DEUXIÈME PARTIE
LES PAYS MYSTÉRIEUX-CHEZLES YÉBOUS TCHADÉ
Tchadé. — L'oiseau du tinsah. — Les singes verts. —Je me sépare de la caravane. — Rendez-vous àKatunga. — Patrick et M. Jims. — La mine d'or de Dembah. — Obi- Tchadé. — J'envoie un exprès au roi des Yébous. — La guerre sous la tente. —• Kanoun et Motza — la vierge. — Justice sommaire. — Notre personnel féminin. -— Les récits d'Obi-Tchadé. — L'éléphant et le district. — L'Ôbi et le Chaoudi. — Le tabac de l'oba. — Les mangeurs de miel. — L'assassin des caravanes et les perdrix de l'oba. — Un singulier débiteur. — La favorite et l'esclave. — Départ pour la chasse au gorille. — Djalé. — Les supplices de la fosse — des rats. — Terrible aventure de Yanjou. — Le criminel pot-au-feu. — Indifférence des Yébous pour les supplices. — Combat avec un rhinocéros. — Entourés la nuit par les fauves dans la forêt. — Retour à Tchadé. — Départ pour Hodé-Yébou.
Le premier village yébou que nous rencontrâmes après avoir passé la frontière, portait le nom de Tchadé. C'était une agglomération de cases à peu près de la même importance que celle d'Imbodou, et comme ce dernier lieu, tirant toute sa prospérité des
grandes foires qui tous les mois réunissaient sur son territoire les marchandises des deux pays.
Quand il n'y avait pas foire à Imbodou, il y avait foire à Tchadé et réciproquement. Aussi le capitaine n'eût en rien à souffrir dans ses intérêts pour n'avoir pu commencer ses échanges sur le sol béninien ; quelques heures après notre arrivée à Tchadé, nous commençâmes à voir arriver à la file les uns des autres, tous les trafiquants installés la veille à Imbodou ; l'appât des nouvelles armes et la venue d'une troupe aussi nombreuse d'Européens avait suffi pour déplacer le centre de la foire. Pendant cette soirée et toute la journée du lendemain, je ne pus aborder Adams pour une conversation sérieuse ; je ne cherchai pas, il est vrai, à le troubler dans ses occupations; le pauvre ami avait assez à s'occuper pour faire déballer une partie de ses marchandises, surveiller tout son monde, et chasser les voleurs. J'en profitai, selon mon habitude, pour faire une promenade dans la campagne en quête des richesses naturelles que la flore et la faune du pays pouvaient m'offrir.
Lucius se joignit à moi, en me déclarant très nettement ce qu'il m'avait déjà dit après mon aventure du caïman, qu'il ne me laisserait plus parcourir le mafoua sans m'accompagner. Le mot jungle dont on se sert dans l'Inde pour désigner de vastes espaces de terrains envahis par les lianes, les buissons, les
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bambous et les arbrisseaux, rend exactement le sens de l'expression africaine mafoua.
Le village était entouré de très beaux champs de millet, de maïs, de cotonniers, de cannes à sucre, d'ignames et d'arachides , nous admirâmes l'intelligence avec laquelle toute la plaine était coupée en damier par de petits canaux destinés à l'irrigation de ces différentes cultures.
Ourano, que nous avions emmené avec nous pour mettre à profit l'expérience qu'il possédait de ces contrées, nous avoua à ce propos que la culture et l'élevage des bestiaux étaient beaucoup plus avancés chez les Yébous qu'au Bénin.
Aux champs couverts d'abondantes moissons succédèrent d'interminables marécages qui semblaient s'étendre aussi loin que la vue pouvait les suivre, c'est-à-dire jusqu'aux pieds de petites collines qui se détachaient en lignes bleuâtres sur l'horizon.
Nous rencontrâmes là d'innombrables quantités de petits échassiers, de la taille et du plumage de nos vanneaux, qui en nous voyant se mirent à sautiller d'une façon singulière : ils faisaient entendre une succession de petits cris aigres et précipités ti-huit ! ti'huit ! ti-huit !... mais sans fuir trop loin de nous cependant.
— N'allez pa^i plus loin, nous dit Ourano d'un ton mystérieux.
— Qu'est-ce qui vous prend, chef, lui dis-je, en l'observant avec curiosité, est-ce que nous nous trou-
vons près de quelque endroit fétiche, c'est-à-dire consacré aux mauvais esprits.
— Non, me répondit l'obi, mais la présence de cet oiseau annonce toujours celle du caïman et à moins que tu ne veuilles chasser encore la bête, nous ferons bien de quitter les marigots.
— Nous nous rendons à ton observation, Ourano, car tu dois connaître mieux que nous les lieux qu'habite de préférence ce dangereux animal, mais explique-nous pourquoi la rencontre de cet oiseau te fait présager la présence du caïman.
— C'est le griot 1
— Qu'appelles-tu le griot.
— L'oiseau du tinsah (caïman).
— Nous n'en sommes guère plus avancés.
— Partout où est le caïman, son oiseau le suit, il lui dit les chansons qu'il aime le mieux, par ses cris il lui indique quand une proie s'avance près du marigot, et quand il dort, il le débarrasse de tous les insectes qui s'introduisent dans sa gueule toujours ensanglantée à la suite de ses repas.
— C'est pour cela qu'on l'appelle le griot ? ~ Oui, capitaine.
— Alors tu crois que tous ces oiseaux qui se sont mis à crier à qui mieux en nous voyant venir, avertissaient à leur manière les caïmans de notre présence !
— Oui, capitaine, et si nous nous engagions dans
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le marigot, nous ne tarderions pas à être af/^qués par les tinsahs.
Bien que ne partageant pas les 'idées de l'obi sur cet oiseau merveilleux, la configuration des lieux où nous nous trouvions lui donnait trop raison au point de vue des dangers que nous pouvions courir pour que nous n'écoutassions pas immédiatement ses avis. NoiK rebroussâmes chemin et dirigeâmes notre promenade du côté des cultures.
Quelques mois pour faire comprendre au lecteur ce nom de griot donné par Ourano au compagnon du caïman
Il y a dans tout l'ouest de l'Afrique occidentale c'està-dire dans la Nigritie, la Guinée, la Sénégambie, une caste de gens appelés griots, qui sont les baladins et les chanteurs des principaux chefs. Ils improvisent avec emphase en s'accompagnant d'une guitare à trois cordes, les louanges de tous ceux qui les payent; dans leurs improvisations, en général, il leur est permis de tout dire impunément, ils passent aussi pour avoir des relations mystérieuses avec les esprits, et à ce titre ils inspirent une véritable terreur au vulgaire. Cette crainte fait qu'on leur refuse rarement ce qu'ils demandent dans tout le Yébou. Ils joignent à leur profession de chanteurs et de saltimbanques, celle de marchand de gris-gris, sortes d'amulettes qui jouent un grand rôle dans la vie du noir.
Ces griots ne vivent qu'entre euy ne contractent d'alliances qu'entre eux, et ne professent aucun de«
tlO VOYAGE AUX PAYS MYSTÉRIEU^
cultes r'îligieux en honneur dans ces contrées, ce qui contribue encore à augmenter la croyance commune qu'ils se livrent à des conjurations magiques.
Mais ils sont surtout chanteurs ; pas une fête, pas une réunion, pas un festin, sans qu'une troupe de griots ne seit louée par ceux qui se sont réunis pour se réjouir. La plupart des rois et des chefs en ont toujours un certain nombre attachés à leur personne.
C'est pour cela que les nègres ont donné à ce petit oiseau de la famille des échassiers, qui d'après eux est le suivant inséparable du caïman, qu'il égayé de ses chants, le nom de griot.
Je tuai un de ces griots près d'un champ de millet où il s'était aventuré. C'était, malgré sa petite taille, un macrodactyle genre mégapode, mais dont la variété m'était inconnue.
La chaleur devenait accablante, et pour couper la route en deux et nous reposer un peu, nous nous arrêtâmes, dans un petit bois de tamariniers, qui avait été certainement planté au milieu des champs cultivés, soit pour que les maîtres pussent jouir de la fraîcheur de son ombrage en surveillant le travail de leurs esclaves, soit pour permettre à ces derniers de venir s'y abriter pendant les heures les plus chaudes de la journée.
Nous sûmes d'Ourano que la première hypothèse était la seule vraie. A telle heure que ce soit du jour, et malgré l'élévation de la température, l'esCiave
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élevé en plein air, et habitué aui rudes travaux des champs, préfère le soleil à l'ombre.
Au milieu de ces magnifiques tamariniers, qui atteignent dans ces contrées des hauteurs extraordinaires, se trouvaient une grande quantité de Phœnix humilis, sorte de palmier nain ne s'élevani guère qu'à une hauteur de douze à quinze pieds. Son tronc est assez droit, de couleur brune et de quatre à cinq pouces de diamètre au plus. De son sommet part une touffe de sept à neuf feuilles suivant l'âge de l'arbre, très raides, longues de sept à huit pieds environ, qui s'étendent horizontalement en rosette, et forment comme une espèce de parasol de feuillage.
Une des singularités de ce palmier consiste en ce que ses racines produiseui; un- grand nombre de tiges, assez semblables à celles du milieu, mais qui ne s'élèvent pas au-dessus de quatre à cinq pieds. Ces tiges secondaires souvent garnies de feuilles jusqu'à la base, forment des toufifes tellement épaisses, que je les ai vues souvent, dans les forêts du Yébou et du Yarribad, opposera tous les efforts du voyageur d'infranchissables barrières. Ses fruits sont beaucoup plus petits que ceux du dattier cultivé, la pulpe en est plus épaisse et plus adhérente aux noyaux, m:«-s assez agréable au goût. Ourano appelait cet arbre kio-kom; les indigènes l'exploitent en vin de palmier; la liqueur qu'on en lire est loin de valoir '^.elle du cocotier, ou de l'elœïs guiïiensis, mais comme l'arbre est pbu élevé, cette récolte n'ofïre aucun danger et le
nègre, paresseux de sa nature, dans beaucoup d'endroits abandonne la culture de l'elœïs pour celle du Phœnix humilis.
Les palmiers nains près desquels nous nous trouvions étaient garnis de calebasses dans lesquelles s'écoulait lentement la sève : nous en fîmes détacher une pour y goûter, je pris une gorgée de cette liqueur mais il me fut impossible de l'avaler, tellement elle était amère et acre.
En coupant à travers les cultures pour rentrer à Tcliadé, nous tombâmes de nouveau au milieu d'une série d'endroits marécageux, mais trop étroits, et surtout trop prés des lieux habités, pour que nduà pussions craindre la rencontre de quelque hôte dangereux. Je signalai en passant une grande quantité d'arbres rafes tels que Verioglossum-cauliflorum, le trichillia-prieuriana, Vochna-dabia, Vonchoba-iipinosa, le randia-longistylaj \ecombratum~comosum,eil'uvariaparm^ora; congénère de Yuvaria-xthiopica dont j'ai déjà parlé, et qui, comme ce dernier, donne d'excellentes épices. Les alentours de Tchadé étaient garnis de grands arbres, de bentaniers, qui couvraient de leur soie jaunâtre les champs voisins et le village de' carappa-touloucouna dont les rameaux retombent jusqu'à terre sous le poids de leurs feuilles coriaces el de spotidiaS' microcarpa, avec leurs longues branches et l'épaisseur de leur feuillage, ei surtout de bananiers, de goyaviers et d'orangers. Tous ces arbres «er valent d'abri à une foule de petits singes verts qui
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se livraient SOUS nos yeux aux plus amusantes gambades. On se fera une idée de la facilité avec laquelle ils doivent se reproduire quand on saura que ]e meurtre d'un de ces animaux est puni de cinq hoguaos d'amende ; cela représente une valeur de douze mille cauris, soit environ dix francs.
Ces singes sont protégés par une vieille tradition.
Le Yébou et le Bénin étaient en guerre. Une nuit les habitants de Tchadé entendirent ces animaux faire un tel tapage, pousser de tels cris autour de leur ville qu'ils comprirent que quelque chose d'insolite devait se passer au dehors ; ils sautèrent sur leurs armes , et se portèrent en avant. Il était temps, un parti de Béniniens s'avançait dans l'ombre pour saccager la ville, il fut repoussé et grâce aux singes verts, Tchadé fut soustraite aux horreurs du pillage, et ce n'est pas une petite chose qu'une ville pillée dans ces contrées; les vieillards et les infirmes sont massacrés, et les valides, hommes, femmes et enfants, sont emmenés en esclavage.
La reconnaissance des Yébous pour leurs sauveurs fut si grande, qu'ils commencèrent par édicter la peine de mort contre quiconque tuerait un singe vert ; au bout de quelque temps, cependant, la peine parut un peu dure, et on la remplaça par celle de l'esclavage ; puis comme il n'est rien qui s'efïace plus facilement dans le cœur des peuples que la reconnaissance, on finit par s'en tirer avec dix francs d'amende. C'est encore cher pour un singe, et dans quelque»
années ce crime qui entraînait la mort de son auteur, ne coûtera plus que quelques c:uris à commettre.
Le troisième jour de notre arrivée, Adams donna Tordre de faire les préparatifs du départ. Il avait fait de brillantes affaires et vendu à des prix exorbitants, ses armes et ses boîtes à musique, qui avaient eu un énorme succès. On peut se faire une idée des bénéfices qu'il réalisait par ce fait que la coutellerie, moins prisée, s'était échangée à mille pour cent de bénéfice; ce qui coûtait dix sous était revendu cinq ou six francs en poudre d'or et ivoire.
Des noirs avaient donné tout ce qu'ils possédaient pour avoir un revolver et une carabine à répétition. Le capitaine avait eu la plus heureuse des inspirations en faisant fabriquer ses armes ; le fusil à pierre a disparu à peu près de ces contrées, ce qui fait que la capsule est une marchandise d'échange que l'on peut trouver facilement. 11 avait donc fait adapter à chaque tube de la roue de ses revolvers et de ses carabines, une cheminée comme dans les fusils à piston; on avait alors une carabine à répétition et des revolvers se chargeant avec une baguette ainsi que les armes anciennes, et se tirant avec une capsule. Il fallait plus longtemps pour charger, mais par contre, ces armes étaient d'un facile usage pour les noirs, qui le jour où ils auraient manqué de cartouches n'eussent pas su comment s'en procurer.
Tous les gens de Tchadé qui pouvaient payer les merveilleuses armes des blancs s'en étaient pourvus
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pour continuer les transactions, il eût fallu baisser les prix, et pour rien au monde Adams n'eût voulu y consentir à cause des marchés de l'intérieur, où il comptait bien élever plutôt qu'abaisser ses prétentions, chose qu il n'aurait pu faire s'il avait diminué quoi que ce fût sur ses prix à Tchadé.
— Quand on aborde avec les noirs le terrain des rabais, on ne sait plus où cela s'arrête, nous dit le capitaine, qui nous donnait tous ces détails en dînant. Ils suivront une caravane de marchands pendant quinze jours sans se rebuter, ajoutant tous les jours quelques cauris au prix qu'ils ont offert d'un objet qu'ils désirent se procurer.
— Alors vous n'avez plus rien à faire ici? lui répondis-je.
— Qu'à perdre mon temps.
— Et comme time is money! en langage yankee, cela veut dire que nous partons demain matin.
— Votre déduction est parfaitement exacte. L'occasion était trop favorable pour que je ne la
saisisse pas sur-le-champ.
— Capitaine, lui dis-je sans autre préambule, je vais vous faire une proposition.
— Je vous écoute.
— Si le projet que je caresse n'a pas votre complet assentiment, nous n'en parlerons plus... Voui voyagez pour faire du commerce.
— Et vous, pour récolter des brins d'herbe, des feuilles d'arbre, des oiseaux empaillés, des traditions,
des observations ethnographiques et linguistiques... ohl je vous vois venir.
— Je ne me suis pas encore expliqué.
— Oui, mais je comprends à demi-mot. Gela veut dire que je transporte une pacotille, que je m'arrête et repars, que je stationne deux heures ou trçis jours, que je fais des marches forcées ou vais à petites journées, tout cela au gré de mes intérêts et sans ma préoccuper le moins du monde de vos études; c'est bien cela, n'est-ce pas?
— J'avoue que...
— Ne m'interrompez pas, je veux vous montrer que je lis dans votre pensée.
— Vous avez acheté quelque gris-gris aux gangas de Tchadé, repartis je en riant.
— Allons, je ne veux pas me faire passer pour sorcier, je n'ai pas eu d'autres gris-gris que mes deux oreilles. Un soir que je reposais dans mon hamac, le bruit d'une conversation que vous aviez avec Lucius est venu me tirer de la somnolence dans laquelle j'étais plongé.
— Et vous avez tout entendu ?
— ToutI
— Comme il est heureux que ce soir-là nous n'ayons pas été en veine de nous exercer sur voire compte.
— C'est ce qui vous trompe, vous avez parlé de moi et longuement encore.
— Vous m'effrayez, capitaine.
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— Et en deux braves cœurs que vous êtes, vous en avez parlé comme on devrait toujours parler de l'ami absent. Je vous jure, messieurs, continua Adams avec une pointe d'émotion, chose rare chez un homme aussi pratique, que je me fusse bouché les oreilles ou vous eusse fait connaître ma présence à la moindre parole malséante, mais ne m'en veuillez pas de vous avoir écouté, j'ai eu ce rare bonheur d'entendre deux amis parler de moi pendant près d'une heure et n'en dire que du bien.
— Mon cher Adams, lui répondis-je en lui serrant la main, il faudrait être bien mal doué pour ne pas savoir reconnaître, et les qualités de premier ordre que vous possédez quand nous parlons du marin et du négociant, et toutes les attentions délicates dont vous nous avez comblés quand nous parlons de l'ami.
— Enfin vous n'y alliez pas de maiii morte, et ma modestie, si j'en avais eu, car on dit que nous autres du Fear-West nous ne savons pas ce que c'est, aurait été mise à une rude épreuve.
— Et on a raison, mon cher Adams. A qui ne se vante jamais, la modestie est inutile.
— Pour ça, c'est vrai... Je fais ce que je puis, à quoi sert de se vanter... ? Donc je vous ai entendus et vous disiez qu'il vous serait plus agréable de voyager avec un peu plus de liberté d'allures et formiez le projet de vous séparer pour quelque temps de la caravane, à condition, déclariez-vous d'une
façon très nette, que cette idée eût mon agrément.
— Pour rien au monde nous ne voudrions vous contrister.
— Hé 1 bien, mon cher ami, rien n'est plus facile que de vous mettre tous deux à votre aise. Mon plan est d'aborder Katinga ou Rakka en faisant un long arc de cercle qui me fera remonter au Niger, le long des frontières du Dahomey, du Borghou et du Yarribah, et suivant presque la route du voyageur Glapperton, il me faudra quatre mois au moins pour atteindre le point que je viens de vous indiquer. C'est plus de temps qu'il ne vous en faut pour visiter le Yébou et vous rendre à petites journées, avec toutes les stations qu'il vous plaira de vous accorder, au lieu que nous allons choisir comme rendez-vous. J'ajouterai que la route que je vais parcourir a déià été suivie par les frères Lander, tandis que celle qui traverse directement le Yébou n'a encore été foulée par aucun Européen... Que dites-vous de mon idée?
^ Je dis, mon cher Adams, qu'avec votre amabiHté habituelle, vous comblez tous nos vœux.
— Reste maintenant la question pratique. Comment voulez-vous composer votre petite caravane ?
— Je m'en rapporte complètement à vous.
— Bien ! Je vais vous organiser cela. Lucius reste votre compagnon, cela va sans dire; il vous faut un interprète, le meilleur de notre troupe est Ourano, sa qualité d'obi vous fera du reste bien accueillir et respecter partout. Il ne fera pas difficulté de vous suivre,
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car il vous est beaucoup plus attaché qu'à moi. Un blanc est de toute nécessité maintenant, pour commander la petite troupe de guerriers béniniens que je vais mettre à votre service : que dites- vous de l'Irlandais Patrick?
— Mais, capitaine, vous nous comblez I
— Il vous faut un homme sûr, et surtout qui vous accompagne avec plaisir. L'Irlandais fera parfaitement votre affaire, il est attaché à votre service depuis le commencement du voyage, et vous devez savoir à quel point il est dévoué... J'ordonnerais à un de mes Américains de vous suivre, il ne ferait pas l'ombre d'une réflexion, mais il obéirait par discipline, tandis que Patrick obéira avec joie.
— Nous ne savons comment vous remercier, mon cher ami.
- — Attendez, ce n'est pas fini. Il vous faut encore M. Jims pour compléter votre petite troupe.
— Nous ne consentirons jamais à vous priver de ses services.
— Mais vous ne me privez en rien, tous nos marins savent faire la cuisine américaine et vous savez que je préfère beaucoup la simplicité de leurs préparations aux mets prétentieux de M. Jims, qui se croit un artiste parce qu'il a travaillé sur le continent; dans tous Tes cas, nous trouvons le moyen de nous satisfaire des deux côtés, moi en mangeant les ragoûts de nos matelots; vous, ceux du cuisinier que Vous aA^ez un peu façonné à vos goûts.
— 11 n'y a pas moyen de discuter avec vous, vous avez toujours raison.
— Je vais vous choisir maintenant quinze guerriers que j'armerai chacun d'une carabine à répétition et d'un revolver, plus dix esclaves pour porter la pacotille de coutellerie et de boîtes à musique dont vous allez avoir besoin pour faire des cadeaux aux diiïérents chefs que vous allez rencontrer sur votre chemin, et vous voilà au grand complet. Avec Ourano, vous pouvez être assurés que, dans tout le Yébou, on recevra bien les amis de l'oba à'Ouéni. Si vous étiez attaqués, ce ne pourrait être que par des maraudeurs ; en ce cas, les 95 coups de revolver et les 75 coups de carabine, dont vos guerriers disposeront sans recharger leurs armes, seront plus que suffisants pour les mettre en déroute. Je dis plus, pas un des obas, si le Yébou est divisé en plusieurs monarchies, ce que j'ignore, n'osera s'attaquer à vous, tellement est grand, ainsi que vous pouvez le voir vous-mêmes, le prestige des armes nouvelles sur l'esprit des noirs.
— Ne croyez-vous pas que ce peut-être imprudent de confier de telles armes aux Béniniens.
— Qu'avez- vous à redouter? qu'ils vous abandonnent pour s'approprier ces armes, vous oubliez les otages appartenant à la famille royale qui sont à bord de la arah ; l'oba d'Ouéni, qui ne plaisante pas, ferait immédiatement mettre à mort tous les parents des hommes qui se seraient enfuis et confisquerait tous
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leurs biens... Qu'en dit le chef? fit le capitaine à Ouranoqui venait d'entrer.
— Le capitaine a raison.
— Maintenant, laissez-moi vous dire qu'ils n'auront même pas cette tentation, car je vais leur annoncer que s'ils vous servent avec fidélité ces armes deviendront leur propriété à la fin du voyage. Vous savez que ce n'est également qu'au retour qu'ils doivent toucher leur salaire, et puis ne comptez-vous pour lien la présence d'Ourano, un des chefs de leur nation : tout concourt à en faire des hommes absolument dévoués, toutes les heureuses chances, tous les profits qui peuvent leur échoir sont du côté de la fidéliié, tout ce qui peut leur advenir de mauvais est du côté de la trahison.
Ourano, mis au courant de la situation, se montra enchanté de rester avec nous et confirma tous les dires du capitaine.
— Ajoutons à tout cela, fit Adams en terminant, que vous avez chacun une voiture à bœufs, deux chevaux infatigables, et si vous ne faites pas un voyage, si non exempt de danger, du moins exempt de trop grandes fatigues, c'est que vous serez bien mal fav®risés du sort.
— Il ne nous reste plus qu'à fixer notre point de jonction, mon cher Adams.
— Rien n'est plus facile, répondit notre ami, en se laisant apporter sa carte. Dans quatre mois à partir de ce jour, trouvez-vous à Katunga. Si nous ne
sommes pas encore arrivés, attendez-nous dans cette ville ; si nous sommes arrivés avant vous et que nous ayons été obligés, pour un motif ou pour un autre, de continuer notre marche, des instructions spéciales laissées à Katunga vous diront si c'est sur Rakka ou sur Kiama que vous devez vous diriger ; c'est dans une de ces deux villes que dans tous les cas possibles je m'arrêterai pour vous attendre. Sur ce, Messieurs, fit en se levant le capitaine, je vous laisse pour aller faire mes préparatifs et les vôtres.
IJne heure après les guerriers béniniens, fiers du rôle qu'on leur destinait et surtout des nouvelles armes qu'ils avaient reçues, venaient se ranger autour de notre tenle, tandis qu'à quelques pas de là, les esclaves porteurs s'accroupissaient près de leurs fardeaux.
Ces populations sont d'enragées noctambules, il leur sufïit du plus léger prétexte pour passer la nuit, à causer et à chanter Le changement survenu dans la situation de la petite troupe de noirs qui allaient nous accompagner sufïit à les mettre en joie, bien que la condition des esclaves ne fût modifiée en rien, et ils payèrent une troupe de griots qui vinrent nous bercer de leurs chants nasillards et monotones jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Il est inutile de dire que ce furent nos louanges que les susdits griots chantèrent à tue-tête avec accompagnement de tam-tam, jusqu'à épuisement. Rien n'était amusant comme de les entendre proclamer,- en
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tapant comme des sourds sur une vieille calebasse couverte d'une peau de singe : « Que nous étions des grands inondes dans notre pays, que nous avions beaucoup de femmes, beaucoup d'enfants, beaucoup d'esclaves, beaucoup de champs de millet, de riz et de maïs. »
Puis nous étions « forts comme les éléphants contre nos ennemis, courageux comme le lion, agiles comme le chat-tigre, gracieux comme la gazelle ». La litanie dura un quart d'heure, presque tout le règne animal y passa.
Chacun de nous eut alors son couplet particulier. Pour ma part, et par allusion sans doute à mon aventure d'Imbodou, je fus représenté comme une sorte d'Hercule venu sur la terre des noirs pour détruire les caïmans, la quantité qu'on m'en fit massacrer dépasse toute permission et après de pareils exploits, il ne devait plus rester de tinsahs dans la contrée.
Sous peine de manquer à toutes les convenances, nous étions obligés d'arroser de temps en temps le gosier des ménestrels ; alors nous soulevant dans nos hamacs, nous appelions Charly et envoyions un verre de rhum à chacun des griots, qui poussaient des hurrahs frénétiques et reprenaient de plus belle.
« Les bons blancs sont venus apporter à leurs amis noirs de Valoughou (rhum) qui réchaufïe le ventre et fait remuer les jambes et la langue.
» L'aloughou est un gris-gris contre la mort pour celui qui en boit tous les jours; l'aloughou. a été donné
aux bons blancs par les esprits ; l'aloiighou est le sang du soleil !
» Ehio ! Hoé I Houkaha ! pour les bons blancs, qui ont apporté à leurs amis noirs le remède contre toutes les maladies, l'aloughou roi de toutes les liqueurs. »
Nous finîmes par bous endormir malgré l'étrange tapage qui nous entourait. Quanand nous ouvrîmes les yeux, il faisait grand jour ; le petit Charly, qui nous observait de la porte de la tente, tourna sur ses talons et revint immédiatement avec M. Jims qui nous annonça que le capitaine était parti dans la direction de l'ouest au lever du soleil.
— Parti sans nous serrer la main, dit Lucius au comble de l'étonnement.
— Sous sa rude enveloppe se cache une sensibililé peu commune, répondis -je à mon jeune ami. Il aura voulu éviter la scène des adieux; notre long entretien d'hier soir lui aura paru, avec raison, devoir en tenir lieu.
— Voici ce que le capitaine a laissé pour vous, gentleman, me dit le brave Jims ; il ajouta d'un ton solennel : Il m'a recommandé de bien veiller sur vous.
Le papier que me tendait notre maître cook contenait ces mots.
ft Go head (en avant), dans quatre mois à Katunga. »
En quittant la tente, j'aperçus une grande quantité de caisses de toutes formes et de toutes grandeurs,
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déposées SOUS la garde de Patrick, je fus ému jusqu'aux larmes, et compris encore mieux la délicatesse du départ d'Adams. Il nous avait laissé en nous quittant ses provisions les meilleures et les plus fines, et s'était hâté de se sougtraire à nos remerciements.
Les guerriers de notre escorte et les esclaves porteurs accroupis à quelques pas de là sous des touffes de palmiers, attendaient nos ordres.
J'ordonnai de rentrer tous les bagages, les munitions, nos approvisionnements et des marchandises d'échange sous la tente, et fis placer un guerrier à l'entrée pour en éloigner les maraudeurs.
Patrick fut représenté à la troupe de Béniniens par Ourano comme le chef auquel je leur ordonnais d'obéir et je fis savoir à tous qu'ils auraient, en cas d'absence de ma part, à reconnaître l'autorité de Lucius, et que si d'aventure nous venions à manquer tous les deux, Patrick nous remplacerait de droit pendant tout le temps de notre éloignement.
En voyant donner une pareille importance à son camarade, M. Jims ne put contenir sa mauvaise humeur. J'ai déjà expliqué dans la première partie de ce voyage ' que notre cuisinier était un mulâtre né dans notre ancienne colonie d'Amérique, la Lousiane. Le brave homme prétendait avoir du sang français dans les veines, attendu, vous racontait-il, que son grand père était né sur l'habitation de M. Desfossé, des
I Voyage aux 7'ives du Niger.
œuvres du fils de la maison a"vec unejeuiie négresse qu'il avait distinguée... Dans la pensée de Jims, cela lui constituait un titre de noblesse qui le plaçait bien au-dessus de cette brute d'Irishman, comme il appelait Patrick. Cela donna lieu par la suite à des scènes de haut comique, entre les deux adversaires, qui ne cessèrent jamais d'être amis, car un goût très prononcé pour le wisky et le rhum les réunissait tous deux Je dois dire cependant à leur louange qu'ils ne sa grisaient jamais complètement, moins par sobriété que par la capacité qu'ils possédaient de boire indéfiniment...
Enfin l'un buvait comme un Américain, Jims, l'autre comme un Irlandais, Patrick. Et je crois qu'il faut s'en tenir là, car on chercherait vainement des termes de comparaison plus énergiques. La seule différence qu'il y eût dans leur manière de boire, consistait en ce que Patrick buvait le wisky et le rhum tels qu'il les trouvait dans les flancs de sa bouteille, tandis que Jims y mettait un peu de sucre et une pincée d'épices, décorant sa boisson des noms de tviski/' coocktail, rhum ou gin-coocktail.
Quand le brave mulâtre avait préparé son breuvage, il avait pris l'habitude du temps d'Adams, d'en mesurer des quantités égales dans trois verres qu'il nous apportait sur un plateau; le capitaine ne manquait jamais d'accepter ce dtnnk national, inutile de dire que Lucius et moi nous remercions le mulâtre d'un geste, et que ce dernier s'appliquait en supplément les deux
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Terres qu'il persistait à préparer de nouveau tous les matins. Je lui fis connaître que je le dispensais dorénavant de cette formalité, et qu'il pouvait prendre son gin ou son wisky sans craindre de nous froisser en ne nous en ofïrant pas.
Jusqu'à présentée m'étais peu occupé du personnel qui nous accompagnait. Adams l'avait conservé directement sous ses ordres, et je n'avais à intervenir en rien dans la direction à lui imprimer ; les circonstances étaient changées, toute la responsabilité de la route à suivre, des mesures à prendre pour notre sûreté, m'incombaient dorénavant, et après avoir installé cette hiérarchie du commandement, sans laquelle une caravane, si petite qu'elle soit, ne saurait rester unie longtemps, je pris sur moi de faire un véritable coup d'autorité, en annonçant; à Jims et à Patrick qu'ils auraient à se contenter dorénavant d'un décilitre chacun de rhum ou de wisky tous les jours ; je fis valoir, pour ne pas les froisser, la petite quantité de l'approvisionnement et la longueur du voyage, et ils prirent la chose assez bien. Mais mon principal but, qui était de ménager leur santé, ne fut pas atteint, car ils remplacèrent la qualité par la quantité, et s'adonnèrent au vin de palmier, au jus d'orange fermenté et aux différentes boissons nègres dont ils ne manquaient jamais.
Après avoir donné mes premiers ordres, j'annonçai à mes gens qu'ils pouvaient vaquer à leurs occupations habituelles, mon intention étant de séjourner encore 4ii jour ou deux à Tchadé.
Je ne voulais pas, en effet, partir à l'aventure et sans être entouré de tous les renseignements utiles que je pourrais récolter sur la meilleure route à suivre pour visiter le Yébou.
Je me re^idis avec Lucius et Ourano sur le champ de foire, où tous les marchands que la présence d'Adams, avait attirés d'imbodou continuaient leurs échanges pour ne pas aller s'installer de nouveau dans la ville béninienne dont le marché tirait à sa fin. Le pays me parut devoir être fort riche en or, car après ce que le capitaine en avait enlevé, je remarquai que presque toutes les transactions se faisaient avec le précieux métal, ce qui ne laissa pas que de nous étonner beaucoup. Le chef du village, Obi-Tchadé, nous apprit que le matin même il en était arrivé de grandes quantités, d'un lieu qu'il appela Dembab. Je demandai s'il serait possible de m'y faire conduire, mais on me répondit que les habitants avaient obtenu de l'oba la permission d'interdire leur territoire aux étrangers, ils payent une forte redevance pour cela, et que les blancs trouveraient encore moins facilement à pénétrer chez eux que les autres.
Je dus donc me contenter, sur cette partie du Yébou, des renseignements qu'Obi-Tchadé et Ourano voulurent bien me donner.
D'après eux, le village de Dembah es» situé à dix journées de marche de Tchadé, dans la direction du nord-est, au milieu d'une vaste plaine, entourée de
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très hautes montagnes qui laissent échapper de leurs flancs,' boisés jusqu'à mi-côte et nus et décharnés au sommet, une foule de ruisseaux, torrents et rivières dont les uns se perdent dans la terre au bout de quelques milles, et les autres se réunissent pour former un fleuve d'une certaine importance comme profondeur mais qui se jette à quelquos lieues de ses sources seulement dans un grand lac connu sous le nom de Coro-Dembah.
Il paraît que, dans cette contrée, l'or se rencontre en trois endroits différents : d'abord dans les montagnes où les nègres creusent des trous profonds et exploitent l'or en mine, puis auprès des rivières, des cours d'eau, des torrents, des cascades, où l'eau, par la force naturelle de son cours, entraîne l'or des montagnes et de tous les lieux élevés où il gît avec abondance, et enfin près du lac, où le fleuve en débordant à chaque saison pluvieuse, entraîne partout dans les terres l'or que ses difïérenls afïluents lui apportent des entrailles de la montagne.
Lorsqu'il a beaucoup plu la nuit, on voit dès le matin un grand nombre de femmes nègres avec une grande et une petite calebasse à la main ; elles remplissent la première de terre et de sable, etc., remuant cela à tout moment dans l'eau fraîche, jusqu'à ce que toute la terre en soit partie. S'il y a de l'or parmi, il demeure au fond de la calebasse ; cet or est vidé par elles dans la petite calebasse, et elles recommencent à remplir de terre la grande et ^
remuer, continuant cet exercice tant qu'elles trouvent de l'or.
Une journée de travail ordinaire leur rapporte de cinq cents à deux mille cauris d'or, soit de cinquante centimes à deux francs, un ogbodi ou un boguao en monnaie du pays ; les journées exceptionnelles, comme elles n'en font pas une par mois, vont à six mille, quelquefois douze mille cauris, soit cinq ou dix francs, un quart ou un demi-hégouékoua. Enfin il leur arrive, peut-être une fois dans leur vie, de ramasser dans une journée pour un quart ou un demi-hoké d'or, c'est-à-dire pour une valeur de 50 à 60 francs.
Les noirs qui travaillent aux mines de la montagne en trouvent de beaucoup plus grandes quantités, et souvent d'énormes pépites qui valent plusieurs milliers de francs, mais les redevances à l'oba, aux obis ou chefs, aux gangas et à toute la race des mendiants officiels, — car l'Afrique a le bonheur de posséder des classes dirigeantes — ont vite fait de réduire à rien leurs bénéfices.
L'or que l'on récolte ainsi, et dont on montre divers échantillons au marché de Tchadé, a deux formes différentes ; le premier, presque aussi fin que la farine se nomme poudre d'or, et est très prisé en raison de sa pureté. L'autre consiste en morceaux de différentes grandeurs qui vont communément du poids d'un gramme à celui de dix, et, par exception, à cinquante, cent, cinq cents, mille gramme* s'ap-
pelle or de mine. Lorsqu'il est fondu, il a plus de consistance que l'or en poudre, et la touche en est meilleure, mais le grand nombre de petites pierres qui y sont incrustées fait qu'on y perd beaucoup en le fondant, et c'est pour cela que l'or en poudre qui ne laisse pas de déchet est préféré.
J'ai trouvé à Tchadé et dans tous le Yébou, une espèce de monnaie, à valeur de convention, qui a cours pour tous les achats et transactions que les nègres font eux. Ils fondent de l'argent ou 4u cuivre avec de l'or, en font des barres de forme circulaire dans lesquelles ils découpent des rondelles de grosseurs différentes. On va au bazar avec ces petits morceaux d'alliage à un titre d'or très faible, on peut y faire ce qu'on appelle son marché, c'est-à-dire acheter du poisson, des poules, de la viande, des fruits, des légumes et payer avec ce genre de pièces dont les femmes nègres connaissent^i bien la valeur qu'elles les acceptent pour une valeur représentative, sans les peser, comme nous agissons en Europe avec notre monnaie.
On m'a dit que les noirs du Yébou étaient fort habiles à falsifier l'or pour se tromper entre eux. Ils fabriquent des lingots offrant toute l'apparence de l'or pur, car il y en a une certaine quantité à la surface, mais tout l'intérieur n'est que du cuivre et souvent du fer.
Ils fabriquent encore une espèce d'or faux avec un mélange de cuivre et dépoussière de corail qu'ils fon-
dent ensemble ; ils mélangent également leur or eh poudre avec de la limaille lie cuivre, mais la partie fausse de cette poussière ne tarde pas à perdre son lustre.
Mais ces naïfs falsificateurs ne se trompent qu'entre eux, les Européens ne s'y laissent pas prendre. Ainsi pendant tout le temps qu'Adams avait opéré ses échanges, il n'avait accepté la poudre d'or qu'après l'avoir éprouvée dans un réactif liquide dont il avait eu soin de se munir, connaissant de longue date le pays où il venait commercer. Quant aux lingots, il les coupait en quatre, en huit, en dix morceaux, à l'aide d'un instrument spécial, passait chaque morceau à la pierre de touche et ne déclarait l'échange conclu qu'après s'être assuré, par ces diverses expériences, qu'il n'avait pas été trompé sur la qualité de l'or livré. Je dois dire que les noirs de Tchadé, n'essayèrent même pas de mettre sa perspicacité en défaut.
Obi-Tchadé, le chef du district était un homme d'une intelligence vraiment supérieure, relativement à la plupart de ses compatriotes; il avait fait plusieurs voyages voyages au Bénin, et chaque fois était descendu jusqu'à l'embouchure de la rivière de Formose; il avait déjà vu une certaine quantité d'Européens, non dans son village, où nous étions les premiers qui s'y fussent encore hasardés, mais à la côle de Noun, où il avait chaque fois séjourné pendant quelque temps. Aussi, à l'nrrivôo du ca .'.laii^o
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• n'avait-il soulevé aucune.de ces difficultés que tous les roitelets nègres opp'tJsent d'ordinaire à l'entrée des blancs sur leur territoire, à seule fin de faire payer plus cher l'autorisation qu'ils finissent toujours par donner ; il s'était contenté de recevoir le cadeau qu'Adams lui avait offert selon l'usage, seulement en nous permettant l'entrée du pays, il avait expédié un émissaire à son suzerain l'oba, ou roi des rois du Yébou.
Ce souverain habitait dans sa capitale Hodé- Yébou, à six jours démarche de Tchadé, dans le nord-ouest. D'après l'obi, le capitaine n'allait pas larder, s'il ne se dirigeait pas sur Hodé- Yébou, de recevoir du roi l'ordre de changer de route et de venir lui rendre visite, et il n'était pas bien sûr que l'oba ne nous fît point tenir la même injonction.
— Je la recevrai avec plaisir, répondis-je au chef, mon intention, en quittant Tchadé, étant de me diriger sur la capitale du Yébou.
Mon interlocuteur m'affirma que je ne pouvais pas. avoir une meilleure idée, car, me dit-il :
— Quand tu auras été l'hôte de l'oba, toi et les tiens vous serez fétiches (sacrés) pour tous les gens du Yébou.
— Et penses-tu, dis-je au chef en continuant la conversation sur ce sujet, que nous soyons bien reçus du roi.
— Oba-Ochoué sera content de voir un . blanc venir dans sa capitale, je crois qu'il n'en a jamais vu
Maintenant, si lu veux m'écouter, je puis te donner un bon conseil ; envoie un messager devant toi pour demander à l'oba de te donner une audience, et il en sera très flatté.
— Il faut six jours, dis-tu, pour aller à Hodé-Yébou autant alors pour en revenir, je ne puis cependant pas attendre la réponse du roi pendant douze jours à Tchadé.
— Il faut ce temps-là pour une caravane qui transporte des marchandises et qui est obligée de laisser reposer ses esclaves, mais les otounés qui ne s'arrèlent que pour manger et dormir deux ou trois heures, vont à Hodé-Yébou et en reviennent en cinq jours.
Ourano m'expliqua que les otounés étaient des coureurs formés dès l'enfance pour transporter au loin les messages des rois et des chefs, mais autorisés à se louer aux particuliers quand ils n'étaient pas retenus par le service royal.
Je me rendis sans peine à l'avis qui m'élait donné, et l'obi Tchadé, ayant fait prévenir un de ces coureurs, je le chargeai d'un message pour l'oba, dont il promit de me rapporter la réponse dans les cinq jours qui allaient suivre.
Le chef me promit, pour m'aider à tuer le temps, de me conduire à une chasse à l'inoki. A la description qu'il me fit de cet animal, je reconnus le gorille, ce grand singe des forêts de l'Afrique centrale sur lequel on a fait en Europe tant de récits singuliers et merveilleux. Je lui répondis que j'acceptai la partie
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avec le plus vif plaisir, et afin d'avoir du temps devant nous, car nous devions bien passc^" trois ou quatre jours en forêt, il fut séance tenante convenu que nous nous mettrions en route le lend'^.main au lever du soleil.
Notre conversation avait lieu sur la place où se tenait le bazar ou marché ordinaire du village, l'endroit autour était abrité par trois énormes sycomores, dont l'ombrage répandait une délicieuse fraîcheur; de leur énorme tronc s'étendaient dans une direction horizontale, des branches d'une longueur démesurée qui couvraient de leur feuillage impénétrable aux rayons du soleil, un espace suffisant pour contenir tous les habitants de Tchadé. 11 est certain que sous les masses de verdure que développe un seul sycomore, un régiment tout entier pourrait camper à l'aise.
C'est un des arbres les plus utiles du centre de l'Afrique. Les voyageurs y trouvent une station favorable où ils peuvent respirer un air relativement tempéré et se désaltérer avec les fruits de l'arbre même, qui ont exactement la forme de la figue, sans en avoir la délicate saveur.
Tels qu'ils sont cependant, ils rendent d'énormes services, car ils sont juteux et frais à la bouche.
En quittant le chef, je lui promis d'être exact au rendez-vous. Je devais n'emmener avec moi que Lucius et Ourano, et six de nos guerriers béniniens avec leurs armes de précision; l'obi se chargeait de
réunir les cinquante ou soixante rabatteurs qui devaient aller traquer l'animal sous bois.
Les noirs ne consentent à rechercher les pistes de cette dangereuse bête que par groupes de dix, de façon à être en nombre suffisant pour se défendre s'ils viennent à être attaqués à l'improviste. Malgré les dangers de cette chasse, le chef m'affirma qu'il ne manquerait pas d'hommes.
Je tenais beaucoup à voir en face un de ces singes, que d'aucuns regardent comme nos ancêtres dans le règne animal, aussi fis-je annoncer par l'obi que je ferais un beau cadeau à l'escouade qui m'en ferait tuer un.
Le soir même, presque tous les jeunes hommes du village étaient venus s'offrir pour nous accompagner.
En rentrant au campement, nous eûmes, Lucius et moi, à apaiser un grave débat qui s'était élevé dans notre domesticité intérieure.
On se souvient qu'à notre entrée dans le Formose, le vieux chef Obi-Arobo , père d'Ouranp, nous avait fait présent de deux charmantes esclaves, Zennah et Kanoun, que nous avions été obligés de garder pour ne pas déplaire à celui qui nous les ofïrait, Zennah s'était d'elle-même attachée à mon service et Kanoun à celui de Lucius. Lors de notre passage à Ouéni , capitale du Bénin, l'oba, pour remercier Lucius d'un magnifique narguileh qu'il lui avait donné, moi d'un costume chamarré d'or acheté au Temple qui avait appartenu à un suisse de cathédrale ou à un sénateur,
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nous avait fait présent à chacun de deux des plus jeunes et des plus belles esclaves de son troupeau féminin.
€'est le cadeau que vous fait le plus facilement un roi nègre, car, pour lui, il est sans valeur. Quand il veut des esclaves, il n'a qu'à les prendre, et, dans l'intérieur surtout, une jeune fille aussi belle, aussi parfaite de formes qu'elle puisse être, ne vaut pas, pour le roi, une douzaine de capsules. Je dis pour le Toi, car depuis l'abolition de la traite, les princes de l'intérieur ne pouvant plus échanger leurs belles et brunes filles contre du rhum et des armes, ils tiennent beaucoup moins à elles que nous ne tenons à nos chiens en Europe. Aussi ne se passe-t-il pas d'année qu'ils n'en sacrifient des centaines, des milliers même, suivant la puissance du monarque, devant la statue des dieux et sur les tombeaux des ancêtres.
Saisissons une fois de plus l'occasion d'admirer l'esprit pratique des Anglais.
Autrefois,^une esclave jeune et valide valait jusqu'à quinze cents francs en marchandises sur les marchés de la côte, une belle Nigritienne de quatorze à dix-huit ans valait souvent deux mille francs et plus. Ce prix s'augmentait par le transpv>rt et les bénéfices du traitant. Un solide noir allait dans les mêmes orix.
En remplaçant la traite par l'embarquement des engagés libres qui sont forcés de travailler dans les
colonies anglaises, nos bons amis de l'alliance intima ont obtenu ce double résultat : de priver de travailleurs les colonies des autres , et de conduire à bas prix dans les leurs, puisqu'ils ne les achètent plus, des engagés libres, qui n'ont d'autre libellé que celle de travailler par force.
Donc, l'oba d'Ouéni nous avait donné quatre jeunes esclaves que nous avions été obligés d'accepter, notre refus eût été leur arrêt de niort, le roi les eût sacrifiées de sa propre main dans les fêtes données à l'occasion de notre arrivée. Nous ne les avions gardées que pour leur sauver la vie et les soustraire à l'horrible préjugé qui, dans le cas contraire, les destinait au supplice. Tout esclave, en effet, donné par le roi, en cas de refus du donataire, est immédiatement mis à mort, et son sang répandu sur les tombeaux des ancêtres.
En devenant notre propriété, les pauvres filles s'étaient accroupies près de nous avec de grosses larmes dans les yeux et toutes frémissuntes du sort terrible qui les attendait, car il est bon de dire que la basse classe nègre, dans toutes ces contrées, est persuadée que tous les noirs achetés par les blancs ne sont envoyés dans d'autres pays que pour y être mangés.
Pour rassurer ces fillettes qui nous regardaient avec les yeux efïarouchés d'une biche surprise par un tigre, nous leur avions fait à chacune une caresse qui, dans les mœurs du B<^hin, les élevait à la di-
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gnité de concubines. Il suffisait de placer une de leurs mains sur notre cœur, et d'appuyer nos lèvres sur une mèche de leurs cheveux ; malgré cela elles restaient esclaves et nous n'étions nullement obligés de pousser plus loin la cérémonie, mais elles avaient conquis le droit absolu d'être traitées comme si elles partageaient la couche du maître. Zennah et Kanoun occupaient déjà cette situation et reçurent les nouvelles venues comme des servantes; les ]eunes Béniniennes les prenant pour des favorites acceptèrent d'abord le rôle effacé qui leur était laissé, les choses devaient changer dès qu'elles allaient s'apercevoir que Zennah et Kanoum n'étaient pas plus qu'elles admises dans notre intimité.
Cela alla bien jusqu'à Imbodou; pendant les cinq jours que nous mîmes à atteindre ce village, les deux esclaves qui nous venaiejit d'Arobo avaient, en le prenant, conquis le droit de se reposer dans nos charrettes à bœufs, les autres suivaient à pied, et rien n'aurait modifié les conditions respectives où elles se trouvaient si Lucius n'eût succombé, le second jour de notre arrivée à Imbodou, au tendre sentiment que lui avait inspiré la plus jeune des deux captives que lui avait données l'oba d'Ouéni.
Motza, ainsi se nommait la jeune fille, était vierge quand elle avait partagé la couche de Lucius, et, d'après les usages du pays, cela lui donnait un double titre à faire descendre au second ran» toutes les au-
très esclaves qu'elles aient été ou nom déjà distinguées par le maître.
Motza régnait donc en maîtresse depuis deux ou trois jours sous la tente de Lucius, et la douce Kanoun s'était soumise malgré son chagrin.
La nuit qui suivit le triomphe de la jeune négresse, je m'éveillai avec le vague sentiment que je n'étais pas seul sur la couche de feuillage que je faisais préparer tous les soirs dans un coin de ma tente, j'étendis la main et sentis une chair douce et moite qui sembla prise d'un léger tremblement à mon contact.
— Qui est là ? fis-je à mi-voix.
— C'est moi, Zennah, ne me grondez pas,- massa, répondit la pauvrette.
— Je n'en ai pas l'envie, lui dis-je, et pour la rassurer je passai une main caressante sur sa brune chevelure... pourquoi es-tu venue te coucher près de moi ?
— Kanoun n'est plus maîtresse sous la tente, Kanoun esclave de Motza.
Ces paroles suffirent à éclairer toute la situation... et fort heureusement, car le peu que je savais de la langue du Bénin, c'est-à-dire une cinquantaine de mots, ne pouvait pas me permettre une longue conversation.
La pauvre Zennah ne s'était glissée pi es de moi que pour acquérir des droits qui lui fissent éviter le sort de son amie Kanoun. Je la rassurai de mon mieux, mais, pour la satisfaire, je fus obligé de lit:
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, permettre de jouer à la favorite. A partir de ce jour, elle vint chaque soir coucher sous ma tente, et je pus constater que les suivantes, lui croyant des droits indiscutables, ne cherchèrent jamais à se soustraire à son autorité.
Après 'ces préliminaires obligés, j'arrive au fait. En regagnant notre campement après avoir quitté Obi-Tchadé, nous trouvâmes tout notre personnel féminin en révolution. Kanoun avait quitté la tente de Lucius et s'était réfugiée dans la mienne auprès de Zennah. Quand nous parûmes, cette dernière, qui paraissait prendre son amie sous sa protection, était en train de se disputer avec Motza ; toutes deux, l'œil en feu, se montraient le poing, en grinçant des dents, et en seraient infailliblement venues .aux mains, sans le majestueux Jims, qui accouru au premier bruit, se tenait entre elles deux les bras étendus, prêt à les séparer, et leur prêchait la conciliation dans le plus singulier langage.
— Allons 1 allons 1 disait-il en anglais comme si elles eussent pu le comprendre... vous vous conduisez comme des personnes de la plus mauvaise éducation ; cela ne m'étonne pas, je n'ai jamais rien coi)nu d'aussi méchant et d'aussi têtu que les négresses... là, tout de suite les grififes en avant comme dés bêtes féroces î . . . Voyons, expliquez- vous. . . je vous préviens que vous ne vous battrez pas comme cela en l'absence de vos maîtres... — Malgré l'éloquence
de Jims, nous arrivâmes à point nommé pour empêcher la lutte de commencer.
L'origine de la dispute était tout entière dans celte question de préséance qui leur tenait tant à cœur. Molza, pour mieux asseoir son autorité, avait donné un ordre à Kanoun. Cette dernière avait nettement refusé de l'exécuter, et Motza avait souffleté Kanoun.
Les deux parties plaidèrent tour à tour leur cause par l'entremise d'Ourano.
Motza déclara avec d'autant plus d'assurance que les unions au Bénin ne sont pas soumises à beaucoup déformantes, qu'elle était la femme du blanc, puisque des quatre esclaves qu'il possédait, il n'avait connu qu'elle, et qu'elle était vierge; qu'alors les trois autres femmes étaient ses esclaves et devaient lui obéir, et que si elles ne lui obéissaient pas, elle, Motza, avait le droit de les châtier.
J'avais toutes les peines du monde à ne point rire, mais Lucius, écoutait sérieusement sa favorite, et bien que très fâché qu'elle eût frappé Kanoun, il ne se sentait point le courage de la blâmer.
— Mon cher, lui dis-je en souriant, vous n'êtes pas dans cet état d'indépendance qui constitue l'impartialité du juge, laissez-moi terminer cette contestation
J'annonçai alors aux deux plaignantes que, comme chef de la caravane, il m'appartenait de prononcer sur leur différend. Une certaine inquiétude s'empara immédiatement du joli visage de Motza. Par contre Kanoun se montra plus rassurée. Pour les deux pau-
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vrettes c'était une véritable affaire d'Etat. Je donnais la parole à l'amie de Zennah. La jeune fille répondit simplement qu'elle habitait la tente de Lucius avant son adversaire, que son maître ne l'avait jamais frappée et que ce n'était pas à une esclave comme elle qu'il appartenait de la corriger si elle faisait mal. Que, du reste, elle n'était pas née dans la servitude, étant fille d'homme libre et de race royale.
Zennah et Kanoun, ainsi que je l'ai expliqué dans le premier volume de ce voyage, avaient été comprises dans la disgrâce de leurs parents dans une de ces révolutions de palais si communes dans le Soudan.
Quand tous les moyens, dires et contredits eurent été épuisés de part et d'autre, je pris l'air grave qui convenait à un aussi important débat, et j'annonçai que j'allais faire connaître ma sentence.
Je déclarai que Motza avait eu tort de frapper Kanoun, et que pour mettre fin à la rivalité des deux ieunes filles, Kanoun habiterait dorénavant sous ma tente avec son amie Zennah.
Lorsque Ourano traduisit la première partie de mon arrêt, la belle Motza poussa un cri et courut se réfugier près de Lucius, pour implorer sa protection ; le talion règne en maître dans ces contrées, et elle crut tout d'abord qu'elle allait être condamnée à recevoir un soufflet de Kanoun. Mais la conclusion arrangea tout le monde, et il m'arriva pour cette décision officieuse de voir, ce que je n'ai pas rencontré souvant
dans me carrière de magistrat, deux parties également saVisfaites du jugement rendu, et disant toutes deux comme Motza et Kanoun : « J'ai gagné mon procès ».
Seulement, comme je ne voulais pas changer ma tente en gynécée, j'envoyai à Lucius, à titre d'échange les deux négresses que m'avait données le roi d'Ouéni ; elles ne furent point contrariées de rejoindre leurs compagnes, et la despotique Motza fut enchantée d'avoir à qui commander sans conteste.
Tout naturellement le lecteur se fera peut-être cette réflexion : Pourquoi s'embarrasser de ces six négresses pour un voyage dans l'intérieur du Yébou. En admettant que Lucius tînt à conserver sa beauté noire, pourquoi ne pas rendre la liberté aux cinq autres à la première occasion favorable ?
Je désire ne pas être accusé de traîner un harem avec moi, et une lecture attentive des pages qui précèdent pourrait suffire à m'éviter ce reproche. Il est bon cependant de résumer nos motifs, et dans une forme plus brève, de les rendre plus saisissants.
Si quelque esprit chagrin pouvait reprocher Motza à Lucius, il voudrait bien se souvenir que mon •eune ami avait à peine vingt-deux ans, c'est la seule explication que je me permette d'offrir sur ce point ; je passe à des considérations moins particulières
Au BéAÎn, au Yébou dans toutes les contrées que nous allions parcourir, la tache de l'esclave est originelle. L'esclave n'y reçoit jamais la liberté, et le mot d'affranchissement n'existe pas dans la langue
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Tout esclave abandonné par son maître est recueilli par un autre à qui il va de lui-même s'offrir.
Si l'esclave ne se choisit pas un nouveau patron, il est immédiatement saisi par ordre du roi ou du chef, et livré aux prêtres qui le sacrifient à la première fête publique ou à la première cérémonie religieuse.
Abandonner nos jeunes esclaves, c'était les vouer à une mort odieuse et certaine.
De plus, à propos du plus mince cadeau que vous leur faites, souvent même par ôaprice, ou encore parce qu'ils ne s'imaginent pas que l'Européen puisse se passer de femmes, les rois nègres vous envoient des esclaves ; les refuser sans motif constitue une injure et les malheureuses que vous avez dédaignées sont immédiatement destinées, comme dans le cas précédent, à être offertes en sacrifice sur les autels. En conservant nos négresses, cela nous permettait de dire à tous les obis et obas que nous rencontrions : — Ne nous donne pas d'esclaves, nous en possédons plus qu'il ne nous en faut pour notre service, un plus grand nombre serait un sérieux embarras pour nous. J'ajouterai qu'en outre ces six jeunes filles nous élaienf d'un très précieux secours, elles tendaient notre tente, avaient soin de notre linge, de nos vêtements, pilaient les menus grains dont elles nous faisaient des galettes pour remplacer le pain et possédaient dans la fabrication du couscous, une habileté a laquelle M. Jims ne put jamais atteindre, et enfin plus tard, comme on le verra, lorsque nous subîmes
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les atlsQ/es de cet épouvantable climat auquel aucun Europôen ne peut se soustraire, c'est à leurs soins empressés, c'est à cette tendresse pour l'être souffrant innée chpz la femme, quelle que soit sa couleur, que nous dûmes, alors que nous revînmes quatre sur dixsept de ce terrible voyage, d'être au nombre de ces quatre-là.
D'avance, du reste, nous nous étions inquiétés du sort que nous ferions à ces braves filles. Notre inten- ^.ion était, en arrivant dans le Borghou, de confier Zennah et Kanoun à la première caravane en route pour le Soudan, et de les renvoyer à Ouaday où elles étaient nées ; les quatre autres provenant de la libéralité du roi de Bénin devaient être, au retour, déposées par nous sur une terre française de la côte d'Afrique, Gorée, Dakar ou Saint-Louis du Sénégal, où la liberté que nous devions leur donner ne serait point leur arrêt de mort.
Obi-Tchadé vint passer la soirée près de nous. Il nous offrit des noix de coco, et nous reconnûmes son attention par des cigares et un verre de rhum.
Pour nous, suivant notre habitude, nous fumions des cigarettes roulées dans des feuilles de pandanus, tout en prenant du thé que nous préparions nousmêmes, et pour cause. Jims, élevé en Amérique, n'arrivait jamais à nous servir sous ce nom qu'une mixture trouble et sans saveur.
Rien n'est singulier comme certaines remarques de détail que fait le voyageur. Qu'on ne croie pas à
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une plaisanterie, je parle très sérieusement. Il semblerait que la caractéristique des Anglo-Saxons est de ne savoir faire ni le café ni le thé. Je ne prétends pas qu'on ne peut trouver une bonne lasse de café ou de thé en Angleterre ou en Amérique, je dis simplement qu'en général les Anglais et les Américains ne savent pas faire ces deux boissons ; leurs infusions de ces substances, au lieu de vous présenter ces belles couleurs, claires et dorées, qui en constituent toute la délicatesse, ressemblent toujours à de l'eau dans laquelle on aurait fait cuire des châtaignes; or les gourmets savent que c'est surtout du thé et du café qu'on peut dire : Pas de couleur, pas de saveur. »
Nous passâmes une partie de notre soirée à causer avec l'obi du roi de Hodé-Yébou ; de ce monarque dépendait le sort de notre voyage, il pouvait nous interdire de parcourir ses états ou nous couvrir d'une protection qui nous suivrait jusqu'aux extrêmes limites du Yarribah, car tous les petits rois de l'intérieur reconnaissaient sa suzeraineté.
Les noirs sont en général grands conteurs, et le chef de Tchadé mis sur le compte de son souverain, pendant plusieurs heures ne tarit pas de récits et d'anecdotes des plus singulières.
Je vais en rapporter quelques-uns ; rien ne montre mieux à mon sens ce que sont les rois despotiques du Centre-Afrique, qui sont ou bons ou cruels suivant le caprice du moment, et ne connaissent d'autre frein, d'autre loi, que leur volonté
Les Africains ne privent pas l'éléphant comme les Asiatiques, ce n'est pas que l'animal ne s'y prête point; ils préfèrent le tuer pour prendre ses défensives et manger sa ch9H\ Cependant à la cour de l'obi du Yébou, on en entretient toujours quelques-uns à titre de curiosité Quand le roi a prisa la chasse un animal de cette espèce, il l'envoie dans un 4es districts de son royaume et les habitants sont tenus de le dresser et de le nourrir jusqu'à ce qu'il plaise au maître de se souvenir qu'il le leur** confié, et que le désir lui prenne de le faire venir à la cour.
A ce sujet, et pour nous montrer avec quelle frayeur respectueuse les Yébous s'approchent de leur roi, Obi-Tchadé nous conta ce qui suit :
L'oba avait un jour envoyé un éléphant dans un district du Nord nommé Tyrâ-Hakou (village de Tyrâ) ; l'animal, arrivé chez les habitants de cette contrée, prenait et dévorait tout ce qu'il trouvait à son gré. Il poussait même l'insolence jusqu'à enlever la nourriture des mains de ceux qui la préparaient, ou qui prenaient leurs repas.
Personne, par peur du roi, n'osait se débarrasser de l'incommode animal. Cependant le village était petit et pauvre, cet hôte importun était une grande charge pour tous les habitants. Ces derniers se rendirent auprès de l'obi de Tyrâ pour lui présenter leurs doléances.
— Quel ennemi, lui dirent-ils, le roi nous a envoyé avec son éléphant. Pourquoi, lorsqu'il te l'a fait par-
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venir, ne l'as-tu pas renvoyé en faisant observer que nous étions des gens pauvres, incapables d'élever sa i'jôte. Tu as reçu ce parasite et tu nous l'as amené. Il dévore nos provisions, il est nuit et jour à tout détruire. Débarrasse-nous de cette maudite bête, ou nous la tuons, et ce sera sur toi, qui es l'obi de ce pays, que retombera la colère du roi.
— Comment voulez-vous, répondit le chef, que j'ose annoncer à notre maître que vous ne voulez plus de sa bête, je ne saurais dire deux mots en sa présence, tellement il est puissant. S'il n'est pas dans ses jours de bonne humeur, il est dans le cas de me faire sauter la tète.
— Conduis-moi avec toi, réplique aussitôt un des habitants, qui voulait se faire passer pour plus courageux que les autres; si fu as peur, moi je parlerai à l'oba. Seulement comme tu es chef et que l'on me ferait taire si je prenais la parole avant toi, je te demande d'ouvrir le discours par un seul mot, moi je continuerai.
— Et quel mot faudra-t-il prononcer?
— Tu n'auras qu'à dire : « L'éléphant »!... alors voyant que tu te tais le roi te dira : « Hé! bien, l'éléphant, qu'est-ce qu'il y a?... » et moi je me charge de lui répondre.
— Comment cela?
~ Je lui dirai : L'éléphant est un vilain animal qui mange tout ce que nous possédons, qui fait ceci,
qui fait cela... enfin tu verras comme je saurai bien m'en tirer.
— Alors tu viens avec moi à Hodé-Yébou, fit le chef un peu rassuré.
— Je te suis partout où tu iras.
Nos deux compagnons font leurs préparatifs et partent
Or, il advint qu'ils entrèrent dans la capitale un jour de fête. Arrivé à la porte du palais de l'oba, ils virent venir un chef militaire à cheval, entouré d'un grand cortège, les tams-tams battirent, les trompettes de roseau firent entendre leurs sons guerriers, le chef s'approcha en grande tenue, avec ses armes et tous ses gris-gris.
— Voilà l'oba, fit le Yébou orateur à son chef.
— Non, répondit un assistant, ce n'est qu'un simple capitaine des guerres.
Et le chef commença à trembler de tous ses membres, se repentant de la mission qu'il avait acceptée.
— Hélas, dit-il, qu'allons-nous devenir I si ce n'est là qu'un simple capitaine : comment donc est l'oba ?
— Que crains-tu, répondit l'autre, ne suis-je pas là pour te soutenir.
Ils en étaient là lorsque arriva un plus grand clïiciei encore, précédé d'une troupe considérable de soldats; il était vêtu de ses plus précieux vêtements et manœuvrait un grand sabre qui lançait des éclairs au soleil, les tams-tams et les trompettes résonnaient à
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assourdir la foule qui se pressait sur ses pas toute une troupe de cavaliers le suivait.
— Bien sûr, voilà l'oba, fit le malheureux chef stupéfait.
— Non, lui fut-il répondu dans la foule, ce n'est que l'abda qui commande sa garde.
Notre pauvre obi fut de plus en plus interdit, le cœur lui battait dans la poitrine et il se sentait incapable d'aller plus loin.'
L'autre pendant ce temps-là ne cessait dé lui dire : — Allons, courage, si tu trembles comme cela, tu ne pourras même pas dire ton mot.
— Je l'ai oublié, répondit l'obi en soupirant.
— L'éléphant! l'éléphant! l'éléphant! souviens-toi bien que tu n'as qu'à dire : L'éléphant I
Enfin le chef de toute l'armée déboucha sur la place escorté d'une foule de cavaliers en tenue de parade au milieu d'un tapage infernal de cris et de chants accompagnés par le bruit des tam-tams et des trompettes.
— Nous sommes perdus, fit le pauvre obi, plus mort que vif; cette fois c'est l'oba.
Quand le malheureux apprit que ce n'était pas encore le roi, il fut sur le point de s'évanouir, une sueur abondante perlait sur son visage.
Le Yébou orateur commença à devenir sérieux, il ne trouvait plus la situation aussi commode, mais il continua à afficher la plus grande aisance, ne voulant
pas avoir l'air de reculer après toutes ses fanfaronnades.
Tout à coup l'oba sortit de l'intérieur de son palais; pour cette fois, ce fut un bouleversement général, un tintamarre effroyable, la terre tremblait au fracas infernal du grand tambour de guerre et du piétinement des chevaux, il semblait que le ciel allait s'écrouler.
L'oba s'arrêta et les soldats se rangèrent en ligne : les deux compères tout hébétés se trouvèrent sur le passage du roi.
— Que veulent ces gens-là ? fît-il en fronçant les sourcils.
— Que Dieu protège notre maître et le rende victorieux de ses ennemis! criait la foule.
A une seconde demande du roi, le pauvre obi appek à lui tout son courage et se mit à balbutier : — L'éléphant I...
— Eh bien 1 qu'est-ce qu'il a, l'éléphant? fit l'oba. L'obi avait repris un peu d'assurance, en voyant
que le regard de son maître n'avait pas suffi pour l'anéantir ; il se mit à cligner de l'œil et à pousser son compagnon ; peine perdue, le Yébou orateur, à demi mort de frayeur, avait perdu la parole.
— Allons, fit l'obi à voix basse, je t'ai ouvertlediscours, parle donc ou nous sommes perdus. Tous ses efforts furent vains, l'orateur resta bouche close
— Voyons, fit de nouveau l'oba, qu'est-ce qu'a donc Téléphant? J'espère qu'il n'a pas dépéri entre vos mains ?
CHEZ LES YÊBOUS. — TCHADÊ 153
En entendant ces paroles, le chef craignit que l'oba ne lui fit un mauvais parti si l'animal qu'il lui avait confié n'éta'^ pas en bon état, aussi la peur, par un phénomène contraire, lui rendit tout à coup la voix qu'elle lui avait fait perdre, il s'empressa de répondre :
— L'éléphant, magnanime souverain, l'éléphant est plein de santé, il est... il est très heureux, dans notre village, mais il s'ennuie.
— Et pourquoi s'ennuie-t-il ?
L'obi était bien décidé à répondre : « Parce qu'il est loin de la face l'illustre maître du Yébou, » mais sa langue s'embarrassa," il sentit que ses idées commençaient à tourbillonner dans son cerveau, il répondit sans trop savoir ce qu'il disait.
— Il s'ennuie... il s'ennuie parce qu'il est seul, il faudrait qu'il eût un autre éléphant pour lui tenir compagnie.
— Qu'on leur donne un autre éléphant, répondit l'oba, et il leur tourna le dos pour commencer la revue de ses troupes. On les hébergea au palais, puis le cornac du prince leur amena un autre éléphant, et les deux pauvres diables reprirent le chemin de leur village.
— Qu'est cela 1 dirent les habitants, en les voyant arriver dans cet équipage, nous vous envoyons pour nous débarrasser d'un éléphant et vous nous en ramenez un second 1
— - Mes amis, dit l'orateur, qui avait retrouvé sa
langue, nous avons dans notre obi l'homme qui, sur toute la terre, a le plus d'aplomb et de sang-froid, il a osé parler à l'oba au milieu de tous ses chefs de guerre, de ses soldats, au bruit des tams-lams et des trompettes qni éclataient comme le tonnerre, et pendant que l'oba écoutait ses yeux lançaient des éclairs et pour nous récompenser, il nous a donné un autre éléphant. Remercions Dieu de nous avoir donné un pareil obi.
Cette anecdote nous montre quel sentiment de crainte respectueuse les habitants du Yébou éprouvent pour leur souverain. En écoutant le chef de Tchadé me la narrer, je ne pus m'empêcher de réfléchir à la singulière composition de cette pâte qui forme le cerveau humain, sorte de cire molle qui se façonne aux bons comme aux mauvais instincts. Voilà des gens qui osent à peine lever les yeux, articuler une parole devant un de leurs semblables, parce qu'il leur apparaît avec des plumes sur la tète, entouré de soldats, au son des tambourins etdes trompettes de roseau, et qu'on l'appelle roi!... et qui, à la première fête publique égorgeraient froidement, au bruit des mêmes tamstams et des mêmes trompettes, d'autres hommes, leurs semblables, parce qu'on les appelle des esclaves.
St ceci n'est pas spécial à un point isolé de l'Afrique. Tous les peuples, aussi bien ceux qui se sont éteints sans avoir pu atteindre cette évolution supérieure de l'esprit humain qu'on nomme la civilisation, aue ceux qui ont pu y parvenir, ont débuté ainsi dans
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la vie. Tous les Asiatiques, les vieux Indous en tête, qui plus tard devaient civiliser le monde entier, les Chaldéens, les Égyptiens, les Grecs, les Latins, les Gaulois, nos ancêtres, les Germains, les Scandinaves ont fionoré leurs dieux et célébré leurs fêles avec des sacrifices humains.
Mais, mystère insondable, qui donc, alors que les mœurs barbares, placées sous la sauvegarde du prêtre et du roi étaient comme l'essence des sociétés primitives, qui donc, malgré les classes dirigeantes d'alors qui en "vivaient, malgré la foule abrutie qui tenait à ces coutumes séculaires de toute la force de son ignorance, qui donc insensiblement, mais avec une sûreté de marche que rien n'a pu arrêter, a poussé tous ces peuples dans la voie de l'apaisement, du respect de la vie humaine, et de l'égalité des hommes?
Les spiritualistes disent : Dieu.
Les sociologues répondent: la tradition, l'éducation, la lutte pour le progrès.
Mais la tradition, mais l'éducation, mais la lutte pour le progrès ont commencé dans le sang... Il y avait donc 'un germe de réaction vers le bien dans le cerveau de l'humanité, et -ce germe où l'a-t-elle puisé?
Je ne sais ce qu'est Dieu
Je ne sais ce qu'est la nature.
Je no sais ce que sont ces lois générales dont les matérialistes voient partout l'évolution fatale et progressive, sur les causes de tout ce qui existe; mais ce
que je sais, c'est qu'en vertu des lois qui spnt la bas* même de notre raison, rien ne naîtra de rien 1 et que si l'homme n'avait point possédé dès sa naissance le germe de ces semences fécondes, qui de la barbarie l'ont poussé vers le progrès et le bien, ce n'est pas la sociologie qui les aurait développées dans un cerveau vide...
— Est-ce que vous dormiez les yeux ouverts comme les lièvres de mon pays ? me dit tout à coup Lucius, voilà un quart d'heure que vous ne semblez plus de ce monde.
— C'est vrai, lui répondis-je, j'avais quitté le Yébou et voguais à pleines voiles dans l'histoire de l'humanité.
Je prêtai de nouveau l'oreille aux récits de l'obi, qui ne tarissait point sur les hauts faits de son souverain. Je transcris ceux qui me parurent les plus originaux, et les plus propres à faire connaître le caractère de ce roi despotique, que nous allions visiter sous peu.
L'anecdote suivante vous montrera l'oba dans ses beaux jours.
Sur les confins du Yébou et du Yarribah se trouvent des populations plus simples encore d'inlclligence que les gens de Tyra et nommés les Chaoudis.
Or donc ils avaient un obi ou gouverneur qui les tyrannisait et les rançonnait à outrance, prenait leurs biens et tout ce qui lui plaisait; et nul n'osait aJler se plaindre à l'oba, car on redoutait les suites de la
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colère du gouverneur. Puis on était si loin, si loin de cet oba fabuleux, qu'on le confondait avec les fétiches qu'on priait sans les avoir jamais vus, et que le bruit s'était accrédité dans la foule, que ce puissant roi des rois n'habitait pas sur cette terre.
Ce gouverneur <iyant un jour complètement dépouillé et réduite la misère un Ghaoudi, ce dernier quitta le pays où il ne pouvait plus vivre, pour errer à l'aventure. Après avoir marché pendant de longs jours, il rencontra un habitant de Hodé-Yébou qui voyageait pour ses affaires, et retournait en ce moment dans la capitale.
Le Ghaoudi l'apostrophe et après lui avoir adressé ses souhaits, lui demande, selon l'usage, d'où il vient et où il va.
Le voyageur répond à cette question, et ensuite il dit à son homme:
— Toi, qui es-tu ?
— Je suis de la tril)U des Chaoudis.
— D'où viens-tu?
— D'Hodé-Ghaoudi (de la ville des Ghaoudis).
— Où vas-tu?
— Je ne sais où je vais.
— Gomment cela?
— Je m'enfuis chassé par l'injustice et les spoliations dont j'ai été victime.
— Qui t'a mis dans cette extrémité?
- Notre gouverneur.
— Pourquoi ne vas-tu pas le plaindra à l'oba ? Il te ferait restituer ce qu'on t'a pris.
— C'est donc vrai qu'il y a an oba qui est au-dessus d« notre gouverneur.
— Cela est vrai.
— Et où se trouve-t-il?
— Dans sa capitale, à Hodé-Yébou.
— Qui donc pourrait me conduire près de lui ?
— Moi!
— Tiéndras-tu ta parole ?
— Tu n'as qu'à me suivre.
Ils se mettent en route, et arrivent après un certain temps à Hodé-Yébou.
Le voyageur conduit le Chaoudi au palais de l'oba.
— Ne crains rien, lui dit-il, et aborde-le comme si c'était ton père.
— Que veux-tu? fit l'oba en apercevant l'étranger.
— Bonjour, père, fit le Chaoudi en saluant le roi, comme de pair à compagnon. On m'a assuré que tu étais assez puissant pour faire peur à notre gouverneur ; il m'a maltraité, m'a pris tout ce que je possédais, m'a ruiné. Si tu peux vraiment, comme on me l'a dit, l'obliger à restituer ce qu'il m'a pris, fais-moi le rendre : voilà ce que j'avais à te dire.
L'oba se mita rire de la simplicité du bonhomme, et il envoya immédiatement, par un de ses chefs militaires, assisté d'une escorte, ordre au gouverneur du pays de Chaoudi de se rendre tout de suite auprès de lui.
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En cas de refus de sa part l'officier chargé du message devait l'amener par la force
— En attendant, puisque je suis ton père, continua l'oba qui était en bonne humeur, tu vas loger dans une des dépendances du palais.
De longs jours se passent, enfin le gouverneur arrive, et apercevant le plaignant près du roi, il lui lança un regard de colère. Le pauvre Chaoudi, transi de frayeur, se cache le visage avec ces deux mains et, oubliant la présence de l'oba, son protecteur il s'écria:
— Non I Non 1 Je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans... ne te venge pas de moi ce n'est pas ma faute, si on m'a amené ici.
Cette expression : Je te couvre les yeux avec... (le présent peut consister en vaches, moulons, chevaux, etc.), est employée dans toute la Nigritie, pour implorer grâce devant un plus puissant que soi ; cela signifie ; je te donne ceci pour le placer entre la colère de tes yeux et moi, afin que tu l'apaises.
A cette exclamation du Chaoudi, l'oba se mit à rire encore plus fort que. la première fois, en voyant tant de simplicité. Mais, prenant bientôt un visage sévère, et s'adressant au gouverneur, il lui dit :
— Quoi 1 n'as-tu donc nulle honte et nulle peur de moi, pour tyranniser ainsi ces pauvres gens, qui sont bons, simples et sans expérience. Ils sont trop loin d'ici pour venir se plaindre, ils ne connaissent
que toi et te craignent tellement que, même en ma présence, tu les fais trembler?
Le gouverneur comprit que ce n'était pas le moment de s'excuser, il se borna à implorer son pardon.
En voyant cet homme, qu'il redoutait par-dessus tout, se mettre à plat ventre devant l'oba, le brave Chaoudi s'écria plein d'allégresse :
— Celui-là est bien le roi puissant qui commande à tous les chefs, puisque cet homme se couche dans la poussière devant lui, comme un esclave, — et il se réjouissait de l'humiliation de son ennemi.
— Combien t'a-t-il pris? fît alors l'oba au Chaoudi. Ce dernier détailla alors la valeur de tout ce qui lui avait été enlevé.
— Je te condamne à lui rendre tout ceci au double, dit-il au gouverneur, et, pendant que tu vas rester prisonnier dans ta maison, je vais envoyer un de mes officiers dans ta province, pour recueillir toutes les plaintes qui peuvent s'élever contre toi, et je te jure .jue si tu ne peux pas tout rendre, tu rendras ta vie rt ceux aue tu as dépouillés.
Ca gouverneur courut dans sa maison, car tous les chefs possèdent un palais dans le lieu de résidence du roi, où ils séjournent pendant le temps que l'oba les appelle à son service, et rapporta la somme à laquelle il avait été condamné. Quand ils sont dans leur gouvernement, toute leur famille reste à l'habitatioR comme otage du roi, toutes leurs richesses s'y trouvent également et peuvent être confisquées en
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cas de trahison. Le Chaoudi fut donc restitué sur-lechamp au double de tout ce qu'il avait perdu.
— Ce n'est pas assez, fit l'oba, donne-lui encore ton cheval, il n'est pas juste qu'un aussi brave homme aille à pied.
Et il commanda immédiatement au Chaoudi de grimper sur la monture qui devenait sa propriété. Notre homme hésitait, il avait peur.
— Faites-le monter à cheval, dit l'oba, riant de plus belle, à ceux qui l'entouraient.
Le Chaoudi obéit et fait quelques pas en avant, mais la bête, qui était de pure race, se mit à regimber en se sentant sur le dos un cavalier aussi novice.
— Père, s'écrie alors le pauvre diable, mais vous me tuez, ce n'est pas là de la justice; moi, je n'ai jamais monté à cheval de ma vie.
Le roi se tordait de joie.
— Eh bien ! dit-il au gouverneur, donne lui encore la valeur de ton cheval.
Le Chaoudi descendit de sa monture et reçut encore un magnifique cadeau. De retour dans sa tribu, il dit à ses compatriotes :
— Mes amis, j'ai trouvé notre père, c'est lui qui sait en imposer à notre gouverneur. Il m'a traité on no peut mieux. C'est mon ami maintenant. S'il y a quelqu'un de vous qui ait à se plaindre de quelques vexations, qu'il aille le trouver, et s'il n'ose pas y aller seul, je me charge de le conduire et de le faire
rriver à lui.
Le brave homme pensa qu'il devait montrer sa reconnaissance à l'oba. Il avait une fille très jolie, et, s'étant mis dans la tête qu'elle pourrait bien convenir à son nouvel ami, il la lui conduisit et lui dit r
— Père, voilà tout ce que j'ai de plus précieux au monde, beaucoup de prétendants me l'ont demandée en mariage, je n'ai pas voulu la leur donner, mais je te la présente à toi, en retour du grand service que tu m'as rendu. Si elle te plaît, je te la cède pour femme.
L'oba regarde la jeune fille, la trouve à son goût, et de suite les accords du mariage sont conclus.
C'est la première fois, dit en terminant l'obi de Tchadé, qu'on voyait un oba, épouser une fille de la caste des cultivateurs.
Ainsi qu'on le voit, même au Bénin il y a eu des rois qui ont épousé des bergères.
Mais parfois l'oba n'est pas d'aussi bonne humeur avec les petits et les humbles; malheur à ceux qui tombent chez lui, quand il n'est pas aussi bien disposé, comme en témoignent les exemples qui vont suivre. Ses plaisanteries sont tantôt bizarres, tantôt sauvages ou cruelles suivant l'impression du moment.
Les Yébous sont d'insatiables fumeurs, ils ont une telle pas:?ion, un tel amour pour la pipe qu'ils ne la quittent pas d'un instant; cette habitude passe chez eux avant tous leurs besoins.
Un jour un certain nombre d'entre eux, habitants de la campagne, auxquels il ne restait plus rien après
CHEZ LES YÊBOUS. — TCIIADÉ 163
avoir satisfait la rapacité des collecteurs d'impôts, se dirent :
— Quoi! nous ne possédons pas même quelques cauris nour acheter du tabac, et c'est par l'ordre de l'oba, que nous sommes réduits à cette misérable situation ; bien sûr que s'il le savait, il ne permettrait pas que ses officiers nous volent ainsi. Allons ie trouver, nous lui exposerons nos plaintes et nous lui demanderons de nous donner au moins du tabac pour fumer.
Ils se mettent en route, et lui exposent le sujet de leur requête. L'oba, qui n'était pas ce jour-là en veine de justice, feignit de ne pas faire attention aux justes plaintes des pauvres gens, contre ses agents prévaricateurs et se mettant dans une violente colère, leur dit :
— Gomment 1 vous osez vous présenter devant moi pour me demander du tabac ! me prenez-vous pour un marchand? Hé bien ! je vais vous en donner et en dose suffisante.
Aussitôt, par ordre du prince, on fabrique avec de la terre à brique une espèce de tonne de 4 coudées de haut, on compte les solliciteurs, ils étaient au nombre de dix ; on remplit de tabac la tonne-pipe, on arrange par-dessus une masse de charbon et sur la circonférence on pratique dix trous auxquels on adapte dix cannes en jonc percées dans toute leur longueur.
L'oba ordonna aux dix fumeurs de s'asseoir autour de la pipe et de fumer les tuyaux de jonc jusqu'à ce
l6i VOYAGE AUX PAYS MYSTÉFIIEUX
que le tabac fût entièrement consumé. Aucun des di.i ne pouvait se retirer tant qu'il resterait un seul brin de tabac.
Dès que l'appareil est terminé, on souffle sur les charbons pour les bien allumer, nos dix hom nés s'asseyent, et on leur ordonne de se mettre en fonction.
Au bout d'une demi-heure, les fumeurs déclarent qu'ils en ont assez, ils veulent se lever et partir.
— Vous avez voulu du tabac, leur répond l'oba, fumez.
Les campagnards se remettent à leurs tuyaux de jonc, et fument pendant une demi-heure encore.
— Nous n'en pouvons plus, disent-ils alors, permettez-nous de nous retirer.
— Vous fumerez tout ou vous aurez le cou coupé, poursuit le roi impassible.
La sueur ruisselle sur le visage des patients ; ils fument, fument toujours, les yeux fixés sur les sabres étincelants des soldats qui les entourent Bientôt, ils n'ont plus conscience de rien, et un à un, ils tombent étourdis et comme morts.
Après d'horribles soufïrances, et au bout de deux jours seulement, ils revinrent un peu à eux.
L'oba les fit ramener près de la tonne plus d'aux trois quarts pleine, il ordonna qu'elle fût rallumée, et les contraignit à fumer de nouveau.
Bientôt up d'eux se leva abandonnant sa placo et dit :
CHEZ LES YÉbuUS. — TCh. DÉ llj?
— Oba, je n'en puis plus, je préfère lamorL
Sur un signe du roi, un yatagan brilla dans Tair comme un éclair et la tête du malheureux roula dans la poussière.
Les neuf autres se remirent à fumer avec rage, mais bientôt un second se déclara incapable de continuer.
Il eut le même sort que le précédent.
Le troisième, le quatrième, n'obtinrent pas grâce davantage.
El ainsi des autres.
Quand il n'en resta plus qu'un, l'oba le considéra quelques instants, et dit à ses soldats avec un rire féroce
— Laissez-le aller, qu'il retourne dans sa tribu, apprendre à ceux qui seraient tentés de les imiter, ce qu'il en coûte à venir demander du tabac au roi.
Ceux qui vinrent demander du miel eurent plus de chance, fit l'obi qui, enchanté de ses succès comme conteur, ne demandait qu'à continuer.
Voici l'aventure des gens au miel, elle ressemble tellement à la précédente, qu'elle est peut-être l'œuvre de quelque griot courtisan, qui aura voulu détruire pour la foule, le mauvais effet produit par le triste sort des pauvres fumeurs.
Deux pauvres Yébous habitant un pays tellement aride que les abeilles, privées de fleurs, ne s'y étaient point fixées, entendirent un jour raconter que le miel était la chose la plus délicieuse que l'on puisse
manger. Ils n'avaient jamais eu, de leur vivant, l'occasion d'en goûter ni même d'en voir.
Ils convinrent entre eux, devant faire un voyage à Hodé-Yébou, de se présenter à l'oba, et de lui demander du miel. Chose dite, chose faite ; ils vont en arrivant se placer près du palais pour attendre la sortie du roi.
Dès qu'ils l'aperçurent, ils se prosternèrent à ses pieds, le front dans la poussière, n'osant élever la voix avant que le maître ne les eût aperçus.
— Qui êtes-vous, que faites-vous là? leur dit l'oba étonné do voir nos personnages rester aussi longtemps dans la posture suppliante qu'ils avaient prise.
— Nous sommes des malheureux, de pauvres gens.
— Que voulez-vous?
— Notre pays est sablonneux.
— Hé bien! fit l'oba avec impatience, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? prétendez-vous que je vous enlève votre sable, et que je le remplace par de la terre fertile?
— Non, maître, nous ne demandons point cela.
— - Expliquez-vous vite, ou je vous fais donner à chacun cent coups de bâton.
— Hélas! la majesté de ton visage nous efïraie. Si tu nous parles ainsi, nous ne saurons plus retrouver nos idées.
— Je vous fais couper la tête à tous deux, si vous
CHEZ LES YÉBOUS. — TCIIADÊ 167
ne me dites sur-le-champ le sujet qui vous amène près de moi.
— Dans notre pays où il ne pousse pns de fleurs, 'os abeilles ne viennent pas, et nous n'avons point de miel. Cependant nous voudrions bien en goûter, car nous n'avons jamais eu le plaisir d'en voir et nous sommes venus auprès de toi, notre maître, pour te prier de nous en régaler.
L'oba, qui était dans ses beaux jours, se mit à rire, et se retournant vers les officiers de sa suite; il leur dit :
— Renfermez ces deux hommes dans une des chambres du palais, et que pendant quinze jours on ne les nourrisse qu'avec du miel I
L'ordre fut exécuté sur-le-champ.
Sur le soir du premier jour, l'oba les fit venir près de lui.
— Hé bien I fit-il, étes-vous contents de votre nourriture ?
— Quelle bonne idée, maître, répondirent les deux campagnards, nous avons eu de venir auprès de toi, jamais rien d'aussi bon n'a paru sur la terre, que la chose que tu nous as fait donner.
— Retirez-vous et mangez à votre aise, on vous en Eervira autant que vous pourrez en consommer.
Le lendemain, même jeu.
— Trouvez-vous toujours le miel aussi bon ?
Les pauvres diables répondirent en hésitant qu'ils n'avaient jamais rien vu d'aussi délicieux.
Le troisième jour, à la question du roi, ils ne purent que balbutier :
— Oui, c'est bon, très bon.
— Qu'on les remmène encore, dit l'oba que celte aventure faisait rire jusqu'aux larmes.
Le quatrième jour, ils restèrent interdits, n'osant articuler un mot, mais leur piteuse mine parlait pour eux, ils étaient faibles et défaits au point de ne pouvoir se tenir debout.
— Est-ce que le miel ne vous paraîtrait plus aussi" succulent? fit le roi.
— Ah! maître, fais-nous donner à manger un peu de couscouss, et laisse-nous retourner dans notre pays.
— N'ètes-vous donc pas venus ici pour que je vous régale de miel.
— Malheur à nous d'avoir voulu goûter à la nourriture du roi ; les dieux nous ont puni de notre envie. Depuis hier, nous n'avons puavaler un seul morceau de miel?
— Est-ce qu'on ne vous en aurait pas donné ? qui donc a osé enfreindre mes ordres?
— Maître, on nous en a donné, mais en l'approchant de notre bouche, le cœur nous manquait... laisse-nous partir ou nous allons mourir de faim.
— J'y consens, fit l'oba trouvant l'épreuve suffisante, mais à l'avenir ne quittez plus votre village pour un motif aussi futile.
Il leur fît servir alors du couscouss avec des poules,
CHEZ LES YÉBOUS* — TCHADÊ 169
et quand ils furent bien restaurés, il les renvoya, en leur faisant cadeau à chacun d'une vache laitière.
— Ah! mes amis, firent les deuxYébous, dès qu'ils arrivèrent près de leurs compatriotes, comme les apparences sont trompeuses : notre oba qui a l'air terrible est le meilleur maître qui existe, mais le miel qui a l'air si doux est la pire de toutes les nourritures.
Ces gens-là, fit l'obi, qui assaisonnait la fin de tous ses récits de réflexions personnelles, gagnèrent deux vaches à leur voyage, mais ceux qui portèrent à l'oba des oignons, des aulx et du piment, n'eurent pas lieu d'être aussi satisfaits : vous allez en juger.
— Est-ce que le brave chef de Tchadé va nous tenir ainsi jusqu'à demain matin? fit Lucius, qui avait hâte de retourner sous sa tente.
— Je vous avoue que, pour moi, il m'intéresse beaucoup, répondis-je. D'abord, il nous apprend ce qu'est le souverain auquel nous allons probablement être présentés, et ce n'est pas une petite chose que de connaître le caractère d'un roi nègre qui peut nous faire couper le cou ou nous combler de présents selon son bon plaisir, et puis je retrouve dans ces anecdotes ample matière à d'autres études. Il est clair pour moi qu'Obi-Tchadé vogue en ce moment dans la légende qui s'est brodée autour de son roi glace aux chants des griots ; mais souvent on étudie mieux les caractères intimes des peuples primitifs par leur légende que par leur histoire; l'histoire n'existe pas du reste au Yébou, et puisque nous n'a-
vons pas le choix, écoutons la légende... à moins que vous ne préfériez, fis-je en plaisantant, aller rejoindre la brune Motza?
Mon jeune compagnon se mit à rire et laissa le chef continuer son récit.
Trois paysans assez pauvres de bien et d'esprit avaient semé, l'un des oignons, l'autre des aulx, et le troisième des piments rouges.
Ils eurent une si belle récolte, qu'il leur vint dans la cervelle de faire présent à l'oba de quelques-uns de leurs produits. Ghacr-'v prit alors une charge de son légume, la lia sur son âne, et tous trois prirent le chemin d'Hodé-Yébou.
Arrivés dans la capitale, nos hommes se présentent immédiatement au palais de l'oba.
— Que veulent ces six imbéciles? dit le roi traitant sur le même pied les trois ânes et leurs conducteurs.
— Maîtres, nous avons eu une si belle récolte d'aulx, d'oignons et de piment, que nous avons pensé à venir auprès de toi, pour t'ofïrir un peu de ce que la terre dont tu es le seigneur, nous a donné.
— Qui m'a amené des fous de cette espèce ? s'écrie aussitôt Oba-Ochoué, entrant dans une furieuse colère. Gomment I ils sont venus ici me présenter de pareilles choses 1 Qu'on les enferme, et qu'on ne leur donne à manger que de leurs cadeaux.
L'ordre fut immédiament exécuté, les trois paysans furent emprisonnés, et leur réclusion dura deux ans, et pendant tout ce temps on ne leur donna d'autre
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nourriture que des oignons, de Tail et du piment, ainsi que l'avait ordonné l'oba. L'un sortit malade de la lèpre, l'autre d'éléphantiasis, le troisième, plus robuste, était en assez bonne santé.
De cette époque, ajoute Obi-Tchadé, en souvenir des mangeurs de miel et des mangeurs d'ail, quand un étranger se présente dans un village, et qu'il ignore comment il sera traité, il commence par dire : « Me recevrez-vous avec du miel ou avec de l'ail ? » Si on lui répond : « Nous te recevrons avec du miel », il reste ; dans le cas contraire, il passe sans s'arrêter.
— Quand nous serons devant l'oba, fis-je à Lucius, nous lui demanderons de même s'il désire nous traiter au miel ou à l'ail.
Ne recevant pas de réponse, j'étendis la main vers le pliant de toile sur lequel le jeune homme devait être comme moi étendu, car l'obscurité était telle qu'on ne pouvait distinguer le moindre objet à deux pas devant soi... Mon compagnon n'était plus là. Je l'excusai, à son âge, les légendes nègres n'ont pas l'attrait d'une jolie femme. Pour moi c'était différent. Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans mes différents voyages de l'Inde, au Japon, en Cnlne, dans les deux Amériques et en Océanie, savent que partout je donne le pas sur toutes les autres moissons que peut faire le voyageur, aux légendes, mœurs, croyances et superstitions religieuses des populations que je visite. Chaque fois
qu'un rapsode dans l'Inde, ou un oréro en Océanie m'est tombé sous la main, j'ai toujours laissé aller li conteur jusqu'à épuisement.
Obi-Tchadé, voyant l'attention que je lui prétais, ne demandait qu'à continuer; du reste, les cigares et le rhum le mettaient en belle humeur, et il devait s'imaginer (ce en quoi il n'avait pas tout à fait tort) qu'en continuant ses récits, il acquerrait de nouveaux titres à de nouvelles rasades de la précieuse liqueur.
— Notre oba, me dit-il, est sans pitié pour les malfaiteurs.
Je le crois sans peine, me dis-je à moi-même, il veut supprimer la concurrence.
— Il est, continua le chef, d'une habileté rare pour les découvrir. Si tu le désires, je vais te conter l'iiistoire des tiroubas.
— Qu'est-ce que les tiroubas? demandai-je à Ourano .
— Ce sont ces oiseaux qui volent par bandes et que lu vas si souvent chasser le matin.
— Je comprends, ce sont des perdrix; tu peux dire au chef que je l'écoute.
Mon enragé conteur avala un verre d'aloughou et ne se fit pas prier.
Un jour, un envoyé du roi de Douma (Dahomey) vint se présenter à la cour do Hodé-Yébou; on le reçut avec honneur, et on lui fit servir à manger. Parmiles mets se trouvaient deux perdrix cuites dans leur jus. A cette vue le messager se troubla et refusa d'en
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manger. L'oba étonné lui demanda quel motif pouvait le faire dédaigner ce plat.
Notre homme balbutie quelques mots; il paraît BOUS le coup d'une terreur profonde et refuse de s'expliquer.
— Qu'on enferme cet homme, dit l'oba, il y a quelque mystère là-dessous, et je le veux connaître ; je pressens que les fétiches m'ont envoyé quelque grand criminel pour que j'en fasse justice.
— Je me plaindrai à mon maître, fit l'envoyé avec hauteur.
— Si puissant qu'il soit, répondit l'oba, il ne viendra pas t'arracher de mes mains. Allons, qu'on l'emprisonne sur l'heure, et qu'on ne lui donne aucune nourriture avant qu'il ait consenti à me dire pourquoi il a refusé de goûter aux perdrix que je lui ai fait servir.
Malgré ses protestatians, l'envoyé du roi de Dahomey fut incarcéré sur-le-champ, et des soldats furent mis à la porte du lieu où il se trouvait enfermé pour que personne ne puisse enfreindre les ordres de l'oba.
Dès le second jour, la résistance du messager fut vaincue, il demanda à manger, disant que quand il aurait apaisé sa faim, il raconterait son histoire au roi.
— Soit, répondit Oba-Ochoué, mais je te préviens que si tu hésites à parler quand tu seras bien repu, je te fais couper la tête sur-le-c)iamp.
Le Dahomien mangea [et but tout à son aise el raconta ceci :
— Autrefois j'étais voleur de grand chemin. Un jour que j'étais à attendre des voyageurs sur un passage très fréquenté, vint à passer un marcliand monté sur une mule et ayant sous lui un sac rempli d'argent. J'arrête le marcliand, je me disposée tuer mon homme qui alors me dit :
— Ton hut n'est-il pas de prendre cet argent ?
— Certainement, lui répondis-je.
— En ce cas, garde la mule et le sac qu'elle porte, et laisse-moi partir.
— Impossible, mon cher, tu irais me dénoncer au village voisin, et tu reviendrais avec tous les habitants pour me donner la chasse.
Et je le saisis par le bras pour le tuer.
— Je te jure, par mon père que je ne te dénoncerai pas.
— Inutile, il faut que je te tue.
— Tu veux donc absolument me faire mourir?
— Oui, et tout de suite.
— Permets-moi au moins d'adresser une prière aux dieux.
— Adresse ta prière, mais dépêche-toi.
Il se mit à prier, mais comme il traînait en longueur, cherchant à gagner du temps, je le pris par le cou.
— Je t'en conjure par ta mère, me dit-il, laisse-moi m'en aller.
— C'est impossible, il faut que je te tue ici.
Alors le marchand regarde autour de lui, il aper-
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çoit dans les champs deux perdrix ; tout à coup il s'écria, s'adressant à ces oiseaux :
— Tiroubas, soyez témoins que je meurs sans motifs, et soyez mes vengeurs 1
Je me mis à rire de cette singulière apostrophe, je tuai l'homme et j'emmenai la mule avec l'argent... Ces deux perdrix m'ont rappelé cette aventure. Maintenant que je t'ai tout dit et que ma mission est accomplie, lailSse-moi retourner près du roi mon maître.
— Ces perdrix viennent de prononcer ta sentence, s'écria l'oba d'une voix tremblante de colère, il ne sera point dit que le pauvre marchand aura invoqué en vain le témoignage des tiroubas. Il fit un signe, le yatagan de l'exécuteur qui accompagne partout le roi, se leva et retomba avec rapidité et la tête du Daliomien roula dans la poussière.
Le roi yébou la fit renfermer dans une outre et l'envoya au roi du Dahomey en lui faisant dire que, quand il lui enverrait comme messagers des voleurs et des assassins, lui, Oba-Ochoué, leur ferait subir le même sort.
La nuit s'avançait. Obi-Tchadé continuait à boire du rhum, et son intarissable verve menaçait de me conduire jusqu'au jour.
— Oui 1 sache-le bien, bon blanc, notre roi est Vœil de la justice, et tu peux te présenter sans crainte devant lui, si tu n'as aucune pensée mauvaise aano ton cœur; mais si tu as fait du tort à des. marchands,
si tu as fait comme celui qui, ayant reçu deux fois cent hégouékouas, alors qu'on ne lui en devait que cent, refusa de les rendre, prends garde à toi, tu subiras le même sort.
Comme je n'avais aucun hégouékoua sur la conscience, je ne pus m'empêcher de rire de l'admonition du vieux chef, qui était plus d'à moitié ivre, mais je dus subir encore l'histoire des hégouékouas, tout en faisant dire à l'obi, par Ourano, que son récit fini, je lui donnerais la permission d'aller se coucher.
Je transcris cette dernière aventure, car, en outre qu'elle dessine plus fortement encore la figure étrange du sauvage oba des Yébous, elle démontre à quel point les marchands de cette nation sont exacts dans l'exécution de leurs engagements : cette ponctualité m'a dd reste été confirmée, plus tard, par vingt faits dont j'ai été témoin.
Un marchand emprunta à un de ses voisins, pour une spéculation commerciale, de ]a poudre d'or pour une valeur de cent hégouékouas.
L'hégouékoua représente une valeur de vingtquatre mille cauris, c'est environ une valeur de vingt francs. Ce marchand s'était engagé à rembourser son emprunt à un jour fixé.
Il part, traverse un fleuve voisin, et arrive bientôt à sa destination.
Ses affaires terminées, il s'en retourne, mais par- \ enu près du fleuve qui le sépare de son district, les eaux ont grossi à ce point qu'il ne peut les traverser,
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et ne trouve pas d'embarcation pour le porter de l'autre côté.
Il attend et patiente plusieurs jours, mais en vain, les eaux ne diminuaient pas. Cependant l'échéance de sa dette approohe, il est au dernier jour. Désolé de manquer à sa promesse, et de ne pouvoir arriver chez lui quand il n'y a que le fleuve qui l'en sépare, il imagine de prendre une tige de bambou creuse et d'en faire un moyen d'envoi.
Il prépare cet appareil, pèse les cent hégouékouas de poudre d'or, et les place dans un tube avec un billet ainsi conçu :
« A mon voisin un tel, pour m'acquitter de la dette que j'ai contractée envers lui.
» Depuis plusieurs jours je ne puis avoir une barque pour traverser le fleuve, aujourd'hui est l'échéance de ma dette envers toi, ne sachant comment faire pour m'acquitter sans retard et selon ma promesse, je place les cent -hégouékouas que je te dois dans ce tube en bois, et je les confie aux eaux du fleuve. Je prie les dieux de te faire arriver cette espèce d'embarcation, je la mets sous leur sauvegarde, et prie le premier homme entre les mains de qui ce bambou arrivera de te le faire parvenir. »
A ce moment j'interrogeais le conteur.
— Comment, lui dis-je, les habitants du Yébou savent donc lire et écrire ?
— Tous les marchands , me répondit Ourano, faisant du commerce sur tout le cours du Niger jusqu'à
Tombouc, et fréquentant les grands marcnés d'esclaves, du Soudar. et du Darfour, lisent et écrivent la langue de ces pays. Sans cela ils ne pourraient faire leurs échanges.
L'explication était plausible, et je laissai la parole au narrateur.
Le marchand, après avoir hermétiquement fermé les deux ouvertures du bambou, le livra aux flots, et continua les invocations tant qu'il put l'apercevoir.
La destinée voulut que le créancier eût l'idée d'aller se promener du côté du fleuve, et de voir si son débiteur arrivait. Il s'assit près de la rive, et y passa une partie du jour. Vers le soir le bâton atteint le rivage et touche terre près de lui.
Notre homme le repoussa machinalement; le bâton ramené parle remous, revient se présenter au rivage. Notre homme le prend, l'examine, et s'aperçoit qu'il est scellé à ses extrémités. Il brise le cachet et aperçoit de la poudre d'or et un papier. Tout stupéfait, il regarde et ne peut lire car il n'était pas de la caste des marchands. Il pèse la poudre d'or et trouve qu'il y en avait pour une valeur de cent hégouékouas. Il va trouver un de ses parents qui avait échangé pendant de longues années dans le Soudan, et lui fait lire la lettre; il reste stupéfait en apprenant 'que son débiteur avait choisi cette voie pour s'acquitter de sa dette.
Alors son parent lui dit :
— As-tu montré ce papier à d'autres qu'à moi.
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— A personne autre.
— Il me vient une idée qui peut nous faire gagner cinquante hégouékouas à chacun.
— Je suis tout oreille pour t'écouter.
— C'est bien simple, partageons cette somme entre nous et ne disons rien. Sans doute tu as fait ce prêt, selon la coutume.
— Devant quatre témoins, les plus anciens du village.
— Bon, nous tenons notre homme.
— Mais il dira ce qu'il a fait ?
— Et on lui rira au nez comme à un esprit simple ; qui pourra croire à pareille folie et puis ne faut-il pas qu'il prouve qu'il t'a rendu cet argent devant les quatre témoins?
— Tu as raison, mais il jurera par le poison.
— Tu refuseras de le boire avec lui, on jure par le poison quand on n'a pas de témoins de l'argent qu'on a prêté, mais toi tu en as puisque tu lui as remis les cent hégouékouas suivant l'usage.
— J'accepte, dit le prêteur, et ils partagèrent ensemble l'or du marchand.
Quelques jours après le débiteur revient. 11 se reprochait d'avoir hasardé la somme qu'il avait expédiée sur les flols.
— Je voudrais bien savoir si ma poudre d'or est arrivée â destination ; sans doute cette somme va être perdue pour moi.
Et il n'osait le demander à son créancier. Enfin, il
se décide à se rendre chez lui. Il prend cent autres hégouékouas de poudre d'or, pc^ur aller acquitler sa dette.
— Les dieux des ancêtres soient avec toi, dit-il à son voisin en entrant chez lui.
— Qu'ils soient bénis puisqu'ils t'ont accordé un neureux retour parmi nous, répond l'autre. Le jour de ta dette est passé, et je te croyais mort, car je connais ton exactitude à remplir tes engagements.
Notre marchand voyant cela, reste persuadé que son bambou a suivi le cours du fleuve et que son créancier n'en a pas eu la moindre connaissance. Il s'excuse alors du retard qu'il a mis à payer sa créance, expose, et jure par serment qu'il n'a pu trouver d'eiïLbarcations, et par conséquent venir solder sa dette au jour promis.
Ensuite, il pèse les cent hégouékouas de poudre d'or, on fait appeler les quatre anciens qui ont assisi.éau prêt, et le créancier reçoit son argent en disant :
— Je savais bien efue tu étais un honnête homme, et tu peux te présenter chez moi, chaque fois que tu auras besoin de faire un emprunt: je te donnerai tout ce dont tu auras besoin.
— Je puis t'assurer que si je suis encore obligé de recourik- à toi, je te rembourserai plus exactement que cette fois-ci.
— Je désire, repartit le créancier, que lu me rembourses nu contraire toujours de la même manière. Et ils se quittèrent.
Mais la figure- du créancier en prononçant ces dernières paroles : « Je désire que tu me rembourses toujours de la même manière », avait eu un sourire singulier, et un des quatre anciens l'avait remarqué.
— Dis-moi, fit-il au marchand, quand ils furent seuls ensemble, tu n'as donc pu envoyer cet argent par personne.
— Non, personne ne pouvait passer le fleuve en ce moment.
— Tu n'avais pas quelque autre moyen? Parle-moi franchement.
— Écoute, j'ai employé un moyen que je vais te dire, mais garde-moi le secret, car tous les marchands se moqueraient de moi et diraient : Certes, cet homme est fou, et il avait envie de perdre cent hégouékouas.
— Je t'écoute, et je te jure que la pierre qui supporte la natte qui me sert d'oreiller n'en saura rien.
— Quand je vis approcher le jour de l'échéance de ma dette, je cherchai une barque pour passer le fleuve; je n'en trouvai pas. J'imaginai alors, de prendre un tube de bambou, de le vider, et de placer dans l'intérieur les cent hégouékouas de poudre d'or que je devais. J'écrivis mes excuses en quelques mots et j'introduisis la lettre dans l'intérieur avec l'or; je confiai le tout à la garde des dieux et j'abandonnai mon envoi au gré des flots, persuadé que la première personne qui le rencontrerait le remettrait à destination.
A mon retour, ne sachant pas ce qu'était devenu mon bambou, je n'osai en parler à personne, et je vis bien que j'avais commis une folie insigne. Le, parti le plus simple que j'avais à prendre était d'aller acquitter ma dette, c'est ce que j'ai fait devant toi. Tu as vu que mon créancier n'avait nulle connaissance du remboursement que j'avais chargé le fleuve de lui faire.
— Je n'en suis pas aussi persuadé que toil
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que les cent hégouékouas du bambou auraient bien pu arriver à leur adresse
— Use pourrait?
— Tu n'as donc pas entendu sa réponse quand tu lui as dit qu'une autre fois tu serais plus exact à l'acquitter envers lui?
— Je ne me souviens que de ce qu'il m'a dit.
— Il t'a répondu qu'il désirait toujours être remboursé de la même manière.
— Il était heureux de recevoir son argent après un retard de dix jours ; si j'étais mort il perdait le tout.
— Comment I il y avaii si longtemps que le jour de l'échéance ét^it passé.... Voyons, réponds bien à mes questions ; tout cela me paraît étrange. A guelle neure es-tu arrivé ce matin ?
— Je suis arrivé au lever du soleil.
— Tu as donc tardé près d'une demi-journée à venir solder ta dette?
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— C'est vrai, je n'osais pas aller chez mon voisin, ^e craignais ses reproches.
— Ton créancier savait-il que tu étais arrivé ?
— Il le savait.
— Et il n'est pas venu te demander immédiatement de le payer ?
— Non, il a attendu que j'allasse le trouver moimême.
— Eh bien 1 pour moi, ton créancier a reçu ton envoi ; il a trouvé le bambou, ou quelqu'un est venn le lui apporter.
— Pourquoi ne lui as»tu pas dit cela en ma présence, nous aurions vu ce qu'il aurait répondu ?
— Il aurait ri, et comme nous n'avions aucune preuve contre lui....
— Nous n'en avons pas davantage maintenant.
— 11 faut que nous en trouvions, fie-toi à moi pour cela.
Comme ils étaient ensemble à causer, ils passèrent devant la porte du marchand, parent du créancier ; . tout à coup le débiteur volé pousse un cri, prend un morceau de bambou à des enfants qui jouaient dans la rue, et le montre à l'ancien en s'écriant : Voilà mon bambou ! voilà mon bambou 1
— Tais-toi/ lui fit son compj gnon à voix basse, tu vas donner l'éveil ; si on se doute de quelque chose nous n'arriverons à rien.
Ils continuèrent leur promenade comme si de rien n'était, et rentrèrent chez eux tranquillement. L'an*
cien avait caché le bambou sous un pli de son pagne. Les enfants avaient continué leurs jeux, sans s'inquiéter de ce qui venait de se passer.
— Reviens me trouver ce soir à la nuit, avait dit l'ancien au marchand, et je te ferai connaître ce que j'aurai résolu.
A l'heure dite, ils se retrouvaient ensemble, et le témoin du prêt disait à l'autre.
— J'ai vainement cherché un moyen d'arriver par nous-mêmes à la vérité. Je vois bien comme la chose a dû se passer, c'est le marchand parent de ton créancier qui lui aura lu la lettre, et ils ont dû partager la somme entre eux, mais comme ils sont aussi coupables l'un que l'autre, il n'y a pas à espérer qu'ils trahiront le serment qu'ils ont dû se faire de ne rien dire.
— Je crois que le mieux alors est d'abandonner cette aflfaire.
— Ce n'est pas mon sentiment. Allons trouver notre oba, lui seul trouvera le moyen de les faire avouer et de te rendre justice.
Nos deux hommes prennent donc un prétexte pour les gens de leur village, et ils partent pour la capitale du Yébou.
Ils furent reçus de suite par l'oba, qui ce jour-là se trouvait de bonne humeur. L'ancien lui raconte toutes les péripéties de l'aventure ainsi que les déductions auxquelles il s'est livré lui-même.
— Je crois que tu as raison, dit l'oba, tu as certai-
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nement mis la main sur les vrais coupables; dans tous les cas nous allons bien voir.
Séance tenante, il expédie un de ses officiers assisté d'une troupe de soldats, avec ordre de ramener le créancier et le marchand son parent, et d'agir de façon à ce qu'ils ne puissent communiquer ensemble.
Les malheureux sont conduits tout tremblants auprès du roi, ne sachant ce qu'on voulait d'eux, car ils étaient loin de penser que leur secret pouvait être découvert.
Le roi avait fait cacher derrière une tenture le débiteur et l'ancien, pour les faire apparaître au moment opportun.
Avant l'arrivée des prévenus, le même bambou lont le plaignant s'était déjà servi, avait été rempli avec de la poudre d'or, et une lettre que l'oba avait fait écrire dans le même style que la précédente, s'y trouvait enfermée également.
Le roi avait fait placer le tout dans un bassin de cuivre plein d'eau.
— Promène-toi autour de ce bassin, dit-il au prêteur; et s'adressant au marchand : pour toi, va
'asseoir dans ce coin.
Ils s'empressèrent tous deux d'obéir, et le premier interpellé s'approcha du bassin; en apercevant ce bambou qui se trouvait à la surface de l'eau, il commença à pâlir.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? lui dit l'oba.
— C'est un morceau de bambou, répondit le malheureux tout tremblant.
— Prends-le : qu'y a-t-il à chaque bout?
— Il est scellé.
— Romps les cachets, et regarde ce qu'il y a (dedans.
Le patient exécuta l'ordre, sans trop savoir ce qu'il faisait, tellement il se trouvait dominé par la terreur.
Le cachet brisé, la poudre d'or s'échappa du tube, et tomba parterre, avec la lettre.
— Ramasse cette lettre et donne-la à Ion parent le marchand pour qu'il te la lise, fit l'oba affectant le plus grand calme.
Le marchand s'approcha plus mort que vif, prit le papier, mais ne put articuler un seul mot.
— Ne connaîtrais-tu pas la langue du Soudan? continua le roi... Je croyais que la même scène avait déjà eu lieu entre vous il y a quelques jours. Ton parent a trouvé ce bambou dans la rivière, il te l'a apporté, il y avait dedans de la poudre d'or et une lettre ; après avoir lu le papier, vous l'avez brûlé, et vous avez partagé entre vous les cent hégouékouas d'or.
— Grâce I firent les deux complices en tombant le visage dans la poussière.
— Je vous condamne à restituer tix)is fo'.s aulani d'or que vous en avez volé- s'é(5ria l'oba d'une voix de tonnerre.
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Ils s'exécutèrent sur-le-champ, car ne sachant pourquoi on les amenait à Hodé-Yébou, ils avaient pris presque tout ce qu'ils possédaient avec eux.
— Bien ! dit le roi, en voyant leur sac de peau de gazelle plein de poudre d'or, vous allez m'en donner dix fois autant.
Les malheureux obéirent avec empressement, croyant par là sauver leur vie.
— Maintenant, continua le féroce monarque, donnez ce qui vous reste au tarbouc pour la peine qu'il va avoir de vous couper le cou.
Ils se jetèrent à genoux, pour implorer leur pardon, mais ils n'eurent pas le temps de prononcer une parole que leurs deux têtes étaient abattues.
— Le tarbouc de l'oba ne s'y prend jamais à deux fois pour couper une tète, fit Obi-Tchadé en manière de conclusion, vous aurez occasion d'admirer son habileté, si vous allez à Hodé Yébou, car l'oba, pour vous faire honneur, fera certainement briller le yatagan de son exécuteur, et priez votre Dieu que ce ne soit pas au-dessus de vos têtes.
— Ce que tu nous racontes de ton roi, nous prouve que cela n'a rien d'impossible, lui répondis-je.
— Ne crains rien, fit alors Ourano avec fierté, les guerriers du Bénin, avec les fusils et les pistolets fétiches des blancs sauront te défendre.
— Que pourraient une vingtaine d'hommes contre l'armée de l'oba ?
— Je n'aurais qu'à crier: Ces blancs sont les hôtes
du roi d'Ouôni; si vous touchez à eux, nous reviendrons brûler vos cases et vous emmener en esclavage pour que pas un soldat de Yébou n'ose vous toucher, ne crains rien, te dis-je.
— Écoulez ceci, dit Obi-Tchadé, je crois que le roi vous recevra bien, mais ne dites jamais à un bananier; Je ne mangerai pas de tes fruits, car un jour que vous auriez faim vous manqueriez à votre serment. De même ne dites jamais : Je ne crains pas le tarbouc de l'oba d'Hodé-Yébou. Quand j'étais jeune, m'étant distingué à la guerre, je fus nommé capitaine des gardes du roi, autant pour mon courage que pour ma parenté avec l'oba, car la mère du père de nos pères était commune. Eh bien! j'ai quitté Hodé-Yébou, pour venir vivre dans ce village qui appartient à ma famille, parce qu'il s'en est fallu de peu qu'un jour le tarbouc ne me coupât le cou.
— Dis-nous en quelle circonstance, chef. Je te passe cette dernière histoire, parce qu'elle t'est personnelle, et qu'elle ne peut manquer de m'intéresser.
L'obi but un nouveau verre de rhum; je né sais en vérité comment il pouvait encore se tenir debout, e' nous conta ce qui suit :
— Comme chef des gardes, j'avais la surveillance du palais. Un soir, je surpris une concubine d'Oba- Ochoué avec un esclave.
La concubine se crut perdue, car elle sentit bien que mon devoir était de tout dire à mon maître. Le roi n'était pas encore de retour de la chasse.
CHEZ LES YÉBOUS. - TCIIADÉ 189
Une chose m'avait étonné, c'est qu'en se voyant surprise, cette femme n'avait pas essayé de m'attendrir.
Comme je réfléchissais au parti que je devais prendre, l'oba rentra au palais. Alors, les yeux tou^ en larmes, la concubine courut se jeter aux pieds de soi* maître. Ochoué en fut profondément ému, car c'était sa favorite.
— Que t'est-il arrivé? lui dit-il.
— Prince, répondit-elle en éclatant en sanglots, peut-il te convenir qu'Obi-Tchadé, le capitaine de tes gardes, cherche à me séduire?
— Que m'qjprends-tu là?
— La vérité. Profitant de ce que ses fonctions lui donnent l'entrée de ton palais à toute heure, dès que tu as été parti pour la chasse, il est venu près de moi, et a voulu me forcer à me coucher sur la natte avec lui.
— Si tu dis vrai, il mourra.
— Je jure que je ne lui ai échappé que grâce à ma présence d'esprit. Voyant qu'il allait employer la ^orce, j'ai usé de ruse, et l'ai supplié d'attendre la nuit, lui promettant d'aller le trouver au rendez-vous qu'il me donnait.
En entendant ces paroles, Ochoué entra dans une indicible fureur, et il résolut immédiatement de me faire mourir.
Cependant, pour éviter à mon père qui était le gardien de son trésor, la vue de mon sang, et pour
que le vieillard ne'pût prononcer la malédiction d'usage:
« Que ce sang te rende aveugle ;
Que ce sang te rende sourd ;
Que ce sang te rende muet ;
Que ce sang soit cause de ta mort
Que ce sang perde ta race », il prit une pierre noire, qu'il mit dans un cofîret d'argent, et, m'ayant fait appeler, il me dit :
— Va trouver le capitaine de mes chasses immédiatement dans sa case, et dis-lui que je lui fais présent de ceci pour le récompenser du plaisir qu'il m'a fait aujourd'hui.
— Je partis sans défiance, me disant qu'il serait temps, au retour, de voir la conduite que je devrais tenir à l'égard du fait dont j'avais été témoin.
Je ne pouvais me douter du sort auquel le hasard, seul, vint me soustraire, car l'oba avait coutume de récompenser ainsi le capitaine de ses chasses quand il était content de lui, et c'était toujours moi qu'il chargeait de cette mission.
En quittant le palais, je vis, à l'heure avancée, que je ne serais jamais de retour pour remplacer la garde du jour par celle de nuit, et appelant un de mes esclaves, je lui remis le cofîret, en lui répétant les paroles du roi. Je lui ordonnai de faire prompte diligence.
— Mon maître peut compter sur mon zèle et moQ exactitude, et il partit en courant.
CHEZ LES YÉBOUS. — TCHADÉ 19i
Il m'était arrivé souvent de faire porter ces cadeaux
par un des guerriers ou par un esclave, et je savais que
l'oba ne me ferait pas plus de reproche pour avoir agi
insi cette fois, qu'il ne m'en avait fait pour les autres.
Je remplaçait la garde, et après avoir donné mes ordres au chef militaire qui la commandait, je m'en fus dans mon habitation pour prendre mon repos et me distraire avec mes femmes.
Ensuite, je me reposai avec délices, et passai une des meilleures nuits dont je me souvienne. Je n'eusse point goûté un aussi paisible sommeil si je me fusse douté que la pierre noire, qu'on appelle pierre de la mort, fût enfermée dans le cofïret d'argent.
— Que signifiait donc cette pierre.? fîs-je au chef, en l'interrompant.
— Tous ceux qui la reçoivent de la part du roi doivent immédiatement faire couper la tète au messager.
— Diable ! voilà qui est tout à fait expéditif, surtout original.
— L'oba emploie ce moyen quand il conserve encore quelque affection pour le coupable qu'il veut faire mourir. Celui qui reçoit la pierre noire est tenu de ne rien dire, il doit afîecter un air indifférent, offrir à l'envoyé, de la noix de coco, une pipe, etpendant qu'il cause avec lui, il fait un signe imperceptible à son tarbouc, car c'est toujours un chef qui est chargé de cette exécution, et tous les chefs ont leur tarbouc pour le sacrifice des esclaves.
L'exécuteur s'approche par derrière de celui qui vient de lui être désigné, et d'un seul coup, lui tranche la tête avant qu'il ait eu le temps de s'en apercevoir.
Si le messager se doute de la chose et se tient toujours de façon à voir le tarbouc en face, c'est alors le chef qui, rapidement, exécute l'ordre de la pierre noire.
Dans un cas pareil, ajouta sentencieusement l'obi, il vaut toujours mieux ne pas chercher à échapper à sa destinée, car le tarbouc est très adroit, et ne vous fait pas souffrir, tandis que le chef est souvent obligé de s'y reprendre à plusieurs fois pour vous donner la rnort. Le lendemain matin, en venant reprendre mon service au palais, je vis arriver un esclave du capitaine des chasses, qui demandait à pénétrer près du roi. 11 portait d'une main un sac en cuir, et de l'autre le petit cofifret d'argent que son maître avait dû recevoir la veille. Pourquoi désires-tu voirl'oba? fis-jeà l'esclave.
— Je viens de la part de mon maître, le capitaine des chasses, lui rapporter la pierre noire de la mort, ainsi que la tète du condamné.
En entendant ces paroles, je me mis à trembler de tous mes membres, et je compris que j'allais immédiatement subir le sort auquel je n'avais échappé, la veille, que par miracle.
Je laissai l'esclave pénétrer dans le palais, car, qui peut espérer se soustraire à ce qui est écrit?
CHEZ LES YÉBOUS. — TCHADÊ 193
Je n'avais pas eu le temps de réfléchir à la faute qui pouvait m'avoir valu la disgrâce du roi, que ce dernier accourait en hâte pour savoir comment il se faisait qu'au lieu de ma tête c'était celle d'un esclave qu'il avait trouvée dans le sac en peau qu'il venait de recevoir.
~ Pourquoi as-tu enfreint mes ordres? me cria-t^il du plus loin qu'il m'aperçut.
— Pardonnez-moi, répondis-je en me mettant à genoux devant lui, j'ignorais que la pierre noire se trouvât dans le coffret, mais maintenant que je le sais je vais la prendre des mains de cet esclave et la porter sur l'heure au capitaine des chasses
— Ce n'est point ce que je te demande, fit le roi d'un ton radouci : comment se fait-il que tu ne sois pas allé toi-même, hier soir, accomplir la mission que je t'avais confiée?
— Prince, je suis chargé de la sûreté de ta personne, et je réponds de ta vie sacrée devant les dieux et devant la nation des Yébous ; si j'étais parti surle-champ, je n'aurais pu revenir pour placer, autour de ton palais, les gardes fidèles qui doivent veiller sur ton sommeil.
— A qui donc as-tu remis le cofïret d'ajgent qui contenait la pierre noire ?
— A l'esclave dont on vous rapporte la tête.
— C'est bien, tu dois avoir un gris-gris bien pùssant, car, en t'inspirant cette pensée heureuse de me désobéir, il t'a sauvé de la m)rt- tu ne porteras pas
la pierre noire au capitaine de mes chasses, puisque c'est le souci de ma sûreté* qui est cause que tu n'as pas exécuté mes ordres, mais tu mérites une punition, je vais assembler le conseil des chefs pour savoir celle que tu mérites.
— Par la mère du père de nos pères, dis-moi donc quel crime que j'ai pu commettre, car je te jure que je l'ignore.
— Souviens-toi de ce que tu tentas d'accomplir, hier, pendant que j'étais à la chasse.
— J'ai beau rassembler mes souvenirs, je ne me sens coupable d'aucune action mauvaise.
— Cherche bien, ta mémoire te sert mal.
— Quand vous devriez verser le sang de mon père sous mes yeux, je ne pourrais pas vous faire une autre réponse... Oh! cependant, je me rappelle que j'ai manqué à mon devoir envers toi en ne te prévenant pas d'une chose qui s'était passée dans ton palais, pendant ton absence.
— Parle, et ne mens pas, si cette fois tu tiens à la vie.
— En faisant ma ronde dans l'intérieur, j'ai surpris ta concubine favorite avec un des esclaves du palais.
— Dis-tu vrai? fit l'oba au comble de l'étonnement.
— Je le jure par l'eau des fétiches que je suis prêt à boire devant toi.
— Bien 1 je vais savoir la vérité, et le coupable, quel qu'il soit, mourra... Écoute mes ordres
— Je les reçois à genoux.
— Je vais me coucher derrière cette tenture ; toi, alors, tu feras appeler ma concubine et tu parleras avec elle.
— Que lui dirai-je ?
— Ce que tu voudras, je saurai bien, en %'9us écoutant, reconnaître la fausseté de l'un ou de l'autre; sache seulement que si j'ai voulu te faire mourir, c'est que cette femme est venue en pleurant, près de moi, t'accuser d'abord voulu la séduire.
En entendant ces paroles, je sentis la colère gonfler mon cœur, et je résolus d'user d'un stratagème qui allait immédiatement faire éclater mon innocence.
Quand la concubine de l'oba entra dans la chambre où j'étais, je pris immédiatement .^a parole :
— Tu vois bien, lui dis-je en ob&ervant sa stupéfaction de me trouver encore vivant, que l'oba ne tient plus à toi, puisque après m'avbir accusé faussement hier et lui avoir demandé ma mort, non seulement ii m'a laissé la vie, mais m'a encore fait part de ton odieuse accusation.
— Je suis perdue I s'écria la malheureuse en chancelant.
— Tu n'as encore rien à craindre, car je n'ai pas dit au roi que je t'avais surprise avec un esclave.
— Je t'en prie, garde-moi le secret et je te donnerai tout ce que tu voudras.
— Je me tairai, mais à une seule condition.
— J'y souscris d'avance.
— Depuis que l'oba m'a fait part de ce ^que tu lui
avais dit, j'ai songé à toi, et je t'ai trouvée belle : Hé tien ! si tu veux te donner à moi, ton maître ne saura jamais que tu as fait coucher un esclave sur sa natte.
— Je ferai ce que tu voudras, me répondit la concubine, donne-moi le rendez-vous qu'il te plaira, et je le promets de m'y trouver.
— Non, tu n'aurais qu'à prévenir l'oba ea lui soutenant de nouveau que tu ne m'as donné un rendezvous que pour échapper à ma violence, et il pourrait Dien cette fois me faire sauter la tête lui-même.
— Que prétends-tu alors ?
— Je veux que tu te livres à moi ici-même et sur l'heure.
— Quoi I en plein jour, et dans la chambre du roi.
— Tu t'es bien livrée hier à un vii esclave.
— L'oba était à la chasse.
— Il est allé faire un sacrifice aux fétiches,
— Mais nous pouvons être surpris comme je le fus hier par toi.
— Alors, tu me refuses ?
— Non, fais de moi ce que tu voudras.
— Va me chercher la natte du roi, car je tiens à te posséder comme je t'ai vue possédée hier par l'esclave.
— J'y vais, mais veille bien à ce que personne ne puisse venir nous surprendre.
— Ne crains rien, je brûle pour toi, et une roulade
CHEZ LES YÉBOUS. — TCIIADÊ 197
de tiou-tiou-oua (rossignol) sera moins rapide que mon amour.
Elle partit en courant du côté de la chambre à coucher du roi.
— Tu m'as parlé la vérité, me dit l'oba toujours caché derrière la tenture , mais je veux voir si elle ira jusqu'au bout, et si elle apportera ma natté dans cette salle.
La concubine revint rapidement; elle tenait roulée sous son bras la fine natte de soie frangée d'or que le roi avait achetée d'un marchand du Darfour, et après l'avoir déployée et étendue sur le sol, elle s'y étendit et d'un geste provocant elle m'invita à aller la rejoindre sur la couche royale.
Comme je ne déférais pas à ses désirs :
— Viens, mon beau lion, me dit-elle, que crains-tu à cette heure, puisque mon maître est allé trouver les fétiches? Viens faire craquer mes reins sous l'étreinte de tes bras nerveux...
Elle n'eut pas le temps d'en dire davantage, Oba- Ochoué venait de sortir de sa cachette, et la malheureuse, paralysée par la terreur, ne put ni articuler un mot, ni faire un mouvement sur la natte où elle s'était couchée.
La vengeance de l'oba fut exemplaire, il envoya chercher l'esclave coupable, fit attacher l'un contre l'autre les deux complices, les fit enduire de poix et de résine, et dès que la nuit fut venue, il les fit brûler nfs sur la principale place d'Hodé-Yébou.
198 VpYAGE AUX PAYS MYSTÉRIEUX
Le même soir, lorsque j'eus relevé la garde, l'oba me fit appeler.
— A nous deux maintenant, me dit-il, et répondsmoi d'une manière satisfaisante, ou sinon je vais te remettre la pierre noire, et je te jure que celte fois tu la porteras toi-même.
— Maître, je suis prêt à répondre à ta demande.
— Pourquoi n'es-tu pas venu hier me trouver immédiatement pour me faire part de ce qui s'était passé sous tes yeux.
— J'attendais ton retour de la chasse.
— Je t'ai fait appeler à ce moment et tu ne m'as rien dit!
— Parce que tu m'as remis le coflfret d'argent qui contenait la pierre noire, en m'ordonnant de le porter sans délai.
— C'est bien, je te pardonne, mais songe que ta négligence a failli te coûter la vie, si tu m'avais fait part immédiatement de l'acte commis par ma concubine, j'aurais fait parler la vérité et ne t'aurais pas remis la pierre noire... A la suite de cette aventure, je demandai à l'oba à me retirer dans ce village, dont j'étais le chef, mais il refusa d'y consentir, et ce n'est que plus tard, à la suite d'un autre fait que je vais conter que j'obtins cette permission.
— Pour le coup en voilà assez! fis-je à Ourano Mais Obi-Tchadé trahissait son état par une telle loquacité, que je compris l'inutilité de mes tentatives pour le renvoyer dans sa demeure, et je me décidai
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à le laisser seul avec Ourano, qui l'écoutait et lui donnait la réplique avec un sérieux imperturbable. Pour cette dernière histoire, je soupçonnai fort le chef d'avoir arrangé, à sa manière, en s'y donnant un rôle, un conte qui est dans la bouche de tous les griots et qui leur vient du Soudan. Je l'ai relaté dans le premier volume de ce voyage.
Imitant Lucius, je me glissai silencieusement dans ma tente et m'étendis avec délice sur le cadre de rotin qui me servait de lit. Zennah et Kanoun laissèrent retomber la natte qui en fermait l'entrée, et me protégeait contre les grands papillons de nuit et les chauves -souris qui, attirés par la petite lampe d'huile de palme que je conservais toujours la nuit, n'auraient pas manqué sans cela de venir troubler mon repos.
Pendant longtemps, plongé dans une demi-somnolence, le bruit de la conversation d'Obi-Tchadé et d'Ourano parvint jusqu'à moi comme un murmure, et je finis par m'endormir.
Quand je m'éveillai, tout était prêt pour notre départ; une cinquantaine de rabatteurs, munis de longues lances en bois de fer, terminées par une lame en fer forgé, étaient accroupis dans l'herbe. Obi-Tchadé se tenait immobile près d'eux, et Ourano s'était mis à la tête de la petite troupe de Béniniens que nous emmenions avec nous.
Il avait été convenu la veille que Patrick nous attendrait à Tchadé, avec le reste de la troupe : il
devait protéger nos tentes, munitions et approvisionnements de toute nature.
— Vous dormiez si profondément que je n'ai pas osé troubler votre repos, m'e dit Lucius qui était luimême en tenue de campagne, grandes guêtres, carabine en bandoulière et revolvers aux deux côtés de la ceinture.
Vous avez du reste dans vos négresses, deux dogues fidèles qui, par mille gestes menaçants, nous faisaient comprendre qu'il ne fallait pas approcher.
Les deux braves filles me savaient gré des soins tout désintéressés dont je les entourais : le cœur des femmes est le même sous îa peau noire que sous la peau blanche, et leur reconnaissance se traduisait par une foule d'attentions et de prévenances, que j'étais obligé d'accepter pour ne pas les froisser. Il est un fait certain, c'est que pendant tout ce voyage, personne, pas même Lucius, ne put jamais pénétrer dans ma tente avant que je ne fusse éveillé.
M. Jims avait préparé un abondant déjeuner et après y avoir fait honneur, nous nous mîmes en route, les rabatteurs en tête, et nos soldats béniniens à l'arrière-garde.
Nous partions avec nos charrettes à bœufs, car nous devions rester quatre ou cinq jours absents, à la poursuite de l'inoki ou gorille, ce singe terrible et légendaire que je n'étais pas fâché de voir en face.
Avec nos armes à balles explosibles, la rencontre n'était pas aussi dangereuse qu'on pourrait le croire
CHEZ LES YÉBOUS. — TCHADÉ 201
La tenue de chasse d'Obi-Tchadé mérite une description spéciale. Il avait pour toute arme un simple kirdali.
Le kirdah est un long couteau assez grossier maintenu au poignet gauche par un large anneau ou bracelet en cuir. Ce couteau est fixé à ce bracelet de manière que le manche soit du côté de la main, et que la lame soit appliquée sous l'avant-bras, la pointe alors dépasse de beaucoup le coude.
Le couteau est tenu par la main gauche appliquée sur la poignée, et la main droite peut aller trouver facilement cette poignée et dégainer au moment du danger.
Les Yébous portent toujours ce couteau appliqué et attaché au bras, à la moindre excursion, partout où ils peuvent prévoir qu'ils auront à attaquer ou à se défendre; c'est une arme terrible contre les hommes et les animaux. La longueur de sa lame est d'environ quarante centimètres, et tous les noirs des castes libres sont exercés à la manier dès leur enfance.
Pour le cas où ce couteau viendrait à se briser, Obi-Tchadé en portait un second attaché au-dessus du coude, et la pointe en bas, à l'aide d'une cordelette en cuir rouge fixée au fourreau, il n'a guère que huit à dix pouces de long et possède une lame très large. On fait avec cette arme d'atroces blessures dans un combat corps à corps.
Les manches de ces couteaux étaient, l'un en bois dur et l'autre en ébène. La partie du fer qui traverse
la longueur du manche en dépasse l'extrémité de quatre à cinq pouces, et se termine en pointe acérée qui n'est pas la partie la moins dangereuse de l'arme.
Le fourreau était en cuir rouge. Il portait à l'extrémité, près de l'ouverture où entre le kirdah, le bracelet de cuir qui maintient l'arme au poignet, ce bracelet a environ deux pouces de largeur et est solidement cousu au fourreau. Celui-ci est percé par son extrémité la plus mince, de façon à laisser sortir au moins un pouce de la lame. Cette disposition est constante, car l'individu porteur de l'arme peut être surpris par une brusque attaque, qui ne lui permet pas de dégainer, ou même il ne désire porter qu'un léger coup de pointe et dans ces deux cas, il frappe avec la seule pointe qui saille du fourreau, oaruncoup du bras gauche, semblable au mouvement que l'on fait quand on donne un coup de coude
C :^^.ao s'était armé, comme son ami le chef, des couteaux que ce dernier lui avait prêtés. Mais il paraissait beaucoup plus fier de la carabine et du revolver dont le capitaine lui avait fait cadeau.
Obi-Tchadé, contrairement à tous les petits chefs noirs que nous avions rencontrés, préférait les armes de ses ancêtres à celles des Européens. Il avait coutume de dire à Ourano avec un sourire d'orgueil :
— Si ta balle me manque, mon kirdah ne te manquera pas.
— Je t'enverrai six coups dans le ventre, répondait
CHEZ LES YÊBOUS. — TCHADÊ 203
tranquillement Ourano, avant que tu aies le temps de faire briller la lame de ton kirdah.
La discussion alla un jour si loin entre eux qu'elle faillit amener une lutte que nous eûmes toutes les peines du monde à empêcher.
Nous traversâmes le village de Tchadé dans toute sa longueur. A l'extrémité, je remarquai une place carrée garnie de poteaux avec des cordes, et diverses autres installations telles qu'une plate-forme en fer, et des pièces de même métal, dont je ne pus comprendre l'usage.
— A quoi servent toutes ces choses ? fis-je au chef de Tchadé.
— Tu es sur la place où l'on exécute les voleurs et les assassins qui ne sont pas dignes d'être égorgés dans les sacrifices. La plate-forme en fer que tu vois sert à brûler les empoisonneurs et ceux qui jetter des mauvais fétiches pour faire périr secrètemeni leurs ennemis. Si tu étais venu ici quinze jours plus tôt tu aurais vu brûler une femme qui avait fait tuer plus de deux cents personnes.
Tout en continuant notre route, le vieux chef nous conta les détails de ces crimes.
Cette femme, nommée Djalé, s'était associé un certain nombre de jeunes gens qui venaient dans sa maison pour bofre de l'hoko, liqueur fermentée du palmier; comme elle était veuve, elle n'était sous la dépendance de personne.
Elle avait dit à ces jeunes gens :
— Si VOUS voulez m'aider, je vous procurerai de belles femmes, et en outre nous leur prendrons leurs bracelets d'or et d'argent.
Pour faciliter l'exécution de ses desseins, elle s'était fait arranger une case en dehors du village, qu'elle avait divisée en plusieurs chambres, et dans la dernière se trouvait un puits très profond.
Le soir, elle sortait de sa demeure et examinait dans les rues de Tchadé celles des femmes qui avaient le plus de parures et de bijoux, elle allait à elles et leur tenait un langage différent selon ce qu'elle préjugeait de leur caractère.
A l'une elle disait :
— Quand ton mari sera endormi, si tu veux venir dans ma case, je te montrerai des bijoux plus beaux encore que ceux que tu portes, et s'ils te plaisent, je t'en ferai cadeau. Une pauvre veuve comme moi n'a que faire de se parer.
A l'autre, elle embrassait les mains, la regardait avec émotion et s'écriait :
— Hélas 1 j'avais jadis une fille, et elle te ressemblait, la mort me l'a enlevée et depuis lors la douleur me consume ; toutes les fois que je rencontre quelque femme qui me la rappelle, je sens renaître en moi toutes les émotions de l'amour maternel. Elle était comme toi, oui, tu es sa parfaite image; je t'en conjure, je t'en conjure, cette nuit, quand tous les tiens sommeilleront, viens me voir ; c'est la nuit que ]e soufïre le plus, ta présence apaisera ma douleur.
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Elle savait s'y prendre si habilement que, presque toujours, elle arrivait à ses fins.
Ses confiantes victimes, soit par curiosité, soit par l'appât des bijoux ou encore par compassion, la nuit venue, se dirigeaient vers sa demeure. A peine entrées, Djalé les conduisait avec de douces paroles vers la chambre où se trouvait le puits, et là, les jeunes gens s'emparaient de la malheureuse, la bâillonnaient pour étouffer ses cris, et, après avoir satisfait leur passion, regorgeaient au-dessus du puits dans lequel ils faisaient couler son sang.
Quand elle avait cessé de vivre, Djalé apparaissait pour lui arracher ses bijoux, puis on coupait son corps en morceaux, et les complices allaient les enterrer de côté et d'autre , dans des endroits déserls.
Le lendemain, Djalé se mettait en quête d'autres victimes. Il lui arrivait souvent d'immoler, comme cela, quatre ou cinq jeunes femmes par nuit.
Il y avait une véritable terreur dans tout le district de Tchadé qui compte plus de cinquante villages asseï rapprochés les uns des autres pour pouvoir se porter secours, en cas d'envahissement de l'ennemi.
On crut d'abord que toutes ces femmes qui disparaissaient étaient enlevées par des marchands d'esclaves étrangers. On fit une battue à plusieurs lieues a la ronde, mais elles n'eurent aucun résultat. On ne fiécouvrit de traitant nulle part. Sa dernière victime fut une jeune fille nommée Adé Elle fut accostée un
beau soir par Djalé qui, à l'aide de ses manœuvres accoutumées, parvint à l'emmener avec elle. Adé fut égorgée comme les autres, après avoir été violée par toute la bande.
Or, elle était fille unique, et sa mère était veuve. Cette dernière attendit le retour de sa fille qui avait disparu de la maison sur le soir, et passa sa nuit à l'appeler ; ses cris furent vains. Le jour vint sans qu'Adé reparût. La mère alla en se lamentant sejeter aux pieds d'Obi-Tchadé pour le supplier de lui faire retrouver sa fille. Le pauvre chef ne savait où donner de la tête, il ne se passait pas de jour qu'il ne reçûi trois ou quatre requêtes semblables.
En désespoir de cause, il rassembla tous les alasés ou prêtres pour leur demander leur avis.
Les alasés sont, au Yébou, les mêmes personnages que les gangas au Bénin, Les braves jongleurs s'assemblèrent et, comme cela serait arrivé dans toute réunion de jongleurs et devins de tous pays, ils déclarèrent qu'il y avait quelque mystère infernal et qu'il fallait, avant de consulter les divinités, leur faire, d'abord, beaucoup de présents pour se les rendre favorables.
Les offrandes affluèrent de tous côtés, et, quand les alasés furent bien repus, ils proclamèrent, ni plus ni moins que tous leurs confrères des pays barbares ou civilisés, que c'était le lolouc ou diable qui enlevait toutes ces femmes , que, dans ces circonstances, il était bien inutile de rechercher les femmes disparues, le mieux étant de sauver celles qui restaient