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Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et relation de la découverte du sort de La Pérouse

Du 28 août 1827. Vents alises f beau tems. Etant près de la position assignée à l'île d'Onouafou , l'île Proby de la Pandora , d'après la carte d'Arrowsmith où la route de ce bâtiment, en 1791, est tracée, je fis porter au N.-O. pour reconnaître cette île.

A midi notre latitude observée était de 1 6° 1 2 ' S. et la longitude , donnée par trois chronomètres , de 175° 42' O. Cette position mettait le vaisseau à i3 11. I

milles vers le S.-E. cTOnouafou ; mais après m'être mis en latitude et avoir couru 17 milles à l'ouest, je n'aperçus aucune terre. La position donnée par le journal de la Pandora à cette île est, en latitude , i5° 39 S, et en longitude 175° 52' O. ; celle qu'on trouve dans le dictionnaire géographique de Malham est de i5° 46' S. et 175° i5' O. Ces deux positions étant très -rapprochées , je doule que l'île en question se trouve dans l'une ni dans l'autre ; je suis certain au moins qu'elle n'existe pas dans la première.

Du 29. Le point de midi donnait en latitude observée, i4° 10' S., et en longitude, I76°56' O., position qui plaçait le vaisseau à peu de distance à l'est d'une île portée sous le nom de Forlorn\Hopc, latitude, 16' S. et longitude, 17 6° 56' O. dans les tables nautiques de Norie. J'avais couru 4 1 '/ a milles à l'O. 6° S. au coucher du soleil, l'horizon était parfaitement clair, mais aucune terre n'était en vue.

Sur la carte où est tracée la route de la Pandora f on a placé à la latitude de 14° i3' S. , et à la longitude de 178 0 O., une île qu'on dit que ce bâtiment a visitée et qu'on nomme Foudounattou, suivant les naturels, île de Horn, d'après Schouten, et île Perdue , d'après Bougainville. C'est vraisemblablement la Forlorn Hope de Norie , car je puis affirmer , sans crainte d'être contredit , qu'elle n'existe pas où il l'a placées

Mes naturels de Tonga continuaient d'être extrêmement incommodés du mal de mer, et je ne pouvais les décider à prendre aucune nourriture. Notre sagou , notre thé et notre grog (i) leur paraissaient autant de poisons.

Du 3o. Continuation de vents alises, bonne brise. A midi, latitude observée, 12 0 5o' S, longitude 170° 4o' O. A minuit coupé l'anti-méridien de Greenwich pour la seconde fois depuis mon départ de la Nouvelle-Zélande.

Du 3 1. Même tems. Latitude observée, 12 0 25' S. longitude, 178 0 36' E.; ce qui mettait le vaisseau à la distance de 9 1 milles de Rothuma , d'après les cartes et le Géographe Naval qui la placent à ta° 3o' S. et 1 77 0 E. A huit heures du soir, établi le vaisseau sous petites voiles , pour la nuit , afin ne ne pas trop approcher, avant le jour, cette île dont nous devions être alors à la distance de 36 milles. A onze heures du soir, Rothuma était en vue du pont , nous restant au S.-O. O.

Du i er septembre. Brise peu forte, tems nuageux. Peu après le point du jour nous mîmes toutes les voiles qui pouvaient porter, nous dirigeant vers la terre , qui présentait une nappe de verdure , entrecoupée de plantations et de maisons , depuis le bord de la mer jusqu'au sommet des plus hautes mon-

(1) Boisson composée d'eau-de-vic 'ou de rum mêlé avec de l'eau el quelquefois du sucre.

tagnes. Près du rivage f on apercevait de grandes maisons ou casés s'élevant çà et là entre les cocotiers et les arbres à pain.

En approchant de la pointe N.-E. de l'île , nous vîmes trois îlots qui en étaient éloignés d'environ un mille , mais qui s'y rattachaient par une chaîne de récifs. Il sortit de derrière ces îlots deux grandes pirogues conduites chacune à l'aide d'uue douzaine de pagayes. Nous diminuâmes de voiles pour les laisser approcher. Dans l'une d'elles se trouvait un Anglais nommé Parker. Je permis à cet homme de venir à bord du vaisseau, ainsi qu'au chef sous ja protection duquel il vivait. Le chef embrassa l'homme de Rothuma que rions ramenions de Tonga et parut très- content de moi pour avoir ramené son compatriote. Celui-ci était absent depuis huit ans de son pays, et avait été cru noyé.

Après avoir reçu ces pirogues, je remis en route à l'ouest, longeant la côte septentrionale de l'île. J'appris qu'un baleinier était resté à l'ancre jusqu'au 27 du mois précédent, à l'ouest des îlots. Je continuai de courir au même air de vent jusqu'à un mille et demi à l'est d'une baie voisine de la pointe occidentale de l'île. Là, je trouvai à la sonde 17 brasses fond de vase et en apparence de très-bonne tenue ; je repris alors un peu le large vers le nord et je trouvai 23 brasses même fond. L'îlot situé au nord de la pointe occidentale de l'île nous restait au S.-O., dis-

tance d'un mille et demi , et la grande île à la distance de deux milles.

Je pense que , presque partout , à la distance d'un mille et demi a deux milles de la côte , entre la pointe nord-est et la pointe ouest de Y île , il y a mouillage et bonne tenue par un fond de 17 à 25 brasses; et , dans le cas où le vent soufflerait avec force de la partie du nord f un bâtiment pourrait mettre sous voiles et porter à Test où à l'ouest entre les trois îlots et la grande île.

Ces trois îlots sont nommas l'île du Haut-Pic , l'île Plate et l'île Fendue. En maintenant ces îlots à tribord et la grande île à bâbord et faisant route à l'ouest , on suit un chenal qui est dégagé de tout écueil. Il convient de se tenir à la distance d'un demi à trois quarts de mille de la grande terre. La partie la plus étroite de ce chenal est encore large de deux grands milles.

Parker m'apprit qu'il n'y avait pas de cours d'eau dans l'île et que les naturels ne se servaient que d'eau de puits. Il me dit qu'il avait fait l'eau du dernier navire qui était -venu à cette relâche et me présenta le certificat du capitaine. Environ huit mois auparavant, il avait fait celle d'un autre navire qui avait jeté l'ancre dans la baie située vers l'extrémité ouest de l'île. Là on pouvait tirer de l'eau en abondance des puits creusés sur le rivage.

Parker tenait des naturels que, huit ou dix ans au-

paravant, un ouragan avait abattu leurs cocotiers et détruit leurs plantations au point qu'il s'en était suivi une famine ; qu'en conséquence , les porcs avaient été tués et la race entière détruite ; mais qu'heureusement un baleinier leur avait apporté de quoi la repeupler; qu'en ce moment il s'en trouvait environ une centaine sur l'île, mais que, pour tout au monde, ils n'en donneraient pas un seul. Je fis présent à Parker d'un jeune verrat et d'une truie de Tonga. Si je fusse arrivé en tems opportun et que l'île eût renfermé des mines d'or, j'aurais pu , au moyen d'un semblable présent , m'enrichir à l'égal du plus opulent des trois royaumes.

Les productions de l'île sont de petites ignames , une espèce de grosse patate douce ,'des cocos , des bananes, des cannes à sucre, du tara (i)et de la volaille de même espèce que celle de nos basses-cours. Dans une certaine saison , le fruit de l'arbre à pain est très-abondant ; mais en général les autres productions le sont peu , et la population étant très-nombreuse pour l'étendue de l'île, ce qui reste en outre de la nourriture des habitans n'est guère considérable.

Les naturels échangent ce qu'ils ont de surplus contre des dents de baleine , des écailles de tortue ,

(i) Racine qui pèse souvent de trois à quatre livreset qui sert de nourriture aux insulaires de la mer du Sud , comme le fruit de l'arbre à pin , les patates et les ignames ; mais le tara leur est de beaucoup supérieur.

de la verroterie et des haches. Avec les dents de baleine et l'écaillé de tortue , ils fout des ornemens pour leurs massues, leurs lances , etc., et avec la dernière , des colliers et des pendans d'oreille qui sont aussi précieux pour eux que le sont chez nous les bijoux en or.

L'île est divisée en six districts ayant chacun son chef. Ceux-ci se réunissent en une espèce de congrès , tous les six mois , pour élire un président et délibérer sur les affaires de l'état , ainsi que pour écouter les griefs et terminer les différends entre deux ou plusieurs districts sans avoir recours aux armes. De la sorte il arrive peu de guerres intestines, et, quand elles deviennent inévitables , elles ne sont pas trèssanglantes. Parker , qui avait résidé quatre ans dans l'île, porte à quarante le nombre des individus tués dans les combats pendant cet espace de tems. Il arrive quelquefois que le président ne veut pas résigner ses fonctions au bout de six mois, mais alors, plutôt que de risquer une guerre civile pour l'y contraindre , on le laisse exercer l'autorité au delà du terme fixé par les lois ; néanmoins , s'il persiste à la conserver au delà de la seconde période , les autres chefs se liguent pour lui ôter le pouvoir.

Les naturels de Rothuma semblent appartenir à la même race d'hommes que ceux des îles des Amis ; mais , à mon avis , les femmes ne sont ni aussi belles , ni aussi propres que celles de Tongatabou.

Ils se barbouillent avec un mélange de turmeric et d'huile de coco qui donne à leur peau une teinte rougeâtre. Les deux sexes portent les cheveux longs et Ilot tans sur les épaules. Ces cheveux sont diversement colorés, suivant la fantaisie de chaque individu. Les uns les ont blancs et les autres violets ou rouges. Les teintures qu'ils emploient à cet effet sont composées de chaux de coquilles , d'écorce de manglier et de cendres de plantes. Nulle contrainte n'est imposée aux femmes qui ne sont pas mariées ; elles peuvent accorder leurs faveurs à qui il leur plaît ; mais quand elles sont mariées , malheur à l'homme surpris en adultère avec elles ; il est sur^ le-champ mis à mort.

Il nous vint, dans la journée , plusieurs pirogues à dix , douze et quinze pagayes. Ces pirogues sont construites à peu près à la manière de celles des îles des Amis , mais ne sont ni aussi élégantes , ni aussi propres. Les articles qu'elles nous apportèrent pour troquer consistaient principalement en noix de cocos, en nattes très-fines, quelques volailles, une douzaine d'ignames , deux ou trois corbeilles de patates , et une vingtaine de jeunes filles qui étaient disposées à profiter du privilège dont on les laisse jouir pleinement avant le mariage. En voyant nos jeunes naturelles de la Nouvelle-Zélande , elles montèrent sans hésitation à bord du vaisseau et les embrassèrent tendrement. Plusieurs d'entre elles of-

frircnt de nous accompagner dans notre expédition et parurent très-contrariées en apprenant qu'il n'y avait plus moyen de loger à bord d'autres personnes que celles qui y e'taient déjà.

Les deux hommes de Tonga , et la jeune fille que m'avait confiée le chef de Mafanga parurent désappointes à l'aspect de la petite quantité de provisions apportées par les pirogues , et ayant appris que le tribut qu'ils venaient réclamer était parti cinq mois auparavant pour Tonga en prenant la route des Fidji, ils déclarèrent qu'ils aimaient mieux s'exposer à mourir du mal de mer que de descendre à terre pour y périr de faim , attendu que ce devait être une île bien pauvre, à en juger par le peu de provisions que les naturels venaient échanger. D'un autre côté, ils étaient épouvantés de la longueur du séjour qu'ils auraient à faire dans l'île avant qu'une autre flotille partît pour Tonga, ce qui n'aurait peut-être pas lieu de quatre ou cinq ans. D'après cela , ils résolurent de rester sur le vaisseau jusqu'à ce que je pusse les faire passer sur quelque baleinier qui retournerait aux environs de Tonga , en mai, juin, juillet ou août, ces mois étant ceux où ils vont chaque année faire la pêche dans ces parages. La faiblesse de mon équipage me fit consentir à les garder pensant d'ailleurs qu'ils allaient me devenir très-utiles alors que j'étais proche du lieu de ma destination.

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