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que rhospitalité espagnole réalise exactement les promesses d'une déclaration qui peut, au premier abord, paraître hyperbolique.
Un mot sur ce que nous venons chercher dans la province de Balanga.
Le navigateur qui, parcourant le grand archipel d'Asie, de Luçon à Java et de Sumatra aux Moluques, ne quitterait jamais les côtes et les estuaires, pourrait croire que les variétés d'une même race peuplent exclusivement toutes ces îles, et qu'on n'y peut trouver que des Malais plus ou moins modifiés. Ceux-ci ne représentent pourtant qu'une race conquérante et guerrière, la dernière venue dans ces parages, souvent altérée par des croisements, mais toujours reconnaissable à ses caractères essentiels; plus loin, dans les régions montagneuses et boisées de l'intérieur, habitent d'autres races, nettement distinctes, qui peuplaient la contrée bien avant l'apparition des derniers envahisseurs. Nous avons déjà constaté ce fait à Malacca ; nous le retrouverons partout. Les Tagalocs forment le fond de la population de Manille ; nous allons les rencontrer dans la province de Bataan; nous les trouverions aussi dans celles de Batangas^ de la Laguna, de Bulacan^ etc. Comme les Bicols des provinces de Camarines et d'Albay^ comme les Bisayas de Panay, Negros, etc., comme bien d'autres, ils ne diffèrent guère des Malais du sud que par une plus forte proportion de sang jaune ou noir, suivant les lieux. Us sont catholiques depuis la conquête espagnole, parfaitement civilisés, et s'ils ont quelque peine à bien saisir l'esprit des préceptes religieux auxquels ils obéissent, ils montrent en revanche une aptitude singulière pour les arts mécaniques et surtout pour le dessin et pour la musique. Sous l'impulsion d'un chef attentif et énergique, ils se montrent ouvriers et cultivateurs laborieux, marins et soldats patients et
braves. Mais, livrés à eux-mêmes, ils se laissent facilement gagner par l'indolence; ils représentent sous ces latitudes un type autrefois commun à Naples et on pourrait les appeler les lazaroni de rExtrême-Orient. On a vu qu'à l'arrivée des Espagnols Tislam était à peine installé à Luçon ; mais s'il ne se fût heurté aux forces européennes il devait fatalement subjuguer à brève échéance ces populations amollies; sans les canons de la marine espagnole, les Philippines obéiraient aujourd'hui aux Malais mahométans de Soulou et de Mindanao.
 côté des Malais, dans le nord de Luçon, à Mindanao, comme à Bornéo et à Sumatra, se trouvent les Indonésiens j étroitement apparentés aux Polynésiens ; ces tribus, que nous étudierons à Mindanao^ sont désignées aux Philippines sous le nom générique i'Jnfieles; comme celle des Dayaks de Bornéo et des Batlaks de Sumatra, leur invasion fut très antérieure à celle des Malais; en gêné* rai, les Indonésiens ont été poussés par ces derniers vers l'intérieur des terres où eux-mêmes avaient précédemment refoulé les Négritos.
Les Négritos diffèrent essentiellement des Tagalocs, des Indonésiens, et de toutes les races qui appartiennent à la grande famille jaune. Ils offrent un grand intérêt anthropologique, car ils sont incontestablement les premiers habitants de la Malaisie. Ils vivent indépendants dans les montagnes, à l'état sauvage, plus ou moins faciles à aborder suivant le traitement qu'ils reçoivent des populations qui les entourent. Tout nous a porté à croire que les Négritos de la Sierra de Marivélès, dans la province de Bataan, étaient ceux qui pouvaient être étudiés dans les meilleures conditions, et c'est dans ce but que nous sommes venus à Balanga.
Nos prévisions se réalisent au delà de nos espérances. Ces malheureux Négritos, les premiers maîtres du sol,
ont été chassés de la mer et de ses rivages, des fleuves et des plaines; les Indonésiens, puis les Tagalocs leur ont ravi jusqu'à leur réputation et, calomniant leurs victimes, les réprésentent comme des pillards, des incendiaires et des assassins. Les faits allégués sont souvent exacts, mais leur interprétation laisse beaucoup à désirer. Les attaques des Négritos ne sont généralement que des représailles.
Sous l'administration juste et éclairée de Valcade (gouverneur) de la province de Bataan, les Négritos vivent en parfaite intelligence avec les Tagalocs et ne donnent lieu à aucune plainte. Il nous sera facile de les étudier à Balanga même, où ils se rendront sans répugnance, et dans leurs montagnes, où ils nous conduiront volontiers.
En attendant, nous revêtons le terrible frac, la cravate blanche, Todieux gibus, seuls souvenirs désagréables de notre voyage, et nous sortons avec don Gypriano pour rendre visite au gouverneur. Mais l'heure n'est pas encore venue et nous avons le temps de faire une promenade dans la campagne. Nous suivons la route d'Âbucay, au milieu de la plaine qui s'étend entre la mer et les premiers contreforts de la Sierra de Marivélés ; toute cette plaine est couverte de rizières entremêlées de marais où les buffles submergés élèvent leur mufle entre les feuilles verdoyantes des nymphéas; des essaims de travailleurs aux vêtements colorés s'enlèvent vivement sur le fond bistre des champs ; au dernier plan, la montagne d'Âbucay, chargée de forêts aux troncs blancs et élancés, ferme ce tableau éclairé par la douce lumière d'un ciel nuageux. Nous rencontrons un quatuor tagaloc : ophicléide, guitare de dimensions invraisemblables, et deux flûtes. Ici on plante le riz en musique. Don Gypriano dit aux musiciens de jouer dans un champ où Ton transplante le
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hulubod S dont on a fait d'abord des semis. Les musiciens enjambent avec empressement la clôture de bambou, et le guitariste s'allonge profondément dans la vase de la rizière, à la grande joie des travailleurs. Mais la guitare est intacte, et le quatuor entame un air en mineur sur un rythme sautillant. Bien qu'il soit tard et que la journée ait été pénible, les Tagalocs, animés d'une ardeur nouvelle, se meuvent en cadence, courbés vers le sol; ils tiennent une poignée de plants dans la main gauche; la mesure est à trois temps : au premier, ils saisissent de la main droite quelques tiges de riz et les enfoncent devant eux dans la vase; au deuxième, ils tassent la terre avec le pied gauche; au troisième, ils font un pas en arrière. Transporté avec le merveilleux décor qui l'entoure sur la scène de l'Opéra, ce temps de ballet y serait, je pense, fort apprécié.
En arrivant sur le territoire du pueblo d'Âbucay, nous entrons dans la province de la Pampanga. Maintenant nous rencontrons une foule de Tagalocs, qui reviennent à leurs cases après le travail du jour; plusieurs, hommes et femmes, sont montés sur les buffles attelés à des araires de construction primitive; don Gypriano a une énorme influence, qu'il doit encore plus à la loyauté de son caractère qu'à son autorité à'escribano; tout le monde nous salue à la manière tagale, en avançant la lèvre inférieure, les piétons s'inclinant de côté, tout d'une pièce, comme s'ils avaient la colonne vertébrale ankylosée.
A Abucay, où réside le vicaire général de la province de la Pampanga, on reconstruit l'église; son beau clocher en pierre, sa façade monumentale contrastent singulière-
1. Riz en herbe; le riz en gerbes se nomme palay} en grains, bigas; bouilli, mofisqueta ou sinaing (tagaloc); il y a encore une douzaine de noms pour désigner les divers états dans lesquels peut se présenter le riz.
ment avec les cases de Tagalocs et môme avec le tribunal^. Il est tard et nous rentrons à Balanga au trot rapide de nos petits chevaux.
L*alcade don Estanislao Chaves nous accueille de la façon la plus cordiale, ainsi que M. Ferez, promotor fiscal*, qui se trouve en ce moment à la casa Real^. M. Chaves nous retient tous à dîner, et nous passons gaiement la soirée en causant des Philippines, que tous ces messieurs connaissent à fond.
Le lendemain, grâce à Tintervenlion de M. le Gouverneur et de don Cypriano, qui, sans nous en avertir, ont agi avec autant de rapidité que de succès, nous recevons une députation de Négritos. Ces sauvages ont en M. Chaves une confiance absolue ; sans leur imposer le tribut^ incompatible avec leurs ressources et avec leurs mœurs, l'alcade les a amenés, dans leur intérêt, à reconnaître la domina* tion espagnole.
Les Négritos qui viennent nous voir sont nus, sauf leur chef, qui, tout aussi dénué de pantalon que ses sujets, porte un frac à la mode de 1830 et un chapeau noir dont la soie est soigneusement brossée à rebrousse-poil. Bien qu'ils n'éprouvent aucune crainte, tous ces pauvres diables ont la mine humble et piteuse des chiens de saltimbanques qui attendent le moment de sauter dans les cer* ceaux avec accompagnement de coups de fouet. Nous les comblons de cadeaux. Désireuse de faciliter nos études, Mme del Rosario s'ingénie pour mettre les Négritos à Taise; elle leur fait servir un copieux repas, elle plaisante avec eux. Bientôt toute contrainte disparait et le chef
1. Mairie, justice de paix et prison; toas les voyageurs y trouvent en outre un logement gratuit.
2. Magistrat qui remplit des fonctions judiciaires à peu près semblables à celles des procureurs de la République.