‹ Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et relation de la découverte du sort de La PérouseChapitre 2 sur 11 · S» IO «I · texte numérisé non relu

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Les naturels de Rot huma ont un aussi grand penchant au larcin que les autres insulaires de la mer Pacifique. Pendant que je conversais dans la langue des Fidji avec un de leurs chefs et Parker, un homme , qui se trouvait dans une des pirogues le long du bord, avança le bras dans un sabord, saisit la pince en fer du canon et la tirait à lui ; mais voyant que je l'avais aperçu il la lâcha. Je dégainai alors et lui portai un coup de plat d'cpée sur la tête. Aussitôt la pirogue poussa au large. Le chef voyant cela me pria d'ordonner aux sentinelles de tirer sur cet homme et sur tous ceux qui se trouvaient dans la pirogue. Je ne voulus pas le faire ; mais , prenant moi-même un fusil, je le déchargeai de manière que la balle tomba au-delà de la pirogue , montrant ainsi au chef que si je la laissais échapper ce n'était pas faute de pouvoir l'atteindre.

J'eus envie de savoir pourquoi le chef voulait que je tuasse l'homme en question. Il me dit : « Nous avons dans l'île un certain nombre de vo- » leurs qui se mêlent à notre suite quand nous allons i> rendre visite à d'autres chefs, entrent dans les » maisons avec nous , et après avoir commis quel- » ques vols , cherchent à s'évader. S'ils y parviens » nent, le chef volé s'en prend à ceux qu'ils accom-* » pagnaient , sa suite tombe sur celle du visiteur , et » quelquefois met tout le monde à mort. Si l'homme » qui voulait prendre votre morceau de fer y eût

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« réussi, vous auriez pu me tuer puisque je suis en » votre pouvoir; c'est pourquoi je vous ai prié de » tuer celui qui mettait ainsi ma vie en danger. •»

Pendant que j'étais à l'ancre avec le Saint-Patrick, dans la Tamise à la Nouvelle-Zélande , en janvier 1826, j'appris qu'un navire baleinier, de Londres, appelé le Rochester, avait touché à Rothuma pour y faire des vivres, en i823; que l'équipage s'était mutiné et avait donné au capitaine et aux officiers beaucoup de peine pour rétablir l'ordre. Quelques hommes tentèrent de déserter, mais ne purent mettre en défaut la vigilance du capitaine , tant que le vaisseau fut à l'ancre ; ils y réussirent pendant que le navire , qui avait pris le large pour pêcher, •était en panne. Le beau- frère du capitaine, nommé Young, qui commandait le quart, l'aide charpentier et quatre autres hommes mirent à l'eau un canot baleinier pourvu de tout songréement et s'enfuirent avec cette embarcation , emportant les armes du navire et divers autres objets. Ils regagnèrent Rothuma où les naturels les reçurent fort bien. Chacun d'eux épousa deux ou trois femmes , suivant la coutume du pays , et ils avaient alors des familles assez nombreuses. Parker était le second de ces déserteurs, c'est-à-dire l'aide charpentier du navire.

Parker revint dans la matinée accompagné d' Young, Malgré la conduite antérieure de ces hommes , je me trouvais obligé de les employer comme pilotes et

comme interprètes. Je comptais aussi tirer d'eux quelques renseignemens concernant les vents , les marées et aussi touchant les mœurs et les coutumès des naturels , toutes choses que , avec le moindre sens commun, ils devaient connaître après un sé-> jour de quatre ans.

Trois des hommes qui , de concert avec Young et Parker, avaient pillé le Rochester, étaient depuis partis sur différens baleiniers , et à leur place étaient venus trois déserteurs du dernier baleinier qui avait touché à Rothuma avant moi. Deux autres Européens vinrent le long du vaisseau dans une pirogue et demandèrent à monter à bord. Je refusai en leur demandant comment ils osaient solliciter une telle faveur après avoir déserté leur bâtiment dans des parages aussi éloignés de l'Angleterre.

Dans la journée , une pirogue vint à chavirer par la faute de l'homme qui la gouvernait. Il y avait dans cette pirogue deux femmes ; l'une d'elles et les hommes nageaient parfaitement et s'efforcèrent de relever leur barque ; mais l'autre femme, qui ne savait pas nager, fut sauvée à grande peine par ses compagnons et manqua d'être noyée.

Ne voulant pas perdre de tems , je fis voile , à une heure et demie , pour Tucopia. A deux heures l'îlot du Haut-Pic nous restait au S. S.-E. distance de deux milles. Cet îlot et un cap de la grande terre qui forme l'extrémité ouest de la baie sont les deux

points les plus élevés de Rothuma. A six heures et demie, nous étions à 25 milles de l'îlot du Haut- Pic. D'après son élévation au-dessus de l'horizon, je jugeai qu'on pouvait l'apercevoir de 35 à 4o milles par un tems clair. La partie haute de la grande île est d'une élévation moyenne et peut s'apercevoir à une distance de 3o milles.

Le navire qui visita le premier ou plutôt qui découvrit Rothuma, fut la Pandora, capitaine Edwards, envoyé en 1791 à la recherche des révoltés de la corvette le Bounty. Le second bâtiment qui toucha à cette île fut le Du//, en septembre 1797. Depuis cette époque, je ne crois pas que le pavillon anglais , ni aucun pavillon étranger ait flotté près des côtes de Rothuma, jusqu'en 1814, qu'un brick de Calcutta, nommé le CampbellMacquarieeX commandé par le capitaine Siddons , vint toucher h cette île en revenant des Fidji au port Jackson.

Le capitaine Siddons avait trouvé à Nanpacab , aux Fidji, unhomme de Rothuma qui avait été entraîné en dérive dans une pirogue avec quelques autres de ses compatriotes. Cet homme lui dépeignit son île comme contenant une grande abondance de porcs , de volailles, d'ignames , etc., et le capitaine Siddons , qui avait le plus grand besoin de vivres frais,prit cet homme à son bord et le reconduisit à Rothuma. Ily avait en outre, à bord du CampbeU Macquarie , un très -vieil insulaire des Sand-

wich, connu au port Jackson sous le nom de Babahey. II avait été employé pendant bien des années comme interprète pour la côte nord-ouest d* Amérique, les Sandwich, Otaïtietles Fidji, etonl'avait toujours regardé comme étant fort fidèle. Il était parti de Calcutta sur le brick X Activé que je commandais et qui allait porter des missionnaires à la Nouvelle- Zélande. Il me quitta en mer pour s'embarquer sur le Campbell Macquarie. Babahey sentant sa fin approcher pria le capitaine Siddons de lui permettre de rester à Rothuma, ce à quoi le capitaine consentit , lui donnant même , en le mettant à terre , beaucoup d'objets utiles. Je crus devoir m'informer de cet ancien compagnon de voyage pour lequel j'avais beaucoup de considération. J'appris qu'il était mort de vieillesse , il y avait environ huit ans , laissant une fille actuellement âgée de douze ans.

Les Rothumiens me parlèrent de plusieurs îles de leur voisinage , l'une desquelles est nommée par euxWythubou. Comme on trouve en grande quantité , dans cette île , une espèce de coquilles blanches fort recherchées à Rothuma, les naturels font de fréquens voyages à Wythubou. C'est dans ces voyages qu'ils s'égarent à la mer et sont poussés en dérive aux Fidji, à Tucopia et aux îles des navigateurs. Ils représentent les habitans d'une des îles voisines, comme des cannibales tatoués au visage, de même que les Nouveaux-Zélandais que nous avions à bord du

vaisseau. Je supposai que les îles dont ils parlaient pouvaient être celles marquées sur nos caries groupes d'EUis et de Depestre, découvertes en 1819 par le capitaine Depestre , en retournant de l'Amérique du Sud à Calcutta. Il se trouvait alors à Rothuma quelques naturels de Wythubou et des îles Newy qui comptaient retourner chez eux dans quelques semaines.

Je ne pus tirer de Parker et d'Young que trèspeu de renseignemens sur ce que je désirais apprendre d'eux. Je leur demandai s'il n'y avait pas à Rothuma une saison des pluies et si les vents de nordouest et d'ouest ne régnaient pas dans cette saison. Ils me répondirent que toutes les saisons de l'année se ressemblaient et qu'il n'y avait pas eu de vent de la partie de l'ouest depuis qu'ils résidaient dans l'île, mais qu'il y régnait quelquefois des calmes pendant plusieurs jours de suite. Quant aux marées, ils me dirent qu'il y avait très - peu de variation dans la hauteur de la mer et que , même dans les syzygies , elle ne montait pas plus de deux ou trois pieds.

Malgré l'opinion de ces hommes, que je crois assez ignorans pour ne pas pouvoir juger de quel point du compas le vent souffle , je suis persuadé qu'il règne , à Rothuma , des vents d'ouest dans certains tems de l'année ; autrement qui aurait pu pousser l'homme que je ramenais de Tongatabou depuis

Rothama jusqu'aux îtes des Navigateurs, situées à plus de six cents milles dans l'est?

Les circonstances que je vais rapporter, et qui sont à ma connaissance personnelle, prouveront v je pense , ou tendront grandement à prouver qu'il existe, à certaines époques de Tannée , une mousson du nord-ouest ou de l'ouest dans les régions de la mer Pacifique situées entre la latitude de 12 0 S. et l'équateur. Pendant que j'étais à Valparaiso, en juin 1824, le baleinier américain le Globe, deNantucket, entra dans ce port en faisant des signaux de détresse. . Je me rendis à bord du bâtiment avec le consul américain et plusieurs autres personnes. Nous y trouvâmes pour commandant un jeune homme nommé Smith et seulement trois ou quatre autres jeunes gens et un homme de vingt-cinq ans.

Smith nous déclara que l'équipage s'était révolté au mois de janvier précédent , avait tué le capitaine et les trois officiers , et avait dirigé le navire vers les îles Mulgrave, situées entre les 5 e et 10 e degrés de latitude N. , et les 170 e et 175 e degrés de longitude E., où il avait jeté l'ancre. Les révoltés avaient alors enlevé du navire tout ce qui avait quelque valeur, et étaient allés dresser des tentes parmi les huttes des naturels. Une nuit, pendant qu'ils étaient occupés à s'enivrer dans leur camp, à l'exception d'un des leurs qu'ils avaient laissé à bord du navire, Smith et les trois autres jeunes gens

avaient enferme cet homme en bas , coupé le câble et mis à la voile , faisant route à l'ouest jusqu'à ce qu'ils se crussent assez loin pour ne pouvoir être atteints par leurs anciens compagnons, s'ils eussent voulu les poursuivre dans leurs embarcations. Ils avaient alors pris la route du sud, et s'y étaient maintenus jusqu'après avoir coupé la ligne. Là , ils avaient trouvé des vents d'ouest et de nord-ouest qui les avaient menés du même bord à vue des îles des Navigateurs, dont le milieu répond à i3° 5o' de latitude S. et à 171 0 3o' de longitude O.

Je terminerai ce qui concerne les Rothumiens en disant qu'ils sont généralement d'un caractère bon et doux, et qu'ils sont d'une bienveillance remarquable pour les Européens et tous les autres étrangers. On n'a, en effet, jamais appris qu'ils aient molesté aucun de ceux qui les ont visités. Les gens des navires qui descendent à terre ne courent aucun risque pour leur personne ni pour leurs vetemens; mais il n'en serait pas de même de leurs outils et autres objets en fer qui sont très-rares dans le pays et fort convoités par les insulaires. Avant mon arrivée , ils n'avaient que quatre haches. Mon passager leur en porta une cinquième, ce qui, avec quatre autres outils en fer que j'y joignis , faisait un total de neuf pièces. Il n'y avait pas une scie dans toute l'île, et le peu de fer qui s'y trouvait consistait en quelques cercles de barrique provenant des baleiniers an- 11. .2

glais et américains qui avaient relâché depuis cinq ou six ans.

Etant instruit que Y Astrolabe devait , à son retour des Fidji . toucher à Rot huma , je laissai à „ Parker une lettre pour le commandant de celte corvette. J'y donnais avis au capitaincT Durville de l'objet de mon expédition, et l'invitais à me suivre à Tucopia, où je lui fournirais de plus amples informations.

La position assignée à Rothuma sur les cartes les plus récentes et dans les tables nautiques, m'a paru assez exacte.

Du 2. Vents alises, tems clairet beau. Vers le coucher du soleil, le vent tourna de quelques degrés au delà du S.-E. vers le S. ; notre latitude , à midi , était de 12 0 26' S., et la longitude de 174° 52' E. ; le thermomètre, à l'ombre, s'était élevé jusqu'à 82 0 pour la première fois depuis que nous étions revenus entre les tropiques.

N'étant plus alors très-éloigné du lieu où mes espérances devaient se réaliser ou être déçues , et désirant me maintenir en parfaite intelligence avec un peuple qui n'était pas accoutumé à voir des Européens, je défendis expressément à mon équipage et à mes passagers de faire le moindre échange ou trafic avec les insulaires que nous visiterions désormais. Je rappelai aussi à mes gens les conditions de leur engagement, et je leur fis sentir l'im-

périeuse nécessité de les remplir strictement à cette époque de notre voyage, où nos espérances de succès dépendaient en si grande partie de la coopération franche et unanime de toutes les personnes du vaisseau pouF l'accomplissement du grand objet de l'expédition; je leur lus aussi les passages de mes instructions relatifs à la prohibition du trafic et à l'emploi très-circonspect des armes à feu, et je lâchai de les pénétrer vivement de l'idée que leur bonne conduite leur attirerait la considération et les faveurs du gouvernement, lors de notre retour à Calcutta.

Du 3. Vent fort de l'E.-S.-E., tems nuageux.

Latitude, à midi, 12*9' S., longitude, 172* 1 4' E. Cette position nous mettait à i3 milles à l'est des récifs de la Pandora. Pour les éviter , je fis le S.-O. jusqu'à 5 heures du soir, après quoi je repris ma route vers Tucopia.

Du 4. A 6 heures du matin, on apercevait du haut des mâts la terre , nous restant au N.-N.-E. ; je pris sur-le-champ cette route. A la distance où nous nous trouvions de la terre , elle présentait deux pics et paraissait former deux îles séparées. C'était l'île de la Mitre de la Pandora. A 1 1 heures, celte île nous restait à l'E. 9 0 N. f distance de deux milles. Je virai de bord , prenant la route au S.-O., et je trouvai pour la position de l'île : latitude, ii° 56 S ; longitude, 170° 17' 10 , po-

sition qu'on peut regarder comme parfaitement exacte.

Voici celle qu'on trouve dans divers auteurs : Norie's Requisite Tables, latitude, n° 46* S. y longitude, 169 0 55' E.; Epitome de Bowditch , latitude, ii° 49 S., longitude, 169*55' E. ; enfin dans les Tables de Lynn pour 1825, latitude , ii° 55' S., longitude, 170 0 20' E. Ces derniers nombres différent très-peu du résultat de mes observations.

On trouve dans l'intéressante collection de voyages du capitaine Birnie , la position assignée à l'île de la Mitre par les officiers de la Pandora qui la découvrirent. Elle aurait , suivant cette autorité f pour latitude , ii° 4{)' S., et pour longitude, % i 69° 55' E. On est vraiment surpris de la quantité d'er-* reurs qui ont été commises dans l'observation des latitudes et des longitudes à la fin d'un siècle aussi éclairé que le dix-huitième.

Je n*ai trouvé exactes aucune des latitudes et des longitudes qu'on dit avoir été observées à bord de la Pandora en 1791. On a marqué sur la route de ce bâtiment des îles qui n'existent point dans la position qui leur a été assignée , et d'autres qui en sont éloignées de plusieurs lieues. Au reste , mon opinion est qu'il ne faut pas attribuer ces erreurs aux officiers de la Pandora , qui , sans doute , étaient aussi habiles en astronomie pratique que

dans toutes les autres parties de leur me'tier. il est plus naturel de supposer qu'elles viennent du fait des graveurs ou des marchards de cartes qui, pour obtenir un prompt débit de leurs ouvrages, y mettent une date récente avec de prétendues corrections faites à la position assignée aux îles dans des ouvrages plus anciens.

L'île de la Mitre, ainsi que je l'ai dit plus haut , a l'apparence d'une double île, quand on la voit a une grande distance. Cette apparence lui est donnée par des pics de moyenne hauteur , situés à chacune de ses extrémités dans une ligne N.-O. et S.-E. , ' et entre lesquels se trouve une vallée très-profonde et presque de niveau avec la mer. L'île a environ un demi-mille de longueur dans la direction cidessus. La mer brise avec violence sur toutes les parties du rivage , qui sont par conséquent d'un abord difficile et dangereux. Elle est inhabitée , et les milliers d'oiseaux de mer à qui elle sert de retraite, ne sont pas perpétuellement troublés par les armes ou les pièges de l'homme. On n'y trouve aucun cocotier, et j'en dirai la raison tout à l'heure ; niais elle est couverte de diverses autres espèces d'arbres. Près du bord occidental, on voit un rocher qui s'élève perpendiculairement -et ressemble assez à un clocher ou à la tour d'une vieille église.

L'île de la Mitre, suivant Martin Bushart, est nommée Fatacca par les naturels des îles de Tuco-

pia et <k k Cherry* Ils appellent cette dernière Anuta. Voici comment ils expliquent pourquoi Fatacca n'est point habitée : une fois par an, à l'époque où les vents d'ouest régnent dans ces latitudes, les Tucopiens se rendent dans cette île pour faire la chasse aux oiseaux qui s'y réunissent , et en emporter les plumes et la chair. Pour cela ils font sécher cette chair dans des fours établis à la manière de ceux de Tongatabou; ils en chargent ensuite leurs pirogues et s'en retournent chez eux avec cette provision précieuse pour leur subsistance.

Les requins se trouvent en grande quantité près des rivages de Fatacca , et , dans leur voyage annuel, les Tucopiens s'occupent de la pêche de ces poissons plutôt pour en avoir les dents que la chair. Us fixent ces dents à des morceaux de bois avec du fil et de la gomme d'un arbre nommé ihamana, et ces espèces d'outils leur tiennent lieu de ciseaux et de rasoirs. Les Tucopiens disent aussi qu'on trouve en abondance de l'eau dans cette petite île ; mais je suis porté à croire qu'on ne la trouve qu'en creusant des puits.

Il arrive souvent que des pirogues des îles situées au vent de Fatacca y abordent quand elles ont été poussées en dérive. Les Tucopiens, pour s y conserver les produits de la pêche et de la chasse , mettent le plus grand soin à empêcher qu'il n*y croisse de cocotiers, arbres qui, dans la mer du

Sud, suffisent aux premiers besoins de la vie, et ils les arrachent partout où ils viennent à pousser en dépit de leurs efforts. Leur motif paraît assez raisonnable. Ils pensent que, si les gens pousses en dérive vers Fatacca y trouvaient des cocos, ils s'y arrêteraient, s'y établiraient, en chasseraient les oiseaux par le seul effet de leur présence permanente , et obtiendraient seuls le profit de la pèche des requins ; enfin que des émigrations successives accroîtraient bientôt la population de cette petite île au point d'en faire une nation nouvelle , avec laquelle ils ne pourraient manquer d'être fréquemment en guerre.

Il paraît , d'après ce que rapportent les naturels de Tucopia et d' Anuta , que , du teins de leurs ancêtres, ces îles furent envahies par des hommes venus de Tongatabou sur cinq grandes pirogues , et qui y exercèrent les plus grands ravages , détruisant les plantations, pillant les maisons, violant les femmes et massacrant les hommes.

A 6 heures du soir , nous n'étions plus qu'à 4o milles de Tucopia. En conséquence , je fis diminuer de voiles et prendre la route au nord-est pour la nuit, afin de ne pas dépasser l'île avant le jour.

Du 5. A 7 heures et demie du matin , l'île de Tucopia était en vue de la dunette, nous restant, à TO.-S.-0., distance de 21 milles. Dirigé la route

au S.-O. l fa S. pour contourner Me au sud. En longeant la côte , j'aperçus plusieurs naturels sur le rivage , mais pas une seule pirogue ; chose qui in'étonna beaucoup, attendu que, dans mes deux premières visites , plusieurs pirogues étaient parties de ce point même de la côte pour approcher les bâtimens que je montais. A 1 1 heures et demie , le vaisseau se trouvait par le travers de la pointe occidentale de Me. Là , je vis encore des naturels au nombre de plusieurs centaines , et , quoique nous ne fussions pas à plus de trois quarts de mille au large , nous ne vîmes pas une pirogue , ni aucun mouvement qui annonçât, de la part des insulaires, l'intention de venir auprès du vaisseau.

Je ne pouvais me rendre, compte d'une indifférence d'autant plus extraordinaire de la part de ces insulaires qu'elle contrastait avec leur conduite dans toutes les occasions précédentes , où toutes les pirogues de nie étaient arrivées le long des navires lorsqu'ils se trouvaient encore à plus d'une lieue de terre. Il me vint dans l'idée que , depuis ma dernière visite, il était arrivé quelque bâtiment avec l'équipage duquel les naturels avaient eu une querelle. J'envoyai mon premier officier avec un canot pour débarquer Martin Bushart , afin d'établir entre nous et les naturels des communications qui me missent à même d'exécuter la partie de mes instructions qui m'enjoignait de me procurer, aTu-

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copia , des interprèles-pour Marmicolo. Mon officier avait ordre, après avoir débarqué Bushart , de sonder près de terre pour chercher une place où le vaisseau pourrait s'établir à l'ancre.

A midi , une observation peu sûre me donna pour latitude de la pointe nord-est de l'île 12 0 16' S. La longitude du milieu de l'île fut conclue de 168* 58 E.

Vers deux heures après midi , je tirai un coup de canon pour rappeler mon canot qui avait pris une fausse direction ; j'indiquai à l'officier ce qu'il devait faire et il repartit. Dans l'intervalle qui précéda son retour, il partit de terre deux pirogues à cinq pagayes qui s'approchèrent du vaisseau. Avant qu'elles ne fussent le long du bord , huit des hommes qu'elles portaient se jetèrent à la nage et, ayant saisi des cordes qu'on leur tendit , montèrent sur le pont sans témoigner lç moindre embarras. En voyant nos Nouveau x-Zélandais, ils demandèrent de quel pays venaient ces hommes, et ils parurent très-étonnés de *leur voir le visage tatoué. Les deux pirogues s'en retournèrent à terre , laissant les huit insulaires sur le vaisseau. Cinq de ceux-ci repartirent dans des pirogues qui vinrent ensuite et les trois autres restèrent pour passer la nuit avec nous.

A quatre heures et demie, mon canot revint.

L'officier avait fait sonder tout le long de la côte ouest de l'île , et à une demi-encablure de terre il

avait trouve 5o brasses d'eau. A douze brasses plus au large on n'atteignait le fond qu'avec 102 brasses de ligne. Sous le vent d'un petit récif qui s'éten^ dait au large de la pointe sud-ouest de l'île , on trouvait, à deux encablures de distance, 5o brasses, fond de coraux et de sable grossier.

Martin Bushart revint dans mon canot amenant le Tucopien , le Lascar et un autre insulaire , et peu de tems après, un Anglais , venu dans une pirogue, monta à bord sans préalablement en avoir obtenu la permission. Je le renvoyai sur sa pirogue. Je demandai au Lascar quel était cet Européen. J'appris qu'environ quatre mois auparavant, une chaloupe de navire qui était gréée en sloop était venu mouiller près de la côte ouest de l'île. Cinq Européens se trouvaient à bord; ils débarquèrent et se donnèrent pour des gens de l'équipage du baleinier le Mary, de Liwerpool , capitaine Williams , qui avait fait naufrage sur une île basse située à l'est de Tucopia. Le Lascar me dit que ces hommes racontant diversement leurs aventures et donnant sur le navire ef les circonstances de sa perte des détails qui ne s'accordaient pas , il en avait conçu des soupçons. Il * m'informa ensuite qu'un bâtiment avait paru au large de l'île , dans l'ouest , peu de tems après le départ du Saint-Patrick , mais que toutes ses instances pour engager les naturels à monter à bord du bâtiment n'avaient pu les y déterminer et que ce navire

avait repris le large sans communiquer avec la ferre. Le Lascar et les cinq hommes dont il m'avait parlé étaient les seuls étrangers qui se trouvassent alors dans l'île.

Les Tucopiens avaient dépouillé les cinq Anglais de tout ce qu'ils possédaient et avaient brisé leur embarcation pour en avoir les clous , chevilles et autres morceaux de fer. Ces nouvelles me confirmèrent dans Tidée qu'il existait quelque cause qui empêchait les insulaires de communiquer avec nous comme ils l'eussent fait sans cela. Le Lascar m'apprit une chose qui ne me parut pas sans importance pour mes opérations futures. Environ six mois auparavant quelques jeunes Tucopiens avaient enlevé une pirogue ; ils étaient allés à Mannicolo où les naturels les avaient fort bien traités , et , après avoir séjourné six jours parmi eux, étaient revenus à Tucopia sans avoir couru aucun danger dans leur traversée

Le Lascar qui me donna ces détails résidait a Tucopia depuis quatorze ans et n'était pas ennuyé de cette espèce d'exil. Je tentai tout pour le déterminer à m'accompagner à Mannicolo, mais je n'y pus réussir. La première chose qu'il opposa à mes instances fut qu'il était vieux et incapable de travailler, et que, s'il retournait dans son pays , il n'aurait d'autre alternative que de mendier ou de mourir de faim , tandis qu'à Tucopia il vivait à rien faire et dans l'a-

bondance. D'un autre cote, il disait qu'il avait renonce à sa caste et que, par conséquent, il se verrait repoussé par ses pareils et ses amis, qui le regarderaient comme un infidèle; que, vis-à-vis des chrétiens , il se trouverait dans la même position ; et que, rejeté des uns et des autres , il serait privé de toute assistance. Il allégua ensuite qu'il avait pour sa femme un extrême attachement* et que rien ne pourrait le porter à l'abandonner. Je fus donc obligé de renoncer à mes efforts pour obtenir qu'il retournât avec nous à Mannicolo où il était allé une première fois , il y avait alors six ans.

Mon premier officier, en allant à terre, dans la matinée , reçut à bord de son canot deux Anglais qui étaient parlis du récif pour venir le joindre à la nage. En réponse aux questions qu'on leur fit sur la manière dont ils étaient arrivés à Tucopia, ils se donnèrent pour déserteurs d'un navire faisant la pêche dans la mer du Sud et nommé Harriet, qui avait touché à cette île environ trois mois auparavant, et ils dirent qu'au bout de quelques semaines il était arrivé, dans une chaloupe, trois autres Anglais , ayant appartenu à un baleinier qui avait fait naufrage près d'une île située à l'est. Bientôt après vint un troisième Anglais qui fat présenté à l'officier par les deux précédens comme l'un des trois qui étaient arrivés dans la chaloupe. On lui demanda ce - * qu'étaient devenus le capitaine et les officiers du bâ-

liment naufragé , mais ses réponses furent si vagues et parfois si contradictoires que l'officier soupçonna

que ces hommes avaient fait quelque mauvais coup. Je fis part de son rapport au Lascar et aux Tucopiens, qui déclarèrent fausse là partie qui représentait deux de ces hommes comme ayant déserté d'un navire qui avait touché à Tucopia trois mois auparavant et qui se nommait Harriet, attendu qu'aucun vaisseau de ce nom n'avait jamais approché de l'île. En outre , tous s'accordaient à dire que les cinq Anglais étaient arrivés ensemble sur la chaloupe, ainsi que le Lascar me l'avait rapporté.

Quant à ce qui avait été dit du navire le Mary, il était absolument faux que ce pût être un baleinier de la mer du Sud armé à Liwerpool. Jamais il n'y avait eu qu'un baleinier armé dans ce port , en i6o3 ou 1804, et ce bâtiment se nommait le Carlton et était commandé par le capitaine Fisher. Les seuls ports de la Grande-Bretagne où l'on équipe des baleiniers sont Londres etMilford Haven. D'un autre côté , jamais on n'a ouï parler qu'un baleinier, tel qu'on les équipe depuis un certain nombre d'années, ait eu une chaloupe , les pirogues baleinières, les apparaux et les chaudières , occupant l'espace qui dans les autres bâtimens est destiné à recevoir la chaloupe et la mâture de rechange. Toutes ces choses considérées, nous dûmes conclure que l'histoire du naufrage était une fable mal inventée.

Au reste , d'après le récit de ces hommes , on ne pouvait guère douter qu'ils ne se fussent enfuis de la Nouvelle -Galles du Sud Tannée précédente. En effet , deux bâtimens avaient été enlevés de ce pays ; savoir, de la terre de Yan Diémen, un petit sloop appartenant au capitaine Valker, et , du port Jackson , un grand bateau non ponté sur lequel s'était évadé un des condamnés qui faisait fonctions de commis dans le bureau du directeur du port, et qui se nommait Cleft ou Cleff. Cet individu avait été officier sur un navire de Calcutta appelé le Mary, et commandé par le capitaine Ormond, lequel navire faisait le commerce de la Nouvelle-Galles du Sud. Après avoir fait deux ou trois voyages sur ce navire, Cleft était revenu à Londres, où ayant été convaincu du crime d'émission de faux billets de la banque d'Angleterre,on l'avait condamné à être déporté pour la vie à la Nouvelle-Galles ; mais à peine y avait-il séjourné trois mois qu'il s'était enfui comme je viens de le dire. Je résolus de tirer cette affaire au clair.

Le naturel que Martin Bushart avait ramené avec lui était le même qui , trois ou quatre mois avant mon passage près de Tucopia, sur le Saint-Pairick , était revenu de Mannicolo avec des chaînes de haubans, de longues chevilles et une pince en fer. Il se nommait Rathea ; il avait séjourné pendant cinq ans à Mannicolo et tout le monde s'accordait à dire qu'il en parlait la langue très- couramment.

J'obtins de lui les détails suivans , concernant les vaisseaux qui firent naufrage près de Mannicolo quand il n'était âge' que de huit ou dix ans.

Les naturels lui avaient dit que les deux vaisseaux s'étaient échoués pendant la nuit sur des récifs à une distance assez considérable de la terre. Celui qui avait touché près de Whanou s'était entièrement perdu et ceux des hommes de l'équipage qui étaient parvenus à gagner la terre y avaient été massacrés par les naturels. Leurs crânes avaient été présentés en offrande à la divinité de l'île et conservés, pendant bien des années, dans un temple où plusieurs Tucopiens les avaient vus. L'homme qui me parlait ne les avait pas vus lui-même , mais il croyait que le tems les avait fait tomber en poussière.

Le bâtiment qui avait naufragé à Paiou avait d'abord été retiré de dessus le récif et hâlé au large , mais il avait échoué de nouveau. L'équipage l'avait mis en pièce pour construire un bâtiment à deux mâts. Pendant que l'on construisait ce bâtiment , les naufragés avaient planté , à une certaine distance ' alentour, une forte palissade qui leur formait une espèce de camp retranché où ils se tenaient constamment. Quelques-uns des insulaires étaient bien portés pour eux, tandis que d'autres leur faisaient une guerre. continuelle. Quand le nouveau bâtiment fut prêt , tous les naufragés , à l'exception de deux, s'y embarquèrent pour retourner dans leur

pays , et depuis cet instant on n'en entendit plus parler.

Les équipages des bâtimens naufrages se composaient de plusieurs centaines d'individus. Les insulaires de Mannicolo ne les regardaient pas comme des hommes , mais comme des esprits. Leur front ou leur nez présentait une saillie d'un pied de long (Martin Bushart pense que c'était leur chapeau à cornes) ; ils ne mangeaient pas comme des hommes. Un petit morceau de nourriture , gros comme le bout du doigt, leur suffisait ; après l'avoir avalé ils se remettaient sur-le-champ à bâtir leur vaisseau.

Rathea déclara être allé plusieurs fois sur le lieu même où ce bâtiment avait été construit, et y avoir vu de gros morceaux de fer qu'on n'avait pu déplacer à cause de leur grande pesanteur.

Il rapportait encore que plusieurs des étrangers avaient été tués par trahison. Les insulaires , sous prétexte d'en faire des tihouas (amis), les attirèrent hors de leur camp et les massacrèrent.

Rathea me dit que Whanou et Paiou n'étaient pas deux îles , comme je l'avais supposé en premier lieu , mais deux villages ou districts de l'île de Mannicolo et qu'il n'y avait qu'un jour de marche de Paiou à Whanou. Il ajouta que, depuis le naufrage , il n'était pas venu de vaisseaux à Mannicolo, mais que les insulaires en avaient vu passer plusieurs au large.

Cet homme se proposa pour m' accompagner à Mannicolo , comme pilote et interprète, ce dont je fus très- content , et je le pris en cette double qualité. Il était âgé d'une cinquantaine d'années.

Bushart me raconta qu'à son retour, les Tucopiens lui avaient témoigné une grande joie de le revoir, et qu'ils étaient venus par centaines l'embrasser. Il avait dit au premier chef de l'île d'ordonner à tous ses inférieurs d'apporter le lendemain tout le fer et tous les autres objets provenant de Mannicolo pour me les vendre.

Du 6. A sept heures du matin, j'envoyai à terre deux canots armés avec ordre à l'officier qui les commandait de metlre à terre Bushart et un autre homme qui tâcheraient de décider les naturels à remplir d'eau quelques barriques dont j'avais fait

aussi chargé d'acheter tous les objets qu'on offrirait en vente. Le Lascar ayant persisté dans son intention de demeurer à Tucopia et Bushart étant dé-

cidé à y retourner après que nous aurions terminé nos opérations à Mannicolo , je résolus de leûr procurer toutes les commodités possibles. D'après cela , et comme je voulais aussi doter les Tucopiens de quelques animaux dont la race leur deviendrait utile (les rats étant les seuls quadrupèdes qu'on trouvât chez eux), j'envoyai à terre deux jeunes boucs, deux chèvres, trois coqs, neuf poules et deux couples ii. 3

de canards, en ordonnant à Bushart de faire savoir au Lascar que ces animaux seraient leur propriété' commune à tous deux.

La veille j'avais envoyé cinq haches en présens , une pour le premier chef et une pour chacun des chefs inférieurs ; la cinquième était destiné au grandprêtre, ayant appris par expérience (i) combien il était nécessaire d'être en bonne intelligence avec ces personnages sacrés*. Au moyen de ce dernier présent j'espérais que le grand-prêtre déciderait les chefs temporels à s'intéresser en ma faveur.

Ayant envoyé mes présens par Martin Bushart , j'appréhendai que le premier chef ne les considérât comme venant directement du Prussien. En conséquence, je lui en envoyai un second par l'officier chargé de diriger les trocs, consistant en un grand hachot , un couteau à découper et un chapelet de verroterie. Il en fut très-satisfait et pria mon officier de m'engager à venir à terre.

A dix heures , mon canot revint et on me rendit compte qu'il n'y avait pas moyen de se procurer de l'eau , attendu que la fontaine ne donnait qu'un filet de la grosseur d'un tuyau de plume ; qu'on mettrait par conséquent un jour entier pour emplir une barrique à laquelle encore il faudrait faire faire un assez long trajet par terre pour gagner

(i) Allusion à l'événement tragique rapporté dans le chapitre premier. ( Note riu traducteur. )

ff

le lieu le plus commode pour accoster les canols.

A deux heures après midi, Martin vi ut à bord avec le pilote pourMannicolo et le second chef de l'île, qui ne s'était décide' qu'avec beaucoup de peine à l'accompagner. Quant au premier chef, rien n'avait pu le déterminer à quitter l'île pour venir nous voir. Leurs craintes provenaient sans doute de l'idée que nous voulions les punir pour avoir brisé la chaloupe des cinq Anglais. Le chef qui m'arriva ne tarda pas à être pris du mal de mer et me pria instamment de le faire remettre à terre le plus tôt possible. En conséquence, après lui avoir fait un présent, je le renvoyai sur u ne pirogue qui se trouvait près du vaisseau et que je fjs venir pour le prendre.

L'officier chargé des échanges m'envoya, par M. Russcll le dessinateur, les articles ci-dessous désignés, que les Tucopicns s'étaient procurés à Mannicoîo.-

Quatorze morceaux de fer plats dont les insulaires avaient fait assez grossièrement des espèces d'outils de charpentier.

Une vieille lame d'épée très-rouillée et usée par le tems ; elle paraisait avoir séjourné long-tcms dans l'eau.

Un fragment d'une vieille râpe.

Un battoir de blanchisseuse de fabrique européenne.

Une cheville de fer à tête. %

Une grande vis.

Un grand clou.

Un très-vieux rasoir et un morceau de porcelaine. Un morceau de feuille de cuivre percé de trois trous.

La moitié d'un globe en cuivre.

Quatre grelots ou sonnettes comme celles dont on orne les mules en Espagne.

Deux petites sonnettes de la forme de celles dont on se sert dans les églises, et sur chacune desquelles était gravé le chiffre a.

Une poignée d'épée en argent portant d'un côté un grand et un petit chiffre, et de l'autre côté un chiffre paraissant offrir un P surmonté d'une couronne.

Du moment qu'on eut montré la poignée d'épée , nous la reconnûmes, M. Chaigneau et moi, pour appartenir à l'arme dont j'avais apporté la garde à Calcutta quand j'y revins sur le Saint- Patrick, Les chif fres correspondaient exactement.

Dans la journée , je reçus des cinq Anglais qui se trouvaient à terre une lettre dans laquelle ils me priaient de leur donner passage jusqu'à une des grandes îles situées so*^ .e vent, d'où ils pourraient plus facilement rejoinure quelque baleinier qui y toucherait pour prendre des provisions. Ne sachant pas positivement par quelle circonstance ces hommes se trouvaient à Tucopia, ni s'ils avaient fait naufrage comme ils le disaient , ou s'ils s'étaient enfuis de la Nouvelle-Galles du Sud , je voulus réfléchir à ce que je pourrais faire dans celte occasion.

D'abord mes pièces à e*au étaient vieilles et quelques-unes même, ayant été long-tems vides, s'étaient desséchées au point de ne pouvoir plus redevenir étanches. En prenant sur le vaisseau les cinq hom-

mes en question, je craignais que ma provision d'eau ne suffît pas pour traverser la mer de Chine jusqu'à ce que je pusse trouver un aiguade, la saison étant trop avancée pour songer à faire mon retour par le canal Saint-Georges , la Nouvelle-Guinée , Seram et Boro. D-un autre côte, je considérai la grande utilité dont pouvaient être ces cinq hommes jeunes et robustes. E*i conséquence , je leur écrivis que je leur donnerais passage jusqu'aux îles sous le vent ou même plus loin si ma provision d'eau me le permettait ; mais que, si je me trouvais trop à court , je les débarquerais aux îles ou je devais toucher. Jedemandai en même tems que l'un d'eux vînt dans le canot du vaisseau muni de pleins pouvoirs de la part de ses compagnons pour accepter ou rejeter mes conditions.

À cinq heures après midi mon canot revint de terre avec un de ces hommes. Aux questions sur les circonstances qui l'avaient conduit à Tucopia , il répondit en répétant l'histoire du baleinier le Mary et se donna pour un des officiers-mariniers de ce bâtiment. Il finit par m'annoncer que ses compagnons acceptaient mes conditions , mais que les insulaires ne voulaient pas les amener dans leurs pirogues. Ces marques de méfiance invincible de la part des Tucopiens , malgré toutes les peines que je m'étais données pour dissiper leurs craintes, annonçaient des dispositions peu amicales et mon-

traient ce earaclère implacable qu'en raisonnant d'après leurs propres sentimensils nous attribuaient.

La soirée étant trop avancée pour que la prudence me permît d'envoyer un canot à terre, je serrai le vent et tins la bordée du sud avec l'intention d'embarquer les quatre autres Anglais le lendemain matin. Je pensai que l'humanité me le commandait jusqu'à certain point, attendu que, quelque fondés que parussent mes soupçons au sujet de ces bommes , il pouvait se faire qu'ils lussent injustes.

L'officier qui avait ramené le canot me dit que le Lascar l'avait prié de m'annoncer que les insulaires lui avaient volé ses poules et ses chèvres et qu'en conséquence il désirait quitter l'île etpartiravec moi. En même tems il me priait de lui envoyer un ciseau à» froid, un peu de tabac , de la verroterie et quelques tokis (outils). Je regardai cette demande comme incompatible avec son désir de quitter l'île , et comparant sa conduite actuelle avec le refus qu'il avait fait la veille de m'accompagner jusqu'à Mannicolo , je le regardai toirt au moins comme un homme fort indécis dans ses résolutions. Je fis part de la chose à Martin Bushart, qui ne voulut pas croire qu'on l'eût volé, attendu que les insulaires avaient une trop grande frayeur de moi pour oser rien faire de semblable pendant que mon vaisseau serait en vue de leurs côtes. Il paraîtrait , d'après le rapport de Bushart , que , chaque fois que le Lascar était mecon-

tcnt des naturels, il les menaçait de les quitter, et qu'alors ils lui faisaient des présens pour l'apaiser et le priaient de ne pas s'en aller, disant que toute l'île appartenait à lui et à Bushart. Le Prussien pensait qu'un de ces caprices l'avait pris et que les insulaires le lui feraient passer de la mannière accoutumée.

Le pilote tucopien m'ayant représenté qu'il convenait de partir promptement pour Mannicolo , parce que cette île était entourée de récifs , et qu'il serait très-avantageux de profiter pour en approcher des nuits où la lune brillait ; regardant, d'après cela, la perte d'une de ces nuits comme plus préjudiciable que les services des quatre Européens et du Lascar ne pourraient m'être utiles, je mis toutes voiles dehors pour me diriger vers l'île si désirée de Mannicolo. Tucopia me restait alors au N.-O. distance de quatre milles. Je fis porter à l'O. »/$ N.-O 6°N,

Je laissai au Lascar une lettre pour le capitaine Durville , à qui j'indiquais de nouveau l'objet de mon expédition et le lieu où il pourrait me trouver à l'ancre pendant un mois.

De bonnes observations m'avaient donné pour la position de cette île : latitude du centre de l'île, 12° 17' S.; longitude, 168 0 58' Exposition qui différait de deux milles en latitude et en longitude de celle donnée dans le journal du BanvelL

Cette île est d'une forme à peu près triangulaire

et peut avoir sept milles dé tour. Sa longueur de Lest à l'ouest est de deux milles , de la pointe du sud-, ouest à celle du nord-ouest il y a d'un mille trois quarts à deux milles et de la pointe nord-ouest à la pointe est environ trois milles. La côte est saine tout autour et Ton peut en approcher avec sécurité. L'île est très- élevée et peut s'apercevoir, par un tenxs clair, à la distance de quarante milles. C'était en effet la plus haute terre que j'eusse rencontrée depuis la Nouvelle-Zélande , à l'exception de la grande montagne de Morillo. Les provisions telles qu'ignames , cocos, etc.* y sont rares et chères. En examinant de nouveau les sondes que j'avais fait prendre , je -trouvai que, en cas de nécessité, un bâtiment pourrait mouiller par les relèvemens ci-après : la pointe du récif qui s'étend au sud-ouest de l'île , S. S.-O., et la pointe nord-ouest , N.-E. 6 a E. A deux encablures de terre la sonde donne vingt-sept brasses fond de sable grassier et de coquilles. A peu de distance plus au large on trouve de cinquante à cent brasses d'eau. D'après cela on voit que le fond de la mer en cet endroit conserve la même penle ra • pide que le terrain dans l'intérieur de l'île ; ye crois que presque partout il en doit être ainsi.

Notre pilote Ratheanous montra une étoile dans la direction de laquelle nous devions gouverner, disant que le lendemain matin nous verrions Mannicolo. Je suivis la route qu'il m'indiquait.

Je fis faire, en présence de M. Chaigncau, du docteur Griffiths , notre chirurgien, et de M. Russell , le dessinateur, un inventaire exact de tous les objets que ce dernier avait apportés à bord, après les avoir reçus de l'officier charge des échanges. Je fis surtout décrire avec le plus grand soin la poignée d'épce et les chiffres qui y étaient gravés, etee procèsverbal ayant été signé par moi et par toutes les personnes nommées ci-dessus , je l'enfermai dans une boite de fer-blanc que je scellai de mon cachet et du leur. 11 est à propos de faire connaître pourquoi je prenais cette précaution. Pendant mon séjour à la Nouvelle-Zélande , M. Russell m'avait fait part d une conversation qu'il avait eue , à la terre de Van Diémen , avec mon ancien second. Celui-ci lui avait dit tenir du docteur Tytler que le second officier du Saint-Palrick avait offert d'affirmer sous serment que les caractères qui se trouvaient gravés sur la garde d'épée apportée de Tucopia avaient été gravés par mon ordre à Calcutta. Indigné autant qu'étonné d'une telle conduite , je crus devoir questionner à ce sujet l'officier en question, qui heureusement se trouvait a bord du Research comme passager. 11 parut aussi surpris que moi et je demeurai convaincu de la fausseté de ce qu'avait avancé le docteur Tytler. Cependant, comme il devait quitter le vaisseau à la baie des Iles, je jugeai convenable, tant pour effacer la tache qu'on avait tenté d'im-

primer à son honneur que pour me justifier moimême de la lâche accusation du docteur, de me mettre en état de pouvoir me servir de ses assurances solennelles dp la fausseté de l'allégation du docteur, en acceptant son offre de prêter serment qu'il ne lui était jamais entré dans l'idée de m'accuser d'une action aussi blâmable que d'avoir fait marquer secrètement la garde d'épée. Mais, faute de magistrats qui n'existaient pas à la Nouvelle-Zélande pour recevoir son serment, jele lui fis prêter en présence de MM. Chaigneau , Grilfiths et Russell , après avoir recueilli sa déposition par écrit. On conçoit qu'après cela je ne pouvais trop prendre de mesures pour me préserver de nouveau d'une pareille imputation.

Loin que la garde d'épée eût été gravée à Calcutta, personne dans cette ville n'avait pu expliquer les caractères qu'elle contenait. Néanmoins, un artiste français, en la voyant entre les mains du docteur Tytler, pensa qu'on y pouvait trouver J. F. G. de La Pérouse , et l'annonce de cette découverte supposée parut le lendemain dans le journal intitulé Hurkaru. Bien que Tytler connût ce fait, il prétendit, à son arrivée à la terre de Van Diémen , s'attribuer l'honneur d'avoir deviné l'énigme , et il jura en plein tribunal que c'était d'après la découverte qu'il avait faite de la signification des caractères en question , que l'expédition avait été entreprise. On le crut sur parole , personne à Hobart Town ne

pouvant le contredire , excepte inoî qui étais partie dans la cause et par conséquent n'étais pas admissible à rendre témoignage contre lui.

La garde d'épée avait été montrée à tous les artistes de Calcutta , ainsi qu'à tous les savans ; mais il n'y eut pas deux personnes qui s'accordassent dans leur interprétation. Les uns trouvaient les initiales des noms de V Astrolabe et de la Boussole, les autres celles de Ludovicus Rex.

Pour éclaircir le mystère , j'avais, au mois de janvier 1827, envoyé la garde d'épée au ministre de la marine de France, ne doutant pas qu'à Paris on ne pût donner une explication satisfaisante.

Les Tucopiens sont extrêmement doux ; ils sont en outre hospitaliers et généreux, ainsi que le prouve suffisamment la manière dont ils avaient accueilli et traitaient Martin Bushart et le Lascar. Ils n'avaient jamais eu de communication directe avec aucun navire avant l'arrivée du Hunier en 1 8 1 3 ; toutefois ils rapportent que , long-lems auparavant , un vaisseau (le premier qu'ils eussent jamais aperçu) était arrivé en vue de File , mais qu'ils avaient cru qu'il était monté par des esprits malfaisans qui venaient pour les détruire. Un canot se détacha du vaisseau et s'approcha de terre ; mais ils se portèrent en grand nom bre sur le rivage pour s'opposer au débarquemenl et annoncèrent leur dessein en brandissant leurs armes. Les gens du canot firent plusieurs tentatives.

pour débarquer, mais sans succès , et retournèrent a leur vaisseau qui reprit sa route au nord. Bientôt il disparut à la grande satisfaction des Tucopiens.

Je suppose que ce vaisseau était le Barwèll qui se trouvait dans ces parages en 179& Quelques années après , une pirogue montée de quatre hommes arriva à Tucopia ; elle avait dérivé de Rot huma ou . l'île Grenville de la Pandora , éloignée de quatre cent soixante-cinq milles. On fit part à ces hommes de l'apparition d'un vaisseau monté par des esprits malfaisans ; mais les Rothumiens détrompèrent les Tucopiens , en leur apprenant qu'ils recevaient fréquemment de pareilles visites , et leur conseillèrent, au lieu de repousser les visiteurs , de les bien accueillir, parce que ce n'étaient pas des esprits malfaisans , mais des hommes bons venant d'un pays éloigné et qui leur donneraient des couteaux et des grains de verre. Ceci explique l'accueil que les Tucopiens firent aux gens du Hunier, qui le premier arriva près de leur île après qu'ils eurent été détrompés.

Quelques-unes des coutumes des Tucopiens sont très-singulières. J'avais été surpris de la quantité de femmes qu'on trouve dans leur île ; le nombre en était au moins triple de celui des hommes. J'appris que , dans chaque famille , on ne conserve que les deux premiers enfans mâles , tous les autres du même sexe sont étranglés. La raison qu'ils donnent

de cette barbare coutume est que , si on laissait vivre tous ces enfans , la population de leur petite île «accroîtrait au point qu'il n'y aurait pas moyen de la nourrir. Tucopia n'a que sept milles de tour, mais la végétation y est très-active ; cependant les vivres y sontgénéralemcnt rares.Les naturels se nourrissent de végétaux, n'ayant ni les porcs ni la volaille qui abondent dans les aulnes îles. Ils en avaient eu autrefois; mais ces animaux avaient été unanimement déclarés nuisibles et exterminés. Les porcs , il est vrai , ravageaient les plantations d'ignames , de patates, de tara et de bananes. Ces végétaux , le fruit de l'arbre à pain et les cocos, forment la nourriture desTucopiens ; mais, à raison de la grande profondeur de l'eau dans le voisinage des côtes , le poisson ny est pas abondant. Bushart se plaignait beaucoup du long carême qu'il avait été obligé de faire.Pendant les onze premières années de sa résidence à Tucopia, iln'avait pris d'autre nourriture animale qu'un peu de poisson de tems à autre. Un baleinier anglais qui toucha à Tucopia environ un an avant le Saint-Patrick, donna auPrussien l'occasion de manger deux ou trois fois du porc, ce qui dut lui paraître un grand régal..

L'île est "gouvernée par un chef principal secondé de quelques autres qui remplissent les fonctions de magistrats. Les naturels vivent d'une manière très-pacifique et'n'ont jamais de guerre entre eux

ni avec leurs voisins. Il faut peut-être l'attribuer a leur régime pythagorique. Au reste il ne détruit pas leur penchant instinctif pour le vol ; et quoique ce délit soit puni d'une manière très-se'vère , les gens de la basse classe pillent et dévastent mutuellement leurs jardins et plantations. Si un chef est surpris à voler, on le conduit devant les autres chefs et tout ce qu'il possède en effets et en terrain est confisqué au profit de celui qu'il a vole.

La polygamie est permise à Tucopia. Les femmes sont extrêmement jalouses , non des hommes , mais les unes des autres , et si le mari prodigue ses caresses plus volontiers à Tune qu a l'autre, l'épouse dédaignée en conçoit un tel chagrin qu'elle met fin à ses jours, soit en se pendant, soit en se précipitant du haut d'un arbre. Le suicide , parmi les femmes, est une chose qui arrive tous les jours. La cérémonie du mariage est assez curieuse. Quand un homme veut se marier, il consulte d'abord poliment la dame qui a gagné son affection , et , si elle y consent ainsi que ses parens , il envoie , à la nuit , deux ou trois hommes de ses amis l'enlever comme par force. Il fait ensuite porter des présens de nattes et de provisions aux parens de sa future , et il les invite chez lui à un festin qui dure ordinairement deux jours. Si une femme est surprise en adultère , elle est mise à mort, ainsi que son amant, par le mari ou par ses amis. Aucune contrainte n'est imposée aux

femmes non mariées ; mais on ne permet pas aux veuves de prendre un second époux.

A la naissance d'un enfant toutes les parentes et amies de la femme et du mari se réunissent et apportent des présens à l'accouchée. On laisse vivre toutes les filles: quant aux garçons, j'ai dit plus haut la coutume suivie à leur égard.

Quand un naturel meurt , ses amis viennent chez lui, et, avec beaucoup de cérémonie, le roulent soigneusement dans une natte toute neuve et l'enlerrent dans un trou profond creusé près de sa maison. C'est une chose curieuse et inexplicable pour ceux qui ne croient pas aux revenans, que cette croyance est universelle chez les insulaires de la mer du Sud ; et certes ils ne peuvent avoir reçu cette idée du nouveau-monde.

Dans chaque village de Tucopia il y a un grand édifice appelé la maison des esprits, destinée aux ames désincarnées qu'on suppose habiter ce bâtiment. Aux approches du mauvais tems , surtout du tonnerre et des éclairs qui effraient beaucoup ces insulaires, ils se portent en foule à la maison des esprits et y demeurent tant que dure la tempête, faisant des offrandes de cocos , de racine de tara et d'autres comestibles. Ils croient que la tempête est causée par le chef des esprits qui, lorsqu'il est courroucé, va au sommet de la montagne la plus haute de l'île et témoigne son courroux en élevant une tempête. Quand

les offrandes l'ont apaise, il revient à la maison des esprits.

, La manière dont les Tucopiens font la cuisine est à peu près celle de toutes les nàtions barbares. Ils font en terre un trou d'environ un pied de profondeur et trois de diamètre. Ils mettent dans ce trou une grande quantité de bois , et , quand il est bien brûlé , jettent par dessus un gros tas de pierres noires pesant chacune environ un quarteron. Ces pierres deviennent bientôt rouges, et, quand le bois est consumé , elles tombent au fond du trou ; alors on les nivèlede manière à en former une espèce de lit, on les recouvre d'une couche et de feuilles vertes et d'herbes qui ne sont pas susceptibles de prendre feu. C'est sur ce foyer ainsi préparé qu'on place les ignames , le fruit de l'arbre à pain , les patates douces , en un mot tout ce qu'on veut faire cuire. Trois ou quatre couches de feuilles vertes sont placées sur ces objets et la terre excavée du trou est rejetée par dessus le tout , bien entassée et bien battue avec une pelle de bois ou une pagaye , afin d'empêcher la moindre partie de la chaleur de s'échapper. Au bout d'environ une heure on découvre le trou et on retire tout ce qu'on y a placé parfaitement cuit et extrêmement propre. Les habitans de chaque maison préparent vers le soir un four de cette espèce, et , au coucher du soleil, font un bon repas. S'il en reste quelque chose , on le conserve pour le déjeuner du

lendemain. S'il ne reste rien, on déjeune légèrement avec une noix de coco ou quelques bananes.

Les Tucopiens ont la peau d'une couleur cuivrée très-brillante ; ils font usage du bétel et du chunam. Ils ressemblent aux habitans de Tongatabou pour la stature et la couleur, et aussi à ceux d' Anuta , l'île Cherry de la Pandord. Ils sont extrêmement propres et se baignent plusieurs fois pai* jour. Il y a dans la partie sud de l'île un lac saJë d'une grande profondeur , et sur lequel on voit généralement une grande quantité de canards sauvages.

Les seuls bateaux qu'aient les Tucopiens sont de petites pirogues qui ne pourraient pas porter plus de six hommes s'il fallait aller un peu loin en mer. Ils bornent leurs voyages à l'île d'Anuta* éloignée d'environ 60 milles au vent , et à Mannicolo, qui se trouve à environ 120 milles sous le vent. Pendant les mois de décembre, janvier, février et mars , les .vents de nord-ouest régnent à Tucopia , et sont accompagnés de pluie et de tonnerre. Je suppose que c'est la mousson du nordouest , qui existe pendant les mêmes mois dans les mers voisines de Banda; mais à Tucopia le vent souffle par intervalles avec une grande violence.

Du 7. Brises modérées de vent alise, avec quelques grains et de légères ondées de pluie. A to heures <lu matin, nous aperçûmes Mannicolo, et nous

fîmes roule vers celte île. A midi, latitude observée , ii° 45' S., longitude, i6 7 °23' E. Le centre de l'île nous restait alors à l'O 6° N. , distance de 9 milles. En approchant de l'île , je fis présent à mon pilote de deux verges d'écarlate % deux verges de gourrah bleu et un palatnpore. Il promit de garder l'écarlate pour en faire une offrande à son dieu quand il retournerait à Tucopia.

Lorsque nous fûmes arrivés à trois on quatre lieues de la terre, il m'invita à me diriger de manière à contourner la pointe sud où ses amis résidaient , dans un village nommé Dennemah , près duquel>disaiuil, les deux vaisseaux avaient péri. Je lui demandai quelle était, de ce côté, la position des récifs. Il me dit qu'ils s'étendaient considérablement au large. Comme le jour était déjà avancé , que le soleil , nous restant vers l'ouest , pouvait nous empocher de découvrir les écucils qui se trouveraient sur notre route, et qu'il y avait apparence de trouver un bon mouillage près de la pointe nord-est de l'île , je me proposais de jeter d'abord l'ancre en cet endroit et d'envoyer le pilote avec deux canots à la résidence de ses amis. Si , à son retour, il m'eût dit avoir trouve un bon mouillage, j'y aurais conduit le vaisseau, et je serais allé voir ses amis et leur porter des présens. Il ne parut pas goûter ma proposition de ne point visiter d'abord ses amis , et il mit en usage toute sa rhétorique pour me persuader que je se-

rais exposé à de grands dangers sur la partie de la côte où je voulais m'arrêter; il me dit que les naturels étaient armés de très-grands arcs et lançaient des flèches empoisonnées dont la moindre blessure était mortelle. Il me pria également de la manière la plus vive de ne pas demeurer près de File plus de trois jours, parce que, si je faisais un plus long séjour, mes hommes gagneraient une maladie appelée par les naturels inackareddy ( espèce de rhume), qui les emporterait tous, et, pour mieux se faire entendre , il imita les frissons dont étaient saisis les gens attaqués de cette maladie. Pour ajouter encore à cette effrayante peinture, il me dit que, si le vaisseau venait à échouer de manière à ne pouvoir être relevé, nous serions tous dévorés par les requins , qui étaient énormes et très-nombreux sur ces côtes.

Voyant néanmoins que son éloquence demeurait sans effet sur moi , et que j'étais bien déterminé à faire reconnaître les récifs avec des canots avant d'aller visiter ses amis en doublant la pointe du sud, il commença à entrer dans mes vues, et dit qu'il débarquerait le lendemain matin à la pointe du nord-est et se rendrait par terre à la rcsideuce d'un de ses amis; qu'il y coucherait une nuit et tâcherait de le décider à venir à bord du vaisseau avec tout ce qu'il pouvait posséder d'objets provenant du naufrage. Alors , ajouta-t-il ,

nous remettrons à la voile pour Tucopia. Je Uh dis qu'avant de quitter l'île , je voulais voir Paioii. Il me fit de fortes représentations à ce sujet , disant qu'il n'y avait pas d'habitans de ce côté. « Tant mieux, répondis- je ; car, dans ce cas, nous ne serons pas troublés par les naturels, et je veux absolument voir la place où le bâtiment à deux mâts fut 'construit. »

Me trouvant également inflexible dans cette résolution et décidé à visiter toutes les parties de l'île, il me demanda quelle profondeur d'eau il fallait pour que le vaisseau laissât, tomber sa pierre : c'est ainsi qu'il appelait l'ancre. Ces insulaires se servent en effet, dans leurs pirogues, de pierres en guise d'ancres. Je lui dis qu'il fallait de cinq à six brasses. « Allons vers la terre, reprit-il en souriant , nous trouverons ce qu'il vous faut. » Il me dit alors qu'il s'était imaginé que le vaisseau plongeait autant dans la mer que la tête de ses mâts s'élevait au dessus.

La nuit approchant, je repris, au contraire, le large, et serrai le vent pour courir à petits bords jusqu'au lendemain matin ; je donnai en même tems des ordres pour que deux canots fussent prêts à partir vers 4 heures du matin pour aller reconnaître un mouillage.

Du 8. Pendant une grande partie de cette journée, les folles brises de la partie du nord-est eus-

sent rendu imprudent d'approcher la terre. L'île de Mannicolo était en vue , la pointe du nord-est paraissant former une île séparée. Il semblait y avoir une entrée du côté de Test , en arrondissant l'extrémité sud de la pointe , et une autre du côté du nord , en doublant l'extrémité ouest ; dans ce cas, il y aurait eu, selon toute probabilité, un bon mouillage entre la petite et la grande terre.

A 5 heures du matin, j'expédiai deux pirogues baleinières bordant chacune cinq avirons, et ayant, en outre des rameurs, un officier et un autre homme assis derrière. L'interprète tucopien était dans Tune et Martin Bushart dans l'autre. Chaque embarcation emportait pour deux jours de vivres , et était armée de quatre fusils, quatre pistolets, quatre piques d'abordage , cinq sabres et huit cartouchiers. . - '

J'ordonnai à l'officier qui commandait cette petite expédition de mettre le Tucopien à terre où il voudrait, et, s'il était bien reçu et engageait Martin Bushart à débarquer aussi , de lui permettre de le faire Je défendis expressément à l'officier de descendre luimême sous aucun prétexte , ni de souffrir qu'aucun homme mît le pied à terre , excepté les deux que j'avais désignés, et je lui recommandai de n'avoir de querelle avec les naturels pour aucun motif. S'ils volaient quelque chose , il ne devait pas en tenir compte; s'ils lançaient des flèches, il ne devait

point s'en venger , et , dans aucun cas , il ne devait faire usage des armes à feu, à moins que sa vie et celle de ses hommes ne fussent réellement en danger, en ce qu'un seul coup de tiré pouvait faire échouer entièrement notre expédition , et parce qu'il suffisait de se tenir hors de portée de flèche, au large, pour être parfaitement en sûreté. Si une fois je pouvais établir le vaisseau à l'ancre , je ne doutais nullement de réussir à me faire des amis parmi les insulaires. Par conséquent , tout ce que mon officier avait à faire était de chercher le plus promptement possible un mouillage et de ne pas rester absent plus tard que midi.

Je remis à l'officier divers objets pour être distribués en présens aux première insulaires que rencontrerait le Tucopien, .comptant ainsi nous les concilier, et sachant qu'en montrant dès le premier abord de la libéralité , nous nous ferions une bonne réputation auprès de ces hommes , ce qui en engagerait d'autres à venir à bord du vaisseau dans l'espoir de recevoir de semblables présens. Les objets en question se composaient de dix paires de ciseaux , dix couteaux fermans,*dix outils, cinquante hameçons grands et petits, dix colliers de verroterie, deux douzaines (Je boutons dorés et qualre haches d'abordage.

A midi, la pointe nord-est de l'île nous restait au S. '/{ S.-O., distance de 9 milles. Je rémarquais

que les brisans détendaient considérablement au large, à partir de Test de la pointe, et aussi vers le nord en partant de l'ouest.

A une heure , le ciel était clair et calme , et le tems chaud et lourd. Pensant qu'il ne tarderait pas à tomber de la pluie, je tirai un coup de canon comme signal pour rappeler mes canots, et à deux heures, ne les yoyantpas revenir, j'en tirai un second. Nous n'étions pas alors à plus de 5 ou 6 milles de la pointe nord-est, et nous voyions clairement , à l'ouest de cette pointe , une grande baie s'enfonçant vers le sud. Cette baie paraissait avoir 5 milles de profondeur et 2 d'ouverture. J'aperçus de la fumée qui s'élevait de deux endroits diffère ns à une grande distance en dedans de l'entrée. Un peu après 5 heures , je découvris nos canots , et la nuit étant venue avant qu'ils n'eussent rallié le vaisseau, je fis tirer, de tems à autre , des coups de canon et brûler des flammes bleues pour les guider.

Quand ils furent de retour, l'officier qui les commandait me fit le rapport suivant :

* Nous nous dirigeâmes , en partant du vaisseau , vers la pointe nord-est de Mannicolo et jetâmes la sonde sur un récif qui se trouve à la distance de deux ou trois milles de cette pointe. Nous longeâmes eusuite ce récif cherchant une passe pour entrer dans la baie. Nous fûmes ainsi jusqu'à la moitié de la longueur du coté nord de Mannicolo sans trou-

ver ce que nous cherchions. Là nous vîmes un îlot tenant au récif et éloigné de la grande terre, d'un mille et demi à deux milles. A ce point nous traversâmes le réçif et nous nous dirigeâmes le long de terre vers la grande baie qu'on apercevait du vaisseau. Nos sondes étaient dç vingt -cinq à trente brasses. Entrés dans cette baie , nous nous y enfonçâmes jusqu'à la distance de quatre milles portant au Sud , et alors nous pûmes reconnaître que ce que nous avions supposé être la pointe nord-est de Man-^ nicold était une assez grande île séparée de l'île principale par un chenal d'environ une encablure de large et dans lequel le fo^d variait de vingt-cinq jusqu'à trois brasses. Nous, franchîmes cette passe étroite en gouvernant à l'est et nous arrivâmes dans une très-belle baie , ayant une large passe pour y entrer en venant dç l'est. Aprçs avoir quitté le che-r nal étroit que nous venions de suivre , nous vîmes sur notre gauche un village dont nous approchâmes très-près sans être aperçus des habitans; cependant ils finirent par nous découvrir. Ils sonnèrent leurs conques et à l'instant tout le village fut en rumeur. l<a crainte d'une invasion parut saisir les naturels^ ils accoururent sur le bord de la mer au nombre de cinquante à soixante armés d'arcs et de flèches. Rathea nous dit que ce village se nonimait Davey et qu'il y avait résidé pendant quelque tems. Les na~ turels nous ayant harangués dans leur langage , que

nous ne pouvions comprendre, Rathea se leva de-» bout dans le canot et leur répondit que nous étions des amis qui venions faire connaissance avec eux et leur apporter des présens. On lui demanda alors d'où nous venions ; il répondit de Tucopia et que flotre vaisseau était en dehors des récifs. A cette réponse , ils posèrent leurs armes à terre et apportèrent , en signe de paix , des rameaux verts qu'ils jetèrent dans l'eau, en invitant Rathea à débarquer, ce qu'il fit aussitôt. Il fut très-bien reçu par les naturels qui l'embrassèrent affectueusement, comme un ancien ami, et témoignèrent de diverses autres manières le plaisir qu'ils avaient de le revoir. Rathea appela alors Martin Bushart, qui alla le rejoindre et fut également bien accueilli par les insulaires à qui il distribua quelques grains de verroterie , une hache et divers articles de quincaillerie. Après un peu de rems passé en civilités mutuelles f nos interprètes se rembarquèrent dans nos canots et nous continuâmes notre route vers Feutrée du chenal située à l'est. Là nous nous arrêtâmes près d'un secofad village dont les habitans ne parurent nullement alarmés. Tous , hommes , femmes et enfans vinrent jusqu'au récif pourvoir d'aussi près que possible nos canots, et nous invitèrent à venir à terre. Ces marques d'amitié étaient dues sans doute au bon accueil qu'ils nous avaient vu faire à Davcy. Le chef du village viril le long des canots dans une pirogue

et nous lui fîmes un petit présent. 11 en parut trèssatisfait et promit de venir le lendemain à bord du vaisseau. En continuant notre reconnaissance, nous trouvâmes que le récif s'étendait à deux ou trois milles au large de l'île que nous venions de découvrir. » * •

Pendant que Martin Bushart était à terre , il entra dans une des maisons du village et s'y procura, par échange , quatre herminettes en fer fabriquées par les naturels. Ceux-ci lui dirent qu'ils en avaient tiré la matière des vaisseaux naufragés près de Paiou et de Whanou ; il paraissait en effet que le fer n'était pas rare à terre , les gens de nos canots ayant remarqué que chaque homme avait un outil semblable à ceux qu'apportait Bushart.

Les insulaires avaient demandé à Rathea , qu'ils appelaient Saccho, de quel lieu venait le vaisseau et si nous avions intention de les combattre. Il les assura du contraire et leur dit que j'étais un grand roi qui voyageait pour voir toutes les îles du monde , visiter leurs chefs et leur faire des présens; que j'étais allé déjà à la Nouvelle-Zélande , à Tongatabou, à Rothuma et a Tucopia , et que j'avais comblé les habitans de dons précieux; que, pour lui , ayant vécu parmi les hommes de Mannicolo, et en ayant reçu de bons trailemens , afin de les payer de leur bontés, il avait décide le grand roi à venir visiter leur île et s'était embarqué sur son vaisseau tout

exprès pour lui montrer le chemin; enfin que le grand roi étant arrive, il aurait sans doute du plaisir à voir les habilans de l'île et leur distribuerait en quantité de belles choses comme celles que lui , Rathea , leur apportait en ce moment. Cette explication de mon voyage parut les enchanter, et ils promirent non seulement de ne pas inquiéter mes canots , mais même de me procurer tout ce qu'ils pourraient en ignames , cocos et tout autre chose que produisait leur île.

Dans la soirée je reparlai à "Rat hea de mon intention d'aller à Paiou. Il chercha à m'en dissuader,, employant pour cela toute la ruse si familière aux sauvages. Cependant ayant résolu de mettre mon dessein]à exécution et voulant obtenir à l'amiable le consentement de Rathea, j'eus recours à mon expédient infaillible, le pouvoir des songes. Je lui dis

que, étant dans mon pays, j'avais rêvé que je devais aller à Paiou et que j'y trouverais cachée une grande caisse contenant cinq cents haches ; que cette caisse avait été enfouie dans la terre par les naufragés, qu'en allant la chercher je devais emmener avec moi Rathea et son ami de Tucopia , ainsi que celui de Mannicolo, à chacun desquels je devais donner cinquante haches et à Ràthea cent. Il fut très-content de mon rêve; mais il me dit qu'il craignait que Ton ne pût retrouver les haches parce que les grandes pluies et un tremblement de terre avaient élevé sur

la plage ou le bâtiment avait été construit une colline qui recouvrait le terrain primitif. Notre conversation se termina là pour le moment.

Je donnai aux îles , baies , caps et pointes de terre découvertes par mes canots , des noms de personnes à qui je voulais témoigner mon respect pour leurs vertus publiques et leur conduite philantropique , ainsi que ma reconnaissance pour les obligations que je leur avais. Ainsi la première île découverte sur le récif fut nommée île Combermère, du nom du commandant en chef des forces militaires dans l'Inde. La seconde, qui est la plus grande, île Amherst, en l'honneur du gouverneur-général de l'Inde anglaise; le cap situé vis-à-vis Y île Combermère cap Harringlon, du nom d'un membre distingué du conseil de Calcutta ; lecapsuivant, vers l'île Amherst, cap Hayes , du nom du commodore Hayes , navigateur renommé et directeur du port à Calcutta ; la , grande baie située entre l'île Amherst et le cap Hayes, baie Lushington , du nom du secrétaire en chef du gouvernement du Bengale , et enfin la baie située au sud-est de l'île Amherst, baie de Bayley, du nom d'un membre du conseil de Calcutta.

Malgré le rapport qu'on m'avait fait touchant l'existence d'une passe conduisant dans la baie de Bayley en venant de l'est , je ne jugeai pas prudent de donner dans cette baie , parce que sa position la rendant ouverte au vent généralement régnant , la

mer devait y être grosse et par conséquent il eût été difficile d'en sortir, ayant à lutter contre le vent et la mer. Je résolus en conséquence de chercher un meilleur port.

Du 9. A neul heures du matin , j'envoyai deux canots armés sous le commandement de M. Russell* le dessinateur, et de mon premier officier, pour chercher un mouillage à l'ouest de l'île Amherst. A onze heures j'aperçus une pirogue qui sortait de la baie Lushington. A midi elle ariva près du vaisseau. Elle était conduite par un homme de moyen âge et deux jeunes gens, lis approchèrent avec moins de crainte que je ne l'aurais cru , l'un d'eux se tenant debout et de tems en tems élevant un coco en l'air. Je leur fis avec un petit pavillon blanc signal de nous accoster et on leur jeta de la poupe un bout de corde qu'ils saisirent. Le plus âgé me montra les cocos qu'il nommait , comme la généralité des insulaires de la mer du Sud , enu et me donna à entendre qu'il voulait , des tokis. Il me montra aussi un petit morceau d'étoffe qu'il appelait mallaou, indiquant qu'il en dé-^ sirait de la même qualité.

Comme je pensais que c'était le premier naturel de Mannicolo qui se fût aventuré à approcher un navire en mer, je résolus de l'encourager. Je fis descendre dans sa pirogue deux pièces d'étoffe de Ton-» gatabou , ayan chacune six verges de long et deurt de large ; six pièces chacune d'environ une verge

carrée , deux verges de gourrah bleu , une herminette, vingt hameçons assortis et des colliers de verre couleur de grenat. En échange de ces objets , j'aurais pu , à Tongatabou, charger ma chaloupe de cocos ; mais le patron de cette pirogue , plus économe que les naturels des îles des Amis , ne m'envoya que quinze cocos , au lieu de tout ce qu'il avait et que je croyais certainement me voir donner. Je m'étais trompé et il me fajlut payer cher pour avoir les six cocos restons, un petit poisson grillé et une très-grosse patte de crabe ; au reste je le fis de bon cœur, dans la vue d'établir des communications faciles et fréquentes avec les naturels , ce qui devait infailliblement arriver en les traitant libéralement. Pour cette raison , je fus plus généreux qu'à l'ordinaire. Il était de mon intérêt d'attirer au vaisseau des naturels de toutes les parties de l'île f afin de découvrir tout ce qui pouvait rester parmi eux d'objets ayant appartenu à La Pérouse et à ses compagnons , tels que pièces de monnaie ou médailles , couverts d'argent, pièc es de cuivre ou d'autre métal portant quelques inscriptions, chiffres ou autres marques. Je descendis donc une autre pièce d'étoffe et je fis signe aux gens de la pirogue de la prendre, mais, à ma grande surprise , ils poussèrent au large disant qu'ils n'avaient plus rien à donner en échange. Je fis alors détacher la pièce d'étoffe delà corde q«i la retenait et je la jetai à l'eau pour qu'ils pussent la ra-

masser. Ils devaient par la se convaincre que mon cadeau était désintéressé et que je n'attendais rien en retour; néanmoins ils ne voulurent pas prendre mon étoffe et pagayèrent de toutes leurs forces pour retourner à terre. Que cette conduite ait élé motivée par un sentiment inné de probité (qu'au reste on ne rencontre guère chez les insulaires de la mer du Sud), ou qu'ils eussent suffisamment de l'étoffe en question , ou enfin qu'il soupçonnassent de ma part quelque trahison masquée sous le voile de la générosité , c'est ce que je ne saurais décider.

A quatre heures il nous vint quatre autres pirogues , trois montées chacune par trois pagayeurs et la quatrième, plus grande que les autres*, ayant un mât et. une voile, et quatre hommes à bord. Elles nous apportèrent quelques cocos , un peu de tara et quatre poissons assez petits qui avaient été tués à coup de flèches , les gens de Mannicolo étant très-adroits tireurs d'arc ; mais comme les flèches dont ils s'étaient servis pouvaient être empoisonnées , j'ordonnai de jeter les poisons à l'eau.

Dans une de ces pirogues était un homme d'une physionomie très-agréable qui, déprime abord, s'enquitdeRathea. Je m'aperçus que je pouvais comprendre plusieurs mots de sa langue , bien que je n'eusse jamais visité l'île ni rencontré aucun individu de Mannicolo. Il demanda ou élaient Rathea , de Tucopia, et Billow (voulant désigner Martin

Bushart ). Je lui fis entendre qu'ils étaient tous deux a terre. Cet homme était charge par ses compatriotes de faire des échanges avec nous et se montra plus libéral que le propriétaire de la pirogue qui nous avait accostés le matin. Je lui fis jeter un bout de corde pour amarrer sa pirogue , puis un autre pour attacher les divers articles qu'il voulait troquer. Je les fis hâler à bord les uns après les autres et il ne demanda rien en retour que toule sa cargaison ne fût montée sur le vaisseau , encore alors parut-il parfaitement content de ce que je jugeai à propos de lui donner en échange. Les articles les plus recherchés par les insulaires de Mannicolo sont les étoffes de Tongatabou et de Tucopia. Ils paraissent avoir en abondance des outils en fer, ce qui par conséquent fait perdre de la valeur à ces articles. Ils se sont sans doute procuré du fer, pour la première fois, des débris des vaisseaux du comte de LaPérouse, et l'ont transformé grossièrement en outils d'après le modèle de ceux qui servirent aux Français pour construire leur bvick.

Dans l'une des pirogues était un vieux chef d'environ soixante à soixante-dix ans et que je présumai être celui qui , la veille , avait promis aux gens de mes canots de venir à bord. J'aurais peut-être pu obtenir de lui beaucoup de renseignera eus précieux* mais malheureusement mes interprètes étaient alors à terre.

Les Mannicolais sont des hommes absolument de lamcme race que ceux qui habitent 1 Ile d'Indenny ou âe Santa-Cruz. Leursarmcs, leurs ornemenset leurs vêtemenssont tout-à-fait semblables. J avais eu , en 1826, une entrevue avec plusieurs naturels de Santa- Cruz, et parla j'étais à même d'dtablir une comparaison. Leur peau est d'un beau noir de jais et leurs cheveux crépus comme de la laine; ces cheveux sont reportés du front en arrière et là réunis en une masse qui pend derrière le cou jusque sur les épaules. Ils ont autour de la taille une espèce de ceinture ou baudrier d'où pend un morceau d'étoffe qui passe entre les cuisses et est attaché devant et derrière. Ce costume est à peu près général dans les îles de la mer Pacifique. Ils portent des colliers de coquilles blanches et au-dessusdu coude plusieurs bracelets blancs et noirs; des anneaux d'écaillés de tortue, au nombre de dix à vingt , pendent a chacune de leurs oreilles. Ils ont la cloison du nez percée d'un trou dans lequel ils passent transversalement une plume de coq ou de poule. Leurs lèvres et leurs dents sont rouges par suite de l'usage qu'ils font de la chaux et du bétel. Il ne leur manque qu'une paire de cornes pour ressembler assez parfaitement au roi des enfers tel qu'on le dépeint dans les estampes qui tapissent les boutiques de Londres, car ils sont déjà munis d'une queue, que représente le rameau de palmier-éventail , qui pend par derrière à leur ceinture et ne contribue 11. 5

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pas peu à augmenter la ressemblance avec sa majesté infernale.

A quatre heures et demie , les pirogues quittèrent le vaisseau et les insulaires promirent de revenir le lendemain. Pour satisfaire la curiosité des lecteurs , je donnerai un dessin et une description de ces.pirogues.

Mon canot revint après avoir fait des recherches infructueuses pour trouver la passe dont je regardais l'existence comme certaine. Il avait exploré ,. dans toute sa longueur, le récif qui s'étend au large de l'île Amherst , et était allé jusqu'à la pointe nord-ouest de la grande île , où la côte et le récif avaient paru prendre la direction du sud-ouest. Le village de Vhanou est situé près de cette pointe que j'ai nommée pointe des Assassins, en mémoire du massacre des Français qui furent tués là après avoir échappé au naufrage de leur vaisseau.

En dedans du récif, l'eau était profonde presque partout ; mais le récif paraissait s'étendre parallèlement à la côte, à la distance d'un mille et demi ou deux milles du rivage, sans présenter la moindre apparence d'une passe. Mes officiers étaient néanmoins d'avis qu'en prolongeant davantage le récif vers l'ouest , on pourrait trouver une entrée.

Du 10. Etant toujours persuadé qu'il devait y avoir, sur un point quelconque du récif, une passe pour pénétrer de la haute mer dans la baie de Lu-

shington, j'expédiai de nouveau deux canots armes pour aller chercher cette passe en recommandant aux officiers d'explorer le récif dans toute sa longueur sans en négliger la moindre étendue , ne fûtelle que d'une brasse. J'insistai fortement sur ce point, parce que je pensais que la dernière exploration avait été faite avec moins de soin que ne le requérait J'importance de son objet. Le vaisseau était alors à environ 5 milles dans le nord de l'île, et conséquemment à moins de 2 milles au large des récifs.

Comme je comptais qu'il nous viendrait des pirogues , j'avais retenu à bord du vaisseau Rathea et Martin Bushart. A midi, il arriva quatre pirogues. Je réussis à décider un homme de chaque à venir snr le vaisseau , ce qu'ils firent probablement parce qu'ils y voyaient Rathea. Parmi ces hommes était un vieillard de soixante à soixante-cinq ans , dont j'espérais tirer beaucoup de renseignemens importans; mais mon espoir fut frustré par la stupidité de mon interprète tucopien. La langue de Tucopia est un mélange de celles de la Nouvelle-Zélande, d'Otaïti et des Fidji, que j'entends toutes très-bien. Ainsi, Je comprenais la plus grande partie de ce que disait Rathea, mais il m'était impossible de lui adresser une seule question. Pour surmonter cette difficulté, je voulus me servir de Martin Bushart comme interprète intermédiaire entre Rathea cl

moi ; mais je trouvai , avec un grand déplaisir, qire, quoique Martin eût résidé treize ans à Tucopia , il n'en connaissait que fort imparfaitement la langue. Pour comble de vexation, Bushart, étant Prussien, ne savait pas bien l'anglais, langue dans laquelle j'étais obligé de lui adresser mes questions. Il les transmettait de son mieux à Rathea , qui , sans les répéter au chef mannicolais , prenait sur lui de faire la réponse.

C'était d'autant plus contrariant pour moi que je ne pouvais témoigner mon mécontentement à Rathea en termes assez expressifs. Je lui fis néanmoins entendre, par le moyen de Bushart, que j'avais déjà connaissance de tout ce qu'il savait sur le sujet en question : que , lors de l'événement des détails duquel je m'enquérais, il n'était qu'un enfànt, et se trouvait à Tucopia; que je voulais apprendre ce que le chef mannicolais pouvait savoir de la chose , et que ce chef était plus en état de me répondre que lui ; enfin que, s'il continuait à me rendre réponse avant d'avoir transmis mes questions au chef, je serais très-courroucé.

Après cela, je chargeai Martin de lui dire que je désirerais savoir combien il restait enepre de télés d'Européens dans la maison des esprits à Whanou. Mon stupide interprète répondit encore , de luimême, qu'elles étaient tombées en poussière. Je lui réitérai mon ordre de transmettre mes questions

au chef mannicolais , ce qu'il fit comme à regret. Le chef répondit : « Il y en a encore deux dont les dents sont aussi longues que mon doigt , et ressemblent à celles d'un porc. »»

Je continuai l'interrogatoire ainsi :

« Les naturels d'Indenny sont-ils dans l'habitude de visiter votre île? »

Ici mon Tucopien prit encore sur lui de répondre : « Non. » Je me fâchai de nouveau , et j'obtins qu'il transmît ma question qui amena la réponse suivante :

« Autrefois plusieurs pirogues d'Indenny vinrent souvent nous visiter. C'était lorsque le fer qu'on avait tiré des vaisseaux naufragés était en grande abondance dans notre île ; mais , depuis , leurs visites ont été moins fréquentes. Cependant il en vient encore de tems en tenïs, et assez récemment, il est arrivé ici une pirogue d'Indenny montée de cinq hommes. »

C'était la seconde preuve que j'acquérais de l'inexactitude des renseigne mens que me donnait Rathea. En conséquence , je lui fis entendre que , s'il cherchait à me tromper davantage , je ne resterais pas plus long-tems dans ces parages, et que je m'en retournerais dans mon pays. Ne voulant pas fatiguer tout d'un coup mes visiteurs en les pressant de questions, j'ordonnai au tambour et au fifre de les régaler d'un peu de musique , ce qui

parut leur causer à la fois de la surprise et du plaisir. Après les avoir un peu divertis , je repris mon interrogatoire :

« Q. Aviez-vous jamais vu des hommes blancs avant de nous voir ?

» IL Non.

» Q. Vîtes-vous les gens qui bâtirent le petit navire à Paiou ? »

» R. J'habite ce côté de l'île et notre canlon est toujours en guerre avec les habitans de Paiou et de Whanou. Le chef qui fit construire le vaisseau à Paiou portait des habits comme les vôtres. » Il est bon de remarquer que mon vaisseau était alors à Test de l'île. Whanou est sur la côte ouest.

« Q. Comment les vaisseaux périrent ils?

» R L'île est entièrement entourée de récifs situés à une grande distance du rivage. Les vaisseaux approchèrent des roches pendant la nuit ; l'un d'eux toucha près de Whanou et coula à fond sur-le-champ.

» Q. Y eut-il quelques hommes de ce vaisseau qui se sauvèrent? ~

» jR. Ceux qui ne coulèrent pas avec le vaisseau débarquèrent à Whanou , et furent tu«s par les naturels; il y en eut d'autres de dévorés par les requins pendant qu'ils cherchaient à gagner la terre à la nage.

» Q. Combien y eut-il de blancs tués à Whanou?

» yi m

» R. Deux à Whanou , deux à Ammah et deux encore à Paiou; c'est tout ce qu'il y eut d'hommes blancs de tués.

» Q. S'il n'y eut de tué que ces six hommes blancs, d'où venaient les soixante têtes qui étaient dans la maison des esprits, ainsi que l'ont dit Ta Faou, le bossu de Tucopia , et d'autres gens de cette île ?

» jR. C'étaient les têtes d'hommes tués par les requins.

» Ç. Est-ce que les requins ne mangeraient pas la tête aussi bien que le corps des hommes blancs? » Pas de réponse.

« Q. Comment périt le second vaisseau près de Paiou ?

» R. 11 toucha sur le récif pendant la nuit , et ensuite revint à flot et dériva jusqu'à une bonne place. Il ne se brisa pas en pièces sur-le-champ , puisque les hommes qui le montaient eurent le teras de transporter à terre des matériaux qui leur servirent à bâtir un vaisseau à deux mâte.

» Q. Combien mirent-ils de lunes à bâtir ce vaisseau?

» jR. Beaucoup de lunes.

» Q. Comment se procuraient-ils à manger?

» R. Ils pliaient dans les champs de fara, arrachaient les racines et replantaient en terre le haut Je la plante pour avoir une nouvelle récolte. Après

leur départ, les naturels remirent leurs champs en ordre.

» Q. Ces hommes blancs n'avaient-ils pas d'amis parmi les naturels?

» R. Non. C'e'taient des esprits de vaisseau. Leur nez s'avançait de deux palmes au delà de leur visage. Le chef était toujours à regarder le soleil et les étoiles, et leur faisait des signes. Il y en avait un qui se tenait près de leur palissade comme pour faire le guet. Il avait à la main une barre de fer qu'il faisait tourner autour de sa tête. Cet homme ne se tenait que sur une jambe. »

Cette dernière réponse exige quelque interprétation. Premièrement les insulaires auront sans doute pris les chapeaux à cornes des officiers pour une saillie naturelle de leur tête (i); en second lieu, le chef qui faisait des signes au soleil et aux étoiles, était l'officier chargé des observations astronomiques; enfin l'homme qui se tenait sur une jambe près de la palissade , était une sentinelle , et la barre de fer son fusil. Voulant m'assurer si , en effet , c'étaient les chapeaux à cornes des Français que les insulaires avaient pris pour des nez d'une longueur énorme, j'envoyai chercher mon chapeau, je le

(1) Précisément comme les Mexicains crurent autrefois que les cavaliers espagnols ne formaient qu'un seul corpS avec leur cheval. Ce fut sans doute une erreur de ce genre qui donna naissance à l'antique fable des centauves.

mis sur ma tête , et je demandai si mon nez ressemblait à celui des hommes blancs de Paiou ; mais ma question demeura sans réponse.

Mon interrogatoire étant terminé, je fis présent à chacun de mes quatre visiteurs de deux pièces à étoffe de Tongatabou, d'une herminette, d'un couteau et d'un collier de verroterie. L'un d'eux voulut alors devenir mon ami en changeant de nom avec moi et m'embrassant. C'est la formalité d'usage dans ces îles quand deux personnes s'enchaînent par un lien d'amitié. Je donnai à mon nouveau parent un jeune cochon en vie. Il prit le petit animal dans ses bras et l'emporta dans sa pirogue , rae promettant de revenir le lendemain et de m'apporter une certaine quantité de gomme-poison, présent dont je ne pouvais manquer d'être extrêmement reconnaissant.

Je chargeai Martin de demander à cet homme s'il savait ce qu'étaient devenus les deux Français qui étaient restés dans l'île après le départ de leurs compagnons , suivant le récit que m'avait fait le Lascar à mon passage près de Tucopia sur le Saint- Patrick. Après quelque hésitation, il raconta la même histoire qui avait été racontée la veille à Rathea et à Bushart quand ils étaient allés à terre , savoir : que l'un de ces hommes était mort et que l'autre s'était enfui avec les naturels, parmi lesquels il résidait, et qui, étant perpétuellement en guerre

avec une autre tribu qui ne leur laissait pas un instant de repos, avaient quitte? l'île dans leurs pirogues.

Je résolus de tout mettre en œuvre pour éclaircir le mystère qui couvrait le sort de ces deux hommes, et de tâcher , s'il était possible , de les secourir.

Je demandai aux naturels s'ils savaient quelque chose concernant les canons que le Lascar disait avoir vus; mais ils nièrent avoir connaissance de rien de semblable. Ils dirent qu'il était resté dans l'île plusieurs gros morceaux de fer ; mais qu'ils avaient été emportés successivement d'un lieu à un autre par les naturels quand t dans leurs guerres , ils faisaient la conquête du canton où ils se trouvaient. Ils dirent encore qu'il y avait à Dennemah un morceau de fer trop pesant pour être emporté, et qui, par conséquent , n'avait pas eu le sort des autres de changer tour à tour de maîtres, mais qu'il servait à amarrer les pirogues.

Rathea me dit alors qu'après le naufrage des vaisseaux , plusieurs planches avaient dérivé à Tucopia; qu'un de ses parens en avait tiré une à terre et qu'elle était encore sur le toit de la maison de son frère où il l'avait montrée au Lascar. Je lui fis remarquer que la chose n'était pas croyable t « attendu que ces planches n'avaient pu dériver du côté du vent. Il me répondit que les vaisseaux avaient péri à l'époque où le vent souffle du nord-

ouest, ou, pour me servir de son expression, quand le vent soufflait du côté de dessous le vent , et qu'à notre retour à Tucopia , il me vendrait cette planche. Je lui demandai pourquoi il ne m'avait pas vendu, le jour que j'envoyai à terre à Tucopia, les chevilles de fer qu'il avait rapportées de Mannicolo, puisqu'on ce moment je faisais acheter tout ce qui avait été' rapporté de cette île. 11 s'excusa en me disant que son frère n'avait pas voulu se défaire de ces objets et les avait cachés pour l'empêcher de me les apporter.

Quoique j'eusse à me plaindre de Rathea, ainsi qu'on t'a vu plus haut , je lui dois la justice de dire que , sans lui , je n'aurais pu rien faire pour établir des relations amicales avec les Mannicolais , attendu que la plus grande partie d'entre eux n'avaient jamais vu d'Européens , et nous regardaient encore , moi et les autres personnes du vaisseau , comme des esprits, malgré tous les efforts qu'avait faits Rathea pour les détromper à cet égard. Ce fut sans doute par suite de cette idée superstitieuse qu'ils traitèrent les naufragés français avec tant de barbarie.

Je hasarderai ici une opinion sur le caractère de ces insulaires. Ils me paraissent traitables, généreux et reconnaissais , et animés d'un esprit d'équité et d'indépendance tel qu'ils ne recevaient pas un seul objet sans offrir en retour quelque chose qu'ils regardaient comme équivalent. La confiance avec la-

quelle ils se rendirent sans armes auprès du vaisseau, qui était à six ou sept milles au large , semblerait indiquer qu'ils ne concevaient pas qu'on pût violer un contrat amical , et que , incapables d'une telle action, ils ne soupçonnaient pas que d'autres pussent la commettre.

Vers quatre heures, mes canots revinrent. L'officier qui les commandait m'annonça qu'il avait découvert , pour entrer dans la baie Lushington , un chenal assez profond pour donner passage aux plus grvs vaisseaux. La route à suivre le long du récif, pour y arriver, était le S.-O. , et celle pour donner dans la baie, le S. 6 9 . E. Je donnai à cette passe le nom de chenal du commodore Hayes. Les vents régnant dans cette saison étant ceux du S.-E. , je ne pouvais entrer dans ce chenal qu'en louvoyant , ce que son peu de largeur ne permettait pas , bien que le fond y fût de vingt-cinq à trente brasses. Je résolus en conséquence d'arrondir l'île Amherst à l'est et de venir mouiller dans la baie de Bayley. Dans le cas où , lorsque j'aurais voulu regagner le large , le vent n'eût pas été favorable pour sortir de la baie par la même passe , je me proposais d'achever de contourner l'île , de traverser la baie de Lushington et de sortir de cette baie par le chenal du commodore Hayes.

Du ii. Ne voulant pas entrer dans la baie de Bayley sans avoir de nouveau exploré la passe, j'y

envoyai, 4 cinq heures du matin, deux canots armr's ainsi qu'à l'ordinaire. Comme il régnait alors une assez forte brise de la partie du sud, je pris le large avec le vaisseau et me portai du côté de Test.

A sept heures et demie , je revirai vers la terre et à neuf heures je relevai la pointe nord de l'île Amherstau S. S,-0. J'étais alors à un mille de distance d'un banc de corail isolé et sur lequel s'élevaient des b ri sans toutes les dix ou quinze minutes. Ce banc pouvait être éloigné de trois milles de la pointe nord de l'île Amherstet séparé par un chenal d'un demi-mille de largeur du récif qui entoure cette partie de l'île.

Le grand jour me fit apercevoir les dangers auxquels je m'étais trouvé exposé le matin quand j'avais mis en travers pour expédier mes canots. Si j'eusse couru à l'ouest un quart d'heure de plus , le Research aurait éprouvé le même sort que les vaisseaux de La Pérouse en touchant surlesécueils couverts dont je viens de parler. J'aperçus en même tems quelques amas de corail séparés les uns des autres, s'étendant au large de la côte est de l'île , et sur lesquels la mer brisait par intervalles, A partir de la pointe est de l'île Mannicolo , il paraissait aussi y avoir une chaîne de roches s'étendant considérablement au large et sur lesquelles la mer brisait très-fort.

Vers midi, le vent devint variable del'E.S.-E.au S.E.,auS.et au S.-O. avec une forte pluie.Me trouvant

alors au large de l'ouverture de la baie de Bayley, et ne voyant pas mes canots revenir, je conçus de l'inquiétude, parce que le tems prenait une apparence très-menaçante et que la terre se trouvait de tems en tems voilée par des nuages. A midi ei demi , je tirai un coup de canon , et , peu de minutes après , un second comme signal de ralliement pour mes embarcations. A deux heures , les nuages et la pluie me dérobèrent entièrement la terre. Je me maintins faisant alternativement un bord au large et l'autre vers les récifs sous une voilière maniable pour attendre mes canots que j'aperçus enfin à trois heures et demie. Ils avaient entendu un de mes deux coups de canon et aussitôt avaient repris le large pour rallier le vaisseau. L'officier m'annonça qu'il avait trouvé un bon portavec une entrée saine et de l'eau douce en abondance , dans un endroit peu distant du mouillage.

Les Mannicolais qui avaient promis de venir nous visiter en furent empêchés parle mauvais tems . Pendant que les gens» de mes canots étaient occupés à sonder, ils virent plusieurs insulaires. Quelquesuns même vinrent avec leurs pirogues accoster les canots avec une entière confiance et sans avoir apporté avec eux aucune arme offensive. L'officier leur fit présent de quelques hameçons et de grains de verroterie, et reçut en échange des cocos et des cannes à sucre.

Du 1 2. Vent de sud-est assez fort , mer grosse. Je passai la journée à louvoyer sous toutes voiles, mais je ne pus atteindre le mouillage , la dureté de la mer rejetant le vaisseau sous le vent.

Mon interprète tucopien était indisposé depuis la veille au soir et témoignait un grand désir d'aller a terre voir ses amis. J'eus une nouvelle conversation avec lui touchant les vaisseaux naufragés et je lui demandai si leur désastre était arrivé en plein jour ou pendant la nuit. Il me répondit qu 1 un jour, de grand matin , les habitans de Whanou sortant de leurs maisons , trouvèrent sur le rivage plusieurs hommes blancs avec les grands nez dont il a déjà été parlé, et, les prenant pour des esprits malfaisans, les tuèrent sur-le-champ. Déjà la plage était couverte de corps morts mutilés par les requins ; les uns sans tête, d'autres sans jambes et d'autres avec les inteslins hors du ventre. Leur vaisseau avait coulé par un très-grand fond après avoir touché sur le récif et on n'en avait rien sauvé .'Les gens qui avaient gagné la terre et qui appartenaient à l'autre vaisseau échoué près de Paiou , avaient fait la paix avec le chef de ce village en lui offrant une grande hache.

Je lui demandai si ces hommes étaient descendus à terre dans leurs canots. Il répondit que non , mais qu'ils s'étaient sauvés sur quelques débris flottans. Je lui fis remarquer que la chose était improbable, parce que , sans embarcations, ils n'auraient pu al-

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ter chercher tout ce qu'il leur fallait pour construire le bâtiment à deux mâts. Il dit alors qu'il ne savait pas parfaitement comment l'accident était arrivé , et il me pria de ne pas pousser mes questions plus loin jusqu'à ce que son ami Néro , chef de Davey, fût venu à bord du vaisseau ; que ce chef était un vieillard qui pourrait me donner des détails plus satisfaisans qu'il ne le pouvait lui-même.

Je lui montrai divers objets en cuivre et je lui fis observer que, si le vaisseau s'était perdu de la manière qu'il le racontait , on n'aurait pu sauver ces objets qui n'étaient pas de nature à flotter. Il me dit alors que la mer avait jeté sur le rivage plusieurs coffres et que les naturels étaient souvent allés plonger, à la marée basse , dans le vaisseau , pour tâcher d'en sauver ce qu'ils pourraient.

Depuis nombre d'années , très-peu d'objets , provenant des vaisseaux naufragés , avaient été transportés de Mannicolo à Tucopia. Tous ceux que je m'étais procurés à cette dernière île, tant de ce voyage que du précédent, y avaient été apportés par un chef nommé Thamaca , grand navigateur et grand guerrier, qui avait fait, dans le cours de sa vie , dix voyages à Mannicolo , d'où même il avait amené deux naturels. Il y a quelques années qu'étant parti avec plusieurs pirogues pour l'île d'Anuta ou Cheny, il ne revint plus , et l'on supposa qu'il avait péri en mer. Depuis cette époque , les relations entre

Mannicolo et Tucopia étaient devenus de moins en moins fréquentes et sont maintenant très -rares. Tant que Thamaca vécut , les Mannicolais montrèrent beaucoup de respect pour les Tucopiens , parce qu'ils redoutaient ce chef ; mais après sa mort , ils changèrent de conduite , ne craignant plus les flotilles de cinq , dix et quelquefois vingt pirogues avec lesquelles ils venaient faire des descentes sur leurs côtes.

Je demandai à Rathea s'il se trouvait à Mannicolo quelques Tucopiens , lors du naufrage. Il répondit que oui , qu'il s'y trouvait un nommé Ta Faou, qui est bossu et encore vivant à Tucopia , et que , pendant que cet homme résida à Mannicolo, ce fut avec le vieux chef qui m'avait rendu visite quelques Jours auparavant. Il me dit encore que Thamaca était venu à Mannicolo très-peu de tems après le naufrage et avait vu les membres des naufragés épars sur le ri* vage. A cette époque , les Tucopiens ne connais* saient pas les blancs, et, d'après la peinture que leur en firent les Mannicolais , ils les regardaient aussi comme des esprits. Ils n'avaient jamais vu qu'un seul navire avant le Hunier, et ils ne coramuni- , quèrent point avec ce hâtiment. C'est en septembre 1 8 1 3 , et à bord <!u cutter l Elisabeth que je commandais et qui servait d'allégé au Hunier, qu'ils virent pour la première fois des blancs.

J'ai remarqué que l'île de Mannicolo est très* n, 6

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montu euse du côte de l'est et du nord, et que les montagnes s'élèvent immédiatement de la mer sans qu'il se trouve de plage à leur pied. Elles sont couvertes jusqu'à leur sommet de halliers impénétrables* Là où il y a un terrain un peu bas , dans le voisinage de la mer, ce qui ne peut se trouver qu'entre deux montagnes , les naturels bâtissent leurs huttes.

A en juger par les productions qu'ils nous apportèrent , il faut croire que le sol ou le climat , et peut-être l'un et l'autre, contrarient leur croissance î car leurs cocos , cannes à sucre , fruits d'arbre à pain , etc., étaient de très-petite grosseur. Cela me porta à supposer que l'île était peu peuplée , et, d'après ce que me dit mon interprète, je ne m'étais pas trompé. Il m'apprit que l'intérieur était inhabité et que les tribus les plus nombreuses, établies sur les côtes, n'étaient pas en état de fournir, terme moyen, chacune trente-six combattans. Dans leurs guerres, ils ne font point de quartier et ne voudraient pas en accepter. Les vainqueurs emmènent les femmes et les enfans des vaincus pour en faire des esclaves et au besoin épouser quelques-unes de leurs captives.

On trouve en grand nombre , dans les bois et les halliers, des serpens de la longueur d'une pirogue tucopienne (vingt pieds) et de la grosseur du bras. Ces reptiles attaquent hardiment les hommes. Le

poison dont les Mannicolais se servent pour rendre leurs flèches mortelles n'est pas une gomme , mais mie composition à laquelle ils donnent une consistance gommeuse. Ils la tirent du fruit d'un arbre de forme globulaire. Après l'avoir cueilli , ils en ripent l'intérieur avec une coquille tranchante , puis ils le mêlent avec de la chaux et du bétel ég: leraent râpé, et pétrissent le tout jusqu'à ce qu'il ait pris l'aspect et la consistance d'une gomme, lis en enduisent alors le bout de leurs flèches qu'ils frottent ensuite avec une noix de bétel qui leur imprime une couleur rouge. Les insulaires supposent que ces flèches conservent leur vertu meurtrière pendant plusieurs années. Il y a près des maisons quelques volailles et des cochons domestiques , mais on ne trouve pas de chiens sur l'île. Il y a aussi quelques ruisseaux que fréquentent des canards sauvages.

Le trafic entre Tucopia etMannicolo consisteprin* cipalement dans l'échange du tappar (l'étoffe parti* culièredesîlesde la mer du Sud), et de quelques nattes fines , pour lesquels les Mannicolais donnent de la nacre de perle d'une qualité mesquine , des ornemcas en écaille pour les bras , la tête et le cou , et aussi des colliers de coquilles ressemblant assez aux houris des Maldives, et des arcs et des flèches. Ces flèches, au reste, ne servent pas à Tucopia, où, comme je l'ai déjà dit , les habitans ne se font pas la guerre entre eux et ne la vont faire à aucune peu-

plade étrangère. Depuis nombre d'années les Tucopiens avaient obtenu des Mannicolais du fer, de la porcelaine , des clochettes en cuivre , des grains de verroterie et d'autres objets que ceux-ci avaient tirés des vaisseaux français

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