‹ Voyage aux iles fortunees: lettres des CanariesChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

, LA TRAVERSÉK.

HofODi tie BB Tcnilre aux Canaries. — Le Dom Pedro. — Tristo ddpnrl. — En vue du Portugal. — Le» paS9ag<Ts. — Monulunie de la t'avcrsée. — Premier aspect de l'Ile TénÉiiffe, — La rade de Saiote-Croix. — Dernière soirée h bord.

Pour me rendre aux Canaries, j'avai3 !e choix entre plusieurs lignes de paquebots. Le gouverucment espagnol a établi un service de steamers qui, deux fois par mois, font le voyage de Cadix h Sainte-Croix deTénériffe, capitale de larcliipel. On peut aussi s'embarquer à Lisbonne pour Madère, et de là gagner Ténériife par le pa(]uebot anglais de Liverpool. Le voyageur peu pressé et curieux de voir du pays choisira la ligne Paquet, de Mare, qui fait le voyage en quinze ou seize jours, en relâchant aux principaux ports du Maroc. Les deux lignes anglaises qui desservent la eûte occidentale d'Afrique font escale à Térénilfe. Mais la ligne la plus directe, la plus rapide et la plus confortable est celle des Chargeurs réunis, dont les paquebots vont du Havre au Brésil et à la Plata en touchant à Ténéritfe une fois par mois. Lorsque

VOYAGt ADX ILIS PORTONilS.

Ténériffe sera pourvue il'un môle qui rendra son port 6Ûr, nul doute que celte ile, située sur la route de l'Am^iique du Sud, du cap de Bonne-Espérance et de l'Australie, ne devienne le point de relâche de tous les navires qui se rendront dans ces contrées; mais telle est l'incurie espagnoli qu'il se passera longtemps encore avant l'achèvement du môle de Santa-Cruz. En attendant paquebots ont coutume de faire du charbon à Saint-Vincent (îles du Cap-Vert), dont le port est plus commode.

J'ai pris passage au Havre pour Ténériffe, et présentement, le 1t juillet 1879, me voilà installé dans une jolie cabine du Dom Pedro, qui s'en va directement à Rio et à Buenos-Ayres en mouillant quelques heures à Sainte-Croix, où je débarquerai dans six: jours s'il plaît aux

Le Dom Pedro est tout flambant neuf. Il a été construit au Havre en six mots : il fait son troisième voyage. C'est le plus grand, le plus beau paquebot de la flotte des Chargeurs réunis. Le salon est de plain-pied avec le pont, disposition excellente pour les pays chauds; toutes les boiseries sont en érable : la teinte en est plus gaie que celle de l'acajou.qu'on emploie partout ailleurs. Cesdétailsont leur importance : j'aime, dans une traversée qui doit durer plusieurs jours, d'habiter une demeure agréable. Au dessous du salon sont dis-

posées vingt cablaes spacieuses pouvant recevoir J qiiaranle passagers de première classe : faisant^ suiteà l'enlre-pont, elles ont un plafond très-6levé, car le Doin Pedro a été construit en vue du transport des clievaux de la Plata. Cette opération n'a pas répondu aux espérances de la compagnie : elle y a rononcéaprcs quelques essais infructueux; ans les gros temps, les chevaux s'enlre-luaient, iffolés par le roulis et le tangage; beaucoup moulent en roule. Le transport des chevaux, de I luenos-Ayrcs au Havre, revenait à 315 francs J lar tête, et n'était guère rémunérateur. On sait ' ailleurs que les chevaux de la Plata ne sont [u'â demi dressés, et pour celte raison convienlent peu à la cavalerie française.

Je suis prédestiné à partir toujours par un lemps à ne pas mettre un marin dehors. Quand je gi'embarquai pour l'Amérique, il neigeait à gros locons, bien qn'on fût au milieu du mois de mal. []Ielte fois, en plein mois de juillet, le temps est •lus maussade encore, s'il est possible; la température, en France, est en ce moment inférieure à îelle de Moscou, s'il faut en croire les derniers ^lletina météorologiques ; il tombe une pluie glaie, quand il ne venle pas par rafales. Je grelotte maintenant, et dans peu de jours je rôtirai sous le Eiel des tropiques. Ces \iolents contrastes sont un :s plus grands attraits de la vie de voyage.

tt TOYAGK AOX ILBS FOnTDItËES.

Le commandant Fleury est sur la passerelle, A quatre heures ordre est donné d'évacuer le pont, Les derniers adieux s'écliongcnt. On démarre, et le Dom Pedro est lentement remorqué de bassin en' bassin. Vers cinq heures nous saluons le phare, Personne sur la jetée, par ce chien de temps. Le Havre ne tarde pas à disparaître dans la brume déjà la terre de France s'est évanouie. Le commandant crie : u A toute vitesse! », et le Dom Pedro, mû par sa puissante hélice, bondit sur la vagufi écumeuse.. . Je m'arrête : la cloche m'appelle au dîner. Allons faire connaissance avec nos compagnons et nos compagnes de traversée.

Dieu merci, nous avons enfin laissé derrière nous les Ilots orageux du golfe de Gascogne dont j'ai expérimenté une fois de plus la répulation méritée.Nous avions à peine doublé le cap Finistère, que hous entrions dans une mer paisible el bleue, miroitant sous le radieux soleil d'Espagne. On a tendu les tentes sur le pont. A une température hivernale a succédé une douce chaleur. Hier encore je n'osais m'avenlurer sur le pont sans m'affubler d'un triple vêtement de laine; aujourd'hui je m'y promène en léger costume d'été. Cette cûte qui émerge là-bas dans l'éloignemenl, c'est la terre portugaise, où je passai naguère des jours

lua juuia I

lA TRAVERSEE.

délicieux. L'affreux spectre tlu mal de mer, qui régnait à bord en souverain, s'est enfui à lire-d'aile, et tout le monde est revenu à la santé et à la joie.

Peu de passagers : la ligne des Chargeurs réunis, créée depuis peu de tem ps, n'a pas encore la vogue des Messageries maritimes. Aussi y voyage-t-on comme en famille : au bout de deux jours tout le monde se connaît. Une cabine entière est allouée à chaque passager, et l'on est înBniment mieux servi que sur ces paquebots encombrés de monde, où l'espace et la nourriture sont distribués avec parcimonie. Notre cuisinier est chinois : s'il massacre le français, il est passé maître dans la cuisine française.

Nous sommes dix à table. A ma droite est le commandant, depuis vingt-trois ans capitaine : il réunit les qualités du marin et de l'homme du monde, phénomène assez rare chez ceux qui pratiquent le rude métier de la mer. A l'autre bout trône le docteur, un gros Gascon, court et trapu : un des types les plus amusants que j'aie rencontrés ; c'est le faoute-en-train : sa figure joviale dériderait la déesse de la Mélancolie. Sa cabine est un musée sui generis; on y voit, accrochés au plafond et aux parois, tous les animaux les plus hideux du Brésil : des lézards, dos vampires, des caïmans. L'élémentféminin est représenté par une Parisienne qui, après un tour en France, va retrouver sa

TÛTAGB AUX ILES FORTTIN&SS.

famille établie à Montevideo : elle nous donne d'intéressants détails sur l'Uruguay. Elle passe ses journées à écrire. En voici un autre qui s'absorbe dans la lecture ; c'est un négocîaut danois qui s'en retourne à Buenos-Ayres, où il est en train d'amasser une fortune; il lit Jules Verne. Dans tous mes voyages maritimes, j'ai toujours rencontré des liseurs de Jules Verne : heureux auteur qui sait si bien raccourcir les traversées! Il y a ensuite un éleveur de moutons : il amène avec lui, pour les faire multiplier à la Plala, des béliers et des brebis mérinos -valant 2,000 francs par tète. Les pauvres bêtes ont eu le mal de mer les premiers jours. Hélas! faut-il qu'au milieu de nous se soit glissé un communard, probablement un échappé de Nouméa! II est facile de voir qu'il porte un œil postiche, qui ajoute au cynisme de sa phyaonomie. Mal lui a pris de vouloir soutenir ses sottes idées à table; on lui a signiGé poliment que la politique est exclue du salon de première classe.

Autant la traversée que je fis naguère d'Europe aux États-Unis fut féconde en incidents, autant celle-ci me paraît paisible et dépourvue d'émotions. Point de glaces flottantes, point de brouillards, point de navires en vue, et partant, point d'abordages à redouter. Le voyage de France au

Brésil passe pour le pont aux ânes des capitaines: ils n'ont qu'à se conlicr aux vents et aux courants, qui les porteront sûrement vers leur destination.

Çà et là nous voyous gambader des marsouins, des souffleurs. Ce matin nons avons aperçu les premiers poissons volants, signe caractéristique ' du voisinage des tropiques. On dirait, suivant la belle image de Bernardin de Saint-Pierre, que des ncréldes se sont chargées de conduise dans ces mers des Hottes de poissons.

Les poissons, voilà nos seules diversions; mais on ne peut pas passer tout le jour à regarder des

La mer présente l'aspect d'une immense nappe limpide comme une glace, d'une tristesse inûnie : on désert aqueux. L'eau est d'un bleu profond, ultra-marin, presque violet, dont la Méditerranée ne donne pas l'idée. Le soir un sillage phosphorescent, étincelant de lumière, se creuse derrière le navire.

Il tombait hier one fine rosée, comme il arrive souvent dans ces parages : c'est que nous étions dans le voisinage de Madère, dont les malades recherchent le climat chaud et humide. La température n'est pas fort élevée pour la latitude ; degrés centigrades; il est vrai que le ciel est couvert. Il semble que la température exception-

18 VOYAGE AUX It.ES FORTUNÉES.

nelleraeat froide qui règne cel été en Europe exerce son influence jusqu'ici. .

Chacun s'attend à découvrir bientôt le célèbre Pic de Ténériffe, dont nous ne devons plus être qu'à quelques milles : car depuis trois jours nous avons filé, veut arrière, 845 nœuds ', soit 12 nœuds à l'heure. Par un temps clair le Pic se voit, dit-on, à cinquante lieues à la ronde, et les marius prétendeut qu'à certain point situé entre MadèreetTénériffe.oD peut apercevoir à la fois les deux lies. Le fait est possible, mais il doit être rare. Dans cette région voisine du tropique, il s'opère un énorme travail d'absorption de l'eau de la mer par le soleil : les vapeurs condensées planent à quelque mille pieds au-dessus de l'Océan ; parfois elle se dissipent au souftle du vent; plus rarement encore, elles se résolvent en pluie. Telle est la raison pour laquelle le Pic est si souvent voilé : il faut être favorisé U'uu temps très-clair pour te distinguer du large.

Le commandant commence à s'étonner que le Pic n'apparaisse pas encore. Aurions-nous dévié ^ de notre route? Les chronomètres seraient-ils eii défaut? Les commentaires vont leur train parmi nous. L'un dit que le volcan s'est fondu; un autre

■ Le nœud équiraul au initie, LemiJle contient l.Sai mëlres. Hj ■ Iroia milles dans la lieue niaiine (5,^55 nièlres). On conipls 1,590 millËB du Havra k SaiDte-Croi& de Téaéniïe,

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