‹ Voyage aux Iles-Madeleine [microforme]Chapitre 6 sur 7 · LA · texte numérisé non relu

LA

Il s'attendait d’y trouver Athènes et son Aréopage, et avait préparé son petit effet oratoire sur le ‘Dieu inconnu’.

Ce fut une hutte acadienne qu’il trouva, où il fut charitablement et très poliment recueilli, C’était en 1850, et les réfugiés acadiens des Iles-Madeeine, assez récemment 1épouillés par les Anglais de tout ce qu’ils possédaient en Acadie, terres, bien et patrie, disputaient encore péniblement leur existence à la mer.

. On prit soin de l’évêque et de son ‘‘haggage’”, sans quoi bagage et évêque eussent été perdus éternellement.

Voici en quels termes reconnaïissants Mgr Jehosaphat, j'allais dire saint Paul, raconte son odyssée.

‘Cette barge, dans laquelle il monta pour atterrir, était dit-il, une embarcation de trente tonneaux, sans peinture, (unpainted), grossièrement construite, sentant la morue à -lein nez, et manoeuvrée par six pêcheurs acadiens, tas d’êtres aussi débraillés et sales que l’imagination puisse se les représenter... A la lumière d’une lampe graisseuse, je constatai qu'ils ne s'étaient pas fait la barbe depuis au moins huit jours!”

Voyons voir! Peut-on recevoir ainsi, arriva-t-on d’une croisière de pêche sur (les bancs, le très révérend ‘‘ Docteur en Divinité””, Mgr Jehosaphat Mountain, venu de Québec exprès pour sauver les âmes ?

Et ces barges chargées, qui sentent la morue, au lieu de fleurer le muscat et la cannelle, a-t-on jamais vu?

Il se pourrait trouver quelque excuse pour ‘les barbes négligées, chez des pêcheurs venant du ‘arge; mais une lampe graisseuse, un quinquet, à bord, au lieu 4’ua candelabre à sept branches... Shocking!

Ces ‘‘salles’’ pêcheurs n’avaient pas même, à bord, un tub, une baiïlle, où Jehosaphat pût rincer Sa Grandeur, avant de La mettre à terre.

Ce fut pis encore, à la Pointe-de-l’Ouest, où il toucha,

par une pluie abattante, à ‘‘quatre heures et demie’? du matin. j

Ce qu'il vit d’abord ce fut, horresco referens, un tet à cochons, à côté de deux huttes de pêcheurs.

Ces déguenillés d’Acadiens, cependant, s’empressent de lui trouver un abri; ils remisent son ‘‘baggage”’ sous une embarcation renversée, et se mettent, dans la pluie, à la recherche d’un équipage pour conduire Sa Grandeur aux p emières habitations anglaises.

Quel équipage pensez-vous qu'ils lui amènent? Ecoutonsle t'ui-même nous le dire: ‘A wretched looking little rat of a horse’”, une rosse, quoi, avec un harnaïs fait de lanières de peau de loup marin, le poil en dehors, et rembourré de guenilles, le tout attelé à une charrette grossière, sans ressorts, sans essieux, sans siège élastique, sans dossi®: ouaté.

Le coeur vous fend jusque dans l’échine, rien qu’à voir ea d'ici.

Sa Grandeur empile pieusement Son précieux ‘‘baggage”” dans la voiture; mais Elle se garde d’y monter Ellemême, préférant marcher à côté, dans la boue, sous son parapluie cuavert et dégoûtant, jusqu’à l’Etang-du-Nord, où nr qui sèche ses habits devant un grand feu de maçonne.

Là, il fait à son hôtesse, une mère acadienne, l’honneur de s’empiffrer d’un déjeuner qu’elle lui offre et dont à: la paie, en partant, avec de copieuses bénédictions épiscopales.

Cependant, en échange d’autres bénédictions qu'il répand parmi les siens, il prend tout ce qu’on lui apporte des produits des îles et s’en retourne les digérer dévotement à Québec, d’où il écrit. comme nous venons de le voir, ee qu'il trouve ide plus méprisant à l’adresse des pêcheurs acadiens qui l’ont recueilli.

Le saint homme! Le délicieux apôtre!

Le sol des Iles-Madeleine, couleur sang de boeuf, le lons des bordures, et grisâtre au contact des Demoiselles volca-

niques, est d’une merveilleuse fertilité. Pour la culture des racines et du Hé, peut-être est-il supérieur, étant mieux ameubli, à celui de l’île Saint-Jean.

Cartier, en 1534, trouva sur l’île Brion, ‘‘une grande quantité de raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises, roses incarnates, persil et autres herbes de forts et bonne odeur”’’.

Ces fruits natures n'existent guère aujourd’hui; mais en revanche les pommes-de-pré, qui poussent à l’état sauvage, au nord de l’île, feraient la fortune de l’industriel qui voudrait leur donner une culture un peu scientifique.

Maÿs c’est la pêche surtout qui fait la richesse de ces “iles fortunées’’; c’est ele que préfèrent ces àpres tra valleurs de la ‘‘mer océane”’; elle est leur maîtresse tyrannique et bien-aimée, leur reine, leur souveraine, En vain la terre veut les retenir, leur offrant l’extraordinaire fertilité de son scli, les beautés champêtres de ses dômes gracieux; les retraites ie ses vallons, tour à tour pleins d'ombre et de lumière; ils lui préfèrent la pêche et ses troublantes émotions, ilans le bercement des vagues qui les euivre; ils suivent de préférence la clameur du vent qui les apoelle au large, où leur coeur papite sur la cime des roul's; ils sont les fiancés de la mer.

La mer leur offre en abondance, morue, hareng, maquereau, homard, loups marins; qu'ont-ils besoin de plus, lorsque, quittant les fonds, sur la brunante, ils trouvent à la maison, qui une épouse, qui une mère, qui une promise, qui les attend.

© fortunatcs nimium, sua si bona norint!

Mais ils connaissent ‘‘les biens dont ils jouissent”’, et les apprécient, Je n’ai jamais, de toute ma vie, vu une population plus contente de son sort et plus attachée à sa glèbe, à son rocher, à son banc de pêche. Si des essaims sortent parfois de la ruche, et s’en détachent, c’est qu’il n'y à pas de place pour eux dans fs îles, et que la idure nécessité les contraint : d’émigrer. C’est ainsi que les

colonies acadiennes du Labrador doivent leur origine à ‘les émigrés “venus des Iles-Madeleine. Aujourd’hui l’excèdent ide la population se dirige, soit aux Etats-Unis, soit du côté de ‘a Gaspésie.

Comme chez tous les Acadiens des Provinces d’en bas, on trouve au tréfond du coeur les Madeleiniens un foyer d’ardent patriotisme, que la plus légère attisée enflamme. Croyant que j'était un officier de l’Assomption (Mutucle), p'usieurs me demandèrent d'organiser ides succursales, pour leur permettre de se fondre dans les autres groupes acadiens des Etats-Unis et du Canada et de bénéficier des avantages pécuniaires qu'offre à ses membres cette excellente institution nationale.

Pour bien exactement connaître les Îles et les conditions d'existence de ses habitants, et en rendre un compte fidèle au Conseil de l’Assomption, j’ai vou'u, autant que possible, tout voir ide mes yeux. C’est ainsi qu je suis alé jeter une ligne au large de la Pointe-Basse

Je ne rapporterai pas le résultat de cette expédition:, car, depuis que j'ai raconté à mes amis l’histoire absolu-

ment véridique d’une pêche merveilleuse que j'ai faite, à

y a dix ans, aux îles Mauitou'ines, avee ure fcurche à quatre fourchons, on semble élever de; doutes intérieurs sur ma véracité de pêcheur.

Oh! la joie de sentir son embarcation s’efoneer par les petits sous le poils des maquereaux luisant au soleil, à mesure qu’on l’emplit, le poisson mordant à tout’ lignes! Cette joie je l’ai ressentie.

Il y a aussi la chasse aux phoques, eux canards, aux eravans, aux outardes, aux sarcelles, que sais-je encore, le long des dunes, surtout le long de celles qui courent depuis le Hâvre-aux-Maisons jusqu'à la Grande-Entrie J'y ai vu des échoueries de corbijeaux, pareilles à des laizes d’arbe-outarde, après un gros vert du nord-est. Mais, comme pour mes exploits de pêche, j'hésite à tout

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