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CHAPITRE XIX

Un souvenir. Le Jorat.

3 novembre.

Écrit sur la grève.

Me voilà de retour à Lausanne où il fait encore très-beau.

Mes notes de voyage touchent à leur fin, et je n'ai presque rien dit de ce que je voulais dire, et mon impression reste entière en moi, comme une source dont les flots les plus purs ne sont pas ceux qui s*écoulent, mais ceux qui se renouvellent dans le mystère des grottes.

J'avais déjà visité le lac de Genève et je l'ai parcouru de nouveau. Je le connais en tous sens. D'où vient que je ne puis m'en séparer sans un mortel regret ?

Je le considère sans cesse, soit de ma chambre.

solide Hontbenon, soit de Thôtel Gibbon , soit du sable de cette grève.

Quel charme s'est donc insinué, malgré moi, dans mon imagination? Ne serait-ce point, qu'à travers ces prairies, et sons ces forêts sonores des Alpes, ce n'est pas seulement la nature que je recherche, mais ma jeunesse que je retrouve?

Un attrait invincible m'a emporté aujourd'hui à l'une des rampes du Jorat.

11 y a plus de vingt ans, que j'avais fait en bateau, une promenade de trois semaines autour

du Léman, et cette circumnavigation est tout

imprégnée encore d'un souvenir.

J'avais vingt -cinq ans et j'étais épris d'une jeune fille qui en avait dix-sept. Elle se nommait Madeleine. Nous nous étions aimés, en nous voyant, dans un riant vignoble de Bourgogne.

Une sève d'avril avait monté dans nos cœurs, comme dans les pampres. L'amour et l'adolescence bouillonnaient en nos poitrines.

Un seul mot pourtant avait été échangé entret nous, sous les saules de la rivière , à une anse où fourmillent les marguerites. Nous en cueillîmes une et nous l'efreuillâmes. Ce joli sphinx de la végétation nous avait été favorable.

iOi VOYAGE

Bientôt cependant ma sécurité s'était troublée. Je fus informé que celle , dont je ne pouvais m' éloigner une minute, allait s'éloigner de moi, toute une saison. Ses parents la conduisaient pour sa santé en Italie. Ils s'acheminèrent par la Suisse et je me hasardai sur leurs pas , à l'insu de tout le monde.

Je ne les quittai ni à Genève, ni dans la circumnavigation du Léman, ni à Lausanne, où ils louèrent une maison de campagne, à une heure de la ville. C'est là, que Madeleine et moi, nous nous donnâmes rendez-vous, à droite du verger, au milieu de mille obstacles et de mille terreurs, dans un pré, sur une pente du Jorat.

Un matin, je la rejoignis. Elle regardait du pré çà et là. Son attitude était charmante. Elevée sur la pointe des pieds, elle paraissait ne pas fouler l'herbe. Son cou de cygne s'allongeait peu à peu, afin de dépasser le rideau des haies.

Je ne saurais exprimer la beauté inquiète de Madeleine. Les boucles blondes de ses cheveux tombaient en désordre de son front sans plis. Son visage peignait la consternation. Les reflets noirs des branches du sapin s'agitaient sur son teint animé. Ses yeux roulaient un azur

plus profond que le ciel , et aussi sombre que le Rhône, lorsqu'il tourbillonne sous le vent de Savoie.

Madeleine sondait tous les sentiers devant elle. Je m'avançai, elle tressaillit. Nous nous assîmes tremblants sur le gazon du fossé. Nous nous cachâmes dans les rameaux du buisson. Toutes les mesures pour nous réunir au printemps, soit en Suisse , soit en France , furent combinées par nous, sous mille formes. Nous nous jurâmes de nous aimer, malgré le destin. Nos joues chaude» se touchèrent et une haleine de miel effleura mes lèvres. Hélas* I on appela Madeleine dans la direction de la maison. Nos mains se serrèrent convulsivement, et, d'un élan, la jeune fille courut comme une biche effarouchée à la voix de sa mère.

Madeleine devait passer Thiver en Italie. Ce fut la dernière fois qu'elle m' apparut. Je l'avais suivie aussi loin que mes ressources me permirent d'aller.

Le lendemain, elle partit pour Florence, et, trois mois après, elle mourut à Sienne d'une fièvre des Maremmes.

J'avais toujours eu l'intention de retourner à

cette colline du Jorât. Je me suis enfin satisfait. J'ai revu la montagne, le pré, la haie, les bois, le lac et les Alpes. La jeune fille n'y était pas. Seulement, elle a glissé devant moi, dans un éblouissement des yeux, comme un éclair, à jamais évanoui, de ma jeunesse. Un attendrissement indéfinissable m'a gagné et j'ai ressenti un instant le feu du premier amour, dans cette palpitation lointaine de mon cœur.

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