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CHAPITRE III

BALÂNGA

Le 31 juillet, nous partons pour Balanga (chef-lieu de la province de Bataan), situé sur la côte occidentale de la baie de Manille. Les bateaux n'abordent pas à Balanga même, à cause des bas-fonds ; ils stoppent assez loin au large. Mais M. Génu a écrit à un de ses amis de Balanga, don Gypriano del Rosario, escribano *,qui s'est chargé de nous envoyer prendre en rade.

Nous quittons à huit heures du matin les rives du Pasig. Notre vapeur, qui fait deux fois par semaine le service de la côte nord et nord-ouest de la baie, est très petit, et la houle est très forte. Nous sommes à peu près seuls en première classe; le bateau est plein de petits marchands chinois et de Tagalocs accompagnés de leurs inséparables élèves, les coqs de Combat. Bêles et gens sont uniformément déprimés par le mal de mer, ce qui nous épargne les cris belliqueux que poussent toujours ces duellistes dès qu'ils se trouvent en présence d'un rival.

Nous arrivons en face du Rio de Orani, et notre vapeur

1. Charge qui correspond à peu près à celles de greffier et de notaire.

stoppe quelques instants à quatre milles au large. La banca * de don Cypriano est exacte au rendez-vous. Nous la reconnaissons facilement, au milieu des autres embarcations venues des villages de la côte, aux nombreux pavillons tricolores dont son propriétaire Ta décorée en notre honneur. Notre transbordement s'opère non sans quelque difficulté, car la houle est de plus en plus forte et nous ne comprenons pas un mot des recommandations que nous fait le patron ; enfin nous mettons le cap, vent debout, vers le rivage. Nos douze rameurs suent sang et eau pour enlever ùotre longue embarcation, qui, soulevée sur la crête des vagues, la moitié de sa longueur surplombant dans le vide, parait devoir se briser en deux; quand son centre de gravité a franchi l'arête, la banca bascule, son avant plonge brusquement dans le creux de la lame, et soulève une gerbe d'écume à laquelle les rameurs répondent par des cris suraigus. Parvenus à l'abri de la côte, nous nous glissons au milieu du dédale des corrals (palissades) des pêcheries, et, après avoir échoué plusieurs fois sur un fond de vase, nous entrons dans le Rio de Balanga, bordé de cases pareilles à celles des Malais de Malacca, mais beaucoup plus propres. Bon Cypriano nous attend dans sa calèche; nous traversons le village, qui est gai et peuplé de Tagalocs à la physionomie souriante. Dans la maison de notre hôte, nous attend Mme del Rosario : Han tomado Ustedes posesion de su casa *. Telles sont les premières paroles qu'elle nous fait l'honneur de nous adresser. C'est la formule usitée aux Philippines; on verra qu'elle n'est point banale, et

1. Banca, parao en tagaloc, embarcation longue et étroite, d'une seule pièce, creusée dans un tronc d'arbre^ le plus souvent lauan {Mocanera polysperma, P. Bl., Ternstrœm), presque toujours pourvue de balanciers. C'est le praw malais.

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