CHAPITRE II
Le 15 juillet, nous montons à bord du Panay, de la compagnie Reyes, qui fait un service régulier entre Singapore et Manille.
Au point de vue du traitement des passagers, le Panay est certainement un des meilleurs bateaux que j^aie jamais rencontrés ; la table est plantureuse, le service est fait avec rapidité et précision par une armée de muchachos Tagalocs, sous la direction d'un mayordomo français. Le commandant, don Francisco Goyenechea, jeune et déjà expérimenté, gagne dès le premier abord les passagers par ses manières pleines de dignité et de courtoisie. L'état-major du Panay est digne de son chef; aussi notre traversée nous laisse-t-elle un fort agréable souvenir.
Le calme règne pendant la plus grande partie de notre trajet. La chaleur est supportable pendant le jour, et les nuits sont empreintes d'un charme profond. La croix du Sud et Yénus derrière nous, Jupiter au nord-est, brillent d'un éclat tranquille ; on aperçoit à la fois les deux couronnes, australe et boréale; et la Grande Ourse, souvenir des hautes latitudes, rase Thôrizon. Le Panay semble voguer sur une rivière de diamants et laisse derrière lui
un long sillage illuminé de phosphorescence ^ ; retiré tout humide de la mer, le poisson artificiel attaché à la traîne étincelle sous le doigt comme un vol de lucioles '.
Le 21, nous entrons dans la baie de Manille, dominée à l'ouest par les hauteurs de la sierra de Marivelès. Deux heures plus tard, nous apercevons les toits rouges de la capitale des Philippines, coquettement étendue au pied de montagnes bleues, dans un lit de verdure.
A peine le Panay a-t-il laissé tomber ses ancres que notre compatriote, M. Louis Génu, directeur à Manille de la maison Guichard et fils de Paris, prévenu de notre arrivée, se présente à bord et nous emmène chez lui. Bien des fois pendant nos deux années de voyage nous rencontrerons M. Génu, et toujours nous trouverons dans sa maison le même accueil cordial et empressé. Toujours sa connaissance des hommes et des choses facilitera nos déplacements ; son personnel nous évitera mille courses fatigantes, et lorsque enfin je reviendrai malade, je trouverai chez lui des soins et des attentions qui m'auraient rendu la santé, si, parvenues à un certain degré, les affections causées par le climat des tropiques ne réclamaient nécessairement le retour en Europe.
Grâce à M. Génu, nous sommes rapidement installés; par ordre de Son Excellence M. le Gouverneur général des Philippines, la douane laisse entrer en franchise nos armes, nos instruments et nos bagages ^. Dès notre arri-
1 . Phénomène dû à la présence d'un petit infusoire, le f^octiluca miliaris.
2. Je n'aurais jamais cru qu'on pût pécher à bord d'un steamer en pleine marche. Cependant avec cet engin grossier, formé d'un fort hameçon enveloppé d'un morceau de linge, nous avons pris plusieurs fois de gros et d'excellents poissons.
3. Notre Ministre des Affaires étrangères avait bien voulu écrire à ce sujet à Madrid; le gouvernement espagnol étendit à tous nos bagages la franchise demandée seulement pour Les armes et les
MAIVILLE 33
vée,nou8 pouvons donner toute notre attention au curieux spectacle qui la sollicite.
Malgré les péripéties dont aucune œuvre humaine n'est exempte, l'histoire de Manille et des Philippines est celle d'une colonie heureuse. Cette prospérité est due incontestablement aux règlements établis dès son origine par le gouvernement de la colonie, règlements qui se sont trouvés parfaitement appropriés au caractère des indigènes, et qui ont toujours été suivis jusqu'ici dans ce qu'ils ont d'essentiel. Les Philippines ont pu ainsi subir des attaques nombreuses, des crises économiques graves, sans que jamais la domination espagnole y ait été sérieusement menacée.
C'est à l'immortel Magellan qu'est due la découverte de l'archipel ; mais le grand navigateur put à peine le reconnaître : le 31 mars 1521 il prenait terre au nord-est de Mindanao^ à l'embouchure du rio Agusan^ et le 26 avril suivant il tombait sous les coups des habitants de la petite île de Mactan^ prés de Cebû^ Son lieutenant, El Cano, rentrait bientôt en Espagne avec la Victoria^ le premier navire qui ait fait le tour du monde.
Une nouvelle expédition fut envoyée en 1542, sous le commandement de Yillalobos; contrariée par les mauvais temps, elle ne put qu'arriver en vue de l'archipel, auquel l'amiral imposa le nom de Philippines, en l'honneur du prince des Asturies, qui devait bientôt s'appeler Philippe n.
C'est sous le règne de ce dernier que l'Espagne s'établit aux Philippines. En 1564, l'illustre Miguel de Legaspi arrive à Bohol, entre Leyte et Cébu, et s'établit dans cette dernière île; en 1571, il est à Luçon et fonde
appareils. M. Meurand, alors directeur des consnlats au Ministère des Affaires étrangères, s'occupa de cette demande avec une bonne grâce et un empressement dont je suis heureux de le remercier ici.
Manille; dans les années suivantes, la domination espagnole s'étend peu à peu surLuçon et les îles Bisayas.
La population des iles Philippines n'a pas changé depuis cette époque. Les indigènes de race malaise, Tagalocs, Bisayas, etc., alors idolâtres, occupaient la plus grande partie du sol. Les Indonésiens ^ et les petits nègres ou négritos étaient déjà relégués dans les montagnes de Tintérieur; les Malais mahométans (désignés depuis sous le nom de Moros) étaient établis à Soulou, à Palawan et sur quelques autres points de Tarchipel; ils avaient même fondé un royaume à Manille, qui s'appelait alors Tondo; sa résistance ne fut pas sérieuse.
La soumission des Philippines fut rapide ; la conversion de la plus grande partie des indigènes au catholicisme, but principal de Philippe II, était peu après un fait accompli. Ce résultat obtenu, la nouvelle conquête fut bientôt organisée, car les Espagnols se bornèrent à supprimer Tesclavage, cette institution fondamentale de toutes les civilisations naissantes, et maintinrent la hiérarchie indigène dans ce qu'elle avait d'essentiel.
Aux sultans et aux autres chefs souverains se substitua le gouverneur général de Manille. Les datos^ seigneurs féodaux, plus ou moins dépendants, devinrent capitaines (gohemadorcillos) ou tenienteSy et furent maintenus à la tête de leurs villages, qui prirent, suivant leur importance, le nom de pueblos, de visitas, ou gardèrent celui de barangay..\]ne agrégation de localités constitua le pueblo, division administrative qui correspond à la fois à notre canton, à notre commune et à notre paroisàe, car plusieurs villages constituent une paroisse unique desservie par un curé {padre cura). Les gohemadorcillos, secondés par les tenientes et par les notables ou cabezas^