.

J'ai quitté avec soulagement Morat, une ville d'immolations et d'hécatombes, pour Avenches et Payerne , des villes de légendes , les capitales de la reine Berthe.

Avenches , l'antique cité de la Suisse s'élève sur une colline à une demi-lieue du lac de Morat. Elle n'est plus même l'ombre de ce qu'elle fut. Elle dominait l'horizon du haut de ses temples, de ses palais , de ses thermes, de ses théâtres. Maintenant de misérables masures , des chalets de fange , le plus humble des clochers, en font un bourg vulgaire.

Payerne n'est pas moins humiliée, et cependant elle était la résidence des comtes de Straettlingen devenus rois.

Les comtes de Straettlingen habitaient les

rives du lac de Thun. Leur nid de faucons était le château de Spiez. Rodolphe, l'un de ces comtes, substitua vaillamment à sa couronne seigneuriale une couronne souveraine. Il fonda, en 888 , le second royaume de Bourgogne et il tint sa cour à Payerne.

Rodolphe II , au dixième siècle , épousa une fille du duc de Souabe , et cette princesse fut la reine Berthe , si chère à la Suisse. Son règne est rage d'or de l'Helvétie. Il n'y avait pas de pauvres à trente lieues autour d'elle. Sa charité coulait à pleins bords. Sa courtoisie était célèbre. Sa grâce , son habileté , sa vertu en avaient fait l'amour des petits , des grands et du clergé.

Elle donnait l'exemple du travail autant que de la munificence. Elle réglait bien son palais et son royaume , afin d'épancher ensuite avec plus d'abondance les trésors de sa générosité. Le jour, elle était toute à son gouvernement, le soir, toute à ses fêtes. Partout elle filait. Elle filait à la porte et sous les lambris de ses châteaux. Elle filait au soleil , aux flambeaux , à la promenade , à la veillée. Elle filait à la chasse où elle s'entretenait avec ses ministres , tandis que les meutes féodales couraient , que les genêts piaf-

faient , que le cor retentissait dans la forêt. Elle filait la soie pour les robes de la Vierge, le lin pour Taube des prêtres , la laine pour les vêtements des enfants, des vieillards et des infirmes.

On m'a indiqué et découvert la selle de la reine Berthe , avec des gaines où s'emboîtaient les jambes et une ouverture où se fixait la quenouille. Cette princesse ne filait donc pas seulement assise dans ses tours ou debout au milieu de ses parcs , elle filait à cheval parmi les sentiers des bois. Ses sceaux la représentent même filant sur son trône.

Je me suis attardé et j'ai dormi à Payerne où l'on dit encore pour désigner un temps heureux: C'était au temps où la reine Berthe filait. Je me suis assoupi dans des rêves merveilleux. J'ai vu la charmante reine escortée d'une cavalcade de dames et de seigneurs. Je l'ai vue faisant l'aumône des deux mains. Je l'ai vue filant sa quenouille , une quenouille si blanche , qu'elle me semblait enveloppée des flocons de neige de la Jungfrau. La belle reine songeait , et je songeais aussi , pendant que son fuseau montait et descendait , grondant et murmurant , à mon oreille, des contes de fées.

J'ai senti partout , depuis mon départ de Seebûhl, à côté des légendes, Thistoire conteuiporaine.

Tout le pays était en feu. Les femmes mêmes, comme dans TOberland, étaient belliqueuses. Les hommes fourbissaient leurs armes et faisaient l'exercice soit du canon, soit du fusil. La Prusse était en exécration. L'enthousiasme de la Suisse en 1856, me rappelait, à chaque pas, l'élan de la France de 1792. Il n'y avait plus de bergej^s, ni de ranz des vaches sur notre chemin ; il n'y avait que des citoyens et des soldats chantant des marseillaises contre les Prussiens.

Nous avons poursuivi de Payerne à Lausanne, par la vallée de Broyé , par Boulex , Henniez , Lucens , Moudon , le Châtel à Gobert, une route d'Idylles et de pastorales. Nous n'avons pas rencontré de grandioses perspectives, mais des coins verts et frais qui devraient susciter mille Théocrites, si, dans chaque hameau, les flûtes, les musettes , et les trompes n'étaient pas devenues des clairons.

Nous avons pénétré dans le Jorat , aux cronpes boisées, aux sentiers ombreux. 11 a de vastes prairies pour clairières, et, pour horizons, le lac Léman, le mont Blanc et la chaîne des Alpes. , Nous avons trouvé , au saut de la diligence, Selbor et sa jeune femme. Un domestique était là avec une petite charrette. Il y a chargé nos sacs et nos malles. Nous n'avions plus à nous en occuper. Nous nous sommes laissé conduire. Une grille de fer a tourné sur ses gonds , et nous sommes entrés dans un pavillon délicieux, situé au milieu d'un jardin, entre Montbenon et l'hôtel où Gibbon acheva sa grande histoire.

Des fleurs ornaient la salle à manger, le salon et nos chambres. Nos amis avaient parfumé de roses , de marguerites et de tendresse leur hospitalité.

Nous nous sommes hâtés vers la grande allée du parterre pour jouir des magnifiques aspects du soleil couchant.

Le lac Léman était à nos pieds , les montagnes de Savoie sur nos têtes. Le ciel d'une transparence exquise teignait çà et là de pourpre les Alpes lumineusement immobiles dans une atmosphère d'ambre.

Du côté de Genève s'étendait le lac marin, se dessinaient, au-dessus de la pointe d'Yvoire,des aiguilles granitiques , puis les Voirons, le Môle et les Salèves. Du côté de Villeneuve , se repliait le lac alpestre, se découpaient la dent de Jaman, la dent de Naye, la tour d'Ay, la tour de Mayen, les Diablerets, et, plus près de nous, les rochers de Meillerie, au-dessus desquels les dents d'Oche perçaient des lueurs orangées indescriptibles.

11 y avait plus de vingt ans , que je n'avais contemplé ce grand spectacle. Malgré le temps, le même éblouissement de beauté , le même rejaillissement des eaux , des rayons, et des monts de Savoie, m'ont plongé et replongé dans la même ivresse. Rien ne donne le pressentiment d'une autre vie, comme les immersions successives dans tous ces océans de splendeurs.

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