‹ Voyage aux États-UnisChapitre 2 sur 26 · MANUFACTURES · texte numérisé non relu

MANUFACTURES

I.r^ t.rc'sois hints pcri)i;tiip!li'nient expos('s sons nos yeux contieniu'iil en eux il'anlres piincij)es plus pi('ciiMix ; ciux-ci , à leur tour, dans leurs combinnisons innombrables, que des siècles tie travaux et de rerlierclies ii't'piiiseront jamais , jiourront nous fournir :'i perpétuité de nouvelles sources de richesses et de bonlieiir.

Toute la population américaine enta souffrir, durant la guerre de la l'évolution, de .la privation des commodités de la vie et de quelques uns des objets les plus nécessaires. Le commerce avec l'étranger étant presque entièrement intercepté, il fallut se contenter des approvisionnements restés dans les magasins et des produits du sol. Cette privation fut si grande et si générale, que les premières familles manquèrent de vêtements et des objets de consommation domestique les plus communs.

L'expérience de ces inconvénients suggéra à plusieurs personnes l'idée d'établir des manufactures aux États-Unis; mais un préjugé presque universel s'élevait contre ce mode d'occupation. Rien d'amusant comme de lire le célèbre rapport d'IIamilton sur les manufactures , présenté en 1 790 , et de voir avec quel soin minutieux les objections populaires conîre les mamifactiu'cs sont réfutées. La nation pensait que l'Amérique était destinée à être une contrée agricole, que lagricxiltuie était toute pro-

diictive, et les manufactures point du tout; enfin, que l'agriculture était la plus honorable des deux occupations. Les deux ])remiers préjugés ont été détruits par une heureuse expérience; le dernier subsiste encore. Il y a un petit nombre d'années , le président déclarait , dans son message, que « la richesse et la force d\m pays sont dans sa population, et que la meilleure ])artie de celte population, ce sont les cultivateurs du sol. »

On peut laisser ces préjugés s'éteindre d'euxmêmes. Ils proviennent d'une notion juste, peu clairement défmie , à savoir que plus les hommes ont de rapport avec la nature, meilleurs ils sont. Cela est vrai ; mais la nature est présente partout où les mains de l'homme travaillent, pourvu que l'ouvrier sache la voir. Ne supposer la présence de la nature que là où nous avons au dessus de nous un ciel bleu, autour de nous du gazon et des arbres, c'est le fait d'un esprit étroit. Les forces sont en action partout où il y a du mécanisme, et l'homme ne fait que les diriger dans un but particulier. En Amérique, on peut dire que sa beauté est présente, partout où ses forces sont en action; car les hommes ont établi le siège de leur mécanisme dans quelques uns des lieux les plus beaux du pays. Chaque chose a son bon et son mauvais côté ; si les touristes s'indignent de voir défigurer un beau paysage par la construction des fabriques (qui, très souvent, sont plutôt un ornement qu une difformité) , que d'autres comprennent tout l'avantage qu'il y a pour la population ouvrière d avoir sa demeure et ses travaux établis au milieu de collines riantes , où les eaux bondissent parmi les rocs, ])lutôt que dans ces tristes fiiubourgs où eux et leurs travaux ne blesseront pas les regards de l'amateur du pittoresque. J'ai toujours éprouvé du plaisir y voir travaillor ifs rirtisjins dans d»"5 lieux

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avoisinaiit les cataractes de la vallée, les chutes de Genesée et suy les bords de quelques unes des rivières qui parcourent en bouillonnant les vallées de la Nouvelle-Angleterre. Je sentais qu'ils avaient sous les yeux une nature aussi belle que le colon de 1 ouest. Pourvu que les circonstances intérieures fussent favorables , les circonstances extérieures n offraient guère de choix à faire. S'ils avaient les yeux de l'esprit pour voir le beau et une ame pour le comprendre, peu importait que ce fût la forêt ou la cataracte qui attirât leurs regards, que ce fût par l'action de la végétation ou de la vapeur que marchât leur travail. Certes, il est déplorable, sous ce rapport , d'être un pauvre artisan au cœur du Manchester anglais ; mais être un artisan qui prospère dans les faubourgs délicieux de Shefïields, c'est, pour l'ami de la nature, un lot aussi favorable que celui du laboureur dans un pays quelconqviej et ce lot est le partage des artisans américains.

Quant à la vieille objection élevée contre les manufactures, parce que T Amérique est destinée à être une contrée agricole, il me semble, comme je l'ai déjà dit, que ce pays est appelée à être tout. Son groupe de républiques se résume en une seule aux yeux du monde, et, sous certains rapports, en réalité; mais ce n'est pas une raison pour les assimiler toutes dans leurs produits et leurs travaux; c'est le contraire qu'il faut faire. Ici , comme partout ailleurs, on fera sagement de suivre les lois de la nature. La nature n'admet point de limites artificielles, de clôtures arbitraires. Le territoire des États-Unis contient des sols et des climats divers, des régions différentes, et la même règle ne ])eut s'appliquer à toutes. S'il est des localités qui possèdent les éléments de riadustrie manufacturière et où ceux de l'industrie l^ricolc manquent , que

des manufactures s'y élèvent. Là où le sol est jdbu fertile , mais offre aux usines des emplacements favorables; là où abonde le matériel animal et miuéi'al et où le végétal peut trouver un facile accès ; là où les bras sont en nombre suffisant et où existe le talent nécessaire pour la construciion et l'emploi des machines , là et là seulement doivent s'établir des manufactures ; c est le cas où se trouvent éminemment la Nouvelle- Angleterre et quelques autres parties des Etnts-Unis. On s'en était aperçu même à l'époque où la culture du coton dans le sud était considérée comme une expérience de peu d importance et dont on n'attendait pas de grands ré.'^ultats. Autrefois la Nouvelle-Angleterre s'occupait principalement du commerce des ti'ansports. Après la guerre , cette ressource ayant diminué, on ne voit pas pourquoi sa population ne se serait pas livrée a l'industrie manufacturière ; ses habitants n'avaient, à cet égard, qu'à suivre leur propre tendance. Ils avaient la faculté de se procurer des capitaux étrangers; leurs relations antérieures levu' ayant appris où ils s'étaient accumulés, ils pouvaient, par conséquent , les obtenir aux conditions les plus avantageuses'. Leurs pêcheries leur avaient laissé un vaste matériel de peaux, d'huile et d'os d'animaux marins; ils avaient des écorces, du cuir, du bois, du lin, du chanvre, du fer et de l'argile. Ils possédaient au5"i Tautitude nécessaire , comme on le verra par la liste suivante des objets de fal^rication exécutés, en '1790, dans l'intérieur des familles: (f Une quantité considérable de gros draps , de soies, flanelles, brocatelles, bonneteries, delaine, coton et fil, de futaines, mousselines, couvre-pieds, courtes-pointes, boui'acans, toiles pour chemises, di'aps, serviettes et linge de table, ainsi que divers mélanges delaines et |fttons et de cotons et laines , se fabi'icpient dans l'intérieur des maisons en quan-

tité suffisante , non seulement pour l'approvisionnement de la famille, mais pour la vente et quelquefois même pour l'exportation. On a calculé que, dans nn certain nombre de districts, les deux tiers, les trois quarts et même les quatre cinquièmes du vêtement et du linge des habitants sont fabriqués par eux-mêmes (1). ;> Si tout cela se faisait sans le secours de la division du travail des grands capitaux et sans autre appareil mécanique que pouvait contenir le parloir d'une ferme, il est évident que ce pays était pleinement préparé, il y a quarante-cinq ans, à l'introduction des manufactures sur une large écbelie; et tout semble annoncer qu'on pouvait les laisser grandir d'elles-mêmes.

Le même rapport spécifie dix-sept espèces de fabrication constituant des métiers distincts à la même époque dans les États du nord.

La seule objection plausible à l'établissement des manufactures était la rareté et la cherté de la main-d'œuvre comparées avec celles des vieilles contrées de l'Europe; mais si l'exportation de quelques articles avait lieu, tandis que la main-d'œuvre qui la produisait était éparpillée dans des fermes, que ne devait-on pas espérer de cette même maind'œuvre loisqu elle serait réunie , concentrée et secondée par Tintroduction des machines .'* On devait aussi s'attendre à une immigration considérable d ouvriers , lorsqu'une perspective séduisante apjjellerait les pauvres de l'Europe dans un pays jeuniB et florissant. En outre , le perfectionnement des machines est la conséquence invariable dune insulîisance dans la main-d'œuvre manufacturière. Ajoutez que 'le travail des manufactin^es peut, en grande partie, être exécuté par des femmes; or, il y a, dans la Nouvelle-Angleterre, un grand nombre de femmes sans emploi , parce que les

(i) r>a])iJiirt irfl;iiiiilt'iii sur les ni;iiiiif:i.tnr-.'s . i;;)".

^^2 DE LA SOCItTÉ AMÉrICALNE.

jeunes gens du pays vont s'établir sur des terres, lointaines, après quoi ils épousent des femmes du sud et de l'ouest.

C'est ainsi que la question a pu se présenter et se présenta en effet à plusieurs. Quelle a été la marche des faits?

En 1825, la valeur des objets manufacturés exportés des Etats-Unis était de 5,720,797 dollars. Un tiers environ se composait de cotonnades dans la vente desquelles les Américains étaient alors capables de soutenir la concurrence des Anglais sur quelques marchés étrangers. La fabrication cotonniére des Etats-Cnis consommait annuellement cent soixante-quinze mille balles de coton; et les cotons imprimés, f-ibriqués à l'intérieur, se montaient annuellement à quatorze millions d'aunes anglaises. L'importation des cotons dans les pavs a été, en 1825, dune valeur de 12 à 13 millions de dollars, et, en 182G, de 0 à 10 millions. La fabrication des laines n'a jamais été aussi florissante que celle de coton , les funestes effets du tarif s'étant fait plus immédiatement sentir à des articles de fabrication dont les matières premières doivent se tirei; principalement de l'étranger.

En 1828, la législature du Massachusets déplorait la dépression croissante de la fabrication des laines et demandait au congrès un accroissement de protection. Cette année-là, l'exportation des cotons s'éleva à plus d un million de dollars , et, l'année suivante, à plus d'un million et demi. L'importation des cotons fut, en quelque sorte , prohibée par le tarif de 1824; il en résulta presqu'au même instant un immense emploi de capitaux dans l'industrie cotonnière, et, depuis, quelques fluctuations périlleuses ressemblant beaucoup aux agitations des pays vieillis, où la politique per-

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nicieuse du passé a accumulé les difTicultés sur la génération actuelle.

A Lowell, dans le Massachusetts, il y avait, en 1818, un petit moulin de satinade occupant environ vingt ouvriers; le lieu contenait deux cents habitants. En 1825 se forma la compagnie manufacturière de Merrimackj elle s'en adjoignit d'autres, et en i852, le capital employé dans cette industrie ^'élevait à plus de 6 millions de dollars. Le nombre total des ouvriers employés était de cinq mille, dont trois mille huit cents femmes et jeunes fdies. La quantité du coton brut employé était de plus de vingt mille balles; la quantité du coton pur manufacturé était de vingt millions d'aunes anglaises. La fabrication des laines, dans ces établissements, s'élevait, à la même époque, à cent cinquante mille aunes anglaises. Soixante-huit métiers à tapisseries étaient aussi en mouvement. Les salaires des ouvriers employés dans ces opérations s'élevaient à environ 1,200,000 dollars par an. On y occupe environ deux cents artisans d'une habileté supérieure. Le combustible consumé chaque année est de cinq mille tonneaux de charbon de terre, outre le coke et le bois.

Le système protecteur qui avait amené la prospérité de cet établissement engagea de nombreux capitalistes à entrer en partage des benefices supposés du tarif, et l'industrie manufacturière fut sur le point d'être ruinée par la protection qu'elle avait demandée. La concurrence et la surabondance des produits qui en fut le résultat devinrent effrayantes. De nombreuses faillites eurent lieu, cinq mille broches restèrent oisives, et des milliers d'ouvriers furent plongés dans un état de pauvreté fort étrange dans un pays comme le leur. Ln grand nombre de voix s'élevèrent pour demander îaboiition du tarif; il eu résulta une panique parn^i

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ceux qui avaient retiré leurs capitaux du commerce pour les mettre dans les manufactures. Les produits accumulés de toutes les compagnies manufacturières furent offerts à des prix extrêmement bas sans trouver d'acheteurs : tel était l'état des choses en 182g.

L'histoire de la dissidence entre le nord et le sud au sujet du tarif, et la nature du hill de conciliation, sont déjà connues. Le dommage causé sera réparé, autant quepossible, par la réduction annuelle des droits d'importation jusqu'en 1842. Si les demandes des acheteurs nationaux ou étrangers ne s'élèvent pas jusqu'à la limite de l'excédant de fabrication qui a eu lieu, les capitaux et l'industrie qui s'étaient dirigés dans cette voie auront le temps d'en adopter une autre. En attendant, les manufactures des États du nord se sont établies d'une manière permanente , quoiqu'elle n'ait pas été des plus sages... Si on les avait laissées à elles-mêmes, elles eussent fait au pays un bien sans mélange. En l'état ^ actuel des choses, la société a subi les inévitables |P conséquences d'une politique irrationnelle et injusticiable dans une république. Il est heureux que l'expérience ait produit ces conséquences avec assez de promptitude et d'évidence pour que la répétition ^ du mal soit peu probable, quelque peu comprises que soient encore les lois naturelles qui règlent le commerce.

En i85i, le nombre total des métiers employés aux États-Unis, dans la fabrication des cotons, était de trente-trois mille quatre cent trente-trois, dont vingt et un mille trois cent trente-six dans la Nouvelle-Angleterre, trois mille six cent cinquantetrois dans lÉtat de New-York, six mille trois cent un dans la Peiisvlvanie, et le reste dans le Maryland, le Delaware, le New-Jersey et la Virginie.

Après les cotons et les laines, les objets de fabri-

ty

Il'' PAKTIK. LCOAOMiK. 4-5

cation les plus importants sont le lin, le chanvre, le tabac, les grains, sucres, savons, chandelles, poudre, monnaie d'or et d'argent, fer, cuivre, bronze, chapeaux, drogues médicales et souliers.

La fahiicalion des souliers est l'une des plus remarquables des Etats-Unis par -la rapidité et l'étendue de son développement. Nous avons dtjà dit que ce commerce, dans l'Etat de New-York, est plus considérable que le commerce total de la Géorgie. L'étendue de cet objet de fabrication, dans un village de Massachusetts que j'ai eu occasion de voir, prouve la prospérité de cette industrie.

On compte un grand nombre de tanneries considérables à Danvers et dans les faubourgs de Salern pour l'approvisionnement de la cordonnerie de Lyun. La plus vaste tannerie des États-Unis est à Salern ; les peaux sont en partie importées ; les écorces viennent du Maine. Lorsque je vis ces établissements , ils étaient dans un état de gêne momentanée; il faut deux ou trois ans pour tanner certaines peaux; des capitaux considérables rendus ainsi oisifs peuvent occasionner des fluctuations dangereuses. On avait récemment découvert que l'écorce de chêne pouvait s'obtenir à meilleur marché, et .par conséquent la tannerie s'exécuter plus avantageusement sur 1 Hudson supérieur que sur la côte du Massachusetts, si bien que les tanneurs et corroyeurs de Salern et de Danvers étaient un peu déchus de leur haute supériorité. i\Iais rien ne saurait surpasser l'aspect florissant de Lyun.

En i85i, la valeur des bottes et souliers (très peu de bottes et beaucoup de souliers de dames) confectionnés à Lyun s'élevait à près d'un million de dollars par an. Le nombre total confectionné s'élevait à plus d'un million et demi de paires; le nombre des individus occupés à trois mille cinq cents, ce qui conq)rend à peu près les sept huitièmes

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de la population du lieu; il faut ajouter quelques centaines d'autres dans les environs. L'année dernière, la ville prenait un grand accroissement ; on s'occupait à y établir une pelouse avec une pièce d'eau au milieu et des arbres. De nouvelles maisons s'élevaient dans toutes les directions, et l'on accueillait avec empressement les nouveaux travailleurs, de quelque part qu'ils vinssent, car on ne pouvait suffire aux ordres envoyés. Outre l'approvisionnement domestique, deux millions de paires de souliers de femme étaient expédiés chaque année aux extrémités les plus reculées des États; après avoir pénétré dans ces régions, il est difficile de dire où s'arrêteront les demandes; car ces pays lointains voient chaque jour augmenter leur population, et leurs besoins réunis sulliront pour faire la fortune d'un État entier.

Il est probable que quelques objets d'industrie peuvent s'ajouter à ceux qui ont la certitude de fleurir aux États-Unis ; tels sont les soies et les vins. Si le gouvernement refuse avec fermeté d'intervenir de nouveau par voie de protection , on découvrira faciiement et sûrement quelles ressources véritables le pays possède, et quelle direction son industrie en progrés peut prendre d'une manière naturelle et profitable.

SECTION I

Si je voulais rapporter en détail tout ce que j'ai entendu pendant mon voyage sur la question du tarif, il ne me resterait pas de place pour des objets ]}lus intéressants; les réclamations, à cet égard, étaient sans fin. Aujourd'ir.ii tout cela nous importe peu, puisque maintenant tout est terminé. Ce qui importe, ce n'est pas la versatilité d'opinions et l'in-

ir PARTIE. liCOiNOji'IE.

conséquence dans la conduite des liommes publics, mais le fait môme de la tiansaction et, ses résultats. 11 serait bien, maintenant , de laisser là les personnes et de s'occuper de la chose.

Sur un point tous les avis étaient unanimes, c'est que le taiif était particulièrement une mesure de représailles. Rendre le mal pour le mal, même quand on décore cet acte du nom de défense personnelle, ne réussit pas mieux en économie qu'en morale. Parce que les Anglais ont la sottise et l'ineptie de prohiber le blé américain, les Américains exclurent les cotons et les laines britanniques. Je suis surpris que des hommes aussi éclairés que les auteurs du système américain n'aient pas vu plus aN ant dans la condition de leur propre pays, et n'aient pas mieux profité de la malheureuse expérience de l'Europe, au point de s'imaf^iner qu'ils pouvaiert neutraliser les effets de la politique erronée de l'Angleterre, enl'adoptantpoureux-mémes. llest étrange qu'ils n'aient pas comiiris que, si les cotons et les laines de l'Angleterre trouvaient un facile accès dans le pays, ce devait être en échange de quelque chose, quoique ce quelque chose ne fut pas du blé. Il est étiange qu'ils n'aient pas compris que, si, dans les États du nord, les conditions favorables à l'industrie manufacturière étaient réellement assez grandes pour justifier l'établissement des manufactures, on pouvait s'en reposer sur Tactivité individuelle du soin de le reconnaître, résultat que ne pouvait qu'accélérer rinsullisance des ressources de la Nouvelle-Angleterre, sur laquelle on se base pour lui accorder une protection législative. L'intei"s ention n'avait ])as môme pour excuse le motif allégué dans les contrées vieillies, que, ])ur une complication de fautes aniérieures, la marche naturelle des affaires économiques a été détournée de son véritable but. Il s'agissait, en Amérique, d'établir une nouvelle

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branche d'industrie. L'aptitude existait; le matériel était prêt; les capitaux s'offraient naturellement d'eux-mêmes si l'ol)jet était bon; dans le cas contraire, ils devaient s'abstenir. On pouvait laisser au peuple le soin de ses intérêts. Les Américains eussent pris moins de cotonnades anglaises et plus des autres articles qu ils ne pouvaient se piocurer chez eux, s'il était vrai qu'on pût faire dans leur pays des cotonnades meilleures et à plus bas prix qu'en Angleterre; et l'on a prouvé que cela était possible. Il est à croire que, lorsque la loi de conciliation cessera d'être en vigueur, la fabrication intérieure de certaines espèces de cotonnade de luxe diminuera; mais que la masse de cette fabrication est hors de l'atteinte des événements. Le tarifa eu pour effet de stimuler à l'excès une marche naturelle, et d'amener par là un excès de produit, une panique et la ruine d'un grand nombre. On dit que l'Amérique est à même de faire des expériences, que c'est le pays, surtout, qui doit s'instruire par l'expérience, et ainsi de suite : cela est vrai, mais il ne faut pas oublier que ceux qui souffrent de ces expériences ne sont pas toujours ceux à qui la leçon doit profitei". Dans la Nouvelle Angleterre, il est une classe nombreuse de femmes et même de dames très pauvres, qui peuvent à peine vivre en travaillant : j'en ai connu grand nombre d'entre elles qui attribuaient leur pauvreté à la dépréciation des objets de fabrication, ou au non-succès d'entreprises manufacturières dans lesquelles leurs parents ou^ leurs amis, trompés par les promesses du tarif, avaient embarqué les capitaux qui étaient leur seule ressource.

Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage sur l'inopportunité du tarif. La vérité commence à être reconnue assez généralement; et , quoique quelques uns des auteurs responsables du système amé-

Il*" PARTIE. ÉCOKOriIE. 49

ricain continuent à soutenir que , sans son secours, l'industrie manufacturière n'aurait pu s'établir, je crois qu'il est à peu près universellement reconnu qu'aucune industrie naissante ne se verra imposer cette cruelle protection.

Mais il est une que?îion beaucoup plus importante que celle de l'opportuiuté, c'est la question du principe d'un système protecteur aux Etats-Unis.

On sait que la résistance la plus vive fut opposée au système américain par le motif de son inconstitutionnalité. Ses défenseurs prétendirent le placer sous la sanction des clauses qui stipulent que « le congrès aura le droit d'établir et de percevoir les taxes, droits, impôts et excises; » et (( de régler le commerce avec les nations étrangères. » Relativement à la première de ces clauses, les deux parties semblent plus ou moins dans leur droit. Par le tarif, le congrès s'est proposé « d établir et de percevoir des droits et impôts, » comme la constitution lui en donne expressément le droit. Cependant il est clair, pour ceux qui regardent la constitution à la lumière du soleil de la révolution, que cette permission n'a été concédée que sous îo rapport de la perception du revenu public. Nul des auteurs de la constitution ne pouvait prévoir qu'on proposerait plus tard d'établir des droits pour la protection des intérêts producteurs d'une section de l'Union. Une telle interprétation de la clause est interdite, sinon par la lettre, du moins par l'esprit de cette autre clause qui ordonne que t( tous droits, impôts et excises seront uniformes dans toute l'étendue des États-Unis. » L'esprit de cette clause interdit formellement au congrès toute législation partielle.

On peut faire des observations analogues sur cette autre clause qui autorise le congrès » à régler le commerce avec les nations étrangères. » Par la lettre de celte clause, un observateur superficiel

pourrait croire le congrès autorisé à régler le commerce des États-Unis avec la Grande-Bretagne, de manière à eft'ectuer dans leur territoire une distribution arbitraire de la propriété et de Tindustrie; mais cette double action n'a jamais pu entrer dans la pensée des auteurs du pacte constitutionnel. Ce qu'ils avaient en vue, c'étaient la con^3ervation et la promotion des droits commerciaux nationaux et non celles des intérêts manufacturiers locaux.

Lorsque 7 après un laps de temps et un changement de circonstances, on invoque la lettre et l'esprit de la constitution pour sanctionner des modes de conduite opposés , il est un appel que tout homme doit faire pour sa satisfaction et sa conviction individuelles. 11 doit en appeler aux principes républicains fondamentaux d'où émanent Tesprit et la lettre de la constitution. 1 .-.•.

Considéré de ce point de vue, le tarif esl condamné sans appel. D'après les véritables principes républicains, le gouvernement général des Etats ne doit point employer au profit de quelques uns le droit qu'il possède de faire des lois pour tous. Le principe d'égalité politique et sociale absolue est violé, quand le gouvernement général s occupe d'objets locaux, au point d'effectuer un acte qui doit matérieilemeiit. affecter la distribution de la propriété privée, au point d'établir une taxe sur la totalité de la nation dans le but avoué de servir l'intérêt d'une partie; Le gouvernement d'une république ne doit pas faire de distinction entre les sujets : il ne doit faire aucune exception de classes non plus que de personnes. Ses fonctions doivent être remplies dans l'intérêt commun, et il ne lui est pas loisible de décider selon son caprice quels institutions ou arrangements seront favorables ou funestes à la nation.

Toutes ces institutions, tous ces arrangements doivent être effectués dans chaque État respectif ou

Il*" l'ARTlE, liCOISOMiK. .) I

par le concours des États intéressés, subordonnés, comme de droit, aux permissions et aux prohibitions de la consîitution. S'il plait à un ou plusieurs Etats d'établir des primes à i'exporlation de leurs marchandises fabriquées, qu'ils le fassent. Que cette mesure soit sage ou non, nul, hors des limites de cet État ou de ces États , n'a le droit de se plaindre. C'est avec raison que plusieurs Etats se sont plaints que la représentation nationale eut été rendue nulle pour la minorité, du moment où le gouvernement fédéral s'appliquait à fiivoriser des intérêts locaux et particuliers. Quand même le résultat définitif devrait être un jour favorable à l'ensemble du pays , motif opiniâtrement allégué par les défenseurs du tarif, cela ne changerait rien à la question. En principe, il n'est pas plus dans la cojnpétence du congrès de prononcer quelle direction et quelle application de l'industrie et des capitaux seront définitivement le plus utiles, que de décider quelle doctrine religieuse est définitivement la plus orthodoxe.

Si , dès l'origine , l'Amérique avait été, sous tous les rapports, libre, comme doit l'être un pays jeune, de suivre le cours naturel de sa prospérité, n'obéissant qu'aux lois infaillibles qui président à l'économie de la société d'une manière aussi bienfaisante que d autres lois président aux saisons, on n'aurait jamais entendu parler du système américain. L'anomalie empoisonnée, qui a causé ])resque toutes les maladies dont la république a été affligée, paraît également constituer ici l'iniection primitive. Si, dans les États du sud, la nsain-d'œuvre avait été libre depuis longtem])S, la détérioration de la pro])riété du sud n'aurait point poussé les planteurs à réclamer à grands cris la protection législative. La possession arbitraire de la main-d'œuvre leur fit souhaiter uiie distribution arbitraire des capitaux; ils la désirèrent poui' le nord aussi ardçni-

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nient que pour enx-mômes, dans l'espoir que les producteurs de. coton seraient protégés par des droits élevés mis à l'importation des cotons; que la prospérité du nord , qu'ils croyaient uniquement fondée sur son commerce , serait entravée par le même moyen, et ({u"il en résulterait, entre le nord et le sud, une sorte d'égalité. Le résultat ne répondit pas à cette attente. La détérioration du sud continua ; les manufactures remplacèrent d'abord, puis l'avivèrent le commei'ce du nord; il, arriva alors ce qu'on devait prévoir. Le sud devint furieux contre le nord, non seulement par le motif très raisonnable qu'il était mauvais en principe, mais en alléguant qu'il était la cause de tous les maux du sud (i) et de toute la prospérité du nord, quoique

(i) Le hibleau suivant du- l.i conclillon acluclle des Etats du sud est extrêmement fidèle. Seulement Taiiteur se trompe en attribuant au tarif un état de choses qui c»t le produit nécessaire de ce système de rusclava^c en vertu duquel les enfants de la troisième et de Ja quatrième i;i'n('ralion en sont réduits à soupirer après la prospérité relative de leurs pères.

« Ce talil''au de la depression des Etats du sud reçoit une confirmation douloureuse cl fr.ippantc de l'aspect et de la condition i;ènèrale du pa'i s, compare' à son ancienne prospérité. Si les ancêtres do cette ge'nèration pouvaient sortir du tombeau et revoir le tliéiltre de leur utilité première, ils n'hésiteraient pas à déclarer (|ue la main de Toppression s'est apjiesantie sur 1 héri!ai;c de leurs eniauts ; ils se verraient dans rimpossibilité d'expliquer autrement le changement qui s'est l'ait de toute part.

» Dans un pays dote' de plus d'avantages naturels (fu'une Providence bienfaisante n'en a jamais départi à aucun peuple de la terre , ils verraient , du sommet des montagnes de la côle, se dérouler devant eux un -\astc tableau de stagnation affligcaute et de difcadence prématurée, avec un enseml>le de produits le plus précieux qui ail jamais récompensé le travail du cultivateur et gonflé les voiles d un commerce opulent et prospère ; ils verraient nos jiropriétés décroissant en valeur jiar une progression régulière et fatale , nos champs en friche et nos cités désertes. Avec des habitudes il'industrie et d'économie sans cxera])lc dans l'histoire (!e nos premii'j's temps, ils verraient les héritiers ties domaines les plus v;'.stes cndctt(-s, et ini grand nombre ruiné sans i-essourec. l'ai-lout où ils porteraient leurs regards, ils trouveraient la preuve douloureuse '|ue le soulile desséchant d'un im]uloyable despotisme a passé sur ce pays, flétrissant les plus précieux dons delà Piinidencc, cl l.iissant à peine de'.iuut un seul vestige de notre antique ];ro-.périté. Ils clierchcraienl en vain le spectacle animé d'une industrie )iros|>èr;', la richesse el l'aisance ti'ur.c jiopulatioii florissante, et ces demeures h"spiîaUèrcs ^ au!re;oi^ le sii'ge do lèléganee et le séjour du conlenteniciît. » (^lîci'ue du Sud, uov. 1828, p. 6i3.)

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cette prospérité fût loin d'êde srms mélange. Los propiiétaires d'esclaves ont toujours été dans Thabilude de rejeter le blâme de la soulVraiice de ces malheureux sur une cause qui leur (ùt etrangei-e. Quiconque lit l'histoire de l'esclavage dans le livre des événements verra que les propriétaires d'esclaves de tous les pays se sont toujours plaints amèrement qu'on les privât de la protection législative et qu'on l'accordât à d'autres. Dans la circonstance actuelle, les planteurs vijent tourner contre euxmêmes les moyens inventés par eux pour raviver leur fortune expirante.

Si les circonstances l'eusseiit permis, il eût été de la dignité de l'Amérique de suivre ses pro|)res princi])es réj)ublicaias, au lieu d'adopter les principes faux et la politique funeste de nations plus vieilles et moins favorisées. Si l'Amérique eiit laissé libres la main-d'œuvre, le commerce et les ca{)ilaux, dédaignant Fïntei veiUion à l'intérieur et les rejnésailles à l'exlériei!!' ; si elle eût témoigné sa foi dans les lois naturelles de l'économie sociale, en .leur confiant avec calme les intérêts extérieurs de sa population , elle seivirait aujorncriiui, dans la science de la production et du commerce, de leçon et d'exemple au monde civilisé; mais elle n'avait ni les limiières ni la foi nécessaires, et l'on ne devait pas s'attendre qu'elle les eût. Elle avait, et je crains qu'elle n'ait encore pour principe, qae, prospère comme elle l'est actuellement, elle n"a pas besoin d'étudier l'économie polilifjiie, cette science à l'usage des nations en décadence. Si, dans d'autres cas, elle admet que prévenir vaut mieux que guérir, éviter {[ue réparer, pourcjuoi pas dans ce cas-ci? Peul-êire n'est-il pas trop lard pour elle; elle peut maicher encore à l'avant-garde des nations dans la science économique comnic dans la science politi(pie. Le Vieux- Monde, sera longtemps encore à se débarras-

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ser (le ses institutions vicieuses. Si, à l époque oiî les clauses du hill de conciliation cesseront d'être en vigueur, elle a éiiiancipé sa classe servile; si elle recommence alors à marcher dans la voie d'une économie libre et pure; peut-être l'Amérique est-elle destinée à prouver la première, par l'exemple de sa tranquillité et de sa prospérité sans égales, que les principes démocratiques sont les vrais fondements du hien-êlre économique et politique des nations.

SECTION II

^rAI\-I>'oEL VRE MANLTACTrRlÈRE.

On parle tant en Europe de la rareté de la maind'œuvre agricole aux États-Unis, qu'il est étonnant ([ue les manufactures aient réussi comme elles l'ont fait. Beaucoup de gens même croient que le tarif était devenu nécessaire par suite de TinsulTisance de la main-d'œuvre; qu'en offrant une prime à l'industrie manufacturière, on cherchait à détacher la maind'œuvre d'autres emplois pour la concentrer sur celui-ci : c'est une erreur. On a toute raison de croire que la somme nécessaire de main-d'œuvre se serait présentée si l'on avait laissé les choses suivre leur cours naturel.

Nous avons fait voir que, dès 1790, la fabrication domestique avait pris un grand développement. Depuis cette époque jusqu'à ce jour, elle n'a jamais totalement cessé dans les fermes. Les bras qui confectionnent ces produits viennent dans les fabriques quand la main-d'œuvre est chère, et rentrent dans les fermes quand les demandes se ralentissent.

En Amérique , il n'est pas habitue! que les femmes, à l'exception des esclaves, travaillent aux champs. Nous avons dit que les jeunes gens de la Nnnvpijp- Anç!jletei\re émigrent en grand nombre

ir PARTIE. — KCOXO^rE. i)à

vers l'ouest, laissant clans la population féminine un excédant dont je n'ai jamais pu savoir au juste l'évaluation précise. Ce qu'on m'a dit à cet égard est si incroyable, que je ne le mentionnerai pas. Il me suffira de dire que de six à neuf États de l'Union contiennent beaucoup plus de femmes que d'hommes. Il y a tout lieu de croire qu'il existait beaucoup plus de misère ignorée avant l'établissement des manufactures; celles-ci fournissent une ressource précieuse à plusieurs milliers de jeunes femmes qui répugnent au service domestique, et à qui les usages du pays interdisent les travaux des champs. Nous avons vu que les femmes entraient pour une large proportion dans la main-d'œuvre des fabriques de Lowell.

Le reste est en grande partie fourni par les emigrants. J'ai vu des ouvriers anglais, irlandais et écossais. J'ai entendu faire peu d'éloges des ouvriers anglais ; on déclarait que les Écossais valaient dix fois mieux qiieiix. Les Anglais sont avares de leurs peines ; ils ont grand soin de n'en pas faire plus qu'il n'a été stipulé ; leurs habitudes ne sont pas aussi sobres que celles fies Ecossais, et ils sont incapables de s'occuper d'autre chose que de leur stricte devoir : c'est ce qu'attestent tous ceux qui les emploient.

La dem>ande de main-d'œuvre est assez impérieuse dans tontes les professions manuelles pour qu'on s^étonne que le travail des prisons soit regardé avec jalousie. Qnasid on considère combien peu nombreuse est maintenant et continuera sans doute d'être, aux États-Unis, la classe des condamnés, combien le travail est essentiel à leur réformation , combien sont en petit nombre les genres de fabrication auxquels ils peuvent se livrer; si l'on songe qu'il n'est pas sans im|)ortance que les établissements pénitentiaires se soutiennent par leurs propres

56 DE L\ SOCIKTÉ AMÉRICAÎNIÎ.

ressources , om ariivc à conclure qu'il est indigne des ouvriers intelli.o;eiits d'Arnéiique de prendre onibrape du travail des condamnés, au point d'exij^er de quelques candinaîs poutiques 1 enijagemeut de proposer Tabolition des travaux dans les prisons. Je pense que les prisons de Sing-Sing et d'Auburn , dans l'Etat de New-York, fabriquent une plus grande quantité et une plus grande variété de produits qu'aucune autre prison; et cependant, elles n'ont fait, jusqu'à présent, que y)ourvoir à leurs frais d'entretien. Les condamnés de Sing-Sing taillent et appareillent le granit; les prisonniers d'i\uburn font des borlogcs , des peignes , des souliers , des tapis et des ma<;bines : ils soi)t ébénistes, tisserands et tailleurs. Quand j'y allai , il v avait six cent cinquante prisonniers, parmi lesquels beaucoup d'ouvriers peu babiles, et tous n'étaient pas occupés aux travaux de fabrication. La crainte d'une pareille concurrence est absurde dans l'état actuel de la main-d'œuvre américaiiie.

J'ai vu des écijantiilons de cbacune de ces espèces de travaux. Quelques jours après mon arrivée dans le pavs , on me conduisit à une réunion agricole qui se tenait annuellement à Pittsijourg , dans le Massachusetts. Nous arrivâmes trop tard pour en voir la ])artie la plus intéressante, la distribution des prix décernés aux agriculteurs les plus babiles et aux meilleurs produits des manafiictures domestiques. Je vis des échantillons qui me surprirent par l'excellence de leur qualité : c'étaient du linge de lit et de table, du linge damassé, des couvertures et des tricots. 11 y avait le modèle d un lit pour les malades, présentant une ingénieuse combinaison de facilités pour changer de position. A cette réunion, on comptait presque autant de femmes que d'hommes; toutes étaient bien vêtnes; elles arrivaient et partaient dans le cr.ariotde campagne d'usage. Si l'on pouvait fau'e

Il'' PARTIE. Î'CONOMIE. Ol

voir en AnalctciTC los maisons des ouvriers de ce beau village, la moitié des ouvriers anglais voudrait passer dans le rSouveau-Monde.

C'est à Paterson, dans le New-Jersey, que je vis la première lilatnre de coton. Elle commença d'abord avec neuf cents brocbes, qui, plus lard, fnrent portées à quinze cents, puis à six mille. On continuait à balir. Les ouvrières étaient tontes bien mises; leurs cheveux étaient arrangés à la dernière m.ode veiuie de New-York, et elles p.ortaient des socques en allant et venant de leur demeure à la filature. Je vis quelques enfants allant nu-pieds, mais portant des parapluies, quoiqu'il ne tombât qu'une pluie légère. Je demandai si, pouvant avoir des parapluies, ils allaient nu-pieds pour avoir les pieds frais, ou par tout autre motif de commodité. Le propriétaire me dit ({ue c'était probablement un calcul d'économie : des bas et des souliers ne protègent que les pieds, tandis que le parajjluie met à l'abri tout le reste du costume. J'ai remarqué, aux États-Unis, une grande prédilection pour les parapluies. Un condamné à l'emprisonnement solitaire dans la prison de Philadelphie me fit l'histoire de tous ses vols. Un para|)hiie avait amené sa capture après son dernier vol : il avait pénétré avec effraction dans une maison de belle apparence , et Savait traversée en y cherchant vainement un objet de quelque valeur. Au moment où il sortait, voyant qu'il pleuvait, il revint sur ses pas, et j^rit un pal'apluie de coton tout neuf. Lorsqu'il rentra dans la ville, le jour connuencait à poindre; il eut peur d'être vu avec l'objet de sou larcin , et en même temps d'éveiller les soupçons en s'en débarrassant. Il rencontra quelqu'un de sa connaissance qui deuieurait plus loin que lui, et insista pour q;ie c€îlui ci acceptât le prêt de son parapluie : l'individu en question fut pris, et dit de qui il tenait le para-

Ob DE LA SOCIETE AMERICAINE.

pluie; le voleur fut, en conséquence, arrêté et mis en prison. Quel est le voleur anfjlais qui se fût ixiquiété de la pluie? S'il y eut jamais un vol d'amateur, c'est bien celui-ci.

Je visitai une filature à Waltham , à quelques milles de Boston. Les filatures de Waltham étaient établies avant celles de Lowell ; elles sont consacrées au filage et au tissage du coton seulement , et aussi à la construction des machines nécessaires. Lors de ma visite, cinq cents personnes y étaient emplovées. Les ouvrières gagnent deux et jusqu'à trois dollars par semaine , et les enfants un dollar, outre leur nourriture. La plupart des ouvrières habitent des maisons fournies par la compagnie des propriétaires et qui contiennent chacune de six à huit locataires. Quand deux sœurs viennent à la filature , la coutume est qu'elles amènent leur mère pour tenir leur ménage et quelques unes de leurs compagnes, dans une maison construite avec l'argent quelles ont gagné. Elles épargnent sur leur nourriture pour se vêtir, et mettent de côté deux ou trois dollars par semaine. Il en est qui ont ainsi purgé l'hvpothèque de la ferme de leur père; d autres ont fait élever dans un collège l'espoir de la famille; et beaucoup accumulent ra])idement des moyens d'aisance. J'ai vu toute une rue de maisons bâties avec les gains des ouvrières ; quelques unes avaient des piazzas et des persiennes vertes ; toutes étaient jolies et suffisamment spacieuses.

C'est à la population ouvrière des filatiu^s qu'est due la construction de l'église qui s'élève sur la pelouse au milieu du village. Le traitement du ministre, montant, l'année dernière, à huit cents dollars, se prélève au moyen d'une taxe sur les bancs de l'église. La compagnie des propriétaires a donné aux ouvriers le local d un Aliiénée qu'ils ont garni d'une bonne bibliothèque, et où cliaque hiver se

font des cours, les meilleurs qu'on peut se procurer à prix d'argent. Quelquefois les ouvrières ont des bibliolhéques particnlièrec assez précieuses.

Les chefs des diverses filatures tiennent les salaires autant que possible à un taux égal, puis laissent les ouvrières passer librement d'un établissement à un autre. Onand une ouvrière vient trouver le refaisseur et lui témoigne 1 intention de travailler dans la filature, il l'accueille bien et lui demande combien de temps elle se propose de rester. Ce peut être six mois ou une année, ou cinq ans, ou la vie entière. Elle déclare quelle est sa capacité, et on l'occupe en conséquence. Si elle trouve qu'elle ne peut pas travailler de manière à aller de pair avec la compagne qu'on lui a donnée, ou à satisfaire ceux qui l'emploient, elle retourne auprès du régisseur et s'offre à trier le (^oton, à balayer les ateliers, ou à entreprendre quelque autre service dont elle se croit capable.

Les ouvrières travaillent, terme moyen, soixantedix heures par semaine. Le temps du travail varie selon la longueur des jours; mais les salaires restent les mêmes. Toutes sont bien vêtues. Leur santé est bonne, ou plutôt (car c'est trop dire pour les États- Unis), elle n'est pas plus mauvaise qu'ailleurs.

Ces faits parlent d'eux-mêmes. Il n'est donc pas besoin que je dise tout le plaisir qu'on éprouve à faire connaissance avec les classes ouvrières des Etats-Unis.

A Lynn, la cordonnerie s'exécute presque entièrement dans les maisons particulières, attendu que les gens qui se livrent à ce genre de fabrication sont presijue tous en même temps fermiers ou pêcheurs. Un étranger qui n'est pas au courant s'étonne de voir toutes ces petites consti'uctions carrées ressemblant à des maisons d'école en miniahire, qui sont comme lui appendice à la maison principale. Ce sont los rordonuiM-ies. C'est là que 1^^ pèrp de

no DE L\ sociktÉ ami':ricai\i:.

famille et ses fils travaillent, pendant qu'à la maison les femmes s'occupent à border et à garnir les chaussures. On peut compter, dans une promenade d'un demi-mille, jusqu'à trente de ces cordonneries, et plus. Quand un cordonnier de Lynn recoil un ordre, il le fait savoir. Des ouvriers coupent chez lui le cuir; puis l'ouvrage est distribué à ceux qui en demandent, autant que possible en petite quanti!é, pour que le travail soit expédié rapidement. Les souliers sont rapportés le vendredi soir, expédiés le samedi et quinze jours ou trois semaines après, ils sont aux pieds des voyageurs dans toutes les parties de l'Union. Toule la famille fait des souliers pendant l'hiver; pendant l'été, le père et ses lils vont aux chamj)S ou à la pêche. J'ai vu une famille dont les dépenses élaient défrayées par le travail d'un petit garçon ou d'ime petite fille, pendant que les gains des autres servaient à faire construire une maison. J'ai vu très peu de maisons eu mauvais état. A Lynn, les quakers sont nombreux. La ville jonit d'une grande prospérité, giàce à !a tempérance et au caractère laborieux des haljilants. En i85-i, les sommes déposées à la caisse d'épargne de Lvnn se sont élevées à 54,ooo dollars ; !a population de la ville était alors de quatre mille ames; depuis cette é[)oque, la population et la prospérité se sont encore beaucoup accrues. 11 faut se rappeler aussi que les ouvriers d'Amérique ont plus d'occasions de dépenses que les ouvriers d'Angleterre. Ils construisent des niaisons, achètent dos terres et fout l'éducariou de leurs (ils et de leurs filles (i).

Il est ^probable que les plaisirs et les peines sont distribuée dans une proportion à peu près égale ])armi les [jrofessiiMis et les positions diverses; cependant il est dilhcile û'é.;arter [impression produite '""'■'''' V ''

(i) Los ili'pôts cffi'çtiu's, en i3'ji, ;i la caisse d l'iiaigno île Ll>^^■(•ll se sont ■-'■h'vi's à l.i soni'iie do !i'»,»)no '.lo!l;!rs. (/\'oU- de l'auteur.)

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par les circonstances extérieures, et de ne pas croire qu'il est des positions éminemment désirables. Les ouvriers de ces Élats du nord me pai-aissent consti- ' tuer la classe la plus heureuse que j'aie jamais connue. En Angleterre, je crois que la classe supérieure des ouvriers comprend, en général, ce que la société a de plus sage et de meilleur. Ils ont moins d'intérêts sordides et étroits : ils sont mis en contact suiFisant avec les réalités de rexistence, sans être endurcis par l'excès des inquiétudes et des fatigues; et les lumières qu'ils ont l'occasion d'acquérir sont de la nature la [)lus favorable à la santé de l'ame. Si les vertus publiques et privées existent quelque part, c'est là surtout qu'il faut les chercher. Les ouvriers d'Amérique ont presque tous les mêmes avantages, et quelques autres encore : ils vivent mieux; leurs travaux sont peut-être plus honorés, et ils sont républicains, exerçant les pouvoirs et jouissant des avantages de l'égalité politique la plus complète. Le seul rapport sous lequel leur condition soit inférieure a celle des ouvriers anglais du premier ordre, c'est que les lumières qu'ils ont le moyen d'obtenir ne sont pas d'une qualité égale. Les facilités sont grandes : les écoles, les cours publics, les bibliothèques leur sont ouverts; mais l'instruction qu'ils y puisent n'est pas aussi bonne qu'ils le méritent. Quand ils auront cet avantage, il sera difficile d'imaginer un genre de vie plu^ favorable que le leur à la vertu et au bonheur. •

Ceux qui connaissent l'Angleterre et l'Amérique s'accordent à dire que les ouvriers du Nouveau- Monde travaillent plus que ceux de l'Ancien. Outre l'exercice de leur profession journalière , ils ont beaucoup d'autres occupations dont ils s'acquittent le matin de bonne heure; quand leur journée de travail est hnie, ils lisent jusqu'à une heure avancée, ou assistent à des cours; ou bien ils soccupent

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de la coiislruction ou de la réparation de leurs maisons, ou des autres soins que réclame leur propriété. Ils vivent dans un état social où chacun est responsable de sa propre destinée , et où, par conséquent , il existe un stimulant à l'exercice de toutes les facultés.

Quel état de société que celui où l'on voit l'ouvrier d'une petite ville , de Salem par exemple , se bâtir une maison confortable à un étage (ou, comme diraient les Américains, une maison à deux étages), au lieu même où il est né; où un homme qui a commencé par poser des briques critique et parfois corrige la rédaction des avoués ; où un pauvre commissionnaire devient, avant l'âge de trente ans, le propriétaire d'un magasin florissant, rembourse le capital avancé par ses amis à raison de :2,ooo dollais par mois , et promet d'être un jour l'un dès plus opulents citoyens du lieu !

Telle est la position extérieure des ouvriers d'Aniérique. Quant à leur bien-être sous de plus importauts rapports, bien-être dont les avantages que j'ai éuumérés ne constituent qu'une partie , j'aurai occasion d'en parler sous un autre point de vue.

Aux Etats-Unis, comme partout ailleurs, il s'élève des dissidences entre les ouvriers et les maîtres; mais là les ouvriers ont plus de liberté dans lein* action que dans les pays où la main-d'œuvre surabonde ; il en résulte que les suspensions de travaux sont de très courte durée. Le seul remède que les maîtres ont en leur pouvoir, leur seule sauvegarde contre les empiétements de leurs ouvriers, est la faculté d'obtenir, pendant ([uelque temps, les services des étrangers. îci la diiïicuUé d'arrêter les affaires est très grande; les retards causent un dommage très considérable ; mais les salaires sont si élevés , que les ouvriers ont, moins qu'ailleurs, des motifs

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de mécontentement. Toutes les suspensions de travail dont j'ai entendu parler étr.ient relatives à Ja quesiion des heures, non des salaires.

Comme de raison, les maîtres cherchent les moyens de se défendre; et comme tous ne sont pas sages et expérimentés, il est naturel que quelques uns parlent de prohiber par des lois les associations d'ouvriers. Il n'y a pas de mal à ce qu'ils en parlent; car tout se bornera à des paroles, à moins, cependant, que les coalitions d'ouvriers n'assument des formes ou ne comprennent des principes incompatibles avec l'esprit républicain. La majorité ne donnera pas son consentement à une loi ayant pour but d'empêcher un nombre quelconque d'ouvriers de s'entendre sur le prix qu'ils veulent mettre à leur travail, quoique j'aie entendu plusieurs légistes déclarer un jour à table que de pareilles lois seraient nécessaires. Sur ce que j'objectais que l'hitérêt des parties, surtout dans un pays libre et ascendant, réglerait, avec plus de précision, d'équité et de calme qu'aucune loi, toutes les questions suscitées entre la main-d'œuvre et les capitaux, on prélendit que l'intimidation et la violence étaient employées par ceux qui se coalisaient contre ceux qui refusaient de se joindre à eux. .ra])pris qu'il existe une ample provision de lois contre l'intimidation et ia violence , mais qu'il est difficile de les faire exécuter. Gela étant, il serait également dilïicile de faire exécuter les lois contre les coalitions d'ouvriers en supposant qu'on les obtint; et ce n'est pas dans les coalitions dont on se plaint, c'est ailleurs qu'est le mal. S'il y a, en effet, intimidation et violence, le remède ne consiste pas à faire des lois nouvelles qu'on n'exécutera pas, tandis qu'il en existe déjà suffisamment, mais à éclairer les ouvriers sur les lois en général, et sur les obligations sociales.

Un jour, en passant dans Broadway, à New-York,

la voiture dans laquelle j'étais s'arrêta quelque temps à cause dune immense procession qui passait sur le trottoir, et qui avait attiré l'attention de tous les cochers. Ce cortège de gentlemen s'avançait avec un air d'aisance et de bon ton. Par intervalles, s'élevaient des bannières, et en les examinant je pus à peine en croire mes yeux; elles m'apprirent que c'était une procession des artisans de New-York. Certes, jamais on ne vit des artisans aussi élégants : habits hns , chapeaux lustrés et gants jaunes.

Je me réjouis d'avoir vu cela. J'avais eu occasion de voir la prospérité des maîtres, rien ne m'empêchait de prendre plaisir à coiitempier celle des ouvriers. Rien n'est à craindre pour les intérêts des uns et des autres, tant que les lois naturelles de la demande et du marché les mettront mutuellement à l'abri de tout empiétement sérieux. Pourvu qu'ils respectent les lois , leur dissidence passagère , leur apparente opposition d'intérêt n'amèneront, en défi iiitive, qu une simple révision des conditions auxquelles ils doivent coopérer à leur bien-être commun.

Il" l'ARTlE. — kcoao.mil:. 65

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