‹ Voyage aux États-UnisChapitre 1 sur 26 · Voyage aux États-Unis · texte numérisé non relu

Voyage aux États-Unis

L.i science t-l l'ait acci'li'rent le travail utile, rrfont le (lim:it et c ic'ent le sol. La iialuie accorilc et exige à la l'oi.s.

Barbaii.d.

La nature a tant fait pour les Étals-Unis, dans cet article de leur économie; elle a indiqué si clairement ce c{ui restait à faire aux mains de l'homme, qu'il n'est pas dilllcile au voyageur de comprendie pourquoi ce pays nouveau surpasse de si loin tous les autres dans ses débouchés et ses moyens de transport. Les ports des États-Unis sont singulièrement disséminés sur toute l'étendue de leurs limites. Outre les ports de mer, il en est un grand nombre dans l'intérieur, sur les iaes du nord et sur des fleuves profonds qui (;tend(,'nt leurs cours à phisieurs mil-

I DE LA SUCIJiTE AMEUiCALNE.

liers de milles. Aucun coin du pays n'est à une distance trop grande d'un débouché, et partout où les stimulants aux entreprises existent, les moyens de transport ne VnaïKpient jamais d'être fournis dans la proportion des besoins.

Même dans le sud, où l'élément des salaires (le travail libre) n'existant pas, il n'y a pas de moyen sufiisant pour exécuter môme les entreprises les mieux conçues, on a fait plus cpie ne semblaient le permettre les circonstances (i). Cependant les gran- •des routes sont encore en fort mauvais état. En voyageant dans les Carolines et la Géorgie, je vis que les conducteurs sont autorisés à se tirer d'affaire, en route, par tous les m.oyens qu'ils peuvent imaginer, sans (pie personne les aide ou leur fasse obstacle. Très souvent la diligence s'arrêtait tout à coup au bord d'une mare large et profonde, s'étendant dans toute la largeur du chemin, et le conducteur prenait, sans façon, dans la clôture la plus voisine, tous les matériaux qui lui étaient nécessaires pour combler le trou , ou pour adoucir notre descente. On m'assura qu'il n'était pas probable que la route ou la clôture fût réparée avant d'être totalement détruite. Le commerce, sur ces routes, est si peu de chose, que l'étranger se voit, en quelque sorte, perdu comme dans un désert. Dans un voyage de plusieurs jouis, à l'exception de quelques chaiiots de campements , nous ne rencontrâmes qu'une seule voiture : c'était une diligence revenant de Charleston. Notre rencontre dans la forêt ressembla à celle de

(i) R Les travaux piil'lirs de cet VAa{. (la Caroline du sud) produisent lin revenu Ivès laible noxeedant jias ib,'ioo tlollars annuels, dcducli<.u faite des frais d'exploitation, quoique I'Ltat ail contracte, pour les construire, unedcllede a, coo,o(io de dollars. Dans plusieurs parties de l'Etal, on a lait des canaux ijui ne paient pas leurs dejienscs courantes ; et, ;i l'exceition de la roule de l'Llat et du canal de Colombie , ('est à peine si l'on trouverait, dans tout le pays, une entreprise publique qui, mise en adjudication , Irouvîit un aet|uercur. »

( i833, .'inieiiciiii annua! lit gù 1er, page îSô.}

I[e PARTIE. — ÉCOXOMIK. 3

deux vaisseaux en pleine mer. Nous demandâmes aux voyageurs venant du sud des nouvelles de Charleston et d'Europe; et ils nous questionnèrent sur Tétat des affaires politiques à Washington. Conducteurs et voyageurs se félicitaient hruyamment comme s'ils se fussent rencontrés après un long exil. On nous engagea à renoncer au projet de nous rendre à Charleston par la route de l'est, car elle était littéralement inipratica])le, et l'on n'y trouvait absolument rien à manger. En conséquence, nous finies un détour et primes par Camden et Colombie.

L'itinéraire de l'une de nos journées de route est le meilleur moyen de donner une idée juste de la manière de voyager dans ces régions. Le 2 mars i835, nous quittâmes Piichemont, en Virginie, et voyageâmes pendant toute cette journée et celle suivante sans prendre aucun repos. Le 3, à minuit, nous fûmes arrêtés par une rivière qu'on ne pouvait traverser que dans un bac , lequel, malheureusement poumons, transportait alors, sur la rivière opposée, une voiture et des voyageurs. 11 nous fallut donc attendre pendant plus d'une heure, et à la belle étoile, le retour de ce bateau. Quand il fut amarré de notre côté, nous nous y rendimes à pied, crainte d'accident, et pendant le trajet, nous enfonçâmes dans la boue jusque par dessus la cheville. Arrivés sur l'autre rive, nous débarquâmes avec les mômes désagréments, et remontâmes dans notre voiture, qui nous conduisit pendant quelques minutes seulement ; puis nous descendîmes, pour remonter dans une autre diligence. Pendant plusieurs heures nous avançâmes lentement, mais sans accident, et déjà mes compagnons se félicitaient de notre bonne étoile, lorsque, à la pointe du jour, la voiture s'enfonça dans une profonde ornière , d'oîi les chevaux ne purent jamais la tirer. Nous étions complètement embourbés j il nous fallut descendre et attendre que notre

équipage fut dégage. Le conducteur prit sa hache (objet principal de son matériel de route), abattit "un jeune arbre dont il fit un levier; le tronc d'un autre arbre servit de point d'appui; les voyageurs donnèrent un coup de main; nous autres dames, nous donnâmes du cor pour attirer du secours f sans résultat du reste); cnlin, après de vigoureux efforts, la voiture fut remise sur la chaussée. Celte opération avait duré deux heures.

Avant qu'elle fût achevée, j'avais, à cause du grand froid, continué à marcher seule en avant; après avoir fait deux milles, je m'arrêlai et regardai tout autour de moi. J'étais sur une eminence d'où l'on ne découvrait que la forêt sauvage et sombre s'étendant de tous côtés à perte de vue, et la route rougeâtre qui la coupait en droite ligne jusqu'à ce qu'on la perdit de vue aux deux extrémités, derrière une eminence. Je ne connais rien de comparable à ce tableau, si ce n'est un Salvator-Rosa que j'eus un jour occasion de voir. Bientôt la diligence me rejoignit, et nous fîmes quatorze milles avant de gagner l'endroit où nous devions déjeuner. Arrivés à cet endroit, nous mourions de faim, mais on ne put nous rien donner; il ne restait pas une miette du déjeûner de la maison, qui était achevé depuis longtemps. Nous continuâmes notre route jusqu'à une heure après midi, et nous arrêtâmes devant une maison particulière. On avait encore dîné dans cette maison; mais, j'ai hâte de le dire, nous n'en fimes pas moins un repas confortable, qui nous fut servi par les soins de la maîtresse du logis, et qu'elle ne nous fit payer qu'un quart de dollar par tète. Le souvenir de cette dame est gravé dans notre mémoire à tous, comme celui d'une hôtesse fort hospitalière.

Nous n'eûmes pas ])lutôt quitté cette maison, que nous fûmes oblifljés de descendre et de traverser à

ir PARTIE. KCONOMIE.

pied un pont trop délabré pour qu'il fiitpr«<ient de s'y aventurer en voiture. Fins loin, un demi-mille avant d'arriver à l'endroit où nous devions prendre le thé, la grande soupente cassa, et nous fûmes obligés de nous rendre à l'auberge au milieu d'un nuage de neige. Après avoir quitté cette auberge, à un quart de mille seulement, les traits se rompirent; après cela, aucun autre accident ne nous arriva jusqu'à près de sept heures du matin. Nous approchions de Pvaleigh, dans la Caroline du nord. Nous vimes une voitiu'e embourbée et désertée par le conducteur et les chevaux, mais occupée par quelques voyageurs qui attendaient là depuis huit heures de la soirée précédente. Pendant que nous déplorions leur mésaventure, notre, diligence s'enibouï'ba de nouveau dans une ornière; mais elle fut bientôt dégagée, et nous atteignimes Pvaleigh sainset saufs.

Ce qui me dédommageait de tous ces petits désastres de voyage , c'était de voir l'habileté et le sang-froid des conducteurs, ainsi que la patience inépuisable des voyageurs; partout ailleurs, des hommes, pressés par leurs affaires, auraient témoigné de l'humeur de tous ces délais; mais, en Amérique, ces accidents n'altèrent aucunement la jovialité d'un gentleman. En un clin d'œil , tout le monde met pied à terre et donne lui coup de main au conducteur; chacun lâche un mot plaisant, et quand tout est fini, les dames peuvent être sures que la chose leur sera présentée sous ses couleurs les plus amusantes. Le conducteur que nous avions dans ce voyage paraissait être un novice et avoir moins d'assurance que les autres; un monsieur de notre société, qui s'était placé à coté de lui sur le siège, nous alhrma qu'il fermait les yeux quand nous approchions d'un trou; et lorsqu'il implorait piteusement l'aide des voyageurs, c'était parce que nous nous dirigions vei\s une ornière profonde.

6 DE LA SOClÉTi: AMI-RICAIXF,.

Habituellement l'assurance et rhabileié des conducteurs étaient également remarquables. Lorsqu'ils jugeaient la voiture plus remplie qu'il n'était convenable, ils essayaient quelquefois d'eflrayer les voyageurs, afin d'en engager quelques uns à différer leur départ, et ils réussirent deux ou trois fois à convaincre ainsi les plus corpulents; mais ceux qui avaient de l'expérience savaient éviter le piège. Souvent, lorsque, par une nuit obscure, la voiture était entrée dans une mare d'eau, le conducteur s'écriait de son siège : que nous étions au beau milieu d'une crique, et que nous ne pouvions faire un pas, en avant et en arrière, sans verser dans l'eau; bien que, la minute d'après, cette assertion fût démentie, elle produisait son effet. Quand la lune se couchait de bonne heure, il y avait toujours quelque chose de déranfi;é aux lanternes de la voiture; les voyageurs demandaient avec instance qu'on les laissât acheter des torches sur la route et marcher à pied dans les endroits dangereux; le conducteur observait, d'un ton d'insouciance, que, comme nous devions verser avant l'aube, peu importait que cela eût lieu un peu plus tôt ou un peu plus lard; après quoi, les plus corpulents delà troupe s'arrêtaient nécessairement au premier relais, et le conducteur riait dans sa barbe de son succès.

En voyageant dans le sud, un jour, après une route fatigante, nous arrivâmes, à trois heures du matin, devant un hôtel. Le conducteur sonna un air sur un e: écrable cor. Personne ne bougea : les esclaves sont les gens du monde les plus lents à se mouvoir, excepté en certaines occasions.

« Quels dormeurs que ces gens-là! » s'écria le conducteur, et il nous écorcha de nouveau les oreilles avec son instrument.

a Je n ai jamais vu des dormeurs do cette forcelà. La musique ne produit aucun elï'el sur eux; il faudra que j'essaie les armes à feu. »

Il" PARTIE. ECOXOMIF.. 7

Le cor se fait enlendre de nouveau.

(( Nous avons éveillé le watchman, c'est toujours quelque chose. »

Le hruit du cor recommence.

(( Je n'ai jamais vu de pareilles gens. Lazare était plus facile à ressusciter. )>

La meilleure preuve que je puisse donner de l'hahiletë avec laquelle les voyageurs sont conduits sur de telles routes, ainsi qu'à bord des bateaux à vapeur, c'est que j ai fait aux États-Unis plus de dix mille milles, par eau et par terre, sans le moindre accident. Il est vrai que, deux fois, j'ai presque versé, mais jamais complètement.

On a vu comment sont les grandes routes dans le sud; mais il existe d'autres moyens de transport, dans lesquels on fait plus de progrés qu'on ne devait s'y attendre. Je veux parler des chemins de fer qu'on établit maintenant dans diverses directions. Grâce à ces voies de communications rapides, beaucoup de préjugés locaux seront dissipés; 1 infériorité de la main-d'œuvre esclave à la main d'œuvre libre sera promptement démontrée à tout le monde; et quelles que soient les lois qui régissent le travail, de nouveaux colons, abhorrant l'esclavage, viendront se mêler à la population actuelle.

Les seuls chemins de fer terminés dans le sud, lorsque j'y ai voyagé, étaient celui de Charleston à Augusta, deux chemins plus courts dans les États de l'Alabama et du Mississipi, et un autre de cinq milles allant du lac Pontchartrain à la Nouvelle- Orléans, îl doit aussi bientôt y avoir une magnifique ligne de Charleston à Cincinnati ; et la ligne de Norfolk, en Virginie, à New-York, est maintenant presque achevée.

Le quart d'heure employé à aller du lac Pontchartrain à la Nouvelle-Orléans a été la partie la plus délicieuse de mes voyages. C'était vers la fin

(l'aviil; les roseaux en fleur et les arbustes des lro[)iqiies faisaient de tout le paysage un vaste et brillant parterre. J'épronvais une singulière sensation à traverser un jardin sur un chemin de fer. De Tonde limpide s'élevaient partout de verts cyprès; on voyait d'immenses espaces couverts d'iris bleus et blancs, et une quantité innombrable de fleurs inconnues se balançait sur les eaux; çà et là un nègre sortait d'un taillis en fleur et s'avançait entre les roseaux sur un radeau ou dans un canot. D'un cùlé, c'était la hutte chétive, de l'autre c'était, çà et là, un groupe de vieilles maisons françaises. On eût cru glisser, comme dans un rêve, sur les prairies de la Sicile ou les plaines de Ceylan.

Le marais qui s'éteud à droite et à gauche du chemin de fer de Charleston à Augusta n'offre pas un spectacle moins beau; mais ce voyage fut le plus fatigant que j'eusse fait dans le pays. Le mouvement et le bruit étaient iusu[)portables. Je ne sais si ces inconvénients proviennent de ce que le chemin, en beaucoup d'endroits, est construit sur pilotis, ou bien si ta faute en est au terrain ou à la construction.

Le bruit et la fatigue sont un inconvénient inhérent à presque tous les chemins de fer en Amérique. On ma dit (pie cela provenait de ce que les chemins de fer étaient exploités aussitôt que terminés, tandis qu'on devrait attendre (jueiques mois pour donner le temi)s à ia constiuction de s'affermir; je ne puis dire jusqu'à quel point cela est vrai. Les chemins de fer que j'ai vu construire étaient établis non sur de la nierre. mais sur un bois. On a découvert qu'après la .;A>lée le bois adhère d'une manièi'e plus égale que la pierre. La dépense primitive, dans l'État de Nev>^-York, est d'environ deux mille dollars par mille.

Les chemins de fer américains ont un grand in-

II'' PVRTIF.. ECOXOMIE. 9

convenient ; le bois étant employé comme combustible, il tombe continuellement une pluie de larges étincelles fort incommode et fatale aux vêtements, à moins qu'on ne ferme toutes les portières, ce cpii est impossible dans les temps cliauds. De nombreux accidents arrivent par cette cause ; et pendant ma dernière tournée sur le chemin de fer de Colombie à Philadelphie, une dame eut son chàle entièrement brûlé sur elle; je comptai treize trous dans le mien et mon voile en élait criblé. Lors de mon premier voyage sur le chemin de fer de Charleston, les arrangements étaient à peine terminés et le matériel dans un état fort incomplet. Nous quittâmes Colombie le g mars, à sept heures du soir, en diligence, espérant rencontrer le train du chemin de fer, le lendemain matin à onze heures, à Brancheville, à soixante milles de Colombie; nous pensions franchir alors rapidement les soixante-deux milles qui séparent cette ville de Charleston et arriver dans cette dernière pour v dîner; mais vers le matin, apiès le coucher de la lune la voiture s'arrêta contre un obstacle, et il nous fallut attendre le jour pour avancer. Quand l'aube parut, nous vimes que l'obstacle qui nous avait arrêté si longtemps îi'était autre qu'une souche qui s'élevait à peine de deux pouces audessus du niveau du sol; nous déjeunâmes alors à la hâte à Brandebourg, et arrivâmes de bonne heure à Brancheville; mais nous nous étions pressés mal à propos ; le train était en retard, par suite d'un petit accident, et nous l'attendimes jusqu'à près de deux heui'cs.

Je n'ai jamais vu un ouvrage de l'art s'harmoniser si bien avec l'immensité d'une scène de la nature. Vue de la piazza de l'auberge à Brancheville, la forêt remplit tout l'espace, et est coupée en droite ligne et à perte de vue par le chemin de fer. Le train, semblable à un point noir, s'annonce

10 DE LA SOCIKTL AMKRIC\I\E.

au loin par le tourbillon de fumée qu'il exhale ; on le suit des yeux avec anxiété, on le voit s'avancer et grandir jusqu'au moment où il s'arrête devant la porte. Je ne sais pas dessiner, mais je n'ai pu m'empêcher de faire un croquis de ce point de vue , le plus vaste que j'aie jamais rencontré. Nous nous occupâmes pendant deux heiuTS à nous promener au soleil, examinant les oran.^ers arîificiels placés devant la maison, les dindons, les rouges-gorges, deux fois aussi gros quen Angleterre, qui voltigeaient çà et là; et la maison elle-même formée de troncs d arbres qui semblaient coupés de la veille : tout était aussi nouveau que le chemin de fer. Nous aurions été beaucoup mieux occupés à dîner; mais une seule idée nous dominait, celle d'aniver à Charleston en trois ou quatre heures.

A quatre heures etdemie, nous avions parcouru les trente-cinq premiers milles; nous étions enchantés. Le terrain était partout presque entièrement de niveau, la pente n'étant que de deux pieds entre Brancheville et Charleston. Lorsqu'il fallait traverser des étangs, des criques ou des torrents, le chemin de fer s'élevait sur pilotis; alors on avait une vue magnifique. C'était probablement pour jouir du beau spectacle qu'il offre aux regards, que trois messieurs choisirent, quelques jours après notre passage, le chemin de fer comme lieu de leur promenade, imprudence qui faillit leur devenir fatale. Comme ils étaient sur une de ces parties de la route élevées sur pilotis dont nous venons de parler, ils entendirent un p'rand cri, et en se retournant ils aperçurent avec effroi la niachme qui arrivait sur eux avec une rapidité effrayante. Il était impossible de se ranger hors des rails, car chacun des côtés de la voie n"avaitpas, en cet endroit, plus de trois pouces de largeur; sans hésiter, nos trois promeneurs se précipitèrent dans le marais, à vingt pieds plus bas, d'où

Il* PARTIE. /X.ONOMIE. 1 I

on les retira dans un étal assez piteux , comme on peut le croire.

A quatre heures et demie, il se fit une gerçure à notre chaudière, et là se termina notre jjrospérité. Deux heures après, on nous consola, affaniës que nous étions, en nous annonçant nue le dommage était réparé; mais l'accident se renouvela plusieurs fois et toujours au milieu des marais, où il nous fallait tranquillement attendre sur place. Pour se distraire, nos messsieurs essayèrent de la pêche aux grenouilles, mais c'était une triste ressource. Une fois , nous nous arrêtâmes devant une maison à l'apparence confortable et où l'on venait de servir un bon souper; mais on ne nous permit pas de nous y arrêter une minute. Plusieurs voyageurs se précipitèrent dans la maison pour y prendre ce qu'ils pourraient : l'un emporta un poulet tout entier pour sa société; un aiUres'empara d'une moitiéde dindon; mais nos cavaliers à nous ne furent pas aussi alertes; la table avait été dévalisée trop promptement et au grand effroi de l'hôtesse. Tout ce que nous eûmes pour cinq personnes , ce furent quelques tranches de jambon , des morceaux de pain dur et trois pommes de terre sucrées; le tout pêle-mêle dans un mouchoir. Notre pensée se reporta vers la table de ce souper, une heure après, lorsque nous fûmes de nouveau arrêtés au milieu d'un marais. En ce moment j'étais endormie, car c'était la seconde nuit blanche que nous passions ; je fus éveillée par un tintamarre épouvantable; ne sachant où jetais, je mis la tête à la portière et vis, à la clarté de la lune, des maisons blanches sur la limite du marais et les arbres de la forêt balancés au soufile de la brise. Mais le vacarme que j'entendais n'avait rien de terrestre : je reconnus bientôt que nous étions ressaies d'un concert de grenouilles. Cela méritait d'être entendu pour la curiosité du fait : c étaient

J 2 DE L;i sociÉtj': amlricaine,

des coassements à n'en plus finir et sur toutes les gammes. Il y avait clans le marais autant de bruits que de feuilles dans la forêt; mais cinq minutes de ce concert sufïisent, tandis que cent ans de celui delà forêt ne sullisent pas. Après de fréquents temps d'arrêl, nous arrivâmes à Charleston entre quatre et cinq heures du matin, et comme il était de trop bonne heure jjour importuner nos amis, nous entrâmes à l'hôtel des Planteurs où, las et glacés, nous nous mîmes au lit. Nous fûmes fort heureux qu'on fût alors nu mois de mars; trois mois plus tard, ces haltes dans les marais, au milieu de la nuit, auraient causé la mort des trois quarts des voyageurs.

Il y a en Virginie un grand nombre de chemins de fer; une ligne se dirige sur New-York, par le Maryland et le Delaware; dans le Kentucky, une ligne s'étend de Louisville à Lexington; mais c'est surtout dans la Pensylvanie, le New-York, le Rhode-Island et le Massachusetts qu'ils abondent. Tous ont admirablement réussi, en sorte qu'on ne saurait douter que ces voies de communication ne s'établissent, dans peu d'années, snr toute la surface des États-Unis, comme embranchement aux grandes voies dont la nature a sillonné ce vaste territoire. Le mal résultant de la surabondance des terres, proportionnellement à la main-d'œuvre, sera diminué en ce sens que l'économie de temps et la facilité des communications perfectionneront l'intelligence de la population des campagnes. Il deviendra aussi plus facile de constater les lieux où la main-d'œuvre est le plus rare et de combler celte lacune. En offrant ainsi à l'intérieur un emploi avantageux aux petits capitaux , on empêchera beaucoup d'individus de s'aventurer dans le désert. Les amis véritables des intérêts économiques et moraux des Américains encourageront, par tous les

H* rVRTlE. — JÎCONO.MIE. 1 J>

moyens possibles, loiit ce qui aura pour objet de favoriser les voies de communications, surtout entre le nord et le midi.

Je crois que le chemin de fer le mieux construit des États-Unis est celui qui va de Boston à Lowel, dans le Massachusetts; sa longueur est de vingtcinq milles. On pourra se faire une idée de son importance et du commerce , auquel il sert de véhicule, quand on sain a que, dans l'hiver qui a suivi son ouverture, il a été dépensé plusieurs milliers de dollars pour enlever la neige : la nuit suivante, le chemin en était encore couvert.

De Boston une autre ligne va jusqu'à Providence, dans le Rhode-Island ; elle ouvre une communication rapide avec New-York. La distance, qui est de deux cent vingt-sept milles , est franchie en vingt heures sur le chemin de fer. Une ligne excellente s'étend de Boston à Worcester; elle a quarant^inq milles de longueur et a coulé 885, go ^ dollars. Ce chemin traversera l'État tout entier jusqu'au Connecticut, d'où une ligne, actuellement en construction, se prolongera jusqu'à Tlludson, pour déboucher en face d'Albany. On propose de faire, dans cette dernière, un tunnelscus l'Hudson; d'Albany on communique déjà avec le lac Erie par le canal et le chemin de fer. 11 y a maintenant une communication non interrompue depuis l'Atlantique jusqu'à l'extrémité du lac Michigan : pour compléter le cercle, il ne reste plus qu'à prolonger luie ligne de ce point jusqu'au Mississipi.

Le grand canal du lac Érié est trop célèbre pour que j'aie b(\soin d'en parler ici; sa longueur totale est de trois cetit soixante-trois milles; sa largeur est de quarante pieds à fleur d'eau, de vingt-huit au fond, sa ])rofondeur est de quatre pieds; on y compte quatre-vingt-quatre écluses; la totalité des élévations et des chutes est de six cent quatre-vingt-

14 DE LA SOCIl'.TÉ AMERICAINE,

douze pieds ; les frais se sont élevés à g,5oo,ooo dollars. Quoique ce canal ne soit ouvert que depuis 18.^5, il ne pcutdéjà sunire à Timmense commerce établi entre lEurope et Touest par Tintermédiaire des ports de TOcéan. Déjà l'État tout entier est traversé par un chemin de f c r qui sera le véhicule d'un commerce beaucoup plus considérable que celui du canal, sans nuire le moins du monde à son exploitation.

J'ai traversé deux fois la vallée du Mohawk, la première fois par le canal, la seconde en diligence; je préfère de beaucoup ce dernier mode, d'abord parce que de la grand'route les vues sont plus belles; ensuite parce que le séjour à bord des bateaux du canal est peu confortable. J'ai eu aussi l'occasion de suivre le cours du canal et du nouveau chemin de fer dans toute leur étendue.

Dans la première de ces excursions, rien ne m'amusait comme d'entendre quelques personnesi|)roposer de creuser le lit sablonneux du Mohawk de manière à permettre le passage des bateaux à vapeur : il serait presque aussi facile de creuser une rivière tout exprès et de la remplir d'eau; en d'autres termes, de faire un autre canal deux fois plus considérable que celui qui existe. L'idée d'un chemin de fer est bien préféiable : en hiver, les communications commerciales se continuent en traîneau sur le canal glacé, et ce doit être charmant à voir.

En juin dernier, l'aspect de la vallée était délicieux. Le cœur dos Indiens Mohawks dut saigner quand il leur fallut lui dire adieu dans sa beauté et son calme prinntifs; mais aujourd'hui elle est plus belle encore et ])îus pleine de vie. On y voit des fermes dans tous les degrés d'avancement; un mouvement de vie les anime; un cimetière verdoyant, dont on aperçoit les blanches palissades et les pierres tumulaires, est attenant à chacune d'elles;

Il' PARTIE. ^ i':C0.\0MlE. 1 .')

(juelquefois, dans le verger, un petit espace enclos d'une grilîe est destiné à cet objet. A un endroit peu profond de la rivière, une longue ii'.e de vaches la passaient à gué pour aller se plonger dans les luxuriants pàtr.rages des îles situées au milieu du Mokavrk, tandis qu'un peu plus loin le hac transportait lentement ses passagers. Le sol de la vallée est remarquablement fertile; les arbres et la verdure sont d'une grande btauté; les taillis de chênes, qui se projetaient sur l'escarpement de la rive, étaient admirables, ainsi que les collines cultivées ou incultes et les petites cataractes qui venaient en bouillonnant se précipiter dans le fleuve impétueux. De petits groupes de maisons étaient parsemés dans le voisinage des écluses et des ponts du canal; et çà et là s'étendait, au milieu de l'étroite vallée, un village avec sa blanche église en relief. On voyait les bateaux blancs et verts du canal glisser le long de la rive opposée, ou déboucher de deirière un bouquet d'ormeaux et de bouleaux, ou effleurer les eaux d'un gracieux aqueduc, tandis qu'au loin, sur la rive, des promeneurs mai-chaient en se croisant. De l'autic côté, le chemin de fer longeait la base de la crête; les chaumières des laboureurs irlandais, ayaîit pour toiture du gazon et pour cheminée un !)aril d'où s'échappait la fumée, quelque peu confortables qu'elles fussent, offraient néanmoins un aspect pittoresque. Dans les gorges les plus étroites de la vallée, la grande route, le chemin de fer, le canal et le fleuve se rapprochent de très prés et semblent jouter à qui s'élancera le premier dans un plus vaste espace. Le paysage, aux petites cataractes, est magnifique, vu de la route, îi la lumière d'une matinée d'été. C'est une idée grandiose que d'avoir fait passer le canal et le chemin de fer dans cette gorge; a solidité et la beauté du travail réj)ondent à sa magni licence.

W) ])E l.\ SOCIÉTÉ AMÉRICAINE,

Le canal fut commencé en 1817, et ce fut le 4 novembre 1825 qu'arriva à New-York le premier bateau parti des lacs de l'intérieur. Le revenu de la première année s'est élevé à 666,221 dollars. En i856, le péage a produit 1,294,649 dollars.

Dans l'Etat de New-York, en i836, les compagnies des cbemins de fer étaient au nombre de cinquante; leur capital variait de i5à 10,000,000 de dollars.

Quand je traversai, pour la première fois, les Allegbanys, en novembre i834, je pus jeter un coup d'œil sur le merveilleux cbemin de fer de Portage, établi enlre les deux canaux qui longent les deux bases opposées des montagnes. La voiture dans laquelle je voyageais suivait le bord d'un lavin profond hérissé de pins ; sur l'autre bord s'élevait, comme une muraille colossale, le remblais à la surface duquel passait le chemin de fer dont on voyait la ligne se prolonger à plusieurs milles de distance avec ses stations fréquentes et ses trains en pleine activité. Une des voies de cette route n'était ouverte que depuis peu, et l'exécution du travail était neuve et d'un rare mérite. Plus tard, j'eus le plaisir de la parcourir d'un bout à l'autre.

Ce chemin a une longueur de plus de trente-six milles; dans un endroit, il atteint une élévation de deux mille quatre cent quatre-vingt-onze pieds au dessus du niveau de la mer; il se compose de onze parties de niveau , et de dix pentes et contrepentes. Au sommet et à la base de chaque plan, le chemin est rigoureusement nivelé sur une longueur de trois cents pieds. Le sommet îles remblais et la base des tranchées ont une largeur de vingt-cinq pieds, avec de larges fossés de chaque côté.

Le dessèchement exigeait beaucoup de précautions, attendu que la route passe principalement le long de pentes escai'pées, d'un sol argileux et sur

Il'' l'Ai'.TIi:. — ÉCONOMIE. 17

fl ir.îK)uibra])i(.'s coiirs d'oari, Soixaiite-liuil, condwils eu niaçojuicrie et qualie-viiî,;u-cinq égou(s passent sous la route. 11 y a qi;a(ie viaducs pour faire franchir à la l'oute les cours d'eau; le plus ma/Juillque est sur Coiîeniau.p,h, à huit nulles de Jo]uisto\Yn. Il a une arche senii-eiseulaire de CjUatre-vin^xIs pieds de développement; sa plus grande liaulcnr au dessus de IVau est de soixante-dix pieds. L'un des monts Alîeghauys est traversé j)ar un tunnel qui a cent un pieds de long, vingt de large et dix-neuf de haut; les fondaJion.s de ce chemin sorit nartie en pierres , partie en bois. Chaque station a deux machines à vapeur, î\lin qu'en cas d'accident on n'éprouve aucun retard. On peut lancer à la fois quatre chars, ayant chacun une charge de sept mille livres, et l'on peut faire de six jusqu'à, dix voyages en une heure. Un char de sûreté est attaché au train, en moulant comme en descendant; et, bien que ce ne soit pas une garantie eonq)lète, il en résulte cependant une auguKMitaîion de sécurité; cette petite machiiie , lorsqu'un pv)ids presse sur elle, sert à enrayer et ralentit !)eaucoup la rapidité de la course. Les rails de fer et quelques autres portions métalliques de la cop-siru'-tioi! ont été importés d'Angleterre.

Les frais de coïistructio'.i de ce chen^.ln de fer, au taux de l'adjudication, se sont élevés à i, 634,357 dollars, non compris les dépenses d'administration, le traitement des ingénieurs et les allocations supplémentaires aux adjudicataires. Pendant la première année qui suivit l'ouverture des deux voies, cinquante mille tonneaux de marehaîuîises et vingt mille voyageurs ont passé sur ce chemin. '

Cinq ans auparavant, cette ligne de passage était un désert absolu. La loi (pii l'a autorisée fut voté(>, par la législature de la Pcnsylvanie, le 21 mars i83i. Le 12 du mois suivant, les tentes de

18 DE LA SOCIÉTÉ AMÉrICALNE.

la iiremièrc troupe de travailleurs furent établies au sommet de la montagne du Gonemaucli ; cette troupe se composait de deux inrjéuieurs, d'un conducteur, de douze aides et sapeurs et d'un cuisinier. Il fallut creuser, dans une longueur de trente milles, une voie large de cent vingt pieds, sur un couvert d'arbres énormes. Le travail augmentait tellement en s'avançant, que deux mille hommes furent, pendant quelque temps, employés à c.-s travaux. Le a6 novembre it)55, le premier char parcourut, dans toute sa longueur, la seule voie qui fût terminée. A cause de la saison, les canaux étaient alors fermés; mais, au mois de mars suivant, le chemin fut ouvert au public. Une année plus lard, l'entreprise: fut achevée, et l'œuvre colossale en ])leine activité.

Notre société, composée de quatre personnes, y compris un enfant, traversa l'Etat tout entier, depuis Pittsbourg jusqu'à Philadelphie, par la voie des canaux et des chemins de fer, dans un espace de quatre jours et avec une dépense qui ne s'éleva qu'à quarante deux doliars, sans compter la nourriture. Il y existait une active concurrence entre les lignes des canaux. JNous allâmes par la nouvelle ligne; les bateaux étaient d'une propreté extraordinaire et la table servie avec luxe. Un omnibus , envoyé par l'administration du canal, nous transporta, à neuf heures du soir, de notre hôtel à Pittsbourg au bateau , et nous partîmes sur-le-champ. Dans le vestiaire des dames, des lits étaient placés chaque soir et enlevés le matin. On nous appelait pour déjeuner de bonne heure, avant que la chaleur ne devînt accablante; mais, quoiqu'on fut alors au milieu de juillet, le paysage, pendant toute la durée de notre voyage, était si magTiifiquC; que je ne pouvais rester sous l'abri de la cabine. Avec une ombrelle et un éventail, la chaleur était supjjortable sur le ])ont , excepté de onze heures

ir PARTIE. ÉC0i\03ilE. 19

à une heure. Il n'y avait qu'un seul inconvénient un peu grave, c'est qu'il ne fallait jamais oublier de se baisser pour passer sous les ponts qu'on rencontrait tous les quarts d'heure. Quand nous étions tous ensemble, c'était peu de chose, car il se trouvait toujours quelqu'un pour avertir les autres; njaisune personne seule, lisant ou plongée dans une profonde rêverie, courait un danger réel. INous apprîmes que deux jeunes demoiselles qui lisaient avaient été tuées de cette manière, et nous prohibâmes les livres sur le tillac.

La vallée du Kiskiminites ressemble à un parc magnifique et fertile. Sur les rives du fleuve on rencontre cà et là. des moissons de blé indien, des mines de charbon et de sel, les unes abandonnées, d'autres en pleine exploitation; ailleurs on est enfermé dans un cercle de collines boisées, parées d'un brillant vêtement de lumière et d'ombre.

Après avoir laissé derrière nous le Kiskiminites, nous traversâmes le Coneraaugh par un bel aqueduc qui continue son cours à travers un tunnel perçant le cœur de la montagne. Dans cette caverne, la lumière bleue, se réfléchissant derrière nous sur la ligne droite de l'eau, faisait un tableau magnifique. Ces voies, que des mains humaines ont accumulées ici les unes sur les autres, forment une singulière combinaison : au dessous, la rivière, au dessus l'aquediic, et plus haut encore la route de la montagne serpentant toujours plus escarpée jusqu'au sommet. Sur cette montagne habite un colon; en perçant le tunnel, on rencontra le fond de son puits. Dans la soirée, les rocs, les collines, les bois, le fleuve et une végétation luxuriante nous fournirent une succession de tableaux admirables.

Les écluses sont au nombre de cent (juatrevingt-douze entre Pittsbourg et Philadelphie; leur hauteur moyenne est de huit pieds.

20 DH LI SOCliViX A-«!':i;iCAii\E.

Lc matin do srcoiîd jour, uows fnincs éveillés avant quatre heures, et nous eûmes à peine le temps fie nous bal)illei', da descendre sur la rive et de jireudre nos places dans le char avant le départ du irain. Pour justiTier cet empressement, on nous dit que, les trains ne voyageant pas pendant la nuit, il fallait proiiter de tonte la lumière du jour. Après avoir déjeuné en route, nous atteignîmes, entre neuf et dix heures, le point culminant du cheminde fer de Portage. Partout nous eûmes des vues superbes ; les montagnes, s'ouvrant et reculant, nous laissaient voir au loin des clairières et des villages, des espaces couverts de Heurs sauvages aux mille couleurs et la plus magnifique végétation.

Nous roulions ju-incipalement par la puissance de la vapeur, quelquefois par la force des chevaux, d'autres fois entraînés par un poids à la faveur de l'inclinaison du terrain; et, à la fm, dans un es- ])ace considérable, dont la pente était à peine sensible, nous marchâmes par notre propre poids. Le mouvenieiit fut alors d'une rapidité ellrayante, et ne s'arrêta que lorsque nous eûmes atteint le canal au pied des montagnes,

La presse était si grande; on craignait tellement que les deux bateaux, nos rivaux, ne prissent, les premiers, possession de l'écluse suivante, que nous, qui étions du dernier char, nous avions à peine eu le temps de monter à bord, que déjà un attelage de trois chevaux commençait à faire voler la poussière sur le chemin de halage , et à nous tirer avec une telle lapidité, que l'eau venait battre les bords du canal. Notre bateau remporta la palme, cl nous entrâmes victorieux dans l'enceinte de la première écluse.

Nous eûmes quelquefois de larges ravins à franchir. Ce jour-là , nous traversâmes la Juniatta sur un bac mis en mouvement par la foi ce de l'eau;

Il'' PAUTIE. ÉCONOMIE. 21

plus tard, nous passâmes la Susquehanna, à un endroit où s'embranchent les deux alïluents de la Janialta, la Susquehanna et deux canaux. Nous efîectiiàmes ce(tc travei'sée à l'aide du chemin de halage longeant l'extérieur du grand pont couvert Cjui traverse la rivière à l'île de Duncan.

Le lendemain matin, nous quittâmes le cours large, limpide, mais peu profond de la Susquehanna, Ip fleuve des roclwrs , comme l'indique son nom. Je l'avais auparavant parcouru dans toute sa longneur le long de ses rives, et, comme tous ceux à qni cela est advenu, j'aimais sa tranquille beauté.

La dernière partie de ce voyage remarquable fut de Colombie à Philadelphie par le chemin de fer, la distance est de "quatre-vingt-un milles, que nous franchîmes en sept heures, attendu qu'il fallut s'arrêter souvent. Ce chemin , ouvert en i834 , comprend trente et un viaducs, soixante-treize conduits en pierre , cinq cents égouls et dix-huit ponts, il a coûté environ 1,600,000 dollars.

Les Hollandais sont ceux à qui l'on peut s'adresser le plus sûrement pour obtenir des capitaux, lorsqu'il est question de faire un canal. J'ai entendu dire que le wmi canal était sufiîsant pour les déterminer.

Les bateaux à vajieur des États-Unis sont renommés et méritent de l'être. Il n'est pas besoin de décrire ici leur dimension et leur beauté; mais leur nombre est étonnant. Il y en avait, dans les derniers tenq:)s, trois cents qui naviguaient sur les grands fleuves de l'ouest, et il est probable que ce nombre s'est considérablement accru.

Avec un nombre de bâtiments aussi grand et avec une navigation aussi dangereuse que celle du Mississipi, la fréquence des accidents ne doit pas étonner. Je fus suî'prise des recoramandations que l'on me fit dans le sud de bion choisir paraii les ])ateaux

22 DF LA SOCIÉTÉ AiiERICAINE.

à vapeur du Mississipi. Je m'étonnai aussi lorsqu en montant à bord je m'entendis demander gravement si je m étais pourvue d'un préservateur; toutes mes connaissances en avaient , et ma surprise cessa quand je vis que nous rencontrions à chaque instant des bateaux arrêtés ou abandonnés par suite de quelque accident. Nous étions à bord du Henri- Clajj bateau à vapeur d'une grande réputation ; c'était le quatre-vingt-dix-septième voyage qu'il faisait sans accident. Un jour, notre chaloupe fut endommagée, et, une nuit, nous fûmes assaillis d'un orage de grêle qui força les deux pilotes à quitter le gouvernail; mais il n'en résulta aucun mal.

Malgré l'accroissement du nombre des bateaux à vapeur sur le Mississipi , les bateaux plats sont encore beaucoup en usage. Ce sont de grands bateaux, d'une construction grossière, tout juste assez solides pour rester entiers et transporter intacte leur cargaison de farine ou d'autres articles , à la Nouvelle-Orléans. Ils sont munis de deux énormes rames , fixées sur ce qu'ils appellent , je crois , leur pont; on s'en sert quand le courant est trop lent, et lorsqu'on veut changer la direction du bateau. Le fleuve charrie la pesante machine ; ses propriétaires accélèrent quelquefois sa marche, tantôt en s'aidant des branches d'arbres qu'ils rencontrent , tantôt eu dirigeant leur embarcation dans le courant le plus rapide. On la voit parfois descendre le fleuve au milieu de son cours, parfois longer ses rives. Dans la chaleur du jour, un berceau de feuillage se balance sur le tilîac et couvre les mariniers de son ombre. Pendant la nuit, une branche de pin est allumée, et sa flamme avertit les bateaux à vapeur de ne pas trop s'approcher. Le voyage des régions supérieures de l'Oliio à la Nouvelle-Orléans s'effectue ainsi dans un espace de temps qui varie de trois à cina semaines. Arrivé dans cette Aille, on

II'' PARTIE. KCOAOMir. 23

dispose de la cargaison , le bateau est démonté et les matériaux vendus; les propriétaires retournent ensuite chez eux à bord d'un bateau à vapeur, où ils paient leur passage en main-d'œuvre; à tous les endroits où l'on a établi des dépôts de bois, ce sont eux qui le transportent à bord pour l'approvisionnement du bâtiment. Le Ilenri-Ciay avait nombre de ces passagei^s plus grand que le capitaine ne Veut voulu; le pont, disait-il, en était surchargé. J'aimais à les voir deux fois par jour, !e matin de bonne heure et le soir au coucher du soleil, quitter en foule le bateau dès qu'il avait touché la rive, se former sur deux lignes entre le bateau et la pile de bois, et apporter chacun sa charge. La plupart étaient des Kentuckyens, gens qui ne ressemblent véritablement à personne. J'ai souvent souhaité voyager en bateau plat sur le vaste et délicieux Mississipi , délicieux par ses lies et ses rives accidentées et ses forêts éternelles; mais je n'en ai point eu l'occasion. Si jamais je revois cette région chérie , cette embarcation pittoresque aiua disparu comme disparaît maintenant le radeau pkis barbare encore, et un trait distinctif de plus dans la physionomie de l'ouest aura été effacé.

Il est probable que, sur les lacs du nord, le nombre des vaisseaux à voile et des schooners prendra un accroissement plus rapide que celui des bateaux à vapeur, car ces lacs sont si orageux, que ces derniers bâtiments n'y offrent pas grande sûreté, et qu'on ne peut jamais compter sur leur ponctualité. Les capitaines déclarent que leur responsabilité est trop grande. Souvent wa grain arrive à Timproviste de tous les points de l'horizon , et le bateau à vapeur, qui avait commencé la route tranquillement et par un temps niagnifique, est obligé de chercher à la liàte un abri contre une tempête soudaine.

De tous les navires, je n'ai jamais rien vu de. si

2i DR r.i sociÉtk amkricai\e.

gracieux epic les sloops sur lliudsoii; j'ajouterai ]!Our(aiît ies batraux- pilotes tic New-Yoïk. Les sloops de Rivi(jie-?>oi d sont des îiavires d'une espèce tout à fuit spéciale ; ils sont bas et peuvent porter une grande quantité de voiles, tant est calme l'eau sur laquelle ils exécutent leurs voyages. Un sloop de cent cinquante tonneaux porîe un mât de quatre-vingtdix pieds de haut. Pendant tout un été, je rn'anrîusais chaque jour à regarder ces navires amarrés sur l'Hudson, près d'une plage cailloiiteuse , dans un enfoncement de la rive; parfois ils étaient inimol)i}es, et projetaient leurs formes noirâîres sur un fond de lumière éblouissante ; parfois aussi , une jHompte manœuvre faisait tourner les voiles au soleil , et la lumière soudaine effrayait l'oiseau pécheur, qui, abandonnant sa proie, gagnait rapidement les bois du rivage. Je voyais leiu s formes gracieuses à la lueur des éclairs, alors que de la piazza de riiùteî de West-Point je contemplais les progrès d'une effrayanJe tempête. Une autre fois, par une belle matinée de juillet, à quatre heures, j'étais sur la lerrassc de Pine-Orchard-House, au son»met du mont (^aîskill ; de là, jépiais le lever de l'aurore dans la vallée eniière de i Hudson. D'abord, je distinguai la nuance de la montagne, celles de la forêt et de la prairie; puis le fleuve grisâtre , bien qu'éloigné de douze riî il les , se montra dans toute la longueur de sou cosu's sinueux . pareil à un Ibup- -lu noir; ensUe le soleil parut comme imo étoile d'or au sommet de la montagne, et à l'instant le fleuve sembla peuplé de ces ciiarmants sloops; leurs voiles blanches se dessinèrent aussitôt à ma vue, en môme temps que les églises des hameaux et les ])ignons brillants des fei-mes de la prairie. Un rayon avait sulii pour animer tout ce tableiiu.

Aîîx Etats-Uiiis, les produits de toute espèce doivent trouver des débouciiés jusque dans un avenir

qu'il n'est pas |iossil)le de déterminer. Si demain l'esclavage était ahoii, et si, en conséquence, les États où il régne venaient à produire plus de céréales et à élever plus de bestiaux, les demandes de ces articles par les Etats du nord-ouest continueraient à augmenter; le sud ferait donc des progrès immenses et réguliei's. Les grandes villes, mèmeaujourd'hui, ne sont encore qu'imparfaitement approvisionnées par les campagnes. Les objets de consommalion sont ti'ès chers, et la viande de boucherie est de beaucoup inférieure à ce qu'elle sera quand l'accroissement de la main-d'œuvre et des moyens de transport auront amené des améliorations dans les pâturages et dans le soin des bestiaux. A ]5oston, comme je l'ai vu, il faut faire venir du Vermont la volailU-, le beurre et les œufs, et l'on serait fort em])arrassé d'y tiouver un morceau de viande fraîche. Dans une maison de Boston, habitée par nne famille nombreuse qui vit sur un grand pied, et donne fréquemment de grands dînei-s, je n'ai jamais vu une once de viande, si ce n'est du jambon. La table était couverte de volailles de toute espèce parfaitement accommodées; mais la gent empîumée formait toute la partie substantielle du repas. Le seul morceau de viande tendre et savoureuse que j'aie vu dans le pays est un aloyau de bœuf à Charleston. A la campagne, dans une maison que j'habitais, on ne servit que du veau pendant un mois; dans une ville où je passai dix jours, on ne pouvait se procurer que du bœuf, et, dans tout le sud, le voyageur ne trouve que de la volaille et du porc dissimulés de toutes les manières.

On parle beaucoup, en Angleterre, du bon marché des objets de consommation aux Etats-Unis; mais on ne fait pas entrei' en ligne de com|>te la dilïiculté d'égaliser les prix })ar le moyen des marchés. Dans les endroits où ie bœuf et le veau se vendent à

2G DE LA. SOCICTi AMERICAINE.

deux pence la livre, et la venaison unjieijny, le thèse vend vingt schellings la livre et les gants sept schellings la paire. A l'Université de Charlotte-Ville, on fournissait des volailles aux familles des professeurs, à raison d'un dollar la douzaine. Dans les villes du Kentucky, la viande est à quatre pence la livre; dans les parties rurales de la Pensylvanie, à un penny ou deux pence, et le heurre à six pence. Nous nous arrêtâmes vingt-quatre heures à Ebensbourg, au sommet des AUeghanys, Deux d'entre nous reçurent tous les soins possibles; de bons lits, deux dîners chacun, le souper, le déjeuner et un certain nombre de gâteaux à emporter, et tout cela, pour un dollar, qui, à cette époque, valait quatre schellings deux pence monnaie anglaise ; la semaine suivante, je payai, à Philadelphie, six dollars pour la façon d'une robe , et j'ai vu toutes^les dames d'une petite ville peu éloignée porter des gants tout déchirés ou n'en point porter du tout, parce qu'il n'en était point arrivé par le canal depuis plusieurs semaines.

A Waslîington, ayant eu besoin de rubans pour mon chapeau de paille, je ne pus trouver, dans toute la ville, que six pièces de rubans à choisir.

Dans toutes les campagnes, je fus frappée du grand nombre de fenêtres sans carreaux ; des fermes , florissantes sous tous les autres rapports , avaient des croisées dans un état déplorable ; ce qui me fit penser que le métier de vitrier ambulant serait on ne peut plus lucratif. Les personnes qui habitent à proximité d'un canal ou de toute autre voie d'eau font venir de la ville des paniers de verres de toutes les dimensions , et vitrent elles-mêmes leurs croisées ; mais comme le verre ne peut se transporter par des routes embourbées ou rocailleuses, ceux qui n'ont pas d'autres moyens de transport sont o])li-

ir PARTIE. — ECONOMIE. i /

gés de laisser leurs fenêtres en l'étrit où il plait aux éléments et aux enfants de les mettre.

Il n'y a que deux moyens, outre les cas accidentels, par lesquels les habitants de tels lieux peuvent s'approvisionner des objets qui leur sont nécessaires. Lorsqu'à proximité du colon viennent s'établir d'autres voisins que des grenouilles , quelqu'un ouvre une boutique d'épicerie. Il m'arriva une fois d'aller faire mes emplettes aux environs de la cataracte du Niagara, chez un épicier qui demeure sur la limite de la forêt; je vis , dans sa boutique, de la verrerie et du lard, des lacets, des cotons imprimés, des drogues, des lainages, de la faïence, des bombasines, de la ferblanterie, des livres, des bottes, de la cassonade, etc.

Les colporteurs sont un autre moyen d'approvisionnement ; on a vu comment des bibles et d autres livres sont vendus par des jeunes gens qui adoptent ce moyen de faire promptcment de l'argent. Les colporteurs yankees avec leurs horloges de bois sont renommés. Un de ces messieurs s'est dernièrement retiré avec une fortune de 100,000 dollars, qu'il avait amassée en vendant des horlows de bois. Ces hommes sont un grand bienfait pour la société; car, quelle que soit la qualité de leurs horloges, grâce à eux, le peuple des campagnes peut savoir l'heure tout aussi bien que les habitants des villes; et que leur faut-il de plus? on dirait qu'il n'y a pas de soleil aux Etats-Unis, tant la population y sait peu l'heure qu'il est, même à New- York. J'ai trouvé une grande difïérence entre les horloges do la partie haute de la ville et celles de la partie basse; entre Canandaigua et Buffala, il n'y avait que la légère variation d'une demi-heure. Dans quelques parties du sud , nous étions, pour l'heure de nos repas, à la merci de la première liorloge que le dernier colporteur avait apportée; mais on eût dit que les horloges elles-

mêmes avaient contracté quelque chose de l'esprit yankec; car elles avançaient presque toutes, et c'est à peine si j'en ai vu une seule qui retardât.

J'ai vu un jour, dans le sud, cette incertitude sur l'heure se manifester d'une manière fort curieuse. La femme du gouverneur de l'État n'avait jamais pu s'arranger de manière à savoir l'heure: avec des pendules et des montres chez elle, elle envoyait sans cesse sou esclave Vénus (iille paresseuse, ignorante, gauche et laide) demander l'heure dans une maison voisine. Dans la même matinée, Vénus se ])résenta par trois fois à la porte du salon, une main sous le menton, et demandant :

« Quelle heure est-il?

— » Neuf heures, Vénus. »

Vénus retourna chez elle et dit à sa maîtresse qu'il était une heure. On hàla le diner; mais bientôt on reconnut, à je ne sais quel symptôme^ qu'il ne pouvait être si tard. Avenus se présenta de nouveau, le menton appuyé comme ci-devant :

u Quelle heure est-il?

— j) Entre dix et onze heures. »

Vénus alla dire qu'il était huit heures, et ainsi de suite.

La race des colporteurs diminuera d'année en année; il y aura progressivement moins de carrioles proprement remplies de boîtes et de paniers; il y aura moins de jeunes marchands. Fair grave et un peu rude, dans des cabriolets bien garnis; il y aura moins de cavaliers avec leurs valises et leurs boites compactes; il y aura moins de piétons; leur besace sur l'épaule, un parapluie dans une main et un livre dans l'autre. Ces mêmes hommes ou leurs fils gagneront en fortune et perdront peut-être quelque chose en intelligence et en manières, en devenant stationna ires ou les habitués de quelques marchés établis.

Il'' l'AKTlE. iico.Mj'Ml!:. 29

Le (i'aii.s[;orl. des iii.ircliancliscs v( is les cilés du sud est di'jù uu sujet d'or(}ueil poin- les rësidauts, qui se vantent d'occuper les gens à un millier de milles de distance, à les approvisionner, eux et leurs gens, d'objets de consommation. L'acîivitédesgrands marchés du nord étonne l'étranger qui voit à quelle distance dans l'intérieur sont transportés les i)roduits de l'Europe et de l'Asie. Mais, dans quelques années, la diiïusion du bien-être et du luxe sera aussi grande que l'est maintenant celle de l'industrie. Par une vaste augmentation des moyens de transport, des débouchés s'ouvriront partout où le sol est particulièrement fertile, les mines remarquablement productives , ou la localité spécialement attrayante.

î, .C'est un objet d'une haute importance. Comme il est trop tard pour restreiudre le territoire sui' lequel les Américains sont disséminés, il est essentiel que, dans l'intérêt de leurs relations réciproques, de leui" perfectionnement niuluelet d'uîie sage coopération dans la mise enœuvredu gouverncmentdu peuple par le peuple, ils soient mis en contact par tous les moyens qui peuvent aiuudcr le temps et l'espace. L'accroissement certain delà richesse, j)ar ce moyen, est un bien; l'accroissement certain de la population en est un infiniment j)lus grand encore; raccroissement certain des lumières et de la civilisation est le plus grand de tous.

SECTION I

AMÉLIORATIONS irîTÉRIEDIlES.

L'une des questions constitutionnelles les plus importantes qui se soient élevées aux États-Unis est relative aux améliorations intérieures. Les auteurs de la constitution ne l'avaient point prévue. Nulle réu-

nion d'hommes ne pouvait prévoii- toutes les grandes questions qui devaient naitre des progrès d'un pays jeune; aussi il ne parait pas qu'aux premiers jours de la république personne se soit posé la question de savoir : si le gouvernement général était compétent à ordonner et diriger les travaux publics dans toute l'étendue des États, et dans quelles limites devait se renfermer cette compétence. Depuis que cette question s'est élevée pour la première lois, plusieurs actes contradictoires ont eu lieu dans le congrès; elle n'est donc point encore résolue.

Pendant les premières années qui suivirent ia l'ésolution, c'était bien assez pour le Trésor que de payer les dettes de la guerre et de faire face aux dépenses occasionnées par l'organisation du nouveau système. Aussitôt qu'il y eut un excédant de revenu public, il fut question d'améliorations intérieures. En 179C), M. Madisson fit nue proposition tendant à ce que l'on fit étudier le tracé d'une route traversant du nord an sud tous les États atlantiques. Aucune allocation ne fut faite dans ce but; mais on n'avança aucune objection fondée sur l'incompétence du gouvernement à faire des applications de fonds de cette nature. La nécessité de rendre accessible le grand désert de l'ouest fut représentée au congrès en 1802, sous l'administration de M. Jefferson, et l'on p^romnli^ua une loi qui allouait des fonds pour ouvrir une route dans le territoire du nord-ouest; ce fut la première allocation volée par le congrès, dans l'intérêt des améliorations intérieures. Cette loi fut suivie de plusieurs autres de la même nature, si bien que la confection des routes et le relevé des côtes marchèrent rapidement et sur une grande échelle. En 1807, M. Gallatin adressa au sénat ce rapport célèbre nui contient un plan systématique pour les améliorations du pays tout entier. En ifc)i2, ]!cudanl l'administration de M. Ma-

Il'' I>ART11Î. ECONOMIE. ol

(lisson, on autorisa l'étude du tracé de la route principale du Maine à la Géorgie. Les améliorations sanctionnées par le congrès continuèrent avec une activité toujours croissante jusqu'à l'administration de M. Monroe, qui y mit le premier obstacle. M. Monroe mit son veto an bill, autorisant la perception d'un péage pour les réparations de la route de Cumbciland. Le motif assigné pour ce veto fut qu'autre chose était d'allouer des fonds poiu- des travaux publics, et d'assumer une juridiction souveraine sur le sol sur lequel ces travaux étaient exécutés; le président Monroe était d'avis qv.e le congrès n'avaiLpas compétence pour autoriser la perception d'un péage (i). Toutefois, en adoptant plus tard une autre loi conçue dans les mêmes principes, il semble qu'il ait changé d'opinion ou résolu de céder sur ce point.

Les efforts de M. J.-Q. Adams, en faveur des améliorations intérieures, écartèrent le petit nombre de diflicLiltés qui restaient encore; et sous sa présidence, les travaux publies marchèrent avec une' grande activité. Cependant les représentants du sud, au congrès, se montrèrent, eu général, opposés à l'exercice de ce pouvoir par le gouvernement général; et, depuis, c'a été une question débattue avec beaucouT) de chaleur.

La marche suivie, à cet égard , par le général Jackson n'a pas été très logique. Avant son élection, il avait toujours volé pour les améliorations intérieures, allant même jusqu'à demander que legou-' vernement prît des actions dans des entrej)rises de canalisation par des compagnies, et dans Tétablisse-

^\'j Le prcsitleiit Jackson jiensc (|ir;n!(:un pp;ige iic doil fMrc perçu sur <les voies du coinuiiii)ic:tti'iii cxi'ciitci.s ;iii.v frais du tiviov pulilic. !, a dépense (loif être cniièrc et <lcfiinli\c, et nul riloycii ne doit être olilij^é de payer pour des travaux: cxeetUes avec l'argent des eitoyens. Ceci me semble d'utic jusles-ic inconlcsluble. (IVolc Je L'Auteur.)

32 DE LA SOCIL'IÉ AMÉniCAIM-:.

iiKiitde routes renfermées (Jctiis les limites tl'uiiEtal ])articulier. Dans son message à roiiverture cin premier congrès qui suivit son éiévation à la pit^^sidcuce, il proposa de répartir Texcédant du revenu public entre tous les Pétais, pour tenir lieu des encouragements doîHiés par le gouvernement général aux améliorations intérieures. Il essaya d'établir, entre les intérêts généraux et les intérêts locaux, une distinction trop difiieile p»our êtie réglée et mise à exécution par les lumières d'un seul bomme. 11 est manifestement impossible de tracer d'une manière précise la ligne de démarcation. Le canal Érié profite à l'Union tout entière, bien qu il soit compris en totalité dans les limites de l'État de Nc\v-\ork, et il serait facile de citer une foule de cas dans lesquels les avantages locaux peuvent devenir géuéiaux, et vice versa, de manière à rendre toute délimitation impossible. En tout cas, l'établissement d'une telle distinction ne ])eut être l'œuvre ni d'un individu, ni d'im cabinet spécial.

En 18.29 et i85o, le président se montra favorable à un amendement à la eonslitulion o^ui aurait autorisé le congrès à appliquer l'excédant du revenu à certains objets spëciau:: d'intérêt public; mais depuis, il témoigna une forte répugnance à ce que le gouvernement général exerçât ce pouvoir qu'il considérait comme inconstitutionnel. Il croit qu'il vaudrait mieux réduire subitem.ent le revenu public à la somme des besoins du gouvernement, que de conférer au gouvernement général d'immenses moyens de patronage et des occasions de corruption et de gaspillage.

Ces changements, dans l'opinion du piésident Jackson, prouvent clairement les difficultés inhérentes à cette question. Toutefois elle est si pressante et si impoj tante, que, nonobstant ses diflicultés, il faut qu'elle reçoive une prompte solution.

il*" PARTIE. — i':cu>.o Mii::. 'So

Voici, selon moi, en quoi consist-ent les arguments des opposants :

Ceux qui veulent concéder au congrès le pouvoir d'ordonner des améliorations intérieures prétendent, relativement à la constitutionnalité de ce pouvoir : qu'il est conféré par les clauses qui autorisent le congrès à faire confectionner les routes principales, à régler les rapports commerciaux entre les États, à faire la guerre et, conséquemment, à faire construire des routes poiu' le transport des troupes; à établir des taxes, à payer les dettes du pays, à pourvoir au bien-être général des Etals-Unis et à taire toutes les lois nécessaires pour mettre en action ses pouvoirs constitutionnels.

Ou répond que : faire dériver de ces clauses l'autorisation de dépenser sans limites les fonds publics ])0ur des objets que tout gouvernement pourra proclamer dans l'intéièt général, c'est évidemment leiu' donner un sens forcé; que, de cette manière, on pourra se croire autorisé par la constitution à dépenser des sommes illimitées dans un but quelconque; que c'est un trait caractéristique de la constitution de spécifier les pouvoirs conférés au congrès avec une rigueur tout à fait incompatible avec une atti'ibution de pouvoirs aussi illinîités; que, conséquemment, la permission d'établir des taxes, de payer les dettes du pays et de pourvoir au bien-être des États-Unis est limitée aux objets ainsi désip'nés; et qu enhu les pouvou's accordés aux gouvernements des États excluent la sujjposition que ie congrès soit autorisé à assumer la juridiction territoriale qu'on lui a permis d'exercer dans les limites des divers États.

Celte opinion parait si évidemment raisoiniabie aux observateurs désintéressés, qu'on a lieu de s'étonner que les clauses de la constitution aient pu être, pendant un temps ([uelconquc, si faiblement

34 RE L\ SOCIKTÉ AMÉRICAmiE.

défendues. La rj\ison en est que les motifs tires de la nécessité sont assez forts pour contre-ljahmcrrla faiblesse de rar[jnrarnt conslitutionnel. Mais, dans ce cas, il y aurait tout à la fois sincérité et patriotisme à amender la constilvUion par les moyens qu'ellemême a établis, au lieu de la violenter pour accomplir un objet qui n'était point dans la pensée de ses auteurs.

Les partisans des améliorations intérieures prétendent que des travaux publics, importants dans l'intérêt de l'Union tout entière, et traversant de vastes portions de son territoire, doivent être exécutés; qu'un objet aussi grave ue doit pas être laissé à la merci d'un fait aussi éventuel que l'accord sincère du nonibre nécessaire d'États, pour mener à fin de pareils travaux; que l'excédant des fonds provenant de la nation tout enliére ne saurait être mieux employé qu'à l'exécution des travaux dont toute la nation doit profiter, et que les intérêts de la majorité avant jusqu à présent appuyé le congrès dans l'exercice de ce pouvoir, on doit croire que le \œv\ de la majorité est que le congrès continue à l'exercer.

On répond qu'il est impolitique de placer un patronage vaste et toujours croissant aux mains du gouvernement général; qu on ne peut attendre des membres du congrès que des lumières superficielles sur la nécessité ou 1 importance des travaux à exécuter dans des États autres que ceux auxquels ils sont respectivement intéressés; que d'interminables jalousies s'éîcvcraiont entre les divers Etats (i) par

(i) f.a (^ai'oliue du su 1 l'InU f.ivo'.aJjln aux aineliar.îtions iulcriciifcs, ius(|ii"i'ii moment où ciîe s'npcrçiit qiu- lc<; Etats actifs et prospères du nord y auraient nnc jiart bcaiicouii plus laip;e que les Etat'- aj>[?ainris par resclavajïc. Depuis celte flerotiverte, la jalousie locale de la Caroline du sud n'a ]dii,s connu delinntes, cl son opposition à rexercire du pouvoir en question a cte des plus opini:Ures. l'ar For^ane de ses journaux et par les aulres \oies ouvertes à IVspressiou de rojinifni pu-

H'' l'AKTIÊ. — EC0A03IIE. o.)

, rimpossibililé ou l'iiiopportîmité de répartir d'une manière égale les allocations; que des travaux inutiles seraient proposés dans un esprit de concurrence ou d intérêt individuel (j), et qu'une corruption proportionnée à l'augmentation de ])ouvoirs vicierait les fonctions du gouvernement général,

11 y a, des deux côtés, beaucoup de vérités. La première de ces opinions a tant de force, qu'elle a cessé d'etre, comme on la supposait, le partage exclusif du parti fédéral. M. Webster est encore regardé comme le clief du parti des améliorations intérieures, et M. Calboun a été quelque temps le chef de ses adversaires. Les dernières opinions de Jeffei*-

* son s'élevaient fortement contre le pouvoir revendiqué et exercé par le congrès. Néanmoins une })or' tion nombreuse du parti démocratique est aussi zélée pour les améliorations intérieures qu'Adams et Webster eux-mêmes, les iîitérêts de la majorité étant évidemment de ce côté.

A un observateur impartial, il semble que le congrès n'a pas le droit constitutionnel d'employer, comme il l'entend, les fonds publics à des améliorations intérieures ; que l'usurpation dece pouvoir, consentie depuis si longtemps , indique l'opportunité et la nécessité d'attiibuer au fijouvernemenl général une certaine somnie de pouvoirs seml)lables; que cette attribution doit être faite par un amendement spécial à la constitution et dans les termes fixés par elle; qu'en attendant, il y a danger a forcer le sens

Ijliqiic , elle a declait; <|u"oii la négligeait, ou qu'on la négligerait parce qu'elle appartenait au sud. Dans l'aet.iAitii du nord et, la depression du sud , on voit, comme d'iiabiliide , !a laveur et Touijli du gouvernement general. ( Note de /.' yiutciir.)

(r) En remontant le Aîissjssipi , je remarquai un pliarc perche sur lui mauielon dans une situation riiiiridc. Je deiuaiidai l;i laisoti de < cpiionomi'ne : on me dit qu'un sénateur de TEtat du .Mississipi, désirant faire parade de son zèle pour les ameliorations de son Elat, avait obtenu du congrès une allocation pour construire ce phare, qui ne sert absolument à rien. {.Yole de l'./iitcui .)

l'A] DE LA SOCIÉTÉ AMÉUICAIM'..

de la constitution dans l'intérêt d'une attribution , quelque désirable que puisse être son exercice.

Dans le cas où la constitution serait amendée dans ce sens, on n'oubliera pas, sans doute, de déterminer les princi])es par lesquels les intérêts généraux doivent être distingués des intérêts locaux, si toutefois cette distinction peut être fixée par des principes quelconques; on n'oubliera pas la nécessité de constater l'utilité des travaux proposés, de réprimer le gaspillage, l'agiotage et la corruption; en un mot, les pouvoirs du congrès seront, là comme ailleurs , expressément définis et limités. Ces détails difficiles ou inexécutables au milieu de l'exercice contestable d'un grand pouvoir seront sans doute combinés de manièîe à fonctionner avec précision , quand la volonté de la majorité sera amenée à s'en occuper d'une manière directe.

H est temps que cette grande question soit résolue. Le congrès continue à allouer des fonds, ici pour une route, là pour un canal, ailleurs pour un port ou un phare : tout cela peut être ou ne pas être nécessaire. En attendant, ceux qui ont la loi de leur côté se récrient contre le gaspillage, l'agiotage et l'empiétement sur les droits du peuple; ceux qui ont la nécessité pour eux arguent de la nécessité, de la volonté du peuple, et de l'excédant toujours croissant du revenu public.

Si la constitution a établi des moyens de concilier, à la satisfaction de tous , la loi , la nécessité et l'impossibilité cl'abuser, le plus tôt sera le meilleur. Tel est du moins 1 avis d'un étranfïer.

II* PARTIE. KCOiSOMIR. 37

Page 1