Ananas
3. 1 piastre, cours moyen, vaut de 4 fr. 75 à 5 francs. 4. Orfèvre»
§0 VOYAGE AUX PHtLlPPlNËS ET M MALAlSlË
nous évitera souvent Tennui de souder les boîtes métalliques où nous renfermons nos collections. De nombreux fidèles adorent à genoux la châsse qui renferme une image du Saint 'Sépulcre^ c'est-à-dire une statue du Christ, couché tout sanglant sur des coussins de velours cramoisi, dont le tissu disparaît presque sous des ornements d'or massif et de diamants.
La châsse est exposée sur des tréteaux; au*dessous et sur les côtés, s'entassent, ruisselants de sueur, des Tagalocs fervents qui depuis le matin occupent ce poste envié. Avant quatre heures, ils se pressaient déjà aux portes de Téglise afin de la balayer dès qu'elle serait ouverte, service qui donne le privilège de porter la châsse pendant la procession qui va sortir.
A sept heures du soir, l'église et toutes les maisons sont brillamment illuminées, les bals s'arrêtent, la procession défile lentement. Voici d'abord des enfants costumés en martyrs ou en vénérables Pères de l'Église, avec mitre, crosse et énorme barbe postiche; ces pieux déguisements sont l'accomplissement de vœux faits par les parents ; des indigènes suivent, un cierge à la main, séparés par des fanfares civiles et militaires; la châsse du Saint- Sépulcre apparaît au milieu des flambeaux, oscillante, car les porteurs sont tellement pressés les uns sur les autres, qu'il leur est impossible de marcher droit. Les Tagales, profondément émues, tombent à genoux. Derrière la châsse marchent lepadre (curé du pueblo), en chasuble, et le gohernadorcillo avec ses tenientes et ses cahezas. Le voisinage de Manille a permis à ces notables indigènes de revêtir le costume de cérémonie des Européens ; ils sont tous en frac, et portent à la main le classique gibus; ces visages sombres, aux pommettes saillantes, correctement emprisonnés dans le faux col et la cravate blanche, produisent une impression absolument contraire au recueillement
Une foule épaisse et palpitante termine la procession.
Dès qu'elle est rentrée dans Téglise, les bals reprennent sans tarder; on danse presque partout au son du piano, de la harpe, de la guitare et des instruments les plus divers. Les habitants notables montrent autant de libéralité que de luxe; leurs maisons sont élégamment décorées; dans toutes se dresse une table amplement fournie devant laquelle se succèdent des flots de visiteurs. Notre guide, M. Génu, est honorablement connu ici; mais, même sans lui, nous dit-on, nous serions parfaitement accueillis partout en ayant soin de saluer en entrant la maîtresse de maison.
Beaucoup d'Européens venus de Manille n'agissent pas autrement, et dans tous les bals où nous passons régnent l'aisance et l'animation. Comme les Tagalocs, les Espagnols sont intrépides danseurs, et les danses se succèdent sans interruption. Les Tagales ne sont pas précisément jolies; cependant, quand elles sont jeunes, leur physionomie est souvent agréable, grâce à une magnifique chevelure et à de grands yeux noirs; mais les reines du bal sont les métisses de père espagnol et de mère tagale ; leur teint légèrement olivâtre est amplement racheté par des extrémités très fines, et par des traits d'une grande beauté.
Nous rentrons fort tard à Manille, où nous assistons le lendemain à Tune des plus grandes attractions de la vie tagale, la gallera ou combat de coqs.
La grande case délabrée théâtre des combats est pleine de Tagalocs et de Chinois. Tous les individus de race malaise ont pour ce divertissement une véritable passion, que les Indiens des Philippines poussent jusqu'au paroxysme; dans toutes les cases pauvres, et dans toutes les embarcations du pays, on trouve des coqs de combat soumis à un entraînement méthodique, comme nos chevaux de courses. Â chaque pas dans les- rues on reu-
contre des indigènes portant sous le bras gauche leur champion favori; si c*est un matanda ^, il est entouré d'égards tout particuliers. Cependant les meilleurs coqs de Luçon et des îles Bisayas ne peuvent être compares à ceux que nous verrons plus tard à Soulou, dont la taille et la férocité sont vraiment extraordinaires. Ce sport peu élégant, mais qui rapporte d'assez fortes sommes au trésor, est une cause de ruine pour tous les Indiens, qui, les jours de gallera, n'hésitent pas à se passer de manger plutôt que de ne pas parier pour un champion dont la performance leur parait réussie. Certainement cette funeste passion produit plus de ruines que les cyclones et les tremblements de terre.
Nous arrivons de bonne heure à la gallera; il y a déjà beaucoup de monde; les spectateurs se tiennent debout sur un plan incliné au bas duquel se dresse le petit cirque où doit se livrer le tournoi. Un Chinois, fermier de la gallera, recueille les enjeux, relativement énormes, des parieurs ; des malheureux en haillons risquent jusqu'à trois et quatre piastres; plus d'un ne soupera pas ce soir. Pendant ce temps, les propriétaires des premiers lutteurs leur attachent minutieusement au-dessus de chaque ergot un éperon long de 5 à 6 centimètres, sorte de lame de canif acérée. Jamais coureurs du Grand Prix n'ont été harnachés avec plus de soin. Les paris réglés, les deux coqs sont mis en présence; l'un d'eux se dérobe après quelques passes sans résultat, fait assez rare; il est déclaré vaincu. De nouveaux combattants entrent dans le cirque; cette fois-ci la lutte est terrible; également adroits et vaillants, les deux champions bondissent l'un vers l'autre, bréchet contre bréchet, les pattes repliées sur le tho-
1. Matanda, vieux, en tagaloc; nom doiiaé aux coqs qui comptent une longue suite de victoires ; ils sont rares.
rax, présentant ainsi à l'adversaire la pointe de leurs éperons. Dès que le choc s'est produit, le coq, ramenant vivement ses pattes à leur position naturelle, laboure, par un mouvement circulaire, le corps de son antagoniste. En somme, le hasard décide seul de la lutte, car, selon que la pointe de Téperon rencontre le sternum ou bien les intervalles intercostaux, la blessure est superficielle ou pénétrante. L'arène se rougit de sang; profondément atteint, zébré d'énormes estafilades, l'un des coqs s'affaisse et expire; le vainqueur, piétinant sur le cadavre, lui déchire furieusement la crête à coups de bec. La fin du combat amène un redoublement de tumulte parmi les spectateurs, qui n'ont cessé de hurler et de s'agiter comme' une bande de démons. Notre devoir de voyageur est accompli ; nous nous éloignons avec empressement de ce jeu vil et ci^uel, comme disent les Anglais, qui l'ont interdit dans les Straits settlements.
Dans cette môme journée nous assistons à une scène bien triste. On a vu que quelques-uns des faubourgs de Manille, YErmita entre autres, qui s'étend au delà de la promenade de la Luneta, ne renfermaient que des cases légères couvertes en nipa; les incendies sont fréquents et terribles au milieu de ces habitations que n'isolent pas suffisamment de petits jardins complantés de bananiers. Nous en avons ce soir un exemple. Le feu vient de prendre 9u faubourg de TErmita, dans les cases qui s'élèvent au bord de la mer et, malheureusement, le vent d'ouest chasse les flammes et les débris embrasés dans la direction où s'étend le faubourg ; le feu se propage avec rapidité, et ses lueurs sinistres paraissent plus menaçantes au milieu des premières ombres de la nuit. Les parois et les toitures ultra-combustibles ont déjà disparu, et l'emplacement des cases n'est plus marqué que par les silhouettes incandescentes des piliers-maitres, gros troncs de bois durs, de
molave * ou iHpil '. La flamme dévorante gagne toujours, vers le village de Paco que nous avons visité hier ; à chaque instant une explosion de fumée et une gerbe d'étincelles indiquent qu'une nouvelle case vient de prendre feu.
La population affolée, chargée d'effets enlevés à la hâte, campe au milieu de la prairie de Bagumbayan, sous un ciel orageux, sillonné d'éclairs. Par une cruelle ironie du hasard, c'est l'heure de la musique ; toutes les autorités sont au milieu de l'incendie, et le chef de fanfare n'ose prendre sur lui d'interrompre le concert. Il me semble que je ressens encore la sensation poignante que j'éprouvai alors aux accords mélancoliques des cuivres voilés par le grondement du tonnerre, entre la mer calme et la vaste fournaise qui s'étendait à perte de vue, à côté de ces pauvres Tagalocs rumés, hagards, et qui, dans la précipitation de leur fuite, avaient cependant sauvé leur coq. Quelques personnes exagèrent à tort l'insensibilité des Indiens : plus d'une femme était pâle et pleurait silencieusement avec un nourrisson entre les bras et un petit monde d'enfants attachés à ses jupons.
On a bon cœur à Manille; tous les appartements disponibles s'ouvrent pour abriter ceux qui sont sans asile. M. Génu installe, le soir même, dans une de ses maisons, deux Espagnols qui, surpris par l'extrême rapidité du feu, se sont sauvés, et non sans peine, en chemise et en caleçon.
Si les cases de nipa flambent en un clin d*œil, elles ont du moins l'avantage de pouvoir être reconstruites rapidement et à peu de frais. Bientôt les traces du sinistre seront effacées; malheureusement les valeurs et les meubles détruits ne se retrouveront pas.