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TAHAA (1) est seulement séparée de Raîatea par un étroit chenal : un même récif circonscrit ces deux îles. Elles sont assez rapprochées Tune de l'autre pour qu'il soit possible d'apercevoir les villages bâtis au bord de la mer.
Bora-Bora ou Faanui (2), s'élève non loin de là; son périmètre est de 9 milles. Bora-Bora fut, pour la première fois, visitée par Cook en iV69, qui la nomma Bola-Bola. Bonachea y vint en 1774, et luichangea son nom pour celui de San-Pedro. A l'époque de sa découverte, sa population était, diton, de 10,000 âmes; aujourd'hui elle n'est plus que de 600 habitants , et des quatre îles sous le vent, c'est celle qui est encore la plus peuplée. Cette île est célèbre par le souvenir de la bravoure de ses guerriers. C'est à la tête de ces hommes qu'un chef appelé Pouni ou Fenuapeho , conquit Raîatea et Tahaa , et fonda le royaume le plus grand qui existât dans l'archipel à l'arrivée de Cook. A cette époque Taïti appartenait à trois souverains, et le temps n'était pas encore venu , où le chef de la dynastie des Pomaré allait étendre sa puissance sur toutes les îles de la Société. — Bora-Bora et Maupiti furent les dernières à se soumettre aux missionnaires méthodistes, qui ne purent les évangéliser qu'en 1817, treize ans après que Teau, inventeur de la secte des Mamaia, fut chassé de Taïti, avec ses disciples les plus fervents. — Tapoa est le roi de Bora-Bora. C'est le petit-fils d'un conquérant illustre qui avait soumis et gouverné les îles Bora-Bora, Raîatea et Tahaa. Il avait, en 1858, près de lui pour lui succéder, une enfant d'adoption, Terii-Maevarua, fille de la reine Pomaré. Teru-Maevarua, fut couronnée reine de Bora-Bora, le
(1) signifie nu; la végétation y est en effet rare comparativement aux autres îles.
(2) Faa-nui, grande vaUée.
26 Juillet 1860, à la place de la veuve de Tapoa, restée Bans enfants.
Viennent ensuite TUBDAI (i), formée de deux petites îles peu élevées, et MAUPITI, circonscrite par un récif ova^ laire de 18 milles de parcours.
Enfin, les trois groupes : Mopolia, Bellinghausen, Scilly, tous composés d'ilôts madréporiques. En général, les îles de la Société sont hautes et formées de montagnes découpées. Les ilôts qui précèdent ceux de Tétiaroa , de Tubuaï, sont au contraire bas et formés de coraux qui s'élèvent jusqu'à la surface de l'Océan. C'est sur ce sol factice, construit, au sein des eaux, par des générations successives de zoophytes saxigènes, que se sont amoncelés les premiers détritus devenus le berceau de la végétation actuelle.
Pour les personnes habituées à la mer , les premiers repas du bord sont rarement désagréables. Chacun tient à se présenter sous son meilleur aspect , et le cuisinier luimême , muni de provisions fraîches , sert toujours au départ des mets qui stimulent Tappétit, Ce n'est qu'après quelques jours, lorsque les vents contraires menacent de prolonger le voyage , que les visages s'assombrissent. Alors apparaissent aussi les vivres de campagne : la choucroute , les haricots , le riz , le lard salé , tous plats de nature à faire fuir la gatté la plus solide. C'est le moment de reconnaître la justesse de la maxime de Brillât-Savarin: « La joie vient du ventre ! » Très-heureusement que notre capitaine était un homme aimable , ce qu'on ne rencontre pas toujours.
(1) Sommet, couronnement.
Né à rtle Bréhat , sur les côtes de Bretagne, le capitaine Goézenec était un vaillant marin. Un jour il fut trouvé seul, abandonné en plein Océan , cramponné à une barrique vide et luttant depuis huit longues heures avec la mort. Aujourd'hui il a dépassé là cinquantaine , aussi son pas est^il devenu lourd. Il est obèse, son visage est coloré, ses ohewux sont gris. Hais son caractère , resté jeune , a conservé tout son entrain. Notre capitaine aimait donc à conter les fredaines de ses jeunes ans, et il avait la préten-
tiont de plaire encore Dans les moments de danger , il
savait garder son sang-froid et faisait alors des prodiges de sagesse. « Retiré Mes affaires après avoir acquis une modeste aisance , je ne pus , me cônta-t-il , me résigner à rester inactif dans mon village. Atteint bientôt de rhumatismes articulaires aigus, je vis bien que je n'avais d'autres moyens de guérison à tenter que celui de naviguer encore- - Je me fis construire un charmant cotre , et en compagnie de ma femme , je me mis à parcourir tous les ports de la Manche. Mais , abhorrant les anglais , ainsi que tout bon bas-breton doit le faire, les voyages de la Manche me devinrent insupportables. Un beau jour je vendis mon cotre et je me rendis à Bordeaux , où mon vieil ami Le Qîieilec me confia le commandement du Maputeo I^, en partance pour les îles Gambier. Je viens donc , pour la quarantième fois , de doubler le Cap florn ! »
Me trouvant placé à table , à la gauche du vieux loup de mer dont nous venons de faire la connaissance , j'avais entre lui et moi M. Yver, homme de très-haute stature , le représentant à Taïti de la maison Le Ouellec, de Bordeaux, Ce négociant se rendait aux lies Gambier, ayant pour mission d*y acheter un chargement de nacre et de l'embarquer sur notre navire. Vis-à-vis de moi était M. le D' Prat , médecin de la marine , sa femme et leurs deux enfants , Marie etStéphanus. Le capitaine au long-cours M. Toanen,
second du bord , complétait le nombre des convives. Pendant notre premier repas on nous dit que les deux caronades du navire appartenaient aux missionnaires .des tles Gambier , ainsi que les cent vingt boulets de calibre qui étaient à fond de cale » et un baril de poudre. Ces messieurs venaient de faire l'acquisition de ce matériel au prix de 2800 francs. Nous apprîmes encore que , pour prouver à la mission des Gambier toute sa reconnaissance, M. Le Quellec lui envoyait un service complet en porcelaine , ainsi qu'un autre service de même valeur , qu'il offrait à la reine. La nacre , achetée par la maisoa Le Quellec au précédent voyage du Mâputeo, venait, nous assura-t-on , de lui produire 400,000 francs de bénéfice net , vendue à Bordeaux. Ne me rendant pas compte de l'utilité des caronades à Manga- Rêva , M. Yver nous dit qu'elles avaient été achetées par la mission dans le but d'amuser les indigènes et leur faire tirer des saints les jours de procession. Mais les cent vingt boulets, ajoutai-je, sont-ils pour saluer les navires qui pénètrent dans les passes de l'archipel sans Tautorisation préalable des missionnaires ?.... M. Yver ne répondant pas, le capitaine ne put retenir un malicieux sourire,
La première journée fut employée à contourner Moorea ou Aimeo, à peine éloignée de neuf milles de Taïti, et dans rO.-N.-O. Comprise entre 151° 5' et 151*' 15' de longitude,, entre IT*» 28' et IT 36' de latitude, cette île possède 13,237 hectares de superficie , une population de 1261 habitants.
Nommée d'abord Santo-Domingo par Bonachea , York par Wallis , Moorea par les missionnaires anglais , cette lie a des formes bizarres. Ses montagnes découpées, ses pics inaccessibles se dressaient au loin , se détachant vigoureusement sur le fond pur du ciel. Ils ressemblaient à autant de clochers gothiques, à de vieilles cathédrales, à d'antiques châteaux-forts. Une profusion de casuarina-
equisetifolia 9 arbres toujours verts , en garnissait les crêtes volcaniques. Entourée d'un récif madréporicpie , Moorea possède plusieurs bons ports , un lac dans l'intérieur, de fertiles vallées. Un plateau, susceptible de culture et circonscrit par de hautes montagnes rangées en demilune, sert de parc naturel à de nombreux bestiaux. L'tle se divise en dix districts, se compose de deux grandes divisions , Tune au nord et un peu à l'est , l'autre au sud et un peu à l'ouest, qui obéissaient autrefois à deux grands chefs ou Arii : 1* Eha-te*Io-Iraro ; 2* Eha te*Io-Inia.
C'est à Moorea que les premiers ministres protestants , persécutés par les indigènes de Matavai (Hahina), se réfugièrent, ns y ont établis deux grands temples.
Les deux baies de Papeotaï et de Gook sont très-belles et profondes. D'importantes plantations de café existent au fond de la baie de Papeotaï.
Le soir , vers six heures , s'éleva une brume épaisse qui nous déroba complètement les pitons de Moorea. Les vents soufflèrent avec plus de force , et , venant du Nord , le navire ne put continuer sa route. Le cap au sud , et trèsinclinée sur la lame, la corvette se prit à fuir avec rapidité. La pluie , fme d'abord , tomba avec violence , et nous fûmes contraints de passer la soirée autour du tapis vert de la table , dans la chambre commune , lisant à la clarté de la lampe à roulis. A neuf heures , le vent soufflait par bourrasques. La mer, devenue très-grosse, faisait trépider le navire , fuyant comme un trait.
Nous venions de gagner nos cabines, lorsqu'une violente rafale fit-tout-à-coup incliner le navire sur bâbord. Trop chargée de voiles , la corvette ne put se relever ; nous la crûmes engagée. Le péril était d'autant plus imminent que nous avions une quantité insuffisante de lest , ce qui donnait au navire une très-grande hauteur sur l'eau. Chacun s'empressa de fuir sa chambre , dont les portes ne s'ou-
vraient plus qu'avec peine. En sortant de la mienne, j'aperçus le capitaine Guézenec, les jambes dans le vide et cramponné aux saillies des cloisons, cberchant péniblement à gagner la porte du pont II se prit à rire, cbemin (iaisant, de notre frayeur*.»., « On dirait que vous avez peur * , nous dit'iL Le brave homme n'était guère plus rassuré que nous^ mais sa position lui commandait de faire bonne contenance. Pendant ce temps , la dunette retentissait des pis précipités de nos matelots, que la voix du lieutenant appelait à la manœuvre. Ne pouvant garder l'équilibre, réquipage glissait fréquemment sur le pont certainement trop incliné. Parvenu à son poste, le capitaine flt car* guer les perroquets^ les basses-voiles, et la corvette alors se releva, soulagée d^ln poids trop lourd. Cet incident fut une leçon pour notre vieux maria qui, ne voulant pas convenir de son imprudence^ prétendit que sachant son navire trop lège, il avait désiré l'essayer. A partir de cet instant , le capitaine diminua la voilure, et cette prudente précaution nous permit d'aller dormir en toute sécurité.
Le lendemain, 17 Mai, les vents, passés à l'est, continuèrent à souffler avec violence. La mer, toujours grosse, fatiguait le navire. L'équipage, malgré cela, ne perdit rien de sa gaité ; ses joyeuses chansons ne cessèrent de nous en donner la preuve. Nous subissions les rigueurs d'un temps exceptionnel pour la saison, car, ainsi que nous le verrons, nous comptâmes vingt-deux jours pour accomplir une traversée pour laquelle une semaine suffit d'ordinaire, Manga^Réva n'étant éloignée de Taïtî que de trois cents lieues à peine.
Un dimanche, c'était le 33 Mai , le calme succéda à la houle; deux baleines s'approchèrent du navire qu'elles contournèrent. Rapides dans leurs courses, rivalisant d'activité dans leurs jeux , elles lançaient en l'air, avec })rttit, de hautes gerbes de leurs puissants évents. Soit que
le balaoçem^Qt monotone du navire les ennu^fât, soit qu'elles redoutassent uoe chasse posëble, elles s^éioignèreat et disparureiiH; bientôt.
Accoudé sur tes bastingages , et sans cesser de regarder à rhorizoa^ J. Dupuy, l'un de nos passagers, suivait les baleines s'enfuyant :.....
— Qu'elles sont cesses! exclama-^t^il émerveillé. Je aie rends compte à présent de la factiité avw laquelle Jonas a pu être avalé vivant par un M monstre^ Mais, oe que Je m'explique moiâs, c'est qu'il soil arrivé entier dams le ventre de la baleine; i&i*i\ n'aâ pas été mordu et mutilé en route.
— Vous parlez du prophète de ^stolon , sans doute , demandai-je à Dupuy?.....
— Oui , répondit'il.
— C'est une btstom fantaisiste 5 un conte !
— Comment, un conte? répéta-t-il C'est écrit dans la
BdWel,,»».
-^ le le ^ais; mais cette blstoir^ est aussi Caisse que celle de i^mé arrêtant le Soleil sur Gabaon^ et la Lune sur Aïâlonl..».. Les histcriens n'affirment pa» «pfte ce soit une baieine qui ait avadé Jonas. « Les matelots , disent*ils, le » jetteront dans la mer qui s'apaisa. Au^^sitôt une baleine » ou plutôt un requin ou gi'and chien de mer, le reçut et » le gai^da trois jours entiers dans ses entrailles , puis le » vomit au port, sur la côte de Ninive, »
Vous craigniez tout à Thempe, ^pae Jonas n'eût été croqué à belles dents par la baleine qui lui offrit si gracieu->
sèment ^'hospitalité de son estomac? La baleine
(balœna mystecetm), monsieur Dupuy, ne possède pas de dents. Sa mâchoire sapérieure est seule garnie de fanons, sortes de lames cornées, trarnsverses , minces, fibreuses et effilées à leur bord : la mâchoire inférieure est é^uée d'armure. La baleine att^nt de 20 à 23 mètres de longuetrr,
et 10 à 13 mètres de circonférence à l'arrière des nageoires pectorales; son poids alors atteint 70,000 kilogrammes. Elle se nourrit de vers, de mollusques et autres petits animaux qui, lorsqu'elle ouvre la bouche pour aspirer sa proie, y sont précipités avec la masse d'eau qui les contient. Le cétacé ferme alors la bouche et Teau tamisée à travers les fanons, au nombre de 700 parfois, y laisse retenus ces petits animaux qu'elle avale aussitôt pour recommencer la même manœuvre.
Aujourd'hui, on conteste que ce soit une partie de l'eau contenue dans la bouche de la baleine , bouche qui peut atteindre jusqu'à 7 mètres de profondeur, qui soit lancée au dehors par les deux évents. Scoresby, observateur sérieux, affirme que ce n'est pas de l'eau qui jaillit des évents, mais seulement une vapeur épaisse qui se condense au contact de l'air froid, pour retomber sous forme de pluie sans produire aucun jet.
Le bruit le plus léger, la moindre agitation insolite de la mer effraie la baleine et la met en fuite. Craint-elle un danger, elle plonge et reste alors plus d'un quart d'heure dans les profondeurs de l'Océan. Si elle joue, elle reparaît fréquemment à la surface, toutes les huit ou dix minutes environ. En fuyant, elle fait à l'heure de deux à trois lieues marines.
C'est à la fin de l'été que commence pour elle la saison des amours. Elle met bas au printemps, après une période de gestation qu'on évalue être de 18 à 19 mois. Elle ne porte qu'un baleineau qui, en naissant, est de la grosseur d'un bœuf, et mesure de 3 à 4 mètres de longueur.
La mère nourrit et allaite son enfant en se renversant sur le dos , pour lui présenter tour à tour les deux mamelles qu'elle possède sur la poitrine. Elle affectionne tellement son petit, qu'elle le suit dans ses jeux, ne le perd pas de vue, le surveille, le protège, et le défend même, lui faisant
un rempart de son corps. S'il vient à périr, elle ne Tabandonne pas après sa mort, devient elle-même la victime de son énergique courage , de sa maternelle tendresse, en se laissant harponner sur le cadavre de son enfant.
Les baleiniers , qui n'ignorent pas ce dévoueiment, harponnent de préférence les baleineaux qu'ils reconnaissent, certains qu'ils sont de pouvoir ensuite capturer les mères.
Un requin succéda atix cétacés , attirant cette fois bien autrement l'attention de l'équipage. Brave autant que résolu, le matelot ne voit jamais surgir de l'onde ce cruel ennemi sans en ressentir une joie mêlée de terreur. L'émérillon, solidement fixé à une chaîne, fut bientôt disposé et aussitôt enfoui dans un morceau de lard cru; l'engin ainsi dissimulé fut jeté à la mer. Sa chute attirant l'attention du squale en arrêt, on le vit d'un bond s'élancer sur l'appât, se mettre sur le dos, et engloutir le lard tout d'un trait dans sa vaste mâchoire hérissée d'une triple rangée de dents aiguës. — Le requin était pris ; le hisser à bord fut l'affaire d'un moment, tant l'équipage y mit d*ardeur. Tombant lourdement sur le pont, le squale se prit à bondir convulsivement, frappant violemment de sa queue puissante ce qui se trouvait à sa portée. Elle eût pu certainement tuer l'homme qui se fût hasardé trop près. On enlaça le poisson de cordages, et une scène tragique commença. Long de plus de trois mètres, le requin fut d'abord décapité à coups de hache, on lui trancha de même la queue, et ensuite ce fut à qui fondrait sur lui le couteau au poing.
— Tiens , gredin , disait l'un en faisant disparaître complètement sa lame tranchante dans la chair fumante de l'animal , tu ne mangeras plus de matelots !
— Tiens, monstre, disait un autre en poignardant de nouveau le squale , à ton tour d'être tué !
— Attendez, s'écria le cuisinier , accourant , c'est moi qui lui réglerai son compte. Armé d'un long couteau pointu
fralchemenl aiguisé, d'un seul trait il lui fendit l'abdomen. « Ce n'est pas plus difficile que ça » , ajouta-t-il d'un air de triomphe. La pauvre béte laissa échapper de ses flancs ouverts treize petits , qui frétillèrent sur le pont aux pieds des marins ébahis. Témoins de cette opération césarienne, nous nous emp^âmes Prat et moi de cette progéniture inattendue, que nous mîmes dans une baille remplie d'eau de mer. Les petits se prirent à nager : ils mesuraient tous quarante centimètres de longueur « et leur mâchoire, encore vierge de dents , était assez large pour qu'il nous fut possible d'y introduire aisément le poing. Ces inléres* saats orphelins vécurent tout' un jour. Ayant sépadE*é le cœur de la poitrine de la mière , nous le vimes battre et se contracter pendant plusieurs heures. Moins observateur et pLus positif , l'équipage ne vit dans cette capture qu'une, occasion de faire un succulent repas. On servit donc des tranches rôties de requin sur notre table , et nous en mangeâmes tous avec plaisir , bien que la ehair en fut dure et coriace.
Le requin se tient habituellement dans les fonds de 1« haute mer ; il se rencontre fréquenuiaent à la surlace poiir y chercher sa proie. Du genre squalus car chariot ^ ce monstre a été nommé requin de reqmem^ mot qui implique l'idée de mort , parce que tout animal vivant qu'il saisit est à l'instant mis à mort. Le requin ne mâche pas sa victime ; il la coupe et en avale les tronçons. Quelques auteurs donnent encore pour origine au nom requin le mot norwégieu haakien^ing, qui signifie chien qui attrape, qui saisit, et ils pensent que le nom de ce squale a dû être jadis introduit en France par les pécheurs normands.
L'ouïe et l'odorat de ce monstre sont des plus perfection^ nés. Ovipare , il se multiplie par uaae sorte d'accouplement imparfait qui commence au printemps. Les œufs éclosent dans le ventre de la mère à des époques différentes et dans
l'ordre d6 leur fécondation. Ils sortent au nombre de 2 ou 3 à la fois et <tuelqii6foiâ plus, pendant presque tout Tété. Le nombre de petits qu'une mère peut produire chaque année est de trente. On trouve des œufs de requin sur les plages ; ce sont ceux qui n'ont pas été fécondés ou ceux qui ont été reletés avant terme. Enfin , d'après les colossales dimen'* sioos de œ monstre , qui peut atteindre dix mètres de loiipienr, d'après la taille commune du plus grand nombre, on estime que ce squale peut vivre très-vieux et màïie des sièeles. Son foie fournit une abondante quantité d'huile , qui sert dans les arts et dans l'éclairage.
Le calme plat continuant , nous eûmes le désagrément d'entendre le lendffîiain , les voiles dégonflées tvàlet et battre le hmg de la mâture. Profitant de eet arrêt forcé « le capiiaûie se fit apporter deux caisses, qu'il ouvrit et dont il nous fit examiner le contenu. G'étaiwt les deux services en porcelaine offerts par H. Le Quelleo au roi et aux missiooitaires des fiambier. Le roi étant mort depuis le dernier voyage du capitaine, M. Guézenec devait charger les missionnaires de remettre ces présents à la reine. Les services étaient décorés des mêmes attributs ; la seule difTérence qui les caractérisaient, c'est que le service du roi étatt d^ , que l'autre était bleu d'azur. Un filet bordait chaque pièce , ensuite venait un faisceau composé : d'une double croix , d'une main de justice , d'une lance, le toutsunnonté d'une couronne royale ; au-dessous, le nom Maputeo I".
La brise d'Ouest nous fit encore défaut pendant pinceurs jours. De violentes rafales, de forts grains , de la fettigue , de continuels ennuis^ tels furent les incidents qui, invaria' blement, se succédèrent jusqu'au 2 Juin.
L'ile Gokebume nous apparut ce jour, ramenant un peu de gaité. On en détermina la position exacte au compas de variation ; elle fut relevée par bâbord , dws le sud-est
demi-est. Nous la longeâmes d*assez près pour distin^er ses trois mamelons , au pied desquels la mer brisait avec violence. On employa le reste de la journée à confectionner les gargousses destinées au salut de la corvette, à son entrée à Mangarèva.
Le 7 Juin, vers midi, la vigie cria Terre! Ce cri magique nous fit tous accourir sur la dunette , d*où nous vîmes pointer à l'horizon les pitons du mont Duff. Déjà trop avancée , la journée ne pouvait nous donner Tespoir d'atteindre le mouillage. On mit donc en panne le soir, à six milles environ du grand récif qui, extérieurement, circonscrit Tarchipel.
La soirée se passa au salon , à deviser sur la longueur, sur les ennuis de la traversée, sur les compensations que semblait promettre notre prochaine escale à Mangarèva.
Se rendant de temps à autre sur la dunette, le capitaine en revenait peu après pour causer avec nous.
— Je me méfie de ces gueux de récifs, nous disait-il ; ils sont si nombreux dans ces parages, que je ne saurais trop ouvrir l'œil.
— Vous avez raison, capitaine; qui voit recueil évite le naufrage, lui dis-je.
— On dirait, reprit le prudent marin, que dans ces mers les coraux poussent comme les champignons !
— Il en est bien ainsi , ajoutai-je , avec cette différence que les champignons ne poussent que dans leur saison, et que les récifs poussent sans cesse.
-- Il en pousse encore? demanda le capitaine surpris...
— Certainement.
— Gomment me prouverez vous cela ?
— Aussi clairement que possible, lui dis-je.
Les récifs sont formés par de petits et très-intéressants animaux qui dans ces mers, produisent le corail blanc, et qui dans celles des Indes, dans la Méditerranée, etc.,
Roci ^^ brisées >
Cr CUZEUT.
iOGRAPHlE DE E ROGER PÈRE, BREST
élaborent le corail rouge, si estimé , si recherché, des élégantes de toutes les nations. Les récifs sont construits par d'habiles maçons que Ton appelle polypes, nom qui vient du grec (1),
Ces animalcules imperceptibles sont mous , durs et pierreux parfois , et , comme vous le Voyez , les coraux appartiennent au règne animal. C'est le naturaliste Peyssonel qui, le premier, a découvert et scientifiquement démontré l'animalité de cette production ; c'est le savant Réaumur qui, en 1727, soumit les recherches de Peyssonel à l'Institut de France.
Les récifs de corail ou madréporiques, souvent très-étendus, sont donc formés de polypiers pierreux agglomérés les uns aux autres , qui dans les mers tropicales constituent des bancs sous-marins possédant quelquefois de 8 à 10 mètres d'épaisseur. Ils s'étendent sur des espaces immenses , couronnent la plupart des montagnes sous-marines , couvrent des milliers de lieues carrées, ou bien forment comme dans ces parages , par exemple, un grand nombre d'Iles ou d'ilôts à fleur d'eau, ainsi que Forster l'a établi d'une manière irrécusable, en 1780.
Si on plonge dans un vase rempli d'eau de mer une branche de corail fraîchement détachée du récif , en ayant soin de ne pas agiter l'eau, on verra bientôt les polypiers sortir de leurs retraites calcaires, étendre leurs bras nombreux. Met-on l'eau en mouvement , à l'instant tous les polypes disparaissent à la fois. Cette sensation est commune à tous les individus, car tous constituent une même agrégation; ils n'ont qu'un seul corps, une tige commune.
Ce début paraissant intéresser le capitaine, il s'assit près de moi ; je continuai.
(i) Polus» plusieurs; pous» pied.
Le corps du polype consiste généralement jeu un cylin^ dre creux, muni d*ane seule ouverture, la touche, fermée par une espèce de sphinder, et entourée d'une couronne de tentacules, de cornes, espèces de l)ras ou pattes mobiles dont ranimai se sert pour saisir sa proie. En bas est une sorte de pied ou tige , traversée par un deuxième orifice nécessaire aux fonctions naturelles. Au point où le corps adhère au tronc commun, on voit une étoile tracée daasla matière calcaire. Cest laque le polype ^e retranche avec tous ses bras, et comme îétoile est entourée d'une sorte de bourrelet , il disparaît complètement , échappanit ainsi au danger qui peut le menacer. Le polype est donc un animal d'une organisation des plus simples , puisqu'il se réduit à un estomac enveloppé dans une peau moUe et transparente, n*ayaiitque la bouche pour ouverture.
Il y a dtô polypes comme le syncorine decipims et Yhydra auriantiaca , qui recèlent Farme la plus meurtrière dont jamais animal fut muni. Dansles petits vésicutes qui font saillie à la surGau^e de leurs bras , et ouvertes par le haut , se trouveat «des hameçons à trois pointes dirigées en arrière, attachées Si un long filament très<-flexible et tordu en spirale. Le polype peut à volonté lancer et retirer ces hameçons, dont le nombre est considérable.
Quand un inf usoir e ( animalcule microscopique) arrive à proximité de l'hydre guettant sa proie , les tentacules l'enlacait , les hameçons l'accrochent et l'entraînent dans la bouche du petit ogre. Aucun animal , même parmi les bétes fauves les plus redoutables, n'est muni d'âmes aussi dangereuses que cet imperceptible polype , dont la voradté et la puissance digestive sont encore sans exemple. Après avoir dévoré leur proie , les polypes en rejettent au bout de quelque temps les restes défigurés. Viennent-ils à engloutir des corps plus gros qu'eux-mêmes, leur bouche et leur corps se dilatent, et si l'animal dévoré est armé
d'une carapace, le suc cBâsûlvaiit contenu dans Festomac du polype la ramoIUI etla fait digérer. Cette poiBsance diges^ tive , dunse étrange y ne. s'iaioerce jamais; sur des corps de polype;.
Le hoUandais. Harting raconte en effet cpie! denx; polypes se disputant une proie , et aucun des deux ne) voulant lâcher prise y le plus fort avala, le pins fai&teiea même temps que la proie à laquelle il se cramponnait Le vainqueur rejeta peu après; les restes de son repas , et avec eux sofftit sain et sauf l'autre polype qui tournoya dans Teau comme pour se rincer, puis reprit sa chasse et avala à soa tour des animaux plus petits que lui , comme s'il n'avait pas éprouvé le moindre accident.
Le polype mange et digère sans cesse. II absorbe tous les jours, plus de 40 fois son poids^ et ne grandit pas pour cela d'un atome ; il ne dépasse jamais la grosseur d'une tête d'épingle.
— C'est prodigieux ! exclama le capitaine.
— Ovipares , les polypes se reproduisent encore par bourgeons , psHr scission , par une division ou un déchire^ ment. Les œufs, du polypei prenaent naissance' dans le tissus maternel} au milieu d'une masse* visqueuse dand laquelle ils restent le temps néeeseaire. De» qua les œu& éclosent, la paroi membraneuse qui les realevmait s'ouvre et les larves tombent dans l'estomae ott la mère garde ses petits : Ils vivent là, à la manière de nm yevs intestinaux. Quand la larve du corail a complété son initiaftion à la vie^ l'heure de sa naissance est arrivée ; les petits sortent pas la bouche de leur mère avec les- résidus^ de sa digestion , sans que celle-ci interrompe un seul instant, ni son absorption, ni la poursuite de sa proie.
Dès ce moment, le polype estlancé <]bnsle monde extérieur , abandonné à lui-môme comme un petit squale. Devenus libres , les petits se mettent en chasse , évoluent
avec rapidité, marchent en arrière et profitent d'uneliberté de locomotion qu'ils ne conserveront pas longtemps.
Les animaux que le polype dévore ont pour la plupart êBs coquilles calcaires , Teau de mer dans laquelle ils se meuvent contenant une abondante quantité de chaux en dissolution , la substance que sécrète le jeune animalcule est un véritable calcaire.
- Entraîné par sa destinée , le polype se sent bientôt mal à l'aise; son corps s'est partagé en huit cellules différentes,
l'heure est venue, assez nagé il faut végéter ! Il tombe
donc au fond de l'eau ou bien se fixe sur un rocher , une autre vie commence. Sous lui, se forme une sorte de bouton calcaire au sommet duquel il restera désormais fixé ; il est devenu captif. Le bouton grandit, comme la charpente osseuse des animaux , il devient rameux et le rameau devient arbrisseau.
De nouveaux petits sortent du corps de la mère. Il en naît sur les rameaux, sous forme de bourgeons. Les sécrétions de tous ces polypes se multiplient sans cesse, augmentent le volume du tronc , dont la texture rayonnée laisse voir au microscope, les fibres par lesquelles la nourciture de l'axe pierreux se répand dans tous les sens. La preuve que cet axe pierreux est tout aussi vivant à sa base qu'à son sommet , c'est que si on casse une branche de corail , qu'on le plonge dans un seau rempli d'eau de mer, on voit suinter de l'extrémité inférieure une substance visqueuse et colorée qui , au bout d'un temps très- court, fait que la branche s'attache au fond du seau, comme elle était .fixée naguère au fond de l'Océan.
Dieu se révèle , même dans les infiniments petits, capitaine !
Ce n'est pas tout : maintenant que vous connaissez leê ouvriers, examinons leurs travaux. Les polypiers remontent aux temps primitifs de l'existence du globe : ils étaient
alors à peu près répandus en tous lieux , à en juger par les fossiles trouvés non-seulement dans les montagnes de la zone torride, leur principal séjour aujourd'hui , mais encore dans tous les terrains jurassiques.
Les polypiers s'accroissent dans tous les sens , et il arrive un moment où les coraux deviennent d'une ténuité d'autant plus grande, qu'ils s'éloignent davantage de la source de nutrition et que le suc nutritif y pénètre de plus en plus difficilement , jusqu'à ce qu'enfin, ils s'obstruent tout^à-fait et font cesser la vie du corail. Mais tandis que la base meurt, le sommet du polypier continue à se peupler d'animalcules de plus en plus nombreux , qui croissent et s'élèvent jusqu'à la surface<de la mer^ barrière qu'il ne leur est plus doni^ de fi^anchir.
Si les vagues brisent une partie du polypier, le fragment retombe dans l'abime, et aussitôt les générations innombra))les qui habitent l'étage inférieur reprennent l'œuvre interrompue ; l'édifice se reconstruit. Au premier polypier s'en syouteim deuxième, et ainsi de suite; et peu après, les polypiers réunis forment un récif. Les récifs deviennent alors des bancs de plusieurs centaines de lieues, des montagnes , des cirques , des îles , des ilôts , ainsi que je vous l'ai déjà dit.
L'espèce la plus conunune des polypiers pierreux est le madrépore abrotanoide , dont le développement est si rapide qu'en peu d'années il produit des récifs considérables. Lorsque ces récifs sont parvenus à fleur d'eau, la mer les recouvre souvent de débris de toute espèce , sur lesquels la végétation se développe successivement. C'est ce qui a produit la plupart des tles basses du grand Océan, qui, presque toutes , reposent sur des amas de polypiers.
-T- Tous connaissez , capitaine , l'archipel dangereux , c'est-à-dire, les îles Pomotu, que nous venons de traverser?
— Depuis longtemps , répondit-il.
— Eh bien î ajoutabie » oes ile& aux formes bizarres et variées , comme vous avez pu le remarquer , présentent :
Tantôt des récifs complètement annulaires, au cmtre desquels se trouve un lac famé de toœ eâtéa ; taotAt ce sont des anneaux écbancrés par uae ou plusieurs ouvertures , au moyen desquelles on peut péôéirer dans l'intérieur.
La traditîcH) raooBle qvie le génie llawi tirait de la mer le$ lies hautes de )a So<Hété en les péchant à ta ligna^ tandis qu'un autre génie , Tekufai'>te*-Atua , se servait d'une trombe pour former les îles Pomotu. Cette trombe faisait tourlHlliMiner les fk>t8 et remuait telleineiit le fond de rOeéan dans certains endroits , que le sable s'y amoncela et forma ainsi des îles contenant des lacs intérieurs.
Ailleurs» les réei& sont dispesés en fér-à-cheval eu en cercles » dQi^t les parties erastituantes surgissent parfois les unes à la suite des autres : C'est cette disposition qui a ii^it donner le nom ille^^larChaim à l'Ue Anaa.
Dans les mers intérieures des lies Pomotu, tes eaux sont souvent très-profondes ; mais il en est où ellesi sont quelquefois très-lasses ^ et le grand ttombre éb polyi^iers qui s'y dév€il€{)pent doivent tftt ou tard combler tout l'espace.
Autour de ces lies, ou des récifs madréporiquesi , dans les lacs qu^'its circons^iv^t^ on trouve to limons blancs et mous, de nature calcaire, tout-Msâi ssiiiâlogues à la craie, et qu'oie a attrit^ué à tort h la désagrégation des madrépoj^es, aux d^eçtions des vers et des coquilles qui percent w ^ développcNiit d^s les polypiers ( pholadea , sphéror plitoilades,, ejtp.) ^ aw déjections des poissons qui fréquentent les répiis. Ces limons caleaires sont des dépéi^ de eeq^UIes for^mnim4r^ ( percées de trous ) mit^roscopiquesi élégaqtesi de lorioe^» et si petites qu'ein en a compté 48e,e()& 4^f^ 3 gremmesi de* ce sable.
Un petit nombre de plantes, parmi lesquelles dominent
- as -
les ps^iQîers ( le eoeotter et \ê pandi^ims }, fonneat une couronne de veràore à ces ba»iii9 intériecirs, dont Peau tranquille parait avoir une couleur du plus beau rert , dous la lumière verticale du wA^ê^ et dont le fond se compose de sable blanc et pur.
Des bancs de coraux plus étenâft^^ recouverts de pandauus et de cocotiers, environnent souvent à grande distance» une ou plusieurs Iles montagneuses parées de la luxuriante végétation des tropiques.
— C'est ce quie nous allons trouver aux Iles Gambier, SQOuta le capitaine.
— Préciséoienl, lui dis-|e. (Test ce spectacle qui, à (f Taïti, excita Tadnnration de Gook, quand il visita les Res de la So^té et Yanikoro, cette île devenue si tristement célèbre depuis le naufrage de Lapérouse.
D'autres iles ont^ tout près de leur rivage, une étroite ceinture de coraux, tandis que le long des côtes de l'Australie, par exempte, ceux-ci forment, à 5 ou 6 lieues au targe , une barrière continue de plus de 300 lieues de longueur.
Il en est d^autres encore, quf présentent parallèlement M rivage , nais au-éessus du plus baut niveau de la mer,. de trèe4flEn|es remparts formés de coraux morts.
-r^ eonnatt-cm, demanda le capitaine, à quelle profondeur les cdraux prennent naissance?
— Il y a des naturalistes qui assignent pour extrême lîntite, 300 mètres de profondeur à certaines murailles madréporicpaes. Ces remparts ne s^accroissent, disent-ils y que de 2 millimètres et demi par siècle, et ils estiment quH a fallu i 92,000 ans pour les amener au niveau de l'Océan.
Bn 1860, Ton a dragué, à bord de Ta frégate anglaise le Meanier, de» coraux vivants à 74 mètre» de profondeur^ noa loin de la grande passe dé FSe Ifborea, dans la partie qui fait fèice au nortf-est. Les sondes faites à l'entrée de
- ae -
celte passe, et au-delà de 74 mètres, n*ont donné que du sable formé de débris de coraux et de coquilles, surtout dans la partie nord-est.
n paraît certain aiqourd'hui, que les coraux ne peuvent vivre à de très-grandes profondeurs , que la plupart des récifs circulaires ne sont autre chose que les bords de différents cratères de soulèvement, ou bien le sommet de montagnes sous^marines , ou ceux d'Iles englouties , sur lesquels les polypiers se sont établis. Cependant on a émis des doutes sur cette explication à regard de beaucoup de récifs du même genre , et notamment sur ceux qui constituent le groupe des Maldives et des Laquedives , dans les mers des Indes. On s'est fondé surtout sur le grand nombre d*iles circulaires qu'on trouve dans certaines localités , et sur la largeur immense qu'il faudrait supposer aux cratères de soulèvement dans d'autres.
— MH. Quoy et Gaimard, assurent que les polypiers ne peuvent vivre au-delà d'une profondeur de 15 à 16 mètres.
— S'il en est ainsi, vous voyez capitaine, que les polypiers ne pourront jamais combler le grand Océan, et produire, ainsi qu'on l'a dit, de nouveaux et vastes continents.
Les polypiers qui contribuent le plus à la formation des récifs sont , d'après Quoy et Gaimard , les caryophyllées ( caryophylla fa$tigiata ), le^s méandrines ( meandrina labyrinthica ) , et surtout les astrées (astrea viridis), qui parfois couvrent des espaces immenses.
Les madrépores divers, qu'il ne faut pas confondre avec les coraux (madrepora muneala)^ ne peuvent vivre qu'à de faibles profondeurs ; au^lessous de 8 à 10 mètres il n'en existe plus de traces.
C'est donc, disent ces naturalistes, sur des rochers préexistants, déjà élevés sous les eaux, et souvent à pentes rapides, ainsi que le f(mt voir les sondages, que les polypiers commencent à s'établir. C'est de là qu'ils
peuvent accumuler leurs produits solides jusqu'au oiveau des mers , où s'éteignent alors leurs dernières générations.
Ch. Darwin qui,' de 183S à 1836, accompagna le capitaine Fitzroy, dans son expédition autour du Monde, a démontré :
Que la limite supérieure de la végétation des polypiers est le niveau le plus bas de l'eau; qu'ils meurent dès qu'ils sont en contact avec lair et le soleil ;
Qu'ils ne construisent jamais dans de l'eau trouble, ni dans de l'eau stagnante, mais, chose singulière, toujours au milieu de l'eau la plus agitée ou au milieu des brisants , de manière que la force vitale de ces petits êtres , . lutte victorieusement contre celle de la matière inerte , capable cependant de détruire les rochers les plus durs.
J'ai aussi mes remarques , capitaine
— Ah ! et lesquelles ?
— Je vous en parlerai quand j'aurai achevé de vous dire les travaux de Darwin.
Darwin arriva donc à conclure, que le point essentiel de tous ces phénomènes ne consiste pas dans les constructions des zoophytes, mais bien dans l'affaissement ou l'élévation du sol sur lesquels les polypiers bâtissent leurs constructions primitives, et il rapporte à ces phénomènes géologiques la formation de tous les récifs.
Ainsi :
Si l'Ile est soulevée lentement par des forces volcaniques , Darwin prétend que les polypes meurent à leur sortie des flots , et les parties centrales les plus élevées de l'ile se trouvent entourées d'une ceinture de rochers coralloïdes, à l'intérieur desquels commence seulement, la couche unie du sable ou de la plage.
C'est l'état dans lequel a dû se trouver la forêt de la Thuringe, à une époque où la plus grande partie de l'Aile-
magne était encore recouverte par la mer , du sein de laquelle se sont égalemrat élevées comme autant d*lles montagneuses, l'Hercynie supérieure , le Taunus et quelques autres cimes de montagnes.
Dans beaucoup de lieux on rencontre mmntena»! à l'intérieur des terres , à 200 ou 300 mètres d*élévatîon , des dépôts de madrépores. Â Ta%i , on en a trouté en couches stratifiées sur un monticule à peine élevé de 200 mètres. Mais MM. Adam Kulcayckî et Nadeaud, en ont vaine^ ment cherché sur FÂoraï) montagne élevée de 2,064mëtres, au sommet de laquelle on prétendait en avoir jadis trouvé plusieurs fragments.
On rencontre encore des soulèvements de coraux à Timor , où les dépôts ont de 8 à 10 mètres d'épaisseur ; à la Nouvelle-Hollande , à la terre de Diemen , aux Bes Hariannes , aux tles Sandiwich , etc., où ils reposent sur des schistes argileux , sur des grès , des calcaires , des produits volcaniques. A rile-de-Franee, un pareil banc, de 4 mètres d'épaisseur, existe entre deux courants de lave.
La présence du corail dans de telles conditions, prouve donc que toutes ces iles ont été soctlevéesdu sehi des eaux, et souvent à des reprises différente», puisqu'on trouve des bancs de madrépores à divers niveaux.
1* Si l'Ile s'abaisse, les formations deviennent plus variées. La terre s'enfonce dans l'Océan , mais les récifs qui l'environnent recommencent leurs constructions, et s'élèvent de nouveau au-dessus de la mer.
2" La terre a'eitfcmçant davantafge , les récifs se trouvent bientôt à un grande distsmce de rile , devenue de plus en plus pet9)e , bien qu'ils se resserrent à leur tour, au fur et à mesure que les vagues en arrachent et détruisent les parties.
d^ A la fin , la pointe la plus élevée de File a disparu
dans les flots, et il ne reste pbis rien de visible que la ceinture circulaire, ^ui renferaie dans son enceinte une eau à l'abri des brisants et des va^es.
4'' S'il arrive alors un affaissement trop ^précipité pour que les polypiers puissent te suivre, il mi résidte an brisant circulaire sous-marin, tel que celui que Cook a découvert le premier.
VousToy^ , capitaine , que la théorie de Darwin 'élucide la foro^tion de toutes les lies, i&éme jasqfa'aux partienla* rites les plus insignifiantes en appareiiee.
— Vos observation^ personnelles, maintenant, qu'elles sont-elles?
— Les voici :
Ayant entrepris un voyage autour de Taïti, au mois de Février 1858 , le 8 de ce mois, je me rendis en balei<mère, de la presqu'île Taravao à Pepeuriri. au moment d'arriver nous nous -égarâmes au milieu de nombreux bancs de coraux , et il nous fut impossible, nofi-seutement d'aborder la plage, mais même de retrouver le passage qui nous avait permis d'approcher jusque-là. Grand était notre embarras, lorsqu'un enfant de huit ans, appelé Paupau, qui péchait dans sa pirogue, voyant notre situation, vint v^s nous, et oria au patron de le suivre. Manœuvrant alors dans la xlireotion 4'tui cours d'eau qui ^ de la vallée venait se perdre à la mer, l'enfant psugaya vers la plage où nous fûmes très-surpris d'arriver i)ieniôt saas entraves. Ce chenal était le seul qui exjstftt en cet adroit. Cet incident me fit remarquer : /
Que là, où un ruisseau d'eau douce arrive à la mer, les polypiers ne peuvent continuer leurs constructions.
J'observai , en effet, plus tard, que les récifs manquent dans toute la région nond-est de Taiti, c'est-à-dire, à partir de la Pointe-Yénus , jusqu'aux ilot6 d'Hitiaa ; que sur toute cette étendue la mer reçoit les eaux douces de la vallée de
Papenoo, la plus grande de rtle , ainsi que les ruisseaux des vallées d'Âhonu, de Faa-iti , de Faa-rahi.
L'eau douce des vallées arrive à la mer, tantôt sous le volume d'un petit ruisseau , tantôt sous celui d'un torrent, et dans la saison des pluies de l'hivernage , à l'état de rivière véritable.
II existe encore une autre interruption dans le récif de Taïti , qui commence au sud-est de la presqu'île, à Mitireu, pour finir aux ilôts qui sont vis-à-vis Motohi ; elle est également due aux eaiik douces fournies par les vallées de ces parages.
Enfin, j'ai remarqué que les autres coupures du récif se trouvent presque toutes en face des principales vallées, dont elles semblent n'être que le prolongement sousmarin.
De mes observations, j'ai conclu, capitaine, que les coupures du récif de Taïti s'expliquent :
!• Par l'influence que les rivières, les torrents ouïes ruisseaux d'eau douce exercent sur les polypiers, qui périssent, ne pouvant résister à la basse température de cette eau dépourvue des éléments calcaires et salins, indispensables à leur existence ;
2' Par les prolongements sous-marins des plus grandes vallées de l'île, qui alors constituent à la mer dans ces parages , des profondeurs dont les limites dépassent celles indiquées par Quoy et Gaimard
Le capitaine nous ayant laissé pour aller donner ses instructions à l'officier de quart, et la soirée étant trèsavancée, chacun regagna sa cabine.
Guidé par les premières lueurs du jour , on se mit en route le lendemain , 8 Juin. Nous approchâmes le récif vers onze heures, et un coup de caronade appela le pilote. L'indigène Petero (Pierre) , chef de l'île Taravaï , vint à notre rencontre dans sa baleinière , accompagné de six
robustes rameurs au teint cuivré. L'embarcation de Marion, pilote français , Tun 'des résidents de Hangarèva , parut bientôt après.
On mit en panne pour attendre l'arrivée à bord de ces deux pilotes. Orientant ensuite la voilure , on mit le cap sur la passe du sud-ouest. En traversant cette coupure du récif y nous apercevions au fond, d'énormes blocs de coraux qui , avec une rapidité effrayante , semblaient fuir le long du bord. L'eau , chsmgeant à chaque instant de couleur , avait des teintes variées selon la nature des fonds, hérissés de roches ou meublés de sable blanc. En vigie sur les barres de perroquets , Petero signalait du geste la route, dans cet étroit chenal. Constamment attentif sur la dunette , Marion traduisait au timonier les signaux aériens de Petero, prononçant suivant le cas les commandements de : Tribord la barre , Laisse arriver , Bâbord la barre , Droite la barre. Comme ça !
Placé dans les haubans , et la sonde à la main, un gabier attentif explorait le fond. Par son chant lent et monotone , mais bien connu des marins , il indiquait le nombre de brasses accusé par sa ligne. Le silence absolu qui régnait sur le pont indiquait la vigilance de l'équipage, et disait assez qu'un naufrage était possible en cet endroit. La moindre inadvertance du timonier pouvait le produire promptement.
La passe fut franchie , et à partir de cet instant^ l'Ile , jusqu'alors vue par le côté, sembla courir à notre avance, étalant à nos regards ravis, son charmant panorama. De nombreuses maisons blanchies à la chaux, se détachaient avec vigueur sur le fond vert d'arbres touffus. Bientôt le commandement de : mouillez ! sortit ide la bouche du capitaine, et aussitôt l'ancre tomba, en face du Mont-DufiT, par quinze brasses de fond. Nous étions à Mangarèva.