CHAPITRE XIV
ScebQhl. Départ. Berne. Morat. Le doc de Boargogne, le baron de Hallwyl. Lacs de Morat et de NeuchftteL
Rien n'avait changé àSeebûhl, si ce n*est Elsi.
Elle était plus soucieuse. Elle aimait un jeune homme qu'elle devait épouser bientôt. Elle avait des distractions fréquentes. Elle s'accoudait parfois à la balustrade de la terrasse suspendue sur le lac ; parfois elle errait entre les arbres du jardin qui confine à la route de Thun. Attendait-elle son fiancé, soit sur une barque, soit à pied, dans un costume de fête ? Quoi qu'il en fût , sa beauté était plus expressive. Quand sa tête, penchée comme une fleur des eaux , se relevait tout à coup par l'énergie d'une sève intérieure, elle se balançait avec une souplesse singulière, au-dessus de son cou modeste et de sa taille flexible. L'expression de sa figure passionnée et
honnête racontait le charme de la jeune fille et prédisait les vertus de la femme.
J'avais recommencé mes pèlerinages à tous les points de vue du lac de Thun. J'en ai découvert un surprenant entre tous et que je n'avais pas encore remarqué.
De Seebtihl je me suis dirigé vers le village de Hilterfingen. J'ai pris, à gauche , la colline derrière le presbytère. Par les vergers et par les vignes, je me suis avancé jusqu'à une éminence qui domine Oberhofen. J'ai poussé un cri d'admiration. Le château, sa tour, ses pavillons, sa chapelle , ses chalets et son parc étaient à mes pieds. Le lac respirait au delà dans toute son étendue et dans toute sa profondeur. Le Stockhorn et le Niesen se dressaient devant moi comme des degrés divins. La Simmenthal et la vallée de Frutigen, ces deux paradis, s'ouvraient avec leurs mystères de grâce, tandis qu'au-dessus de la chaîne qui court vers Interlachen, la Blûmlisalp, le Gespaltenhorn , le Breithorn , la Jungfrau , le Mœnch et l'Eiger escaladaient le ciel.
Certainement le lac de Thun ne serait qu'un
golfe du lac des Quatre-GantoDS , mais il sersdt le plus beau. Je me suis assis à l'ombre d'un orme séculaire. J'ai contemplé ce tableau alpestre plus de deux heures. Ce lac bleu s'agitait dans un encadrement si intime, et néanmoins si prodigieusement grand , que j'aurais voulu passer là ma vie à regarder, à rêver, à aimer I
Et cependant il a fallu partir.
J'ai dit adieu, le 15 octobre, à ce foyer et à ce toit de l'hospitalité , à nos amis si empressés, et si bons. J'avais la main contractée et la gorge serrée , en me séparant , pour bien longtemps peut-être, de ces amis excellents, travaillés d'une sourde inquiétude , intelligences élevées comme leur ciel , cœurs profonds comme leur lac !
Nous avons descendu lentement et tristement , ma femme et moi , le chemin qui mène à Than.
J'emportais les montagnes gravées dans mon imagination non moins que des physionomies humaines, les montagnes que le firmament de l'éther achève en haut, et le firmament des flots, en bas.
De la grève , le vieux Pierre m'a salué. Il savait que je retournais en France par les cantons de Fribourg , de Neuchâtel et de Vaud. Son mâle visage était empreint d'une sorte de mélancolie austère. Il devinait une longue absence. Il avait son costume pittoresque, son pantalon ruisselant d'écume , d'herbes et d'algues , sa ceinture rouge et son chapeau surmonté d'une branche de rhododendron , arbuste dont la feuille est effilée comme celle du saule , et dont la fleur, qu'on appelle rose des Alpes, est une campanule amaranthe. Le pêcheur étendait au soleil , sur le sable, son filet mouillé, dont les mailles reluisaient mieux que des écailles de poissons. Au moment où Pierre m'a souhaité un bon voyage, sa voix m'a ému , comme s'il eût été le génie des eaux, comme si le lac lui-même m'eût parlé, sous la forme vénérable et limoneuse du vieux nautonnier.
Le dernier murmure de vagues qui ait monté à mon oreille est le murmure de TAar dont je ne pourrai jamais assez célébrer les bouillonnements d'azur et le cours si majestueusement rapide.
Nous sommes partis de Thun et en trois hem'es nous étions à Berne. J'ai revu avec un ravissement doux de délicieux paysages, les bourgs échelonnés sur la route , l'avenue circulaire de platanes qui domine Berne ; et le panorama de cette ville, et TAar bleue et blanche, et les ponts d'où l'on s'oublie à contempler l'âme fascinatrice et voyageuse de la rivière qui caresse ses bords, puis qui se gonfle, qui se brise, qui se répand en bondissements de fraîcheur.
Nous avons retrouvé à Berne notre hôtel. Nous y avons été reçus avec des soins qui n'avaient rien de banal. Nous avions traversé dans notre rue deux essaims de colombes. Elles se sont rejointes autour des fontaines. Je les ai suivies de ma fenêtre. Elles couraient sur la margelle des vasques pleines où boivent les chevaux et les bœufs. L'une d'elles s'est posée même sur la tête empanachée d'une jument noire qui l'a secoaée en hennissant.
J'ai cherché partout en vain le portrait de Rodolphe d'Erlach dont la race a dix siècles de tombeaux à Berne et dont la gloire personnelle est celle d'un sauveur de son pays. Nul musée, nul particulier ne possède non plus le por-
trait de Jean de Hallwyl , le seul homme qui rivalise de grandeur et de célébrité , parmi les patriciens, avec Rodolphe d'Erlach. Ces deux portraits , je les avais heureusement rencontrés ailleurs. Tout en furetant, j'ai découvert de trèscurieuses tapisseries des Flandres , des restes de peintures et de pierreries du prie-Dieu de Charles le Téméraire. Les tapisseries ont été enlevées à Granson , et le prie-Dieu à Morat. Les débris de l'immense naufrage ducal furent dispersés et subsistent encore jusque dans les moindres hameaux de la Suisse.
On m'a montré, aux environs de Berne, la maison de campagne qu'habita pre^sque deux ans lord Chatam, dans sa jeunesse. C'est là, devant rhorizon des glaciers, que le Démosthène de Westminster s'essaya, par la méditation de la philosophie, par l'étude du droit public, et par la lecture des anciens , à son grand rôle d'orateur et d'homme d'État.
N'ayant plus rien à faire ici, je me suis dirigé de Berne sur Morat.
Les coupés suisses sont excellents pour voir. Nous nous sommes installés ma femme et moi dans un coupé. Nous y étions à peine montés.
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qu'un voyageur s'apprêtait à y monter aussi. Je l'avais aperçu souvent dans les rues de Berne. Sa figure est ouverte, spirituelle et distinguée. Il était retenu par le petit domestique d'auberge qui avait porté nos sacs de nuit et qui parlait au voyageur avec animation. Le voyageur s'est dégagé et s'est placé enfin à côté de moi. Après un quart d'heure de silence , à un repos de la voiture, il m'a dit: — « Pardon, Monsieur, permettezmoi une question. C'est mon métier d'en faire des questions , car je suis médecin. Auriez<vous été très-libéral pour le petit domestique avec lequel je m'entretenais avant de grimper auprès de vous?» — « Je ne l'ai pas payé, repris-je, au delà de ce que méritaient ses bons services.
Mais pourquoi , Monsieur, m'adressez -vous cette étrange question ?))—« Parce que le pauvre petit vous recommandait ainsi à moi : « Voici deux personnes que j'aime beaucoup. Si elles ont besoin de vous , soignez - les bien , très - bien , comme vous m'avez soigné, cher docteur. » Il me suppliait d'un accent si tendre et si vrai que j'en ai été touché. » — « Cela était d'autant mieux, répondis-je, que cela était gratuit, en quelque sorte. » C'est là un des traits nombreux où s'est
révélé à moi le bon cœur de ce peuple pasteur, dont on ne constate que les défauts et dont on tait, si on ne les nie pas, les belles qualités.
J'ai été charmé du bon sens observateur et de la science géographique du docteur bernois. J*ai cédé à Tattrait de la conversation, jusqu'à Gûmmenen, où je m'y suis refusé entièrement.
Les lacs de Neuchâtel et de Morat, séparés par le mont Vuilly, m' apparaissaient à la fois. Le premier a neuf lieues de longueur, deux lieues de largeur et quatre cents pieds de profondeur. Le second n'a pas moins de cinq lieues de circonférence. La nature et l'histoire les rendent l'un et l'autre intéressants. J'ai été tout absorbé par ces lacs et par leurs légendes tragiques. J'ai regardé et j'ai pensé avec une volupté sombre.
J'ai évoqué le xv® siècle, l'un des plus grands siècles de la Suisse. Charles le Téméraire est sorti des nuages de la tradition et du brouillard des lacs.
Le roi de France, Louis XI, et René, duc de Lorraine, avaient sollicité, en 1474, l'alliance des confédérés contre le duc de Bourgogne. Louis XI
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appuya ses négociations par de riches présents. Il prodigua la monnaie d*or et les chaînes d'or aux magistrats les plus influents des villes.
Les confédérés se laissèrent séduire. Ils ravagèrent la Bouigogne , prirent Granson et Morat, aux applaudissements du duc de Lorraine, du roi de France et même de l'empereur d'Allemagne, mécontent de Charles le Téméraire.
La guerre violemment engagée, le duc de Bourgogne usa d'un stratagème digne de Louis XI. II leurra le roi et l'empereur avec l'espérance de la main de sa fille unique pour les fils de l'un et de l'autre. Cette manœuvre habile lui réussit. 11 leur imposa la paix , et tourna toutes ses vengeances contre les Suisses.
Épouvantés de leur isolement, les confédérés dépêchèrent des ambassadeurs au duc de Bourgogne, lui offrant, avec les rameaux de buis des suppliants, tous les dédommagements qu'il voudrait exiger.
Le duc renvoya ces ambassadeurs. Il les écrasa de ses dédains et passa de Besançon en Suisse, à la tête d'une armée de soixante mille hommes. Les confédérés n'étaient pas vingt mille en armes.
Le duc s'empara de la citadelle de Granson.
Il fit pendre aux arbres et noyer dans le lac de Neuchâtel la garnison qui avait capitulé, sous promesse de la vie. Outrés de la déloyauté et de la barbarie de Charles, les confédérés accoururent. Granson fut le terrain stratégique des Bourguignons et des Suisses.
J*ai visité avec saisissement le champ de bataille, dans les vignes, entre le lac de Neuchâtel et le mont Jura.
Les soldats de Lucerne et de Berne commencèrent le combat, dès l'aube du 3 mars 1476.
Ce fut la trompe de Schwyz qui sonna la charge.
Le chef de cette avant- garde héroïque, était le baron Jean de Hallwyl dont j'ai vu un si beau portrait.
Hallwyl est un grand seigneur. 11 n'a pas l'indécision que donne souvent aux plébéiens l'habitude d'obéir. Quoique moyenne, sa taille est martiale. Sa physionomie est d'un patricien. Ses cheveux sont blonds, sa barbe et ses moustaches, rousses. Sa bouche, très-ferme, est dessinée pour le commandement. Son nez, dont les narines s'ouvrent et palpitent, semble avoir des hennissements de héros. Son front est calme et
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vaste. Le nœud marqué et le pli creusé entre les deux sourcils, accentuent le visage entier, sans lui rien ôter de sa sérénité hardie.
Tel est rhomme qui menait la bataille de Granson. Secondé par d'autres généraux, ses émules , il mit en déroute le duc de Bourgogne foudroyé dans son orgueil. Charles laissa sur ce champ de carnage , avec Télite de sa noblesse, son trésor de plus d'un million de florins, sa couronne ducale ornée de pierres précieuses et son plus beau joyau, son honneur de prince, la meilleure proie de ces paysans.
Un soldat suisse trouva sous la poussière un diamant que, dans son ignorance, il vendit un peu moins de cinq francs et qui, à cette heure, est Tun des plus magnifiques diamants de la tiare papale. Un autre diamant, vendu aussi à vil prix, décore depuis Louis XI, la couronne de France.
Le duc de Bourgogne, écumant de rage, erra dans la campagne, dans des bourgs, dans des villes, quelquefois dans des forêts sauvages. Il avait des accès de frénésie qui firent craindre pour sa raison. Il buvait à T excès les vins de la Côted*Or, non par plaisir, mais par désespoir, afin
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d'oublier sa honte. Une cave portative lé suivait dans des fourgons spéciaux. Pour échapper à la folie, il se réfugiait dans l'ivresse.
Il n'eut pas plus tôt créé une armée nouvelle, qu'il fondit sur Morat. Il rencontra les mêmes paysans, toujours un contre quatre, et sous les ordres du même général, le baron Jean de Hallwyl.
Ce héros se conduisit comme à Granson. Il déploya une expérience consommée et une présence d'esprit admirable. Ces deux qualités qui avaient immortalisé le chevalier d'Erlach à Laupen, immortalisèrent à Morat le baron de Hallwyl.
Avant le combat, il s'était jeté à genoux avec son armée. Il pria d'une voix forte. Le temps était pluvieux et les pauvres montagnards, harassés d'une marche rapide, étaient trempés
d'eau et de sueur. Tout à coup le ciel s'éclaircit. Le baron de Hallwyl se relève, et, d'une voix plus forte que pour la prière, il s'écrie : « Mes compagnons, debout! Voici un rayon du Dieu .
des armées sur notre victoire. Retentissez, trompe de Schwyz, mugissez, taureau d'Uri, éclatez, cor d'Unterwalden. Cornes des villes et campagnes, sonnez, sonnez, et en avant ! »
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La bataille fut plus terrible qu'à Granson. Le duc de Bourgogne s'enfuit une seconde fois.
Plus de quinze mille cadavres bourguignons demeurèrent sur la plaine. Elle fleurit et elle verdit aujourd'hui , mais alors elle était un lac de sang. C'était le 22 juin 1476.
Le 5 janvier 1477, le duc de Bourgogne succombait à Nancy et périssait , au milieu des fondrières , par le bras des paysans suisses qui avaient fourni huit mille auxiliaires à René de Lorraine. Plusieurs signes menaçants troublèrent le duc de Bourgogne dans ce jour suprême, un entre autres, que l'histoire ne saurait omettre. Quand il prit son casque des mains de ses écuyers,le lion brillant de son cimier se détacha et tomba. — «Voilà un avertissement néfaste », dit le duc , et il fut tout assombri de ce présage jusqu'à sa troisième fuite, jusqu'à sa mort.
Je me suis installé à Morat, dans cette vieille ville de spectres. Je me suis égaré sous ses voûtes humides, sous ses poternes démantelées. Je l'ai considérée de rue en rue, de carrefour en carrefour, avec la curiosité que m'inspirerait une nécropole. J'ai franchi ses barrières en ruine, ses cintres chancelants. J'ai été
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du champ de bataille au lac et du lac au champ de bataille.
Après leur victoire , les montagnards suisses ensevelirent les cadavres des Bourguignons dans des creux de chaux vive qu'ils recouvrirent de terre. Les habitants de Morat érigèrent ensuite un monument lamentable , un ossuaire dont les assises, les colonnes, les arceaux, furent construits avec les crânes des Bourguignons exhumés de leurs fosses de feu. Ce monument subsista pendant trois siècles.
En 1798, un régiment bourguignon , lors de l'invasion des Français en Suisse , abattit l'ossuaire et le dispersa dans le lac. Mais, à chaque tempête , le lac revomit avec colère ces squelettes d'ennemis , os par os, crâne par crâne. Ce sont là les coquillages de ces grèves lugubres. Et tandis que ces fragments humsdns , tout décharnés, blanchissent, dans l'horreur de la destruction , sur le rivage, les eaux du lac rougissent par intervalles. La science explique ce phénomène par la floraison de plantes aquatiques. La légende, elle, raconte que ces plantes ne sont teintes que de sang bourguignon, et que ce sang est leur sève.
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L'ossuaire a été remplacé, en 1821 , par un obélisque de pierre qui s* élève entre le lac et le champ de bataille.
Le grand lac de Neuchâtel et surtout le petit lac de Morat sont restés tragiques. J*ai cru voir passer sur ces lacs le fantôme du duc de Bourgogne. Il tremblait, ce fantôme, aux murmures des vagues, navrants comme des soupirs d'âmes en peine, à travers les lacs infernaux. De toute la puissance de l'insensé et superbe duc , il ne surnage, hélas! que des détritus d'ossements qui claquent les uns contre les autres , en déferlant, avec les lames , sur ces bords désolés.
• Il n'y a plus là ni vainqueurs, ni vaincus; il n'y a que notre déplorable condition humaine et le néant de toutes nos grandeurs.
Cette contrée , où ne vibrent plus dans les cavités funèbres de l'ossuaire les vents d'automne, exhale pourtant des mélancolies immenses. Une tristesse infinie gémit dans la houle, dans l'air, dans les feuilles , dans la vase croupissante au milieu des joncs. De toutes parts, ces horizons blêmes répandent une odeur de mort , un glas sourd et monotone. Les tombes envahissent la nature entière. A côté des cimetières d'argile
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hurlent des cimetières de flots. Lacs et prairies, tout est sépulcre; tout pleure, tout sanglote, tout tinte sinistrement. C'est le pays des trépassés.
Ma nuit àMoratn'aétéqu'unlourd cauchemar.
A mon réveil, un étudiant de Heidelberg, très -versé dans la botanique, m'a désigné dans un angle du jardin de l'aconit jaune et de l'aconit bleu. Le suc de cette plante est de tous les poisons le plus subtil, et ses fleurs sont les plus belles fleurs des Alpes. Poison et fleurs sur une même tige, quel danger !
Notre hôtelier, à ce propos, nous a raconté un drame terrible dont son auberge a été le théâtre.
Un jeune homme de Morat était aimé d'amour par une jeune fille qu'il n'aimait que d'amitié. Il s'éprend, lui aussi, d'amour, mais pour une autre jeune fille. Il demande sa main. Il est favorablement écouté. La fiancée du jeune homme est une compagne de celle à qui il n'a pu rendre cœur pour cœur. La délaissée s'enflamme d'une jalousie féroce. Toutefois elle dissimule. Elle feint
de se résigner et consent à être l'une des filles d'honneur de sa rivale.
Les noces s'accomplirent. L'amante dédaignée cueillit des fleurs d'aconit. Elle les donna aux mariés, qu'elle pria de les tenir, en signe d' affection pour elle, au bal préparé dans l'auberge où nous étions. Les pauvres jeunes gens, qui avaient pitié de celle dont ils avaient blessé le sentiment, ne lâchèrent pas les fleurs de tout le bal. Ce contact perfide les empoisonna peu à peu.
L'engoujrdissement les gagna. Ils se retirèrent dans la chambre nuptiale , où ils expirèrent tous deux, victimes d'une haine atroce.
La sombre jeune fille qui avait médité et exécuté ce double meurtre, attendit qu'on lui annonçât la catastrophe. Elle sourit alors d'un sourire sauvage. Elle avoua son crime et avala une potion de la même plante , une potion d'aconit. Elle mourut subitement.
Les trois jeunes gens furent enterrés le même jour : Les deux mariés couchés l'un près de l'autre, et bénis par le prêtre; leur ennemie, reléguée hors de l'enceinte consacrée , et maudite par le peuple.