‹ Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et relation de la découverte du sort de La PérouseChapitre 11 sur 11 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Traversée de l'Iode en Europe. — Remarques sur les vents alisés

et les moussons.

Du i5 mai. Dans la soirée, je m'embarquai sur un bateau à vapéur nomme le Fire-jly, et- le lendemain matin , je fus rallié par M. Chaigneau et quelques autres passagers. A huit heures, nous descendîmes la rivière pour rejoindre la Mary Ann que nous atteignîmes près de Fulta.

Du 20. A huit heures du soir, étant en dehors de tous les dangers qui se trouvent aux embouchures de la rivière d'Hooghly , notre pilote fit un signal à l'un des bricks affectés au service du pilotage, lequel envoya sur-le-champ un canot à bord de la Mary Ann. Le pilote partit, et nous fîmes route au large.

Les navires qui se rendent du Bengale en Europe , pendant le mousson du sud-ouest , prennent généralement leur route en louvoyant le long de la côte d'Orissa, de Golconde et de Coromandel, jusqu'à ce qu'ils atteignent le quinzième ou seizième degré de latitude nord. Ils traversent alors le golfe du Bengale , en se dirigeant au sud-est jusqu'à ce

qu'ils coupent la ligne, où ils espèrent rencontrer les vents alises qui, dans ces parages , soufflent de la partie du sud-est , et avec lesquels ils se dirigent à TO.-S.-O. pour aller passer à peu de distance de la partie sud de Madagascar. Ils arrivent généralement en vue de la côte d'Afrique, près de la pointe de Natal , doublent le cap de Bonne-Espérance et gagnent Sainte - Hélène , où ils se procurent de l'eau, du bois, des volailles, etc. Après avoir fait à cette île une relâche de deux ou trois jours, ils se dirigent vers l'Europe.

Cette route est invariablement suivie par tous les capitaines de navires pendant que la mousson du sud -ouest règne dans le golfe du Bengale. Cependant elle est à la fois pénible et périlleuse. Les bâtimens, en la suivant, éprouvent souvent des avaries : les uns dématent, les autres ont des bordages qui larguent et leur causent des voies d'eau considérables: ils sont alors obligés de retourner au port, d'où ils étaient partis, avec leur cargaison endommagée, et souvent la coque même du navire est dans un tel état, qu'on est obligé de le condamner comme hors de service. D'un autre côté , quand ces acci-< dens ne leur arrivent pas, ils mettent en général six semaines à atteindre la ligne.

On devrait par conséquent renoncer à suivre cette route. Voici celle que j'ai suivie dans deux différons voyages. Le premier eut lieu en 1819, sur

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le Saint- Michael. Le pilote du Bengale me quitta le 8 juillet. Je me dirigeai vers l'île du Prince de Galles, où je relâchai , et de là j'allai à Achem. De ce dernier point juseju'à la ligne , je n'eus que dix jours de traversée. Ma relâche h Pulo-Pinang (île du Prince de Galles) fut de cinq semaines, et cependant j'arrivai à la terre de Van Diémen cinq jours avant le navire le Bombay, qui prit la haute mer le même jour et à la même heure que moi. Jé fis mon second voyage en 1822. Je partis du Bengale, pour| ' a terre ^ e ^ an Dicmen, le 18 juillet, sur le brick le Calder, que je commandais. Au bout de quatorze jours, j'eus connaissance de la côte d' Achem , près de laquelle je restai toute la nuit , courant bord à terre bord au large , et je pris un mouillage le lendemain . D' Achem, je mis neuf jours à atteindre la ligne , ce qui faisait en tout vingt-trois jours de navigation; tandis que, si j'eusse pris la route ordinaire , par le côté ouest du golfe du Bengale, j'aurais employé au moins six semaines à arriver jusqu'à l'equateur. J'avais en outre évité d'être démâté ou d'avoir mes voiles et mon gréement mis en pièces, en louvoyant pour m'élever au vent dans des parages où la mer est dure et les tempêtes si fréquentes.

Quand les vents régnans soufflent de la partie de l'ouest ou du sud-ouest , ce qui a presque toujours lieu dans les mois de mai, juin , juillet et jusqu'au

i5 août , je conseillerais aux capitaines de tous navires , allant au cap de Bonne-Espérance , à la terre de Van Diémen , ou à l'Amérique du Sud , de courir tribord au vent, jusqu'à ce qu'ils eussent connaissance des îles Andaman. De là ils atteindraient généralement à la bordée les petites îles voisines d'Achem. Ils devraient alors arrondir ces îles, en ne s'éloignantpasde nuit à plus de quatre lieues au large, et de jour, se maintenant sur la sonde. Il y a dans ce parage un courant qui porte au sud le long de la côte , et qui met un navire à même de s'y avancer jusqu'à une distance de quarante à soixante milles , où la mousson du sud-ouest , arrêtée par les hautes terres, change de direction et devient ce que les marins du pays nomment la petite mousson ou mousson du nord-ouest, à l'aide de laquelle ils dirigent leurs pros vers le sud, et gagnent les îles situées en face de la côte sud-ouest de Sumatra.

Dans les deux voyages que j'ai cités plus haut, j'ai trouvé le tems beau près d'Achem. A une latitude si voisine de l'équateur, la mousson n'est ni si forte ni si dangereuse que dans le voisinage de la côte d'Orissa ou sur les brasses du Bengale- Après avoir passé la latitude des îles Andaman, j'ai toujours trouvé la mousson du sud-ouest d'une force modérée. Un autre avantage qu'offre cette route est que, si un navire part de la côte du Bengale avec

Un vent largue , il n'a pas besoin de virer de bord avant d'être arrivé sous le vent des îles Andaman , et, si alors il était obligé de faire des bords, ce serait dans une belle mer. D'après cela on voit qu'en adoptant cette route , un navire qui marche bien peut , en partant de Galcutta , gagner la ligne en vingt ou vingt-trois jours au plus.

Depuis ma première arrivée dans l'Inde, il ne s'est pas passé une seule année sans qu'on ait vu des navires qui avaient plus ou moins souffert en prenant, pendant la mousson du sud-ouest, leur route le long de la côte d'Orissa. On en vit constamment quelques-uns revenir fortement avariés , et il y en eut d'autres dont on n'entendit plus jamais parler. Au contraire, je ne connais pas un seul exemple d'avarie grave éprouvée par des navires qui avaient pris leur route par l'est des îles Andaman , bien que , dans la saison dont je parle, il y ait un grand nombre de bâtimens qui partent pour se rendre à la Chine, à Pulo-Pinang, Malacca , Singapore, Batavia, Manille, Achem et les ports k poivre situés sur la côte ouest de Sumatra.

J'ai omis de mentionner qu'en juin 1820, mon navire, le Saint- Michael , partit de Calcutta, gagna le côté est du golfe et rentra ensuite en pleine mer après avoir fait une relâche aux îles Nicobar, et être allé reconnaître la pointe d' Achem. Sa traversée jusqu'à la ligne fut de vingt -sept jours; il la fit

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sous le commandement de mon ancien second, M. Marsh.

Le capitaine de la Mary Ann ayant résolu de prendre l'ancienne route , le long de la côte d'Orissa, je suspendrai ici mon journal pour ne pas fatiguer mes lecteurs des détails d'une navigation ennuyeuse, et je le reprendrai à l'époque où nous coupâmes l'équateùr, notant alors la durée de notre traversée.

Du 29 juin. Aujourd'hui nos observations nous mettaient à environ une lieUe dans le sud de ia ligne , par 93° de longitude est : ainsi notre traversée avait été de quarante jours. Nous en passâmes dix à louvoyer le long de la côte , près de Coringa, entre les 16 e et 17 e degrés de latitude nord, gagnant quelques milles un jour et les reperdant le lendemain. Le capitaine reconnaissant qu'il était impossible d'avancer vers le sud , en se tenant près de la côte, se décida à essayer s'il réussirait mieux en tenant le milieu du golfe.

Le vent continua de régner du sud-ouest pendant presque tout le tems, depuis lé moment où nous perdîmes la côte de vue , jusqu'à ce que nous eussions atteint le 3 e degré de latitude nord. De là jusqu'à la ligne nous fumes arrêtés dans notre marche pendant près d'une semaine par des brises faibles et variables , et par des calmes. Nous espérions trouver bientôt les vents généraux de la par-

tie du sud-est t et avec leur aide regagner le tems perdu.

Les seuls animaux aquatiques que nous rencontrâmes, depuis notre départ, furent de tems à autre quelques baleines r des marsouins et un petit nombre d'oiseaux des tropiques.

Du 1 3 juillet. Ciel couvert et pluie pendant la plus grande partie du tems, depuis que nous eûmes coupé la ligne. Chose extraordinaire, pendant tout ce tems le vent régna généralement de la partie de l'ouest.

' L'estime nous donna pour latitude, io° 5o' S., et pour longitude , 87 0 3o' E. Dans la matinée, le vent parut enfin se fixer au sud-est, et je conjecturai que c'était le commencement des vents généraux que nous étions si impatiens d'atteindre.

En août 1822 , je coupai la ligne vers le 20 du mois, et je continuai à avoir des vents du nordouest et d'ouest jusque par le 9 e degré de latitude sud. En septembre 1819, au contraire, ayant à faire route au sud-est, je rencontrai les vents généraux, de cette partie , dès le 3 e degré de latitude sud. Je suis ainsi porté à croire qu'on ne peut guère compter sur la constance des vents dans l'océan Indien , entre l'équateur et io° sud , à aucune époque de l'année.

Du 22. A neuf heures du matin, l'île Rodrigue était visible de dessus le pont, nous restant au

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nord , distance d'environ vingt milles. La position géographique assignée à celte île, dans Horsburgh's Direciory pour 1827, est 19 0 4i J de latitude sud, et 63° 10' de longitude est.

Du 26. Ce matin le vent tourna au S. S.-O. où il parut se fixer. .

' Du 6 août. Vendredi demie* on aperçut du haut des mâts une voile qui faisait route au N. N.-E. Samedi , à quatre heures après midi , ce bâtiment vint à portée de voix et se fil connaître pour YOntario de Liverpool, parti de Calcutta le 2 juin, c'est-à-dire douze jours après nous.

Du 7. Ce matin, nous eûmes la côte d'Afrique en vue du pont , à la distance de cinq à six lieues. A midi , la première pointe de Natal nous restait à l'ouest , distance de six ou sept lieues. Notre latitude était de 29 0 5o f S. et notre longitude de 29 0 5i ' E. Depuis le 27 les vents avaient soufflé de la partie de Test.

Il me parut que cette côte n'avait pas été le théâtre d'opérations hydrographiques bien faites, attendu que , sur les cartes que nous avions à bord, les sondes étaient fort différentes de celles que nous trouvions. Je ne doute pas qu'un navire courant vers la terre pendant la nuit, en se fiant aux cartes de 181 2 , ne fût dans le cas de faire côte. Les sondes sont portées à 80 brasses à un demi- degré de la terre. Cependant, en faisant sonder ce matin ih a*

avéc une ligne de 100 brasses, je ne trôuvai pas de fond , bien que nous ne fussions pas à plus de cinq ou six lieues du rivage.

Du 3i. Rien de remarquable ne nous arriva depuis le 7. Pendant deux jours, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance , nous eûmes des vents forts de la partie du sud-est ; ils tournèrent ensuite au nord- ouest, et, au bout de cinq à six jours, revinrent au sud-est. Ce matin, au point du jour, nous avions Sainte -Hélène en vue du pont, distance de deux lieues. Ayant attaqué celte île pardessous le vent, nous fûmes obligés de l'arrondir de ce côté pour gagner James-Town, où nous jetâmes l'ancre à deux heures après midi. On intima aux passagers que le navire devait mettre à la voile le lendemain soir.

J'ai beaucoup voyagé , mais jamais je n'ai vu aucun point du globe aussi stérile en apparence que me sembla Sainte-Hélène, vue de la mer. L'île du cap Barren , dans le détroit de Bass , est un Eden en comparaison de celle-ci. Son aspect triste et nu fait naître un sentiment de tristesse et d'horreur dans l'ame du voyageur qui y aborde passagèrement; quel doit être son effet sur ceux que leur devoir oblige de résider dans cette île ! Je débarquai et me rendis à une espèce d'hôtel situé au coin d'un petit jardin qui confine à la maison du gouverneur du côté de l'intérieur de l'île. La chambre

qu'on me donna était celle qu'occupa le duc de Wellington en revenant de l'Inde, et Napoléon y avait couché la première nuit qu'il passa sur cette terre de captivité'.

Du i" septembre. Ce matin, au point du jour, je partis, accompagné d'un autre Anglais, pour aller visiter le tombeau de l'ex-empereur, à deux milles et demi de la ville. Chemin faisant, nous passâmes auprès de la petite ferme connue aujourd'hui sous le nom de Briars. Le terrain ne paraissait pas avoir été cultivé depuis plusieurs années ; on n'y voyait aucun arbuste, et le chétif bâtiment d'habitation, ainsi que la brasserie , tombait en ruines ; il y avait dans les environs six soldats qui creusaient la terre couverte en cet endroit d'un épais gazon. Je

demandai à mon guide ce que l'on voulait planter là. Il me répondit que c'étaient des mûriers, et que l'intention de la compagnie des Indes était de naturaliser les vers à soie dans cette partie de l'île , comme on l'avait déjà fait avec succès à Longwood. A sept heures et demie nous arrivâmes auprès de la tombe de Napoléon. Elle était gardée par un sergent et un soldat invalides qui offrirent , aux personnes présentes , quelques petites branches des saules qui s'élèvent près de la grille de fer dont est entourée la pierre tout unie qui recouvre la dépouille mortelle de l'ex-empereur.

De là , nous nous rendîmes à Hutsgate , ancienne

résidence du comte Bertrand et de sa famille , distante de Longwood de deux milles et demi. En arrivant à Longwood, nous descendîmes de cheval, et Ton nous conduisit à la maison qu'avait habitée Napoléon. Nous y entrâmes par une porte de derrière , et nous trouvâmes toutes les chambr.es converties en une seule pièce , qui servait de grange , et contenait une grande quantité de paille d'avoine au milieu de laquelle se promenaient un grand nombre de rats. C'est dans ce triste séjour que se termina l'existence de celui que l'on reconnaît pour un des plus grands hommes que l'Europe eût jamais produits. Cet endroit est le seul où j'aie trouvé une portion de terrain aplani; toutes les autres parties de l'île que j'ai vues présentent un sol inégal, raboteux et aussi aride que des rochers peuvent l'être.

Nous revînmes en ville à neuf heures. Les chemins que nous avions parcourus étaient assez bons, mais roides ; ils valaient mieux que tous ceux que j'avais vus, dans de semblables localités , à l'Amérique du Sud , et doivent avoir coûté beaucoup de travail.

Six heures du soir était l'heure fixée pour nous rembarquer, et neuf celle où nous devions mettre à la voile. Mon hôtesse m'apporta son mémoire. Elle avait traité ma société avec assez de conscience pour un pays où tout est si cher. Pour la tablé et

le logement de chaque grande personne nous payâmes trente shillings par jour; pour chaque enfant quinze shillings, pour chaque domestique autant. On payait, pour une petite voiture à un cheval, moitié moins grande qu'un guigue ordinaire, deux livres dix sous sterling par jour, et pour un cheval de selle quinze shillings. •

A six heures nous nous embarquâmes. En me rendant à bord du canot, je remarquai que tous les gens de la basse classe étaient munis d'une pipe ; il paraît qu'on fume plus dans cet endroit que dans aucun autre des étabKssemens anglais que j'ai visités; des garçons de douze ans avaient la pipe à la boucher «.

A onze heures du soir, nous mîmes sous voiles et nous dirigeâmes au nord-ouest. Nous avions embarqué quelques moutons , du biscuit , de l'eau et des patates. Ces dernières étaient de la plus mauvaise qualité que j'eusse rencontrée depuis quelque tems; elles étaient petites , et si mollasses et si gluantes f qu'il fallait un estomac d'autruche pour les digérer.

Du 14. Rien de remarquable ne nous arriva depuis notre départ de Sainte-Hélène jusqu'à ce jour. Dans la nuit, nous passâmes la ligne pour la seconde fois. A midi, notre latitude observée était de o° 27' S. et la lontitude de 23° 3o' O. de Greenwich. Un de nos passagers, le révérend M.Wilson , aide chapelain de l'établissement du Bengale , s'était

rembarqué à Sainte-Hélène avec une maladie d'entrailles qui avait fait depuis d'effrayans progrès , et les médecins du bord désespéraient de sa vie.

Pendant que notre navire était à l'ancre k Sainte- Hélène , nous reçûmes avis que le bâtiment anglais le Norih Slar, revenant de Ceylan à Londres, avait été pillé et sabordé par un pirate près de File de l'Ascension, dans le mois de février dernier. Plusieurs hommes avaient été massacrés ; le reste de l'équipage avait été renfermé sous le gaillard d'avant, évidemment dans l'intention qu'il y fût noyé par l'eau qui s'introduisait dans le navire à l'endroit où on l'avait sabordé. Cependant les malheureux qu'on avait ainsi voués à la mort , étaient parvenus pendant la nuit à forcer leur prison et à boucher le sabord, lorsqu'il y avait déjà six pieds d'eau dans la cale. Le pirate n'était pas en vue alors ; ils installèrent leurs voiles du mieux qu'ils purent , et réussirent à gagner sains et saufs un port d'Angleterre. Cet avis nous avait tous mis en alerte à bord de la Mary Ann. Nous nous attendions à tout moment à éprouver le même sort , et chaque voile que nous apercevions excitait nos soupçons et nos craintes.

Les pintades du cap nous suivirent pendant deux jours après notre départ de Sainte-Hélène. Le premier jour, j'en remarquai six autour du bâtiment ; le lendemain , je n'en comptai plus que deux ,

et le troisième jour, toutes avaient disparu. Pendant plusieurs de mes voyages, j ai observé la course de ces oiseaux et je l'ai notée sur mes journaux, mais jamais je ne les avais vus si au nord de l'endroit où ils stationnent habituellement.

Du 23. Dimanche matin à sept heures, mourut le révérend Isaac Wilson. C'était un homme pieux, libéral , éclairé , et parfaitement propre à remplir les fonctions ecclésiastiques. Il était extrêmement respecté de tous ceux qui le connaissaient,

Hier à huit heures du matin , nous aperçûmes deux bâtimens toutes voiles dehors et paraissant avoir une grande marche. Quand ils furent arrivés assez près de notre navire, nous reconnûmes que le plus rapproche était une goélette portant le pavillon des Etats-Unis ; l'autre était un brick peint en noir portant une flamme et le pavillon de Buénos- Ayres. A midi , ils passèrent tout près de notre arrière ; ils faisaient route au nord, et nous au nordnord-ouest. Le brick paraissait gagner sur la goélette. A une heure , le brick tira un coup de canon, et à une heure et demie un second. La goélette alors mit en panne. Peu de tems après le brick lui passa de l'arrière et mit en panne également. Ils restèrent dans cette position jusqu'à cinq heures que nous les perdîmes de vue. Cette rencontre donna lieu à une foule de conjectures à bord de la Mary Ann. Les uns supposaient que le brick était un pirate

occupé à piller la goélette ; d'autres pensaient que c'était un bâtiment de la république de Buénos- Ayres qui visitait simplement l'Américain pour s'assurer s'il n'avait point dans sa cargaison de marchandises appartenant à des sujets de l'empereur du Brésil. Nous réunîmes tout ce que nous possédions d'armes afin de défendre notre vie , et nous avions pris la détermination de laisser le pirate (si c'en était un ) prendre ce qu'il lui plairait à bord de notre navire, excepté les passagers et l'équipage. Nous n'avions guère de chance de pouvoir résister avec avantage , le navire n'étant aucunement armé et n'ayant à bord qu'un petit nombre d'hommes. A midi le point nous donna pour latitude , 9 0 2' N. et pour longitude , 25° 3o ' O.

Du 25. Un peu après le point du jour, noue découvrîmes une voile. A deux heures après midi , le bâtiment aperçu se trouva tout près de nous. Nous lui parlâmes , et nous apprîmes que c'était le Cape Packet, allant de la Nouvelle-Galles à Liverpool et ayant cent vingt jours de traversée. Le capitaine nous dit que le brick et la goélette que nous avions vus le 22 l'avaient visité , et que tous deux étaient des corsaires de Buénos-Ayres allant croiser aux Indes occidentales pour faire des prises sur les Espagnols. A midi , notre latitude était de 1 1° 25 ' N. et notre longitùde de 26 0 4o' O.

Du iL octobre. Rien d'extraordinaire ne s'étant

présenté depuis le 25 du mois dernier, je n'écris point ici d'extrait de mon journal pour cet espace de tems. Les vents alisés nous conduisirent jusqu'à 32° de latitude N. Là ils tournèrent au N.-E., au N. et au Ns-O. , de manière a nous empêcher de passer au nord des Açores, ainsi que nous avions intention de le faire. Nous gouvernâmes au nordouest jusqu'au point du jour ce matin , où nous eûmes en vue du pont les îles du Pic et de Fayal. Le chenal entre ces deux îles nous restait à l'ouest. Le vent étant alors de la partie du sud , tems couvert , nous fîmes porter au nord et nous arrondîmes la pointe nord de Fayal. A l'ouest de cette pointe 9 nous vîmes plusieurs pièces de terre encloses et quelques maisons éparses çà et là sur ces terres, "Vers midi , le vent soufflait trop fort et le tems avait trop mauvaise apparence pour nous permettre de communiquer avec la terre. En conséquence nous dirigeâmes notre route vers l'Angleterre.

Du 20. Nous eûmes le vent bon depuis le jour où nous quittâmes les Açores jusqu'à vendredi soir qu'il survint du calme et ensuite des brises légères et variables de la partie de l'ouest. Au point du jour nous découvrîmes trois voiles. Deux de ces bâti— mens faisafent route à l'est, l'un desquels arbora les couleurs françaises. Le troisième courait à l'ouest toutes voiles dehors ; nous gouvernâmes pour nous en approcher f et nous trouvâmes que c'était Y Anne-

Romney, de Londres , parti , il y avait cinq jours de Bristol , pour l'île de Saint-Thomas aux Indes occidentales. Etant à court de vivres , nous envoyâmes à onze heures un canot à bord de ce bâtiment avec quelques piastres pour acheter des provisions. Ce canot revint à une heure après midi , nous apportant des salaisons, de la farine, du biscuit et du rum. Nous rembarquâmes notre canot et nous dirigeâmes au nord-nord-est avec le vent à Test. „ Dans la journée, ayant vu un certain nombre d'oiseaux terrestres de divers espèces , nous supposâmes qu'ils avaient été entraînés par le vent des côtes d'Irlande ou de celles d'Espagne , le cap Clear nous restant alors à quatre cent soixante milles et le cap Finistère à trois cent trentedeux milles. Parmi ces oiseaux nous prîmes un verdier, une chouette et trois étourneaux. Les derniers étaient au nombre de sept, voltigeant autour du vaisseau et venant à bord où ils se jetaient avec avidité sur des grains de riz , des cancrelas et des miettes de pain. On rendit la liberté aux trois qui avaient été pris. Ils se perchèrent dans le gréement pour y passer la nuit et sans doute ils restèrent avec nous jusqu'à vue de la côte. Je regarde comme une chose très-rare d'avoir trouvé des oiseaux de ces espèces à une si grande distance de terre , surtout la chouette à qui ou ne suppose pas généralement un long vol.

A midi, latitude , 45° 12' N., longitude, 16° 27' O» Le 25 octobre nous aperçûmes Start-Point et le lendemain, dans Ta près midi, les passagers de la Mary Ann débarquèrent à Plymouth. Je me rendis, en toute hâte, à Londres où j'arrivai le mercredi suivant dans la matinée. Je déposai les lettres que j'apportais du Bengale à l'hôtel de la compagnie des Indes. Peu après, je fus rendre visite à S. Exc. le prince de Polignac , ambassadeur de France à la cour d'Angleterre et lui fis part de l'intention où j'étais de me rendre immédiatement à Paris. S. Exc. me reçut de la manière la plus flatteuse et eut la bonté de me faire délivrer un passeport de cabinet avec des lettres de recommandation pour M. le baron Hj de de Neuville, ministre de la marine à Paris.

Je partis, le samedi i er novembre, pour la France, dans l'intention d'assurer, dans ce pays, mes droits d'auteur pour la relation de mon voyage que je me proposais de publier. Je pensais que ce serait vraisemblablement toute l'indemnité que je recevrais pour une expédition qui m'avait coûté tant de fatigues , de dépenses et d'inquiétudes.

J'arrivai à Paris dans la soirée du 3 et le lendemain je me présentai au ministère de la marine. J'y fus reçu avec une extrême politesse par le premier secrétaire du ministre, qui m'invita à revenir le lendemain à quatre heures. J'obtins alors l'honneur

d'une entrevue avec S. Exc. M. le baron Hyde de Neuville , qui me reçut parfaitement bien et me félicita sur le succès de mon entreprise. Je fis connaître au ministre l'objet de mon voyage à Paris , et je reçus de S. Exc. l'assurance que l'on prendrait en considération ma demande relative à la garantie de mes droits d'auteur en France. Le ministre me dit en outre qu'à mon retour à Paris , où j'avais témoigne l'intention de revenir sous peu t il ne doutait pas que Sa Majesté très-chrétienne ne me donnât des marques de sa royale satisfaction.

J'étais de retour à Londres le 9 novembre. Le lendemain, j'eus une entrevue avec le président de l'honorable cour des directeurs pour les affaires de l'Inde. Il m'informa que les reliques que je m'étais procurées à l'île de Mannicolo seraient délivrées au secrétaire d'état des affaires étrangères , qui adresserait à ce sujet une communication à l'ambassade française et prendrait les arrangemens nécessaires pour que ces objets fussent transportésen France. Les choses demeurèrent dans cet état jusqu'au i5 janvier 1829. A cette époque on reçut à la compagnie des Indes une communication de S. Exc. le prince de Pollgnac. Cet ambassadeur remerciait , au nom de Sa Majesté trèschrétienne, l'honorable compagnie des Indes des efforts généreux et humains de ses délégués en Asie , annonçant que le roi verrait avec intérêt les

objets trouvés à Mannicolo , ainsi que le capitaine Dillon à qui la découverte en était duc.

Le 18 janvier, S. Exc. le prince de Polignac , d'après une invitation qui lui avait été adressée , vint à l'hôtel de la compagnie des Indes pour examiner les objets que j'avais rapportés avant qu'on ne les embarquât. Il fut reçu, avec tous les honneurs dus à son rang, par le vice-président et plusieurs des membres de la cour des directeurs , et, après avoir également examiné le Muséum de la compagnie et d'autres objets de curiosité , S. Exc. prit part à une brillante collation qui avait été préparée pour la circonstance.

Les objets qui devaient être présentés à Sa Majesté très-chrétienne ayant été embarqués sur un paquebot à vapeur, je les accompagnai jusqu'à Calais où on les débarqua le premier février. Le 6 ils arrivèrent à Paris et j'en fis la remise à M. le baron Hyde de Neuville qui, en les recevant, me dit qu'ils seraient placés dans un cénotaphe qu'on érigerait à cet effet dans une des salles du musée de la marine nouvellement établi sous le nom de Musée Dauphin , et qu'on y joindrait une inscription rappelant les circonstances de leur perte et de leur recouvrement.

Le 22 février, je reçus , de S. Exc. le ministre de la marine , une lettre par laquelle il m'annonçait que Sa Majesté très-chrétienne, Charles X ?

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pour me donner une marque de sa royale approbation , avait daigne me nommer chevalier de Tordre royal de la légion d'honneur et m accorder une somme suffisante pour m'indemniser des frais de mon voyage , ainsi qu'une pension de 4»ooo fr. dont la moitié serait réversible à ma famille. J'adressai mes très-humbles remercîmens à cet illustre prince pour ce témoignage de sa bonté royale et la manière généreuse dont il récompensait mes services.

Le 2 mars , S. Exc. le ministre de la marine me mena à la cour et j'eus l'honneur d'être présenté au roi. Sa Majesté me reçut très-gracieusement et s'entretint avec moi en anglais , langue qu'elle parle avec facilité. Les événetnens de mon voyage formèrent le sujet de notre entretien. Sa Majesté parut connaître parfaitement tous les détails relatifs à l'expédition de La Pérouse et m'adressa plusieurs questions très-judicieuses concernant la perte de ce célèbre et infortuné navigateur , avec une sollicitude qui fait le plus grand honneur aux sentimens de son cœur royal. Sa majesté me demanda mon opinion sur la possibilité qu'il existât encore sur les îles de Salomon quelques hommes des équipages de La Pérouse. Après une audience d'une demi-heure, ce monarque affable me congédia en m'adressant ces paroles bienveillantes: « Good by , caplain Villon; lihankyotii» J'exprimai de nouveau à Sa Majesté ma gratitude pour ses bontés envers moi et ma famille et je me retirai»

Pendant mon séjour à Paris, j'eus plusieurs occasions de voir le vicomte de Lesseps, qui est le seul des compagnons deLaPérouse aujourd'hui vivant. Il fit partie de l'expédition pendant vingt-six mois , et fut débarqué au Kamschatka , par ordre du commandant , pour porter en France les cartes et journaux du voyage jusqu'à cette époque. Le vicomte de Lesseps était âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans quand il partit avec l'expédition. Il a aujourd'hui soixante-quatre ans et paraît vigoureux , actif et plein de santé. 11 était , il y a quelques années, chargé des honorables fonctions de consul général de S. M. T. C. en Portugal.

Ce fut pour moi un véritable plaisir de trouver le vicomte de Lesseps aussi bien portant à son âge , après les fatigues incroyables d'un des voyages les plus longs et les plus difficiles qu'on ait jamais entrepris par terre. Il m'accompagna un jour au ministère de la marine pour voir les objets que je m'étais procurés à Mannicolo. Il les examina minutieusement. 11 me dit que la pièce de bois, sur laquelle est sculptée une fleur de lis , avait probablement fait partie des ornemens du tableau de poupe de la Boussole , sur lequel on avait représenté les armes de France, parce que c'était le seul des deux bâtimens qu'on avait orné de cette manière. La poignée d'épée et la cuiller d'argent attirèrent aussi particulièrement son attention. Il dit

que les officiers de l'expédition portaient des épées pareilles à celle-ci , et qu'il notait pas invraisemblable que l'épée et la cuiller lui eussent appartenu , parce qu'à son débarquement il avait laissé des objets semblables sur la frégate , comme étant trop embarrassans à porter dans un long voyage à travers les neiges des pays arctiques et les déserts de la Sibérie. Quant aux canons de bronze , après les avoir regardés attentivement , il dit qu'il y en avait quatre semblables aux plus gros sur le gaillard d'arrière de chacune des frégates , et que les plus petits étaient pareils à ceux qu'on installait dans les canots lorsqu'on allait à terre chez des sauvages. Quand il eut aperçu la petite meule de pierre , il se retourna subitement et t avec une surprise marquée f il me dit : « Voici ce que vous avez trouvé de mieux. Nous avions des moulins établis sur le gaillard d'arrière pour moudre nos grains. » Ceux qui ont lu la relation du voyage de La Pérouse , peuvent se rappeler ce passage :

« On trouva que les moulins à brâs ne remplis- » saient pas bien leur objet. Le capitaine de Lan- » gle, de Y Astrolabe % les perfectionna et les établit » d'une manière à peu près semblable aux moulins » à vent construits à terre. »

A mon retour de France en Angleterre, je reçus des lettres de M. Russell , l'officier que j'avais expédié de la Nouvelle-Zélande avec Martin Bushart

et les autres interprètes. Il m'informait qu'il les avait débarqués sains et saufs à leurs résidences respectives; qu'il était revenu à Calcutta, en août 1828, et qu'il y avait reçu un accueil distingue en récompense des services qu'il avait rendus à l'expédition.

Je lus aussi avec plaisir dans la Gazette Littéraire, du 12 avril 1828, que l'on avait reconnu quelles étaient les armoiries gravées sur le pied du chandelier d'argent trouvé à Mannicolo. Sir William Betham, roi d'armes d'Irlande, s'était livré à des recherches qui prouvaient, suivant son opinion, que ces armoiries étaient celles des Collignon , famille noble de France , et que par conséquent l'objet qui les portait avait probablement appartenu à un membre de cette famille, conjecture qui se trouvait appuyée par la circonstance de l'embarquement, à bord de la Boussole, d'un M. Colignon en qualité de botaniste. Voici la teneur de l'article de la Gazette Littéraire :

« On a enfin reçu des renseighemens positifs sur le sort si long-tcms incertain de l'infortuné La Pérouse.

» Le capitaine 1) il Ion ayant été informé que deux grands navires avaient fait naufrage sur une des îles de l'archipel des Amis, ou Je celui des Navigateurs (1), le gouvernement de

(1) Le rédacteur de la Gazette littéraire, en prétendant rectifier une erreur f en commit une lui-même. Il crut devoir substituer au nom (1rs deux archipels ci-dessus celui des îles de Salomon , tandis que Mannicolo , que les Français ont nommée île de la Recherche , appartient à l'archipel de Sanla-Cruz.

l'Inde équipa el expédia, sous le commandement de ce capitaine, un vaisseau nommé le Research, dans le but d'aller reconnaître la vérité de cette information.

>» M. John Russell, officier à bord du Research, écrivit à son oncle, sir William Betham, une lettre portant la date du 7 novembre 1827, et qui parvint, à Dublin, le 9 mars 1828. Nous en insérons ici la copie.

' De la Nouvelle-Ze'lande , le 7 novembre 1827. « Nous venons d'arriver d'un voyage à la recherche de La » Pérouse, et je crois que nos efforts ont réussi à procurer » une entière certitude sur le sort funeste de ce célèbre navi- » gateur. Les deux frégates firent naufrage dans une même j» nuit, sur un récif au large de l'île Mannicolo, située par » il 0 4o f de latitude sud, et 170 0 de longitude est (1). L'une » d'elles coula à fond immédiatement après avoir touché, et

» tous ceux qui la montaient périrent L'autre fut jetée sur

» le récif et quelques hommes de l'équipage s'échappèrent. » Ils sauvèrent des débris qui leur servirent de matériaux » pour construire un petit bâtiment sur lequel, à l'exception » de deux hommes, qui restèrent parmi les insulaires, ils » quittèrent l'île environ cinq mois après leur naufrage. On » ignore ce qu'ils sont devenus. Des deux hommes demeurés » sur l'île, l'un en partit plus tard sur une pirogue, et l'autre » mourut il y a environ trois ans. Nous avons obtenu la » preuve évidente que les bat im en s, naufragés à Mannicolo, » étaient français, ayant trouvé plusieurs objets en argent et » en cuivre timbrés de fleurs de lis. Nous avons aussi deux » cloches dont l'une porte cette inscription : Bazin m'a fait; » sur l'autre sont les armes de France. Nous avons encore

(1) La latitude du mouillage occupe' par le Research était de no |l' S., et 1670 5' E.

» trouvé le pied d'un chandelier plaqué en argent , sur lequel » sont gravées des armoiries dont je vous envoie la descrip- » tion. Nous avons visité toutes les îles voisines pour tâcher » de connaître le sort du petit bâtiment et de ceux qui le » montaient, si, par hasard, il en existait encore quelqu'un ; » mais nos recherches ont été sans succès. »

» Ce récit de M. Russell , quelque concis qu'il soit , paraîtra d'une importance et d'un intérêt extraordinaires, à défaut du rapport officiel qui sera adressé par le gouvernement de l'Inde, attendu qu'il s'écoulera quelque tems avant que ce rapport ne parvienne en Europe.

» Les armoiries mentionnées dans la lettre de M. Russell appartiennent à M. Colignon qui était embarqué en qualité de botaniste sur la Boussole, D'après cela, comme l'équipage du bâtiment qui coula à fond aussitôt après avoir touché a dû, périr et qu'on n'a pu rien sauver de ce bâtiment, on doit regarder comme prouvé que c'est la Boussole, commandée par M. de La Pérouse, qui fut jetée sur le récif, puisque M. Colignon montait cette frégate.

» Quelques-uns de nos confrères journalistes ayant inséré dans leurs feuilles un rapport inexact et très-incomplet du fait dont il s'agit, nous nous sommes adressés à sirW. Betham, qui a bien voulu nous transmettre les renseignemens que nous publions.

» Afin de montrer que la découverte des armoiries, dont parle M. Russell, a dévoilé le mystère qui enveloppait depuis quarante ans le sort de l'intrépide et malheureux La Pérouse , nous avons fait faire un dessin de ces armes. Ayant ensuite fait des recherches dans un ouvrage français sur le blason ( Mercure Armoriai , in-folio ; Paris , 17 e siècle), nous avons trouvé que ces armoiries étaient celles des Colignon , et en consul-

tant Thistoire de la malheureuse expédition de La Pérouse , nous avons remarqué au nombre des personnes qui en faisaient partie, un M. Colignon, naturaliste de la Boussole. Ces faits nous paraissent fournir la preuve évidente que les bâti— mens dont on a retrouvé des débris , ne peuvent être autres que ceux de La Pérouse. Le croissant or qu'on remarque au bas de l'écusson, étant le signe de filiation, indique que M. Colignon était d'une branche cadette de la famille de ce nom. Nos confrères de Paris feront sans doute des recherches sur un sujet qui a pendant si long-tems excité la curiosité et l'intérêt dans toute l'Europe. »

Telle était l'opinion qu'on s'était formée en Angleterre. Mais, pendant mon séjour à Paris, M. A. Hapdé , chevalier de la Légion-d'Honneur, qui a publié une brochure sur le voyage que je venais de faire, m'a déclaré qu'il croyait que les armoiries en question étaient celles de M. de Langle , commandant de Y Astrolabe % qui fut massacré aux îles des Navigateurs.

Avant de partir pour Paris avec les objets que j'avais retrouvés a Mannicolo , je lus dans les feuilles de Londres un article concernant l'expédition de La Pérouse, lequel article avait été traduit d'un journal de Paris , du 12 janvier. Il était ainsi conçu :

a La Pérouse. Le capitaine Dumont Durville, commandant Y Astrolabe, qui avait été envoyé à la recherche des débris de l'expédition de La Pérouse, paraît avoir trouvé le lieu où les bâtimens de l'expédition firent naufrage. Ce fut vers la côte sud de

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l'île de Vanikoro , et non Malicolo * que les deux bâtimens se perdirent sur des rochers pendant une nuit très-obscure. Les naturels , interrogés par un interprète , déclarèrent qu'un matin ils avaient vu une immense pirogue échouée contre le récif, où elle fut promptement démolie et engloutie par les flots. Environ trente hommes de son équipage parvinrent à s'échapper dans un canot et abordèrent sur l'île. Le jour suivant les insulaires aperçurent une seconde pirogue , semblable à la première , échouée sur un fond régulier de i5 à 18 pieds d'eau ; elle y demeura long-tems sans être détruite. Tous ceux qui la montaient descendirent à terre , où ils rejoignirent les hommes de l'autre navire, et travaillèrent sur-le-champ à construire un petit bâtiment des débris de celui qui n'avait point coulé. Après six ou sept lunes de travail, ils quittèrent l'île, suivant l'opinion la plus répandue. Néanmoins la place précise du naufrage ne fut point indiquée sur-le-champ par les naturels ; mais le présent d'un morceau de drap écarlate leur inspira des dispositions plus favorables , et ils montrèrent un endroit où l'on distinguait au fond de la mer, h trois ou quatre brasses sous l'eau, des ancres, des canons, des boulets, des saumons , etc. , et surtout une immense quantité de plaques de plomb. La chaloupe de Y Astrolabe parvint à retirer de cet endroit une ancre de dix-huit cents livres, un canon

court en fonte, du calibre de 8, un saumon de plomb et deux pierriers en bronze. Certain, d après ces preuves matérielles , que c'était là le lieu où La Pérouse avait fait naufrage , M. Durville fit ériger sur la côte un monument portant cette inscription : A la mémoire de La Pérouse et de ses compagnons, /'Astrolabe, i4 mars 1828. Un détachement de dix hommes défila par trois fois autour de ce mausolée, et fit trois décharges de mousquèterie, tandis que la corvette tirait un salut de vingt-un coups de canon. Après avoir rendu ces pieux honneurs aux mânes de ses illustres compatriotes , et avoir échappé aux plus grands périls , le capitaine de Y Astrolabe , dont presque tout l'équipage était malade, parvint à atteindre les îles Mariannes, où il fut parfaitement accueilli par le gouverneur espagnol, don José Médinilla. h' Astrolabe toucha ensuite à Amboine, le 18 juillet 1828, à Batavia, le 29 août, et enfin le 29 septembre à l'île Maurice, d'où ce bâtiment reviendra à Toulon aussitôt que l'équipage aura pris un peu de repos , bien nécessaire après tant de glorieuses fatigues. »

Je fus surpris et peiné de la teneur de cet article, d'après lequel on représentait évidemment M. Durville comme ayant le premier découvert le sort de La Pérouse et trouvé des traces de son naufrage ; tandis qu'on ne m'accordait aucune part dans ces

glorieuses /alignes , et que Ton passait tout-à-fait sous silence les généreux efforts du gouvernement de l'Inde, ma visite antérieure au théâtre de la catastrophe et la découverte de preuves encore plus concluantes que celles dont il était fait mention.

Ce qui contribua principalement à me confirmer dans Tidée que je m'étais formée du sentiment sous l'inspiration duquel cet article avait été écrit , était la connaissance des efforts qui avaient été employés à la terre de Van Diémen , pour faire croire que les renseignemens que j'avais donnés sur» l'île de La Pérouse étaient chimériques.

Il en résulta que je récriminai contre le capitaine Durvillc comme l'auteur supposé de l'article en question.

J'appris plus tard que cet officier n'était pas encore de retour en France et par conséquent n'avait pu avoir connaissance de l'article dont je m'étais cru fondé à me plaindre. Je sus en outre que loin de chercher à s'attribuer tout l'honneur de la découverte , il avait , dans sa correspondance avec le ministre de la marine , fait une mention honorable de mes services et annoncé que j'avais visité Mannicolo six mois avant lui ; enfin , qu'en témoignage de mes efforts antérieurs aux siens, il avait donné mon nom à un des caps de l'île.

Une conduite aussi loyale de sa part méritait d'être reconnue autrement que l'article du journal

ne m'avait malheureusement porté à le faire. Je saisis avec empressement l'occasion de rendre justice à ce courageux navigateur, dont les travaux ont fourni de nouvelles preuves de la réalité de la découverte que j'ai faite du sort de La Pérouse.

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