CHAPITRE XIV
Arrivée à Calcutta. — Réception dans cette ville.
Du 7 avril 1828. Au point du jour, nous appareillâmes , toutes voiles dehors , et à sept heures du matin nous vînmes jeter l'ancre à un quart de mille du fort William, à l'endroiï nomme Cooly-Bazar, poste des vaisseaux de la compagnie. En arrivant en ville , je reçus la fâcheuse nouvelle de la faillite de la maison de commerce que j'avais chargée de mes affaires , et par conséquent de la perte entière de mon navire , de sa cargaison et de tout le reste de ce que je possédais : ainsi ma ruine avait été consommée pendant que je courais les dangers de l'expédition que je venais de terminer à la satisfaction du gouvernement qui l'avait ordonnée. Par suite de ce cruel événement , je me trouvais encore une fois sans fortune et chargé d'une nombreuse famille.
Du 9. Je reçus , dans la matinée , du conseil de marine , Tordre de débarquer tons les objets que j'avais recueillis à Mannicolo , et de les déposer à l'hôtel du gouvernement à Calcutta, pour y être examinés par son excellence le gouverneur-général.
J'exécutai cet ordre immédiatement et je reçus de son excellence une invitation à déjeuner pour le lendemain. 1
Du 10. En conséquence de l'invitation reçue la veille , je me rendis à neuf heurfes chez le gouverne ur-gcne'ral, qui me reçut avec beaucoup de bienveillance et d'affabilité. II était accompagne d'une suite nombreuse d'officiers civils et militaires qui tous me félicitèrent sur le succès de mon entreprise. Après déjeuner, son excellence et sa suite examinèrent les divers objets que j'avais rapportés, et parurent satisfaits en reconnaissant qu'ils avaient évidemment appartenu aiîx vaisseaux de La Pérou se.
Du i3. Hier soir, à neuf heures, je reçus une leltre de sir James Colquhoun, l'un des aides de camp du gouverneur- général , qui m'invitait à me rendre demain matin à lïarackpore, pour y passer la journée avec son excellence et le résident français de Chandernagor. On me priait en même tems d'apporter les plus intéressans d'entre les objets que j'avais recouvrés à l'île de La Pérouse. Je fis un choix de ces objets et je les embarquai pour Barackpore.
C'est là que se trouve la maison de campagne du gouverneur-général, bâtie sur la même rive de l'Hooghly que Calcutta, et à environ seize milles de celte ville. Cette résidence se compose d'une
maison élégante , mais peu vaste , située sur le bord de la rivière et entourée d'un grand et beau parc dessiné à l'anglaise. On y voit une grande ménagerie contenant plusieurs espèces d'animaux curieux de toutes les parties de l'Orient.
Du i4- La chaleur ayant été extrême depuis plusieurs jours, je partis à cinq heures du matin dans un guigue pour me rendre à Barackpore. J'y arrivai à sept heures. On m'avait assigné un appartement dans la maison des visiteurs. Peu de tems après mon arrivée, je fis débarquer les débris des vaisseaux français, et je les arrangeai , dans le meilleur ordre possible, sur une grande table placée à cet effet au milieu de la salle de bal. Le résident français et une autre personne de Chandernagor vinrent les voir et parurent parfaitement convaincus que tous ces objets devaient avoir appartenu aux vaisseaux français qui s'élaient perdus dans la mer du Sud. Ces messieurs louèrent les efforts que j'avais faits pour les recouvrer.
Du i5. A sept heures, ce matin, j'étais de retour à Calcutta. Peu de tems après je me rendis à l'hôtel du gouvernement , et je fis transférer les reliques de l'expédition de La Pérouse au musée de la société asiatique, pour y être exposés aux regards du public qui témoignait un grand désir de les considérer.
Du 16. Dans la journée je reçus du conseil de marine la communication suivante:
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Hôtel du gouvernement , le io «vril i8a;.
Après lecture d'une lettre du conseil de marine, en date du 7 avril, et des pièces y incluses, ainsi que d'une seconde lettre du conseil de marine, en date du 24 décembre, même année, et des pièces y incluses et insérées au procès - verbal du 3 janvier 1828, il a été procédé comme suit :
Le gouverneur-général en conseil , ayant lu la correspondance susmentionnée avec l'attention et l'intérêt qu'elle est naturellement propre à exciter, son excellence a requis l'enregistrement des observations suivantes :
Quoiqu'il soit fort à regretter que le capitaine Dillon n'ait pas réussi à découvrir quelqu'un des officiers ou marins ayant fait partie de l'expédition commandée par le comte de La Pérouse, le gouverneur-général pens~ que le résultat des opérations dudit capitaine '* conûrmé les renseignemens qu'il avait présentés au gouvernement en 1826, et d'après lesquels l'expédition qu'il vient de terminer fut entreprise, et qu'il a établi, de manière à ne laisser aucun doute, le fait qu'au moins un vaisseau fit naufrage près de l'île de Mannicolo, à une époque qui, d'après les renseignemens obtenus des insulaires, correspond à peu près à celle de la perte de la Boussole et de Y Astrolabe*
Les objets que le capitaine Dillon a rapportés de Mannicolo, et plus particulièrement ceux timbrés de la fleur de lys, qu'on sait être la marque distinctive des objets appartenant à la couronne de France, et, quant aux effets de marine, être exclusivement bornée à ceux fournis aux bâtimens du roi, fournissent un motif suffisant pour conclure que les vaisseaux naufragés étaient des bâtimens de guerre français ; d'un autre côté , l'apparence de ces objets et la manière dont ils ont «té trouvés, rapprochées de l'absence de tous renseigne-
mens concernant la perte, dans la partie sud de l'Océan-Pacifique d'autres bâtimens de guerre français, semble également autoriser à conclure que, soit Y Astrolabe, soit la Boussole, soit l'une et l'autre , firent naufrage près de l'île Mannicoin, et que le capitaine Dillon a le mérite d'avoir fixé un point qui depuis tant d'années a été l'objet d'intéressantes, mais infructueuses recherches.
Cependant, quoiqu'il soit impossible que ce point soit établ; d'une manière positive et à l'abri de toute chicane dans ce pays , le gouverneur-général regarde comme particulièrement heureux que, parmi les débris apportés par le capitaine • Dillon (et dont la récupération de chacun a été attestée en due forme sur les lieux par les officiers du vaisseau et par M. Chaigneau qui accompagna l'expédition d'après le désir des autorités françaises), il se trouve un objet en argent sur lequel sont gravées des armoiries assez distinctes pour être identifiées en Europe au moyen des recueils armoriaux de l'ancienne noblesse de France. Il est possible aussi que les numéros que portent les canons de bronze, puissent, par une confrontation avec les registres de l'arsenal du port où les vaisseaux de La Pérouse furent armés , donner lieu à reconnaître ces canons pour avoir fait partie de l'armement desdits vaisseaux. En Europe, avec de semblables indices, on ne peut guère manquer de juger si l'on est fondé ou non à regarder l'île de Mannicolo comme le lieu du naufrage de la Boussole et de Y Astrolabe.
Il paraît donc, dans l'opinion du gouverneur-général, être grandement à désirer que tous les objets rapportés par le capitaine Dillon soient envoyés en Europe, par une prochaîne occasion ; et, ce que l'on doit à la conduite du capitaine Dillon, joint à la faculté qu'il aurait de fournir au gouvernement français tous les détails que ce gouvernement
pourrait demander, le désigne naturellement comme la per r sonne la plus propre à être chargée de ces objets, pourvu que (ainsi qu'on l'assure) il désirât les accompagner. Jusqu'à ce que les dispositions nécessaires aient été prises par l'honorable cour des directeurs pour disposer desdits objets de la manière susdite, le gouverneur -général décide qu'ils seront déposés , pour y être offerts aux regards du public , dans les salles de la société asiatique, qui sera invitée à charger quelqu'un de ses employés, de les recevoir sous sa garde. Les plantes apportées à bord du Research , ont déjà, à ce qu'il paraît, été transférées au jardin botanique.
Il ne reste plus qu'à ordonner que le conseil de marine règle tous les comptes de l'expédition le plus promptement possible. A cet effet, le conseil de marine invitera le capitaine Dillon à lui remettre sçn journal de bord et les autres pièces qu'il jugera à propos de demander à cet officier, afin d'établir çe qui est dû pour émolumens et gages de tous les individus attachés à l'expédition, y compris la réclamation de l'ex-second du vaisseau, pour arrérages de ses appointemens, laquelle a été adressée par le conseil avec la lettre du 24 décembre dernier \ enfin il dressera un rapport de cette opération, quand elle sera terminée, pour que le gouvernement puisse aviser aux ordres qu'il conviendra de donner.
L'équipage du Research sera payé et congédié, et le conseil de marine adressera au gouvernement un rapport contenant son opinion sur la meilleure manière de disposer de ce vaisseau.
Du 10 mai. Ayant arrêté mon passage sur la Mary Ami, capitaine O'Brien, je fis porter dans la matinée , à bord de ce bâtiment , les objets retrouvés à Mannicolo , lesquels étaient bien emballés
dans de grandes caisses. J'envoyai en même lems une partie de mes bagages. J'avais reçu la veille la lettre ci-dessous, m'annonçant que le gouvernement approuvait mon intention de me rendre en Europe, d'où j'avais été absent pendant près de vingt-deux ans.
Au capitaine P. Dillon,
Monsieur,
Le gouverneur- général approuve votre intention de vous vendre en Angleterre sur la Mary Ann, qui est sur le point de mettre à la voile, mais il ne peut autoriser aucune dépense de fonds pour payer votre passage.
" "Vous ferez emballer sur-le-champ les objets que vous avez rapportés sur le Research, et vous les ferez embarquer à bord de la Mary Ann , sous la surveillance du conseil de marine. Ils seront, à votre arrivée en Angleterre, déposés à l'hôtel de la compagnie des Indes, et vous voudrez bien être présent à cette opération. Vous recevrez de moi une lettre adressée à M. Dart, secrétaire de l'honorable cour des directeurs, qui vous fera connaître la détermination prise concernant lesdits objets.
L'intention du gouverneur-général est de recommander *qu'il vous soit permis de transporter en France ceux de ces objets qu'on jugera convenable d'y envoyer, pour qu'on puisse recourir aux inventaires d'armement des vaisseaux du comte de La Pérouse, ou autres sources propres à établir leur identité.
Je suis, etc. . T. PiifNSEP,
Secrétaire du gouvernement Chambre du conseil , 8 ruai i8i8.
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