CHAPITRE XX
Retour à Paris.
L'automne, qui avait empourpré les feuilles des arbres, les dispersait sous nos pieds. Le froid ne pouvait tarder. Nous n'avions plus, ma femme et moi, qu'à partir.
Nous embrassâmes nos amis qui pleuraient.
Nous prîmes congé d'eux, du Léman et des Alpes, au parc Haldimann. Les fontaines coulaient, les bassins s'épanchaient, les brebis et les chèvres bêlaient, les vaches secouaient leurs sonnettes. Le Léman, azur et turquoise, s'étendait du côté de Genève , se resserrait entre les montagnes, du côté de Villeneuve. L'église de Montreux s'élevait sur la colline, le château de Chillon projetait l'ombre de ses tours dans le lac, qui déferlait jusqu'à nous en franges d'écume.
Nous dîmes adieu mélancoliquement à la nature qui se voilait, et à l'amitié qui gémissait.
Nous montâmes en voiture , et nous nous enfonçâmes dans les replis des vallées du Jura. Nous étions entrés en Suisse par ces beaux monts ; nous en sortîmes par les courbes de la même chaîne, toujours couronnée de roches.
Nous avons franchi le fort de Joux. Là s'était consumé Mirabeau. Quels orateurs que ceux dont j'ai reconnu les vestiges. Bossuet à Meaux, Chatam à Berne, Mirabeau au fort de Joux; Bossuet, un des prophètes de Jéhovah ; Chatam, l'aigle de la tribune anglaise; Mirabeau, un lion révolutionnaire I
Depuis Pontarlier, la plaine pâlissait et se fanait. Les eaux n'avaient plus de chants, les bois plus de cavernes, les montagnes plus de reins, ni plus de cimes. A Salins, le paysage s'est rehaussé et m'a retracé un peu les Alpes, dans le Jura. Ce qui complétait jusqu'à un cerlain point l'illusion , c'étaient les fontaines. J'en ai compté jusqu'à douze, sculptées en serpents, en oiseaux, en loups, en lionceaux, en gorgones. Même sous leurs formes bizarres, fantastiques ou menaçantes, ces fontaines me plaisaient et
m'attiraient. Inépuisables naïades, partout les fontaines ont désaltéré ma soif, assoupi mon imagination ; partout, je les' aborde avec reconnaissance, comme pour une libation sacrée.
Nous avons côtoyé Dôle, Dijon, Ghâlons, Maçon et nous avons pénétré dans la vallée de Saint -Point, pareille à une vallée d'Ecosse. Là , dans la tour du Poëte , j'ai été témoin du spectacle le plus noble qui se puisse voir, le spectacle d'un grand homme qui paie , à force de sueurs et de génie , des dettes contractées à force dé cœur.
De Saint-Point , nous nous sommes rendus à notre vieille maison de Paray. Je suis revenu boire au puits paternel et reposer ma tête sUr l'oreiller toujours tiède de ma mère. J'ai éveillé les âmes du foyer qui, comme des colombes domestiques, ont volé vers moi, entre les lambris de famille. J'ai reçu leurs communications invisibles, et j'ai rapporté à ces chères âmes, toutes les fraîcheurs nouvelles, toutes les piétés, tous les essors, tous les parfums, tous les pressentiments de mon cœur.
Pendant ce séjour triste et doux, sous mon toit croulant, j'ai repassé en moi-même le voyage
que j'ai accompli. Si je l'aime, c'est qu'il ne fat pas, à proprement parler^ un voyage , ni une suite vague d'impressions et de conversations, mais une longue prière, une continuelle explosion , par le beau , de la nature et de Dieu en moi.
Je l'ai noté , ce voyage, sur toutes les routes, parmi tous les sentiers , devant les cascades et les glaciers de la Suisse , sous mes solives vermoulues de Paray, aux feux de sarment de Monceaux 9 et même à Paris, près des vitres de ma fenêtre obscure, tandis que la neige tourbillonnait dans le ciel gris et tombait à flocons dans ma cour déserte. Je trace mes dernières lignes
aux premières brises tièdes d'avril , au retour des hirondelles.
Et maintenant que l'histoire me soit propice ! Bientôt j'aurai repris sa plume d'airain et je raconterai le plus sombre épisode de la liberté de conscience. Heureux, si j'avais arraché aux torrents , aux montagnes, aux abîmes , un peu de l'éloquence des éléments, pour ne pas rester trop inégal à cette grande tâche historique !
AUX ALPES. ill
Tâche d'ailleurs providentielle I car c'est par elle que je satisferai mon cœur altéré de justice et d'exemples, par elle que j'échapperai à l'ennui des plaines, à la monotonie des jours, au poids écrasant des choses.
Le temps a ses horizons , comme les Alpes.
J'essaierai de les décrire dans leurs sublimes horreurs, ces horizons sinistres du temps, dont les vallées sont des champs de bataille; les antres, des cachots; et les sommets, des calvaires.