CHAPITRE P
Le Maputeo I". — Départ d'O^aîti. — Les iles de la Société. — Le Capitaine Guésenec. -> L'île Moorea. — Une rafole. — Capture d'un requin. ^ Les Polypes. — Comment se forment les récifs. — Arrivée à Manga-Réva.
Houille dans la baie de Papeïti (Papeete), le uavire français Uaputeo I^ portait, bien avant le jour, un pavillon que le manque absolu de brise laissait pendre immobile le long de son grand mât. Ce pavillon, dont il était impossible de distinguer la couleur, tant Tobscurité était grande encore , n'était qu'un signal de convention pour appeler les passagers en retard.
Celui qui se fût trouvé à bord , eût pu voir la vive impatience du capitaine, son désir de quitter Taïti. Déjà il avait
fait charger par son maître d'équipage les deux caronadeâ qui ornaient le pont , et se promenant à grands pas sur la dunette, il s'arrêtait de temps à autre interrogeant du regard le ciel ou l'horizon. Puis, fronçant le sourcil, il reprenait sa promenade en attendant ta brise. C'était le 16 Mai 1858.
Les premières lueurs du jour apparurent éclairant les crêtes abruptes de l'île Moorea. Un léger souffle plissa la surface unie de la rade, et avec l'aube matinale arrivèrent les passagers. Ce fut alors que le visage du capitaine se dérida. Comme pour nous faire fête, Taïti se para de ses plus belles teintes. Le soleil dorant les crêtes de ses mon* tagnes répandit avec profusion ses rayons empourprés sur le paysage. De vives couleurs animèrent les cimes les plus élevées , alors que seuls les basaltiques pitons du diadème projetaient les masses d'ombres de leurs profondes dentelures sur les flancs diaprés des montagnes voisines. Pas un souffle n'agitait le panache des cocotiers qui bordent le rivage. Silencieusement accroupis, quelques rares insulaires suivaient attentivement nos préparatifs de départ. De rieuses jeunes filles à peine vêtues , la tête déjà ceinte de blanches et odorantes fleurs de gardénia ruisselantes de rosée ^ passaient sur la plage , profitant du crépuscule pour aller faire leurs ablutions matinales , et plonger leur beau corps bronzé dans les vagues d'une mer encore tiède.
Sept heures sonnèrent à la manutention de la Marine. Embouchant aussitôt son porte -voix ,^ le capitaine du Maputeo commanda : « Chacun à son poste pour l'appareillage i » Cet ordre fut exécuté avec la passive ponctualité qui caractérise l'obéissance du matelot; Jusqu'à cet instant mêlé à l'équipage , le pilote se dirigea, surpris, vers le capitaine, et levant la main vers l'est pour s'assurer de la force et de la direction du vent, il se prit à hocher légèrement la tête : « La brise est bien faible encore, hasardat-il. » Mais, ne tenant aucun compte de cette observation.
le capitaine n'y répondit qu'en haussant les épaules..... Le navire, en effet, était déjà en mouvement : le triomphe ne fut pas long. Le calme plat survenant tout d'un coup , ce fut au tour du pilote de hausser les épaules. La corvette venait de s'arrêter au milieu de la rade, en face de Tilot Motu^Vta. Rouge de colère, le capitaine allait faire jeter l'ancre, lôrsqu*une nouvelle risée enfla de nouveau les voiles, donnant définitivement tort au pilote. Ravi de ce secours inattendu , le capitaine commanda : « Feu bâbord !
feu tribord! Une double détonation, répétée par les
échos de la baie, alla au loin porter notre dernier adieu! Traversant la passe, nous franchîmes sans accident l'étroite coupure du récif, et la brise augmentant noUs fîmes route pour les îles Gambier.
Il n'y a pas de pays qui laisse aux navigateurs autant de Souvenirs que Taïti. Immobile devant le majestueux panorama de cette île, je ne pouvais en détacher mes yeux humides de larmes. J'étais ému à l'aspect de ces sites enchanteurs que le navire fuyait avec la rapidité de la
flèche Je m'en éloigne pour toujours , pensais-je
Les montagnes déjà confondues ne formaient plus qu'une masse bleuâtre que la vitesse du sillage atténuait sans cesse. Sol privilégié, si riche sans culture, adieu! Adieu charmants bocages, fraîches et fertiles vallées , montagnes splendides , Eden, climat sans rival , plages sablonneuses , rivières limpides , cascades tumultueuses , torrents impétueux! Adieu à vous, bons insulaires, naïfs et hospitaliers. Merci des affectueux regrets que, hier encore, vous m'adressiez, pleurant sous vos humbles toits de feuilles sèches. Adieu , jeunes filles au gai visage, que notre civili^ sation européenne étiole et tue si rapidement, hélas ! Qu'est devenue votre existence naguère si insouciante , si libre ; où sont vos antiques coutumes , les croyances de vos pères, les poétiques traditions de vos aïeux, vos gracieuses
légendes? Bientôt, je le crains, disparaîtra votre race
entière
Au nombre de onze, les îles de la Société (1), se divisent en deux groupes répartis dans l'Océan pacifique sur un espace de 195 milles , compris entre le 150° 20 et le 154** 30 de longitude ouest, et entre le 16° 15 et le 18° de latitude sud; ils s'étendent du N.-O. au S,-E.
Au premier groupe appartient TAÎTI, la plus considérable de tout l'archipel, découverte par Wallis, en 1767. Les navigateurs du dernier siècle la surnommèrent : Reine de la Polynésie, Nouvelle Cytlière ( Bougainville, 1768). Taïti ou Tahiti (2) ressemble à une gourde, formée qu'elle est d'une péninsule à peu près ronde , de 21 milles de diamètre, et d'une plus petite ovale, de 15 milles de longueur, sur 9 milles de largeur : cette dernière est la presqu'île de Taïarabu ou Taiarapu. Ces deux terres attenantes et que la mer ne sépare jamais, sont hérissées de montagnes très-hautes. Par un temps clair, Taïti se voit à 80 milles au large. Dans Test, et à 60 milles de cette île se trouve ilaïtia, surnommée le Boudoir par Bougainville; son circuit est d'environ 6 milles.
MOOREA, ou Aimeo, qu'on voit très-bien de Taïti, dans rO.-N.-O, n'en est éloignée que de 9 milles. Tupuai-Manu,
( 1 ) Cook , donna le nom d'Hes de la Société à cet archipel, en riionneur de la Société royale de Londres. — On a dit encore que ce nom avait été donné aux îles en mémoire de la Société des AHois.
(2) Ta-hili — Ta-ïti — signifie bouleversé, qui s*élève, transplanté. Cette traduction indique que dans les temps reculés Taïti devait porter un autre nom. A quelle époque, en effet, a surgi le diadème , ce produit du cratère de soulèvement qui a disloqué l'île? — C'est probablement de ce jour que le nom actuel de Ta-xti, c'est-à-dire, bouleversé, élevé, a dû ôtre donné à Tile.
Tupmmanu, ou Tabu-Emanu, autrefois appelée Maiaoiti» est située à 32 milles plus loin, dans la même direction.
TETIÀROA (1), formée de a ilôts, se trouve au rtord et à 2g milles au large de la Pointe Vénm, lieu où Gook observa^ en 1768, le passage au méridien de la planète de ce nom. En 1865, on a construit un phare à la Pointe Vénus, cap qu^ tes navires ne manquent jamais de venir reconnaître. Bien que ce cap soit peu élevé, c'est le point deTaïli qu'il importe le plus de signaler au large, aux navires qui cinglent vers rîle. Ce phare permet désormais d'éviter le danger connu sous le nom de banc de l'Artémise; il éclaire dans la direction de ro.-S.-O., une partie du canal situé entre Taxti et Moorea. Composé d'un appareil dioptrique de 0,50 centimètres de distance focale, d'une portée d'environ 15 milles , il consomme de 2 à 3 kilogrammes d'huile de coco par 12 heures de nuit : il est à feu fixe. La tour qui supporte la lanterne est élevée de 25 mètres. C'est à l'initiative du gouverneur» M. de la Roncière, que la colonie est redevable de ce progrès, ainsi que le l>alisage de la passe de Papeïti , et l'établissement de deux feux de 4 ou 5 milles de portée, l'un fixe et rouge , établi sur le bord du rivage, l'autre fixe et blanc, placé en arrière dans la montagne. — Par ses attérissages faciles de nuit et de jour, par sa position centrale, Taïti devient un port de relâche naturel aux paquebots qui ne peuvent manquer de s'établir entre l'Australie et Panama (2).
Les lies du second groupe gisent dans le N.-O, de Taïti, ce sont :
lA*AHMirtrf^k»>fc*i*'»^>^>^*'-<akiiaa^ai^ai«i^<h<a^^^to
(1) Signifie qui se tient éloigné. — C'est en effet Tilot le plus éloigné de Taïti.
(2) Messager de Taïti. 8 Avril 1865.
HUAHINE ou Wahine (1), découverte par Cook en 176», et visitée, en 1774, par Bonachea, qui rappela Hermosa; sa population est au plus de 600 âmes. De toutes les îles sous le vent, Huahine est celle dont l'histoire se lie le plus aux événements de Taïti et de Moorea. Des différents lambeaux de la monarchie du grand Pomaré, c'est celui qui est resté le plus fidèle à la cause de cette famille. Souvent la vieille reine Teriitaria, sœur de Tamatoa II, roi de Raiatea, et tante de Pomaré-Vahine, la reine actuelle de Taïti, a conduit elle-même ses guerriers au combat contre des Taïtiens en révolte. Cette femme est morte en 1858, chez sa sœur Térémoémoé, et près de sa nièce la reine Pomaré. C'est à Huahine que s'était retiré le capitaine Mauruc, dont nous aurons à parler plus tard. — Le prince Arii-Aue, fils de la reine Pomaré , a épousé la princesse Temarii'OrTeuturai , fille du roi de Huahine. Il a divorcé en 1861. — Chaque village de cette lie est tenu d'avoir une école.
RAIATEA (2) a été découverte en 1769 par Cook. — Cette île, et TAHAA furent visitées de nouveau par lui en 1774 et en 1777. Il appela la première Uliéta, et la seconde Otaha ; un même récif circonscrit ces deux îles. Plus tard l'Espagnol Bonachea donna le nom de Princesa à l'île Raïatea. Après Taïti et Moorea, ce fut la première île qui se fit chrétienne, et c'est au missionnaire Williams qu'on doit la conversion de cette île. Tamatoa, l'un des fils de la reine Pomaré, fut couronné roi de cette île, le 19 Août 1857.
Le pavillon de Raïatea se compose de trois bandesblanches et de deux rouges intercalées. Raïatea qui mesure 15 milles de longueur sur 9 milles de largeur, fut le berceau de la royauté et de la religion des îles sous le vent.
(1) Qui si&[iïûe jumelles,
(2) Ciel clair et pur.
Vova^e aux Iles Gambier G. Cuzeni
uceanie