AUX
Départ de Gato. — Le village d'Akou. •— La danse au Bénin. — Obi-Kofou. — Les grands mondes. — La récolte in miel. — Le résultat de l'abolition de la traite à la côte d'Afrique. — Un sacrifice humain. — La fête de l'Igname.
— Orgies nègres. —Les traditions génésiaques au Bénin. — Aroué et Lolouc(dieu et le diable). — Qu'e&t-ce que le Fétichisme?— Les gangas (prêtres). —Mœurs, traditions el droit coutumier. — L'esclave maître de sa vie. — Le jugement de Dieu par le poison. — Arrivée à Imbodou. — La Foire. — Kadour et Kaïd. — Margarita Regina Beniniana,
— Surpris par un caïman. — Le marché aux esclaves.
— L'Angleterre ne faisant abolir la traite des noirs que pour s'en attribuer le monopole. — Asylum for the libe- "atedAfricans. — Ce que vaut la philanthropie anglaise. —
Missonnaires et Prédicants. — Nos sociétés de géographie et les voyageurs de commerce anglais. -- Quand donc la France reprendra-t-e)lesa politique coloniale?
En quittant Gato pour accomplir la partie la plus longue et la plus périlleuse de notre voyage, la caravane réunie par le capitaine Edward Adaras était composée de la manière suivante : Simpson, premiermaître de la Sarah et Tom Hopkins, son second, à l'avant-garde. C'étaient des hommes sur lesquels on pouvait absolument compter, ils avaient sous leurs ordres cent des guerriers béniniens qu'Adams avait obtenus de Toba d'Ouéni (roi de Bénin). A l'arrièregarde Kennedy et Spiers, quartiers-maîtres, qui ne le cédaient à leurs camarades ni en fidélité, ni en courage. Ils commandaient également à une troupe de guerriers au nombre de deux cents environ. Au centre, les porteurs, à demi courbés sous le poids des marchandises, étaient attachés par dix de front, maintenus dans cet ordre par les guerriers qui, armés d'un énorme rotin (sorte de jonc très abondant sur les rives du Formose), circulaient autour du troupeau humain, comme les chiens de berger autour d'une bande de moutons, et frappaient à tour de bras sur les traînards. C'étaient des esclaves loués pour la circonstance, et les soldats du roi d'Ouéni auraient cru déroger en les traitant autrement que des bêtes de somme. Puis suivaient, avec entière liberté d'allures M. Jims, notre mulâtre cuisinier, toujours de plus en plus fier de descendre de l'illustre famille
des Défossés, et près de lui son négrillon Gharry, qui conduisait le petit âne acheté à Gato pour porter nos provisions fines, le coffre à médicaments et nos munitions ; l'Irlandais Patrick, type de gaieté et de bonne humeur, que le capitaine avait attaché à nos personnes, et qui était en perpétuelle discussion avec Jims. Zennah et Kanoun, les deux jeunes esclaves noires, dont le chef d'Arobo nous avait fait cadeau, faisaient partie de ce groupe Obi-Ourano, second fils du vieux chef notre ami, qui n'avait pas voulu nous quitter, Isidore le Khroumane, loué à Dakar, comme un interprète, Lucius Crezulesco, le jeune Roumain que nous avions recueilli à Dakar, le capitaine et moi, nous nous trouvions tantôt en tête, tantôt à l'arrière-garde, selon l'inspiration ou l'attrait du paysage. Sans compter les guerriers d'Ouéni qui nous faisaient escorte et les esclaves porteurs, dont j'aurai fort peu à m'occuper, comme on va le voir bientôt, notre petite troupe se composait de vingt et une personnes, seize Américains et Européens, et cinq indigènes, dont deux femmes et un enfant, le négrillon Charly.
Pour les lecteurs à qui la première partie de ce voyage serait inconnue, je dois dire que le capitaine Edward Adams n'était pas un explorateur poussé dans le bassin du Niger par le désir de rectifier une erreur de géographie, mais un de ces hardis pionniers du commerce qui, en se rendant dans des contrées non encore exploitées, arrivent en une seule
campagne à ramasser une fortune qu'ils n'acquer. raient pas en vingt ans de cabotage à la côte. Il avait apporté à bord de la Sarah, charmante goélette admirablement aménagée pour ce voyage, toute une cargaison de carabines à répétition, de revolvers et autres marchandises qu'il se proposait d'échanger avec les populations des royaumes de Yébou, de Borgou et du Haoussa, sur le Niger supérieur.
La Sarah avait jeté l'ancre dans la rivière de Formose, en face du village de Gato, où ejle était restée sous les ordres d'un officier, le masler George Oldham. A l'aide de riches présents, Adams avait obtenu du roi d'Oouéni, ou Bénin, comme portent nos cartes, trois cents guerriers pour l'escorter, et le chef de Gato lui avait loué ses esclaves pour porter les marchandises.
Nous n'avions, Lucius et moi, aucun intérêt commercial dans l'entreprise ; simples passagers à bord de la Sarah, nous devions conserver, pendant la longue exploration qui commençait, la qualité de voyageurs hbres.
Toute la caravane pouvait se fier aveuglément à la troupe de guerriers béniniens chargés de nous présenter aux différents rois et chefs du Yébou et du Yarribah, et au besoin de nous défendre, car comme garantie de leur fidéUté, dix personnes de la famille royale avaient été livrées en otage à bord de la Sarah. Ce système de caution est très en usage à la côte uâ Guinée et dans l'intérieur, et les engage-
ments ainsi consacrés sont de part et d'autre scrupuleusement exécutés. Chaque Béninien savait que s'il nous laissait arriver la moindre mésaventure par sa faute, il s'exposait non seulement à avoir la tête tranchée, mais encore à faire vendre tous les membres de sa famille comme esclaves.
Enfin, comme dernier renseignement utile à rappeler, on se souvient que les derniers ordres du capitaine Adams à George, le mas ter, officier de confiance qui naviguait avec lui depuis plus de quinze ans et commandait la Sarah pendant notre absence, étaient ceux-ci :
. « Tu iras mouiller ce soir à Arobo (première station du Formose), le lieu est plus salubre. Si dans un an, jour pour jour, nous ne sommes pas rentrés, si aucune nouvelle de nous ne t'est parvenue, descend le fleuve jusqu'à l'Owaré, pénètre dans le Niger et remonte aussi loin que tu pourras. Si la nou/elle de notre mort arrive jusqu'à toi, retourne en Europe avec la Sarafi dont je te fais cadeau; si tu n'entends rien dire de nous, attends, car il est impossible que toute cette expédition soit massacrée sans que les riverains du Niger ne finissent par le savoir. »
Comme on le voit, en matière de précaution, tout le possible avait été fait, et l'opinion d'Obi-Ourano, notre ami, était que la protection de l'oba d'Ouéni serait assez puissante pour nous défendre dans le Yébou et le Yarribah... Dans le Borghou et le Haoussa, c'était moins sûr, le roi de Bénin n'y étant
point assez connu pour qu'on pût redouter sa vengeance. Dans ce cas nous devions faire appel à nos armes perfectionnées, au maniement desquelles les Béniniens devaient être exercés pendant la route. Cent cinquante carabines, revolvers, bien manœuvres ne devaient pas craindre une petite armée, et lorsque Adams parlait de la possibilité d'un engagement, sur le Niger supérieur, il se frottait les mains et disait avec son flegme de Yankee :
— Oh 1 si nous avons la bataille, ce sera une magnifique piiff (réclame) pour mes armes.
Le soir de notre premier jour de marche, nous campâmes près d'une petite ville du nom de Akou. D'après ce que nous affirma Obi-Ourano, ce lieu est un des plus commerçants de tout le Bénin, à cause de sa proximité du fleuve. Je remarquai que les maisons étaient toutes construites avec le Raphix vinifère.
Cet arbre {Raphia vinifera), de la famille des palmiers, foisonne dans cette contrée où il rend les plus grands services; il est de grandeur moyenne et ses feuilles à folioles épineuses atteignent souvent huit à dix pieds de longueur. Les régimes de fruits sont également très grands : j'en ai vu qui avaient un développement tel qu'un seul homme ne pouvait que difficilement les porter.
Le tron3 de cet arbre bienfaisant sert à former la charpente des habitations, et les feuilles disposées «rtistement en plusieurs faisceaux, après qu'on a
tourné les folioles d'un seul côté, sont placées alternativement, et entassées comme les bottes de paille dont se servent les couvreurs de chaume en Europe. Elles composent les côtés et la couverture, et deviennent très solides par la précaution qu'ont les indigènes d'attacher ces folioles avec des lianes pour que le vent ne les soulève pas. Ces sortes de cases forment de bons et solides abris contre les pluies et les ardeurs du soleil; mais en même temps elles servent de repaire à des quantités de gros rats, de vipères et de couleuvres, lesquelles, du reste, donnent sans cesse la chasse aux rats. Pendant la nuit que nous passâmes à Akou. le chef du village fit mettre à notre disposition plusieurs des cases les plus confortables du village, mais il nous fut impossible d'y reposer tranquillement, à cause du bruit singulier que rats et vipères, les uns se sauvant, les autres poursuivant, firent jusqu'au jour dans les feuilles sèches de la toiture qui n'était guère élevée de plus de sept à huit pieds au-dessus du sol. Plusieurs fois même, à la lueur des lampes de terre dont on avait garni ces habitations en notre honneur, nous aperçûmes les corps luisants et noirâtres des trigonocéphales qui se glissaient précipitamment entre deux paquets de feuilles, et nous ne pouvions nous empêcher de frissonner un peu, en songeant à la morsure presque toujours mortelle de ces animaux.
Cependant, comme je pus m'en convaincre par la «uite, ces terribles hôtes vivent tranquillement dans
les toitures des cases, sans être un danger sérieux pour les habitants; je n'ai jamais entendu dire, en effet, qu'un seul indigène eût été mordu dans sa maison. C'est autre chose dans les champs de sorgho, de millet et de canne à sucre, que le noir parcourt pieds nus; il ne se passe pas de jour qu'il n'y ait quelques victimes.
Avant d'employer le tronc du vinifera pour se construire un abri, l'indigène l'exploite pendant plusieurs mois en vin de palme ; il retire de cet arbre' par des incisions, une liqueur grisâtre qu'il nomme houdhou. Cette boisson n'est pas aussi- douce que le vin de palme ordinaire que l'on retire de Velœis guinensis, mais les nègres la préfèrent de beaucoup, parce qu'elle contient une plus grande quantité d'alcool, et que, eu égard à la petite taille de l'arbre qui la donne, ils peuvent la recueillir sans fatigue. L'elœïs atteignant jusqu'à quatre-vingt-dix et cent pieds de hauteur, et l'incision pour obtenir la liqueui devant être faite au sommet de l'arbre, à la naissance du bouquet de feuilles qui le couronne, on conçoit que ce soit un véritable travail pour l'indigène que de monter au sommet de l'arbre, soir et matin, pour remplacer les calebasses pleines par d'autres vides.
Les fruits du raphia vinifera servent aussi à faire une boisson dont les nègres sont encore plus friands que de celle obtenue naturellement. Chaque mois ils ramassent de grandes quantités de ces fruits, et après les avoir dépouillas de leur enveloppe écailleuse, ils
laissent fermenter les amandes, et en retirent une liqueur plus colorée et plus savoureuse, qui se garde plus longtemps et les enivre comme ferait l'eaude-vie.
Tout autour d'Akou, le terrain nous parut des plus fertiles, les ananas, les bananiers, goyaviers, mangos, oranges, citrons, melons, pastèques et. giraumons de toutes espèces, y poussaient sans culture et les rues, étaient envahies, par le pourpier doré, l'épinard sauvage, la brède des créoles, l'oseille, et une foule de légumes du pays dont nous ne connaissions pas encore l'usage, mais qu'Obi-Ourano nous affirma être fort bons.
Chaque maison possédai* un jardin entouré d'un rempart naturel, formé par le rotang {calamus seciindifïorus), arbuste de la famille des palmiers qui s'élève tout au plus à la hauteur de dix à douze pieds. A l'aide des fortes épines qui garnissent l'extrémité de ses feuilles, iî s'accroche à tous les corps environnants. Les feuilles mêmes qui pendent jusqu'à terre s'entortillent entre elles, de manière que chaque arbuste forme à lui seul un buisson impénétrable à toute espèce de gros animaux; tout au contraire il sert de barrière et de rempart naturel aux termes, fourmis, guêpes, oiseaux et rats palmistes qui se réfugient sous son ombrage impénétrable pour échapper à leurs nombreux ennemis ; on ne saurait s'imaginer à quer point ce genre de clôture donne un aspect pitvQvesque à chaque case et par suite au village entier.
Des liens de parenté unissaient le chef du district d'Akou à la famille d'Obi-Ourano et nous dûmes à cette circonstance d'être reçus avec une magnificence toute royale. Du manioc, des patates et de petits cochons rôtis furent distribués à profusion à tous nos hommes, ainsi que des calebasses pleines de boudhou, ce qui ne tarda pas à les mettre en belle humeur. Dès ■que l'Africain est content, il faut qu'il danse, qu'il saute, qu'il crie, jusqu'à épuisement. La fête n'est complète que quand suant, haletant, poussant des sons inarticulés, il ne lui reste que juste la force d'aller se se jeter dans la rivière ou l'étang le plus voisin, d'où, après une immersion de quelques secondes, il sort pour aller dormir sous un arbre, ou dans un coin de l'espèce de verandah — quatrepiquetssurmontésd'un toit de feuillage — qui précède sa case.
La danse au Bénin, composée de sauts brusques, sur un rythme monotone, au son de rondelles de cuivre qu'on frappe les unes contre les autres, est bien l'exercice le plus violent, le travail le plus pénible que je connaisse. Le musicien, si l'on peut donner ce titre à celui qui dirige la danse, frappe d'abord lentement et avec mesure ses deux morceaux de métal l'un contre l'autre ; les danseurs le suivent. Peu à peu ils s'animent les uns les autres, en poussant des interjections gutturales ; bientôt c'est à qui frappera et sautera le plus vite. Les noirs finissent par rouler pêle-mêle dans la poussière ; le dernier qui résiste est salué par les hourrahs frénétiques de la foule. Si
un danseur parvient d'aventure à lasser le musicien, l'enthousiasme de l'assemblée ne connaît plus de bornes ; le vainqueur, quel qu'il soit, reçoit un mouton en cadeau ; on conçoit que celui qui n'a qu'à faire entrechoquer ses rondelles de cuivre, doit le plus souvent remporter ce prix ; aussi le présent du mouton est-il considéré comme son salaire habituel.
Tous nos gens prirent part à cette infernale sauterie, et le chef, à notre considération, voulut bien prêter le tambour placé à la porte de son palais, et sur lequel un esclave annonce, d'après le nombre de coups qu'il frappe, le rang des visiteurs de distinction.
Ce tambour, que les obas et les obis, les rois et les chefs, ont seuls le droit de posséder, d'après les usages du pays, comme un signe de leur autorité, n'est prêté pour les danses publiques que lors de la plus grande fête de tout le Bénin, la fête de l'Igname, qui a lieu à l'époque de la maturité de cette plante précieuse, qui tient lieu de pain à presque toutes les populations des côtes de Guinée et de l'intérieur. Cette circonstance ne contribua pas peu à nous relever dans l'estime des habitants d'Akou, car en dehors du cas que nous venons de citer, le tambour de l'obi ne paraît' en public que quand le roi d'Ouéni vient visiter la contrée.
Après avoir contemplé pendant quelques instants ie curieux spectacle que nous offraient les deux ou trois cents noirs des deux sexes qui se trémoussaient
à qui mieux mietix sur la place principale du village, nous nous rendîmes au palais de Kofou — c'était le nom du chef — où un souper nous avait été préparé. J'étais fort disposé à y faire honneur, pourvu que les mets fussent présentables, car la chaleur du jour avait été telle que c'est à peine si, au dîner qui avait eu lieu à cinq heures, comme à bord, j'avais eu la force de prendre un peu de potage et quelques fruits.
Pour que mes lecteurs ne soient pas étonnés de m.e voir parler de potage dans le bassin du Niger, et à la suite d'une caravane en marche, je crois qu'il est utile de donner, dès le début de notre excursion, quelques indications sur notre manière de vivre.
Je suis persuadé que j'ai dû ma santé, pendant mes longues pérégrinations autour du monde, d'un côté à la régularité de mes repas, aux heures fixées : chasses, études, travaux, j'ai toujours tout arrêté pour manger, estimant qu'il n'y a aucune crânerie à se donner migraines, névralgies, gastrites, etc., par l'irrégularité avec laquelle on répare les forces,de sa nature physique, et d'un autre côté à l'habitude que j'ai contractée, sous tous les climats, sous toutes les latitudes, de faire du potage, je devrais plutôt dire de k soupe, le début obligé de tous mes repas. Les herbages, les légumes, les volailles, le gibier, le poisson et le mouton si abondant dans presque toutes lescontrées de l'Afrique, donnent le moyen de varier ce mets à l'infini ; en y ajoutant sous les tropiques un piment u deux, il est aussi digestif que rafraîchissant.
Le capitaine Adams, qui m'appelait en plaisantant le commissaire aux vivres, agent victualler, me laissait la direction absolue de notre nourriture, aussi avaisje formé notre cuisinier, l'honorable Jims, à des habitudes de régularité et d'hygiène gastronomique dont tout le monde se trouva bien tant que les fièvres pestilentielles du Niger ne vinrent pas décimer notre troupe.
La première de toutes les précautions à prendre, dans les contrées équatoriales, consistée ne jamais se mettre en marche le matin à jeun. Aussi, au lever'du soleil, le jeune Charly, que Jims avait dressé à cet effet, faisait-il son entrée, sous les abris de feuillage qu'on établissait chaque soir, ou dans nos cases quand nous logions dans un village, apportant aux Américains' leur café, dont pour rien au monde ils ne se seraient passés et que, grâce à un innocent stratagème, je pus leur conserver pendant toute nôtre excursion, et 'à Lucius et à moi un bol de bouillon dans lequel, en guise de pain, on avait fait cuire du riz, du maïs concassé, ou des menues graines empruntées à ces innombrables variétés de millet et de sorgho qui couvrent les plaines de l'Afrique centrale.
A moins d'empêchement majeur, la caravane s'arrêtait à dix heures poyr déjeuner; le soir, à cinq heures, au déclin du jour, on dînait au campement choisi pour la nuit.
Je viens de dire que )*avais conservé aux Américains leur café pendant tout le voyage; ma recette
est bien simple. Le jour où M. Jims vint m'annoncer que la provision de café diminuait, je fis ajouter, parparties égales, de l'orge grillé à ce qui restait, et quand ce mélange fut épuisé, l'orge continua à jouer si bien le rôle de café, que nos hommes ne s'en aperçurent pas. Je croyais à une simple plaisanterie bonne pour des matelots habitués à boire n'importe quoi sous le nom de café : quel ne fut pas mon étonneraenl de reconnaître, après avoir goûté à cette boisson, que non seulement l'illusion était possible, mais encore que le café d'orge était vingt fois préférable aux horribles mixtures où règne la chicorée, que l'on nous sert à Paris dans les établissements de second ordre.
Nous fîmes honneur au rçpas que Kofou nous ofifrit dans la grande case réservée à l'oba d'Ouéni quand il venait visiter la contrée, et je dois dire en toute sincérité que les mets qui nous furent présentés n'étaient pas trop indignes d'un palais européen. On nous servit d'abord différentes espèces de poissons grillés; je n'eus qu'à me faire apporter quelques citrons et des graines de malaguette ou poivre du pays pour leur faire une sauce qui tes rendit délicieux. On nous apporta ensuite un mouton entier rôti avec une sorte de couscous de blé dans lequel on avait introduit une certaine quantité de noix de coco râpée qui lui donnait un goût étrange. C'est ie plat national du Bénin et du Yébou, nous nous y habituâmes peu à peu et finîmes par le trouver
excellent. Plusieurs variétés de bananes, des ananas, des oranges, des sapotilles et des papayes composèrent notre dessert. Quelques bouteilles de tafia que le capitaine emprunta à nos provisions achevèrent de mettre tout le monde en bonne humeur, et je pus constater que le vieux Kofou considérait Yaloughou (rhum), ainsi que tous ses compatriotes, du reste, comme la plus précieuse denrée que les Européens aient apportée dans leur pays.
— Les grands mondes, chez les blancs, me fit-il dire par Ourano, qui nous servait d'interprète, doivent boire de l'aloughou toute la journée.
Par boire, il entendait se griser; le noir ne commence à trouver qu'il a bu que quand il ne peut plus se tenir.
Je ne vis jamais d'Africain plus étonné que quand je lui eus fait répondre que, chez nous, les grands mondes, ne buvaient pas d'aloughou ; après m'avoir considéré quelques instants en silence, il finit par secouer la tête d'un air d'incrédulité et tendit sa calebasse. Nous le traitâmes comme un grand monde africain en la remplissant jusqu'au bord; elle tenait certainement plus d'un litre : il eut la force de la vider trois fois sans en paraître incommodé.
L'expression de grand monde, généralement adoptée lar les noirs de cette^ôte, depuis Sierra-de-Leonejusqu'au Gabon, indique dans son sens exact un homme qui n'a pas besoin de travailler de ses mains pour vivre. Cette qualification, arS^itionnée par tous
les noirs comme un titre de noblesse, s'applique à une foule de gens, depuis l'homme libre jusqu'au roitelet, mais on ne saurait prétendre à ce titre de grand monde si l'on ne possède au moins une femme, une case, un petit champ et un esclave.
Quand nous nous retirâmes dans nos casés pour prendre un peu de repos, le gros tambour de l'obi roulait toujours ses sons plus lugubres que ga's, et les habitants d'Akou, dont le nombre s'était augmenté, depuis que le bruit des réjouissances avait gagné la campagne, continuaient à danser en notre honneur.
Il n'y a pas de fête complète, au Bénin, sans des sacrifices humains, et nous apprîmes le lendemain que deux esclaves avaient été égorgés et leur sang répandu à terre devant les portes de nos cases pour, nous rendre propices les esprits qui président aux voyages heureux.
Au petit jour, je me levai pour aller observer de près quelques-uns des sujets les plus intéressants de la flore de la contrée que je n'avais fait qu'apercevoir la veille. Je fus obligé pour sortir d'enjamber les corps de Zennah et de Kanoun. Suivant leur habitude, nos deux fidèles négresses, enroulées dans la pièce d'étoffe qui leur servait de pagne le jour et de moustiquaire la nuit, dormaient dans l'intérieur et en travers de la porte de notre chambre.
Le sol des environs. d'Akou est à peu près le même que celui d'Arobo et de Gato. Peu élevé au-
dessus du fleuve, il est inondé chaque année, et le terrain noirâtre et comme tourbeux, toujours humide, est couvert de la plus belle végétation. J'y distinguai Vanthoclesta aux feuilles énormes et presque spatulées, diverses espèces de naucléa, des calamus, de magnifiques elœïs, des mertensia, des aroïdes à grandes et larges feuilles, et quantité de poivriers sauvages, la'uvaria œthiopica se montrait également avec une grande abondance dans ces parages : c'est l'arbre le plus commun de cette partie de l'Afrique, je l'y ai rencontré jusqu'au Niger supérieur. Il est très estimé des nègres à cause de son fruit aromatique qui fait entre eux l'objet d'un commerce très étendu; les caravanes du haut Niger en portent de grandes quantités dans le Haoussa, le Bournou, et jusqu'au Soudan et au Dar-Four. Il est connu en France sous le nom de poivre de Guinée des droguistes. Ces fruits sont réunis plusieurs ensemble sous un réceptacle globuleux porté à l'extrémité d'un long pédoncule; les graines sont renfermées dans une pulpe sèche, très aromatique; c'est cette pulpe desséchée qui constitue un condiment des plus agréables, elle a à peu près la saveur du raventsaray ou quatre épices de Madagascar.
Je me promenais depuis près d'une heure, gla nant d'ici, de là, d'incomparables richesses pour mo:i herbier, lorsqu'à l'extrémité d'un petit enclos, une vieille négresse, que je rencontrai m'offrit des galettes de mais et un rayon de miel ; je goûtai à ce
dernier, et le trouvai supérieur à tous ceux dont j'avais mangé jusqu'à ce jour. C'était la première fois que je voyais du miel, depuis ngtre entrée dans le Bénin; je demandai à la brave femme d'où venait celte récolte. — Manpatal Manpatal me répondit-elle, et comme je lui faisais comprendre que je n'entendais pas sa réponse, elle me fit signe de la suivre. Elle me conduisit au fond de son enclos et me montra un arbre magnifique, d'une hauteur d'environ cent vingt pieds, que je reconnus être le Parinarium excelsw?7i.Quel ne fut pas mon étonnement, en l'examinant, de voir toutes ses branches garnies de ruches. C'est par milliers depuis que j'ai pu observer ce genre d'installation, en usage dans tout le Yébou et le Borghou.
Cet arbre gigantesque a cela d'extraordinaire qu'il est, pendant toute l'année, couvert d'une grande quantité de petites grappes de fleurs blanches qui, par leur odeur délicieuse, attirent un nombre prodigieux d'abeilles.
Pour retenir les abeilles sur cet arbre, les nègres suspendent aux branches des ruches de paille très bien faites, enduites de bouse de vache pour en chasser les insectes. Les abeilles s'y précipitent avec empressement et les ont bientôt garnies de rayons.
Pour recueillir le miel, les indigènes emploient un moyen bien simple : le soir, quand les abeilles sont toutes rentrées, munis de chiffons et d'une longue corde attachée auUur de leur corps, ils montent, sur
l'arbre ; arrivés auprès des ruches, ils en bouchent les ouvertures avec les chiffons, détachent la corde de leur ceinture, la passent autour d'une ruche en la liant fortement à une des extrémités, et la descendent avec précaution ; un de leurs compagnons, resté au bas de l'arbre, la reçoit. On fait la même opération pour toutes les ruches, puis .> -. les porte à l'écart; on fait brûler à l'entour de la bouse de vache à demi sèche seulement, ce qui produit une épaisse fumée. On arrache alors le bouchon qui ferme l'ouverture, on enlève l'enduit qui couvre la ruche, la fumée pénètre à travers la paille, et les abeilles en sortent précipitamment.
Le noir le plus adroit, placé près d'un grand feu et muni d'un couteau, détache proprement les rayons de miel et les passe à son voisin qui les nettoie et les dépose dans une grande calebasse. Un troisième entretient le feu et la fumée de façon que tout se termine avec une parfaite sécurité. Le miel est emporté à l'instant, et chaque ruche est replacée sur l'arbre après avoir été enduite de nouveau.
Les abeilles, qui' ne sont qu'engourdies, rentrent dans leurs ruches au lever du soleil.
J'achetai de la négresse quelques rayons de miel qu'elle m'enveloppa fort proprement dans des feuilles de bananier, et je repris lentement le chemin du village, dont je m'étais écarté de près de deux milles.
Le temps était splendide, le soleil qui commençait
à monter à l'horizon avait complètement dissipé l'humidité de la nuit; quand j'avais commencé ma promenade, toutes les feuilles d'arhres, toutes les pétales de fleurs, étaient couvertes de perles de rosée ; en moins de rien chaque goutte d'eau s'était évanouie sous l'action de la chaleur ; les perruches, les merles métalliques, les bengalis africains, les boulboulS; et toute une armée d'oisillons gazouillaient sur les tiges des cannes à sucre, dans le feuillage des arbres, dans les buissons de lianes, tandis que les rats palmistes et les écureuils noirs jouaient entre eux en passant de branche en branche, poursuivis parfois par ce petit singe gris de Guinée, si pétillant de malice, qu'ils avaient troublé, sur un baobab ou un khaya senegalensis, dans la grave occupation de son déjeuner.
Sur le seuil des demeures, les jeunes Béniniennos au torse nu, à la poitrine bien plantée, étaient occupées à traire de petites vaches aux cornes recourbées, et le liquide nacré s'élançait en sifflant dans une calebasse dont la surface se couvrait d'une mousse appétissante.
Je n'ai jamais su résister à un spectacle aussi engageant ; pour quelques cauris je reçus la permission d'approcher mes lèvres d'un des vases pleins de lait et je m'abreuvai à longs traits de la bienfaisante boisson, au grand ébahissemant de toutes ces belles filles qui, comme c'e*^ l'usage dans ces contrées, n'usaient du
lait qu'à l'état de caillé, ou après l'avoir fait aigrir à l'aide de certains herbages.
Je pus constater que les noirs d'Akou étaient très riches en bestiaux, bœufs, vaches, chèvres, moutons, cochons, mais tout cela est d'assez petite taille. Ils cultivent presque tous le riz, le mil, le maïs, le coton, et diverses espèces de légumes , quelques-uns se livrent à la chasse et à la pêche. Leur village comme tous ceux du Bénin, est très peuplé ; chaque case contient de douze à quinze individus : père, mère, enfants et petits- enfants vivant tous pêle-mêle. Les cases sont construites en bambous et roseaux serrés, fixés à des poteaux qui s'élèvent à cinq ou six pieds au-dessus du sol, et supportent une couverture en paille de forme conique. Chaque case, pour les habitants ordinaires, ne consiste qu'en un rez de-chaussée de six à quinze pieds de diamètre, où l'on entre par un trou carré tout bas, unique ouverture de la case ; l'intérieur est rarement divisé en plus de deux compartiments, n'ayant pour tous meubles que des espèces de claies recouvertes de nattes qui servent de lit. Sur l'arrière se trouve une petite cour, entourée d'une clôture très serrée dans laquelle on fait la cuisine.
La nourriture favorite des Béniniens est une espèce de pâte de millet, qu'ils nomment sanghou, et qui n'est en résumé qu'une espèce de couscous.
Les femmes chargées de ce soin pilent d'abord le millet dans des troncs d'arbre creusés en forme de
22 VOY.iGE AUX PAYS MYSTÉRIEUX
mortier, puis elles dégagent la farine du son à l'aide d'un petit van circulaire fait avec les tiges minces et flexibles d'un roseau. Elles retirent ainsi deux sortes de farine, l'une qui comprend la partie la plus grossière et la moins blanche est cuite à la vapeur 'dans un vase en terre ; la préparation est alors sèche et granuleuse et sert à faire le couscous, avec un assaisonnement de bouillon de volaille, de mouton ou de poisson, et de poivre de Guinée ; l'autre sorte se compose de la partie la plus fine et la plus blanche de la farine, on l'accommode avec du lait et on la mange avec du caillé; ce plat sert au repas du matin, le couscous est réservé pour les repas du soir.
Autant que j'ai pu le remarquer, dans notre passage assez rapide sur cette partie du territoire béninien, les habitants sont de mœurs assez douces quand ils ne sont pas exaltés par la guerre ou les fêtes publiques, pendant lesquelles ils se grisent de vin de palme et se portent alors, comme toutes les races encore en enfance, aux cruautés et aux excès les plus odieux.
Dans ces circonstances, la vie de leurs prisonniers et de leurs esclaves ne compte plus pour eux, et c'est par centaines, par milliers même, si c'est à la cour de l'oba, qu'ils égorgent ces malheureux.
Il faut que nos négrophiles le sachent bien : la situation des esclaves et des prisonniers de guerre en Afrique est beaucoup plus désastreuse depuis l'abolition de la traite. A Dieu ne plaise que je soutienne
l'horrible institution de l'esclavage 1 mais il est un fait que je constate car il est d'une vérité absolue, c'est que l'esclave n'étant plus une valeur d'échange pour se procurer les marchandises européennes, les rois et les chefs les égorgent par milliers pour donner de l'éclat à leurs fêtes sauvages, qui ne sont souvent qu'un prétexte à se débarrasser de bouches inutiles. J'ai souvent entendu dire en Europe qu'en abolissant la traite on ôtait aux rois africains la tentation de faire la guerre pour se procurer des esclaves à vendre. Ceux qui tiennent semblable langage n'ont jamais mis les pieds à la côte d'Afrique et ignorent d'abord que les rois africains se font la guerre pour de tout autres motifs, et continueront à se la faire malgré l'abolition de la traite, et ensuite que l'état social de ces contrées étant basé sur l'esclavage, les chefs n'ont pas besoin de la guerre pour se procurer des esclaves.
Je reviendrai dans quelques instants sur cette grande question de Fesclavage, pour expliquer ce qui a été fait et ce que l'on aurait dû faire si la traite eût été véritablement abolie dans un but philanthropique et non dans un but politique ; j'arracherai une fois de plus le masque humanitaire dont l'Angleterre voile ses odieuses spéculations.
La question vaut la peine d'être soûle* ée et traitée, preuves en main, autrement que par quelques phrases accidentelles. J'arrête donc ma plume prête à s'égarer devant l'indignation que suscite toujourg
chez moi certains souvenirs... et je reviens aux indigènes d'Akou. Avant de quitter le Bénin pour nous enfoncer dans les régions inexplorées du Yébou et du Yarribab, je viderai à fond cette querelle, qui est celle de la générosité et de l'honneur contre la duplicité et le mercantilisme.
Les Béniniens sont en général bien faits, d'un tempérament robuste, d'une taille moyenne et bien prise, ils ont les cheveux noirs, crépus, laineux, mais très fins, les yeux noirs et bien fendus, les traits agréables et la barbe assez rare.
Les femmes sont mieux faites encore que les hommes, leur peau est d'une douceur et d'une délicatesse extrêmes et quelques-unes sont vraiment belles, mais comme presque toutes les femmes de ces côtes, depuis le Sénégal jusqu'à Saint-Paul-de-Loanda, au Congo, elles ont l'habitude de s'oindre les cheveux avec du beurre ou de la graisse qui, au bout de quelque temps, deviennent rances,et unis aux émanations de la peau finissent par prendre une odeur peu agréable. Elles agissent ainsi afin de pouvoir peigner et tresser plus facilement leur chevelure.
Les enfants vont nus jusqu'à l'âge de quatorze ou quinze ans pour les garçons, et jusqu'à l'âge de la puberté pour les filles. Pendant l'hivernage, on les couvre d'une pièce de cotonnade bleue. Les hommes, comme les femmes, pour tout vêtement, ne portent qu'un pagne en étofïe appelée guinée et qui est tissée dans le pays. Les femmes riches portent le pagne
beaucoup plus long que les autres et en ramènent un pan sur leur tête; mais toutes vont la poitrine nue.
Ce sont les jeunes filles et les femmes qui extraient du fruit de l'elϕs l'huile qui y est contenue, et qui, sous le nom d'huile de imlme, fait l'objet d'un des commerces les plus importants de l'Afrique.
Elles pilent ces fruits dans des mortiers de bois, détachent ainsi la pulpe oléagineuse qui adhère fortement au noyau et font bouillir l'espèce de pâte qu'elles obtiennent après l'avoir délayée dans une certaine quantité d'eau.
La partie oléagineuse forme à la surface de l'eau une peUicule plus ou moins épaisse qui, en se refroidissant, se fige et prend la consistance du beurre.
Ce produit a une couleur jaune opaque, et une saveur douce, assez semblable à celle de l'huile de coco fraîche; mais, de même que cette dernière il rancit rapidement. Quand il vient d'être fabriqué, l'indigène s'en sert pour faire frire des poissons, des légumes et une espèce de galette de viande qu'il fait avec du mouton haché et des aubergines.
A une certaine distance, le village d'Akou me parut beaucoup plus considérable qu'il n'était, et tous les centres habités au Bénin offrent la même illusion au voyageur.
Cela tient à ce que chaque case possède, de l'autre côté de la cour qui sert à la cuisine, souvent même sur le même alignement, son grenier où on enferme les réserves de millet et autres grains servant a l'a-
limentation. Ces greniers sont couverts (j'une soi t j de toit en paille bien travail^ée, semblable pour la forme à celui des maisons ordinaires, ce qui les fait confondre aisément avec les habitations, et souvent est cause que l'on donne à un village une importance double de celle qu'il a réellement.
Quand je rejoignis mes compagnons, tout était déjà préparé pour le départ. La principale, ou pour mieux dire, l'unique rue d'Akou, était littéralement encombrée par notre caravane et le spectacle des guerriers béniniens sous les armes, ainsi que des esclaves qui attendaient le signal assis sur leurs fardeaux, était des plus pittoresques.
Le vieux Kofou vint nous faire ses adieux et nous annoncer qu'il avait donné l'ordre à un des gangas (prêtres ou sorciers, ces deux noms sont synonymes • dans toutes les langues) de faire le sacrifice qui devait nous rendre les mauvais génies propices sur tout notre parcours.
Notre interprète nous avertit qu'on allait encore couper le cou à un malheureux esclave en notre honneur.
Nous essayâmes vainement, Adaras et moi, de nous interposer ; Kofou était têtu, il s'était mis dans la tête de voir couler le sang, et rien ne put faire revenir celte brute de son idée. Un moment je crus avoir gain de cause, je lui avais ofïert un fusil contre la vie de son prisonnier ; ses yeux brillèrenv de convoitise, et il me répondit ; — Bon ! donne vite Ion
natté-natté, prends cet homme, on va en amener ub autre pour le ganga.
Je refusai le marché qui, en résumé, ne sauvait la vie d'un homme que pour en sacrifier un autre. On aurait eu beau offrir cadeau sur cadeau, la convoitise nègre aidant, tous les esclaves de Kofou eussent l'un après l'autre servi d'amorce.
La pauvre victime s'avança, bâillonnée, précédée de deux esclaves qui portaient un bassin en cuivre du ganga chargé d'ofïicier, et suivie de deux guerriers complètement nus, armés de massues. On la fit arrêter près de la maison du chef où le ganga la força de s'agenouiller près du bassin de cuivre.
Les deux guerriers se mirent alors à danser avec les contorsions les plus grotesques autour de l'esclave, qui attendait le coup fatal avec la résignation habituelle à cette race d'opprimés. Sur un signe du ganga, les massues que les danseurs faisaient tournoyer autour de leurs tètes s'abattirent avec la vitesse de l'éclair sur le crâne de la victime, qui tomba en chancelant la face dans le bassin de cuivre ; le ganga Se précipita sur elle et lui coupa la gorge.
Les soldats béniniens de notre escorte vinrent tremper le bout de leurs lances dans le sang dont le vase s'était rempli aux deux tiers, nos esclaves porteurs implorèrent à leur tour la faveur d'en jeter quelques gouttes sur leurs gris-gris ou amulettes. A la joie qui éclata sur leurs visages, ils parurent per-
suadés, après cette dégoûtante cérémonie, qu'ils allaient accomplir un voyage heureux.
Il est inutile de dire que nous détournâmes nos regards d'un aussi triste spectacle. Nous étions réellement navrés de ne pouvoir nous opposer à de tels__ actes de sauvagerie, mais notre intervention par la force aurait eu pour résultat, d'abord de ne rien empêcher, et en second lieu de terminer notre voyage dans l'intérieur à la première étape.
Le bruit se serait répandu immédiatement partout qu'une troupe de blancs venait d'arriver sur le Formose pour renverser les usages nationaux et religieux, nous eussions été abandonnés sur-le-champ par les guerriers de l'oba d'Ouéni, que rien au monde n'aurait décidés à nous suivre dans cette voie, et massacrés peut-être avant d'avoir pu regagner la Sarah.
Nous devions passer comme une simple caravane de marchands, uniquement occupés de ses échanges ; tout voir, ne rien dire, et surtout ne rien faire qui pût éveiller la susceptibilité des indigènes. Compris ainsi, notre voyage avait le mérite de posséder un but clair, bien défini, accessible à tous les noirs, qui comprennent très bien que nous venions chercher ".hez eux la poudre d'or, l'ivoire, le caoutchouc, l'huile de palme, et que nous leur apportions en retour les produits européens dont ils ont besoin... Mais tenter de toucher en quoi que ce soit aux œutumes séculaires auxquelles ces peuples tiennent d'autant
plus qu'ils sont moins avancés en civilisation serait, je le répète, pure folie.
Je SUIS persuadé que la plupart des voyageurs dont le centre de l'Afrique a été le tombeau n'ont dû leur fin misérable qu'à cette double cause ; que l'objet de leur voyage n'était peut-être pas bien compris des noirs. Allez donc leur faire croire, en effet, que vous parcourez leur pays pour savoir en quel lieu tel ou tel de leurs fleuves prend sa source 1... Et qu'ils n'ont peut-être pas toujours respecté les préjugés et les habitudes des peuples qu'ils visitaient.
Ourano, le fils du chef d'Arobo, qui avait voulu nous accompagner et qui répondait, en quelque sorte de noire sûreté auprès de son père et de l'oba de Bénin, ne cessait du reste de nous répéter de ne nous mêler ni des querelles des indigènes, ni de leurs cérémonies religieuses, ni de leurs fêtes si nous voulions revenir sains et saufs.
Le sanglant sacrifice accompli, Kofou, dont les témoignages d'amitié finissaient par être gênants, consentit enfin à nous laisser partir. Cinq jours de marche devaient nous conduire au mystérieux pays des Yébous, qu'aucun voyageur européen n'avait encore visité
Av'îit de quitter Akou, j'achetai deux petits bœufs de trait et une charrette des plus primitives mais solide, que je fis en moins d'une heure garnir d'une sorte de bâche avec des nattes de pendanus et des feuilles sèches ; les mêmes nattes me suffirent pour
mslaller un lit confortable dans l'intérieur. Je n'eus pendant tout le voyage qu'à me louer de cette précaution que mon séjour et mes nombreuses excursions dans l'Hindoustan, m'avaient suggérée. Jl y avait largement place pour deux personnes, et j'annonçai à Lucius que j'avais fais cette emplette pour notre usage commun.
— Sybarite, me dit Adams, en regardant notre véhicule avec un sourire moqueur.
— Tant que vous voudrez, capitaine, lui répondisje, mais je suis d'avis qu'aux dangers de notre entreprise, il est inutile d'ajouter des excès de fatigue qui se terminent ordinairement par une de ces fièvres si terribles sous ces latitudes, qui ne guérissent bien qu'en Europe quand elles ne vous emportent pas. Or la fièvre du Niger, quand nous serons à quatre ou cinq cents lieues d'ici, sans forces pour revenir sur nos pas, c'est la. mort.
— Pourquoi ne m'avez- vous pas dit cela plus tôt ? fit le capitaine devenu subitement pensif.
— Parce que, mon cher Adams, vous avez déjà voyagé au Bénin et je supposais que si vous ne vous précautionnez pas d'un semblable abri, ce ne pouvait être que de propos délibéré.
— Je n'ai voyagé qu'en rivière et ne connaissais pas ce genre d'installation.
— Vous feriez peut-être bien cle vous en procurer une semblable pour vos Américains et vous.
— J'y songeais.
— Nous ne faisons que de quitter Akou, retournons à ce village, et dès ce soir tout sera paré: vingtquatre heures lïe sont rien quand il s'agit de la santé".
— Continuons notre marche, me répondit notre ami, après un instant de réflexion ; mes hommes ne peuvent cesser un seul instant leur surveillance. Vous ne connaissez pas les noirs, il faut une main de fer pour les contenir ; nous ne jouons pas notre vie sur un lit de roses, et je suis sûr que je baisserais dans l'estime de mes rudes marins, si je les faisais voiturer comme des femmes.
— Merci 1 capitaine, alors nous...
— Mais vous, fît-il en m'interrompant, vous n'avez aucune responsabilité ici, mes hommes vous considèrent à terre ni plus ni moins que si nous n'avions pas quitté la Sarah ; pour eux, vous n'êtes que des passagers, et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira sans qu'ils s'en inquiètent.
— SoitI achetez au moins des bœufs et une charrette pour vous.
— Avant tout je dois l'exemple, et pour être bien obéi, mes compagnons doivent être persuadés que je' serai toujours le premier au danger et à la fatigue.
Et il nous quitta en sifflant son air favori do Yankee doodle, pour se porter en avant et voir si tout allait bien dans la caravane.
Un homme de fer que cet Américain, et je n'ai rapporté cette conversation que pour ajouter un trait de plus ? cette énergique figure et bien faire c-om-
prendre ce que sont ces rudes pionniers du Far- Wesl, qui transj-.ortent partout, sous les glaces des pôles, au soleil des tropiques, leur aventureuse énergie, leur insouciance de la vie et leur courage à* toute épreuve dès qu'ils sont en face d'un résultat qu'ils veulent atteindre.
Aussi, le monde et l'avenir sont à eux!
Pendant les jours qui suivirent, occupé du matin au soir par le souci de ses marchandises, de ses porteurs, de la route à suivre, le capitaine eut peu de temps à nous donner, et nous en profilâmes pour faire notre compagnie d'Ourano qui, parlant assez bien l'anglais, nous était d'un précieux secours pour notre mission d'observations sur les mœurs et les usages du pays.
Cela me permettra de compléter les remarques sur le Bénin contenues dans le premier volume de ce voyage, remarques, que la rapidité de notre marche, des rives du Formose chez les Yébous, ne nous aurait pas permis de faire nous-mêmes.
Adams n'était nulle part pour les longs séjours, mais il avait une raison excellente pour brûler en quelque sorte le Bénin, car parmi les conditions imposées par l'oba à sa protection qui devait s'exercer pendant tout le voyage par ses soldats qui répondaient de nous, se trouvait celle de ne vendre aucune carabine à répétition et aucun revolver aux autres chefs et petits rois d'Ouéni, ses tributaires. Toute station était donc pour Adams du temps perdu
Oa conçoit qu'une semblable façon d'agir n'était pas des plus favorables à nos doubles études de botanique et de linguistique, aussi une idée, celle de laisser la grande caravane aller en avant et de la rejoindre dans des lieux détermines, commença-telle à germer dans mon esprit, et je me promis d'en faire part au capitaine à la première occasion.
Les populations du Bénin sont toujours en fêtes, il est rare qu'elles n'aient pas chaque semaine deux ou trois anniversaires importants à célébrer par des festins, des chants et des danses. Partout la double alliance sacerdotale et royale a produit le même résultat : la masse abrutie se soumet à qui l'amuse et à qui frappe son imagination par le merveilleux et l'incompris.
Les deux grandes fêtes qui affectent un caractère religieux et national sont la fête de l'Igname, dont j'ai déjà parlé, qui se célèbre toutes les années au mois de septembre, et celle de l'Hataï, qui se célèbre tous les vingt et un jours et en dure huit. En ajoutant à cela les innombrables solennités religieuses, fêtes des fétiches et de famille, on verra qu'il resterait peu de temps au Béninien pour se livrer au travail, s'il ne se déchargeait de ce soin sur les esclaves et les femmes.
L'igname est le légume le plus important du pays, on peut dire qu'elle joue chez les indigènes le rôle de pain chez nous. On célèbre sa fête quand elle entre en maturité. Les chefs et rois tributaires sont
tenus d'y assister dans la capitale même d'Ouéni. Tous les excès sont de mise pendant celte fête; chaque chef ou roi, en entrant à Ouéni, immole un ou plusieurs esclaves, selon son rang, puis il vient défiler avec tous les siens devant le roi sur la grande place garnie de canons où se tient le cortège de l'oba. Le soir inême commencent les scènes d'ivresse, qui ne cessent qu'au matin, pour recommencer au coucher du soleil. Dans tous les endroits importants de la ville, le roi fait placer d'énormes bassins pleins de rhum, de vin de palmier, et de jus fermente d'oranges ; chacun vient y boire, et ce sont d'interminables scènes d'orgies pendant lesquelles toutes les femmes sans distinction de classes appartiennent à ceux qui les rencontrent. L'intérieur des demeures ne les protège plus, car chacun a le droit de pénétrer où bon lui semble. Hâtons-nous de dire, du reste, que pendant ces fêtes de l'Igname, les Béniniennes sont les premières à provoquer les hommes par leurs attitudes. On les voit se promener demi-nues, buvant à tous les carrefours et défiant tous ceux qu'elles rencontrent, soldats, étrangers, gangas, d'arriver à les lasser. Le second jour est consacré aux affaires générales de l'État: l'oba préside une sorte de diète de tous les chefs et rois ses tributaires, et pendant ce temps-là, des sacrifices humains s'accomplissent dans tous les coins de la ville. Des milliers d'esclaves sont immolés sur les sépultures royales, et les gangas, en égorgeant trois hommes, trois femmes, Iroi-s
enfants, dont ils recueillent le sang au-dessus d'un grand bassin, plein de légumes et de viandes, préparent le charme annuel qui doit garantir la vie du roi jusqu'à la prochaine fête de l'Igname, c'est-à-dire pendant l'année qui va suivre ; si ce charme n'était pas préparé en temps voulu, l'oba serait exposé aux plus terribles dangers, dont le moindre serait d'être possédé par le Lolouc ou chef des esprits malins.
On fait aussi couler le sang humain à flots dans le sillon où on a récollé la première igname mûre. Au bout de dix jours de fohes de toutes espèces, — l'oba vient, accompagné de toute sa cour, manger de l'igname nouvelle sur la place du marché, en présence de la foule, qui chante un hymme en l'honneur de la précieuse racine. Le lendemain, avec tous les habitants, le roi va faire ses ablutions solennelles dans le Formose. On transporte sur les bords de la rivière son trône, ses armes, tous les objets qui sont à son usage personnel, et il les purifie de ses propres mains, avec des aspersions d'eau ; et chose étrange, en ce que cette tradition se retrouve au berceau de presque tous les peuples de l'Orient, l'oba charge de tous les crimes, de toutes les fautes, de tous les péchés d'ordre religieux, qui ont été commis dans l'année, un bouc et un mouton qu'on lui amène, puis il les égorge et les jette à l'eau. Dans la croyance de tous, le fleuve emporte les deux victimes à la mer, et avec elles toutes les souillures du Bénin.
De retour au pakiis, on égorge dix esclaves devant
chaque porte. Le sang répandu à terre, uni aux conjurations magiques prononcées par les gangas, a pour propriété d'en interdire l'entrée à toutes les maladies, aux esprits mauvais et aux gens malintentionnés. Quelques gouttes de sang humain sont aussi répandues dans toutes les chambres du palais.
Enfin, toute cette orgie de sang, de boissons et do débauche dure vingt et un jours; il semblerait que ces gens-là ne s'arrêtent que quand ils sont las de tuer et de boire.
L'Hataï, à part qu'on n'y mange pas d'igname et
u'il n'y a pas d'ablutions à la rivière, ne se célèbre
pis autrement que la précédente fête. Le jour, les
rhants et la danse ; la nuit, la boisson et les licences
ks plus contre nature.
Je ne craindrais nullement de donner la description de ces scènes singulières, qui mieux que tous les raisonnements font connaître le degré de civilisation d'un peuple; les questions de morale n'ont rien à faire avec les questions d'ethnographie, et je n'ai jamais rien vu de plus curieux que certaines relalior* de voyageurs médaillés par toutes les sociétés de géographie, qui après de longs mois de courses dans l'intérieur, nous reviennent sans oser soulever, par pudeur, un coin du voile qui couvre les mœurs du Gabon et du bassin de l'Ogooué ou du Cono;o. Pour ma part, si je ne pousse pas plus loin mes récits et explications sur ces fêles du Bénin, c'est que je ne parle en ce moment que d'après ce qu'Ourano nous a
conte, le trop court séjour fait dans le bassin du Formose ne nous ayant pas permis de nous trouver dans la capitale à l'époque de ces fêtes.
C'est toujours la grande querelle entre les voyageurs ethnographes et les voyageurs géographes. Les uns placent les questions de mœurs, de religion, de civilisation, de langage avant tout. Les autres ne voient que des latitudes, des montagnes, des cours d'eau; il semblerait que le bonheur de l'humanité sera complet quand ces derniers seront parvenus aux sources de l'Ogooué ou du Congo; ils regardent en pitié ceux qui étudient les mystères de la filiation des races humaines, qui fouillent des radicaux pour reconstituer des langues... Qu'est-ce tout cela?avezvous découvert une petite source, mesuré seulement une montagne ? Il n'y a qu'eux ! il n'y a qu'eux! comme dit le dentiste Gredane.
Mon Dieu, soit! il n'y a que vous, illustres voyageurs géographes!... Nous qui étudions les hommes et la nature, nous sommes des voyageurs qui nous laissons emporter par l'imagination, comme vous le dites avec tant d'à-propos dans vos petites préfaces. Que voulez- vous?... tout le monde n'est pas né pour écrire des voyages en style de géomètre-arpenteur., et puis je tiens à vous le dire tout doucement : vous avez tort de le prendre d'aussi haut... car enfin il suffit d'audace pour remonter le Congo et l'Ogooué, tandis qu'à celui qui nous rapportera des études sur la flore de ces contrées, qui donnera l'ethnographie des dllïé-
rentes races qu'on y rencontre, nous révélera le véritable sens de leurs croyances, de leurs superstitions, de leurs idées cosmographiques, si rudimentaires qu'elles soient, et dira Vâge linguistique de leiirs idiomes... à ce voyageur-là, Messieurs, croyez-moi, il faudra autre chose qu'un bon fusil, de bonnes jambes et du courage... Laissez donc ces voyageurs tranquilles : ils travaillent pour ajouter une page d'histoire générale de l'humanité, et ne vous empêchent nullement, de courir le monde pour empailler des singes et des perroquets...
Je ne sais rien de plus étrange, de plus sauvage que les cérémonies funéraires qui suivent la mort de l'oba. Les fils, les frères et les neveux du roi décédé se précipitent en furieux hors du palais, et le fusil à la main, pendant trois jours, tuent sans distinction tous les gens qu'ils rencontrent dans les rues. La population se ferme soigneusement chez elle, et de temps à autre on force quelques esclaves à sortir, pour donner un aliment à la fureur des parents de l'oba; sans cela, ces derniers auraient le droit, s'iFs restaient un jour entier sans rencontrer de victimes, de pénétrer dans l'intérieur des cases et de choisir eux-mêmes parmi les hommes libres tous ceux qu'il leur plairait d'immoler. Dès que le roi est déposé dans la terre, on égorge sur sa tombe ses ministres, les serviteurs attachés à sa personne et toutes ses femmes. Cette coutume, qui existe depuis un temps immémorial, est consacrée par la tradition religieuse,
et il est d'une croyance commune que si on ne la respectait pas, les plus grands maux, tels que la peste et la famine, séviraient immédiatement dans tout le royaum*^.
Le despotisme ombrageux de ces rois africains â trouvé là un puissant moyen de préservation; il est certain que tous ces malheureux, dont la vue est attachée à celle du maître, doivent veiller avec un soin jaloux à la sûreté de ce dernier.
Seule, la mère de l'héritier est épargnée.
Tous les chefs, petits rois- dépendants du suzerain d'Ouéni, ainsi que les villes les plus,importanles, doivent envoyer en cadeau, pour la célébration des funé* railles, deux ou trois barils de poudre et un nombre d'esclaves proportionné à leur richesse; la poudre se dépense en feux d'artifices et les esclaves sont immolés. Plus il y a eu de sang humain répandu en l'honneur du défunt, et plus sa mémoire a été honorée.
Les traditions genésiaques du Bénin sont singulières et méritent d'être rapportées.
Les habitants d'Ouéni reconnaissent un Dieu maître de toutes choses. Voici, d'après notre ami Ourano, comment la création s'est opérée.
Après avoir créé la terre. Dieu forma deux hommes, l'un noir et l'autre blanc, et il leur donna à chacun une femme de leur couleur ; puis ayant placé sous un arbre une calebasse fermée et un papier scellé, il dit aux deux hommes que tous les biens se trouvaient enfermés dans ces deux objets, et il
appela le noir, en lui ordonnant de choisir le premier.
Le noir prit la calebasse, et l'ayant ouvert, il y trouva un morceau d'or, d'ivoire et de cuivre, dont il ne sut que faire; dans le papier fermé, celui du blanc, Dieu lui promettait tous les biens.
Les noirs furent relégués au milieu des bïoussailles et des bois, tandis que Dieu conduisit les blancs sur les bords de la mer, et toutes les nuits, il venait s'entretenir avec eux; il leur apprit à construire des vaisseaux, et de cette façon ils purent aller voyager dans d'autres pays; longtemps après Is revinrent avec une immense quantité de naarchandises pour trafiquer avec les noirs.
Si les noirs avaient été plus heureux dans leur choix, ils auraient été le premier peuple de la terre.
Au-dessous de leur Dieu, qu'ils nomment Aroué, se trouvent une foule d'esprits inférieurs, les uns bons auxquels il faut faire de nombreuses offrandes pour obtenir d'en être protégé, et les autres mauvais, auxquels il faut offrir des présents non moins nombreux, pour obtenir qu'ils vous laissent en paix. Il y a comme dans l'Olympe de l'antique Asie, copiée par les Grecs, des esprits qui président aux bois, aux fleuves, aux montagnes, aux. routes, aux carrefours, aux entreprises, à la guerre , à l'amour, aux échanges, aux voyages, aux naissances, aux morts, aux mariages, au sommeil, aux songes, aux demeures, aux champs, aux récoltes, à la fécondité, aux échan-
ges, etc.. L'action la plus indifférente de la vie est sous l'influence d'un esprit spécial; en outre de cela, chaque famille a ses lares ou dieux pénates : rien ne peut se faire, aucun projet ne peut être mis à exécution, sans qu'oi\ ait offert des présents à ses dieux domestiques d'abord, et aux esprits spéciaux qui président à la chose que l'on veut entreprendre ensuite.
On a beau faire le tour de notre machine ronde, aller dans les îles de l'Océanie, dans les temples de l'Inde, les forêts de l'Afrique ou les églises d'Europe, partout on peut constater que l'œuvre du prêtre est la même; partout, sous prétexte de religion, les habiles savent attirer à eux, à titre d'offrandes à Dieu, le meilleur du travail des autres; partout, ils fabriquent sur la création du monde des histoires à dormir debout, qu'ils prétendent tenir de Dieu lui-même, partout, la superstition et la faiblesse des masses leur permettent de vivre dans une grasse et sainte oisiveté; partout, ils font commerce de gris-gris, d'amulettes, de chapelets, de fétiches, de scapulaires et de prières qui guérissent les maladies, rendent propices les esprits et chassent le diable.
Partout les sorciers sont les mêmes, qu'on les appelle gangas, brahmanes, bonzes, prêtres ou lévites ; ce sont des habiles qui exploitent la crédulité publique avec les mêmes fables et les mêmes supercheries.
Si messieurs les voyageurs des sociétés de géographie veulent bien me le permettre, je vais leur chercher encore une légère querelle. Je les prie de m'excuser, mais il y a si longtemps que je désire leur adresser cette petite question,, que je saisis avec empressement l'occasion qui se présente.
a Ces peuples sont fétichistes ! » disent-ils gravement et avec un touchant accord, dès qu'ils mettent le pied sur la terre d'Afrique.
Fétichistes, les Achantis, les gens du Dahomey, fétichistes tous les habitants de la Côte de Guinée du bassin dû Niger, du Gabon, du Congo..., tou fétichistes 1
Eh bien ! je crois que ces messieurs se servent d'une expression toute faite, d'un cliché qui les dispense d'études. C'est si vite dit : Fétichiste 1
Qu'est-ce que le fétichisme?
L'adoration du bois, de la pierre, des légumes, des animaux, des éléments en tant que bois, pierre, légumes , animaux et éléments, et non comme la représentation d'une force divine.
Le sauvage ou l'homme primitif, pour être fétichiste, doit adorer, en efifet, son tronc d'arbre comme tronc d'arbre, car s'il le vénère comme représentant Dieu, ou une force supérieure qui dirige la nature, il sera aussi bien polythéiste etmonothéisteque l'homme civilisé.
Ce n'est pas en effet la grossièreté de l'image destinée à représenter un dieu qui entraîne la déno-
raination de fétichiste pour celui qui l'adore; car alors une peuplade serait fétic^histe ou polythéiste selon qu'elle aurait ou n'aurait pas des Apelles et des Praxitèles, des Michel-Anges et des Raphaëls pour représenter ses dieux.
Eh ! bien, je déclare que cette accusation portée par les voyageurs et les anthropologistes d'une certaine école, contre l'humanité, d'avoir adoré de la pierre et du bois en tant que pierre et bois, ne pourrait dans le passé citer un seul texte, et dans le présent citer un seul fait à l'appui de son opinion.
Pour le présent : j'ai parcouru le monde, de l'Inde aux îles les plus reculées de l'Océanie, ne perdant aucune occasion d'interroger l'homme de la civilisation primitive chaque fois que je pouvais le rencontrer, et chaque fois j'ai reçu la réponse que m'a faite un anthropophage des Marquises que j'interrogeais comme président de la cour d'assises de Taïti. Il avait mangé avec les gens de son village quatre matelots d'un baleinier américain, et je voulais me rendre compte de son niveau moral pour apprécier sa culpabilité.
— I rave na vai té taata? (Qui a fait l'homme?) lui dis-je en mahori.
— Té Atua (c'est Dieu), me répondit- il dans le même idiome.
— I rave na vai té vahiné? (Qui a fait la femme?)
— Té Atua.
— I rave na vai té fénua? (Qui a fait la terre?)
— Té Atua.
— Toô hia té atua? (Combien y a-t-il de dieux?)
— Rahi iti atua, atai tavana. (Il y a beaucoup de petits dieux, mais un seul grand chef.).
Me souvenant de cette scène et de vingt autres qui avaient eu pour théâtre les îles de la Sonde et les plages inexplorées du Pacifique, je voulus en avoir une nouvelle édition sur cette côte africaine, dans ce pays de Guinée dont les populations sont de prime abord traitées de fétichistes par tous ceux qui les visitent.
Un soir, au campement, je fis appeler au hasard un des soldats béniniens de notre escorte, et Ourano nous servant d'interprète la conversation s'engagea de la manière suivante :
— Qui est-ce qui a créé la terre, les hommes et tout ce qui est sur la terre?
— C'est Aroué.
— Qu'est-ce qu'Aroué?
— C'est l'oba invisible de tout.
— Pourquoi lui donnes-tu ce titre d'oba (ce nom signifie textuellement roi des rois)?
— Parce qu'il n'y a personne dans le monde d'aussi puissant qu'Aroué. Sans lui tous les loloucs tourmentôraient les hommes sur la terre, et il serait impossible de rien faire.
— Qu'appelles-tu Loloucs ?
— Des esprits mauvais qui ne cherchent que le mal.
— Et comment Aroué les fait-il obéir ?
— Il envoie les otobis pour les battre et protéger es hommes.
— Qu'est-ce que les otobis?
— Ce sont de bons génies qui exécutent les ordre d'Aroué.
— Qui est-ce qui a créé les loloucs et les otobis ?
— C'est Aroué.
— Comment Dieu a-t-il pu créer de mauvais esprits ? Aroué n'est donc pas bon?
— Le capitaine se trompe (tous les blancs sont capitaines pour les indigènes de ces côtes), Aroué est très bon, et il avait créé les loloucs et les otobis tous bons, mais les loloucs voyant que les otobis étaient plus beaux et plus puissants qu'eux dirent à Aroué Pourquoi nous as-tu donné les otobis pour chefs t nous ne voulons pas leur obéir. Alors il y eut un grand combat dans le palais d'Aroué, les otobis chassèrent les loloucs de la demeure d'Aroué et les loloucs se réfugièrent sur la terre. Ils se cachèrent dans les bois, dans les buissons, dans les fleuves, au milieu des palmiers épais, dans la toiture de paille des cases, partout enfin, et ils soufflèrent la guerre entre les hommes et les hommes qui avaient été créés tous bons eux aussi devinrent mauvais sous l'influence des loloucs.
Alors Aroué envoya les otobis sur la terre pour combattr3 les loloucs, et inspirer aux hommes les bonnes choses qu'ils doivent faire et c'est depuis
ce temps que les hommes sont mauvais quand ils écoutent les loloucs, et ils sont bons quand ils écoutent les otobis.
— A quoi cela sert- il d'être bon ou mauvais? Si je Te prends ta femme, ce serait mauvais pour toi, mais bon pour moi.
— Oui, mais les olobis retiendront ton nom et quand tu seras mort, ils te poursuivront parloui pour t'empècher de reprendre la forme d'un homme libre et tu seras réduit à entrer dans le corps d'un esclave.
— Quand on est mort, on revient donc sur cette terre ?
— Est-ce que le papayer ne met pas sa vie dans ses fruits; quand le papayer meurt, ses fruits tombent, la terre reçoit ses graines et il pousse d'autres papayers.
— Et si quand on meurt, on a écouté la voix des otobis, que devient-on?
— L'homme qui n'a jamais manqué d'offrir les acrifice aux otobis, qui n'a pas frappé son père, qui n'a jamais fui à la guerre^ qui a toujours obéi au roi, revient dans le corps d'un ganga (prêtre) ou d'un chef.
— Revieadra-t-il toujours ainsi sur la terre?
— Non, quand il aura élé neuf fois grand-père dans neuf existences différentes, Aroué le retiendra et en fera un otobi.
— Pourquoi offrez-vous des présenls, des sacrifices aussi bien aux lolouc* qu'aux otobis.
DU BÉMN AU PAYS DES YÉB0U3 47
— Les lolûucs sont plus puissants que les hommes, ils peuvent leur envoyer des maladies, faire mouiir leurs bestiaux, échouer tous leurs projets, lesolobis ne sont pas toujours là pour veiller. Il est préférable d'éviter le danger en offrant des sacrifices aux loloucs qui sont très friands des hommages des hommes.
— Ne trouves-tu pas barbare de faire couler le sang humain, à la moindre fête, et penses-tu qu'Aroué et les otobis applaudissent à vos sanglants sacrifices.
— On ne sacrifie que les esclaves, c'est-à-dire des hommes qui avaient été méchants dans leur vie antérieure ; quand ils sont égorgés, dans une cérémonie, par la main du' ganga, et que leur sang est répandu au pied des statues des dieux ou sur les tombeaux des rois, ils sont purifiés par leur sang des fautes qu'ils ont commises et peuvent revenir sur la terre dans le corps d'un homme libre.
Ces paroles me donnèrent l'explication d'un étrange phénomène que j'eus l'occasion d'observer souvent dans ce voyage. Chaque fois que j'ai assisté, toujours malgré moi, comme on doit bien le penser, à quelques sacrifices humains, je n'ai jamais vu un seul esclave chercher à éviter le sort qui raUeq.dait ou même paraître regretter la vie. Bien plus, j'ai eu l'occasion de voir, dans le Yarribah surtout, où cette habitude est très en vigueur, une foule d'esclaves venir demander la mort à leurs maîtres, comme un moyen de terminer leurs peines et de passer plus rapidement dans
le corps d'un homme libre. Je décrirai ces scènes curieuses en leur temps ; qu'il me suffise de dire que, devant la volonté persistante de l'esclave, la coutume est que le maître ne peut lui refuser V émancipation de la mort.
J'ai déjà relevé le même usage dans nos comptoirs d'Assinie et du Grand-Bassam.
J'avais tout d'abord mis cela sur le compte de l'abrutissement; poussé par la souffrance, l'esclave en arrivait à demander la mort , mais l'explication tirée de la coutume religieuse m'a depuis paru beaucoup plus logique. Car, si dans sa triste situation on comprend que l'esclave puisse voir dans la mort la fin de ses peines, on ne saisira pas bien ce qui pourrait engager le maître à accéder à ses désirs et à perdre le fruit de son trav&ll, en le faisant égorger par le ganga, s'il n'avait pas le préjugé religieux pour l'influencer.
Il peut arriver en effet que lui-même, chassé dans le corps d'un esclave, il se voie à son tour refusé par un maître ce qu'il aura lui-même refusé à son esclave dans une vie antérieure.
Il y a certainement, dans cette idée superstitieuse la meilleure explication de cette étrange coutume
A chaque réponse que faisait le guerrier béninien à nos demandes un signe d'acquiescement d'Ouranome montrait que les croyances du noir étaient bien celles qui étaient admises dans le pays.
Je ne soulèverai pas la question de savoir si ArDué, les otobis, les loloucs ne valent pas les Brahnia, Jupiter,
Jéliovah et tout leur cortège de demi-dieux, de démons et d'archanges, car pour moi les superstitions religieuses sont toutes aussi ridicules les unes que les autres ; mais ce que j'affirmerai avec la foi scientifique que donne l'expérimentation et les études faites sur les lieux mêmes ; Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de nations fétichistes.
Il n'y a pas une seule peuplade du'Centre-Afrique qui adore des morceaux de pierre ou de bois ; ces objets, si rudimentaires qu'ils soient comme sculpture, représentent des forces supérieures, des divinités, et dès lors il n'y a plus de fétichisme, dans le sens véritable de ce mot...
Si, par fétichisme, vous entendez des croyances grossières, oh I alors, nous allons être vite d'accord. Il n'y a plus que du fétichisme sur la terre, car toutes théories religieuses hurlent avec le sens commun... J'ai vu de francs sauvages se tenir les côtes de rire quand on leur racontait que le dieu des blancs était venu sur la terre dans le sein d'une femme et qu'on l'avait crucifié entre deux voleurs.... Et je n'ai jamais su comment m'y prendre pour prouver à ces sauvages-là qu'ils avaient tort de rire.
Gomme ils nous appelleraient fétichistes, eux aussi, si les expressions scientifiques toutes faites,, dont se servent les voyageurs officiels, avaient cours dans leur langue 1...
Toute la science de certains anthropologistes se Résume à ceci.
Vous rencontrez une Vénus sculptée par Phidias, cette déesse appartient au polythéisme grec.
Vous leur montrez un soliveau mal équarri qui représente le dieu Thi, qui avale la lune chez les Océaniens :
— Cette idole, vous disent-ils d'un ton suffisant, appartient au fétichisme polynésien.
Ehl braves gens, croyez- vous donc plus à Vénus et à ses illustres incartades qui feraient enfermer ses imitatrices à Saint-Lazare, qu'à ce brave dieu Thi, qui passe son temps à avaler et à désavaler un astre, occupation qui n'a rien de contagieux... Non, n'est-ce pas? Rayez donc alors le mot fétichisme de votre dictionnaire, ou bien déclarons ensemble que l'humanité est la même partout, et qu'elle est aussi ridicule en Occident de peupler les plaines célestes d'anges, d'archanges, de démons, de saints et d'esprits de toutes sortes, qu'elle l'est sous les tropiques, quand elle remplace tous ces gens-là par les Aroués, les loloucs et lesotobis... Pas de fétichistes, ou tous fétichistes!
Est-ce que vous croyez que celui qui se trempe dans l'eau des pieux négociants de la Salette et de Lourdes n'est pas aussi fétichiste que Je noir qui se frotte de jus d'herbes consacré par les gangas à leurs dieux, pour se guérir de la fièvre... Et celui qui croit au diable, en quoi est-il plus civilisé, plus saii: d'esprit, que celui qui croit au lolouc?
Partout l'humanité est aux mains d'une troupe de
parasites et de fainéants, qui l'exploitent à l'aide des mômes mystères et des mêmes mensonges... Passons 1
Au Bénin, les prêtres sont divisés en deux catégories bien distinctes. Ceux de la première habitent dans les grandes cases qui servent de temples et où sont placées toutes les statues des dieux; ils reçoivent constamment, grâce aux illustres voisins qui les entourent, l'inspiration céleste et transmettent au dehors les oracles rendus par les génies supérieurs qui président aux destinées du pays.
Dans ces temples, les dieux ne s'abaissent jamais à parler pour la vile canaille; les rois, les obis, les 3hefs, les commandants des gardes et des armées, les ministres et leur parenté, ont seuls le droit de deinander aux gangas de première classe, de leur faire connaître la volonté des dieux. Et au Bénin 3omme en Europe, le dieu se tait, si la quantité de poudre d'or et d'esclaves offerte ne lui paraît pas suffisante. Ainsi, le roi ne peut guère faire parler l'oracle, à moins d'une livre d'or; les obas ses tributaires sont taxés à dix onces, les chefs à huit, les ministres à cinq, et tous les autres personnages à trois.
Les cases des divinités jouissent du droit d'asile pour les condamnés et les esclaves qui s'y réfugient ; le même usage existait autrefois pour nos églises d'Europe, mais les prêtres du bassin du Formose rendraient des points aux nôtres sur ce chapitre;
le droit d'asile est une de leurs plus belles sources de revenus. Le maître de l'esclave, et ceux qui ont eu à souffrir du crime commis par le condamné, peuvent racheter le droit d'asile, et les gangas leur livrent alors le malheureux qui s'est fié à eux et à la protection des dieux. A chacun son tour, nos gangas à nous ont barre sur ceux du Bénin dans l'art d'exploiter le mort. Quand un de nos parents s'en va dans un monde meilleur, il faut avoir le cœur bien dur pour ne pas allonger quelques pièces de cent sous, moyennant quoi le ganga de votre paroisse le tire bel et bien du purgatoire. Dès qu'un homme, au contraire, est décédé au Bénin, le ganga ne s'occupe plus de lui, il n'a pas trçuvé le moyen de le poursuivre jusque dans l'autre monde pour s'en faire des rentes.
Les prêtres de seconde catégorie vivent mêlés au peuple, dirigent leurs cérémonies et fêtes de famille, et ont le monopole de la fabrication des grisgris, des amulettes et autres objets sacrés qu'ils vendent au menu fretin; c'est leur seul revenu à eux, car ils n'ont pas part aux riches offrandes qui sont l'apanage exclusif des gangas de l'ordre supérieur.
Ils mêlent la mendicité à ce pieux tripotage et somme toute finissent par tirer leur épingle du jeu aussi bien que les autres, et à vivre dans cette douce et benoîte oisiveté qui distingue les oints du Seigneur sur tous les points de notre machine ronde.
J'obtins aussi d'Ourano quelques ï-enseignements
sur le droit coutumier de son pays; je les donne tels quels, n'ayant pu, en cinq ou six jours de marches forcées, les contrôler par mes propres observations. Cependant je suis assez disposé à les croire dignes de foi, le fils du vieil Arobo n'ayant aucun motif de m'induire en erreur.
Quand le Béninien veut se choisir une femme, il fait à la famille un cadeau qui représente la valeur de sa future épouse; c'est un véritable achat, car s'il s'en dégoûte, ou s'il n'en a pas d'enfants, il a le droit de la vendre, après en avoir au préalable averti la famille qui peut la racheter de préférence à tout autre.
En cas d'infidélité, il peut la tuer, mais si ses proches lui ofïrent la somme fixée pour le rachat, il est obligé de la leur rendre.
La femme ainsi rachetée ne peut plus se remarier. Si le mari s'absente pendant trois ans, sans donner de ses nouvelles, sa femme peut convoler à de se- :ondes noces, et, chose bizarre I si son premier mari revient, elle reste la propriété du second, mgis tous leurs biens et tous les enfants nés et à naître appartiennent au premier, sous la dépendance duquel le pèr« et la mère vivent, du reste, dans un état mixte qui n'est ni l'esclavage ni la liberté.
Ainsi le premier mari ne peut pas les vendre comme esclaves, car ils sont de race libre, mais il peut les mettre en gage, louer leur travail, en user comme de sa chose. A sa mort, en quelque main
qu'ils soient, ils recouvrent leur liberté quand bien même ils auraient été donnés au roi ou voués aux temples en garantie d'une dette.
Le meurtre de sa femme ou de son enfant est puni de mort : la puissance du père de famille s'arrête à la vie des siens, sage coutume qui n'existe nulle autre part qu'au Bénin dans cette partie de l'Afrique ! Du moins ne l'ai-je pas rencontrée chez les différentes peuplades que j'ai visitées. L'ancien droit de Rome, plus barbare que le droit de ces sauvages, n'avait pas admis cette distinction ; le pater fa milias avait droit de vie et de mort sur tous les siens.
Quiconque est accusé d'être possédé du Lolouc ou démon périt au milieu des plus affreuses tortures.
De même si on le soupçonne d'avoir attiré le diable sur son voisin par des incantations magiques ou autres maléfices.-
L'esclave, las de la vie, a le droit d'exiger de son maître qu'il soit mis à mort par la main du ganga, dans un sacrifice.
Il a également la faculté de changer de maître. Tout homme libre qu'il somme par ces paroles : « Que tu meures sans sépulture si tu ne me prends pas à ton service ! » doit rembourser la valeur de cet esclave à son maître et l'amener dans sa demeure.
Lorsque Obi-Ourano me cita cette coutume, qui, j'ai pu m'en assurer, existe dans tout le bassin du Niger inférieur, je compris que c'était un moyen
d'adoucir la situation de l'esclave, moyen énergique même, puisque l'esclave pouvait changer de maître chaque fois qu'il n'était pas satisfait de sa situation ; mais je fus profondément étonné de la rencontrer comme un frein salutaire au milieu des cruelles institutions de ces peuples. Qui donc, au sein de cette barbarie féodale, avait eu assez de force, assez de prestige pour imposer une pareille loi ?... Quel était le sage, le philanthrope noir qui avait si fortement marqué son passage sur cette terre d'Afrique où ruisselle le sang des victimes?... Je me souviens, c'était un soir, la veille du jour où nous allions franchir la limite qui sépare le Bénin du mystérieux pays des Yébous ; assis à l'ombre bienfaisante d'un gigantesque banian, Ourano venait de me donner ces intéressants détails sur les mœurs de sa terre natale: je rêvais l'œil perdu dans l'horizon brumeux: il me sembla, remontant aux origines du monde, voir défiler devant moi les rares figures des quelques bienfaiteurs que compte l'humanité, et je regrettai de ne pas connaître le nom de ce noir à qui sa race doit peut-être la seule bonne loi qu'elle possède.
Sans la superstition religieuse, qui pousse les esclaves à se dévouer pour les sacrifices, dans l'espoir d'améliorer leur condition dans une seconde existence, la coutume que je viens de rapporter adoucirait à ce point les mœurs, que l'esclavage, base de la constitution sociale de cette oartie de l'Afrique, finirait par disparaître...
Le meurtre de son égal, entre hommes libres, est puni de mort; le meurtrier a le choix ou de se livrer à la famille de celui qu'il a tué, ou de se donner la mort lui-même.
Le meurtre d'un inférieur est frappé d'une amende de sept ou onze esclaves selon les cas, au profit de la famille.
Le meurtre d'un esclave par son maître n'est pas puni.
Le meurtre de l'esclave d'autrui oblige à en payer la valeur.
L'esclave d'un pays étranger, qui se réfugie au Bénin, acquiert la qualité d'homme libre.
S'il appartient à une nation alliée, il est rendu à son maître.
Tout individu qui vole le roi est puni de la castration.
Tout individu de race inférieure qui a commerce avec une fille ou femme de sang royal est également puni de la castration.
Tout individu qui est surpris en adultère, avec la femme de celui qui a subi la caçtration, est puni de mort.
La lâcheté, en temps de guerre, est punie de la même peine.
Si un membre de la famille royale a mérité la mort, on ne l'exécute pas comme les autres, car il est défendu de verser son sang ; mais on le livre à un des officiers de la garde du roi, qui, après lui
avoir lié les bras et les jambes, s'en va le noyer dans la rivière.
L'intérêt de l'argent est de vingt-cinq pour cent par mois, à moins qu'il ne soit stipulé par le prêteur qu'il laisse son argent sans intérêt.
Ce taux exorbitant, d'après ce que m'explique Ourano, n'existe que pour le commerce, et en raison des énormes bénéfices que retirent ceux qui s'y livrent. En effet les marchandises européennes apportées de la côte prennent dix fois leur valeur dès qu'elles sont arrivées dans les villes de l'intérieur.
Si le débiteur ne peut rembourser son créancier, il devient son esclave jusqu'à ce qu'il se soit acquitté par le travail.
Le roi est propriétaire de tout le sol, et les habitants n'en sont que les usufruitiers.
Les familles vivent en communauté de biens et la mort de l'auteur commun n'amène aucun partage.
Lorsque les membres d'une même famille deviennent trop nombreux, alors seulement les biens se partagent par moitié ou par tiers, et la communauté se divise en deux ou trois tronçons, mais il faut pour cela une autorisation du roi.
L'oba seul peut vendre des terres aux étrangers.
Dans les procès civils ou criminels, la preuve par le jugement de Dieu est ordonnée chaque fois qu'une des parties en fait la demande ; je me sers ici de cette expression jugement de Dieu parce qu'elle rend exactement le sens de cet usage, et que, comme on va le
voir, cette preuve a aussi existé dans notre ancien droit coutumier. Ce rapprochement, qui peut paraître étrange, n'étonnera aucun voyageur ; pour ma part, j'ai rencontré cette coutume en Abyssinie, chez les indigènes du Congo, et dans le droit ancien de toutes les populations de l'Asie.
Voici comment cette preuve s'administre au Bénin
Lorsqu'un individu excipe d'un engagement qui n'a pas eu de témoin et que son adversaire le nie, il lui défère Vordenti. Si ce dernier refuse de s'y soumettre, il est condamné à payer ce qui lui est réclamé. S'il accepté, on procède de la manière suivante :
Au jour convenu, le ganga apporte deux coupes de poison; les deux adversaires boivent chacun la leur ; celui qui meurt est condamné et sa famille acquitte la dette.
On conçoit qu'il est avec les gangas des accommodements, et généralement celui qui meurt est le pauvre diable qui n'a pas su, par un riche présent, s'attirer la faveur du sorcier.
S'il s'agit d'un procès criminel, les choses se passent exactement de la même manière entre l'accusateur et l'accusé.
J'aurai l'occasion plus tard d'indiquer de visu la composition de ce poison, qui est bien la chose la plus épouvantable que l'on puisse imaginer.
Voilà à peu près tout ce que mes longues conversaons avec notre ami Ourano ont pu m'apprendre sur
les mœurs si curieuses et si peu connues du Bénin A partir de maintenant, je vais revenir à mon rôle de voyageur, et faire assister le lecteur à la partie la plus pittoi-esque et la plus émouvante de notre longue excursion.
Les cinq jours que nous mîmes à traverser la partie du Bénin qui nous séparait du Yébou s'écoulèrent sans grand incident. Chaque soir nous campions dans un village et repartions le lendemain au lever du soleil. Fort heureusement, les chefs que nous rencontrâmes n'étaient point de la parenté d'Arobo, et quoique parfaitement reçus par eux, ils nous firent grâce de tous ces écœurants sacrifices humains auxquels nous n'avions pu nous soustraire à Ouéni et au village d'Akou.
On conçoit qu'une pareille façon de voyager n'était guère favorable à l'étude. Aussi chaque jour la pensée de quitter la caravane prenait-elle de plus fortes racines dans mon esprit. Nous séjournions deux heures là où quatre ou cinq jours eussent été nécessaires; l'intérêt de l'observation, des recherches ethnographiques de toutes espèces et des études sur la flore et la faune si curieuses de ces contrées, encore imparfaitement connues, était sacrifié à l'intérêt du négoce... et cela ne faisait pas mon afïaire. La caravane, je le comprenais parfaitement, ne pouvait pas se soumettre à mes désirs, mais rien ne s'opposait à ce que je lui laissasse prendre les devants ; le tout était
de savoir si le capitaine consentirait à cette séparation. Je résolus de m'en ouvrir à lui le soir même.
Nous atteignîmes, au coucher du soleil, le village d'Imbodou, notre dernière étape sur le territoire du Bénin. Il y avait en ce moment une grande foire qui devait durer huit jours, et les rues étaient envahies par des vendeurs de toutes espèces offrant leurs marchandises sous de grands parasols carrés. La situation frontière de ce village en faisait le centre de tous les produits du Bénin et du Yéboii.
Je me hâtai d'aller faire un tour de promenade avec Lucius, au milieu des marchands, et nous vîmes étalés pêle-mêle les objets les plus divers : du bœuf et du mouton coupés en petits carrés et prêts à être frits ; du sanglier, du daim,des volailles, des faisans, des pintades, de la chair de singe dont les gens du Yébou sont très friands, des ignames, des bananes, des menus grains, millet, sorgho, maïs et autres, des cannes à sucre, du poivre, du beurre végétal, des oranges, des ananas, des figues, du poisson sec, salé ou fumé, de gros escargots fumés, du vin de palmier, du jus d'orange fermenté, du rhum, des pipes, du tabac, des verroteries, des miroirs, des sandales, des pagnes en étoffe du pays, des nattes, des pièces de soie et de coton, des armes en très petites quantités, à peine quelques vieux fusils à un coup, de la poudre, des calebasses, des vases de cuivre, des terres cuites, de grandes quantité» de toiles T^'ommunes dites de Guinée, fabriquées au
DU BÉNLN AU PAYS DES YÉBOUS 61
Yébou. Un peu en dehors du village se trouvaient beaucoup de bestiaux de différentes espèces venus du même pays. Les chevaux étaient en très petite quantité et fort peu estimés dans le pays, d'après ce que nous apprit Ourano, qui ne nous quittait plus et était devenu notre interprète ordinaire ; il est vrai que ces animaux ne payaient guère de mine, petits avec une tête énorme, des sabots difformes à force d'être développés, ils ne réalisaient en rien l'idée que l'on se fait ordinairement de ce noble serviteur. Cependant l'obi daigna leur reconnaître une foule de bonnes qualités, telles que la douceur, la sobriété, une grande intelligence, beaucoup d'attachement pour le maître et une sûreté de jambes à toute épreuve ; en cinq minutes le pauvre animal si dédaigné dans ce pays avait à ce point grandi à mes yeux, que je chargeai Ourano de m'en acheter deux, un pour Lucius et l'autre pour moi. Que nous suivions la caravane ou que nous nous séparions d'elle pendant quelque temps, ces patientes et infatigables montures ne pouvaient que nous être d'une grande utilité, et dans le cas où je pourrais mettre à exécution mes projets, les services qu'ils nous rendraient seraient beaucoup plus importants encore. Le prix qu'on nous demanda des deux qui nous parurent les plus forts et les plus beaux fut tellement minime, deux hégouékouas, environ quarante francs, que je payai sans marchander, malgré l'obi qui prétendait que c'était surfait de moitié.
Il y a dans la vie du voyageur des nasards bien singulier : le soir où j'avais cette bonne pensée-là, je ne me doutais pas que ces deux bêtes qui payaient si peu de mine devaient nous sauver la vie dans le Borghou, et que grâce à eux nous reverrions la France, alors que les deux tiers de nos compagnons allaient laisser leurs os dans ces contrées inhospitalières.
Nos deux bêtes, de couleur fort brune, étaient absolument pareilles ; une d'elles seulement portait une petite larme blanche au front. Je la choisis pour mon usage, et lui donnai le nom de Kadour, nom d'un petit cheval arabe que j'avais monté dans mon enfance et que j'aimais beaucoup.
— A vous de baptiser le vôtre, dis-je à Lucius.
— SoitI me répondit-il en souriant, et pour conserver la couleur locale, je vais l'appeler Kaïd.
Kadour et Kaïd nous furent livrés séance tenante?, avec leur selle en peau de léopard, le mors et les accessoires, et les larges élriers du pays, que j'eus, on le conçoit, à payer à part ; mais il ne me parut pas que j'étais trop.écorché, bien que le tout dépassât la valeur de chaque cheval. Cela nous remit en mémoire ces fameuses sauces de la haute cuisine, dont la valeur est supérieure à celle du poisson. Lucius qui était fort gai, m'en fit en riant la remarque, et nous reprîmes le chemin du campement avec nos deux nouveaux compagnons, qui allaient avant peu devenir nos amis.
En quittant leur maître indigène, dont ils n'avaient reçu, à coup sûr, que de mauvais traitements et maigre pitance, les deux pauvres bêtes renâclaient et poussaient à leur manière des soupirs tout chargés de tristesse ; ils ne nous suivaient qu'à regret, tournant constamment la tête pour regarder en arrière, et cette vue nous fit bien augurer de notre nouvelle acquisition. Adams fut très occupé pendant toute la soirée, et je renvoyai au jour suivant l'intéressante conversation que je désirais avoir avec lui.
Contre mon attente, nous stationnâmes vingt-quatre heures à Imbodou; la foule de marchands de tous pays, attirés par la foire, avaient appris que le capitaine transportai des armes extraordinaires et ils l'accablaient de supplications pour qu'il consentît à leur en vendre. Adams fut inébranlable : il avait promis à l'oba d'Ouéni de ne pas échanger un seul revolver sur le territoire béninien et il voulait exécuter strictement son engagement. Il était cependant bien dur pour lui de perdre une aussi belle occasion de se débarrasser d'une certaine quantité do ses marchandises ; l'or et l'ivoire, les deux seuls produits qu'il acceptât, abondaient sur le marché d'Imbodou... Ii s'en tira en véritable Américain.
En donnant à la caravane un jour de station U avait, comme on va le voir, un but très intelligent. Le Yankee, c'est la réclame faite homme, le nôtre imagina de faire promener ses matelots par toute la foire avec des carabines à répétition et des revolvers,
en leur donnant comme consigne d'essayer leurs armes chaque fois qu'on leur en ferait la demande ; l'enthousiasme des noirs ne connut plus de bornes, en voyant ces nattés-nattés qui tiraient constamment sans qu'on eût besoin de les recharger.
Adams fit alors annoncer partout que le lendemain il passerait la frontière et que dès qu'il serait sur le territoire yébou, il commencerait les échanges. Ce jour-là vit les opérations les plus actives de la foire, chacun cherchait à se débarrasser au plus vUe de ses denrées pour pouvoir acquérir une de ces armes merveilleuses.
Cette journée fut employée par moi à augmenter la moisson de mes ricliesses naturelles. Sans m'écarter beaucoup d'Imbodou, je rencontrai sur les bords d'un petit ruisseau qui coulait sous bois et allait se perdre sous les buissons de lianes, de cactus et d'arbrisseaux d'une épaisse forêt, le stachygynandrum scandens, charmant lycopode qui s'enroule autour des plus gros arbres sans jamais s'élever à une hauteur de plus d'un mètre cinquante à deux mètres ; le struchium africanum, que j'ai vu souvent employer parles indigènes pour panser leurs blessures; pour cela ils réduisent en pâte feuilles et tiges entre deux pierres, délayant le tout dans un peu d'huile de palme et l'appliquent sur la plaie ; l'onwocarpu^w verrucosiim, arbuste de la famille des légumineux dont le fruit <^)st fortement articulé et chargé de petites verrues.
A l'entrée de la forêt se trouvait un petit bouquol
d'arbres, de grandeur moyenne, que je reconnus à la forme des pétales extérieures très longs et élégamment ondulés à leur marge pour des xilopia undulata de la famille des anones.
Ce genre d'arbres ne croît qu'à soixante à quatrevingts lieues de la mer; l'intérieur, du Yébou en est couvert, des indigènes se servent de ses fruits comme d'épices, la saveur en est très agréable, et souvent ils les mâchent sans les mélanger aux aliments, pour donner un stimulant agréable à leur palais,
Cette épice, plus douce, plus parfumée que ceux d'Asie, prendrait aisément sa place sur les tables d'Europe et pourrait devenir une branche importante du commerce de ces contrées.
Je récoltai en outre plusieurs variétés d'aspides, sortes de fougères remarquables par l'originalité de leur feuillage. Tout à coup, en écartant les branches d'un jeune papayer, je restai interdit, tremblant d'émotion... ne me trompais-je pas? J'avais sous les yeux un magnifique chrysanthème d'une espèce non décrite... Il ne fallait pas commettre d'erreur, je m'agenouillai pieusement dans l'herbe, et je contemplai la magnifique fleur, sans contredit la reine de tous les chrysanthèmes du monde... et je murmurai en l'examinant, genre de la famille des composées, tribu des sénécionidées-anthémidées. Tiges nombreuses et élancées, avec aes feuilles découpées d'un vert très sombre, et couronnées de grandes fîeurs doubles d'un rouge velouté, dont les fleurons dentés, tuyautés ou
66 VOYAGE AUX rAYS MYSTÉRIEUX
forme demi-sphérique, et longs de cinq centimètres. sont bordés de blanc et mouchetés de même nuance comme la robe d'un bengali, et parlent d'un disque velouté, blanc marbré de rouge. Non, celte incomparable fleur n'a pas été décrite. J'ai le droit, le premier» de lui donner un nom, et unissant un cher souvenir au lieu où je venais de la trouver, j'appelai cette belle fleur Margarita, regina Bemmana (Marguerite, reine du Bénin). Je terminai ma récolte sur cette merveilleuse rencontre.
On peut se figurer sans peine com.bien doit être riche la flore d'un pays entrecoupé de plaines et de coteaux humides, où le soleil lance toute l'année ses feux verticaux, et où une température variée, déterminée par des niveaux différents, offre de fréquents contrastes.
Malheureusement la botanique n'a pas encore interrogé d'une façon complète le bassin du Formose, et ne sait presque rien du Yébou, du Yarribah, du Borghou et du bassin inférieur du Niger. Comme dans tous les pays situés sous la zone torride, la présence de Teau appelle toutes les richesses d'une végétation vigoureuse; les plaines, arrosées par une foule de petits cours d'eau indépendants, par des lacs et de nombreux affluents du Niger et du Formose, offrent, à côté d'immenses forêts, de vastes surfaces cultivées, entrecoupées de massifs rapprochés d'arbres touffus dont les formes variés attestent lapuissance de végétation de ces climats des tropiques
Le gigantesque baobab, dont le tronc a quelquefois quatre-vingts pieds de tour, étend au loin ses myriades de branches garnies de feuilles d'un vert éclatant, et ses derniers rameaux retombant vers la terre où ils prennent racines, forment des berceaux de verdure qui, dans leur ensemble, représentent plutôt une forêt qu'un seul arbre. Le tamarinier, qui se plaît au bord des torrents, semble choisir pour les protéger de son ombre bienfaisante les sites les plus pittoresques ; des sycomores au sombre feuillage, des dattiers de haute venue, des flamboyants aux fleurs plus rouges que le plus beau corail, les mimosas gommeux, le ouansey dont les fleurs blanches s'ouvrent toutes à la fois, semblables à une neige nouvelle, toutes ces riches productions s'élèvent par bouquets au milieu d'élégants arbustes et de fleurs odoriférantes dont les plaines humides sont entièrement tapissées, tandis que des plantes grimpantes, la liane flexible, la vigne toute chargée de petites grappes noires, courent d'arbre en arbre, suspendues en festons comme pour un jour de fête.
A l'ombre de ces immenses dais de verdure, des milliers d'oiseaux, de singes de différentes espèces, et par leurs chants joyeux et leurs mouvements agiles, égaient la solitude des forêts séculaires Dans les régions plus montagneuses, nous avions rencontré l'olivier sauvage, le tulipier el des forêts de cèdres élevés, servant d'asile aux lions, aux lynx, aux léopards, aux tigres, aux panthères et à tous ces
grands félins dont .l'Afrique semble être la patrie d'origine.
Sur les bords des étangs ou des rivières, les cannes, les bambous, 1» rotin, le papyrus élancé dont la tète est couronnée d'un gracieux panache, baignent leur pied dans l'eau limpide ; mais leurs tiges élégantes et frêles sont souvent brisées par le passage du rhinocéros ou du pesant hippopotame, si abondants dans ces contrées.
Pendant nos cinq jours de marche d'Akou à Imbodou, nous avions rencontré çà et là des parties plus arides ; la végétation n'y était représentée que pai' des cactus, des euphorbes, des palmiers nains qui poussaient sur des terres rougeâtres qui n'étaient stériles que par le manque d'eau. Nous y vîmes un soir un troupeau d'antilopes chassés par des hyènes et des chacals.
Mais ces lieux désolés n'étaient que des bandes de quelques kilomètres, et nous retrouvions vite les grandes et fraîches végétations.
Mais, hélas ! ces merveilleuses contrées sont presque mortelles pour les Européens, une fièvre terrible qui brûle le sang, dessèche la peau, alanguit la pensée et finit par tuer toute volonté, toute énergie, règne en maîtresse au milieu de celte admirable nature, et force le voyageur, le colon, le traitant, au bout de quelque temps de séjour, à fuir ces lieux empestés, bien heureux quand les germes de mort ne les suivent pas jusque sur une terre plus clémente.
On aura beau faire, et n'en déplaise à tous les esprits aventureux qui voient déjà de nombreux comptoirs reliant la Nigritie à nos possessions du Sénégal, et exploitant toutes les inépuisables richesses de ces contrées, il est impossible à la race blanche de vivre dans les bassins du Formose et du Niger, dans les conditions climatériques actuelles. L'œuvre de la colonisation ne peut pas commencer encore ; laissez la nature faire la sienne, il y a une heure dans l'avenir où, par l'action lente et naturelle de la terre se transformant graduellement, il sera possible aux Européens de venir s'établir dans ces contrées. Les marécages se seront asséchés d'eux-mêmes, la fièvre les suivra dans leur retraite, et l'on pourra y tenter la fortune sans donner sa vie comme enjeu ; sans doute cela pourrait se faire aujourd'hui, mais il faudrait à coups de millions devancer l'œuvre de la nature, couvrir le pays de routes et de chemins de fer.
Pour le moment, il n'y a de possible que des ex- cursions rapides, comme celle dont je raconte les péripéties en ce moment, bien que son résultat final, comme on le verra par la suite, ne soit pas fait pour en encourager de nouvelles ; mais surtout des établissements sur la côte, dont le personnel puisse se renouveler facilement, et regagner l'Europe à la première atteinte de maladie sur les paquebots qui sillonnent aujourd'hui toute la côte, de Sierra-Leone au Gabon....
Après une heure ou deux passées en promenades et en recherches, heureux de la découverte que j'avais faite d'une splendide fleur non encore classtre, je m'étais assis sur un tronc d'arbre, dont la tige fraîchement coupée avait dû servir à la fabrication d'une pirogue, me laissant aller à mes réflexions sur l'avenir de cette contrée, quand elle pourrait être livrée à l'activité humaine, quand tout à coup je fus tiré de l'espèce de somnolence rêveuse dans laquelle j'étais plongé, par un bruit singulier qui se fit entendre subitement à ma droite.
J'avais trop l'habitude des pays équatoriaux pour ne pas observer avant d'agir ; quand vous êtes au repos, un écart, un mouvement brusque, peut souvent faire fondre sur vous une panthère, un chattigre ou tout autre fauve qui sans cela eût passé tranquillement son chemin sans faire attention à vous.
La règle est donc, à moins d'attaque immédiate, de reconnaître toujours le danger avant de prendre un parti.
Le bruit continuant, je tournai lentement la tête, et je plongeai mon regard dans le fourré d'où il paraissait venir, sans changer de position. Ma ceinture était toujours garnie de deux revolvers et d'un couteau de chasse, à la lame large, à double tranchant, courte mais solide ; quant à ma carabine à balles explosibles, je l'avais toujours en main, et ne la quittais même pas pour dormir.
Je ne vis rien tout d'abord, les lianes et les plantes
grimpantes îormant en cet endroit un épais rideau ; je pus cependant me rendre compte, au mouvement des branches et des hautes herbes, de la direction de l'être, homme ou bête, qui était venu me troubler dans ma rêverie et je vis qu'il suivait une ligne presque perpendiculaire au tronc de l'arbre sur lequel j'étais assis.
Il n'y avait pas à hésiter, il fallait me mettre à couvert, je n'avais que l'embarras du moyen au milieu de cette luxuriante végétation, mais il fallait choisir vite. A deux pas de moi, en dehors de l'espèce de clairière où coulait le ruisseau que j'avais remonté depuis mon départ du campement, se trouvait un jeune figuier entouré de lianes et de buissons : je me plaçai derrière, un genou en terre pour m'effacer complètement, et le doigt sur la détente de ma carabine.
L'herbe verte avait amorti mes mouvements et les arbustes continuaient à s'agiter devant moi ; j'avais à peine eu le temps de bien m'asseoir dans la position que je m'étais choisie, que j'aperçus la tête d'un monslueux caïman émerger des hautes herbes, et puis peu à peu, lentement, tout le corps suivit, l'horrible bête était en promenade sans doute car elle en prenait à son aise.
Je sentis, à cette vue, le sang m'affluer aux tempes ; pendant quelques secondes les oreilles me bourdonnèrent à tout rompre, malgré l'habitude que j'avais cû.^traclée du danger et l'espèce de garde à
VOUS constant dans leqxiel on vit sous ces latitudes L'apparition était trop brusque, trop inattendue surtout, pour qu'il me fût possible de maîtriser un premier moment d'émotion, qui, du reste, comme chez tous les sanguins, ne m'enleva pas le sang-froid.
En moins de rien il n'y parut plus, ou plutôt l'esprit de conservation, plus fort que tout, domina com.plètement mes sensations, et je restai à mon poste, immobile et le regard fixé sur l'animal, que le plus petit mouvement, le moindre bruit, pouvait attirer sur moi.
Le caïman n'a pas d'odorat, mais en revanche son oreille est assez subtile, sans que cependant la faculté et l'ouïe soit exceptionnellement développée chez lui; je ne pouvais donc être découvert que par ma propre imprudence, en me montrant hors de propos, ou par hasard si l'animal venait à se diriger vers moi ; ma:, cette seconde hypothèse était peu problable ; le ruisseau qui coulait devant allait se perdre plus haut dans un marécage où j'avais récolté le matin des nymphéa cœrulea et tout me portait à croire que le caïman, qui peut-être y avait établi sa demeure, rentrait paisiblement chez lui.
Avec de pareils animaux, il n'y a pas à faire le brave, la carapace dont ils sont revêtus est absolument à l'épreuve de la balle, et ils ne sont vulnérables que sous le ventre et dans l'œil.
D'un autre côté la fuite m'était absolument impos- «ible, puisque mon dangereux ennemi remontait pré-
ciséraent le long du ruisseau, c'est-à-dire par le seul côté de la forêt qui ne fût pas envahi par les broussailles et les lianes épineuses qui, entrelacées aux troncs et aux branches des arbres de toute taille et de toute grosseur forment la plus impénétrable de toutes les barrières.
Je n'avais donc qu'à compter sur ma bonne étoile pour ne pas être aperçu, car le caïman de ces contrées altaque toujours l'homme, s'il le rencontre si près de lui.
Quand le terrible saurien avait quitté la jungle, il était à peine à trente mètres de moi et le temps relativement court que j'avais mis à examiner ma position ne l'avait pas sensiblement rapproché de ma cachette. On voyait qu'il était dans son domaine ; tantôt il s'arrêtait pour faire claquer ses puissantes mâchoires, tantôt il se frottait le ventre sur l'herbe, par un mouvement de va-et-vient sur ses pattes de devant, des plus singuliers. En tout autre moment, et bien à l'abri de son attaque, j'aurais pris un vrai plaisir à le contempler dans ses ébats ; il se remit cependant en route, sans hâter* sa marche, et chaque seconde qui s'écoulait diminuait la distance qui me séparait de lui. Il se passa alors une chose étrange, qui m'est invariablement arrivée chaque fois que, dans mes voyages, je me suis trouvé en danger de moit; on eût dit que mon intelligence se dédoublait. En même temps que je ne perdis de vue aucun des mouvements de mon adversaire, je revis en quelques instants tous
les événements les plus importants dQ ma vie se dérouler dans ma mémeire, et je sentis comme un regret poignant non de quitter la vie si je venais à succomber, mais de la douleur qui allait briser le cœur des êtres bien chers que j'avais baissés en France ; une partie de mon cerveau rêvait au passé, à la famille, à la patrie, s'attendrissait par le souvenir . l'autre, énergique et ferme, suivait tous les mouvements du dangereux adversaire qui s'avançait.
Arrivé à une douzaine de mètres du lieu où je me trouvais, le caïman s'arrêta court, la pensée qu'il pouvait m'avoir découvert se présenta à moi avec la rapidité de l'éclair : il n'en était rien, et j'assistai à la répétition des mêmes exercices. Evidemment, il était bien repu, et n'avait nulle hâte de regagner le coin du marécage où il avait élu domicile. Le point de mire de ma carabine ne quittait pas son œil, le seul endroit où de là position prise par moi, j'avais quelque chance de faire pénétrer une balle, si d'aventure il venait à m'apercevoir.
La situation était des plus embarrassantes, car l'animal était si près de moi que j'étais obligé de retenir mon soufRe; d'un autre côté, il n'aurait pas fallu être chasseur pour ne pas être tenté d'envoyer une balle dans l'œil de la bête, que je tenais toujours au bout'de mon arme. Vingt fois je fus sur le point de presser la délente, afin de me soustraire à cette espèce de fascination de tir que connaissent tous les chatseurs à l'afïût : vingt fois la prudence eut le dessus.
Cependant je ne pus résister jusqu'à la fin; à un moment donné, un petit mouvement de côté lui plaça la tête presque en face de moi. Il se mit à se gratter le museau avec nonchalance, et termina le tout par un long Dâillement... sa gueule n'était pas ouverte, que le bruit de mon arme faisait résonner la forêt, la tentation avait été trop forte pour que j'aie pu y échapper ; le caïman en efifet venait de me présenter sa partie la plus vulnérable.
Laissant choir ma carabine sur l'herbe, je m'étais trouvé debout le revolver à la main, avec la vitesse de la pensée pendant deux ou trois secondes, tout le temps que la fumée mit à se dissiper. Je m'attendais à voir le monstre se précipiter sur le figuier enfoui dans les lianes qui me servait de rempart. . . Qu'on juge de ma joie quand j'aperçus l'animal étendu tout de son long à la place même où je l'avais tiré, ses griffes puissantes labouraient 15 terre, et sa queue fauchait l'herbe tout autour de lui, mais ce fut comme une espèce de vision; après ces crispations suprêmes, le caïman resta immobile.
Je m'approchai de lui avec une certaine crainte, car je savais combien il est difficile de donner le coup mortel à ces animaux; leur agonie dcire souvent plusieurs heures, pendant lesquelles il es; dangereux de se trouver à leur portée.
Mais le monstre n'était plus à craindre, ia balle cxplosible, en lui éclatant dans la gueule, avait merveilleusement fait son office; les deux côtés de la
mâchoire avaient été violemment arrachés, la têto était complètement séparée du tronc. Il mesurait onze mètres de long, c'était un des plus forts que j'eusse jamais vus.
Cet animal, très commun au Bénin, est la terreur de tous les riverains des cours d'eau. Il ostsi vorace que, poussé par la faim, il attaque les bestiaux'qui viennent se désaltérer ; il sort même hors de l'eau et se jette sur les hommes qui viennent à passer.
Il est surtout redoutable pour ceux qui pénètrent dans le fleuve jusqu'à mi-corps pour pratiquer les ablutions, ou faire leur provision d'eau ; il guette sa proie et s'avançant lentement entre deux eaux, il la renverse d'un coup de queue et l'entraîne au loin sous les eaux.
Il y en a qui se sont tellement distingués par leurs nombreuses captures, que leur repaire est connu de tous les habitants à plusieurs lieues à la ronde, et que chacun fait un grand détour plutôt que de passer près des lieux qu'ils hantent ; ils reçoivent, à la terreur générale, les noms d'obi (chef) ou de lolouc (diable).
D'un naturel sauvage et défiant, ce reptile est très difficile à surprendre et ce n'est que le plus grand des hasards qui a pu me procurer la dangereuse rencontre que le fis ce jour-là J'ai souvent eu l'occasion soit dans l'île de Ceylan, soit sur les rives du Nil ou en Guinée, d'accompagner les indigènes à la cnasse de ces animaux, mais jamais je n'ai pu les approcher
d'assez près pour pourvoir leur loger dans un endroit vulnérable une de mes balles explosibles.
Je brisai une des dents de celui que je venais de tuer pour la conserver en guise de trophée, et je rentrai à Imbodou.
J'eus à peine le temps de raconter mon exploit, qu'une foule de noirs s'élancèrent dans la direction de la forêt, pour aller dépecer mon caïman. En outre que les Béniniens sont très friands de sa chair, ils fabriquent des boucliers avec la peau du dos et des gaines de poignard avec celle plus souple du ventre. Ils composent aussi des philtres et des remèdes contre la morsure des trigonocéphales avec un mélange du foie, du fiel et des os calcinés d'abord et pulvérisés ensuite.
Avec les dents, les gangas font des gris -gris qu'ils vendent fort cher.
En résumé, ma chasse était une bonne aubaine pour les pauvres diables qui étaient en train de s'en disputer les morceaux.
■ J'avais gagné à la course matinale un appétit formidable, et je me rendis sous la tente commune, où le déjeuner était déjà servi, j'avais ordonné moi-même le menu avant de partir, et je constatai que M. Jims s'était surpassé.
Quelques instants après, le capitaine arrivait avec Lucius et le chef d'Imbodou. 11 me. fallut recommencer le récit qu'Ourano avait déjà traduit aux indigènes, et l'obi me répondit d'un air grave, par le canal du
même interprète, qu'il était fort heureux que je m'en sois tiré ainsi, le lieu où j'avais rencontré le caïman étant infesté de ces animaux. On l'appelait Loughan- Tinsah, le bois des caïmans.
Lucius fut très ému du danger que j'avais couru, il me serra la main avec effusion en me disant : — Une autre fois je ne vous laisserai pas aller seul : deux carabines ne sont jamais de trop dans ces occasions-là.
Quant à Adams, il se contenta de me dire avec son flegme tout américain que ma manie d'herboriste tôt ou tard me porterait malheur et que je finirais par me faire manger par quelque tigre en regardant un brin d'herbe.
Aujourd'hui que nous ne pensons plus guère l'un et l'autre aux voyages aventureux, je suis heureux de prouver à mon vieil ami que ses pressentiments ne se sont pas réalisés.
A l'issue du déjeuner, nous fûmes visiter la partie du champ de foire où se tenait le marché aux esclaves. Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que je trouvai une troupe de noirs riant, causant entre eux sans ^ucun de ces sombres appareils, chaînes, carcans rivés au cou, etc., décrits par certains voyageurs , je les interrogeai, tous avaient demandé à être vendus pour des raisons particulières, aussi sérieuses qu'auraient pu en donner des enfants.
L'un s'ennuyait dans le village où il servait depuis trop longtemps.
Un autre avait voulu changer de maître.
Un troisième voulait voir du pays.
Celui-ci avait beaucoup entendu parler de la foire d'Imbodcu, et il avait désiré se procurer ce spectacle.
Celui-là avait suivi une femme qu'il aimait.
Il en est même un qui me dit qu'il était du Yébou et qu'il avait voulu goûter le couscous du Bénin.
Un beau jour le marchand d'esclaves avait passé dans le lieu où ils habitaient et ils avaient demandé à leurs maîtres à les quitter, et ces derniers les avaient échangés contre des marchandises ou d'autres objets de même valeur.
Avant de quitter ces pauvres gens, j'avisai un d'entre eux qui, assis dans un coin, ne semblait pas vouloir se mêler à la société des autres... Je lui fis demander par Ourano si c'était malgré lui qu'il se trouvait à Imbodou.
— Non, me répondit-il, mais ne vois-tu pas que je suis belé-belé (bossu), et je viens au Bénin pour prier celui qui m'achètera de me livrer aux sacrifices pour la fête de l'igname, je renaîtrai dans le corps d'un homme qui ne portera pas une tortue sur son dos.
Et il se mit à rire avec indifférence en prononçant ces dernières paroles.
— De quel pays viens-tu ?
— Du Yébou.
— On n'offre donc pas de sacrifices humains dans cette contrée ?
— On y offre beaucoup de sacrifices aux dieux et aux loloucs; mais les gangas, pour ne pas irriter les
esprits, ne veulent accepter que des hommes exempts de toute difformité.
— Et au Bénin ?
— Oh ! au Bénin, capitaine, je me suis renseigné : quand un esclave a demandé trois fois le sacrifice, on est obligé de faire couler son sang à la fête suivante.
Ainsi, ce n'était même pas pour devenir un homme libre, que le pauvre diable désirait la mort, mais bien pour conquérir un corps plus gracieux qui ne l'exposât pas aux éternelles moqueries de ses camarades.
J'ai dit plus haut que l'institution de l'esclavage était la base de l'état social de tout le centre de l'Afrique. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas l'esclavage tel que nous l'avions organisé dans nos colonies; c'est le servage tel que nous le possédions au moyen âge, sous le règne de la féodalité.
11 serait donc plus juste, au lieu de parler d'esclavage comme l'une des institutions africaines, de dire que l'Afrique, qui, comme tous les continents habités par les hommes, passera par toutes les étapes de l'enfance à la civilisation, en est en ce moment au réginïe féodal.
Eh bien, je soutiens que tous les prédicants hypocrites de la libre Angleterre ne feront pas plus franchir aux peuples d'Afrique, avant l'heure, les différents cJegrés qui les séparent de l'âge de la civilisalion, qu'ils ne seraient de taille à faire d'un enfant
un homme sans qu'il ait passé par les périodes intermédiaires d'adolescence, de jeunesse et d'âge mûr.
Que vont-ils donc faire en Afrique, comme dans tous les pays primitifs ?
Ils ouvrent des roules commerciales et, la Bible en main, font du négoce pour la Société évangélique qui les a expédiés.
— Ce but est utile, me direz-vous.
Parfaitement, mais qu'on nous le dise, et qu'on ne jette pas aux yeux des badauds européens la poudre humanitaire fabriquée à Birmingham ou à Liverpool.
Gela n'a l'air de rien ! Eh bien ! c'est à l'aide de ces cuistres en rabat qui fourmillent dans la Grande- Bretagne, que l'Angleterre commence à envahir sournoisement les contrées dont elle s'emparera ensuite à la première occasion. C'est par eux que cette immense pieuvre étend sur le monde entier ses vastes tentacules qui sucent partout les productions de la terre et le travail des hommes.
11 n'y a pas un Anglais qui ne prononce avec respect le mot de Holy Bible, qui ne soutienne de ses deniers toutes les sociétés évangéliques de missionnaires. Au fond il se moque de tout cela, mais il le conserve précieusement comme une force d'action qui sert admirablement la pohtique de son pays, et prépare dans les pays neufs le terrain où s'exercera plus tard son influence.
Ce que pense un Anglais sur la politique coloniale de son piiys , qui n'a pas d'autre politique, deux, dix,
cent, mille Anglais, toute la nation le pense, parce que, possédant la liberté de la presse, le droit de réunion et d'association, il leur est facile d^ donner nne direction générale à l'opinion publique, tandis que nous, à qui tous les gouvernements, même îe gouverment républicain, refusent ces trois libertés fondamentales, nous avons toujours besoin d'hommes providentiels pour nous diriger.
Il ressort des mœurs politiques de l'Angleterre une habileté suprême à n'agir jamais que dans le sens de ses intérêts et paraître désintéressée; à employer partout la trahison, voyez le bombardement de Copenhague en pleine paix — et se dire loyale ; la ruse et la duplicité — voyez Aden, qui de dépôt de charbon au début pour ne pas alarmer l'Europe, est devenue une des premières places fortes du monde, — et se prétendre honnête et franche... ; à couvrir l'Inde de sang et de ruine... et se dire humaine; à imposer à coups de canon aux Chinois, son opium qui les abêtit... et se dire généreuse et respectueuse du droit des autres ; a abolir l'esclavage pour le monopoliser à son profit et tuer les colonies de ses ri» vales... et se dire humanitaire !.. à couvrir le monde de ses prédicants... et se dire religieuse!...
Qu'on me pardonne d'insister, mais malheureusement notre pays est plein d'esprits superficiels, qui croient à l'Angleterre et nous poussent à l'alliance anglaise jusque dans les régions du gouvernement..., et puisque les leçons de l'histoire ne profitent er
du' bénin au pays des yébous 83
rien à nos gogos ministériels et autres, il faut le crier sur les toits, pour que la nation l'entende et oblige enfin nos contrefaçons d'hommes d'Etat, à suivre une politique plus française, plus conforme à nos intérêts.
Que l'Angleterre soit une puissance très habile, très intelligente, très forte, cela ne fait pas l'ombre d'un doute... Mais qu'elle soit loyale, désintéressée, honnête, généreuse et humanitaire dans ses relations avec les autres peuples, non! mille fois non\ et ceux qui lui donnent ces qualités ne connaissent pas un mot, ni de l'histoire coloniale, ni des mœurs, ni des aspirations, ni de la politique anglaises.
Ses plus beaux fleurons coloniaux, le Canada, Maurice, l'Inde, etc.. se composent de nos dépouilles, toutes arrachées par la ruse et en nous jetant des guerres européennes sur les bras.
On nous a vus quelquefois aux côtés des Anglais nous battre pour la politique anglaise. On n'a jamais vu, et on ne verra jamais, les Anglais à nos côtés se battre pour un intérêt français.
Ils ont raison, mais, bon Dieu! rendons-leur donc la pareille... et que nos politiciens nés d'hier ne se grisent pas au point de renouveler la fameuse alliance intime parce qu'ils ont déjeuné avec le prince de Galles.
Mais je sens que je dois serrer mon sujet... je me aisserais entraîner trop loin.
Les cris des cipayes, mitraillés avec" leurs femmes
et leurs enfants à la mamelle, sont là pour nous dire ce que vaut l'humanité de l'Angleterre, comme les nombreux traités qu'elle a violés nous diront bien haut ce que vaut sa bonne foi.. Pour le moment, je désire faire connaître les motifs qui l'ont poussée à abolir l'esclavage.
Et je le dis d'ores et déjà, l'Angleterre n'a aboli la la traite que pour la monopoliser à son profit, ruiner les colonies portugaises, espagnoles, françaises, etc., et porter à sa rivale, l'Amérique, un coup qui devait être mortel plus tard.
Quand l'Angleterre cessera de faire la traite à Sierra-de-Leone, sur la côte de Guinée, à Bonavista et à Loando, et la traite officielle, la traite au grand jour, la traite patronnée par le gouvernement; quand elle émancinera les douze millions d'esclaves agricoles, serfs attachés à la glèbe, qu'elle possède chez elle... alors je commencerai à croire à son humanité.
Écoutez le jugement qu'a porté sur la nation anglaise un homme qui la connaissait bien, M. le comte de Warren, puisqu'il a servi vingt ans dans ses armées.
« En dehors des intérêts matériels, et des questions de finance et de commerce dont elle se préoccupe exclusivement, elle n'a ni lumières, ni élévation, et dans les questions politiques n'a jamais été et ne sera jamais loyale et généreuse. Adoptant l'idée romaine pour elle, les étrangers (foreigners), qu'ils s'appellent Russes, Français ois Chinois, sont tou-
t>U BÉNIN AU PAYS DES YÉBOUS 85
}ours des barbares, vis-à-vis desquels on n'est tenu a aucune bienveillance, à aucune justice, pas même à de la reconnaissance pour les services qui peuvent avoir été rendus. ^
Humanitaire, l'Angleterrel...
Lisez donc ces lignes arrachées en 1857 au Journal des Débats, à la suite des épouvantables massacres dont l'Angleterre se souillait dans l'Inde.
« Ces emportements furieux, également incompatibles avec la raison calme, les sentiments élevés et la dignité d'un grand peuple, ne relèveront pas l'Angleterre dans l'estime et la sympathie de l'Europe. Il y a plusieurs siècles que les guerres d'extermination sont finies et oubliées dans le monde civilisé. Les peuples modernes en ont désappris les instincts et les procédés, le vocabulaire sauvage.
» Aucun d'eux n'a le droit ni la puissance de remettre ce langage, ces procédés, ces instincts, en pratique et en honneur, aucun ne peut en relever le drapeau sanglant et hideux sans exciter la réprobation et l'horreur universelles. »
Et qui est-ce qui accuse ainsi l'Angleterre d'avoir fait une guerre d'extermination, une guerre de sauvages, et d'avoir relevé le drapeau sanglant et hideux de la barbarie? Un journal dont la bienveillance pour le gouvernement modèle du régime parlementaire fut de tout temps bien connue.
Voilà que je vais encore faire l'école buissonnière; il faut que je ramène de force ma plume à la ques-
tion de la traite, car pendant de longues pages encore, elle s'égarerait à transcrire sans se lasser toutes les hontes historiques de cette nation qui, ne pouvant vivre que par les colonies, et craignant que la France ne devienne une grande puissances coloniale, a inscrit sur son drapeau, comme une règle perpétuelle de conduite : l'abaissement de la France.
A peine l'Angleterre avait-elle obtenu de toutes les nations de l'Europe, sinon l'abolition do: l'esclavage, du moins celle de la traite, qu'elle s'arrogea le droit de visite, qui lui permit de porter un coup mortel au commerce de ses concurrents sur la côte d'Afrique. Le nombre des navires qu'elle condamna, fit couper en deux pour les mettre hors de service, sans preuves, sur de simples soupçons, est incalculable.
Si ce n'était pas pour atteindre la marine de commerce de ses adversaires, sur la côte d'Afrique, que l'Angleterre nous explique cet acte de vandalisme, qu'elle nous dise pourquoi elle a fait si longtemps scier en deux les navires suspects à ses yeux de faire la traite, au lieu de les faire vendre aux enchères. Le but qu'elle poursuivait est bien clair : détruisez leurs vaisseaux, et vous détruisez le commerce de vos rivaux.
C'est un des côtés de la question delà trarte qui ne manque pas d'habileté, et qu'il était intéressant d( signaler.
Mais la traite abolie, l'Angleterre . n'entendait pa» pour cela se priver de noirs dans ses colonies.
Elle commença alors à mettre à exécution un plan mûrement et savamment élaboré. Il fallait jeter de la poudre aux yeux de l'Europe, et ne pao paraître mentir au rôle qu'on s'était donné.
Tout va marcher, avec ces règles méthodiques et ce respect du décorum et de la légalité apparente que les Anglais savent si bien observer quand ils veulent tromper leurs voisins.
Les colonies commencèrent par adresser des pétitions à la Couronne pour demander des travailleurs.
La Couronne nomma alors, comme c'était convenu, arrêté d'avance, une demi-douzaine de philantropes, avec mission d'étudier la question des émigrants libres de la côte d'Afrique, et de répondre aux trois questions suivantes:
1° L'Afrique possède-t-elle réellement les éléments d'une émigration libre et considérable pour les Indes occidentales ?
2° Cette émigration est-elle à désirer dans l'intérêt des populations africaines ?
3° (Attention, voici pour la galerie de l'Europe.) Peut-elle être effectuée sans qu'on puisse légitimement crgjndre ou même supposer qu'elle ne suscite et n'encourage une nouvelle traite des noirs ?
i-,es bons philanthropes se mirent immédiaiement à l'œuvre, et comme de raison répondirent affirmative-
mentaux trois questions.... ils n'avaient été nommés que pour cela I I
Leur réponse à la seconde question mérite d'être citée .
« Sur la question de savoir si, pour !es diverses populations africaines, il y avait vraiment avantage à vivre aux Indes occidentales plutôt qu'en Afrique.
» Le comité, d'après les renseignements les plus authentiques sur la situation des choses et des personnes de la population agricole, jadis esclaves à la Jamaïque^ dans la Guyane anglaise et à la Trinidad ne peut douter que pour le nègre sans asile qui vient d'être soustrait à la traite, pour l'Africain ignorant et barbare qui vient amasser péniblement dans les établissements anglais quelques minces profits dont il jouit ensuite dans sa tribu; que même pour l'Africain libre du Sierra-Leone placé depuis plusieurs années sous la tutelle du gouvernement britannique, mais privé de tout moyen de se former aux travaux agricoles, réduit toujours à un salaire de quatre à cinq deniers par jout*. ou au produit presque insuffisant d'une petite culture, l'émigration aux Indes occidentales ne soit un grand bienfait. »
Sir John Jérémie, un beau nom pour un philantrope, prétendit même que dans les flancs de cette mesure se trouvait tout l'avenir de la civilisation africaine...
Oh I les triples hypocrites !
Les voyez- vous, au lendemain de l'abolition de la
traite, interroger les anciens esclaves de la Jamaïque et les faire parler en faveur d'une traite occulte, parce que c'était l'intérêt de l'Angleterre... Voilà qui est convenu : sir John Jérémie et les anciens esclaves de la Jamaïque l'ont dit, l'Africain barbare sera plus heureux, loin du pays où il est né, où il travaille peu, mais vit à sa guise, loin de sa famille, loin des siens, et il faut le transporter, pour faire son bonheur et civiliser l'Afrique, dans des colonies anglaises, où il travaillera pour les Anglais... Le travail anglais élève et moralise, tandis que le travail portugais, espagnol, français, pouahl ne m'en parlez pas; sir John Jérémie s'en voile la face avec sa Bible, rien que d'y penser... Voilà qui est convenu 1 on prendra' en Afrique les noirs sous le nom d'engagés libres, on les transportera aux Antilles où ils deviendront non moins librement des travailleurs forcés. Car vous pensez bien que s'ils ne veulent pas travailler en arrivant on saura bien les y contraindre librement. Trop pra- **ique, John Bull, pour dépenser son temps et son argent en pure perte I
Seulement, sir John Jérémie et ses acolytes ne plaisantent pas, diable ! Et la morale, et le droit, et l'humanité, fichtre ! Il ne faut pas blesser tout cela, autrement on aurait afïaire à eux ! Et à la troisième question ils répondent :
« Que le meilleur moyen de montrer au monde qu'on ne veut pas rétablir la traite sous un autre nom, consiste à défendre aux particuliers de s'occuper de
l'émigration libre, et à la confier entièrement à l'action du gouvernement. »
La morale, le droit, l'humanité étaient sauvegardés î
Traduisez : Le gouvernement anglais aura seul le monopole de la traite des engagés libres qui sont destinés à être transportés dans les colonies anglaises, où ils seront libres de travailler forcément pour leurs maîtres. De cette façon, les colonies anglaises seront les seules à être abondamment fournies de travailleurs, tandis que les colonies des autres peuples périront faute de bras. Car on ne permettra pas aux particuliers des autres nations de venir chercher à la côte d'Afrique des engagés, sous prétexte qu'ils pourraient faire la traite. Pour les Anglais, c'est différent : c'est le gouvernement qui surveille...
Aussitôt imaginé, aussitôt conclu.
Les colonies votèrent des fonds pour avoir de ces engagés libres qui sont forcés de travailler. Et le gouvernement anglais nomma, à Sierra-Leone, un agenl général d'émigration son représentant, charge de surveiller les autres agents employés à la* traite des hommes libres. Et la traite des esclaves recommença sous un autre nom, protégée, cette fois, par le drapeau et la flotte de l'Angleterre.
Les deux belles places que c'étaient autrefois, je ne sais pas aujourd'hui, celle d'agent général de Sa Majesté pour l'émigration et celle de commandant de la flotille de la côte de Guinée 1 Quand un membre d'une
ramille influente s'était ruiné à Epsom en pariant pour Jack alors que Tom l'avait distancé d'une longueur, il n'avait qu'à obtenir une de ces deux positions, pour y refaire rapidement sa santé financière. Le climat de la côte d'Afrique était très sain... à cette époque.
Je n'ose pas insister, on comprend surabondamment, quand on connaît les Anglais, gens d'affaires avant tout, à quels honteux tripotages donna lieu l'organisation de l'émigration libre à la côte de Guinée ; il n'est pas certain, du reste, que la moralité de toute autre nation eût pu y résister.
Voyez-vous bien tous ces bons agents, ayant euxmêmes des sous-agents indigènes à leur solde et à leurs ordres, choisis dans le rebut de la population noire, se répandant partout dans l'intérieur, transportant des marchandises en un lieu déterminé d'avance, rencontrant là sept, huit, cent, mille esclaves, amenés par un roi de l'intérieur, puis à un moment donné, quand le troupeau humain n'est plus qu'à quelques milles de Sierra-Leone, l'agent supérieur se présentant à point nommée pour leur donner la liberté au nom de l'Angleterre... La même scène a lieu si ce sont des noirs saisis sur un navire négrier. Maisce n'est que le commencement de la comédie ; ces esclaves déclarés libres par l'officier du gouvernement deviennent des émigrants pour les colonies anglaises.
Je défie les bons journaux anglais qui me trament dans la boue à tant la ligne, parce que je dévoile dans
tous mes ouvrages les petits tours qui s'élaborent dans leur caverne d'écumeurs de mer, de me donner un démenti ; je n'aurais que l'embarras du choix pour récolter les signatures des anciens résidents qui pourraient affirmer l'exactitude de ce que je vais annoncer.
Il y a à Sierra- Leone un immense bâtiment dont les croisées sont grillées en fer. Au frontispice j'y ai copié l'inscription suivante :
ASYLUM FOR THB LIBERATED AFRICANS
By British philantropy and value
(Asile offert aux Africains libérés, par la valeur et la philanthropie et l'Angleterre.)
C'est là qu'on enferme sous clef et verrou tous les pauvres diables qu'on saisit, racole, surprend, trompe, vole ou achète en dessous main. Quand YAsylum offert aux Africains libérés by British philantropy and value est plein, et que les navires frétés ad hoc sont prêts à partir pour les colonies, on ouvre les portes, l'officier âz la Couronne se présente devant les noirs et leur tient le discours suivant :
« Africains!
» C'est à l'Angleterre que vous êtes redevables de la liberté dont vous jouissez en ce moment. Au lieu de retourner à votre existence sauvage et barbare, voulez-vous, protégés par son libre drapeau, aller
travailler dans les colonies de votre libératrice, vous moraliser par l'exemple des bonnes mœurs et les leçons de l'Évangile ? »
Silence sur toute la ligne, comme de raison ; personne n'a compris.
L'interpète s'avance à son tour, et dans l'idiome familier à ceux à qui il s'adresse il s'écrie :
— Qui sont ceux qui désirent devenir du grand monde ?
Qui sont ceux qui veulent de petits cochons rôtis, des piques, du tabac, des pagnes rouges et du rhum?
— Moi I... moi I... s'écrie aussitôt la foule.
Tous les regards s'allument de convoitise, tous les bras se lèvent, pas un ne manque.
On leur donne alors ce qu'on vient de leur promettre, du porc rôti, des piques, du tabac, des pagnes rouges et un peu de rhum, puis au son du tam-tam nègre, on les entraîne à bord, en leur persuadant que dans le pays où on va les conduire, ils couleront des jours tissés de petits cochons rôtis, de tabac et de rhum. Quand ils sont dégrisés, le navire est en pleine mer et c'est désormais affaire au capitaine de maintenir la tranquillité à bord, à coups de fouet, en enfermant ses émigranls libres dans le faux-pont, et mettant aux fers les récalcitrants. S'il y en a qu'on soupçonne de fomenter une révolte, ce qui n'est pas rare, car les pauvres diables ne tardent pas à voir qu'on les a trompés, on leur casse proprement la tête, ou on les envoie se balancer au bout d'une vergue, sans
autre forme de procès, et le calme se rétablit -ainsi par la douceur.
Ils mangent pendant le voyage u.ne nourriture que nous ne donnerions pas à notre chien • on en jette un cinquième à l'eau comme autrefois. A la moindre épidémie, on les purge si fortement qu'il n'en reste plus pour continuer la contagion, et le reste de ce qui arrive aux Antilles est cédé, non pas vendu, pour cinq ou dix ans aux colons, moyennant le prix du passage du travailleur libre qui va être forcé de travailler polir eux, augmenté de tous les accessoires, tels qu'intérêts, intérêts des intérêts, commission, etc..
Quand vous rencontrez un navire comme cela, gardez-vous bien dédire : C'est un négrier! Diable I vous vous tromperiez beaucoup, son capitaine aune patente en règle pour transporter des émigrants libres qui vont travailler par force !...
Et dire qu'il y a de par le monde, en Fraise surtout, des milliers de braves gens, qui croient encore à la philanthropie et à la générosité de ces gaillards là, et qui vous traitent d'anglophobe si on leur met le nez dans les petites coquineries de nos voisins, •
Oui, je le répète et je mets au défi les Anglais d'accepter une enquête de gens indépendants, de gens qu'ils ne gagneraient pas sur ce point. Ils ont lïiônopolisé la traite des noirs au profit de leurs colonies; souf couleur d'émigration riôre conduisant au travail forcé, ils ont reconstitué l'esclavage à leur profit.
L'Angleterre à partir de ce moment, étant seule à faire la traite légale, sachant que le gouvernement français ne se ferait jamais marchand d'esclaves, maîtresse de traiter comme bon lui semble les négriers ou prétendus négriers, espagnols et portugais, se mit à développer tranquillement ses" richesses coloniales, et à augmenter de jour en jour la puissance de sa marine de guerre, et le nombre de ses navires de commerce. Elle s'est emparée sur le globe de toutes les grandes positions, clefs des continents ou des mers, possède à elle seule un quart de la terre habitable, et de son île regarde en paix l'Europe se déchirer à son profit. Tant mieux pour les Anglais, si leur patriotisme égoïste, si leur force de cohésion, si leur unanimité sur le terrain commercial et politique leur donne la prospérité et la grandeur, mais, pour Dieu! que ce ne soit plus la France qui prêche leur générosité, leur loyauté, leur humanité... Tout cela n'est que du décor en carton peint et ne pèse pas lourd dans l'esprit britannique, dès que l'intérêt d'un ballot de coton ou d'une caisse d'opium est en jeu
J'ai dit plus haut que les missionnaires et prédicants n'étaient que des pionniers commerciaux, des commis voyageurs au service de sociétés industrielles ; je désire appuyer mes dires sur une autre autorité que la mienne. Le même officier que je viens de citer plus haut s'exprime ainsi sur leur compte :
« La société des Missionnaires protestants pour la propagation de la foi... est un saint-simonisme reli-
gieux mitigé d'une communauté prédicante et commerçante, gouvernés par des chefs élus dans la sociétémère qui siège à Lo»dres. Chaque individu qui y est admis renonce, en prenant les ordres, à sa liberté et à toute propriété individuelle ; sa personne comme sa fortune appartient à la communauté : c'est la société qui lui donne une compagne choisie dans la famille d'un de ses membres, qui le remarie s'il devient veuf, qui trouve des maris pour ses filles quand il estpère, ou pour sa veuve s'il vient à mourir. Il ne peut rien posséder en propre et il doit compte à la société de tout ce qu'il gagne comme prêtre, comme banquier, comme industriel ; mais en retour elle assure son existence; on ne le laissera jamais manquer du nécessaire, rarement même d'un élégant confortable. Enfin, pour exciter et développer ses moyens, on lui fait une existence proportionnée à son utilité. Mais que suit-il de tout cela ? Ce n'est plus un prêtre... »
« Il a peut-être eu l'idée, continue M. de Warren, en partant pour l'Inde, l'Afrique ou l'Océanie, de prêcher l'Évangile? Mais occupé d'études spéciales que ses chefs lui ont imposées, absorbé par ses transactions de banque ou ses spéculations commerciales, il tient des registres, dirige uno correspondance, professe la chimie, fait du papier, imprime, relie, bâtit des maisons et oublie son métier de missionnaire. »
C'est une journée ouvrière, patiente et laborieuse, qui augmentera le capital, étendra l'influence et les relations commerciales de la république in-
dustrîelle à laquelle il appartient, mais qui, s'il en faut juger par le passé, ajoutera peu au domaine du christianisme. »
« Les missionnaires anglais, a dit M. Jacquemont, visitant l'Inde s'étonnent de ne pas faire de conversions. Ils ont une femme, des chevaux, des domestiques, ils habitent une maison commode et se disent missionnaires... Ces gens-là forment une communauté et une colonie religieuse en Europe, industrielle et commerçante dans l'Inde qui s'arrondit passablement sur les deux rives du Gange, mais ramène très peu de brebis au bercail... »
On conçoit que le gouvernement anglais, loin d'entraver le développement de cette société, la favorise au contraire de tout son pouvoir. Grâce à elle, il n'y a pas une île de l'Océanie, pas un point ignoré des côtes asiatiques et africaines où vous ne rencontriez un clergyman avec sa nombreuse famille, en train d'exploiter les richesses du pays où les chefs de son association religioso-commerciale l'ont expédié. Ici il enrégimente les naturels et se fait pêcheur de nacre et de perles qu'il expédie en Europe, pendant que sur la plage il tient un petit magasin de conserves alimentaires, de fournitures de navires, de pagnes, de cotonnades, de brandy (prononcez cognac) et de gin pour les naturels, qui viennent dépenser le soir, dans son magasin, en achats d'étoffes ou en boissons, l'argent qu'il leur a donné le matin pour leur faire pêcher la nacre. Le pieux prédicant tient un cabaret,
mais c'est dans un noble but : enrichir sa société. Les jésuites protestants professent aussi bien que les nôtres la ma-'.ime qui justifie les moyens par la fiji. Là il installe des pressoirs, exprime la liqueur de l'amande du cocotier ou de l'elœïs guinensis, et expédie chaque année aux savonneries de Liverpool ou de Birmingham des milliers de tonnes d'huile de coco ou de palnlier.
Dans les grands centres, il est banquier, achète, vend, escompte, commandite, commissionne et spécule sur le riz, l'indigo, la soie, le coton, l'opium, le blé, les cafés, les sucres.
Dans les contrées non encore explorées, on l'expédie comme voyageur patient et infatigable. Il revient après plusieurs années d'absence et donne à son association les renseignements les plus exacts, les plus détaillés, les plus circonstanciés sur les ressources industrielles et commerciales et en productions naturelles des pays dans lesquels il a séjourné pendant de longs mois. Les directeurs prennent note de tout ceci, et quelques mois après on apprend qu'ils viennent de créer de nX)uveaux centres de propagation de la foi, dans des pays où nul Européen n'avait encore osé s'installer. Traduisons pour être dans le vrai: « Les rapports du missionnaire voyageur ayant été des plus favorables, l'association vient d'établir au centre de l'Afrique ou ailleurs, plusieurs comptoirs qui vont exploiter dans leur fleur les contrées nou- T«llem'>nt découvertes... » De nouveaux établisse-
ments succéderont aux premiers, la race des clergymeu est très prolifique, bientôt l'esprit de colonisalion s'en mêle, les émigrants arrivent, les grandes maisons M Londres y envoient des représentants.
Et l'Angleterre se trouve bientôt à la tête d'une nouvelle colonie.
Mon Dieu 1 c'est affaire à elle, de savoir tirer son épingle du jeu, elle est habile, soucieuse de ses intérêts, elle fait constamment la tache d'huile dans le monde..., et au fond je ne puis reprocher aux Anglais de metttre tout leur patriotisme à bien servir les intérêts anglais.
Qu'ils fassent abolir la traite dans le monde pour la monopolisera leur profit ;
Qu'ils s'emparent des colonies des autres par tous les moyens :
Tout cela peut n'être ni moral, ni honnête, ni humanitaire, mais c'est Anglais et ce n'est pas bête I
Tandis que quand je vois nos sociétés de géographie, patronnées par le gouvernement, nos bonnes so. ciétés gogos donner invariablement leurs grandes médailles à tous les clergymen et autres voyageurs de commerce anglais, qui courent le monde, pour y détruire le prestige du nom Français et créer les établissements industriels et commerciaux qui permettent à l'Angleterre d'étendre sans cesse sa domination sur le monde.., oh! alors je dis : Ça n'est, il est vrai, ni immoral, ni déshonnête, ni antihumanitaire de distribuer des médailles à tort et à travers,
mais c'est bêle, parce que ce n'est pas Français...
Le lecteur voudra bien excuser cette digression qui se lie plus à mon voyage qu'on ne pourrait le croire. Je n'ai jamais pu mettre le pied nulle part dans le monde entier sans voir surgir devant moi un Anglais en train de semer sur une plage quelconque des intérêts anglais. Quand je repassais un ou deux ans après, la récolte était faite; un village était né sur la plage déserte et stérile, et déjà le village était en train de devenir une ville.
Pourquoi la France ne se répand-elle pas sur le gîobe à l'imitation de sa voisine ? Pourquoi oublie-telle que sous Colbert elle a été la plus grande puissance maritime et colonisatrice du monde?
J'ai déjà dit autre part < :
« Les nations européennes qui restent chez elles, avec le flot des besoins qui monte et de la population qui s'accroît, marchent à la guerre sociale et à une chute fatale. »
Tel qui manquait de pain noir et couchait sur la paille, il y a un siècle, est arrivé graduellement à l'aisance ; les bestiaux sont aujourd'hui mieux logés que nos pères.
— - C'est la marche logique du progrès, disent let économistes, tout glorieux de leur trouvaille. Oui, c'est le progrès!... mais la terre marche en sens inverse: vous la déboisez : vous tarissez ses cours
i. Voyage aux Ruinn de Golconde,
d'eau, ses mines ; vous la surmenez de culture ; il arrivera un moment où elle ne pourra plus suffire aux exigences progressives de la vie. Co qui est du luxe aujourd'hui ne sera plus que de l'aisance dans un tejnps plus rapproché de nous qu'on ne le croit. La consommation ne sera plus en rapport avec la production... Il faut prévoir ce moment...
Il ne faut pas nous cantonner sur notre sol si nous ne voulons léguer à nos descendants d'interminables luttes sociales dont l'issue serait facile à prévoir. Il faut briser avec la routine, il faut reprendre notre politique coloniale et nous maintenir assez forts pour la faire respecter. En transportant résolument son champ d'action dans l'extrême Orient, la France jouera de nouveau un grand rôle dans le monde, ce qui est conforme à ses aspirations traditionnelles ; et elle envisagera sans efïroi l'avenir et le développement de sa population car elle aura, pour des siècles, assuré le bien-être et la vie de ses enfants.
Un gouverneur de talent et d'énergie, au Sénégal, avec un budget de vingt-cinq à trente millions, et avant cinq ans, la France plantera son drapeau à Tombouctou, le grand marché central du Sahara, du Soudan et de toute la Nigritie.
Qu'on agisse de même en Asie, et Cambodgiens, Siamois, Annamites, Chinois, tous les peuples de rindo-Chine en un mot, en moins de vingt ans auront accepté notre drapeau, et ils béniront la main tutélaire qui saura les arracher à leurs gouverne-
ments corrompus et despotiques, qui les l'erd propriétaires des terrains dont ils ne sontque les usufruitiers et abolira leurs coutumes pénales basées sur les plus affreuses tortures.
Toute nation civilisée a le droit indiscutable d'étendre le plus possible son influence, d'appeler au progrès les populations sauvages de l'Océanie, de l'Afrique, de l'Amérique, comme aussi de chercher à guérir de leur enfance sénile, de leur décrépitude les nations de l'Asie, qui, après avoir joué un si grand rôle dans le passé, s'éteignent au milieu d'une corruption sacerdotale et monarchique que nous ne soupçonnons même pas en Europe.
Au point de vue humanitaire, dans un intérêt social, et en face de ces immenses contrées qui ne sont pas exploitées par leurs habitants, les nations rentrent dans le droit naturel qui permet l'occupation de la terre à tout nouvel arrivant à côté du premier occupant, en limitant le droit de chacun à la portion qu'il peut cultiver. Un peuple a donc le droit de se répandre au dehors, de s'ouvrir des routes nouvelles pour le jour où son berceau sera devenu trop étroit... C'est là le vrai et honnête combat de la vie et son expansion sera légitime pourvu qu'il la limite à ses besoms et l'appuie sur la civilisation.
En face de l'Angleterre qui, sans compter ses autres colonies de moindre importance, s'est entourée pour vivre, de l'Inde dont les revenus suffisent à payer les intérêts de ses trente-six milliards de dette
du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Cap et des possessions du détroit de la Sonde,. que la France s'empare résolument de toutes les contrées qu' s'étendent au nord et à l'est de la Cochinchine. Elles nous remplaceront l'Inde que nous n'avons pas su garder.
Le jour où nous aurions trois cents millions de sujets Indo-Chinois pour leur porter nos produits manufacturiers..., le jour où nous pourrons écouler dans cette contrée tous nos déclassés, tous nos esprits aventureux avides de jouir, nous aurons assuré pour des siècles l'avenir de notre commerce, de notre industrie, de notre marine marchande..., nous aurons assuré chez nous la paix sociale...
Nous n'avons pour cela qu'à reprendre les plans de Dupleix qui avaient si bien réussi dans l'Inde...
L'Angleterre a si bien compris le grand rôle que nous pourrions jouer dans l'extrême-Orient que, depuis près de deux siècles, elle n'a jamais manqué de nous jeter une coalition sur les bras chaque fois que les loisirs de la paix auraient pu nous permettre de reprendre notre vieille politique coloniale...
Le marché aux esclaves d'Imbodou et, par une association d'idées facile à comprendre, la traite des hommes libres rétablie par l'Angleterre à son profit, les agissements de nos voisins dans le monde, le rôle de leurs prédicants qui vont essayer les chemins des contrées nouvelles qu'on colonisera ensuite, la naïveté de la France, ou plutôt 1 incapacité
notoire de ses hoMmes d'État, ■ croyant encore à l'alliance anglaise et prôts à la sceller sur la ruine de nos colonies, tout cela s'agitant dans mon cerveau m'avait plongé dans de telles réflexions que j'avais quitté la foire et étais revenu, presque sans y prendre garde, m'asseoir à la porte de notre tente.
Lucius, qui avait respecté mon silence, me croyant sous le coup d'un de ces accès de mélancolie qui parfois s'emparaient de moi quand je songeais aux absents, se décida cependant à me frapper sur l'épaule ; la nuit était venue et le souper était servi.
-- A quoi songiez-vous, me dit mon jeune ami, je ne vous avais jamais vu si absorbé.
— Je pensais, lui répondis-je en souriant, à cet homme de l'Ecriture qui prêchait dans le désert.
— Est-ce que vous auriez envie de vous faire prédicant ?... et Texcellent cœur éclata de rire...
Nous pénétrâmes sous la tente commune où la société du capitaine, qui ne se sentait pas de joie de commencer ses fructueuses opérations, vint donner un. autre cours à nos idées.
Le lendemain, après deux heures de marche, notre caravane entrait sur le territoire yébou, précédée par le bruit infernal que faisaient une cinquantaine de musiciens nègres, venus d'un village ▼oisin pour célébrer notre arrivée.