‹ Voyage aux iles fortunees: lettres des CanariesChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES ILES FORTUNÉES

ot d'introduction. — Situation des lies Fortunées. — Les ens y placèient les Champs Éiysées. — Leur nom actuel. — stions d'élymologie.

pars encore. Le démon des voyages m'a it pour la vingtième fois, vous devinez par s stratagèmes perfides. Au retour d'une Ionabsence, j'ai toujours beau me promettre, [ne le petit Savoyard, de ne plus quitter mes tes, dès le printemps suivant l'humeur voyae rentre dans sa période d'effervescence : il vous avouer que je ne rêve plus alors que bleue, soleil des tropiques, forêts vierges et Lagnes aux cimes argentées !

) qu'il y a de séduisant dans les voyages, -ce pas que chaque jour ils apportent une

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nourriture nouvelle à notre étne avide d'inconnn! Est-il rien de si petit, de si médiocre que le bon heur quotidien? Le travail a ses heures de décoo ragemeat, ta poursuite des lionneurs a ses décep tiens, l'amour du bien a ses défaillances, les pliS nobles passions humaines ne laisseot souvent au fond du cœur qu'ennui et dégoût j mais les voyages ne laissentpoint de regrets. De mes pérégrinations en pays lointains j'ai rapporté un insatiable désic de voir encore, do voir sans cesse, et je ne sais rien de plus intolérable à la longue que de traîner cette nostalgie de l'espace sous nos tristes cietix^ et au milieu de l'atmosphère viciée de nos' villes. Cette nostalgie, vous la connaissez ; vous avez dft l'éprouver quand voos écriviez ces vers qui la peignent si bien :

• Oui, dans le Tent du soir qui traverse la pUiae, Dans lu soupir du l'oade cl le clianl de l'oisciiii. Quand je suis seul, j'en tends une voix de airèue Qui m'appelle toujours vers un monde nouTcaa...

Après avoir parcouru les contrées du Nord,q vous m'avez appris à aimer, après avoir visité lelfl austères domaines du Lapon et de l'Iroquois, ju veux aller aux pays du soleil contempler les riante»! beautés de la nature tropicale. J'ai caressé bieBi des projets insensés avant de décider sur queï plage je jetterai l'ancre. Ceylan, ce paradis ( monde, m'attirait autant que le Brésil, doat j

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si souvent rêvé voir les merveilleuses foi'êts vierges ; mais le moyen de voir ces lointaibes contrées quand on ne dispose que de quelques semaines! J"ai retourné bien des fois la sphère terrestre, et finalement mes yeux fascinés n'ont plus pu se détacher des îles Fortunées. Quand celle fascination se produit, elle passe promplement des yeux à l'âme. Voilà comment j'ai arrêté ce voyage,

Je me propose de vous le raconter. Raconter des voyages, c'est ma vieille routine, et il faut bien que j'y cède, dussé-je passeràvos yeux pour un de ces pauvres fous que Byron plaint dans ces vers que vous citez quelque part :

1 Every Tool describes in tliese brigbl tlays,

His wondrouB journcy to some foreign court, '

Aiid siiawns his (juarlo, and deniaiiiJB your praira ■. ■

Quand j'ai divulgué mon dessein, maints se sont demandé où pouvaient bien se trouver les îles Fortunées. L'ua les plaçait au nord de l'Australie; un autre, au sud du Japon; un tel prétendait que ce ne pouvait être que le groupe des Antilles, pendant qu'un brave bourgeois qui n'avait jamais vu que Londres, soutenait que seules les lies Britanniques pouvaient porter

' Cbaque fou, ea ces jours de lamiëre, décrit son merveillenx voyage en quelque cour élrangère, et produit md Jn-quarfo, et dcmindo vos loDanges.

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un si beau nom. Tous les archipels y passèrent, les îles d'Hyères ne furenl pas oubliées. Si je lai sais entrevoir que les anciens donnaient ce nom de Fortunées aux îles que l'on appelle aujourd'hui les Canaries, la plupart n'en étaient guère instruits quant à la position de cet archipel. On le confondaitsoit avec les Açores, soit avec les lies iln Cap-Vert, mais surtout avec les îles Madè car c'est un privilège des noms chéris des goi mets d'être connus de tous. Ne vous êtes-vous souvent amusé de cette profonde ignorance de la géographie chez les hommes les plus lettrés? Vous ne serez point surpris que pour les meti sur la voie, je n'avais qu'à prononcer le nom Ténériffe. Alors ils s'exclamaient d'un Ion trii phant en se léchant les lèvres : « Ténériffe! suis : c'est le pays du malvoisie! »

Or doue, les Canaries sont situées dans l'ocf Atlantique, à 1,200 kilomètres de Cadix, en face de cette portion du littoral africain où l'empire du Maroc confine au grand désert. On ne compte que 90 kilomètres dL' la côte d'Afrique au point le plus voisin de l'archipel. De même que les Baléares ne sont que le prolongement sous-niarin de la côte d'Espaçine, de même les Canaries semblent se rattacher au continent africain; ces îles montagneuses et plongeant à pic dans l'Océan contiDuent la clialnedel'Atlas. Sont-elles les débris derancienne

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Ltlanlide, les antiques témoins d'une civilisation uissante, les derniers vestiges d'un cODtinenl à

mais enseveli sous les eaux? Je vais peut-ôlrc erdre beaucoup de votre considération en vous vouant que je n'ose pas élucider une question ussi ténébreuse et dans laquelle se sont embrouil- 6s tous ceux qui l'ont abordée. Je vous renvoie

cet égard aux Essais sur les îles Fortunées de (ory de Saint-Vincent.

Il m'est infiniment plus aisé de préciser la lali-

ide des Canaries, en disant qu'elles sont comrises entre 27' 30' et 29° 2o' de latitude nord. lUes se trouvent donc bien près du tropique du lancer. Cette latitude est celle de la Floride, de 1 haute Egypte, de l'Inde septentrionale. Le méidien de Ptolémée, encore en usage chez plusieurs leuples, passe par l'île de Fer (Hierro), la plusocci-

entale du groupe.

Dea treize îles que compte l'archipel des Canaîes, sept seulement sont habitées : Ténériffe, la Jrande Canarie.Palma, Lanzarote, Fuerteventura, lomera et Hierro. La population totale est de plus le280,000àmes, d'après le dernier recensement. Les Canaries, connues des anciens, ont été perlues pendant tout le moyen âge. Elles furent etrouvées vers la fin du quatorzième siècle. Le îormand Jean de Béthencourt en prit possession lour le compte du roi d'Espagne. Conquises par

un Français, ces lies n'ont pas cessé depuis lors d'appartenir à l'Espagne, dont elles forment aujourd'lmi une province gouTemée par un capitaii général.

Ne déplorez-vous pas la tempête qui 6t échouer Béthencourtsur la côte d'Espagne ? Si Béthencourt n'avait pas fait naufrage, ces lies seraient aujourd'hui françaises. L'Espagne -possède la perle de»; Antilles, véritable poule aux œufs d'or que l'oncle Sam dévore des yeux. L'Espagne dédaigne les Canaries ; elle se borne à y envoyer une armée Je foDctionnaires qui, chose étrange, en revienneni toujours riches, mais elle n'en tire aucun parti; loin d'être une source de revenus, cette bell province est à charge à la métropole, alors qn( par sa fertilité et sa situation elle pourrait être l'une des plus riches colonies du monde! Ce n'est pas sans raison que les anciens donnèrent à ces lies le nom de Fortunées.

Vous me demanderez ce qui m'autorise à dire que les Canaries sont bien les mêmes ilesFortunées où un dogme de la mythologie païenne avait placé les Champs Élysées, le séjour des âmes bienheO'] reuses. Pour vous répondre, je pourrais melan( dans une de ces dissertations scientifiques à pei de vue, bourrées de citations grecques et latines,; qui mènent triomphalement à l'Académie deé* inscriptions et belles-lettres; mais vous voudi

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lien m'absoudre si je préfère laisser de tels exer* âces à ceux qui sont savants, ou font semblant.

Toutefois, pour jusliQer le tilre de ces lettres ed trouver qu'il n'est pas aussi fantaisiste que vous! lourriez le croire, je vous dirai en peu de mots m [ue de doctes auteurs ont délayé en longs cbapi- "es d'un style grave et érudit.

Le vieil Homère nous apprend que les Champs llysées se trouvent à l'extrémité de la terre. Là is hommes passent une vie douce et paisible ; ils l'ont à souffrir ni les hivers rigoureux, ni les neini les pluies : l'air, né des zéphyrs qu'exhale 'Océan, y est toujours frais Je vous épargne le

istedela description. Ce que je voulais vous dire, î'est que les Canaries sont, de toutes les contrées lu monde connu des anciens, celle à laquelle ce Bxte s'applique le mieux. Mais lesCanaries élaîentjlles connues du temps d'Homère ? 11 est probable jue des navires phéniciens les avaient déjà visitées; ies historiens fort recomraandables prétendent que £s Phéniciens leur donnèrent le nom de Alizuth, oot hébreu qui signifiait plaisir : les Grecs en irent Elysée. Au témoignage de Sallustc, c'est à les îles que se rapporte la description d'Homère. De tous temps, la tradition a placé les Champs ËlybL'OS non sur un continent, mais dans des iles. ^es Fortunées, Champs Élysées, ces expressions itaiont synonymes dans l'anliquité, Plutarque dési-

gnebieij clairement lesCanaries lorsqu'il parle de» îles distantes de la côte d'Afrique d'environ mille stades, que l'on appelait Fortunées, et où, suivant l'opinion qui prévalait de son temps, se trouvaient les Champs ÉlysL'es, le domicile des bienheureni,, tant célébré dans les œuvres d'Homère. Ces lies: furent d'ailleurs connues jusqu'au quinzième siècle sous leur ancien nom de Fortunées, et ce ne fut qu'à cette époque qu'elles prirent leur dénomination actuelle.

D'où vient donc ce nom de Canaries? Puisque me voilà en veine d'érudition, je veux vous donner encore un échantillon da mon savoir-faire. Pline le Naturaliste est le plus ancien écrivain qui ait mentionné le nom de Canarie, par lequel il désigne celle des Fortunées qui s'appelle aujourd'hui ia Grande Canarie. Au témoignage de Juba, roi de Mauritanie, dont Pline tenait ses renseigneraents, cette tle possédait beaucoup de chiens d'une taille extraordinaire. C'est à ces chiens {canes) que l'île dut son nom.

On pourrait croire qu'une telle autorité décide la question . Hélas ! non . Pour vous montrer comme les savants peuvent torturer leur vénérable cervelle sur des choses aussi oiseuses, je vous citerai l'opinion de Nuflez de la Peila, qui ne se contente de rien moins que de remonler au déluge et de faire débarquer aux Canaries un fils et une filte

LBS ILES FORTUNEÎ

ï Noé, appelés Ctoiio et Crana : Canarie n'esl l'une corruption de Cranarie. Des IiistorieQS de fcience très-vaste, tels qne Jorge Hornio, ont écrit e gros livres pour prouver que les Canaries furent JBuplées par une colonie de Cliananéens qui leur lonnèreiit leur nom. D'autres prétendent qu'elles bivent leur dénomination à la Iribu berljÎTe des Kanarr. L'historien Viera soutient que le cap lïojalor, point de la côte marocaine voisin des lies îanaries, s'appelait du temps de Ptolémée Ultima ^unaria, et que de Caunarîa à Ganaria la transiion est facile.

i Après les opinions émanant d'aussi graves auto- Etés, dois-je vous citer celle qu'on trouve relatée ins le dictionnaire de Calepino? Ce respectable rammairien enseigne fort sérieusement que les kinaries doivent leur nom à leurs champs de cannesà sucre. MalheureusementjsiAmhrosioCalepino avait été aussi savant en histoire naturelle qu'en philologie, il n'aurait pas ignoré que les cannes à sucre étaient inconnues des anciens insulaires. Et celle qui fait dériver Canarie du verbe latin mno, chanter? Vous n'ignorez pas que les îles Fortunées sont la patrie de ces aimables oiseaux nhanteurs connus sous le nom de canaris. Mais vous inclinez à croire, je suppose, que ce sont les oiseaux qui ont pris le nom des îles, et non les îles celui des oiseaux.

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Que les Canaries doivent leur nom aux Eanarr ou aux Chananéens, aux chiens ou aux serins, il vous importe sans doute fort peu, et maintenant que vous êtes suffisamment édifié, j'espère, sur ma facile érudition, je clos ma parenthèse étymo* logique.

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